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Travaux des adhérents

Justice

Le Conseil constitutionnel deviendrait-il plus réaliste ?

By Institutions

Deux décisions récentes montrent que, comme on pouvait ne pas s’y attendre, le CC sait évoluer en matière de sécurité et prendre en compte la réalité sociétale. Pourvu que cela dure !

 

Par Raphaël Piastra, maître de Conférence en droit public des Universités, adhérent CRSI

 

A propos de la « loi Rodwell » (Décision n° 2026-906 DC du 23 juillet 2026)

Le Conseil constitutionnel a validé jeudi 23 juillet dernier l’essentiel de la loi portée par le député Renaissance Charles Rodwell, qui allonge la durée maximale de rétention administrative de certains étrangers jugés dangereux et crée de nouveaux outils de prévention du terrorisme, tout en assortissant certaines dispositions de réserves d’interprétation.

« C’est la preuve que l’État de droit ne doit jamais nous condamner à l’impuissance sécuritaire et migratoire », a réagi auprès de l’AFP Charles Rodwell.  En matière migratoire, nous avons perdu la main au profit de l’Europe. Notre sécurité en pâtit depuis des années.

Le Président Macron a établi un lien entre l’immigration et l’insécurité.  Il déclarait en 2022 : « Quand on regarde aujourd’hui la délinquance à Paris. On ne peut pas ne pas voir que la moitié, au moins, des faits de délinquance qu’on observe viennent de personnes qui sont des étrangers soit en situation irrégulière, soit en attente de titre, en tout cas dans des situations très fragiles. »

Saisi par des députés socialistes ainsi que par des élus de La France insoumise et écologistes, le Conseil a jugé conforme à la Constitution l’allongement de la durée maximale de rétention administrative de 180 à 210 jours pour les étrangers condamnés pour terrorisme, ainsi que pour ceux définitivement condamnés pour certains crimes ou délits passibles d’au moins cinq ans d’emprisonnement. Les Sages estiment que cette atteinte à la liberté individuelle est cette fois « proportionnée », contrairement à une précédente version censurée l’an dernier. Ils rappellent toutefois que cette prolongation ne pourra être prononcée qu’à titre exceptionnel et uniquement si l’intéressé représente une « menace réelle, actuelle et d’une particulière gravité pour l’ordre public ». En général, ce sont des individus sous OQTF qui commettent des crimes et qui les réitèrent.

Le texte prévoit également, en vue de prévenir des actes terroristes et pour des personnes ayant eu des « agissements susceptibles d’être […] liés à des troubles mentaux », la création d’une « injonction d’examen psychiatrique » à la main du préfet, qui pourra, après cet examen, prononcer une hospitalisation forcée. En cas de refus de se soumettre à l’examen, un juge pourra autoriser les forces de l’ordre à se rendre au domicile de la personne pour la présenter à un psychiatre. Toutefois, cette injonction ne débouche pas sur une atténuation de responsabilité.

Le Conseil a émis plusieurs réserves. Une réserve d’interprétation est une décision par laquelle le Conseil constitutionnel valide une loi à la condition qu’elle soit comprise d’une certaine façon. Elle évite de censurer un texte en l’adaptant pour qu’il respecte la Constitution. Une sorte de feu orange clignotant en quelque sorte.

Le Conseil a notamment souligné que le magistrat devrait fixer « la durée maximale de la mesure », qui ne devra pas excéder 12 heures. Il a également demandé que le magistrat prévienne, pour une personne mineure ou protégée, ses parents ou son tuteur.

La loi prévoit enfin la création d’une « rétention de sûreté terroriste », permettant de placer dans un centre de soins, après une peine de prison, des personnes présentant un risque de récidive et adhérant à « une idéologie » terroriste.  Le Conseil constitutionnel a précisé que cette disposition ne pourrait s’appliquer qu’aux condamnations à venir, et seulement si celles-ci portent sur des faits postérieurs à l’entrée en vigueur de la loi. Il s’agit ici du principe de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère selon lequel une loi nouvelle plus dure ne s’applique pas aux faits commis avant son entrée en vigueur. Il repose sur la protection des droits de l’accusé, la sécurité juridique et l’article 112-1 du Code pénal. Toujours en matière de terrorisme, les Sages ont enfin validé le durcissement des conditions de changement de nom à l’état civil.

 

A propos de la « loi Darmanin » (Décision n° 2026-909 DC du 23 juillet 2026)

Le Conseil constitutionnel a censuré plusieurs dispositions de la loi sur la justice criminelle portée par le Garde des Sceaux Gérald Darmanin, dont le recours à la généalogie génétique dans les enquêtes judiciaires, tout en validant l’essentiel de la réforme. Rappelons que ce texte avait été adopté le 9 juillet après avoir été largement remanié ; le texte avait notamment été amputé de sa mesure controversée de « plaider-coupable ». Précisons que ce dispositif, connu en matière délictuelle, devait intégrer le domaine criminel et permettre aux magistrats, sous conditions, de statuer plus vite sur une peine en évitant un procès. Cette nouvelle « procédure de jugement des crimes reconnus (PJCR) » concernait les affaires avec un seul auteur reconnaissant intégralement les faits. Elle nécessitait l’accord du parquet et de la victime. Cette mesure prévoyait une réduction du quantum de peine maximum. « Jusqu’à deux tiers de la peine et trente pour la perpétuité si on rentre dans cette procédure » précisait M. Darmanin. Cette mesure fut finalement retirée du texte par l’Assemblée.  En matière criminelle, il vaut mieux comparaître, en conclusion. Et si les délais sont longs  (4 à 5 ans  pour certains dossiers d’assises), il convient de recruter plus de juges. Notamment en ouvrant, bien plus que cela ne se fait, des postes de magistrat à titre temporaire. Ce dernier est une personne issue de la société civile exerçant temporairement des fonctions judiciaires. Il participe à rapprocher la justice du citoyen. Avec la loi organique n° 2023-1058 du 20 novembre 2023 relative à l’ouverture, à la modernisation et à la responsabilité du corps judiciaire, le magistrat exerçant à titre temporaire peut désormais exercer des fonctions au siège civil ou au siège pénal, au siège civil et pénal ou au parquet. Ces fonctions peuvent être exercées en même temps qu’une activité professionnelle compatible. Or les recrutements sont très difficiles voire impossibles.

Cette réforme de la justice criminelle avait soulevé de vives réticences à gauche ainsi que dans les barreaux où l’on redoutait un recul des droits des victimes et de la défense.

Sur cette loi Darmanin, les Sages ont aussi jugé contraire à la Constitution le dispositif autorisant le recours à la généalogie génétique pour élucider certaines affaires, notamment des dossiers anciens. Selon eux, le législateur n’a pas prévu de garanties suffisantes pour assurer un équilibre entre l’objectif de recherche des auteurs d’infractions et le respect de la vie privée. Il est vrai qu’en l’état le texte était une sorte de bouteille à l’encre aux effets très incertains. En revanche, ils ont validé, les principales mesures de la réforme, notamment l’extension de la compétence des cours criminelles départementales aux crimes commis en récidive légale, la réduction des délais laissés aux avocats pour déposer des requêtes en nullité, ainsi que la prolongation de certaines détentions provisoires. Il faut dire que certaines nullités de procédure deviennent une machine à ralentir et même à enrayer la justice pénale. Ici, un suspect de crime a été libéré car il manquait d’encre ou de papier dans une imprimante.  Là, un autre à qui, pendant une garde à vue,  les policiers n’auront pas notifié (ou tardivement) le droit de garder le silence ou de prévenir un proche. Il est certain aussi que ces nullités de procédure, si elles protègent les droits de la défense, desservent aussi la cause des droits des victimes (ralentissement de la phase pré-procès).

Sur le réseau social X, Gérald Darmanin s’est félicité de cette décision, soulignant que « les principales mesures » de la loi avaient été jugées conformes à la Constitution, en particulier les nouvelles cours criminelles départementales et la réforme des nullités de procédure. Selon le ministre, ces dispositions permettront d’accélérer les délais de jugement en matière criminelle et de renforcer l’efficacité de la justice au bénéfice des victimes.

 

Conclusion

Nous avons suffisamment montré du doigt les dérives du CC notamment dans ces colonnes (Raphaël Piastra, Le Conseil constitutionnel est-il contre la démocratie ?, CRSI – Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure, 2026) pour ne pas remarquer lorsqu’il œuvre correctement. Mais il n’empêche que depuis environ deux décennies l’idéologie droitdel’hommiste y règne. Notamment car certaines nominations sont contestables. Et également, car depuis Mme Beloubet (2013-2017), il n’y a plus un seul professeur de droit (public). Or, dans cette noble enceinte ont siégé des sommités du droit ou de la science politique : René Cassin, François Luchaire, François Goguel, Georges Vedel (« pape » du droit public), Robert Badinter, Jacques Robert,  Alain Lancelot, Jean-Claude Colliard. Le regretté Guy Carcassonne aurait dû en être. Dominique Rousseau, Pascal Perrineau ou Dominique Reynié devraient en être.

En 2024, lors de ses vœux à la tête du CC, Laurent Fabius estimait : « Le Conseil constitutionnel n’est pas une chambre d’appel des choix du Parlement ». A lire certaines décisions récentes, il est malheureusement en train de le devenir….

 

traffic drogues

Le narcotrafic en France : une menace majeure pour la sécurité nationale et la cohésion sociale

By Sécurité/Justice

Le narcotraffic en France constitue dorénavant une menace majeure pour la France et sa sécurité intérieure

 

Par DUROS Q., adhérant au CRSI

 

Une criminalité qui change de dimension

Le narcotrafic n’est plus un phénomène limité à quelques quartiers ou à quelques grandes métropoles. En l’espace d’une quinzaine d’années, il est devenu un phénomène criminel structurant qui irrigue une partie importante de l’économie souterraine française. Les réseaux de stupéfiants disposent aujourd’hui d’une organisation comparable à celle d’entreprises internationales : logistique sophistiquée, blanchiment financier, corruption, recrutement de mineurs, usage massif des technologies numériques et recours croissant à une violence décomplexée.

Les rapports de l’Office français des drogues et des tendances addictives (OFDT), de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), ainsi que les travaux de la commission d’enquête du Sénat sur le narcotrafic convergent : la France est devenue à la fois un marché de consommation important et une plateforme logistique stratégique pour les trafics européens.

Les saisies records de cocaïne réalisées ces dernières années témoignent d’un paradoxe. Elles illustrent l’efficacité des services d’enquête et des douanes, mais révèlent également que les volumes importés continuent d’augmenter. En d’autres termes, saisir davantage ne signifie pas automatiquement réduire durablement le trafic.

Les conséquences sont considérables : règlements de comptes, assassinats, intimidation des habitants, corruption, blanchiment d’argent, infiltration de certains secteurs économiques et fragilisation de l’autorité de l’État.

 

Des forces de sécurité fortement mobilisées

Il serait injuste d’affirmer que l’État demeure inactif. Les policiers, les gendarmes, les douaniers et les enquêteurs spécialisés obtiennent régulièrement des résultats remarquables dans des conditions particulièrement difficiles.

Les enquêtes contre les réseaux criminels exigent souvent plusieurs mois, voire plusieurs années de travail. Elles mobilisent des techniques d’investigation complexes : écoutes judiciaires, surveillance physique, exploitation de données numériques, coopération internationale, infiltrations et investigations financières.

Les magistrats du parquet spécialisés jouent également un rôle déterminant. Ils dirigent les enquêtes, coordonnent les investigations avec les services spécialisés et assurent le suivi des procédures devant les juridictions. La création de juridictions spécialisées et le renforcement des outils de lutte contre la criminalité organisée témoignent d’une volonté d’adapter la réponse judiciaire à une menace en constante évolution.

Les douanes françaises obtiennent également des résultats significatifs grâce à des saisies importantes réalisées dans les ports, les aéroports et sur les axes routiers.

Cette mobilisation quotidienne expose les agents à des risques élevés. Les trafiquants disposent de moyens financiers considérables leur permettant d’acquérir des armes de guerre, de recruter des guetteurs très jeunes et d’exercer des pressions sur les témoins ou certains acteurs économiques.

 

Pourquoi le trafic continue-t-il malgré ces efforts ?

La progression du narcotrafic ne s’explique pas par une absence d’engagement des forces de l’ordre.

Elle résulte d’un ensemble de facteurs structurels.

Le premier est économique. Le trafic de stupéfiants génère des profits extrêmement élevés pour un risque pénal que certains délinquants considèrent encore acceptable. Les organisations criminelles disposent ainsi de ressources financières leur permettant de remplacer rapidement les personnes interpellées.

Le deuxième facteur est international. Les filières d’approvisionnement traversent plusieurs continents et impliquent des organisations criminelles implantées en Amérique latine, en Afrique, en Europe et parfois au Moyen-Orient. Aucune politique strictement nationale ne peut, à elle seule, neutraliser ces réseaux.

Le troisième facteur concerne le recrutement. Les réseaux exploitent la précarité sociale de certains jeunes, parfois mineurs, auxquels ils proposent des revenus rapides largement supérieurs aux opportunités offertes par l’économie légale.

Enfin, la rapidité d’adaptation des organisations criminelles constitue un défi permanent. Les communications chiffrées, les cryptomonnaies, les plateformes numériques et les circuits internationaux de blanchiment compliquent considérablement le travail des enquêteurs.

 

Une réponse publique encore confrontée à des limites importantes

Reconnaître l’engagement des services de l’État n’interdit pas une analyse critique.

Plusieurs rapports parlementaires soulignent que les moyens judiciaires demeurent sous tension. Les délais d’audiencement, la charge de travail des juridictions, les difficultés de recrutement dans certains services spécialisés et l’engorgement carcéral limitent parfois l’efficacité de la réponse pénale.

Les magistrats du siège exercent leur mission dans le cadre fixé par la loi. Les décisions qu’ils rendent tiennent compte de nombreux critères juridiques : personnalité du prévenu, antécédents, gravité des faits, individualisation de la peine et jurisprudence. Il serait donc inexact de qualifier globalement l’ensemble de la magistrature de « laxiste ».

En revanche, il existe un débat public parfaitement légitime sur la cohérence de la politique pénale. Certains estiment que certaines peines apparaissent insuffisamment dissuasives face à des organisations criminelles extrêmement violentes. D’autres considèrent que l’efficacité repose davantage sur la certitude de la sanction que sur son aggravation.

Les gouvernements successifs, de sensibilités politiques différentes, portent également une part de responsabilité dans les difficultés actuelles. Pendant de nombreuses années, le narcotrafic a été appréhendé principalement comme un problème de délinquance locale alors qu’il relevait déjà de la criminalité organisée internationale. Cette prise de conscience tardive a retardé certaines adaptations législatives, budgétaires et organisationnelles.

Les critiques formulées à l’encontre de certaines formations politiques de gauche portent souvent sur leur préférence pour des approches davantage centrées sur la prévention, la réduction des risques ou les politiques sociales. À l’inverse, ces formations soutiennent généralement que la répression seule ne suffit pas à faire disparaître les trafics. Ce désaccord relève d’un débat politique réel. En revanche, il n’est pas possible d’établir, sur la base des données disponibles, qu’un seul courant politique serait à lui seul responsable de la situation actuelle.

 

Une responsabilité souvent oubliée : celle des consommateurs

La responsabilité des consommateurs est trop souvent minimisée dans le débat public.

