Par Aurélien JEAN
*Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution.
Lille choisie pour accueillir le siège de la future autorité douanière européenne
À côté des institutions européennes « bien établies » figurent une myriade d’autres organismes, agences et autres instituts chargés de la déclinaison d’un ensemble précis de politiques. Si certaines de ces agences sont assez connues du grand public, Frontex, Europol, Eurojust. D’autres ont une notoriété plus limitée (sécurité maritime, cybersécurité, etc.). De plus, beaucoup de ces agences ne sont pas établies dans les centres historiques de l’Europe que sont Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg mais, au contraire, sont disséminées aux quatre coins de l’Union. Parme, Dublin, Tallinn, Budapest, Lisbonne ou encore Thessalonique ne sont que quelques exemples de villes accueillant des fonctionnaires européens. Pour ces États membres (EM), c’est l’occasion de disposer sur leur sol d’un « bout d’Europe » très concret, notamment pour les capitales les plus éloignées du centre décisionnaire bruxellois. Aussi, cela peut se voir comme une reconnaissance de l’importance que certains EM accordent à une politique précise : Copenhague accueille l’agence européenne de l’environnement et Varsovie Frontex.
C’est ainsi que, lorsqu’une nouvelle agence est portée à création par une réglementation, l’un des débats les plus épineux est celui de son siège. Il en a été de même pour choisir où sera implantée la future Autorité européenne des douanes (EUCA), qui verra le jour en 2028. Comme pour de nombreuses décisions, les villes candidates ont été départagées par un jury composé du Conseil et du Parlement. Chacun a d’abord sélectionné indépendamment ses deux candidats préférés avant de se retrouver pour départager les finalistes. On comptait au départ neuf villes candidates : Lille, Liège (Belgique), Malaga (Espagne), Zagreb (Croatie), Rome (Italie), La Haye (Pays-Bas), Varsovie (Pologne), Porto (Portugal) et Bucarest (Roumanie).
Chaque ville a donc dû présenter un dossier de candidature complet, comprenant notamment une emprise immobilière à même de pouvoir accueillir les 250 agents européens prévus à terme. Si certains pays, comme la France ou l’Italie, ont activement poussé leur ville nationale, d’autres se sont montrés plus discrets (Belgique). Enfin, il est à noter que le seul EM de l’UE à n’accueillir aucune agence est, et reste donc toujours, la Croatie, entrée dans l’Union en 2013.
En effet, la capitale des Flandres a été choisie au détriment de Rome, ce qui a suscité la vive satisfaction des autorités françaises. Le rapporteur du Parlement sur le sujet a toutefois souligné le besoin d’un équilibre géographique réel entre les EM, et ce alors que le triangle Nord de la France, Pays-Bas, Francfort concentre une très large majorité des effectifs et organes de l’Europe.
Pour la France, il s’agit d’une nouvelle institution sur son sol, qui compte déjà l’Autorité bancaire européenne (La Défense), l’office communautaire des variétés végétales (Angers), l’Institut des études de sécurité de l’UE (Paris), l’Agence ferroviaire européenne (Valenciennes) et l’Autorité européenne des marchés et services financiers (Paris). Ceci sans compter le Parlement européen et le Médiateur européen à Strasbourg et les représentations de la Commission à Paris et Marseille.
Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…
État de droit et justice : précisions sur les circonstances de nomination des juges
Par un arrêt en grande chambre du 24 mars 2026 (C-571/21 Rzecznik Praw Obywatelskich), la CJUE a précisé les conditions pour déclarer que les circonstances de nomination d’un juge ne rendent pas celui-ci indépendant. Cet arrêt se place dans la (longue) série des affaires portées devant le juge de l’Union et relatives aux manquements à l’état de droit et à l’indépendance du système judiciaire polonais observés sous les précédentes mandatures (parti PiS). Dans le cas d’espèce, la Cour avait été saisie d’un renvoi préjudiciel par une juridiction polonaise chargée d’examiner une demande en récusation d’un juge national. Ce dernier avait, selon la partie requérante, été nommé après recommandation du Conseil national de la magistrature (KRS), un organe dont la porosité à l’égard des pouvoirs exécutifs et législatifs a été questionnée en raison de nominations sous le précédent gouvernement.
