La France ne soigne plus ses patients

 

Par Aurore, membre du groupe CRSI santé

« La France ne soigne plus ses patients », ce titre, volontairement provocateur, est factuellement faux ; nous sommes encore soignés dans notre pays. En 2026, la question sous-entendue serait plutôt « La France soigne-t-elle encore convenablement ses patients ? ».

En 2008, l’Agence nationale du médicament recensait 44 cas de rupture ou tension concernant des médicaments. Quinze ans plus tard, le chiffre est multiplié par plus de 100 !

Le groupe Santé, au sein du CRSI, mène actuellement un travail de réflexion sur les thèmes « être souverain de sa santé » et « insécurité en santé ». La pénurie de médicaments lie parfaitement les deux thèmes. En effet, nous ne sommes plus maîtres de la production des médicaments que nous utilisons pour nous soigner et la pénurie, dans certains cas, place les patients en « insécurité médicale ». Ils ne peuvent pas toujours suivre le traitement prescrit par leur médecin faute d’approvisionnement de leurs médicaments, ce qui les met en danger, parfois mortel. 

 

Recherche et développement

Le XXe siècle fut un siècle où la découverte de médicament était associée à des recherches longues et coûteuses. L’industrie pharmaceutique investissait lourdement et les prix des médicaments étaient logiquement associés à ces trois facteurs. Les progrès immenses en génétique et biologie moléculaire qui surgissent dans les années 90 permettent une meilleure compréhension des maladies. Ce type de recherches émane surtout de structures académiques financées par des fonds publics bien souvent. Le partage des publications scientifiques fait chuter le temps consacré au développement des principes actifs* et à l’obtention de leur AMM**. « Le prix des médicaments aurait dû logiquement baisser, mais paradoxalement il a explosé » souligne Jean-Paul Vernant, professeur émérite d’hématologie, Université de Pierre et Marie Curie (1).

 

Par ailleurs, le XXe siècle se termine dans une euphorie d’offres publiques d’achat au sein de l’univers pharmaceutique. Fusions, acquisitions, le « monde des médicaments » passe d’une centaine de laboratoires, au niveau mondial, à une quinzaine de grosses structures, très souvent contrôlées par des fonds de pension et de placement, et dont le but est une très grande rentabilité. Il n’y aurait certainement aucun problème à cela si le prix des médicaments restait en relation avec les sommes investies pour les produire. Ce n’est plus le cas, ce prix est, semble-t-il, plutôt en relation avec les profits escomptés selon les capacités financières des patients, vus surtout comme de simples consommateurs !

 

Des licences, des génériques, des pénuries

Tous les médicaments font l’objet de licences qui garantissent aux laboratoires producteurs l’exclusivité de leur production pendant un délai de 20 à 25 ans, c’est une protection des droits intellectuels sur les médicaments. Pendant cette période, leur fabrication ne se fait que par le laboratoire « découvreur » ou propriétaire des droits et leur prix reste modéré et acceptable.

 

Lorsque les produits tombent dans le domaine public, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus sous licence des laboratoires, ceux-ci les considèrent comme moins rentables. Les produits touchés sont, en général, les médicaments les moins chers et les plus anciens.

 

La pénurie des médicaments touche ces molécules anciennes et très usitées, mais le paracétamol (antalgique) et l’amoxicilline (antibiotique) ne sont pas les seuls principes actifs à manquer ! 

 

Les cause de ces pénuries sont diverses. Il y a encore 20 ans, les laboratoires titulaires des AMM assuraient toutes les phases de fabrication des médicaments, y compris de ceux qui n’étaient plus sous licence, l’approvisionnement était alors pérenne. Aujourd’hui, l’esprit du marché a évolué et le comportement des industries pharmaceutiques est comparable à celui des industries automobile ou agro-alimentaire…  Pour diminuer les coûts et augmenter les profits, la production est délocalisée en Chine ou en Inde pour 80 % des principes actifs du domaine public. Cet éloignement des chaînes de production est associé à une politique de flux tendu où les stocks sont minimaux. Ces deux éléments engendrent des effets immédiats dès lors que survient une rupture dans la chaîne de fabrication, soit pour des raisons de manque de matières premières ou d’excipients, soit pour des manques d’articles de conditionnement ou d’emballage, etc.

 

Et résultat, plus assez ou plus du tout de médicaments pour nous ! Notons tout de même que la signalisation des pénuries à l’ANSM*** est correctement effectuée en France.