Chaque achat de cocaïne, de cannabis, d’héroïne ou de drogues de synthèse alimente directement une économie criminelle. Derrière un produit présenté comme un simple « loisir » se cache une chaîne de violences : exploitation de populations vulnérables dans les pays producteurs, corruption, blanchiment d’argent, recrutement de mineurs, intimidation des habitants et homicides entre bandes rivales.

Tous les consommateurs n’ont évidemment pas l’intention de financer ces organisations. Néanmoins, économiquement, la demande constitue le moteur du marché. Sans clients, il n’existerait ni réseaux de distribution, ni points de vente, ni profits criminels.

Cette réalité mérite d’être davantage rappelée dans les campagnes de prévention. La consommation de stupéfiants n’est pas un acte sans conséquences collectives. Elle contribue objectivement au financement d’organisations responsables d’actes de violence graves.

La lutte contre le narcotrafic ne peut donc pas reposer exclusivement sur les forces de sécurité. Elle suppose également une prise de conscience citoyenne.

Les pistes d’amélioration

Plusieurs orientations ressortent des travaux parlementaires et des analyses des professionnels :

  • renforcer durablement les effectifs spécialisés de police, de gendarmerie, de douane et de justice ;
  • développer davantage les enquêtes patrimoniales afin de confisquer systématiquement les avoirs criminels ;
  • améliorer la coopération internationale contre les cartels et les filières logistiques ;
  • accélérer les procédures visant les organisations criminelles les plus structurées ;
  • mieux protéger les témoins et les enquêteurs exposés ;
  • intensifier la prévention auprès des jeunes concernant les conséquences réelles de la consommation de stupéfiants ;
  • renforcer les politiques de lutte contre le blanchiment d’argent.

 

Conclusion

Le narcotrafic représente aujourd’hui l’une des principales menaces pesant sur la sécurité intérieure de la France. Les organisations criminelles disposent de ressources financières considérables, d’une capacité d’adaptation remarquable et d’un pouvoir de corruption qui fragilise progressivement l’autorité publique.

Face à cette menace, il convient d’éviter deux erreurs. La première serait d’ignorer le travail remarquable accompli quotidiennement par les policiers, gendarmes, douaniers, magistrats du parquet et enquêteurs spécialisés, dont l’engagement permet chaque année de démanteler des centaines de réseaux et de saisir des quantités record de stupéfiants.

La seconde serait de considérer que la seule action des forces de l’ordre suffira à résoudre le problème. La réponse doit être globale : moyens judiciaires adaptés, coopération internationale, lutte contre les circuits financiers, prévention et responsabilisation des consommateurs.

Le narcotrafic prospère parce qu’il existe une offre internationale extrêmement puissante mais aussi une demande constante. Réduire durablement cette menace suppose d’agir simultanément sur ces deux dimensions. À défaut, les réseaux continueront à remplacer rapidement les trafiquants interpellés et à étendre leur influence sur le territoire national.

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Insécurité en santé : le cas des vétérinaires

By Santé

Un précédent article, « Insécurité en santé : L’exemple des violences faites aux professionnels de santé », de Stéphane Aillaud, traitait de l’insécurité dans le milieu de la santé humaine. À la suite, cet article traite du même sujet dans le monde vétérinaire.

 

Par Nathalie PEJANOVIC, membre de la commission CRSI santé

 

« Le coup a projeté l’otoscope dans ma mâchoire. Tu fais mal à mon chien là, a-t-il dit. Abasourdie, j’ai pensé que le chien m’avait cognée d’un mouvement brusque de sa tête alors que j’examinais son oreille. Mon ASV* était sous le choc, pétrifiée ; à son regard, j’ai tout de suite compris : le coup, c’est le propriétaire du chien qui me l’avait porté ! », raconte le Dr X, vétérinaire.

Ce témoignage glaçant, une des réalités de terrain du métier de vétérinaire, m’est rapporté cette semaine par une consœur d’une ville cossue du Val-de-Marne.

Notre profession, vouée au bien-être animal et auréolée d’une image d’Epinal de « gentil docteur des animaux », n’était, jusqu’en 2013, pas considérée comme une profession exposée aux risques de violences… Les temps ont changé !

Les vétérinaires sont l’objet d’agressions et d’incivilités en hausse constante depuis 2022 (cf. graphique 1).

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Graphique 1 : chiffres des agressions et incivilités subies par les vétérinaires, selon leur sexe, entre 2022 et 2026 (année en cours). Source : https://extranet.veterinaire.fr/observatoires/incivilites

Nature des agressions

Les agressions verbales sont majoritaires (60 %), mais les agressions physiques, les menaces ainsi que le harcèlement font partie du quotidien, de même que les vols dans les cabinets et les dégradations des véhicules professionnels, cf. graphique 2.

Les réseaux sociaux sont aussi devenus le nouveau champ des conflits entre propriétaires d’animaux et vétérinaires : entre avis dénigrants, menaces et harcèlement numérique. Dans une profession majoritairement libérale, c’est la réputation de la clinique qui est mise à mal avec un impact non négligeable sur la pérennité de l’entreprise.

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Graphique 2 : panorama des agressions et incivilités faites aux vétérinaires en 2025. Source : https://extranet.veterinaire.fr/observatoires/incivilites

Quelle cible ?

Les vétérinaires libéraux sont la cible principale des agressions, cf. graphique 2, mais le personnel de soin ainsi que les collaborateurs sont aussi concernés par ces faits, quel que soit leur lieu d’exercice, rural ou urbain. Ainsi les agressions ont-elles lieu majoritairement durant l’exercice quotidien (78,4 %), en journée (84 %), et la plupart du temps par un client (92 %).

Auteurs des infractions

Bien sûr, les conduites addictives (usage de stupéfiant, alcool), les personnes souffrant de troubles psychiques ou les comportements délinquants sont à même d’engendrer des actes violents.

Mais le facteur déclenchant peut être plus banal :

  • Client qui exige d’être pris immédiatement sans rendez-vous pour une urgence qui n’en est pas une ;
  • Propriétaire dans le déni face à une guérison impossible de son animal, qui rejette la faute sur le praticien ou l’accuse d’incompétence ;
  • Refus des règles d’officine ouverte**, le client exigeant alors une délivrance de médicaments en dehors de tout cadre légal ;
  • Facture jugée trop élevée, contestée, et parfois non réglée… Nous rappelons que tous les frais vétérinaires sont soumis à une TVA de 20 %…

De même, lors de missions sanitaires, les vétérinaires sont en première ligne et se heurtent, et depuis peu, à l’incompréhension des éleveurs face aux abattages massifs dans le cadre de maladies contagieuses des animaux d’élevage, comme ce fut le cas pour la dermatite nodulaire contagieuse ou DNC. Les vétérinaires ont été la cible de pressions et de menaces par certains éleveurs alors qu’ils exerçaient dans le cadre de leur mandat sanitaire sous l’autorité des instances ordinales. Cf. l’article « Plaidoirie rurale » paru dans les travaux des adhérents du CRSI.

Conséquences

Dans ce contexte, les conséquences sont :

  • Psychologiques et personnelles : mal-être, perte de confiance, épuisement professionnel, dépression ;
  • Difficultés de recrutement et de pérennisation du personnel vétérinaire ;
  • Arrêts de travail, voire démissions et risque de diminution de la qualité des soins.

67 % des vétérinaires disent que leur moral est affecté, 37 % craignent l’épuisement professionnel et 17 % songent à quitter la pratique médicale. Ces chiffres sont particulièrement préoccupants dans un contexte où plusieurs régions connaissent déjà une pénurie de vétérinaires.

Dans le cadre des missions sanitaires à risque, Matthieu Mourou, vice-président du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, alertait en décembre 2025 sur « le risque de perte de confiance entre les éleveurs et les vétérinaires et l’impact négatif sur les vocations, avec pour conséquence un effet délétère sur le maillage vétérinaire en rurale déjà très affecté et un risque de désertification ».

Pistes d’action

Informer

Les vétérinaires peuvent déclarer, auprès de leur Ordre, les incivilités et les agressions qu’ils subissent. Celles-ci sont répertoriées dans « l’Observatoire Ribbens », outil statistique créé en 2005, par le Conseil national de l’Ordre, en hommage au Dr vétérinaire Alain Ribbens décédé des suites d’une attaque à l’arme blanche.

La profession dispose depuis d’un inventaire des agressions et des incivilités subies par les vétérinaires libéraux (cf. graphique 1).  Ces données statistiques permettent d’intervenir auprès des pouvoirs publics afin de mettre en place des programmes de protection des professionnels. Ainsi, en juillet 2013, le « protocole sécurité » applicable aux professionnels de santé a intégré les vétérinaires, mais l’information gagnerait à être encore mieux diffusée auprès d’eux.

Et depuis le printemps 2026, un amendement a ajouté les vétérinaires à la liste des professions contre lesquelles des menaces constituent un délit « d’outrage », aux côtés des dépositaires de l’autorité publique, pompiers et professionnels de santé (article 222-7 et suivants du Code pénal). Une avancée que salue David Quint, président du SNVEL ****, sans oublier de noter que les délits devront être suivis de poursuites effectives…

Se former à la communication

Face à des individus agressifs, il est important de savoir éteindre un conflit qui couve.

– La Gendarmerie nationale propose une formation aux élus pour désamorcer les conflits et s’appuie sur l’expertise du GIGN*** et du RAID****. Pourquoi ne pas ouvrir ces formations aux vétérinaires ?

– Augmenter et améliorer la formation des étudiants au sein des écoles vétérinaires sur les modalités d’interaction avec les propriétaires, qui est largement insuffisante. Les cours consacrés à la communication sont majoritairement destinés à une communication scientifique entre confrères et à la gestion et management de l’entreprise. Prendre le temps d’écouter le propriétaire : ses doutes, ses requêtes afin de pouvoir répondre au plus près de ses besoins. Reformuler et acquérir son approbation. S’assurer que le discours est bien compris, validé et accepté ; voilà autant d’éléments qui apaisent la relation.

Mettre en place des protocoles

Gérer la relation en clinique et former le personnel afin de limiter les conflits en amont est indispensable. Cela implique la mise en place de protocoles clairs pour bannir les comportements abusifs. L’Ordre des vétérinaires édite déjà des fiches pour les vétérinaires, à destination du grand public.

– Avoir recours à un document écrit, qui récapitule les actes qui vont être réalisés, leur coût, les difficultés pouvant survenir ainsi que leurs conséquences, permet de bien fixer les objectifs de chacun.

– Afficher les tarifs et les règles de délivrance des médicaments afin de rappeler la loi.  Modifié par Ordonnance n°2007-613 du 26 avril 2007 – art. 46 () JORF 27 avril 2007

– Editer une charte de comportement pour informer la clientèle. Pourquoi ne pas lancer une campagne de sensibilisation du grand public sur l’exemple de celle lancée en 2025 par la direction de la communication et du mécénat de l’AP-HP dans les GHU et les hôpitaux pour sensibiliser tous les usagers aux incivilités commises à l’encontre des professionnels de l’AP-HP ?

– Certaines cliniques vont même jusqu’à s’équiper d’un sas d’accès afin de filtrer les clients. Une de mes proches consœurs en a installé un, après un braquage à main armée.

– Enfin, à l’instar de nombreuses cliniques, refuser des clients (68 %) ou les mettre à la porte (51%) sont des pratiques qui deviennent progressivement une composante normale de la gestion des établissements vétérinaires et qui ne devraient pas l’être !

Gérer l’e-réputation

Le cyberharcèlement accompagne désormais presque toutes les incivilités. Il devient important pour les établissements de développer une stratégie de gestion de la réputation numérique et des attaques en ligne :

– Former les équipes à la réponse professionnelle aux critiques numériques.

– Documenter, le cas échéant, les cas de diffamation ou de harcèlement.

Le problème est systémique et nécessite une réponse collective

Les incivilités doivent être reconnues comme un enjeu majeur de santé au travail. Les incivilités ne sont pas seulement un problème relationnel avec les clients, mais un véritable enjeu de santé psychologique et de rétention des professionnels. Stratégiquement, les organisations vétérinaires devraient considérer les incivilités comme un facteur de risque professionnel comparable au stress ou à la surcharge de travail.

L’ampleur du phénomène et la perception d’une augmentation des incivilités suggèrent qu’il ne s’agit pas simplement de cas isolés. Les réponses les plus efficaces devront probablement être collectives, impliquant : les Ordres professionnels, les associations vétérinaires, les réseaux de cliniques et les institutions de formation vétérinaire.

 

* ASV : auxiliaire spécialisé vétérinaire.

** Officine ouverte : contrairement aux pharmaciens, la réglementation interdit à votre vétérinaire de prescrire un médicament sans avoir effectué au préalable un examen clinique de l’animal et fait un diagnostic.

*** GIGN : Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale.

**** RAID : Recherche, assistance, intervention, dissuasion.  

***** SNVEL : Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral.

 

Sources

https://www.veterinaire.fr/je-suis-veterinaire/mon-exercice-professionnel/les-fiches-professionnelles/lobservatoire-des-agressions-et-des-incivilites

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/climat-insurrectionnel-messages-haineux-en-pleine-crise-de-la-dermatose-les-veterinaires-pris-pour-cibles-20251214

https://www.depecheveterinaire.com/creation-d-un-delit-d-outrage-a-veterinaire-cette-initiative-repond-a-une-demande-de-longue-date-de-la-profession_679B4E7FB869A667.html

https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/gendinfo/actualites/2025/la-gendarmerie-nationale-propose-une-formation-aux-elus-pour-desamorcer-les-conflits

https://fafvac.org/data/documents/Enquete-sur-les-Incivilites-envers-les-veterinaires-20-avril-2026.pdf

https://www.veterinaire.fr/je-suis-veterinaire/mon-exercice-professionnel/les-fiches-professionnelles/animaux-de-compagnie-la-delivrance-lexecution-de-lordonnance

https://www.aphp.fr/actualites/fait-le-maximum-pour-votre-sante-le-minimum-cest-de-nous-respecter

https://eve.vet-alfort.fr/local/envasyllabus/syllabuspage.php?id=557

https://www.depecheveterinaire.com/creation-d-un-delit-d-outrage-a-veterinaire-cette-initiative-repond-a-une-demande-de-longue-date-de-la-profession_679B4E7FB869A667.html

 

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Morsures et santé : mieux vaudrait prévenir plutôt que guérir

By Santé

Par Aurore, membre de la commission CRSI santé

Dans le cadre du concept d’une seule santé où la santé humaine est liée à celle des animaux et de l’environnement, l’exemple de la prévention des morsures par les carnivores domestiques nous apparaît pertinent. D’une part, 54 % des Français possèdent un chien ou un chat, d’autre part, nos choix, nos actes envers les carnivores domestiques qui partagent notre vie peuvent soit nous conduire à des risques de blessures parfois mortelles, soit au contraire à nous en protéger.

Un des thèmes de réflexion de la commission CRSI santé porte sur la façon « d’être souverain de sa santé ». Au plan individuel, cette notion pourrait se concevoir comme le souhait de conserver le pouvoir sur sa santé, d’en être le maître ou l’acteur qui agit soit pour rester en bonne santé, soit pour participer activement à sa guérison, en association synergique avec l’équipe soignante en charge de notre maladie.