La juridiction de renvoi souhaite donc savoir si une formation de jugement, comprenant une juge nommée à l’issue d’une procédure impliquant la KRS, et privant les candidats non retenus d’un recours juridictionnel effectif, peut être considérée comme un tribunal indépendant. La Cour de Luxembourg précise, en ce cas, que la partialité alléguée d’une formation de jugement doit s’apprécier à l’aune de l’ensemble des circonstances entourant la nomination. Toutefois, si des risques réels d’ingérence sont des éléments à même de créer un doute dans l’esprit du justiciable sur l’indépendance et l’impartialité de la justice, le cas présent ne comportait pas d’éléments suffisamment significatifs pour prononcer la récusation. La grande chambre rappelle enfin qu’il incombe à la Pologne d’améliorer son cadre normatif afin d’éviter de graves irrégularités lors des procédures de nomination. Plus de 3000 juges auraient été nommés depuis l’introduction de la « nouvelle » KRS, soit peu ou prou 30% du corps judiciaire polonais.
Refus de poser une question préjudicielle et obligation de motivation
Par un arrêt lui aussi rendu en grande chambre le 24 mars 2026 (C-767/23 Remling), la CJUE a dû se prononcer sur une disposition figurant en droit néerlandais et autorisant une juridiction suprême à rejeter un appel sur seule base d’une motivation sommaire, dans un objectif de réduction des durées de procédure. Le cas d’espèce concernait un ressortissant marocain ayant introduit une demande de titre de séjour valable sur l’ensemble du territoire de l’Union aux Pays-Bas. Demande rejetée au motif que le requérant disposait déjà d’un titre de séjour obtenu en Espagne ; rejet confirmé en première instance. Saisi en appel, le Conseil d’État néerlandais estime que la jurisprudence est claire et que le renvoi préjudiciel n’est pas nécessaire. Et pourtant… il décide de poser une question préjudicielle afin de savoir s’il doit motiver les raisons le conduisant à ne pas demander ce renvoi.
La question sous-jacente est celle de savoir si le juge a la faculté de se contenter d’une motivation sommaire de sa décision, dans le souci de trouver un équilibre entre concentration des ressources sur des questions importantes et d’intérêt général et souci d’une bonne administration de la justice pour tous. La formation de jugement rappelle d’abord les conditions régissant la question préjudicielle : obligation de renvoi pour les juridictions dont les décisions ne sont pas susceptibles de recours, sauf trois cas d’exception (défaut de pertinence de la question de droit de l’Union soulevée ; existence d’une décision de la Cour qui a déjà interprété la règle de droit de l’Union en cause, ou présence d’un acte clair : arrêt Cilfit de 1982).
Les juges européens développent ensuite en rappelant que, eu égard à l’importance que représente le renvoi préjudiciel dans l’ordre juridique européen, la décision doit dans tous les cas être motivée, qu’elle soit positive ou non. Dans le cas d’un refus, la motivation doit s’attacher à montrer de manière spécifique et concrète pourquoi les circonstances de l’affaire la font rentrer dans un (ou plusieurs) cas d’exception. Il en va donc de même pour les motivations sommaires que peut autoriser le droit national. Pour autant, une juridiction suprême peut s’approprier les motifs retenus par la juridiction inférieure, pour autant que cette dernière ait exposé les raisons de sa décision.
Demandeur d’asile en centre de rétention et localisation à la frontière
Dans un arrêt du 16 avril 2026 (C-50/24 à C-56/24, Danané e.a.), la Cour de justice a eu à connaître du cas de ressortissants de pays tiers arrivés par avion à l’aéroport de Bruxelles et ayant entamé des procédures de demande de protection internationale. Dans le cadre des procédures frontalières, les étrangers ont été placés en centre de rétention, en territoire belge, et y ont été maintenus par la suite, y compris après le rejet des demandes d’asile. De cette situation découle la question préjudicielle posée par le juge administratif tendant à interroger la compatibilité avec le droit européen du placement en rétention de ce type de migrants dans un centre non-situé aux frontières du territoire de l’État.
Dans sa réponse, la Cour constate que, pourvu que la procédure ait été régulièrement effectuée, le caractère frontalier ou non du centre de rétention n’influe en rien sur la validité du placement. De même, les demandeurs d’asile peuvent continuer d’être maintenus dans ces structures, y compris après l’expiration du délai applicable aux procédures à la frontière, toujours en respectant les conditions énoncées par le droit européen.