 

Prix et thérapie

Le pire reste à lire car ces médicaments, quand ils font leur retour sur notre marché, reviennent très souvent à des prix beaucoup plus onéreux ! Un exemple avec la carmustine, un anti-cancéreux pour faire simple, utilisé notamment pour soigner les tumeurs cérébrales. Son prix avant rupture était de 34 euros les 100 mg de produit. La pénurie dure un an, le médicament revient au prix de 900 euros, puis de 1 450 euros pour 100 mg (1).

 

Un laboratoire, Aspen, a d’ailleurs été condamné pour des pratiques de tarifications abusives avec des augmentation de produits qui frôlaient les + 4 000 % pour certains (1) et pour sa politique artificielle de restriction d’approvisionnement (2). La pénurie était organisée pour faire pression sur les prix des médicaments. Le laboratoire s’est engagé auprès de l’UE vers une diminution des prix des médicaments, notamment de 73 % pour six produits anticancéreux.

 

Le monde vétérinaire n’est pas épargné par ces pénuries comme le montre le graphique 1. Les ruptures touchent aussi des spécialités dites critiques qui ont un impact sur les espèces animales concernées, mais aussi sur la santé humaine. En effet, certains produits vétérinaires sont destinés à produire des denrées animales saines et pour d’autres à protéger les animaux de maladies zoonotiques, c’est-à-dire qui se transmettent à l’homme et vice-versa (3). Quand il manque des doses de vaccins pour protéger les animaux de rente, de maladies graves et parfois mortelles, c’est l’éleveur qui est aussi pénalisé économiquement en plus des ressources alimentaires perdues (lait et viande). Les thérapies ont un prix qui ne s’arrête pas à leur prix de vente !

graphique 1 évolution du nombre de ruptures avérées de médicaments vétérinaires entre 2014 et 2021

Graphique 1 : évolution du nombre de ruptures avérées de médicaments vétérinaires entre 2014 et 2021 (3)

 

Relocaliser, économiser, contrôler

Est-ce que la France ne reçoit pas assez de produits parce qu’elle ne les paie pas assez cher ? L’Allemagne augmente le prix de ses médicaments, sous la pression des laboratoires qui se plaignent de marges trop faibles pour les génériques notamment. Mais cette solution courtermiste fait le jeu des industries pharmaceutiques et ne règle rien à long terme selon le Pr Vernant. Les solutions à ces problématiques récurrentes existent et sont proposées par des collectifs de médecins, par exemple :

– Depuis 2012, des cadres juridiques mis en place contre ces ruptures d’approvisionnement, sous le terme Plan de gestion de pénurie devraient être transformés en Plan de prévention de pénurie ! Les mots ont un sens, gérer la pénurie, c’est déjà un peu l’accepter.

– Imposer aux façonniers de médicaments de provisionner des stocks sous forme de produit fini d’au moins 4 à 6 mois, contre 2 à 4 mois aujourd’hui.

– Relocaliser la production en France, ou en Europe, du maximum de principes actifs (4).

– Créer un établissement du médicament français (EMF) produisant à prix coûtant des principes actifs d’utilisation courante ou des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM), destinés à traiter les cancers. Aux USA, depuis 2018, 1 500 hôpitaux et fondations ont créé une entité, « Civicarx » à but non lucratif qui fournit depuis 2023 soixante génériques à prix coûtant (5). En France, en juin 2026, l’Etat a édité une liste de 652 produits thérapeutiques essentiels… (6)

 

D’autres pistes de solutions sont à explorer du côté des patients, des prescripteurs, des institutions ou encore des laboratoires. 

– Ne pas prescrire inutilement des médicaments, qu’ils soient sous tension, ou pas d’ailleurs.

– Ne pas surconsommer des médicaments et préférer des options thérapeutiques alternatives quand elles existent. Par exemple, un rééquilibrage de l’alimentation peut avoir des effets aussi intéressants que certaines molécules.

– Renforcer les contrôles des prescriptions abusives de médicaments qui partiraient vers des trafics en France et à l’étranger.

– Fédérer les hôpitaux et les cliniques privées, soit au niveau français, soit au niveau européen pour qu’ils créent comme une entité comparable à celle qui existe aux USA, citée plus haut.

– Exiger des laboratoires qu’ils augmentent, quand cela est possible, la durée de vie (cad de péremption) des produits, ce qui éviterait une mise au recyclage trop précoce, et qui gaspille donc des ressources thérapeutiques (7).

 

Des milliards à la poubelle ?

L’ANSM a lancé, en 2026, un appel à projet sur l’augmentation de la durée de conservation des médicaments. « L’objectif est d’identifier, sur la base du volontariat, les laboratoires pharmaceutiques souhaitant s’engager dans une démarche concrète d’augmentation de la durée de conservation de tout ou partie de leurs médicaments commercialisés en France, par le dépôt de demandes de modification d’AMM au cours des cinq prochaines années (8) ».