De même, « être acteur de sa santé » pourrait tout aussi bien signifier participer au bon fonctionnement du système de soins, en agissant vertueusement pour ne pas générer à la collectivité des dépenses inutiles, en préservant notamment les ressources humaines, techniques et thérapeutiques mises à disposition et remboursées pour une grande part en France. Enfin, en étant acteurs de leur santé, les patients participent aussi au progrès médical, au travers d’associations de malades par exemple et influencent même, dans certains cas, les politiques de santé par leur retour sur le fonctionnement qu’ils observent, subissent ou analysent parfois.

Ainsi, toute action visant à préserver la santé humaine et à diminuer les coûts des soins pour la Sécurité sociale est intéressante à étudier. En effet, les morsures animales faites aux humains, que nous traiterons ici, pourraient être évitées pour une part non négligeable. Nous nous intéresserons principalement aux morsures faites par les chiens bien que les chats en soient aussi responsables. Rappelons qu’il y a dans notre pays 9,6 millions de chiens et 16,6 millions de chats (Baromètre FACCO-ODOXA 2025-2026), cf. carte 1.

carte morsures de chiens

Carte 1 : Taux de possession de chiens par les ménages français (I-Cad/Insee).Base de calcul : population enregistrée dans le fichier I-Cad, chiens âgés de moins de 13,5 ans et non déclarés décédés au 31 décembre 2025.

https://www.calameo.com/ingenium-animalis/read/00821768308d33581cf86

Carnassières et compagnie

Étonnamment, en France, aujourd’hui, il reste difficile de chiffrer le nombre de morsures d’humains par des carnivores domestiques. Il est presque plus facile de savoir que 15 000 personnes se font mordre par des humains chaque année dans notre pays ! L’estimation donnée par les services vétérinaires, les centres de traitement antirabique et les publications médicales avoisine les 250 000 morsures d’humains par des animaux et par an. En 2004, le Centre de documentation et d’information de l’assurance (CDIA) a même fait état de 500 000 morsures annuelles.

L’exposition des Français aux morsures de chiens et de chats est mal connue. Une étude de 2021 de Crozet et al., faite à partir d’un questionnaire anonyme fondé sur le volontariat et diffusé sur les réseaux sociaux entre 2019 et 2020, offre quelques pistes. Les données indiquent que les Français se font plus souvent mordre par un chat que par un chien (7,8 % contre 3,1 % au cours des cinq dernières années). L’incidence annuelle calculée dans cette étude s’élève à 43 morsures de chat contre 10,4 morsures de chiens pour 1 000 personnes, mais les morsures de chiens conduisent cinq fois plus souvent à une consultation médicale (15,7 % contre 3,1 % pour les chats).

En 2010, la thèse vétérinaire du Dr Esteves indique que sur l’ensemble des accidents provoqués par des chiens, (morsures, chutes, chocs), 40 % surviennent chez les moins de 15 ans, dont 16 % chez des enfants entre 1 et 5 ans. Une méta-analyse de De Keuster souligneque dans 40 à 86 % des cas, l’enfant interagit directement avec le chien au moment de la morsure, et à son initiative. Dans 33 à 40 % des cas, la morsure surgit alors que l’enfant veut caresser le chien ou jouer avec lui. Les morsures de chiens représentent une part importante des accidents évitables chez les enfants (https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S109002330500119X).

Les décès par morsures sont rares (43 morts sur https://www.crsi-france.fr/wp-content/uploads/2026/08/Image-morsure-215×300.jpegune trentaine d’années), mais les deux tiers touchent, là encore, des enfants de moins de 15 ans. Certaines affaires défraient cependant la chronique judiciaire, comme celle de cette femme de 29 ans, enceinte de 6 mois, qui est décédée, en 2019, seule en forêt, des suites de plus de 50 morsures de la part du chien qu’elle promenait, appartenant à son compagnon. Ce chien est entré de façon illégale sur le territoire français et a été dressé par le compagnon de la victime au mordant à leurre suspendu, ce qui est une pratique totalement interdite en France. Le compagnon était donc jugé pour «  homicide involontaire par agression d’un chien sans circonstance aggravante ». Le 11 juin dernier, il a été condamné à quatre ans de prison avec sursis par le tribunal de Soissons. Le chien doit être euthanasié. L’appel interjeté par la défense le 19 juin suspend cette dernière décision.

Si les décès par morsures demeurent rares, les dégâts liés aux morsures ne le sont pas !

Crocs et causes

Les principales causes de morsures sont :

– le chien mord pour mettre à distance la personne qu’il considère comme une menace. Ces agressions sont souvent décrites par les éthologues comme essentiellement de nature réactionnelle et relationnelle, elles sont contrôlées et en général ne provoquent pas ou peu de lésions. L’exemple est un enfant qui dérange un chien qui dort ou un adulte qui tente de séparer deux chiens qui se battent.

– le chien mord par prédation. Le chien attaque ce qu’il assimile à une proie ; ce n’est pas considéré comme une agression. Le plus souvent, la proie est un objet assimilable en mouvement, tel qu’un joggeur, un cycliste, un enfant ou une balle. L’attaque ne s’arrête normalement qu’une fois la proie mise à mort. Certains chiens ne feront pas de prédation sur un petit enfant en présence de leur maître, mais ce comportement peut exister en leur absence. Pour un chien, un enfant en bas âge, qui ne marche pas, n’est pas reconnu comme un humain, mais comme une proie de petite taille. D’où la recommandation de ne jamais laisser un enfant seul avec un chien.

– le chien est atteint d’un trouble du comportement. La morsure est dite non contrôlée par l’animal et génère des blessures spectaculaires et vulnérantes.

– le chien est mal éduqué ou maltraité par ses maîtres.

– le chien est entraîné à l’attaque et au mordant. Les chiens-policiers entraînés au mordant, apprennent à mordre avec l’ensemble de la gueule, alors que la plupart des chiens ne mordent qu’avec les crocs. Les morsures des chiens entraînés sont donc plus graves et aussi souvent multiples, cf. figure 1 ci-dessous.

chiens policiers

Figure 1 : Comparaison de morsures par des chiens policiers (entraînés au mordant) et des chiens domestiques.Extrait de la thèse vétérinaire du Dr ESTEVES Caroline, ENVL, 2010

Homo sapiens et Canis lupus familiaris

Ces causes sont ici énoncées du point de vue du chien. Néanmoins, il est tout aussi acceptable de considérer que les morsures sont liées à une erreur de comportement de l’humain face à l’animal. Une méconnaissance du comportement des carnivores, de la manière de les éduquer, de les entretenir conduit inévitablement à l’apparition de situations conflictuelles et potentiellement génératrices d’agressions.

Intuitivement, les humains s’approchent de face, en se regardant dans les yeux et parfois avec une main en avant ; c’est une posture souvent rencontrée chez les primates lors d’une approche amicale. Les humains ont donc tendance à adopter cette attitude, qui leur est naturelle, lors d’une rencontre avec un chien. Or, cette approche faciale peut être considérée comme menaçante pour l’espèce canine ; les chiens peuvent alors se sentir agressés (cf. figures 2 et 3).

chien:homme ichien:homme ii

Figures 2 et 3 : A gauche, une approche trop menaçante. A droite, une posture plus adaptée pour un chien peureux et non agressif. Source : Herron et Shreyer 2014, https://doi.org/10.1016/j.cvsm.2014.01.010

Parmi les solutions, qui seront toutes développées dans un second article, il apparaît donc nécessaire que les propriétaires s’informent et se forment sur le comportement canin (ou félin) en amont de leur achat. Rappelons qu’aucun enfant ne doit être laissé seul en présence de chiens, ni de chats d’ailleurs !

Il faut également mieux former nos enfants au respect de l’animal, à sa biologie et à l’adoption des gestes qui sauvent en cas d’agression. Il peut être envisagé une extension de la déclaration des morsures et la mise en place d’un fichier national des chiens mordeurs. L’amélioration de la prise en charge des animaux mordeurs est aussi un axe de réflexion.

Crocs et conséquences

Les principales conséquences des morsures sont de plusieurs ordres :

– physiques. La majorité des cas sont bénins, mais là encore ce sont les enfants qui présentent les lésions plus graves. À côté de lésions physiques fonctionnelles parfois invalidantes, certaines lésions altèrent l’esthétique, surtout quand les morsures touchent le visage de la victime. On se souvient de la première greffe du visage, il y a plus de 20 ans, sur une femme de 38 ans, mordue pendant son sommeil par sa chienne croisée Labrador (27 novembre 2005, équipe de chirurgie maxillo-faciale du professeur Devauchelle du CHU d’Amiens).

– infectieux. Les morsures sont toujours considérées comme infectées par des germes qu’il est parfois difficile d’éliminer. En effet, la salive des chiens et chats contient en moyenne plus de 100 bactéries par ml ! Les chiens engendrent un taux d’infection de 50 % environ après morsure et les chats un taux de 63 % (chiffres des Hospices civils de Lyon, 2025). Les traitements antirabiques sont aussi régulièrement administrés aux personnes mordues, surtout celles attaquées au visage.

– psychologiques.

Le plus souvent, la personne mordue connaît le chien et l’attaque a lieu au domicile. Un rapport sur les séquelles de morsures édité en avril 2011 indique d’ailleurs que les morsures sont plus nombreuses et plus graves quand la victime connaît le chien.

En cas de morsures, et surtout de chat, qui sont plus profondes, plus petites et donc parfois paradoxalement plus rassurantes pour le blessé, vous pouvez consulter le site Ameli : https://www.ameli.fr/assure/sante/urgence/morsures-griffures-piqures/morsure-chien-chat.

Quant aux démarches suite à une morsure, les recommandations se trouvent sur le lien : https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F24028.

Le propriétaire d’un chien mordeur doit consulter un vétérinaire, ce qui est rarement fait (23,5 % pour les morsures de chiens et 17,2 % pour les morsures de chats selon l’étude de Crozet et al de 2021 citée plus haut) alors qu’il y a obligation de mise sous surveillance sanitaire de l’animal. Les vétérinaires sont en effet munis d’un mandat sanitaire dans le cadre de la réglementation liée à la rage, zoonose mortelle.

Ajoutons à ces conséquences, corporelles et psychiques pour la victime, le coût engendré pour la collectivité par cette prise en charge des morsures. Il faut compter les consultations et les soins médicaux et chirurgicaux directs suite à la morsure, les éventuelles prises en charge psychologiques, le coût des traitements antibiotiques directs et indirects (en cas d’antibiorésistance par exemple), le coût des traitements antirabiques si nécessaire, les hospitalisations, etc.

chien aurore

Photo 1 : Chien, le 30 juillet 2026, dans un quartier de Strasbourg. Morphologiquement de type pitbull, il est promené sans muselière, contrairement à ce qu’impose la loi de 1999. Crédit photo : Droits réservés.

Les hommes politiques ont essayé de limiter les morsures canines, mais dans un contexte émotionnel et sans l’avis des vétérinaires notamment. Ainsi, dans les années 1990, le phénomène des chiens dits « dangereux » occupe les médias ; les populations canines qui circulent dans les banlieues inquiètent. La loi n° 96-647 du 22 juillet 1996 est alors votée : « l’utilisation d’un animal pour tuer, blesser ou menacer est assimilée à l’usage d’une arme ». Elle cible le phénomène de délinquance lié aux chiens molosses et de type pitbull (cf. photo 1). Elle sera suivie de la loi dite des chiens dangereux, loi n° 99-5 du 6 janvier 1999 relative aux animaux dangereux et errants et à la protection des animaux, elle-même complétée par la loi n° 2008-582 du 20 juin 2008 renforçant les mesures de prévention et de protection des personnes contre les chiens dangereux. Ces lois n’ont en aucun cas fait chuter le nombre de morsures en France et nous proposerons des pistes de réflexion à ce sujet dans le second article.

Les morsures par des carnivores domestiques sont nombreuses en France et assez mal documentées, mais nous tous sommes concernés et les jeunes enfants sont plus gravement touchés. N’oublions pas que, dans les grandes villes surtout, les chats sont désormais plus nombreux. Ils sont aussi une source d’agression par morsure et griffures.

Bien des cas pourraient être évités, ce qui serait heureux pour les victimes de morsures, parfois graves et invalidantes, mais aussi pour le système de soins (moins d’urgences de ce type à gérer) et pour la collectivité, en diminuant les frais liés à ces morsures et en libérant du « temps de médecin et de chirurgien ».

Un second article fera suite et abordera les mesures simples et concrètes que les pouvoirs publics pourraient facilement mettre en œuvre pour diminuer leur nombre.

Sources

ESTEVES Caroline (2010), les chiens dangereux : un problème toujours présent, des solutions qui se dessinent, thèse Med. Vet, Université Claude-Bernard Lyon 1

https://institut-main.fr/les-morsures-animales/

https://www.franceinfo.fr/faits-divers/femme-enceinte-tuee-par-des-chiens/mort-d-elisa-pilarski-quatre-ans-de-prison-avec-sursis-requis-a-l-encontre-de-christophe-ellul-ainsi-que-l-euthanasie-de-son-chien-curtis_7847372.html

https://www.i-cad.fr/

https://www.la-spa.fr/app/uploads/2025/09/SPA_Abandon_Etude_FR_Web.pdf

https://www.lepointveterinaire.fr/publications/le-point-veterinaire/article/n-454/analyse-sur-le-rapport-de-l-anses-relatif-au-risque-de-morsure-de-chien.html

https://www.facco.fr/chiffres-cles/les-chiffres-de-la-population-animale-2/

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04826219v1

https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/somme/amiens/il-y-a-20-ans-isabelle-dinoire-recevait-la-premiere-greffe-partielle-de-visage-au-monde-realisee-par-le-chu-d-amiens-3256111.html

https://aeema.vet-alfort.fr/images/Documents/Ressources_en_épidémiologie/Revue_épidémiologie_et_santé_animale/Publications/2021/AEEMA_2020-05-Crozet_resume-F-A.pdf

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La France soigne-t-elle encore ses patients ?

By Santé

Exemples de parcours de soins dysfonctionnels

 

Par Jean Luc Vérine, Chirurgien Urologue, membre de la commission CRSI santé

 

Le groupe santé du CRSI, récemment créé, souhaite partager des expériences, individuelles certes, mais parfois éclairantes sur le dysfonctionnement de notre système de soins. Il ne s’agit aucunement de critiquer les soignants, qui sont des professionnels remarquables et dévoués, mais de pointer les éléments à améliorer dans le cadre d’un travail de réflexion sur le système de soins français.

Les faits qui suivent corroborent de nombreuses situations vécues et rapportées par des patients. Ils témoignent d’un profond dysfonctionnement, pour le dire pudiquement, du système hospitalier public français. Les causes sont multiples et pas nécessairement liées à l’absence de moyens financiers.

Patient, médecin et crise cardiaque

2017, François, 63 ans, présente un tableau typique d’infarctus du myocarde alors qu’il habite en montagne. Il est 3 heures du matin. Sa femme appelle le 15 qui décide de l’envoi de secouristes. Les secours arrivent avec du retard et sans médecin ; ils se sont perdus dans le village faute d’adresse correcte ! Celle de François ne correspond pas à celle répertoriée au SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) . Le domicile du patient restait, de toute façon, difficile à trouver par manque de signalisation de la rue. La mairie avait oublié d’installer des panneaux, pourtant prêts depuis plusieurs mois. À quoi tient votre vie ?