Parquet européen et compétence du Tribunal de l’Union européenne
Dans un arrêt également prononcé en audience publique le 16 avril 2026 (C-328/24 P, Mincu Pătrașcu Brâncuși/Parquet européen), la cinquième chambre de la Cour de justice a rejeté le pourvoi formé par un citoyen roumain contre une ordonnance du Tribunal. Ce dernier, mis en cause dans une affaire pénale impliquant l’usage de fonds européens, a vu le Parquet européen (EPPO) adopter une décision ordonnant son renvoi devant une juridiction nationale. Le requérant a contesté la décision devant le tribunal de l’UE, qui a rejeté la plainte pour cause d’incompétence.
Saisie du pourvoi, la Cour de justice a confirmé ce rejet en estimant que le législateur est autorisé par les traités à fixer des règles particulières pour le contrôle des actes du Parquet européen. Si, par principe, tous les actes des institutions sont soumis au contrôle du juge européen, les exceptions applicables dans le cadre de l’EPPO permettant d’attribuer le contrôle des actes de l’EPPO au juge national ne sont donc pas contraires au droit primaire. En conséquence, les décisions finales sur les procédures pénales entamées par l’EPPO reviennent aux juridictions nationales. Aussi, comme le législateur a effectivement respecté le droit à une protection juridictionnelle effective et n’a pas outrepassé la répartition des compétences entre juge national et juge européen, le Tribunal de l’UE est effectivement incompétent pour examiner un tel recours.
Les élections hongroises accouchent d’un résultat salué en Europe
Il n’est pas galvaudé de dire que les élections qui se sont tenues en Hongrie le 12 avril 2026 étaient particulièrement scrutées sur le continent. D’abord, et naturellement, car elles peuvent aboutir à un changement de direction politique, de Premier ministre, et que tout changement à la table du Conseil n’est pas à prendre à la légère. Mais aussi et surtout car la Hongrie s’est depuis de nombreuses années illustrée par la définition très personnelle de la coopération entre EM qu’en avait le Premier ministre sortant Viktor Orban. En effet, ce dernier a régulièrement usé du droit de veto que lui confère la règle de l’unanimité dans certains champs de décision, bloquant l’avancée de nombreuses discussions et obligeant l’Union à diverses pirouettes pour aller plus en avant. Dernièrement, le plan d’aide de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine en a fait les frais. En plus de la guerre dans l’Ukraine voisine, Orban, au pouvoir depuis quatre mandats (soit 16 ans), a eu à affronter une situation économique qu’il n’a pas su redresser, favorisant une opposition en bonne part réunie derrière Péter Magyar, ancien du Fidesz (parti affilié aux Patriotes pour l’Europe), qui a fondé son parti d’opposition de centre droit (Tisza – centre-droit).
Il ressort des urnes un résultat particulièrement clair : 138 sièges sur 199 vont à Tisza, contre 55 au Fidesz, et ce, avec respectivement 53,07% et 38,43% des voix, un tel écart permis entre autres en raison des redécoupages de carte électorale opérés par Viktor Orban sous ses mandats. Le nouveau gouvernement est escompté pour le début du mois de mai 2026, et aura fort à faire. En effet, c’est tout un système que Péter Magyar a promis de démanteler.
En priorité, il y a la question des fonds européens, dont 18 milliards d’euros sont toujours bloqués en raison de violations répétées du droit et des valeurs européennes par Budapest. Le nouveau gouvernement devra agir vite pour mettre en place des réformes, puisque la date limite pour effectuer les paiements au titre des programmes concernés est fixée à la fin août 2026. Heureusement pour le futur Premier ministre, il dispose d’une large majorité comptant plus des deux tiers des parlementaires. Ce seuil est particulièrement critique car il est nécessaire pour réformer de nombreux aspects de la vie administrative et judiciaire, précisément les plus sujets à contentieux avec Bruxelles. Ledit seuil, normalement difficile à atteindre, avait été mis en place par M. Orban afin de stabiliser dans le temps sa refonte des institutions, la capacité de M. Magyar à détricoter l’ensemble en dit long sur le sentiment de « dégagisme » qui ressort des urnes.