 

Il est bien connu que le paracétamol possède une durée de vie et d’efficacité qui va bien au-delà des 2 ou 3 ans de date limite. En effet, l’étude PERIMED réalisée en 2025 (9) constate : « 80 % des médicaments non utilisés appartiennent à seulement quatre classes thérapeutiques : respiratoire (25 %), digestif et métabolique (21 %), nerveux (21 %) et cardiovasculaire (13 %). Parmi eux, on retrouve surtout des antalgiques (paracétamol, tramadol), des laxatifs et des antibiotiques. 40 % de ces médicaments rapportés en pharmacie ne sont pas périmés. »

 

La quantité de médicaments non utilisés collectés par Cyclamed était de 7 675 tonnes en 2024. Près de 70 % de ces médicaments relèvent d’une prescription sur ordonnance, leur chiffrage, selon le rapport 2025 de la Cour des comptes, est compris entre 561 millions et 1,735 milliard d’euros, plus de la moitié de cette somme serait liée à des médicaments non périmés ! « Ce phénomène s’explique par des prescriptions inadaptées, des conditionnements trop grands ou des arrêts de traitement prématurés » souligne le site Ameli au 25 juin 2026. L’étude précise que les médicaments payés par les patients, et non remboursés, sont, eux, gardés jusqu’à péremption…

 

En plus d’atténuer le choc des pénuries, ces mesures « anti-gaspi » seraient éthiques et éco-responsables. Jeter un médicament non périmé est un non-sens dans nos sociétés actuelles, même si l’on comprend parfaitement que, sans connaissances des modalités de leur conservation au domicile des particuliers, les pharmaciens ne peuvent absolument pas les réutiliser. Alors quid de conditionnements plus adaptés, voire de la délivrance au comprimé ?

 

Souvenez-vous.

Année 2008, 44 produits en tension ou en rupture.

En 2023, près de 5 000 médicaments manquent aux malades !

Justement, en 2023, un patient mosellan atteint d’une bronchite de type bactérienne est décédé suite à une rupture d’approvisionnement de son traitement. Son pharmacien, le Dr René-Pierre Clément, aussi président de l’Union de Syndicats de Pharmaciens d’Officine dans le Grand est, n’a pas pu trouver les médicaments prescrits sur l’ordonnance du patient…

Alors, nous pouvons peut-être le dire, de manière ponctuelle, certes, mais parfois la France ne peut plus soigner ses patients

 

Article écrit sans l’aide de l’IA.

Remerciements à mes relecteurs, sympathisantes et membres du groupe CRSI santé.

 

* Principe actif : composant d’un médicament doué d’un pouvoir thérapeutique.

** AMM : autorisation de mise sur le marché, nécessaire pour commercialiser un produit thérapeutique.

*** ANSM : Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, acteur public qui permet, au nom de l’État, l’accès aux produits de santé en France et qui assure leur sécurité tout au long de leur cycle de vie.

 

Source 

  1. Jean-Paul Vernant « Étiologie et traitement des pénuries de médicaments », les cahiers français, janvier-février 2025, n° 443.https://www.lgdj.fr/cahiers-francais-janvier-fevrier-2025-n443-9782111740761.html
  2. https://ec.europa.eu/commission/presscorner/api/files/document/print/fr/ip_21_524/IP_21_524_FR.pdf
  3. https://academie-veterinaire.fr/fileadmin/user_upload/Publication/Bulletin-AVF/BAVF_2023/orand_ruptur_medic_vet_bavf_2023.pdf
  4. https://www.lejdd.fr/Societe/tribune-penurie-de-medicaments-il-faut-relocaliser-la-production-en-europe-3914648
  5. https://civicarx.org/
  6. https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/liste_medicaments_essentiels_vf_2026.06_30.pdf
  7. https://www.quechoisir.org/enquete-medicaments-perimes-encore-actifs-longtemps-apres-n131086/
  8. https://ansm.sante.fr/vos-demarches/industriel/projet-longue-vie-aux-medicaments-sur-laugmentation-de-la-duree-de-conservation-des-medicaments
  9. https://www.assurance-maladie.ameli.fr/etudes-et-donnees/2026-perimed-non-usage-medicament-perime-gaspillage et https://www.assurance-maladie.ameli.fr/sites/default/files/2026-06_medicaments-perimes-gaspillage-medicamenteux_assurance-maladie.pdf