Les engrais sont une ressource agricole au cœur d’enjeux politiques et environnementaux. Pourquoi la payons-nous plus cher ?
Par A. Hamelin, JM. Perrin, membres de la commission NASA (Nature, agriculture et santé animale)
Nos agriculteurs sont bousculés par une géopolitique dont ils ne sont pas responsables. Que l’Europe et la France mettent la main à la poche pour le versement d’une aide à l’achat d’engrais leur déplaît surement… Ont-ils le choix de ne pas être aidés ?
« Le dispositif concerne les achats d’engrais réalisés entre le 1er juin 2026 et le 30 septembre 2026 et s’adresse à l’ensemble des filières agricoles. Selon la situation de l’exploitation, l’aide peut être de 50 € par tonne d’engrais éligible achetée, voire 70 € par tonne sous conditions » peut-on lire dansAgriculteurs-85 [1].
Une enveloppe de l’ordre de 150 millions d’euros est prévue dont environ les deux tiers versés par l’UE [2]. En attendant le cours des engrais de synthèse continue de grimper… La perpétuation du conflit au Moyen-Orient n’arrange rien. Les agriculteurs, qui croulent déjà sous la paperasse, ont jusqu’au 6 novembre pour déposer leur demande d’aide, uniquement si celle-ci dépasse les 750 euros, petits paysans passez votre chemin…
Si vous vous interrogez sur les raisons pour lesquelles nos cultures ont besoin d’engrais, sachez qu’une expérience britannique, à Rothamsted commencée depuis 1843, démontre que, sans engrais, nos rendements agricoles ne pourraient nourrir convenablement notre population européenne. Des notes futures détailleront un à un les différents types d’engrais. Trois éléments chimiques, nutriments majeurs, sont employés et épandus dans les champs pour obtenir des rendements maximums : l’azote (N), le phosphore(P) et le potassium (K).
Sans engrais, moins de céréales
Notre angle de vue est ici géopolitique. Pour bien comprendre les enjeux autour de ces engrais, il suffit de savoir que ce sont des éléments minéraux indispensables à une croissance optimale des végétaux que nous cultivons, soit pour notre alimentation, soit pour celle des animaux d’élevage. Blé, maïs et riz, céréales représentent 40 % de l’apport calorique mondial et absorbent près de 50 % de l’azote utilisé dans le monde [3].
Au niveau mondial, l’utilisation d’engrais a bondi comme le montre le graphique 1. Entre 1961 et 2021, soit en soixante ans, elle a été multipliée par six. Nous sommes passés de 31 à 195 millions de tonnesdont 60 % issus d’azote [3]. Les engrais constituent une ressource fondamentale pour la sécurité alimentaire mondiale. Nous ne sommes donc pas seuls à en acheter…

Cette ressource précieuse est au cœur d’enjeux politiques. Les engrais dépendent beaucoup du gaz, qui sert notamment de matière première pour fabriquer les engrais azotés, et des routes maritimes pour leur transport.
L’ammoniac, dont la formule chimique est NH3, est précurseur d’engrais azoté. Il est le deuxième produit chimique de synthèse au niveau mondial après l’acide sulfurique. La consommation d’engrais dans le monde en 2020 est illustrée par la carte 1.

Dépendance UE aux importations
Les bouleversements géopolitiques depuis 2015 expliquent la tension sur le marché des engrais, azotés surtout. Les principaux producteurs mondiaux d’ammoniac sont la Chine (32 %), l’Inde (9 %), les USA et la Russie (chacun à hauteur de 7 %), mais les principaux fournisseurs de l’UE sont la Russie, l’Algérie et Trinidad-et-Tobago. Depuis cette date, l’Europe voit ses productions d’engrais chuter et donc sa dépendance aux importations monter (cf. tableau 1). Sa production propre a baissé de 27 % et le prix des engrais azotés explose en parallèle de celui du gaz. La France a importé, en 2025, pour 209 millions d’euros d’ammoniac, + 3,5 % depuis 2015, avec un prix qui a fluctué entre 204 euros la tonne jusqu’à 1 099 euros/t [4].