Au-delà de l’administration, le nouveau pouvoir compte « s’attaquer » aux médias et aux think-tanks financés par l’argent public, très fortement noyautés pendant plus de quinze ans par le Fidesz, mais devra aussi réformer l’économie afin de redresser une croissance en berne et tenter de lutter contre une concentration assez notable dans certains secteurs, avec des entreprises en position dominante proches de l’ancien pouvoir, et ayant drainé les accusations de favoritisme et de corruption à son égard. Cependant, le simple résultat du scrutin a suffi à faire pousser un fort soupir de soulagement à Bruxelles et dans de nombreuses capitales, qui espèrent toutes un dialogue plus facile et plus constructif avec les représentants hongrois. Il faut dire que d’anciens cadres du gouvernement ont vu leurs discussions avec la Russie révélées dans la presse, montrant notamment le partage d’informations européennes confidentielles ainsi qu’un ton déférent avec Moscou. M. Magyar compte, en outre, faire adhérer la Hongrie au Parquet européen, et ce alors que les accusations de fraude et de détournement de fonds européens se sont multipliées durant les mandats du Fidesz.
Pour autant, et si de nombreux dossiers vont peut-être pouvoir avancer rapidement et en meilleure harmonie, certains fondamentaux ne devraient guère varier. Le parlement hongrois tel que sorti des urnes compte une écrasante majorité de parlementaires issus soit du centre-droit soit de l’extrême-droite : la gauche étant inexistante. C’est ainsi que la ligne dure prônée par Budapest ne devrait que très improbablement se radoucir, même si le respect des arrêts de la CJUE dans ce domaine sera un élément à suivre avec intérêt. En outre, et même s’il ne pose plus de veto quant au soutien des autres pays à Kiev, Péter Magyar s’est déjà exprimé contre l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, refuse l’envoi d’armes hongroises et conditionne toute avancée dans les relations bilatérales au règlement de la question de la minorité hongroise vivant en Ukraine.
Enfin, et au-delà de Moscou qui devra se passer d’un cheval de Troie évident, c’est aussi une défaite pour les partisans « MAGA » et l’administration Trump, qui perdent eux aussi un allié très aligné sur leurs positions ; et qui n’hésitait pas à donner de son mieux pour fragiliser une Europe désormais honnie de l’autre côté de l’Atlantique. Ainsi, la visite du Vice-président américain J.D. Vance à peine quelques jours avant le vote n’aura pas suffi à inverser la tendance d’une défaite prédite depuis des semaines par les sondages, peut-être l’a-t-elle-même aggravée ?
Le Comité des ministres du Conseil de l’Europe fait le point sur la mise en œuvre des arrêts de la CEDH
La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) est une institution relevant du Conseil de l’Europe (CoE), créée avant la CJUE, qui elle relève de l’ordre juridique de l’Union européenne. Les deux institutions sont souvent confondues, alors même que leurs domaines d’action et leur capacité effective à influer en droit varie conséquemment. Si la Cour de Luxembourg peut s’appuyer sur un ordre juridique considérable, composé des traités (droit primaire) et des multiples directives, règlements et autres actes délégués (droit dérivé) accumulés au fil des décennies, la CEDH, elle, se repose toujours en grande majorité sur la seule Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CESDHLF). Pour en savoir plus sur le Conseil de l’Europe et la CEDH, se référer aux notes du CRSI (ICI et LA).
Toujours est-il qu’une Cour, toute puissante dans son ordre juridique soit-elle, n’a que peu d’effets si la portée de ses arrêts n’est pas en adéquation avec la réalité effective. Autrement dit : juger une affaire est une chose, faire appliquer son dispositif en est une autre. Pour l’UE, la Commission européenne « veille au grain » et dispose de moyens conséquents pour faire respecter les arrêts de la CJUE. Pour la CEDH, en revanche, la surveillance de l’exécution des arrêts passe par le Comité des ministres du CoE, ce qui peut affecter l’efficience générale du processus, notamment face à des EM du CoE (membres ou non de l’UE) qui admettent des réticences quant à la légitimité de la Cour de Strasbourg.
En effet, le Comité des ministres a publié son rapport 2025, le 25 mars 2026, dans lequel il relève que l’exécution des arrêts de la CEDH enregistre des progrès, mais qui ne masquent pas des défis persistants. De manière concrète, une affaire est dite « définitivement clôturée » lorsque son dispositif est mis en application par l’EM concerné : cela a été le cas de 949 affaires en 2025, contre 894 en 2024 (soit 6.2% de hausse). Mieux encore, parmi ces affaires, celles dites « phares » ont vu leur nombre augmenter de 20% (de 161 à 194). Rentrent dans cette catégorie les décisions ayant conduit à des nouvelles dispositions législatives, règlementaires ou administratives dans l’EM en question afin d’éviter la répétition du cas porté devant la Cour.