Le médecin de l’équipe arrivera environ trois quarts d’heure plus tard… Dans l’attente, la douleur du patient ne peut être soulagée.

Le diagnostic d’infarctus est confirmé. François, installé dans la camionnette des pompiers, doit être mis sous oxygène. Le pompier répond : « La bonbonne d’oxygène est vide ». Le médecin utilisera la sienne… Il en avait une pleine, fort heureusement !

La présence de l’urgentiste dans la camionnette est faite sur demande du patient qui est médecin lui-même, et non sur instruction des pompiers. C’est pourtant la procédure imposée partout dans le monde !

Arrivés au service des urgences, pompiers et médecin sont orientés vers la salle de coronarographie sans qu’aucun soignant ne les accompagne, contrairement, là encore, à la procédure obligatoire. Et l’équipe de pompiers se perd dans cet hôpital, pourtant tout neuf, mais qui ne comporte aucune signalisation…

Le cardiologue attendait, lui, dans la salle de coronarographie depuis déjà 2 heures…

La fin est heureuse et le patient sauvé, mais ce premier exemple montre la succession de négligence, de légèreté, d’insouciance, voire de fautes graves, involontaires certes, mais trop souvent dues à une mauvaise organisation, un manque de remise en cause, un manque de rigueur témoins d’un manque d’encadrement et d’autorité des responsables impliqués dans la prise en charge d’une affection grave qui demande une réponse urgente et parfaitement réglée.

La France, mauvaise soignante ?

Le pronostic vital de l’infarctus du myocarde se joue toujours dans les premières heures de prise en charge. La mortalité dans les premières heures est due à la survenue d’un arrêt circulatoire par troubles du rythme paroxystique ventriculaire. Ces troubles peuvent être traités avant même l’admission en service de soins intensifs si les services d’urgence, compétents, suffisamment équipés et bien organisés, agissent à temps. Le taux de mortalité en Europe, selon les chiffres de l’OCDE, est donné par le graphique 1. Malheureusement, les chiffres français n’y figurent pas ! Par ailleurs, la France est un des pays d’Europe comportant le moins de défibrillateurs mis à la disposition de la population.

mortalité ocde

Mortalité dans les 24 heures et dans les 30 jours suivant une hospitalisation pour un infarctus aigu du myocarde, taux basés sur des données non couplées, 2023 (ou année la plus proche).

Source : https://www.oecd.org/fr/publications/panorama-de-la-sante-2025_2f564c6c-fr/full-report/mortality-following-acute-myocardial-infarction-ami_b9d475c3.html

Comme le montre le premier cas exposé, des problèmes subsistent en amont de la prise en charge spécifique qui, elle, reste globalement de bonne qualité. Ici, la désorganisation des services municipaux et le manque de coordination entre eux et le SDIS a généré un délai d’intervention qui aurait pu être fatal. Les adresses auraient dû notamment être communiquées au SDIS à l’instant de la modification faite par la mairie et non pas après des délais de validation administratifs trop longs. On peut également s’interroger sur les raisons pour lesquelles une direction hospitalière laisse traîner plusieurs mois une signalétique qui devrait être parfaitement installée, avant même le premier jour d’ouverture de l’hôpital !

D’une manière générale, l’acheminement du patient, l’arrivée aux urgences et la prise de RDV de consultation pourraient être améliorés. Il arrive qu’une attitude fautive du personnel soignant aux urgences ne puisse être expliquée non pas par un manque de moyens mais par un manque d’autorité des supérieurs. Les délais d’attente sont parfois trop longs et non adaptés à l’urgence du problème à traiter. On le voit aussi, par exemple, en dermatologie pour des affections potentiellement graves, comme le mélanome malin, examinées trop tardivement.

Patients livrés à eux-mêmes ?

Un homme âgé de 72 ans, solide gaillard, est hospitalisé à l’hôpital depuis 8 jours, pour une sciatique. Il souffre énormément malgré l’administration de morphine. Les médecins, qui se succèdent, ne l’ont jamais réellement examiné. Ils ne l’ont informé de rien, notamment d’aucun des résultats des examens qu’il a subis. Un de ses amis, médecin, l’examine à sa demande lors d’une visite de courtoisie. Le patient souffre en fait d’une sciatique paralysante dont la prise en charge est urgente (éventuelle indication chirurgicale à visée décompressive).

L’issue est là aussi heureuse, mais que se serait-il passé sans la visite d’un ami médecin ?

Notre pays glisse-t-il, épisodiquement certes, vers un chaos médical ? Le coût de notre protection sociale est pourtant le plus élevé d’Europe et, à toutes choses égales par ailleurs, les soignants sont les moins bien payés.

Aucune loi ne corrigera cette déliquescence de notre médecine. Les politiques s’empareront-ils de ce problème ? L’échéance de 2027 sera-t-elle l’occasion de faire le bilan et surtout de réagir à ces situations qui n’ont pas lieu d’être dans un grand pays dit développé ?

Il est fondamental de révolutionner l’orientation et la formation des médecins en changeant complètement l’état d’esprit et en restituant l’autorité et les contrôles nécessaires.

Il est urgent d’instaurer une parfaite communication des informations entre les différents services qu’ils soient médicaux ou administratifs.

Il est vital de mettre en place les conditions d’une restauration de l’encadrement et de l’autorité dans les services médicaux.

Il est essentiel de repenser le poids du personnel administratif qui ne doit pas se substituer au personnel médical, mais rester à son service.

Penser des hôpitaux plus petits, plus autonomes, comme le sont les cliniques privées, en les remplaçant par des ESPICétablissements de santé privés d’intérêt collectif.

Déléguer certaines missions au secteur privé et faire jouer la concurrence.

Imposer la présence contractuelle d’associations de patients qui sont aujourd’hui les seuls réels contrepouvoirs.

Voilà autant de pistes de réflexion pour pallier ces aventures malheureuses de patients français car, encore aujourd’hui, la France ne soigne pas tous ses patients de manière optimale.

Et toutes les histoires ne finissent pas bien !

Abattoir

Bien-être animal et agriculture : Nécessité et choix.

By NASA

Bien-être animal et agriculture : Nécessité et choix.

 

Par Aurore, membre du groupe CRSI NASA (Nature, agriculture et santé animale)

 

Le CRSI a lancé un nouveau groupe de réflexion sur les thèmes de la nature, de l’agriculture et de la santé animale, le groupe NASA. En effet, ces trois sujets sont fortement liés à notre sécurité alimentaire et sanitaire, mais aussi à notre souveraineté alimentaire. Nous venons de passer une période caniculaire qui a décimé, en France, comme déjà en 2003, des millions de poulets issus d’élevages intensifs, pour ne pas dire industriels. Il n’est nullement question de remettre ici en cause ce type d’élevage qui, de toutes les façons, ne suffit pas aux besoins des Français friands de viande de poulet, mais de réfléchir sur l’intérêt de favoriser le bien-être des animaux de rente puisqu’il va de pair avec une amélioration possible des revenus des agriculteurs et une satisfaction grandissante de certains consommateurs.

La notion de bientraitance* animale est récente. L’article 18 du règlement du Conseil de l’Union Européenne n° 1099/2009 rappelle que « le bien-être des animaux est une valeur communautaire ». Bien-être des animaux, bientraitance, nous n’entrerons pas dans un débat sémantique. Pour plus de précision, les lecteurs iront sur le site de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail : https://www.anses.fr/fr/content/lanses-propose-une-definition-du-bien-etre-animal-et-definit-le-socle-de-ses-travaux-de.

La notion de bien-être animal ne va pas forcément de soi lorsque l’on évoque les animaux qui vont nous nourrir… Ils sont destinés à mourir, leur sort est connu.

Cela empêche-t-il de les faire naître, de les élever, de les transporter et de les abattre dans des conditions les plus optimales possibles ? Non, puisque leur bien-être est corrélé à leur santé et que leur santé est corrélée à la nôtre tout autant qu’elle est en lien avec le rendement que ces bêtes donnent à leurs éleveurs.

Cet article n’a pas pour objectif de faire le tour complet de ce sujet, cela est impossible en quelques lignes ! Mais montrer en quoi certaines normes ont pu améliorer les conditions de vie des animaux d’élevage, comment il est possible de progresser encore et surtout sur quelles bases le consommateur fait son choix, et donc oriente les productions de denrées alimentaires en amont, éclairera le lecteur sur l’intérêt pour tous de favoriser au maximum le bien-être des animaux qui nous nourrissent.

En Europe, une majorité de citoyens trouvent qu’il est important de protéger le bien-être des animaux d’élevage, cf. graphique 1 ci-dessous.

Graphique 1 : Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023.

Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996 

Win Win

Le bien-être animal entre en ligne de compte à plusieurs niveaux :

– bien-être des animaux au quotidien, pour diminuer leur stress et améliorer leur plaisir, pour qu’ils conservent aussi la meilleure santé possible. Bien nourris, bien logés, bien traités, donc moins à risque d’être malades, ils recevront moins de traitements. Ces traitements passent quasi systématiquement par la prescription de médicaments, qui possèdent un temps d’attente**, retardent la commercialisation des denrées (œufs, lait, viandes) et réduisent les marges des éleveurs.

– et donc amélioration des rendements des productions animales qui assurent notre souveraineté alimentaire et font vivre nos agriculteurs,

– mais aussi, bien-être des éleveurs, qui sont attachés à leurs animaux et ne souhaitent, pour la plupart, en aucun cas, ni les voir malades, ni les maltraiter. Certains éleveurs sont d’ailleurs parfois révoltés par les conditions d’abattage qui sont offertes à leurs animaux.

– et enfin, satisfaction des consommateurs de plus en plus exigeants quant à la qualité, l’origine et la traçabilité des denrées animales qu’ils achètent et consomment et à la manière dont sont abattus les animaux de rente.

Améliorer le bien-être des animaux en agriculture semble donc, au départ de la chaîne, un pari gagnant-gagnant, pour les animaux, pour leurs éleveurs et pour les consommateurs.

 

Logements aux normes

Dès les années 80, l’INRAE*** recrute une éthologue et une vétérinaire pour conduire des recherches sur l’adaptation des porcs et des ruminants à leur milieu d’élevage. L’objectif était de savoir si les animaux étaient adaptés à leurs conditions de vie et s’ils n’étaient pas en danger. Depuis, le nombre de travaux scientifiques sur le bien-être animal ne cesse de croître.

L’émergence des réglementations européennes, de normes pour les bâtiments d’élevage notamment, devait permettre à l’animal de rente de vivre le mieux possible. Toutefois, ces normes, si elles sont bien évidemment nécessaires, ne doivent pas changer sans cesse. Les agriculteurs investissent de lourdes sommes dans leurs bâtiments qui, parfois, ne sont plus « aux normes » deux ans plus tard ! Le bien-être animal ne doit pas rimer avec tracasserie administrative continuelle.

Il existe donc des normes pour définir des conditions minimales offertes à certaines espèces pour vivre en élevage. Elles choquent parfois, et à juste titre.  Inutile d’entrer dans le détail du nombre de centimètres carrés minimaux pour que la poule se sente bien… Le consommateur tranche. Ainsi, par exemple, la part des œufs achetés issus de poules en cage a été presque divisée par quatre lors des dix dernières années suite notamment aux nombreux documentaires montrant la réalité derrière le terme « poules en cage ».

Par ailleurs, ces grands élevages sont très sensibles aux infections. Par exemple, les vaccins récemment utilisés contre la grippe aviaire n’étaient pas obligatoires pour les élevages français de canards de moins de 250 animaux. Une densité d’animaux élevée favorise la propagation des germes, même à l’heure où l’Organisation mondiale de la santé animale vient de valider la déclaration française concernant le recouvrement de son statut indemne d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) chez les volailles ; il ne faut pas l’oublier ! Les élevages industriels produisent donc des denrées animales en masse, mais quand tout va bien (pas de virus, pas de canicule, etc.).

Au moindre accroc sanitaire ou climatique, les décès sont à la mesure du nombre d’animaux élevés sur site, souvent des millions en ce qui concerne les volailles. En Bretagne, lors des épisodes caniculaires de juin et juillet derniers, les équarrissages ne pouvaient plus assurer les cadences face à une hausse anormale de la mortalité animale. La préfecture a dû autoriser l’enfouissement des animaux décédés sur les exploitations. Pour des volumes supérieurs à trois tonnes de cadavres, un hydrogéologue mandaté par la DDPP devait venir sur place s’assurer du bien-fondé de la parcelle choisie pour enfouir les cadavres. D’ordinaire, ces enfouissements sont strictement interdits, notamment pour protéger les nappes phréatiques d’une éventuelle pollution microbiologique.

Une réflexion sur l’intérêt de développer encore ces élevages intensifs est à poursuivre. Ils permettent de produire plus, de nous nourrir, de garantir notre souveraineté alimentaire, certes, mais ils semblent plus fragiles lors de la survenue de problèmes sanitaires ou climatiques. Et la tendance est à l’augmentation de la fréquence de ces deux phénomènes…

Que se passerait-il si la France n’avait que des élevages industriels et subissait des épisodes caniculaires tels qu’une proportion majeure d’animaux mourait en très peu de temps ? Que mangeraient les 69 millions de Français ? Ne doit-on pas plutôt diversifier les types d’élevage pour assurer notre souveraineté alimentaire ? Quels critères retenons-nous pour guider les décisions politiques à venir ?

Dans l’esprit du grand public, favoriser le bien-être de l’animal de rente est souvent associé à une densité plus basse en élevage et à un accès des animaux à l’extérieur. Il faut encore savoir ce que l’on entend par « extérieur » ! (https://chaire-bea.vetagro-sup.fr/elevage-plein-air-quelles-realites-sur-le-terrain/) Parfois, des espèces qui souffrent de la chaleur, les porcs en particulier, vivront de manière plus confortable, même en nombre, dans des bâtiments climatisés qu’à l’extérieur par 40 °C… Le comportement fouisseur des cochons s’exprime mieux en plein air et pourtant moins de 3 % des porcs élevés en France ont accès à l’extérieur. Cela est peut-être regrettable, mais l’élevage en plein air a aussi des inconvénients, le bonheur n’est pas toujours dans un pré, sans haies, sans points d’ombre et sans point d’eau, où les parasites et les prédateurs circulent et où passent des animaux sauvages porteurs de virus !

Les conditions de vie de nos animaux d’élevage sont une chose, celles de leur fin de vie, une autre…

Aide à mourir

Dans les années 60, l’OABA****, association précurseur pour défendre la cause des animaux d’abattoirs, a fait pression pour qu’un décret (n° 64-334 du 16 avril 1964) rende obligatoire, en France, l’étourdissement des animaux avant leur mise à mort par saignée. Où va se nicher le progrès !?  Dans le Code rural et ses articles R214-63 à R214-81. Plus tard, le règlement du Conseil de l’Union Européenne n° 1099/2009 assure dans son article 3 que « toute douleur, détresse ou souffrance évitable est épargnée aux animaux lors de la mise à mort » et précise dans l’article 4 que l’étourdissement est obligatoire avant l’abattage.

Dans les années 70, le nombre d’abattoirs en France était de l’ordre du millier ; les quatre cinquièmes (hors porc) ont disparu aujourd’hui. Ainsi, les animaux sont désormais très souvent transportés sur de longues distances, puis parqués en lot, loin de leurs repères habituels. Tous ces éléments constituent des facteurs de stress importants. Le bien-être animal doit passer par des conditions de transport dignes et contrôlées, je pense souvent à cette poule perdue par un camion et tétanisée sur la file centrale d’une autoroute…

Les Français souhaitent majoritairement que le temps de transport, à des fins commerciales, des animaux vivants soit réduit, cf. graphique 2.

Graphique 2

Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996 

En 2018, la loi Egalim présente de nouvelles mesures dont l’objectif est notamment de renforcer le bien-être animal en abattoir. Elle autorise l’abattage à la ferme pour une durée expérimentale de 4 ans. Une des expériences françaises d’abattage mobile a ainsi pu être lancée en Bourgogne par une éleveuse de bovins, Emilie Jeannin, entre août 2021 et février 2023 (Le Bœuf Ethique). Ce projet, alternatif aux abattoirs traditionnels, est inspiré d’un modèle scandinave qui existe depuis 2014. Il a démarré grâce au soutien de plateformes de crowfunding et aux réseaux sociaux, preuve que la demande du consommateur existe pour ce type de circuits. Cette expérimentation fédéra quarante éleveurs de sa région.

Son intérêt fut triple : assurer le bien-être animal au moment de l’abattage, améliorer la qualité de la viande produite et proposer un circuit court, plus vertueux. Il semble même que le rendement de la carcasse soit plus élevé de 5 % car, par exemple, les bovins ne perdent pas de poids pendant le transport.

L’abattage à la ferme évite en premier lieu un transport fatigant et stressant pour les animaux, surtout par fortes chaleurs. À la ferme, « Ce système est fait pour que l’animal ne se rende compte de rien » souligne Marie-Pierre Ellies, enseignante en production animale à Bordeaux Sciences Agro et chercheuse à l’INRAE. Le bovin est abattu dans les secondes qui suivent sa montée dans le camion-abattoir, le pari de la bientraitance animale est gagné.

L’expérience a pris malheureusement fin, malgré un chiffre d’affaires de 1,1 million d’euros en 13 mois d’activité déclarée :

– moins d’animaux abattus que dans un abattoir où ils sont tués à la chaîne et étourdis dans moins d’un cas sur deux, contrairement à l’abattage à la ferme où ils sont systématiquement rendus inconscients avant d’être saignés. Seulement 3 à 6 bêtes par heure sont abattues à la ferme contre jusqu’à 80 à l’heure en abattoir classique.

– subventions des investissements limitées à 35 % au lieu de 60 à 80 % pour les abattoirs classiques.

– désengagement brutal de la Banque publique d’investissement qui n’a pas suivi l’éleveuse lors de l’inflation de 2022.

– pression des lobbies industriels.

À côté de ces abattoirs mobiles, se sont créés des caissons d’abattoirs, sur le modèle allemand, où les animaux sont abattus et saignés à la ferme, puis leur carcasse est transportée pour être débitée dans un abattoir classique. Citons en exemple une association d’éleveurs dans l’Hérault : https://www.labatmobile34.com/. De même, un projet similaire porté par des éleveurs, dans la région de Nantes, devrait ouvrir, avec du retard, en 2027. L’objectif dépasse le bien-être animal et rejoint le désir de souveraineté alimentaire locale et d’éco-responsabilité, le projet SALVAE est soutenu par Nantes Métropole.

Les Français souhaitent un renforcement des contrôles lors de l’abattage, cf. Graphique 3 ci-dessous.

Graphique 3

Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

Le monde scientifique a donc établi des normes de bien-être, les décideurs politiques les ont suivies (et parfois un peu trop en compliquant et en changeant sans arrêt les normes), certains agriculteurs ont même essayé d’aller plus loin, jusqu’au bout de la chaîne, jusqu’à refuser un transport stressant et vouloir un abattage éthique pour leurs bêtes.

Mais qui décide finalement de favoriser le bien-être animal ?

Jusqu’au bout de la chaîne

Depuis quelques années, le consommateur a quelques pistes pour faire son choix : acheter bio où le cahier des charges prend en compte en partie le bien-être animal. Ainsi, aujourd’hui, la viande bovine bio est forcément issue d’animaux étourdis avant saignée. Pour la viande bovine non bio, il faut jongler avec les codes d’abattoir, ce qui est faisable, mais faire ses courses avec une liste de codes édictés par l’OABA est peu pratique…Les plus motivés iront sur ce lien :  https://oaba.fr/liste-abattoirs/

D’autres étiquetages prônent un accès des animaux à l’extérieur car le plein air est vu par beaucoup comme un gage de bien-être, mais attention aux idées reçues (cf. plus haut).

Depuis peu, une démarche « étiquette bien-être animal », lancée il y a sept ans, issue d’une association de partenaires (associatifs, commerciaux, producteurs et industriels) permet de faire enfin la différence entre tous les niveaux (classés de A à E pour le niveau lié aux conditions les moins favorables au bien-être animal).

C’est un étiquetage de plus, vous me direz ? Oui !

Cela s’ajoute aux logos des filières particulières, comme celle du Label Rouge qui ne garantit pas, chez les bovins, un étourdissement systématique avant saignée…

Il devient difficile pour le consommateur de faire le tri dans ces étiquettes, d’autant plus que si les produits sont achetés chez les détaillants, vous ne les verrez pas… Il faut être toujours prudent avec ces logos, même si des associations anciennes et très sérieuses comme l’OABA sont des gages de qualité ; le diable est parfois dans les détails que personne ne va chercher…

La filière agricole dépend donc de ceux qui lui achètent les denrées qu’elle produit… Le meilleur aliment du monde, produit avec le plus grand respect, s’il ne se vend pas, ne sera plus produit !

Si nous, consommateurs, acheteurs et donc décideurs, ne sommes pas exigeants en matière de bien-être animal, la filière n’investira que le strict minimum sur ce point, sauf à comprendre que la santé animale, dont le bien-être fait partie, est un facteur déterminant de ses revenus.

Le 7 juillet dernier, la Commission Européenne, présentait sa nouvelle stratégie en matière d’élevage. La question du bien-être animal y est souvent abordée : « […] le secteur des poules pondeuses repose principalement sur la mise à mort des poussins mâles d’un jour, il est possible de répondre aux exigences éthiques des citoyens en mettant un terme à cette pratique en s’appuyant sur les technologies de sexage in ovo, qui sont désormais disponibles […] D’ici fin 2026, la Commission a l’intention de proposer une révision ciblée des règles en matière de bien-être animal pour les poules pondeuses et les poulets de chair, […] D’ici au deuxième trimestre 2027, une proposition similaire portera sur le bien-être des porcs, notamment le passage des cages aux systèmes d’enclos ». Attendre et espérer*****

 

Le bien-être animal est donc devenu une exigence à la fois réglementaire et commerciale, attendue par certains consommateurs. Tous ne peuvent pas ou ne veulent pas mettre le prix dans des denrées produites avec le plus de respect possible pour les animaux de rente dont elles sont issues. Ne soyons pas aveugles aux réalités, parfois le législateur lambine sous la pression de lobbies et les consommateurs ne font pas tous leurs choix en fonction du bien-être des animaux dont ils se nourrissent, et pas toujours pour des raisons financières…

 

Il y a ce que l’on dit vouloir faire et ce que l’on fait.

 

* Bientraitance : moyens mis en place par l’humain eu égard de l’animal considéré, visant à satisfaire ses besoins physiologiques, comportementaux et à l’éviction des paramètres susceptibles d’engendrer un mal-être. (Mounier et al. 2021).

 

**Le temps d’attente défini dans l’Autorisation de mise sur le marché d’un médicament est la période minimale entre la dernière administration d’un médicament vétérinaire à un animal et l’obtention de denrées alimentaires provenant de cet animal qui, dans les conditions normales d’utilisation, est nécessaire pour garantir que ces denrées alimentaires ne contiennent pas de résidus en quantités nocives pour la santé publique. (Au minimum 7 jours pour le lait et les œufs, 28 jours pour la viande).

 

*** INRAE : Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement.

 

**** OABA : Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs, créée en 1961. Pour en savoir plus  https ://oaba.fr/qui-sommes-nous/

 

***** le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas, 1844-1846

 

Sources : 

Graphique 1 : https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

Graphique 2 : https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

Graphique 3 : https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

https://app.inrae.fr/temoignages/une-chaire-pour-le-bien-etre-animal-a-lecole-veto-de-lyon-la-mediation-entre-sciences-et-acteurs/

https://www.cnr-bea.fr/plateforme-de-ressources/

https://www.franceinfo.fr/sante/alimentation/plus-de-sept-supermarches-sur-dix-vendent-encore-des-ufs-de-poules-elevees-en-cage-deplore-l-association-anima_7813373.html

https://www.goodplanet.info/2024/02/29/abattoir-mobile-retour-sur-la-mise-a-larret-du-premier-dispositif-dabattage-a-la-ferme-en-france/

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03979330/document

https://oaba.fr/abattage-mobile-ferme/

https://metropole.nantes.fr/actualites/vers-la-creation-d-un-abattoir-de-proximite-fin-2025

https://www.abattoir-salvae44-85.com/

https://www.etiquettebienetreanimal.fr/

https://www.anses.fr/system/files/SABA2021AUTO0161Ra.pdf

https://data.europa.eu/doi/10.2875/676603

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000776442/

https://draaf.bretagne.agriculture.gouv.fr/mortalite-en-elevage-de-porcs-et-de-volailles-demander-une-derogation-a-l-a3950.html

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52026DC0576

souveraineté agricole nos vignes seront elles envahies

Souveraineté agricole : nos vignes seront-elles envahies ?

By Economie

Ravageurs invasifs, la vigilance collective, dernier rempart de nos filières agricoles

Par H., adhérente au CRSI

 

Le CRSI, depuis quelques années déjà, ne limite plus ses travaux à la seule sécurité intérieure. La souveraineté fait désormais partie de nos thèmes de réflexion. Et notamment, la souveraineté alimentaire qui englobe plusieurs aspects dont celui des nuisances qui peuvent s’abattre sur le monde agricole et ses productions.

Un précédent article abordait les menaces qui pèsent sur notre pays et qui sont liées aux animaux exotiques. Les risques pour la faune et la flore locales ainsi que les risques directs pour les Français ne doivent pas être vus comme des lubies d’écolos qui voudraient empêcher le monde de tourner en rond. Ces thématiques sont apolitiques et les réflexions qui s’y rapportent nous concernent tous.

La mondialisation fait voyager Hommes et marchandises, et dans leurs bagages, volontairement ou non, des animaux, des plantes, des bactéries, des champignons, des virus sont transportés aussi !

 

Trois situations peuvent alors survenir :

– l’organisme ne s’adapte pas à son nouvel environnement, notre pays. Plus de problème.

– l’organisme s’y adapte, mais son intégration à l’écosystème autochtone ne pose pas de soucis majeurs. Tout va bien.

– l’organisme s’adapte, mais déséquilibre, de manière majeure, la faune et la flore locales. Nous faisons alors face à l’invasion d’un nuisible (ou ravageur invasif). Dégâts assurés…

Dès lors qu’un nouvel organisme envahit une zone géographique, nous avons deux options : l’exterminer totalement, et si cela n’est pas le cas, le contrôler. Néanmoins, le vivant ne se contrôle pas toujours, voire presque jamais et l’espèce invasive est parfois hors de contrôle avec des conséquences qui varient selon le biotope touché… Nos gouvernants devraient être plus attentifs aux intrusions de ravageurs dans nos productions agricoles car il y a une accélération de leur nombre depuis les années 2000. 

Histoire de cicadelle, pas encore réglementée au niveau européen.

Histoire de scarabée auto-stoppeur, arrivé, il y a quelques jours, à Strasbourg…

 

Culture, raisins et cicadelles

La vigne française est, depuis presque deux cents ans, épisodiquement touchée par des organismes vivants venus d’ailleurs. Le premier, connu et répertorié en 1848, est l’Oïdium de la vigne (Erysiphe necator), un champignon, mais 80 % des attaques venues de l’extérieur des frontières sont dues à des insectes. Tout le monde connaît l’histoire du Phylloxera (Daktulosphaira vitifoliae). Insecte apparenté au puceron, arrivé des USA en 1863, il décima le vignoble français qui passe de 2,3 millions d’hectares, à son maximum en 1870, à 1,4 million d’hectares en 1900. Ce fut un drame économique, mais aussi social pour toute la viticulture française et européenne.

Aujourd’hui, la surface viticole n’est que d’environ 770 000 hectares (3 % de la surface agricole utile nationale). En 2022, la France compte 58 100 exploitations viticoles selon les données Agreste. La viticulture représente 15 % de l’ensemble des exploitations agricoles françaises et elle employait, en 2023, plus de 130 000 équivalents temps plein (soit 20 % du secteur agricole).

Les exportations de vins et spiritueux français ont atteint 14,3 milliards d’euros en 2025. Ce chiffre a diminué de 8 % par rapport à 2024, dû aux conjonctions économiques et géopolitiques. Autant dire que la filière ne souhaite pas subir d’autres maux. Et pourtant…

Récemment, des ravageurs de la vigne préoccupent vignerons, chercheurs et acteurs socio-économiques de la filière. Ils ont de doux noms, mais un potentiel de grands destructeurs : la cicadelle africaine et le scarabée japonais. 

La cicadelle africaine (Jacobiasca lybica) est une espèce d’insecte invasive, identifiée en 2024. Elle a été initialement décrite sur la vigne au Maghreb, d’où son nom de cicadelle africaine. Elle est repérée ensuite en Espagne, en Grèce, au Portugal, en Italie et puis en Corse.

Elle est retrouvée dans le Var et les Pyrénées-Orientales en 2024, puis dans l’Aude en 2025… Pile dans la région qui concentre le plus de vignobles ! Le Languedoc-Roussillon abrite un quart des vignes françaises (cf. la carte ci-dessous).

répartition de la surface du vignoble par bassin en 2024

Les adultes sont hivernants sur plus de 35 espèces de plantes hôtes, de type herbacé ou arbustes. Au printemps, la cicadelle africaine se déplace dans les vignes où les insectes s’accouplent. Ils pondent leurs œufs dans les nervures des faces inférieures des feuilles.

Si je vous dis que la canicule et la sécheresse favorisent sa reproduction et son extension, en ce mois de juillet 2026, ça vous parle ??? 

 

Larves et microscope

Les larves restent sous le dessous des feuilles de la vigne et se nourrissent de la sève. Pour faire simple, la sève s’échappe ensuite de la feuille suite aux blessures provoquées par ces larves. Il suffit que la moitié des feuilles soient touchées pour voir les dégâts. Le feuillage des vignes prend alors un aspect grillé, rouge-brun, qui se repère de loin dans les côteaux… Le desséchement des feuilles est parfois complet et la défoliation survient. Les raisins maturent difficilement, le degré d’alcool reste faible, les ceps ont du mal à reconstituer leurs réserves et les repousses peuvent être anarchiques.

L’appétence des larves diffère selon les cépages. En 2024, l’attaque a touché en Métropole le cru de Banyuls (Port-Vendres). Syrah, Mourvèdre, Vermentino, Muscat d’Alexandrie sont très sensibles, le Grenache l’est beaucoup moins. En 2023 et 2024, en Corse, le taux de véraison* a été diminué parfois de 50 % sur les parcelles les plus touchées. Localement, les récoltes ont baissé de 30 à 40 % en 2024.

La cicadelle africaine ressemble à un grillon, et beaucoup à ses deux cousines déjà introduites en France : la cicadelle italienne (Zygina rhamni) et la cicadelle verte (Empoasca vitis), connue aussi sous le nom de cicadelle des grillures. Au stade larvaire, on ne peut d’ailleurs pas différencier la cicadelle africaine des deux autres. C’est un problème de taille, car la cicadelle d’Italie ne pose aucun problème à la maturation de la vigne. La traiter avec des phytosanitaires serait une perte de temps, d’argent et écologiquement irresponsable. La cicadelle des grillures, présente en Europe, n’est responsable, elle, que d’un dessèchement modéré du feuillage.

La seule façon actuelle de faire la différence entre ces trois espèces est de capturer une cicadelle mâle adulte et d’examiner sous microscope l’extrémité de son appendice ! Autant dire que c’est affaire de spécialiste. Pas de test rapide encore disponible, on espère que nos chercheurs y travaillent, vive la génétique !

 

L’OVNI veille…

La découverte de la cicadelle africaine n’est pas due au hasard, mais à une soixantaine de partenaires regroupés dans un réseau et répartis sur tout le territoire métropolitain. Ce réseau participatif, baptisé OVNI**, collecte et analyse des pièges (simples, jaunes, englués) à l’échelle du pays. Grâce à cette veille collective, la filière viticole cherche à évaluer l’ampleur de la menace et à anticiper sa progression. Depuis 2025, Cor’cicadelle est le premier programme français dédié à ce ravageur dont la biologie reste à explorer. Depuis avril 2026, la cicadelle africaine fait également partie du COPIL « espèces exotiques envahissantes » organisée par la préfecture du Var.

Les insecticides classiques contre les cicadelles des grillures n’offrent qu’une efficacité partielle et les applications de phytosanitaires doivent épargner les pollinisateurs avec des règles très strictes sur les conditions d’emploi.  De plus, des résistances aux traitements existent et sont surveillées par un réseau, le R4P***. Le kaolin, substance minérale naturelle, protège sans convaincre, et les pistes biologiques, notamment l’action d’un petit insecte (Anagrus atomus) demandent encore à être explorées.

L’Institut français de la vigne et du vin (IFV) lance en septembre prochain INNOVA-Vigne, un projet doté d’un budget de 4 millions d’euros pour aider la filière viticole française à trouver des solutions durables, efficaces et directement opérationnelles, conciliant lutte contre les bioagresseurs et réduction des intrants. En plus de chercher des nouveaux protocoles d’identification de la cicadelle africaine, des filets insect-proof seront testés. Après avoir ensaché le rang de vigne avec un filet à mailles très fines, sera évalué l’effet sur les attaques de ravageurs, la physiologie de la vigne, la manutention et le coût.

La faune auxiliaire pourrait servir un programme de lutte dite biologique. En plus des insectes cités plus haut, elle passera peut-être par les oiseaux, insectivores quasi exclusifs, comme les mésanges, bleues ou charbonnières. Un couple de ces oiseaux qui nourrissent leurs petits ont besoin de protéines animales, ne s’attaqueront pas aux raisins pour cette raison en été, et peuvent consommer des milliers d’insectes par jour ! D’autres oiseaux vivent dans les vignes et peuvent devenir les alliés du vigneron contre ces ravageurs. Il faut cependant installer des nichoirs. Planter des haies favoriserait nos amis oiseaux, mais cela est peu pratiqué dans les vignobles français. Favoriser l’enherbement est à double tranchant, cela est bon pour les zones indemnes des cicadelles, mais les adultes pouvant vivre dans ces zones herbacées, il est recommandé de retourner les sols des parcelles contaminées. De même, les chauve-souris peuvent se repaître d’insectes adultes qui volent la nuit, les espèces françaises ne s’intéressent pas au raisin. Rien n’est acté sur l’emploi de cette faune auxiliaire, des travaux existent, mais semblent anciens (G. Sentenac, La faune auxiliaire des vignobles de France, Ed. France Agricole-Dunod, 2011).

 

Gazon maudit

Un autre ravageur est arrivé en France (juillet 2025). Il est classé comme organisme de quarantaine prioritaire au sein de l’Union européenne. Venu du Japon, accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada. Passé par l’archipel des Açores, il atteint l’Italie du Nord en 2014, traverse la Suisse dès 2017. Cinq individus sont identifiés non loin de Mulhouse l’an dernier, deux spécimens viennent d’être capturés, via des pièges, sur la commune de Strasbourg en juin 2026…

Il s’agit du scarabée japonais (Popillia japonica), un insecte dit « auto-stoppeur » car voyageant avec les Hommes et leurs marchandises… Il peut dévorer plus de 300 types différents de plantes hôtes. Il adore le gazon, la vigne et les arbres fruitiers. Autant dire qu’il peut vivre chez nous tranquille !

 

evolution du scarabée japonais en italie entre 2014 et 2024

Source : https://www.popillia.eu/blog/interactive-map-of-the-japanese-beetle-s-invasion-in-continental-europe-2015-2024

 

Tous mobilisés !

Les adultes peuvent être facilement détectés à l’œil nu et capturés à la main. En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en envoyant une photo, en précisant le lieu de l’observation et la plante concernée. Cet insecte ressemble à un coléoptère autochtone et mesure près d’un centimètre de long. Il est évidemment recommandé de ne pas faire voyager vos plantes. La sécurité n’est pas que l’affaire des forces de l’ordre, pour ce qui concerne la sécurité de notre agriculture, nous pouvons tous, à notre échelle, y contribuer.

scarabée japonais

Source : https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes

Cependant, l’information sur le scarabée japonais est passée relativement inaperçue en Alsace, même auprès de certains agriculteurs et arboriculteurs… La détection d’une invasion par un insecte ravageur pourrait pourtant faire l’objet de nombreuses propositions, pas si compliquées à mettre en place, par exemple :

– information massive des agriculteurs alsaciens, les premiers concernés par les conséquences potentielles de l’extension du scarabée japonais sur leur territoire. De même, informer tous les paysagistes, les jardiniers, les jardineries, les fleuristes et les associations de troc de plantes.

– courte vidéo explicative (sur l’animal, la façon de l’identifier, les mesures à prendre) qui passerait en boucle à des horaires variés pour toucher un large public sur la chaîne France 3 Alsace et la chaîne Arte.

– diffusion à large échelle de l’affiche déjà réalisée sur l’insecte, disponible via le lien suivant : https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes

– mobilisation de professeurs des écoles ou de biologie : c’est l’occasion pour les élèves de suivre un cours de SVT sur un sujet d’actualité et sur lequel les élèves peuvent être proactifs en diffusant largement l’information autour d’eux.

– mobilisation des associations de naturalistes, de randonneurs, etc.

Les invasions de ravageurs s’accroissent avec l’intensification du commerce mondial, les voyages et le réchauffement climatique. Ce dernier accentue les capacités de survie d’animaux ou de plantes, voire d’agents pathogènes, qui n’aimaient, jusqu’ici, pas vraiment les climats tempérés et les hivers froids.

La détection des ravageurs invasifs est indispensable ! La formation en France par exemple d’entomologistes, d’ornithologues, de biologistes ou de microbiologistes reste donc plus que jamais impérative. La recherche sur les moyens de lutte doit être mieux subventionnée, mais l’Etat réduit actuellement les budgets des chercheurs et grève donc possiblement l’avenir de notre agriculture…

* Véraison : stade de la maturation du raisin au cours duquel les grains changent de couleur et pendant lequel la quantité de sucre commence à augmenter. 

** OVNI : Observatoire des insectes nuisibles endémiques ou invasifs du vignoble.

*** R4P : Réseau de réflexion et de recherche sur la résistance aux pesticides. https://www.r4p-inra.fr/fr/home/

 

Sources 

https://fevs.info/wp-content/uploads/2026/02/20260210 – CP FEVS Bilan 2025 Export Vins Spiritueux_VF.pdf

https://paca.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/257_chambres_dagriculture_provence-alpes-cote_dazur/CA83/Documents/RVD2025_Cicadelle_africaine_diffusion.pdf

https://www.inrae.fr/actualites/surveillance-renforcee-apres-larrivee-confirmee-cicadelle-africaine-vignobles-francais

https://draaf.corse.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/bsv_viticulture_8_4_septembre_2025_hs_cicadelles.pdf

https://www.canal-u.tv/chaines/univ-bordeaux/ravageurs-invasifs-cas-de-la-cicadelle-africaine-et-du-scarabee-japonais

https://ecophytopic.fr/recherche-innovation/proteger/projet-innovavigne

https://ecophytopic.fr/sites/default/files/2023-05/Note nationale abeille reglementation version consolidée_04-2023_vf.pdf

https://www.inrae.fr/actualites/scarabee-japonais-conquete-leurope-insecte-haute-surveillance

https://www.anses.fr/fr/system/files/SANTVEG2021SA0090Ra.pdf

https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes

https://draaf.paca.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/3_-_cropsav_11_05_2026_-_cicadelle_africaine.pdf

https://www.lefigaro.fr/jardin/espece-invasive-un-scarabee-japonais-piege-a-strasbourg-les-autorites-en-alerte-20260721

https://vignevin-charentes.com/wp-content/uploads/2024/01/Auxilliaires-de-la-vigne-.pdf

le maillage invisible les pollinisateurs sauvages, infrastructure critique de notre souveraineté alimentaire

Pollinisateurs sauvages : un risque de souveraineté sous les radars

By NASA

Le maillage invisible : les pollinisateurs sauvages, infrastructure critique de notre souveraineté alimentaire

Par Angélique Outreville, adhérente au CRSI et membre du groupe NASA (Nature, Agriculture, Santé animale)

 

Il existe en France une infrastructure vitale dont dépend directement notre approvisionnement alimentaire. Elle ne figure sur aucun plan de continuité d’activité, aucun dispositif régalien ne la protège, et son érosion n’est jamais traitée comme un risque de sécurité nationale. On ne parle ni d’un réseau électrique, ni d’un pipeline stratégique. On parle des pollinisateurs sauvages.

Les nommer ainsi n’est pas une coquetterie de langage : c’est un basculement stratégique. Tant que leur déclin sera relégué au rang de simple « préservation de la nature », le sujet restera hors du champ régalien. Traité comme une vulnérabilité systémique de la chaîne alimentaire française, il y entre de plein droit.

Le pollinisateur sauvage a ceci de singulier qu’il noue en un seul fil trois enjeux que l’on traite d’ordinaire séparément : la nature, dont il est un maillon ; l’agriculture, qu’il conditionne directement ; et la santé animale, dont il est à la fois un acteur, comme animal sauvage en déclin, et un signal d’alerte, tant son effacement annonce celui des espèces qui en dépendent.

Le maillage sauvage recouvre pour l’essentiel quatre grandes familles fonctionnelles : abeilles sauvages, syrphes, papillons et coléoptères. Elles rassemblent des centaines d’espèces dont les tendances de population restent, pour une large part, mal connues à l’échelle européenne. C’est justement ce qui sépare un maillage d’un cheptel : on ne l’inventorie pas, on en protège les conditions.

Sortir des faux chiffres

Pour être crédible, il faut être juste. On entend partout que 75 % de notre alimentation dépendrait des insectes. C’est faux, et ce n’est pas ce que dit l’évaluation de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques)1. Le rapport établit que 75 % des espèces cultivées à usage alimentaire dépendent, au moins en partie, de la pollinisation animale. Ce n’est pas une proportion de volume. En volume réel, la perte directe de production agricole mondiale en cas de disparition des pollinisateurs est estimée entre 3 et 8 %2 pour une valeur marchande de la production directement tributaire des pollinisateurs estimée entre 235 et 577 milliards de dollars.

La nuance n’affaiblit pas le constat ; elle le déplace. Un déclin de la pollinisation ne déclencherait pas une famine généralisée. Il provoquerait une contraction et une uniformisation de l’offre, une perte de diversité nutritionnelle, une hausse marquée des prix sur des filières entières (fruits, oléagineux, semences) et, à terme, une dépendance accrue aux importations. C’est la définition exacte d’une faille de souveraineté économique. Ce n’est pas le registre de la fin du monde ; c’est celui de la sécurité stratégique. Et il se traite avec les outils correspondants.

Poser ce chiffre juste est une question de méthode : un texte qui reproche à l’action publique de mal mesurer le risque se disqualifierait instantanément en gonflant ses propres statistiques.

L’erreur de cible : un maillage n’est pas un cheptel

Les travaux de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et de la Convention sur la diversité biologique convergent avec la synthèse internationale de référence : la fonction de pollinisation repose d’abord sur les insectes sauvages, pas sur l’abeille domestique. Les pollinisateurs gérés supplémentent cette fonction, ils ne s’y substituent pas3. La distinction est capitale.

L’abeille domestique est comptable, gérée, concentrée : pilotable, mais fragile. Le pollinisateur sauvage est distribué et redondant, et c’est cette redondance qui fait sa robustesse. La résilience de notre système alimentaire tient au maillage, pas au cheptel.

Pourtant, l’action publique reste bloquée sur le modèle du cheptel. Prenez la liste des plantes attractives publiée en 2017 par le ministère de l’Agriculture et FranceAgriMer (Établissement national des produits de l’agriculture et de la mer). L’outil est sérieux, co-conçu par dix structures techniques, mais il s’intitule « pour les abeilles » et dépend en partie du plan de développement de l’apiculture4. C’est une erreur de cible manifeste : on mobilise un dispositif pensé pour les ruches domestiques pour répondre à un recul de la biodiversité sauvage. On sur-optimise la partie visible et gérable du système, en laissant sans protection la structure invisible qui en assure la solidité.

Une vraie politique de résilience ne doit pas viser le cheptel, mais protéger les conditions du maillage : la continuité des habitats, la pérennité de la ressource florale en période de disette, et la baisse des pressions chimiques. On ne décrète pas un écosystème résilient, on en préserve l’architecture.

Voler à vue avec des instruments défaillants

La liste ministérielle de 2017 a pourtant un immense mérite qui dépasse son objet initial : pour chaque plante, elle affiche un indice de confiance basé sur les sources bibliographiques et les retours d’experts. En clair, un outil public qui assume ses propres incertitudes et affiche ses valeurs faibles à côté de ses valeurs fortes. C’est une exception rare. Là où la plupart des indicateurs d’État masquent leurs marges d’erreur, celui-ci joue cartes sur table. Cette honnêteté méthodologique devrait être la norme pour toute décision touchant à la sécurité nationale. 

D’autant que la donnée globale reste fragile. Lors de la première évaluation européenne d’ampleur (la Liste rouge des abeilles menée par l’IUCN, Union internationale pour la conservation de la nature), plus de la moitié des espèces restaient trop mal documentées pour établir un statut d’extinction précis ; ce déficit n’a été comblé que très récemment5. Plus préoccupant encore : en octobre 2024, des chercheuses du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et de l’INRAE ont passé au crible InsectChange, la grande base de données mondiale sur les insectes. Le résultat est net : 553 anomalies majeures détectées sur 165 études (erreurs de comptage dupliquées, biais d’échantillonnage, coordonnées géographiques fausses). En l’état, cette base ne permet pas d’estimer les tendances réelles des populations6.

Attention au contresens : cette invalidation ne touche pas des travaux alarmistes, mais une méta-analyse rassurante parue dans Science en 20207. Les biais pointés par le CNRS masquaient en réalité la baisse des effectifs. L’incertitude n’est donc pas neutre : elle penche du côté de la sous-estimation du déclin.

Le constat tient en une phrase : nous pilotons une fonction vitale pour notre économie avec un tableau de bord partiel, défaillant et probablement trop optimiste. C’est un argument de plus pour faire de la qualité de la mesure une priorité.

Casser le dogme du « pansement »

L’évaluation internationale identifie clairement les causes : la destruction des habitats et l’agriculture intensive, le tout aggravé par le dérèglement climatique qui décale les rythmes saisonniers8. Face à cela, se contenter de semer des bandes fleuries sans garantir la continuité des espaces naturels est un simple pansement doctrinal. Le geste est visible, mais son impact reste marginal.

Il ne s’agit pas de déclarer la guerre au monde agricole ni d’inventer une nouvelle usine à gaz réglementaire. L’objectif n’est pas d’opposer la production au vivant, mais de sécuriser une ressource essentielle dont les agriculteurs sont les premiers dépendants. Une trame de continuité écologique pensée avec les exploitants relève de leur intérêt économique direct. C’est tout le sens d’une approche de sécurité globale : elle n’ajoute pas une contrainte, elle sécurise une dépendance partagée.

Intégrer le vivant dans la sécurité globale

Ce sujet n’exige aucune loi nouvelle, aucun cadre juridique inédit. Il demande simplement d’appliquer une règle que nous connaissons déjà : pour bâtir la résilience, il ne faut pas durcir le nœud visible, mais protéger le réseau invisible et redondant.

Cette protection peut s’opérationnaliser immédiatement avec les outils actuels. La biodiversité fonctionnelle peut être intégrée aux plans de résilience territoriale comme un bouclier alimentaire et thermique urbain. À l’échelle locale, un volet citoyen peut être adossé aux réserves communales de sécurité civile, via des atlas de biodiversité capables de combler les trous des données nationales, en s’appuyant sur les inventaires de pollinisateurs sauvages déjà pilotés à l’échelon national.

La barrière n’est ni budgétaire ni juridique, elle est purement mentale. Il s’agit d’accepter enfin de voir dans le pollinisateur sauvage non pas un simple objet de contemplation écologique, mais un maillon critique de notre sécurité. La sécurité globale n’a de sens que si elle intègre le vivant parmi les infrastructures vitales de la Nation. Le maillage pollinisateur en est la preuve la plus éclatante : invisible, indispensable et menacé. Le protéger n’est pas une concession verte. C’est une exigence de souveraineté.

  1.  IPBES, The Assessment Report of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services on Pollinators, Pollination and Food Production, S. G. Potts, V. L. Imperatriz-Fonseca et H. T. Ngo (dir.), Secrétariat de l’IPBES, Bonn, 2016. DOI : 10.5281/zenodo.3402856. Page officielle : ipbes.net.
  2. A. Aizen, L. A. Garibaldi, S. A. Cunningham et A. M. Klein, « How much does agriculture depend on pollinators? Lessons from long-term trends in crop production », Annals of Botany, vol. 103, n° 9, 2009, p. 1579-1588. DOI : 10.1093/aob/mcp076.
  3. A. Garibaldi, I. Steffan-Dewenter, R. Winfree et al., « Wild Pollinators Enhance Fruit Set of Crops Regardless of Honey Bee Abundance », Science, vol. 339, n° 6127, 2013, p. 1608-1611. DOI : 10.1126/science.1230200.
  4.  FranceAgriMer, ITSAP (Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation), ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation et al., Liste de plantes attractives pour les abeilles : plantes nectarifères et pollinifères à semer et à planter, juin 2017. Fiche : franceagrimer.fr. Document : agriculture.gouv.fr.
  5. Nieto, S. P. M. Roberts, J. Kemp et al., European Red List of Bees, IUCN et Office des publications de l’Union européenne, Luxembourg, 2014 (projet STEP, Status and Trends of European Pollinators) : iucnredlist.org. Le taux d’espèces « Data Deficient », de 56,7 % en 2014, a été ramené à 14 % lors de la réévaluation d’octobre 2025. Communiqué : iucn.org.
  6. Gaume et M. Desquilbet, « InsectChange: comment », Peer Community Journal, vol. 4, 2024, article e97. DOI : 10.24072/pcjournal.469. Synthèse : INRAE, « Déclin des insectes : il est urgent d’améliorer la qualité des données en écologie », 8 octobre 2024 : inrae.fr.
  7. van Klink, D. E. Bowler, K. B. Gongalsky et al., « Meta-analysis reveals declines in terrestrial but increases in freshwater insect abundances », Science, vol. 368, n° 6489, 2020, p. 417-420. DOI : 10.1126/science.aax9931. L’étude a fait l’objet d’un erratum des auteurs (Science, vol. 370, 2020, DOI : 10.1126/science.abf1915), puis d’une expression de préoccupation éditoriale (Editorial Expression of Concern) publiée par Science le 22 janvier 2026, signée du rédacteur en chef H. Holden Thorp, qui cite expressément les travaux de Gaume et Desquilbet : Science, vol. 391, n° 6783, p. 360. DOI : 10.1126/science.aee6983. Synthèse pédagogique de la critique d’InsectChange : L. Gaume et M. Desquilbet, « Des résultats rassurants sur le déclin des insectes remis en cause par l’analyse détaillée d’une base de données mondiale », Fondation pour la recherche sur la biodiversité, 13 février 2025 : fondationbiodiversite.fr.
  8.  IPBES, op. cit. (voir note 1).
tribune ceux qui ne signent pas

Tribune : Ceux qui ne signent pas

By Sécurité/Justice

730 000 voix contre une loi.

65 millions de Français qui, eux, se lèvent chaque matin en sachant qui les protège.

Par Daniel INGALA, adhérent du CRSI

 

Il y a des jours où la République se joue moins dans les hémicycles que dans le silence des vestiaires. Ces vestiaires où, avant la prise de service, un homme ou une femme boucle son gilet pare-balles en pensant à ses enfants. Ces vestiaires où, à la fin de la nuit, il faudra recompter les collègues.

La France a un rapport particulier à ceux qui la protègent. Elle les critique, elle les caricature parfois, elle les oublie souvent. Mais quand la sirène retentit à trois heures du matin, quand la voisine appelle parce qu’elle entend crier à l’étage, quand l’attentat frappe une nouvelle fois nos rues, ce sont toujours les mêmes qui accourent. Sans discuter. Sans peser. Sans compter leurs heures ni leur peur.

Depuis le 7 juillet 2026, la même petite musique. La proposition de loi n°691, adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale, serait rejetée par le peuple français. La preuve ? Une pétition en ligne a franchi les 730 000 signatures. Amnesty International parle de « permis de tuer ». Basta Média dénonce l’enterrement d’un rejet massif. Certains éditorialistes évoquent un sursaut démocratique.

 

Il faut regarder les chiffres. Vraiment.

 

730 000 signataires, c’est 1,5% du corps électoral français inscrit. C’est 2% des Français qui se sont déplacés aux urnes lors de la dernière élection présidentielle. C’est environ 1% de la population totale. Ces chiffres, issus de la démographie électorale de l’INSEE, ne préjugent d’aucune appartenance politique des signataires. Ils rappellent simplement une évidence : une pétition en ligne, même symbolique, ne saurait tenir lieu d’expression nationale impérative. Nuance qu’aucun titre ne prend le temps de rappeler.

À l’inverse, cette France qui ne signe pas, il faut la nommer. C’est la mère de famille qui appelle le 17 quand la scène de ménage dégénère. C’est l’exploitant agricole du Gers qui voit sa brigade fermer et qui compte, désormais, sur une patrouille de trente kilomètres. C’est le boulanger de Saint-Denis qui a serré la main du commissaire après le braquage. C’est le maire d’une commune moyenne qui, à minuit, appelle la préfecture parce qu’un ilotier vient d’être blessé. Ceux-là ne signent pas de pétition. Ils font confiance. Ils travaillent. Ils enterrent les leurs quand il le faut, en silence.

Or, ce silence n’est pas un vide. C’est un accord tacite avec ceux qui nous protègent. C’est la manière dont une nation dit à ses forces de sécurité : nous savons ce que vous faites, nous savons ce que vous risquez, nous vous devons davantage que des soupçons.

Sur le fond, il faut aussi être précis. Le texte adopté, reformulé par le gouvernement à l’initiative du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, ne crée aucune « immunité ». Il pose que lorsqu’un policier ou un gendarme fait usage de son arme, il est présumé avoir agi dans le cadre de la loi. Présumé. Le mot est essentiel. La présomption est simple, elle est réfragable, elle ne fait pas obstacle à l’enquête judiciaire, elle n’exonère de rien. Elle rebalance seulement le point de départ. Aujourd’hui, un force de l’ordre qui utilise son arme au terme d’une intervention est placé en garde à vue quasi automatiquement, avant même que les premières constatations n’aient été établies. Il rentre chez lui, s’il rentre, avec un statut de suspect. Cette réalité, connue de tous ceux qui portent l’uniforme, mérite un débat serein, pas une caricature.

Regardons ce que vivent ces femmes et ces hommes. Dix policiers et gendarmes tués en service en 2024. Des milliers d’agressions physiques par an. Des refus d’obtempérer qui deviennent la norme, des guet-apens organisés dans certains quartiers, des embuscades filmées à l’avance, des tentatives d’homicide dont la répétition ne fait plus la une. Face à cela, la loi de 2017 sur l’usage des armes reste applicable. Elle encadre strictement les cinq cas dans lesquels un force de l’ordre peut faire feu. Le nouveau texte ne l’assouplit en rien. Il en organise mieux les suites procédurales. L’expression “permis de tuer” méconnaît la lettre et l’esprit du texte. Elle réduit à une caricature une disposition dont la rédaction, mesurée, préserve intégralement le contrôle du juge.

Il y a une manière de défendre l’État de droit qui consiste à respecter les institutions, à faire confiance au juge, à admettre que la démocratie parlementaire n’est pas la démocratie continue du clic. Cette manière-là est aujourd’hui minoritaire dans le débat public, où la tentation permanente est de substituer à la représentation la pression sociale, et à la loi la rumeur. Mais elle est majoritaire dans le pays. Une majorité silencieuse qui, elle, ne signe rien, mais qui vote, qui travaille, et qui attend que la République traite dignement ceux qui la protègent.

Le baromètre CEVIPOF, année après année, mesure la même chose : les Français continuent d’accorder aux forces de l’ordre un niveau de confiance élevé, autour de 70%. Ce chiffre est stable. Il est solide. Il traverse les alternances, il résiste aux polémiques, il pèse plus lourd, dans le pays réel, que n’importe quelle indignation numérique.

La commission des lois a fait son travail lundi soir en classant la pétition, par 35 voix contre 21. Elle n’a pas nié la démocratie. Elle a rappelé qu’un seuil procédural franchi ne fait pas une expression nationale, et que la représentation parlementaire élue au suffrage universel ne se laisse pas contourner par un compteur en ligne. La proposition de loi va poursuivre son parcours au Sénat. Elle y sera débattue, amendée peut-être, adoptée si les représentants du peuple le décident. C’est ainsi que fonctionne notre République. C’est ainsi qu’elle doit continuer de fonctionner.
Aux militants qui jugent que 730 000 signatures valent renversement de la volonté nationale, il faut opposer cette évidence tranquille : la démocratie ne se ramène pas à une pétition. Elle s’incarne dans une Assemblée élue, dans un Sénat, dans un Conseil constitutionnel, dans des juges indépendants. Chacune de ces institutions a son rôle et sa légitimité propre. Elles composent ensemble notre État de droit.

Pendant ce temps, l’uniforme continue de veiller.

médecin délivrant ordonnance

Insécurité en santé

By Santé

Les violences faites aux professionnels de santé

Par Stéphane Aillaud, membre de la commission CRSI santé

Le CRSI, créé par Me Thibault de Montbrial, est initialement dédié aux problématiques de sécurité intérieure. Or, le monde de la santé est touché par l’insécurité comme d’autres univers. Et, comme ailleurs, il y a malheureusement une augmentation de la violence à l’égard de nos professionnels de santé depuis une dizaine d’années. Cette note en fait un bilan et propose quelques pistes de réflexion.

Rappelons en préambule qu’il existe en France cinq professions médicales : médecin, chirurgien-dentiste, pharmacien, sage-femme et vétérinaire. Les problèmes particuliers rencontrés par ces derniers feront l’objet d’un prochain article et ne seront pas abordés ici. Les professions de santé regroupent également des professions dites paramédicales avec, par exemple, les infirmiers, les kinésithérapeutes, etc. L’insécurité touche tous ces professionnels, parfois différemment selon les particularités de leur exercice.

Des bases, des données, des différences

Quatre grands dispositifs de recueil structurent une grande partie des données disponibles :

  • L’Observatoire national des violences en santé (ONVS) recueille depuis 2005, sur la base du volontariat, les signalements de faits de violence (atteintes aux personnes – dont les incivilités – et aux biens) commis dans les établissements, dont l’hospitalisation et soins à domicile et sur la voie publique ; et depuis fin 2020, dans le cadre de l’exercice libéral (dit de ville) ;
  • L’Observatoire de la sécurité des médecins, créé en 2002 et tenu par le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom), centré sur la médecine de ville ;
  • Le « Baromètre de la sécurité des pharmaciens », publié annuellement par le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens (Cnop) depuis 2015 ;
  • L’Observatoire de la sécurité des chirurgiens-dentistes, créé par le Conseil national de l’Ordre des chirurgiens-dentistes (ONCD) en 2013, mais dont le suivi s’est révélé plus irrégulier ces dernières années ;
  • Pour les sages-femmes, il n’existe pas, à la date de rédaction, de baromètre annuel dédié.

Pour ce qui concerne les établissements de santé (hôpitaux, cliniques, EHPAD, médico-social), le nombre de signalements recueillis par l’ONVS progresse de façon globalement continue depuis dix ans, avec un net repli pendant la période Covid (2020-2021) suivi d’une reprise depuis 2022. Le « pic » de 2019 reste, à ce jour, le plus haut niveau jamais enregistré, cf. tableau 1.

Année Signalements totaux (atteintes aux personnes et aux biens) Établissements déclarants
2013 12 432 n.c.
2014 14 502 337
2015 16 687 n.c.
2016 17 596 360
2017 22 048 446
2019 23 780 451
2020 19 579 383
2021 19 238 391
2023 19 640 473
2024 20 961 556

Tableau 1 : Signalements annuels des atteintes aux personnes et aux biens dans les établissements de santé. Source : ONVS, rapports annuels successifs : rapport 2016 (données 2013-2014), rapport 2017 (données 2015-2016), rapport 2018 (données 2017), rapport 2022 (données 2020-2021), rapport 2025 (données 2023-2024).

En trois ans, le nombre d’incidents déclarés par des médecins de ville (exercice libéral) a presque doublé (+ 97 % entre 2021 et 2024) avec 1 009 incidents en 2021 et 1 992 incidents en 2024. En 2024, 74 % des incidents déclarés au Cnom concernent l’exercice en médecine de ville, contre 19 % en établissement de soins et 7 % dans d’autres cadres. Dans 35 % des cas en 2024, l’agression a donné lieu à une plainte, et dans 7 % des cas à une main courante — soit un taux de judiciarisation qui reste minoritaire mais qui progresse (31 % de plaintes en 2023).

Quelle violence ?

On décrit quatre niveaux de gravité des atteintes aux personnes :

– niveau 1 (insultes, injures),

– niveau 2 (menaces d’atteinte à l’intégrité physique),

– niveau 3 (violences physiques),

– niveau 4 (violences avec arme, etc.).

Quel que soit le secteur d’exercice, les violences verbales (injures, menaces, outrages) constituent le socle du phénomène partout où la donnée est mesurée : chez les médecins libéraux, chez les pharmaciens (menaces et injures représentent la majorité des 536 agressions déclarées en 2024, loin devant les 9 % de violences physiques), comme aux urgences hospitalières.

Moins nombreuses, les violences physiques progressent vite dans plusieurs secteurs. En établissements de santé, l’ONVS enregistre une hausse de 10 % entre 2023 et 2024, passant de 7 734 à 8 499 signalements — la progression la plus marquée de toutes les catégories. Chez les pharmaciens, le Cnop relève une hausse de 25 % des atteintes physiques sur cinq ans (à fin 2024).

En ce qui concerne les faits les plus graves, l’ONVS recense chaque année une trentaine de signalements de viols et environ 130 cas d’agressions sexuelles, concentrés en psychiatrie, en EHPAD et aux urgences. Chez les pharmaciens, 17 déclarations sur 536 en 2024 (soit environ 3 %) mentionnent l’utilisation d’une arme. Chez les chirurgiens-dentistes, les agressions les plus documentées (attaque au couteau en Indre-et-Loire, braquage à l’arme de poing dans les Pyrénées-Atlantiques, braquage armé à Mayotte) sont, par nature, des événements rares, mais marquants pour la profession.

Les agressions sont donc majoritairement verbales, mais les atteintes physiques sont en hausse.

Quels motifs ?

Un même motif domine largement, quel que soit le secteur : le désaccord entre le patient (ou son entourage) et le professionnel sur la prise en charge du patient.

Motif (établissements, 2021) Part des signalements
Reproche lié à la prise en charge du patient 51,4 %
Refus de soins 21,2 %
Temps d’attente jugé excessif 8,5 %
Alcoolisation 6,3 %
Règlements de compte / conflits familiaux 4,5 %

Source : ONVS, données citées par le Sénat, proposition de loi sécurité des soignants, 2025.

Ce motif de « prise en charge » recouvre des situations très concrètes : refus de prescription demandée par le patient (antalgiques, antibiotiques ou antidépresseurs par exemple), refus de délivrance ou de prolongation d’un arrêt de travail, non-acceptation d’un diagnostic, désaccord sur un traitement, ou sentiment que le soignant « ne fait pas assez ». La catégorie ONVS correspondante (« refus ou contestation par le patient, le résident ou l’accompagnant/la famille ») représente 5 348 cas en 2023 et 5 776 cas en 2024.

Chez les pharmaciens, le motif d’agression le plus fréquent est également lié au refus de dispensation (ordonnance non conforme, intérêt du patient), suivi des difficultés de prise en charge, de l’impatience liée au temps d’attente et des tensions autour de la gestion des stupéfiants. Le vol ou la tentative de vol représente, à lui seul, environ 30 % des agressions déclarées.

Quelles cibles ?

En établissement, les infirmiers et aides-soignants concentrent l’essentiel des victimes. Ils représentent à eux seuls environ 65 % de l’ensemble des victimes de violences recensées par l’ONVS, et environ 90 % des professionnels de santé (hors personnel administratif et de sécurité) concernés. La psychiatrie est la spécialité qui concentre à elle seule environ 30 % des déclarations, suivie par les services de médecine-chirurgie-obstétrique (MCO) et les urgences. Les niveaux 3 et 4 sont surreprésentés en psychiatrie et dans les structures accueillant des personnes en situation de handicap. Les urgences se distinguent par une prévalence d’incidents de niveau 1, reflet de tensions liées à l’attente.

Les médecins généralistes forment, année après année, la grande majorité des médecins déclarants auprès du Cnom : ils représentaient 71 % des signalements en 2022 et environ 75 % en 2024. Ce poids s’explique par leur rôle de porte d’entrée du système de soins et la fréquence de leurs échanges en tête-à-tête avec les patients.

Notons que 75 % des incidents sont directement liés à l’acte médical et sont d’abord le fait du patient ou de son entourage :

– retard dans la consultation ou le rendez-vous,

– refus par le médecin de délivrer un document ou un dossier attendu par un patient,

– reproche d’un patient quant à la consultation ou l’acte.

En 2024, au-delà des médecins généralistes, les spécialités les plus touchées par les violences déclarées au Cnom sont, dans l’ordre : psychiatrie, ophtalmologie, gynécologie-obstétrique, médecine du travail, cardiologie et dermatologie. L’Ordre observe l’émergence de nouvelles disciplines jusque-là peu concernées — endocrinologie, rhumatologie, gériatrie, cancérologie, médecine physique et de réadaptation.

Chez les pharmaciens, le motif d’agression le plus fréquent est le refus de délivrance (35 % des atteintes aux personnes en 2024), suivi de l’impatience et du non-respect des règles de vie en officine (22 %). Pour les pharmaciens, le bilan 2023 est éloquent :

  • 475 déclarations d’agression recensées en 2023, contre 92 en 2016
  • 97 % des agressions recensées ont eu lieu en officine
  • 60 % d’atteintes aux personnes (injures, menaces, agression physique) et 40 % d’atteintes aux biens (vols et dégradations)
  • Trois quarts des agressions se déroulent pendant les heures d’ouverture et 60 % des vols sont pratiqués alors que l’officine est fermée

« Comme l’année précédente, seulement un tiers des pharmaciens déclarants ont porté plainte. Si le manque de temps et la peur des représailles font partie des principales raisons avancées, d’autres estiment que la plainte ne se révèle pas nécessaire compte tenu du peu de suites données » précise le site de l’Ordre des pharmaciens. La baisse des agressions physiques en 2025 est présentée par l’Ordre comme un signal encourageant à interpréter avec prudence, les violences verbales continuant, elles, de progresser.

L’Observatoire de la sécurité des chirurgiens-dentistes, créé en 2013, offre un suivi plus irrégulier. Une projection de l’ONVS estimait environ 200 déclarations annuelles pour cette profession en 2022. L’Ordre a signalé une « augmentation des faits de violences physiques, de harcèlement et de menaces de mort » en 2023, sans toutefois publier de chiffres, ce que l’Union Dentaire, syndicat professionnel, a explicitement demandé à l’Ordre de corriger.

Le baromètre annuel de la sécurité propre aux sages-femmes n’est pas publié par leur Ordre (CNOSF).

Inégalité de genre

En établissements de santé, les femmes représentent la grande majorité des victimes de violences tous types confondus (74 % en 2023, 75 % en 2024 selon l’ONVS).

Une exception cependant chez les médecins, les ambulanciers et les agents de sécurité. Les hommes y sont davantage touchés. Ce sont des métiers historiquement plus masculins ou plus exposés à des contextes de confrontation physique directe.

Chez les infirmiers et aides-soignants, la surreprésentation féminine parmi les victimes reflète largement la démographie de ces professions, très majoritairement féminines.

Malheureusement, les patients ne sont pas les seuls agresseurs !

Au sein du corps médical, en novembre 2024, le Cnom a publié les résultats d’une enquête spécifique sur les violences sexistes et sexuelles, menée auprès de plus de 21 000 médecins (docteurs juniors, actifs et retraités) :

  • 54 % des femmes médecins actives déclarent avoir été victimes de VSS au cours de leurs études ou de leur carrière, contre 5 % des hommes ;
  • Seuls 3 % des victimes déclarent avoir informé l’Ordre des faits subis.

Il faut bien séparer cette enquête, distincte de l’Observatoire annuel de la sécurité. Elle mesure les VSS subies à un moment ou un autre de la carrière ou des études — et non les agressions de l’année en cours.

Une enquête de l’Ordre national des infirmiers menée en 2024 auprès de quelque 22 000 professionnels indique qu’environ un infirmier ou une infirmière sur deux (49 %) déclare avoir été victime de VSS au moins une fois dans sa carrière, un chiffre qui monte à 53 % chez les femmes et redescend à 24 % chez les hommes. Là encore, il s’agit d’une mesure sur l’ensemble de la carrière, distincte des signalements d’agressions de l’année recensés par l’ONVS.

Quelles suites judiciaires ?

La réponse pénale reste, à ce jour, très en retrait par rapport au volume des signalements. Sur la période 2020-2021, l’ONVS recense 1 146 plaintes déposées en 2021 (donnée confirmée) et environ 1 150 en 2020 (estimation), soit environ 2 300 plaintes sur les deux années. Parmi celles-ci, seules 259 ont eu une suite judiciaire connue, débouchant sur 32 condamnations à des peines de prison, 15 amendes et 5 rappels à la loi.

Donnée Chiffre Période Fiabilité
Plaintes déposées 1 146 2021 Confirmé
Plaintes déposées (estimation) ≈ 1 150 2020 Estimation
Total plaintes déposées ≈ 2 300 2020-2021 Estimation
Plaintes avec suite judiciaire connue 259 2020-2021 Confirmé
Condamnations à de la prison 32 2020-2021 Confirmé
Amendes 15 2020-2021 Confirmé
Rappels à la loi 5 2020-2021 Confirmé

Source : Espace Infirmier, « Rapport ONVS : une baisse globale des signalements de violences… à relativiser », 1ᵉʳ décembre 2022 (données ONVS 2020-2021).

Rapporté aux seules plaintes ayant eu une suite judiciaire connue, le taux de condamnation à une peine de prison est de 12,4 % (32/259). Rapporté à l’ensemble des plaintes déposées, ce taux tombe à environ 1,4 % (32/≈2 300) — un chiffre moins solide, car il repose sur une estimation non publiée du nombre de plaintes 2020. Le rapport ONVS ne précise par ailleurs pas l’issue des 207 plaintes restantes sur les 259 ayant eu une suite judiciaire connue (relaxes, procédures en cours, classements sans suite non détaillés).

Face à ce constat, la loi n° 2025-623 du 9 juillet 2025 a sensiblement durci le cadre pénal applicable aux violences envers les professionnels de santé, comme le résume le tableau ci-dessous.

Infraction Victime concernée Emprisonnement Amende
Injure Professionnel libéral (médecin, infirmier, kiné, pharmacien…) 1 an 15 000 €
Outrage Soignant en établissement (santé, social, médico-social) 6 mois (peine complémentaire) 7 500 €
Violences avec ITT ≤ 8 jours Tout professionnel de santé protégé Peine de base, variable selon gravité Variable
Violences avec ITT > 8 jours Tout professionnel de santé protégé 5 ans (3 ans avant la loi) 75 000 € (45 000 € avant la loi)
Vol de matériel médical Circonstance aggravante (majore la peine principale)
Violences sexuelles (lieu de soin ou domicile du patient) Tout professionnel de santé protégé Circonstance aggravante (majore la peine principale)

Source : loi n° 2025-623 du 9 juillet 2025 visant à renforcer la sécurité des professionnels de santé, code pénal.

Reste que ce durcissement des peines encourues ne produira d’effet dissuasif réel que si le taux de judiciarisation — aujourd’hui très bas — progresse en parallèle.

Quelles pistes de solutions ?

Face à ce constat, plusieurs pistes sont à l’étude pour compléter le dispositif pénal existant. Toutes ne sont pas également réalistes à court terme : certaines se heurtent à des principes juridiques structurants, quand d’autres s’appuient sur des mécanismes déjà existants qu’il suffirait de mieux faire appliquer.

Trois pistes sont aujourd’hui à l’étude, avec des niveaux de faisabilité très différents :

– interdire temporairement l’accès à des plateformes de prise de rendez-vous comme Doctolib et orienter la personne condamnée vers un circuit sécurisé (mesure réalisable, à moyen terme, à condition d’être prononcée par un juge en peine complémentaire, faute de quoi elle resterait fragile juridiquement).

– signaler la dangerosité d’une personne via sa carte Vitale (mesure non réalisable en l’état, car elle se heurte à l’égal accès aux soins, valeur à portée constitutionnelle, et à la séparation stricte entre données de santé et données judiciaires).

–  établir un prélèvement automatisé des amendes sur le salaire ou les prestations sociales, en lien avec la direction générale des finances publiques (DGFIP), ce qui est déjà partiellement possible : le recouvrement forcé existe, via l’opposition à tiers détenteur ; il s’agirait surtout d’en accélérer l’automatisation.

Au sujet de la carte Vitale, une alternative, plus solide sur le plan juridique, consisterait en la création d’un fichier judiciaire séparé, sur le modèle du FIJAIS (fichier des auteurs d’infractions sexuelles). Le dispositif serait uniquement consultable par les secrétariats médicaux, dans un cadre légal strict et sous contrôle de la CNIL, sans mélanger dossier de santé et fichier judiciaire.

D’autres leviers, enfin, sont déjà mobilisables sans attendre de nouvelle loi :

  • Systématisation des peines complémentaires déjà prévues par le code pénal : interdiction de paraître, interdiction de contact, obligation de soins pour les auteurs présentant des troubles psychiques.
  • Généralisation de l’alerte interne dans le dossier patient informatisé (DPI), déjà pratiquée dans de nombreux établissements.
  • Renforcement des contrôles d’accès dans les services les plus exposés (psychiatrie, urgences, EHPAD) et installation de dispositifs d’alerte silencieuse en cabinet libéral.

Ce qui ressort de l’examen de ces pistes est simple : l’urgence n’est pas tant d’inventer de nouveaux outils que de faire appliquer ce qui existe déjà — le taux de judiciarisation actuel (7 à 8 % de plaintes) reste le premier point de blocage, bien avant le niveau des peines encourues.

La violence envers les professions médicales existe et progresse. Elle a déjà des conséquences : les professions médicales quittent les quartiers sous tension ou refusent d’y aller lors d’urgences. Sans oublier qu’à ces violences s’en ajoutent d’autres, notamment celles en ligne, par exemple l’e-réputation des professions de santé peut être salie. Ainsi, au-delà des cas très médiatisés, cette violence a des répercussions importantes sur la chaîne de soins. Nous avons listé quelques propositions concrètes pour y remédier afin que nos soignants exercent leur métier en toute tranquillité…

Sources

Observatoire de la sécurité des médecins — Conseil national de l’Ordre des médecins

La sécurité des pharmaciens, bilan 2023 — Ordre des pharmaciens

Insécurité et violence : les pharmacies d’officine ne sont pas épargnées — Ordre des pharmaciens

Rapport ONVS : une baisse globale des signalements de violences… à relativiser — Espace Infirmier

Loi n° 2025-623 du 9 juillet 2025 visant à renforcer la sécurité des professionnels de santé — Légifrance

Amendes.gouv.fr — recouvrement des amendes (DGFIP)

Fichier judiciaire national automatisé des auteurs d’infractions sexuelles (FIJAIS) — code de procédure pénale, référence de fichier existant