Depuis 2022, les prix avaient déjà commencé à s’envoler à la fois du fait de la reprise d’activité post-Covid, mais surtout à cause de la guerre russo-ukrainienne qui rebat les cartes de son commerce. Le prix du gaz naturel a explosé en Europe, lié en partie aux sanctions européennes imposées à la Russie. L’effet choc de cette augmentation des cours se répercute immanquablement à toute la chaîne de valeur.
L’UE consomme chaque année environ 10 millions de tonnes d’engrais azotés de synthèse dont la moitié est importée et l’autre moitié produite à partir d’intrants importés (gaz naturel ou ammoniac). La France au sein de l’UE en est le premier importateur (ce qui correspond environ à 20 % des importations UE) puisqu’elle est encore la première puissance agricole [3].
Face à cette demande européenne, la Chine, premier producteur mondial d’engrais, fait varier le marché dans le sens qui lui convient. En effet, elle produit surtout pour son marché intérieur, n’a pas besoin d’exporter et peut donc diminuer ces exportations d’engrais azotés selon ses orientations géopolitiques.
Du gaz non, de l’urée oui !
La guerre russo-ukrainienne a bouleversé aussi la route des exportations. Elles passaient par la mer Noire, en partie bloquée depuis le printemps 2022. Les Russes ont donc déplacé leurs marchandises vers le port de Taman, attaqué par les Ukrainiens en février 2026. Cela explique l’envolée des cours.
Ce conflit fait également chuter les importations de gaz naturel russe vers l’UE, ce qui leur laisse un surplus de matière première qu’ils transforment en urée et en ammoniac (NH3), précurseurs d’engrais azotés, leur permettant de consolider leur position d’exportateur d’engrais (cf. graphique 2). En effet, l’urée était une denrée non visée par les sanctions UE, elle pouvait y être importée jusqu’au début 2025. « L’engrais russe était le nouveau gaz ».

Le 1er juillet 2025, l’UE adopte finalement de nouveaux droits de douane sur ces engrais azotés russes et biélorusses dont le coût devrait passer de 40 euros la tonne pour l’année 2026 à 315 euros la tonne en 2028. Nos agriculteurs n’ont pas fini de payer… et nous non plus !
La Russie profite également de ses stocks d’engrais pour renforcer son soft power en Afrique où ces produits sont distribués.
2026, la guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz contribuent encore plus à la chute des quantités d’engrais disponibles. En effet, les pays du Golfe assurent 25 % des exportations mondiales d’urée (Iran, Qatar, Arabie Saoudite) et un tiers du commerce mondial de ces produits transite par Ormuz. On comprend que le blocus, qui persiste à l’heure où nous écrivons ces lignes, fasse chuter les exportations et renchérisse les cours.
Le marché des engrais, azotés surtout, subit donc trois dynamiques :
- Chute de production européenne
- Reconfiguration géopolitique des flux d’approvisionnement
- Augmentation et volatilité des prix
Notre approvisionnement pour garantir nos rendements agricoles dépendent de nos choix politiques. Nous avons réduit notre fabrication d’engrais en Europe, sanctionné nos fournisseurs et mis en jeu notre souveraineté agricole.
« […] sans engrais, pas de récoltes, et sans récoltes, notre souveraineté alimentaire est menacée » a déclaré la ministre de l’Agriculture Annie Genevard le 9 juillet dernier.
« Un grand pays n’a pas d’amis » Charles de Gaulle*.
A méditer…
* Extrait d’un entretien au magazine Paris Match, le 9 décembre 1967
Sources :
[1] https://www.agriculteurs-85.fr/30-07-2026/aide-engais-azotes/
[2] https://www.vie-publique.fr/discours/304271-annie-genevard-09072026-engrais
[3] https://www.agriculture-strategies.eu/2026/06/geopolitique-et-geoeconomie-des-engrais-azotes/
[4] https://tradedashboard.eu/reports/ammoniac-281410-2015-2025-fr-92a8db1e.html