Dans le détail des pays, des satisfécits sont adressés à la Roumanie, l’Autriche, la France, l’Estonie, l’Allemagne et la Lituanie pour avoir enregistré des baisses parfois très significatives du nombre d’affaires en attente d’exécution. Kiev s’en sort aussi particulièrement bien, avec presque cent affaires clôturées. Sans grande surprise, la Turquie et la Russie restent les deux pays les plus réfractaires, pour cette dernière avec le cas Kavala comme illustration flagrante. Quant à la Russie, si elle a été exclue du CoE en 2022, elle reste théoriquement tenue d’appliquer les arrêts relevant des affaires introduites avant cette date.
Enfin, mentionnons que le nombre d’affaires « phares » en attente d’exécution est en hausse croissante, plusieurs centaines l’étant depuis plus de cinq ans, ce qui est un obstacle à l’application effective. Ceci, alors que les affaires entrantes ont une complexité de plus en plus importante, et consomment des ressources. Rappelons enfin que l’exécution des arrêts n’est pas le seul point saillant dans le respect de l’autorité de la Cour des Droits de l’Homme. Déjà en mai 2025, un ensemble de pays mené par l’Italie et le Danemark avait questionné l’approche de la CEDH en matière migratoire, et appelé à une refonte de sa compétence et de sa manière de juger.
Au chapitre migration…
Alors que les données d’Eurostat montrant une baisse des demandes d’asile, Europol renforce ses moyens
L’office de statistiques de l’Union européenne (Eurostat) a publié le 25 mars 2026 des données montrant une chute de 27% du nombre de primo-demandeurs d’asile dans l’Union (de plus de 912 000 à moins de 670 000 en un an). Confirmant des tendances récentes, l’Espagne est devenue le premier pays de destination des demandeurs, avec 21% du total, devant des pays comme l’Italie, la France ou l’Allemagne. Pour autant, la Grèce reste le pays le plus concerné en termes de demandes par habitant (5.3 pour 1000). Conséquences du shift vers Madrid, les vénézuéliens sont la première nationalité, devant les afghans et les syriens, deux nationalités pour lesquelles les gouvernements européens évoquent de plus en plus fréquemment des accords avec les autorités locales pour faciliter les retours. A ce titre, à Berlin, le chancelier Merz escompte le retour vers la Syrie d’environ 80% des réfugiés suite aux évolutions politiques du pays.
Dans ce contexte, et dans la lignée des dynamiques visant à renforcer Europol, l’agence européenne a annoncé l’inauguration, le 24 mars 2026, de son nouveau Centre européen contre le trafic de migrants (ECAMS), lui aussi situé à La Haye (Pays-Bas). Il succède au Centre européen de lutte contre le trafic de migrants, créé en 2016 et vise à répondre aux nouveaux défis posés par la gestion des migrations et des réseaux de passeurs : usage de l’IA, coordination par les réseaux sociaux, navires à plus grande vitesse, départs depuis l’intérieur des terres, etc. À ce titre, les quatre objectifs majeurs du nouvel ECAMS sont de développer le numérique dans les enquêtes (OSINT, réseaux sociaux, etc.), approfondir les coopérations transfrontalières, renforcer les compétences d’Europol en matière de soutien aux enquêtes financières et accentuer le travail de prévention (via une meilleure information sur les voies légales de migration).
En outre, l’ouverture d’un bureau-annexe de l’ECAMS en Méditerranée est envisagée, afin de soutenir au plus près les EM soumis à une forte pression migratoire. Enfin, d’après les autorités européennes, 61 États-partenaires se sont joints à la déclaration commune de décembre 2025 relative à la lutte contre le trafic de migrants, ce qui laisse augurer une focale internationale renforcée.
Débats sur l’avenir de la politique migratoire et sur la préparation aux futures crises
En marge d’une réunion organisée sous sa présidence du Conseil de l’UE, Chypre a invité, le 21 avril 2026, les EM à évaluer leur état de préparation face à d’éventuelles crises migratoires, ceci alors que le Pacte sur l’asile et la migration doit entrer en vigueur le 12 juin 2026. La Présidence chypriote estime en effet que le contexte international est suffisamment imprévisible pour ne pas se reposer sur la tendance de fond observée par Frontex, tendant à la baisse significative des entrées illégales, mais qu’il faut au contraire anticiper les choses afin de ne pas recréer une situation similaire à ce qui a pu être observé en 2015 : afflux conséquent, mauvaise coordination entre EM, sentiment d’improvisation désastreux envers le citoyen. Un travail est donc demandé aux EM afin de proposer des indicateurs clés permettant un meilleur suivi de la situation en temps réel mais aussi afin de préciser quelles circonstances appelleraient un usage de mesures exceptionnelles. Ce dernier point n’est pas moindre attendu que le Pacte sur l’asile et la migration n’a volontairement pas défini de seuils ou de critères précis qualifiant ce qui relève d’une crise ou non, afin de laisser une flexibilité dans la manière de répondre.
Le cœur de la réflexion se porte donc sur une des composantes du Pacte, le règlement (UE) 2024/1359 visant à faire face aux situations de crise et de force majeure (voir ici pour les principales dispositions). Si ce texte permettait déjà des évolutions notables, notamment en termes de solidarité entre EM et de dérogations temporaires et ciblées à l’acquis sur l’asile, il est censé se voir complété des textes adoptés récemment par les colégislateurs. A noter que si les dérogations au régime de s’asile ne sont plus vraiment, et de loin, un problème pour les EM, la question de la solidarité reste en revanche hautement sensible. En effet, des pays comme l’Italie ou la Grèce sont en première ligne et ont toutes les peines du monde à convaincre les autres Etats de « partager le fardeau », alimentant un (autre) clivage nord-sud sur le continent. Des pistes sont même avancées par certains EM afin de lier plus étroitement les questions migratoires aux considérations générales de sécurité et de défense, en estimant qu’il s’agit d’un continuum (instrumentalisation des migrations par la Russie et la Biélorussie notamment) et que le renforcement du « flanc est » de l’UE ne doit pas se faire au détriment de la façade sud.
Une des solutions évidentes, et dans l’air du temps, serait de renforcer Frontex (l’agence européenne de garde-côtes et garde-frontières, basée à Varsovie), un peu à l’image des nouveaux moyens en cours de déploiement pour renforcer d’autres agences comme Europol et Eurojust. Si la perpétuation du rôle historique de protection des frontières ne fait aucun débat, la question qui tiraille les EM est davantage celle de savoir jusqu’où étendre le mandat d’une agence qui ambitionne d’atteindre les 30 000 agents dans quelques années. Avec la révision du mandat censée être présentée par la Commission au deuxième semestre 2026, certains pays (Est et Sud notamment) veulent voir l’agence se doter de nouvelles capacités drones et contre-drones, dans l’objectif évident de compléter les réponses nationales à une forme de guerre hybride particulièrement prisée par la Russie, et qui menace certaines des infrastructures les plus critiques. Pour autant, d’autres EM estiment que le mandat de Frontex est déjà assez étendu comme cela et qu’il n’est pas du ressort de cette agence que de s’aventurer dans des missions bien plus « orientées défense ».
Obligation de logement des demandeurs d’asile : la Belgique condamnée par la CEDH
Le 9 avril 2026, la Cour de Strasbourg a condamné Bruxelles (52836/22 et 3 autres) pour ne pas avoir respecté son obligation de loger quatre demandeurs d’asile originaires d’Angola, du Cameroun, de Guinée et de Chine, ces derniers devant alors dormir dans la rue. La CEDH ne pouvant intervenir qu’en cas d’épuisement des voies de recours internes aux Etats, cet arrêt intervient après d’autres jugements similaires, notamment celui du Tribunal du travail de Bruxelles. La CEDH note, en outre, le manque d’accès à des infrastructures capables de répondre à des besoins sanitaires et de subsistance élémentaire. En outre, les autorités du Royaume ont été reconnues coupables de violation des articles 3 (interdiction des traitements dégradants) et 6 (droit à un procès équitable) de la CESDHLF et ont été condamnées au paiement de quelques milliers d’euros par plaignant pour « dommage moral ».
En réaction à cette condamnation, la ministre de l’Asile et de la Migration, un domaine de compétence fédéral, a rappelé que l’origine de l’affaire remonte à 2022, sous le précédent gouvernement. Anneleen van Bossuyt (N-VA – nationalistes flamands) note aussi que des mesures ont été prises depuis afin de remédier à cette situation. Néanmoins, l’arrêt de la CEDH intervient dans un moment de durcissement du discours belge en matière migratoire, alors que le gouvernement a décidé de ne plus accorder d’aide aux personnes bénéficiant d’une protection dans un autre pays de l’UE. Une mesure critiquée par la Cour constitutionnelle et le Conseil d’Etat et contre laquelle se mobilisent des employés de Fedasil (l’agence d’accueil des demandeurs). La ministre rappelle aussi la facilité de circulation pour les migrants au sein de l’espace Schengen, pointant un phénomène de « shopping » de la part de certains d’entre eux vers le système le plus accueillant. Elle dénonce aussi régulièrement les « avocats militants ».
Dans le même temps, le gouvernement belge a conclu un accord avec l’Algérie afin d’accélérer les procédures d’expulsion des ressortissants algériens en séjour illégal dans le pays, avec des mesures permettant d’augmenter les taux de réadmission et de désengorger un système carcéral qui, selon les autorités, compte plus de 700 algériens incarcérés en Belgique (facilitation des vols, meilleure identification, etc.)
Dans le reste de l’actualité européenne :
CJUE : Dans ses conclusions rendues le 12 mars 2026 dans les affaires C-660/24 Commission/Hongrie et C-681/24 Commission/République tchèque, l’Avocate générale (AG) Capeta a estimé que les deux EM ont manqué aux obligations du droit européen en matière d’accès des suspects à un avocat. En effet, en vertu de la directive 2013/48, les EM sont tenues de mettre en place des procédures garantissant le droit des suspects à disposer d’un avocat en matière pénale, une obligation que Budapest et Prague n’ont pas honorée, entrainant un recours en manquement de la Commission. Rappelons que les conclusions d’un AG n’ont vocation qu’à éclairer la formation de jugement et ne la lient en rien quant au dispositif final qui sera ultérieurement prononcé.
Toujours à Luxembourg, par un arrêt du 16 avril 2026 (C-542/24, Commission/Allemagne), la CJUE a estimé que l’Allemagne, via l’État libre de Bavière, avait violé le droit de l’Union en indexant le montant de l’allocation familiale selon le lieu de résidence des parents. En clair, selon l’EM de résidence, les montants pouvaient s’avérer significativement inférieurs, parfois de plus de moitié, une pratique que la Commission a voulu faire cesser en engageant un recours en manquement. La Cour a suivi cette démarche en constatant que les travailleurs migrants doivent pouvoir bénéficier des prestations sociales suivant les mêmes conditions que celles applicables aux locaux et que, de surcroît, l’indexation constitue une discrimination sur la nationalité sans tenir compte non plus de l’environnement économique et social des enfants.
ITALIE : La Première ministre italienne Giorgia Meloni a perdu le référendum qu’elle avait convoqué en vue de modifier la Constitution et réformer certains aspects du fonctionnement de la justice transalpine. Il s’agissait pour les électeurs d’avaliser ou non une réforme visant à scinder le Conseil supérieur de la magistrature et à séparer les parcours de carrières entre les juges et les procureurs. Malgré 53.7% de « non », une ambiance de campagne parfois tendue et une participation élevée, aucun remaniement n’a été annoncé, tant dans les ministères qu’à la direction politique du pays ; ceci, alors que les italiens sont appelés aux urnes en 2027.
ISLANDE : Le gouvernement islandais a décidé de proposer au Parlement du pays une motion visant à convoquer un référendum pour le 29 août 2026. Ce vote aurait pour objectif de savoir si la population de l’île (387 000 habitants) est favorable à la reprise des négociations d’adhésion du pays à l’Union européenne. En clair, il ne s’agit pas d’un vote pour rejoindre l’UE, mais pour savoir si les discussions à ce sujet peuvent reprendre (l’Islande avait candidaté en 2009 mais les négociations sont figées depuis 2013). Si le processus aboutit, ces nouveaux pourparlers pourraient se conclure assez vite, attendu le caractère démocratique du pays, sa participation à l’espace Schengen et l’excellente transposition des actes de l’EEE (espace économique européen) duquel elle est membre. Cette annonce n’intervient pas par hasard et se place dans un contexte de prédations américaines désinhibées envers l’île voisine du Groenland et de droits de douane appliqués au pays par l’administration MAGA. Par ailleurs, membre historique de l’Alliance atlantique, Reykjavik, qui ne possède pas d’armée, craint pour sa sécurité, alors que Washington semble se distancier de la solidarité entre EM de l’OTAN et que la Russie renouvelle ses ambitions dans le Grand Nord.
PAYS-BAS : Le gouvernement néerlandais a activé, pour la première fois de son histoire, le Mécanisme de protection civile de l’UE (MPC) ; à la suite d’importants feux de forêt à plusieurs endroits de son territoire. Les zones touchées, au moins 500 hectares, comprennent notamment la province de Limbourg ou encore une réserve naturelle non loin d’Amsterdam. L’opération qui s’est étendue durant tout le week-end du 1er mai a mobilisé des renforts en provenance de l’Allemagne, de Belgique et de France (41 militaires de la sécurité civile). Pour plus d’informations sur le MPC et les politiques européennes de sécurité civile, se reporter à la note du CRSI.
FRONTEX / PARLEMENT : A la suite d’une plainte de l’association Ligue des Droits de l’Homme, la justice française a ordonné l’ouverture d’une enquête pour « complicité de crimes contre l’humanité et torture » envers l’ancien directeur de Frontex (2015-2022) et actuel eurodéputé PfE, Fabrice Leggeri. La LDH accuse l’ex-directeur de l’agence d’avoir instauré et coordonné une « chasse aux migrants », incité à des refoulements illégaux (pushbacks) et d’avoir de fait joué un rôle dans la survenance de plusieurs naufrages en Méditerranée.
COMMISSION : La Commission européenne a adopté, le 25 mars 2026, une proposition pour lancer le processus visant à faire adhérer l’UE au Tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine. Cette instance découle d’un accord signé en juin 2025 sous la houlette de Kiev et du Conseil de l’Europe et vise à poursuivre des hauts responsables politiques et militaires impliqués dans le conflit en cours. Cette proposition devra, par la suite, être adoptée par les EM pour devenir effective.Par ailleurs, la Commission s’est félicitée le 10 avril 2026 de la mise en œuvre effective du système EES (entry/exit system), un projet de longue haleine lancé en 2017 et qui a connu certains retards. Il vise à moderniser la gestion des frontières extérieures, lutter contre l’immigration irrégulière et le crime organisé et remplacer le tamponnage manuel des passeports pour les ressortissants de pays tiers. Des flexibilités seront toutefois accordées jusqu’en septembre 2026, permettant aux autorités nationales de ne pas collecter certaines données en cas de temps d’attente excessifs pendant la période estivale (le temps d’attente moyen par voyageur est actuellement de 70 secondes).
CONSEIL DE L’EUROPE : Le Comité des ministres a préconisé, dans une recommandation datée du 8 avril 2026, de mettre en place un cadre juridique renouvelé afin de garantir la liberté d’expression en ligne tout en protégeant les individus de la désinformation, du harcèlement et des biais engendrés par les algorithmes. Le texte met l’accent sur les responsabilités respectives des Etats, des plateformes numériques et des créateurs de contenus tout en se voulant protectrice des publics les plus vulnérables (mineurs notamment).
Par ailleurs, ce même jour, la commission « migrations » de l’Assemblée parlementaire du CoE a réitéré un appel lancé en 2025 visant à créer un corps européen de recherche et de sauvetage en mer, appel qui n’avait pas connu de suites tangibles. Cela fait suite à un naufrage survenu en Méditerranée le 5 avril 2025, causant plus de 70 victimes.
FONCTION PUBLIQUE UE : Dans un contexte marqué par le vieillissement du personnel des institutions européennes, l’office européen de sélection du personnel (EPSO) a lancé en février 2026 un concours visant à constituer une liste de réserve de près de 1500 futurs administrateurs, sans condition d’expérience professionnelle. Cette liste servira à recruter les personnels qui serviront à l’élaboration des politiques publiques dans toutes les institutions de l’Union (Commission, Conseil, Parlement, CJUE, etc.). N’ayant pas été tenu depuis 2019 en raison de difficultés informatiques, ce concours a enregistré près de 175 000 inscriptions, trois fois plus qu’escompté, dont près de 80 000 rien que pour des ressortissants italiens. Ce dernier point pose la question, ô combien délicate, de l’équilibre géographique, alors que certains pays (Belgique et bassin méditerranéen) sont déjà surreprésentés dans le personnel européen ; quand d’autres peinent à attirer leurs citoyens vers les carrières européennes (espace germanophone, Scandinavie, PECO). Les épreuves en elles-mêmes sont prévues pour l’automne 2026, dans un format entièrement numérique.
* Les propos évoqués dans les présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution









