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Frontex, ou l’agence européenne par excellence

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Un nom, un mandat, des évolutions

Par Aurélien Jean, membre des Jeunes CRSI

«Alle Menschen werden Bruder », comprendre : « tous les Hommes deviennent frères ». Cette phrase est issue du texte de l’Ode à la joie, célèbre œuvre de Beethoven devenue dans les années 1980 l’hymne européen. Le sens est évident et n’est pas sans rappeler l’idéal de fraternité et d’unité dans la diversité qui est à la base du projet communautaire. Ces mêmes valeurs, plastronnées par les institutions dans leur communication mais, parallèlement, questionnées par de nombreux acteurs ; soit pour affirmer que l’on fait trop de choses en leur nom, soit, à l’inverse, pour dire que l’on ne cesserait de se trahir en n’en faisant pas assez. Quel meilleur exemple en cela que la thématique migratoire sur les quinze dernières années ? On se rappellera à ce titre le véritable conflit de positions entre la vision « humaniste » ayant conduit à l’accueil massif de réfugiés en 2015 et le backlash retentissant qui l’a suivi – conduisant notamment à une série de durcissements sur la gestion des frontières.

Il y a, justement, dans la façon dont l’Union européenne parle de ses frontières, un paradoxe qui mérite d’être souligné. L’UE a aboli les frontières intérieures entre ses États membres – c’est l’espace Schengen, l’une de ses réalisations les plus concrètes et les plus visibles pour le citoyen ordinaire. Et dans le même mouvement, cette Union a dû se doter de quelque chose dont elle n’avait jamais vraiment voulu, au moins au départ : une force opérationnelle commune chargée de protéger le périmètre extérieur de ce grand espace de libre circulation. Car supprimer les contrôles entre Paris et Berlin, entre Madrid et Amsterdam, n’a de sens que si quelqu’un surveille ce qui entre et sort par les portes d’accès que constituent les côtes grecques, les enclaves espagnoles ou les forêts polonaises.

Ce quelqu’un, c’est Frontex. Ou plutôt, ce sont ses acronymes successifs — l’agence n’a pas eu moins de trois noms officiels en vingt ans, signe d’une institution en mouvement permanent. Créée en 2004 dans l’indifférence générale, elle était alors conçue comme un modeste organe de coordination entre gardes-frontières nationaux. Personne, à l’époque, n’imaginait raisonnablement qu’elle deviendrait vingt ans plus tard l’agence européenne la mieux dotée financièrement, dotée de son propre corps en uniforme, et armé s’il vous plaît. Le tout, déployé sur quatre continents et au cœur de l’un des débats politiques les plus clivants qu’a connu, que connaît et que connaîtra sans doute encore longtemps le continent. Le tournant se matérialise temporellement mieux qu’ailleurs en 2015, avec ce qui convient d’appeler une crise migratoire : plus d’un million d’entrées sur le territoire européen (avec ca et là quelques ratés).

Le choc de l’évènement et l’ampleur de la situation que les européens n’ont que très imparfaitement gérés les a incité à adopter une réforme, de fond en comble, de l’agence, avec le règlement de 2019, qui transforme le nom, les moyens, les missions. Symboles parmi d’autres : le droit de porter une arme. Avec un panel de missions et de moyens sans cesse en hausse, qui n’est pas parti pour s’arrêter en si bon chemin, et grâce à (ou à cause, selon la tendance politique) d’un pouvoir politique qui trouve là une agence malléable, fonctionnelle et en croissance humaine et technique continue, Frontex se voit mandatée pour de nouvelles missions. Le renforcement de son expertise permettant un appui aux forces nationales, qui peuvent dès lors se concentrer sur d’autres tâches.

Pourtant, présentée comme le bouclier indispensable de la forteresse européenne par ceux qui veulent des frontières hermétiques, l’Agence a aussi ses nombreux détracteurs : ceux qui la voient comme le bras armé d’une politique inhumaine, ceux aussi qui estiment que l’Europe trahit ses valeurs dès lors qu’elle choisit la fermeté. Ainsi, une horde d’associations, d’activistes ou « d’humanistes » (ou les trois à la fois) se mobilise sans discontinuer pour clouer au pilori une agence qu’ils jugent responsable de tous les maux, et dont ils exagèrent parfois singulièrement les pouvoirs effectifs. Loin de l’image de l’ogre responsable de « crimes contre l’Humanité » et de pushbacks à foison que l’on brosse parfois avec une bonne dose de mauvaise foi, Frontex opère dans un contexte où la protection des frontières est une compétence de l’Etat-membre (EM) avec laquelle elle doit jongler. Selon où l’on se situe politiquement, les uns lui reprochent de ne pas en faire assez, les autres d’en faire trop, et mal. Dans les deux cas, l’agence de Varsovie en ce qu’elle est et en ce qu’elle peut faire dans la vraie vie est largement ignorée au profit d’une image projetée qui la dépasse.

Il s’agit donc de démystifier l’entité européenne la plus dynamique du moment. C’est l’objet de cette note, qui abordera ce qu’est Frontex, son objectif missionnel et ses déploiements majeurs (I), avant d’en examiner l’efficacité réelle, les défis qui l’attendent et aussi les (nombreuses) critiques, légitimes ou non, dont l’agence fait l’objet (II).

I – Frontex : une agence ambitieuse (et décriée) dès le départ

A – L’agence, sa composition, son cadre missionnel

Des origines aux choc de 2015

Le nom « Frontex », bien que le plus connu, n’est plus l’appellation officielle de l’agence, mais reflète l’objet essentiel de son existence par contraction des mots « frontières extérieures » — et cette étymologie dit tout de sa raison d’être. Dès 2002, un groupe d’experts sur les frontières extérieures avait été mis en place, et c’est à la suite d’un processus politique conduit entre 2002 et 2004 qu’est décidée la création d’une agence européenne dédiée, par le règlement n° 2007/2004 du Conseil du 26 octobre 2004. Le 26 avril 2005, le siège est fixé à Varsovie et l’organisme entre en fonction le 1er mai, devenant pleinement opérationnel le 3 octobre 2005.

Le choix de Varsovie n’est pas anodin. La Pologne fait partie de la vague d’élargissement de 2004 — dix nouveaux États membres, dont beaucoup disposent de longues frontières extérieures à l’est et au sud-est de l’Union. Installer le siège de la future agence des frontières dans l’une des nouvelles capitales envoie un signal politique clair : la gestion des frontières est une responsabilité partagée, qui intègre pleinement les nouveaux membres. Personne ne pouvait imaginer à l’époque que ce choix géographique prendrait un sens stratégique entièrement nouveau vingt ans plus tard, lorsque la Pologne se retrouverait en première ligne des tentatives de déstabilisation hybride organisées depuis la Biélorussie et la Russie.

Dans sa version originelle, Frontex est une agence de coordination, pas une agence opérationnelle. Elle aide les États membres à coopérer, échange des informations, organise des opérations conjointes. Ses effectifs sont restreints, son budget sans commune mesure avec les standards désormais alloués : 6 millions d’euros à peine lors de son premier exercice en 2005. Elle ne dispose d’aucun équipement propre, d’aucun personnel déployable en autonomie, et dépend entièrement des contributions volontaires des EM. C’est une nouvelle création institutionnelle, utile mais sans mordant, dans la droite ligne de la politique « des petits pas » conceptualisée dès les premières heures du fait européen.

Le mordant arrivera avec fracas dix ans plus tard. En 2015, l’entrée sur le sol de l’Union de plus d’un million de réfugiés conduit les institutions européennes à revoir en profondeur le rôle de Frontex et, plus fondamentalement, à repenser le prisme sous lequel sont abordées les questions migratoires. La crise révèle brutalement ce que tout le monde savait, ou se doutait, mais que personne ne voulait vraiment admettre : l’agence, « dotée d’un mandat limité pour aider les États membres à sécuriser leurs frontières extérieures, ne disposait pas de personnel et d’équipements suffisants ». Elle était tributaire des contributions volontaires des États membres, et n’était pas habilitée à mener des opérations de gestion des frontières en propre. Le résultat ? Il se voit en quasi-direct sur les écrans de télévision du monde entier : des plages grecques et italiennes submergées, des garde-côtes dépassés réduits au rôle de sauveteurs en mer, des associations qui se donnent le beau rôle… et une Union qui donne l’image d’une organisation incapable de maîtriser ses propres accès.

La réponse législative est rapide, pour les standards bruxellois. En 2016, un premier règlement transforme l’agence et lui donne un nouveau nom — « Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes » — tout en conservant l’acronyme Frontex pour l’usage courant. Mais la réforme décisive vient en 2019 : le règlement (UE) 2019/1896 du Parlement européen et du Conseil du 13 novembre 2019 relatif au corps européen de garde-frontières et de garde-côtes est un texte fondateur, qui transforme Frontex de fond en comble. C’est lui qui crée le contingent permanent, autorise le port d’armes et donne à l’agence la capacité — théorique et désormais juridique — d’intervenir même sans invitation d’un État membre.

Précisions aussi que l’agence n’agit pas seul ; dans son couloir de nage figurent d’autres entités avec qui elle travaille plus ou moins régulièrement, tant en termes de coopération/collaboration que de reddition de comptes. Ainsi en est-il de la DG migration et affaires intérieures de la Commission (DG HOME), qui élabore et se charge de faire avancer tout le cadre normatif sur lequel Varsovie travaille. Ainsi en est-il aussi l’Europol, Eurojust ou l’EUAA, autant d’entités délocalisées à la Haye ou à Malte et qui interviennent en complément de Frontex sur un segment de politiques publiques en lien avec la sécurité des frontières extérieures. Quant au contrôle, la Cour des comptes, la Cour de justice de l’UE et le Parlement européen (via la commission LIBE) sont autant d’exemples du cadrage institutionnel qui existe et qui s’intéresse à Frontex, sa gestion et ses réalisations de terrain. Pour être complets, mentionnons que le Conseil dispose aussi d’une formation traitant de ces activités (dite « JAI », pour Justice et affaires intérieures).

L’architecture actuel et le cadre missionnel

Vingt ans est un âge de jeunesse, c’est aussi celui où l’on peut se retourner et mesurer le chemin parcouru depuis la création ; celui où de nombreux humains réalisent avec un sourire en coin « mon Dieu, mais qu’il est grand ce petit ». Bref, en 2025, le budget annuel de Frontex s’élève à 1,12 milliard d’euros, et l’agence compte plus de 3 500 agents. Ce budget est passé de six petits millions d’euros en 2005 à 845 millions en 2023, soit une multiplication par 140 en moins de vingt ans. C’est, toutes agences confondues, la mieux dotée de toute l’architecture institutionnelle européenne — devant l’Agence européenne des médicaments ou l’Autorité bancaire européenne, dont les objets sont pourtant bien plus anciens dans l’agenda de l’Union. Plus symbolique encore, il n’était pas gagné dès le départ que UE pourrait avoir ses propres agents sur le terrain et leur conférer l’apparence de l’autorité. Employer des gens est une chose, mais leur donner leurs propres uniformes et les armer en est une autre – a fortiori sur une matière telle que les frontières où l’exercice du régalien est jalousement conservée.

Pratiquement, le conseil d’administration de Frontex est composé de représentants de chaque EM de l’UE et de la Commission européenne. L’agence est dirigée depuis le 1er mars 2023 par le Néerlandais Hans Leijtens. Une partie des effectifs travaille au siège de Varsovie — analyse des risques, standards de formation, coopération internationale, affaires juridiques, suivi des droits fondamentaux. L’autre, et c’est la nouveauté essentielle du règlement de 2019, est déployée directement sur le terrain.

Frontex aide les pays de l’UE et de l’espace Schengen pour l’ensemble des aspects liés à la gestion des frontières : soutien opérationnel sur le terrain, lutte contre la criminalité transfrontière, surveillance aérienne et maritime, collecte et analyse du renseignement, assistance aux procédures de retour des personnes en situation irrégulière, identification et développement de nouvelles technologies. Elle communique régulièrement des statistiques détaillées sur les franchissements irréguliers des frontières extérieures, ventilées par zone géographique et par route migratoire — données qui alimentent directement les évaluations de risque des États membres et les décisions opérationnelles de la Commission.

Depuis juin 2026, le Pacte sur la migration et l’asile – négocié et adopté après des années de discussions – est entré en vigueur, ajoutant à Frontex un rôle renforcé d’harmonisation des pratiques entre États membres et de soutien aux procédures de criblage aux frontières. L’agence se trouve désormais au cœur du dispositif opérationnel de ce qui constitue la politique migratoire la plus intégrée que l’Union ait jamais tentée de construire. Plus que jamais, son corps permanent prend toute sa pertinence.

B – L’appui aux forces nationales

Le corps permanent, ou comment visibiliser un changement d’échelle

La nouveauté institutionnelle la plus significative du règlement de 2019 est la création du corps permanent européen de garde-frontières et de garde-côtes – premier service armé et en uniforme de l’Union européenne, rien que ça. Ce n’est pas une formulation rhétorique ou une extrapolation d’une situation plus complexe : c’est un fait institutionnel inédit, qui n’aurait pas été politiquement imaginable quelques années plus tôt. Confier un uniforme et le droit de porter des armes à des agents agissant au nom d’une institution supranationale, sur le territoire d’États membres souverains, représentait une barrière certaine que le décideur européen n’avait encore franchie.

Le corps permanent comprend trois catégories de personnels. La catégorie 1 regroupe les agents statutaires directement employés par Frontex ; la catégorie 2, les experts à long terme détachés par les États membres ; la catégorie 3, les personnels à court terme déployés par les États membres selon les besoins opérationnels. L’objectif fixé par le règlement de 2019 prévoit un corps permanent de 10 000 personnes d’ici 2027, dont 3 000 agents de catégorie 1 employés directement par l’agence.

Ces agents reçoivent une formation standardisée organisée par l’agence — y compris pour les profils sans expérience préalable dans les forces de l’ordre, ce qui constitue une autre nouveauté. Ils opèrent sous l’autorité des forces nationales du pays d’accueil, dans le respect du droit national et du droit de l’Union. Ils peuvent être déployés aux frontières terrestres, maritimes et aériennes, ainsi que dans le cadre d’opérations de retour. Ils sont également présents dans des pays tiers ayant signé un accord de statut avec l’UE — Albanie, Monténégro, Moldavie, Macédoine du Nord, Bosnie-Herzégovine et Serbie — et peuvent être déployés en capacité consultative dans d’autres pays avec lesquels Frontex a conclu un arrangement de travail.

Comment elle se déploie – procédure et coordination

La procédure de déploiement de Frontex suit un cycle opérationnel formalisé. En règle générale, c’est l’État membre qui sollicite l’agence, en demandant un renfort en personnel, en équipement ou en capacité de surveillance. Frontex évalue la demande, mobilise les ressources disponibles depuis le pool des États membres contributeurs et déploie dans les délais convenus.

Mais la grande innovation du règlement de 2019 est le mécanisme d’intervention rapide aux frontières : dans les situations d’urgence ou de défaillance grave du contrôle aux frontières extérieures, Frontex peut proposer son intervention — et depuis 2019, elle peut le faire même si l’État membre concerné ne l’a pas expressément sollicitée. En théorie. En pratique, cette disposition reste politiquement délicate à activer : aucun gouvernement n’apprécie que l’on vienne lui signifier publiquement que ses forces nationales ne sont pas à la hauteur. La disposition existe dans les textes ; son activation effective sans invitation reste, à ce jour, un cas limite non encore éprouvé. Ceci, pour des motifs évidents de bonne coopération et d’entretien de relations cordiales. Sans doute aussi car n’importe quel EM sait que, face à des opinions publiques qui se radicalisent de jour en jour et de fait divers en fait divers, ne pas agir sur l’immigration illégale n’est plus une option souhaitable. A ce titre, Frontex apporte une boite à outils qui, si elle ne peut tout réparer, fournit au moins de l’aide et, tout aussi important, un élément communicationnel.

C – Où est Frontex ?

Les classiques invariables : les pays du flanc sud

La Méditerranée reste le cœur de gravité des opérations de Frontex depuis ses débuts. Créée avec en arrière-pensée l’idée de mieux gérer les migrations depuis le continent africain, l’Agence a maintenu sa focale principale dans cette direction, ne serait-ce qu’au regard des statistiques qui font figurer le voisinage sud en tête des pays de provenance des migrants clandestins. La route de la Méditerranée centrale — Libye et Tunisie vers Italie et Malte — et la route de la Méditerranée orientale — Turquie vers Grèce et Chypre — concentrent la grande majorité des arrivées irrégulières et des opérations de surveillance maritime. Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, petits territoires espagnols/européens enclavés dans le nord du Maroc, constituent des points de pression récurrents depuis des décennies. Avec, il faut le dire, la pression complice des autorités chérifiennes. La Grèce, l’Italie, l’Espagne sont les pays qui sollicitent le plus régulièrement l’appui de Frontex ; leurs autorités de garde-côtes travaillent quotidiennement aux côtés des agents du corps permanent.

L’opération Poséidon en mer Égée et en Méditerranée orientale, l’opération Triton puis Thémis en Méditerranée centrale, l’opération Indalo au large des côtes espagnoles et Minerva dans les ports de Ceuta, Algésiras et Tarifa — ces noms sont devenus des repères permanents du calendrier opérationnel de l’agence. Ils se renouvellent, changent de périmètre, voient leurs effectifs ajustés selon les flux, mais ils ne s’arrêtent jamais – signe des invariants du contexte global dans lequel les flux migratoires surviennent.

Les nouvelles tendances de fond

L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a profondément reconfiguré la carte opérationnelle de Frontex. Sans effacer la priorité méditerranéenne, elle a ouvert un front oriental qui n’existait pas dans les premières décennies de l’agence. La Russie de Poutine et le Belarus de Loukachenko, dictatures illibérales s’il en est, ont utilisé – et continuent d’utiliser – la migration comme instrument de pression (voire de guerre) hybride contre les EM frontaliers. La crise à la frontière polono-biélorusse en 2021, les flux instrumentalisés vers les pays baltes, les pressions sur la Finlande après son adhésion à l’OTAN en 2023 : autant d’épisodes qui ont démontré que la gestion des frontières extérieures n’est plus seulement une question de flux migratoires et d’assistance humanitaire, mais une dimension à part entière de la sécurité nationale et collective – avec les demandeurs d’asile envoyés en masse en lieu et place des obus d’artillerie.

Passée le temps d’identifier le phénomène et ses ressorts, Frontex s’est adaptée en renforçant sa présence aux frontières orientales et nordiques. L’implantation à Varsovie du siège, qui avait d’abord une signification symbolique et politique, a pris d’un coup un sens opérationnel nouveau, non prévu au départ. Une ironie de l’histoire que peu de ses fondateurs avaient anticipée. Ceci doit cependant être replacé dans le contexte global des migrations qui affectent l’Europe : malgré tous les efforts du Kremlin, la principale source de pression migratoire est et demeure le flanc sud. Le « complément » oriental s’intensifiant simplement.

À cela s’ajoute, depuis le rapport de mai 2026 d’un responsable de Frontex cité par Politico, une nouvelle préoccupation : le risque de trafic d’armes depuis l’Ukraine vers l’ouest une fois le conflit terminé. Les armes légères et les systèmes d’armement de petit calibre, massivement introduits dans le pays depuis 2022, pourraient alimenter des réseaux criminels transnationaux dans un scénario post-guerre. Frontex anticipe déjà les implications pour la surveillance des frontières orientales dans les prochaines années.

II – Une agence en pleine explosion de moyens, avec le défi de la gestion de l’avenir

A – Une croissance à toute vitesse qui pose la question des moyens

Ceuta 2026, ou quand l’actualité favorise la réponse politique

Le 30 juillet 2026, l’enclave espagnole de Ceuta a connu la crise migratoire la plus massive de son histoire. En moins de deux jours, entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi ou tenté de franchir la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole, représentant l’équivalent de plus de la moitié de la population habituelle de la ville. Plus d’une centaine de personnes sont mortes après avoir été tentées par des publications virales sur réseaux sociaux (Instagram et TikTok en tête) laissant entendre que la frontière était ouverte et offrant même un itinéraire clé en main pour contourner le dispositif de sécurité – itinéraire dont il est apparu bien vite le caractère particulièrement périlleux. Un événement migratoire de masse déclenché par un emballement des réseaux sociaux — illustration s’il en est de ce que peut produire la désinformation à l’ère numérique sur des populations vulnérables, et face à des européens dont la réaction est sans doute plus hésitante que celle qu’auraient eu d’autres autorités d’autres pays moins regardants sur le respect des principes édictés par la CEDH et la CJUE.

Ladite réaction européenne a pourtant été immédiate… mais désordonnée et jouant parfois franchement contre son camp. La Commission européenne a certes proposé une aide opérationnelle et un soutien de Frontex. L’Espagne a rapidement sollicité le renfort de l’agence : déploiement d’agents supplémentaires, prolongation de l’opération Minerva, mobilisation d’Europol et de l’Agence de l’UE pour l’asile. À la veille de la réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur fixée une poignée de jours plus tard, l’exécutif européen appelait à une « réponse européenne commune » pour consolider les frontières du bloc… Tout ceci alors que l’Italie rétablissait des contrôles aux frontières et que le ton montait sur fond de polémiques quant à un possible « appel d’air » provoqué par les régularisations massives opérées quelques mois plus tôt par Madrid.

Le Parlement européen a lui aussi suivi, adoptant en septembre 2026 une résolution demandant une protection renforcée des frontières extérieures de l’Union. L’incident a réactivé, une fois encore, le débat de fond sur la capacité réelle de l’agence — et sur les moyens qu’il faudrait lui accorder pour qu’elle soit à la hauteur des missions qu’on lui assigne. Le tout, en soulignant la duplicité du Maroc et entérinant une volonté morale qui ne fait désormais plus vraiment débat : aller plus loin que le Pacte sur l’asile et la migration, dont l’encre de l’acte qui le durcit a pourtant à peine eu le temps de sécher.

Une crise de croissance ? Comment attirer des personnels ?

L’objectif de 10 000 agents pour le corps permanent d’ici 2027 est ambitieux. Il l’est peut-être trop alors que l’horloge commence désormais à biper sérieusement. En 2025-2026, Frontex planifie de recruter jusqu’à 400 officiers pour le corps permanent – un chiffre qui donne la mesure du chemin à parcourir pour atteindre la cible fixée, l’agence comptant encore moins de 3 500 agents toutes catégories confondues en 2026. Et depuis les discussions sur la stratégie ProtectEU, le cadre stratégique de sécurité intérieure présenté par la Commission au printemps 2025, certaines capitales évoquent des cibles bien plus élevées — jusqu’à 30 000 agents pour l’ensemble du dispositif européen de gestion des frontières, Frontex comprise (voir en ce sens la note du CRSI).

Mais qui va recruter 30 000 gardes-frontières européens ? Où les former ? Dans quels délais les déployer de manière cohérente ? La question des ressources humaines est le vrai goulot d’étranglement de l’ambition européenne en matière de frontières. Recruter des profils qualifiés dans des fonctions relevant de la sécurité publique, capables de travailler dans un contexte multinational, respectueux des droits fondamentaux, formés aux procédures d’asile et de droit international, et disponibles pour des déploiements à l’étranger dans des conditions parfois éprouvantes : c’est un profil rare. Surtout si l’on ajoute à cela la notion de multilinguisme (ou, tout du moins, la maîtrise essentielle de l’anglais) et le caractère assez casanier de certains agents qui s’engagent avant tout pour leur pays, et non pour faire « le travail » les voisins. Ceci, alors que les viviers nationaux qui pourraient l’alimenter sont aussi ceux dont les États membres ont besoin pour leurs propres forces. Cette donnée peut expliquer pourquoi le recours à des agents nationaux détachés auprès de Frontex n’est pas non plus une solution structurelle : déplumer le national pour faire grossir l’européen n’est une option qu’aucun directeur opérationnel national ne peut sérieusement accepter.

Enfin, et avec un grain de malice, n’y a-il pas une forme de schizophrénie au Conseil à demander simultanément une hausse des moyens, personnels, missions, etc. de Frontex et, en même temps, à taper fermement du poing sur la table en exigeant une taille au sabre clair des dépenses administratives de l’Union ? Réduire la bureaucratie, objectif louable, ne doit pas avoir pour effet de contraindre la capacité d’action de Frontex en matière RH – quand bien même cela représenterait le seul point d’accord entre les EM. Le compromis facile immédiat ne doit pas torpiller le bien-fondé des objectifs de long-terme.

B – Les EM, tiraillés entre renforcement de Frontex et préservation de leurs capacités

Un consensus pour renforcer l’Agence

Le renforcement de Frontex est présenté comme un quasi-consensus politique à Bruxelles, tant par la Commission que par les EM ou la majorité du Parlement européen. Et il est vrai que rares sont les gouvernements qui, publiquement, s’y opposent au-delà de certains détails très précis. Moins rares sont les eurodéputés de gauche, mais tel est le rôle d’une opposition. Les résultats électoraux depuis 2022 ont en effet installé durablement les questions relatives aux frontières et à la migration dans le haut de l’agenda des opinions publiques européennes, et aucun gouvernement ne peut se permettre d’être vu comme freinant l’agence chargée de les gérer, surtout à l’approche d’une période qui pourrait durablement réinterroger les missions et le budget de l’UE.

Les capitales européennes discutent donc actuellement d’une extension des pouvoirs de Frontex à la lutte contre les menaces de drones aux frontières — un sujet rendu urgent par les épisodes d’intrusions par drones non identifiés au-dessus d’installations militaires et civiles stratégiques dans plusieurs États membres depuis 2024. Donner à Frontex des capacités anti-drones opérationnelles représenterait un nouveau saut qualitatif dans ses attributions et, fait nouveau, moins motivé par la lutte contre l’immigration clandestine que par la pure protection, basique, de l’espace aérien du continent. A défaut de la très médiatisée (et maladroite) idée du « mur de drones » proposée par la Présidente de la Commission en 2025, un déploiement et une expertise permanents de Frontex sur cet aspect pourraient représenter un apport concret sur le terrain. Illustration parmi tant d’autres : le plan de la Commission européenne, révélé en septembre 2026, visant à lutter contre les entrées massives sur le territoire de l’Union de type « Ceuta ». Si les cinq axes dégagés ne révèlent, en eux-mêmes, rien de bien nouveau ou de sensationnel, ils installent encore davantage l’idée d’une nécessaire révision du mandat de l’Agence afin de lui permettre d’être la plus efficace possible face aux nouveaux phénomènes (où, tout du moins, « nouveau » doit être entendu comme « cela vaut le coup que l’on agisse »). Par un phénomène intéressant, on notera que chaque nouveau risque est associé à une réponse unique tendant vers un interlocuteur unique : Frontex. A l’opposé d’une certaine tendance ayant conduit à multiplier les agences et organismes déconcentrés depuis les années 1990.

Mais nous sommes à l’Europe, et le consensus s’arrête là où commence la discussion sur les moyens concrets. Combien de personnels les États membres sont-ils prêts à contribuer au pool du corps permanent ? Quels équipements mettre à disposition, et pour combien de temps ? En 2021, la Cour des comptes européenne, dans un rapport spécial, n’avait pas mâché ses mots, estimant que Frontex « n’avait pas pleinement rempli le mandat qui lui avait été confié en 2016 » et mettant « également en doute sa capacité à assumer efficacement son nouveau rôle opérationnel ». La critique pointait notamment le fait que les EM contribuaient moins que prévu en termes de personnels et d’équipements – la logique du passager clandestin à l’œuvre, même sur un sujet qui fait l’objet d’un consensus rhétorique. Si des choses ont notablement pu évoluer depuis, l’illustration reste assez frappante pour permettre de s’interroger sur le devenir des annonces et autres stratégies présentées comme autant de réponse à une succession de crises qui appelaient à un positionnement du politique : éteindre une polémique et adoucir les opinions publiques sur l’instant est une chose, traduire les promesses en actes est, et depuis longtemps, le point faible de la crédibilité du décideur.

Et si on (re)parlait du Cadre financier pluriannuel ?

L’argent est le nerf de la guerre, cela n’a rien de nouveau. Appliqué à Frontex, cela peut se traduire par des postes budgétaires qui, bien qu’en croissance, peuvent se révéler insuffisants face à une situation évolutive. Exemple concret : l’agence a dû suspendre son programme de réintégration des migrants renvoyés après avoir épuisé son enveloppe budgétaire annuelle avant la fin de l’exercice. Lancé en 2022 avec un budget initial de 14,3 millions d’euros — sur une dotation totale de 80,3 millions prévue jusqu’en 2026 — ce programme finançait, via des accords-cadres avec des ONG et des organisations internationales, une assistance post-retour dans 27 pays d’origine : aide à la création d’activité économique, hébergement, accompagnement médical, juridique et scolaire. La montée en charge des retours assistés, amplifiée par la mise en œuvre du Pacte sur la migration et l’asile à partir de juin 2026, a dépassé les prévisions budgétaires initiales – de l’ordre de 63% par rapport aux prévisions internes. C’est même 75% de cas à traiter en plus par rapport à 2025. Pour tenter de répondre à cette situation, la Commission a déposé en octobre 2026 une demande de transfert budgétaire supplémentaire de 41,6 millions d’euros en faveur de l’agence pour couvrir ces besoins, l’objectif étant de soutenir le retour et la réintégration de plus de 65 000 ressortissants de pays tiers d’ici la fin de l’année. Ceci étant, naturellement, un moyen de parer au plus pressé, tout l’enjeu sera de voir dans quelle proportions ce poste de dépenses sera soutenu dans le cadre du prochain budget pluriannuel – les négociations entre EM étant encore en cours.

Ainsi, on le comprend, la vraie mesure de l’ambition politique européenne pour Frontex – et qu’importe pour le coup le type de programmes concernés – ne pourra se lire que dans les chiffres définitifs du prochain cadre financier pluriannuel (CFP, ou MFF en anglais – voir la note du CRSI consacrée au budget de l’Union). La Commission a présenté sa proposition le 16 juillet 2025, et le moins qui puisse être dit est que le signal envoyé est fort : sur les quelque 81 milliards d’euros proposés pour le volet regroupant la migration, la gestion des frontières et la sécurité intérieure dans le MFF 2028-2034, Frontex recevrait à elle seule 11,9 milliards d’euros — soit pratiquement le double de l’enveloppe de la période précédente. En termes globaux, le budget dédié à la migration, aux frontières et à la sécurité intérieure tripleraitpar rapport au MFF actuel.

Ces chiffres sont importants. Ils disent quelque chose de réel sur la hiérarchie des priorités de la Commission von der Leyen II : moins de climat et plus de régalien, moins de gauche et plus de droite. Mais une proposition budgétaire de la Commission n’est pas un budget adopté – loin s’en faut. Les couloirs de Bruxelles bruissent en ce moment même d’interminables heures de négociation entre États membres (surtout) et au Parlement européen (un peu moins) pour arrêter les chiffres définitifs et contenter suffisamment chaque EM pour lever tout risque de veto. Entre les tenants de la cohésion et de la PAC et ceux qui ne jurent que par la frugalité, trouver un terrain d’entente peut être ardu. Et si la gestion des frontières en est un, encore faut-il que l’entièreté de l’enveloppe sur l’entièreté des chapitres convienne, ce qui n’est pas garanti. Et des précédents enseignent à la prudence : les arbitrages finaux produisent quasi systématiquement des enveloppes inférieures aux propositions initiales, d’autant que le contexte de contrainte budgétaire dans la plupart des États membres ne laisse guère de marge pour des contributions supplémentaires généreuses. Sans parler des prochaines élections dans plusieurs EM qui pourraient accoucher de gouvernements bien plus hostiles à l’idée européenne ; voire torpillant leurs intérêts de long-terme au bénéfice de décisions-spectacles prises à la petite semaine.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si Frontex aura 11,9 milliards. C’est de savoir si cette somme, quelle qu’elle soit in fine, permettra de continuer à bâtir et améliorer une agence réellement opérationnelle, à la hauteur des menaces que les textes lui demandent d’affronter et capable de se projeter dans les menaces aux frontières qui pèseront sur l’Europe des années 2030. Ceci, particulièrement si ladite Europe compte quelques nouveaux EM autour de la table.

C – Pourquoi critique-on Frontex ?

Une cible idéale, offrant une prise par rapport à la définition classique des « valeurs » de l’UE

Frontex est, dans l’écosystème des agences européennes, une cible particulièrement exposée. Cela tient à son objet même : gérer des frontières, c’est participer à conseiller le national sur qui entre et qui n’est pas autorisé à entrer. Et décider qui n’entre pas, dans une Union qui se définit par des valeurs d’ouverture, de dignité humaine et de respect des droits fondamentaux, crée une tension structurelle que nulle reformulation institutionnelle ne peut faire disparaître – particulièrement pour les tenants du maximalisme, quitte à appliquer une torsion au sens originel des « valeurs ».

La critique la plus sérieuse et la plus documentée concerne les pushbacks — ces pratiques de refoulement en mer ou à la frontière terrestre, parfois violents, parfois illégaux au regard du droit international, par lesquels des garde-côtes ou des forces de sécurité renvoient des migrants dans les eaux ou les territoires d’où ils viennent. Sans entamer de procédure d’asile ni d’examen individuel de leur situation, ni même leur offrir la possibilité de le faire. En Grèce notamment, les pratiques de refoulement en mer Égée ont été documentées à de nombreuses reprises par des journalistes, des ONG et des organes internationaux. En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’Homme avait confirmé dans plusieurs arrêts l’existence d’une « pratique systématique » de pushbacks de la Grèce vers la Turquie (voir notamment l’arrêt A.R.E/Grèce).

La question qui peut dès lors se poser est celle de la responsabilité de Frontex lorsque ces pratiques se déroulent dans des opérations auxquelles ses agents participent ou bien qu’elle coordonne. La réponse est venue en décembre 2025, dans plusieurs arrêts de la Grande Chambre de la CJUE, dont un rendu en décembre 2025. Dans cette affaire C-134/24 P Hamoudi/Frontex, la Cour de justice a estimé que le Tribunal – l’échelon de première instance – avait porté atteinte au droit à une protection juridictionnelle effective du requérant en n’ayant pas correctement appliqué les règles relatives à la charge et à l’administration de la preuve dans le contexte d’un prétendu renvoi sommaire impliquant Frontex. La Cour rappelle que Frontex, en tant que composante du corps européen de garde-frontières et de garde-côtes, est juridiquement responsable des activités dont elle a le contrôle ou qu’elle coordonne.

Un autre cas d’espèce concerne une requête en indemnisation introduite par des ressortissants syriens, demandeurs d’asile qui avaient exprimé leur intention de solliciter une protection internationale, mais qui avaient été renvoyés en Turquie dans le cadre d’opérations auxquelles participait Frontex. La CJUE a annulé les ordonnances du Tribunal qui avaient rejeté ces demandes sans enquête approfondie, et renvoyé les affaires devant la première instance pour réexamen. Ce renversement de la charge de la preuve — reconnaissant le déséquilibre structurel entre une agence détentrice des informations et des migrants incapables de les produire — constitue un arrêt notable dans la jurisprudence européenne. Frontex ne peut plus faire valoir l’absence de preuve pour justifier de sa bonne foi, ce qui interroge sur l’usage qui sera fait de cette jurisprudence et des moyens pour l’Agence de garder une certaine effectivité dans ses missions.

Pour être juste, l’image du passé n’aide pas non plus. La pression sur Frontex a culminé avec la démission en 2022 de son ancien directeur, le Français Fabrice Leggeri, suite à des révélations de mauvaise conduite et à la complicité présumée de l’agence dans des violations des droits humains. M. Leggeri s’est ensuite présenté aux élections européennes de 2024 sur les listes du Rassemblement national, et siège aujourd’hui au Parlement européen dans le groupe PfE (Patriotes pour l’Europe) — épisode qui n’a pas manqué d’alimenter les commentaires sur la politisation du dossier. Il est difficile d’imaginer pareille entaille pour une agence qui cherche à convaincre le grand public – ONG comprises – qu’elle prend au sérieux les droits fondamentaux.
La dynamique militante et ses limites

Critiquer l’Agence est parfois légitime, et doit être pris au sérieux. Mais il faut aussi dire clairement ce que les discours virulents peuvent aussi incarner : des procès d’intention habillés en psuedo-analyses, sous couverture de « grands principes » parfois dévoyés, menés par des organisations dont l’objectif réel n’est pas de réformer Frontex mais de la supprimer. Cimade, CNCD-11-11-11, France Terre d’Asile, le collectif « Abolish Frontex » — ces noms reviennent régulièrement dans les débats, avec un discours qui présente l’agence comme un instrument de crimes contre l’humanité, responsable direct de la totalité des drames qui se jouent aux frontières de l’Europe.

Ce cadrage est peut-être efficace pour récolter les dons et subsides dont ces structures ont cruellement besoin pour exister, mais est intellectuellement assez malhonnête. Frontex n’a pas le pouvoir d’imposer aux États membres leur politique migratoire. Elle opère sous l’autorité des forces nationales du pays d’accueil, dans le cadre juridique défini par les règlements européens et le droit international. Quand un garde-côte grec refoule un bateau en mer Égée, c’est la Grèce qui engage sa responsabilité internationale — et la responsabilité de Frontex dépend du niveau de contrôle et de coordination qu’elle exerçait sur l’opération, précisément ce que la CJUE a demandé au Tribunal d’examiner dans les affaires susmentionnées. Ce n’est pas la même chose que d’être le bouc-émissaire commode responsable de tous les maux et qui se défend, au demeurant, assez mollement.

Pour tout dire, la politisation du dossier peut venir de l’autre côté du spectre politique. Les résultats électoraux de 2024 ont partout en Europe renforcé les partis qui font de la fermeté migratoire leur marqueur identitaire principal. Dans ce contexte, Frontex est devenue un étendard dont certains ne veulent pas déprécier l’image critique de peur de sembler concéder quelque chose à leurs adversaires politiques. L’agence réelle est prise en étau entre deux récits qui se nourrissent l’un de l’autre et, en tout état de cause, l’ignorent d’une manière ou d’une autre tous les deux.

Un constat conscientisé et une bataille pour changer le narratif

La direction actuelle de Frontex – depuis 2023, dans un contexte de reconstruction de la confiance après la démission du précédent directeur – a fait de la réponse aux critiques sur les droits fondamentaux une priorité affichée. L’instrument principal de cette réponse est le Bureau des droits fondamentaux (FRO — Fundamental Rights Office), renforcé et doté d’une indépendance accrue depuis le règlement de 2019. Le FRO, en existence depuis 2012 et fort de 70 agents, est mandaté pour promouvoir, surveiller et conseiller de façon indépendante sur les droits fondamentaux dans l’ensemble des activités de Frontex. En 2021, il a reçu des garanties renforcées d’indépendance et a commencé à recruter des moniteurs de droits fondamentaux. Aujourd’hui, il surveille les frontières aériennes, terrestres et maritimes, supervise les vols de retour forcé et les activités de surveillance aérienne, contribue à la formation du corps permanent et conseille sur tous les processus pertinents de l’agence.

Les chiffres du rapport 2025 donnent la mesure de l’activité : le FRO a conduit quelque 130 missions de monitoring dans 17 États membres et six pays tiers, soit près de 1 600 jours de monitoring en tout. Sur 200 incidents potentiellement graves signalés comme violations des droits fondamentaux, une cinquantaine ont rempli les critères pour l’ouverture d’une enquête formelle, et plus de 100 plaintes ont été traitées. La Grèce concentre, selon ce rapport, la plus grande part des enquêtes sur incidents graves : 12 des 47 cas qualifiés (soit 26 %), incluant des allégations de pushbacks en mer, de violences contre des migrants, et d’expulsions collectives — des constats que le rapport dit largement étayés par des preuves concrètes.

Deux mécanismes complémentaires existent pour renforcer le dispositif. Les moniteurs de droits fondamentaux (Fundamental Rights Monitors) — des personnels indépendants déployés lors des opérations — peuvent observer les pratiques sur le terrain et rapporter directement au FRO. Le pool de moniteurs des retours forcés surveille les procédures de reconduite à la frontière auxquelles Frontex participe. La part des opérations de retour ayant au moins un moniteur à bord est passée de 60 % (140 vols) en 2020 à 86 % (222 vols) en 2025 – une progression réelle, même si elle n’est pas encore universelle. Un Forum consultatif réunit par ailleurs des organisations de la société civile et des institutions internationales pour conseiller l’agence sur les questions de droits fondamentaux.

La question que ces mécanismes ne résolvent pas entièrement est celle de leur effectivité réelle – qui trouvera toujours à être questionnée par tel ou tel observateur ou milieu associatif. Le rapport 2025 du FRO souligne en effet la « réticence » des autorités grecques à s’engager pleinement dans ses recommandations — ce qui illustre la limite du dispositif : le FRO peut observer, recommander, signaler ; il ne peut pas contraindre un État membre à modifier ses pratiques (voir les brèves du CRSI pour le rapport ). La responsabilité in fine reste nationale, même si c’est précisément ce que les arrêts de la CJUE de décembre 2025 ont cherché à clarifier : Frontex ne peut pas s’abriter derrière la responsabilité des États membres pour les opérations qu’elle coordonne.

Conclusion

Frontex est davantage qu’une agence crée pour gérer un problème spécifique et assez restreint à un champ de politiques publiques, comme on en trouve tant dans l’architecture européenne. Elle est, au contraire, l’exemple parfait d’une entité qui n’a cessé de croître en importance, en budget, en personnel et en responsabilités : le quatuor magique. En à peine vingt ans son visage a évolué bien au-delà de ce qui était prévisible lors de sa création et incarne, avec une certaine audace, une forme de mini-UE sur l’asile et la migration. Par un mouvement digne de la théorie du spill over, elle a franchi une à une des lignes qui semblaient infranchissables : le mandat de coordination est devenu mandat opérationnel, l’opérationnel s’est doublé d’un uniforme, l’uniforme d’une arme, et désormais on réfléchit à des drones, à des compétences anti-hybride, à des missions dans des pays tiers sans statut juridique clairement défini. En somme, elle n’est pas une agence ordinaire et n’a sans doute jamais voulu l’être – ou plutôt, les circonstances ne le lui ont pas permis. Créée dans une relative indifférence comme entité de coordination, elle est devenue en vingt ans l’excroissance européenne la plus dotée, la plus exposée, et peut-être la plus révélatrice de ce que l’Union est réellement (et peut faire) lorsqu’elle est contrainte d’agir en termes concrets, plutôt que de « simplement » légiférer. Fait illustratif entre tous de cette volonté de visibiliser un acteur fort : la centralisation de la capacité de réponse devant se lire au travers de la révision de son mandat, en cours. A minima dans le domaine des affaires intérieures, la création de nouvelles entités déconcentrées semble mise en pause et, au contraire, la place est donnée au renforcement significatif des acteurs déjà présents – un mouvement rationnel en soi.

Forcément, cela a attiré les critiques : on ne compte plus les activistes associatifs qui veulent la peau de l’agence. Pourtant, celle-ci n’est pas prête de disparaître, notamment au regard des résultats sortis des urnes lors des élections européennes de 2024. La question migratoire et, au-delà, la projection quasi-civilisationnelle qu’elle renvoit (avec ce que cela comporte d’exagérations de part et d’autre) a érigé Frontex en agence utile, y compris aux yeux des eurodéputés les plus souverainistes. C’est moins en raison de l’agence et de ce qu’elle fait au quotidien que du champ missionnel dans lequel elle évolue ; Frontex est comme enserré dans un récit mythifié qui la dépasse. Elle ne travaille pas pour bâtir la « forteresse Europe » mais, là encore, le récit politique et communicationnel a pris le dessus. Pour surjouer ce qu’elle peut/devrait faire d’une part ; pour en faire le vecteur absolu de détestation et de caricature de l’autre. Il en est ainsi dès lors que l’on quitte le champ aseptisé des réglementations économiques pointues… et que l’on aborde la question sensible des migrations, des valeurs, des identités.

Il y a fort à parier que Frontex n’en a pas fini de grossir. Le MFF 2028-2034 lui promet des ressources sans précédent, les chocs migratoires ne s’annoncent pas moins fréquents avec le réchauffement climatique et les instabilités géopolitiques persistantes, et l’outil hybride restera entre les mains de ceux qui veulent déstabiliser les démocraties européennes. Mais la vraie question n’est pas tant de savoir jusqu’où Frontex ira en termes de moyens. C’est de savoir si elle sera capable de préserver, dans le même mouvement, les compétences techniques et le soutien institutionnel qui seuls peuvent lui permettre d’exercer durablement des missions d’une telle sensibilité. En tout cas, elle est partie pour demeurer un symbole durable d’une Europe qui tente de se bâtir une politique frontalière extérieure cohérente, dans l’espoir de panser les plaies du débat intérieur.

Sources et bibliographie :

Sources institutionnelles

« Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) », Europa.eu. Disponible sur : https://european-union.europa.eu/institutions-law-budget/institutions-and-bodies/search-all-eu-institutions-and-bodies/frontex_fr

“Fundamental rights at Frontex”, Frontex. Disponible sur : https://www.frontex.europa.eu/fundamental-rights/fundamental-rights-at-frontex/

« Frontex Fundamental Rights Office releases its 2025 Annual Report”, Frontex, 15/07/2025. Disponible sur: https://www.frontex.europa.eu/media-centre/news/news-release/frontex-fundamental-rights-office-releases-its-2025-annual-report-3wb244

« How we work » et « Standing Corps”, pages web du site official de Frontex. Disponible sur: https://www.frontex.europa.eu/

«EU 2028-2034 proposed budget triples funds for migration, border management and internal security”, Commission, DG migration and internal affairs, 17/07/2025. Disponible sur:  https://home-affairs.ec.europa.eu/news/eu-2028-2034-proposed-budget-triples-funds-migration-border-management-and-internal-security-2025-07-17_en

« 5-point plan to prevent, anticipate and respond to sudden, mass illegal arrivals”, Commission européenne, DG HOME, 29/09/2026. Disponible sur: https://home-affairs.ec.europa.eu/document/5-point-plan-prevent-anticipate-and-respond-sudden-mass-illegal-arrivals_en

« Ceuta : le Parlement demande une protection renforcée des frontières extérieures de l’Union », communiqué de presse du Parlement européen, 17/09/2026. Disponible sur :

« Soutien de Frontex à la gestion des frontières extérieures : pas assez efficace jusqu’ici », Cour des comptes européenne, rapport spécial 08/2021, 07/06/2021. Disponible sur : https://www.eca.europa.eu/fr/publications/SR21_08

Eur-Lex pour les références légales et législatives.

Sources académiques et de presse :

DESGUIN Noemi, « Les arrêts de la Cour de justice de l’UE dans les affaires Frontex : la fin d’une ère d’impunité ? », Cahiers de l’EDEM, mars 2026. Disponible sur : https://uclouvain.be/fr/instituts-recherche/juri/cedie/news/desguin-mars2026

BACZYNSKA Gabriela, « EU border agency chief quits after rights abuse accusations », Reuters, 29/04/2022. Disponible sur : https://www.reuters.com/world/europe/head-eu-border-agency-offers-resign-source-says-after-accusations-rights-abuse-2022-04-29/

IONTA Nicoletta, « EU capitals eye wider powers for Frontex to tackle drone threats”, Euractiv, 02/11/2025. Disponible sur : https://www.euractiv.com/news/exclusive-eu-capitals-eye-wider-powers-for-frontex-to-tackle-drone-threats/

LEQUEUX Vincent, « Migrations : qu’est-ce que l’agence Frontex », Toute l’Europe.eu, 12/06/2026. Disponible sur : https://www.touteleurope.eu/institutions/qu-est-ce-que-l-agence-europeenne-de-garde-frontieres-et-de-garde-cotes-frontex/

MANAUD Justine, « Crise à Ceuta – l’Espagne demande le soutien de Frontex pour prendre en charge les migrants restés illégalement dans l’enclave », Agence Europe, bulletin quotidien du 1er septembre 2026. Disponible sur : https://agenceurope.eu/fr/bulletin/article/13927/6/crise-a-ceuta-lespagne-demande-le-soutien-de-frontex-pour-prendre-en-charge-les-migrants-restes-illegalement-dans-lenclave

MANAUD Justine, « La Commission européenne présente un plan en cinq points pour renforcer les frontières extérieures de l’UE face aux afflux migratoires », Agence Europe, bulletin quotidien du 30/09/2026. Disponible sur : https://agenceurope.eu/fr/bulletin/article/13948/11/la-commission-europeenne-presente-un-plan-en-cinq-points-pour-renforcer-les-frontieres-exterieures-de-lue-face-aux-afflux-migratoires

CLARK Sam, “EU wants to beef up border agency to 30,000 staffers”, Politico, 01/05/2025. Disponible sur: https://www.politico.eu/article/eu-wants-new-police-border-powers-to-counter-very-alarming-security-threats/

GKRITSI Eliza et COKELAERE Hanne, « Frontex suspends reintegration program after blowing through its budget”, Politico, 15/10/2026. Disponible sur: https://www.politico.eu/article/frontex-suspends-reintegration-program-after-blowing-through-its-budget/

WOLDIN Philip et DINGER Alexander, “Frontex official warns of post-war Ukraine arms-smuggling danger”, Politico, 10/05/2026. Disponible sur: https://www.politico.eu/article/frontex-official-warns-of-post-war-ukraine-arms-smuggling-danger/

Articles du CRSI pour références.

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

pétrole

Le Pétrole : tout le monde en veut, mais qui en a ?

By Publications, Energie/Industrie

Par Aurélien Jean, membre des Jeunes CRSI

« Drill, baby, drill » : la formule que Donald Trump a fait sienne, jusqu’à en faire le mantra de sa politique énergétique, n’est pas qu’un slogan de campagne à destination d’un public aux idées simplistes. Elle dit quelque chose de profond sur les États-Unis — un pays où le pétrole est simultanément un marqueur culturel, un symbole de puissance nationale et un instrument de politique étrangère. L’or noir semble y occuper une représentation assez indissociable aux yeux de l’extérieur, au même titre que la population en obésité chronique ou que la dépendance pathologique aux armes à feu. Elle induit une certaine idée de la liberté de consommer et de produire, et transmet la conviction, viscérale, que l’abondance énergétique est consubstantielle à la grandeur américaine – bien sûr, ne parlez pas de climat.

Il faut pourtant immédiatement nuancer. Contrairement aux pétromonarchies du Golfe ou à la Russie en temps de guerre, pour qui l’hydrocarbure est littéralement la colonne vertébrale de l’économie nationale et l’un sinon le principal vecteur de projection géopolitique, les States n’ont pas un besoin structurel vital d’ex- porter leur pétrole pour maintenir leur modèle économique à flot ni même le développer outre mesure. Ils en produisent certes en quantités considérables — premier producteur mondial avec 13,6 millions de barils par jour en 2025, soit 40 % de plus que la Russie et l’Arabie saoudite réunies — mais ils en consomment également une part massive. Ce qui distingue Washington d’Abou Dhabi ou de Riyad, c’est que l’or noir n’y est pas une rente existentielle, mais une arme et un marqueur parmi d’autres dans une puissance économique diversifiée et fortement innovante sur les technologies d’avenir. Cela donne aux États-Unis une liberté de manœuvre que n’ont pas les exportateurs monoressource — et une tentation, souvent cédée, d’utiliser cette position comme levier commercial ou géopolitique. Ceci sans évoquer d’autres producteurs potentiels en crise continue mais au trésor intact, Venezuela entre autres.

Cette réalité contraste avec la vulnérabilité symétrique de l’Europe, qui ne produit quasiment rien (Norvège et Royaume-Uni exceptés) mais consomme énormément. La géographie du pétrole — son extraction, son transit, son raffinage et sa distribution — ne paraît jamais plus essentielle qu’au moment d’une crise, là où tous les projecteurs se braquent sur une denrée pour laquelle seule l’augmentation du prix semble justifier de s’y intéresser. Et, sinistre actualité faisant, les années 2020 ont de ce point de vue un amer goût des années 1970 — la mode des tapisseries à fleurs en moins. Du conflit en Ukraine à la fermeture du détroit d’Ormuz, des Houthis du Yémen aux soubresauts politiques des pays producteurs, le continent européen a accumulé en quelques années une série de chocs qui révèlent, sans équivoque, l’ampleur d’une dépendance longtemps conscientisée mais minimisée ou – en tout cas – un peu mise à l’écart pour des raisons aussi variées qu’hypocrites.

L’objectif de cette note est de tracer quelques grandes tendances sur un sujet qui, au contraire du stock de réserves prouvées, semble lui inépuisable : qui produit le pétrole, comment il se transporte et comment son prix se fixe — et qu’est-ce que cela signifie pour la France et l’Europe.

I – Le pétrole : ceux qui l’extraient

A – Sommaire géographie des producteurs : tout le monde n’est pas égal face à la géologie

La production pétrolière mondiale est extraordinairement concentrée. En 2025, cinq pays représentaient à eux seuls environ la moitié de la production mondiale : les États-Unis, la Russie, l’Arabie saoudite, le Canada et l’Irak. Le top dix — auquel s’ajoutent la Chine, les Émirats arabes unis, l’Iran, le Brésil et le Koweït — concentrait plus de 72 % de l’offre globale. Le reste était réparti entre des dizaines de producteurs secondaires dont l’influence individuelle sur le marché reste marginale. Dans la liste qui précède, certains noms semblent logiques, d’autres plus surprenants. Le Brésil dispose en effet, avec ses gisements aux larges des côtes du nord et du sud-est et de sa compagnie nationale Petrobras, de quoi produire pour de nombreuses années encore (et corrompre des politiciens ?). En outre, les sables bitumineux de l’Alberta, les ressources au large de Terre-Neuve ou encore celles de la Saskatchewan confèrent à Ottawa l’une des plus importantes réserves du monde. Quant à la Chine enfin, ce n’est spontanément pas le pays auquel l’on pense en premier, notamment en raison de l’importance vitale des importations de brut pour son économie. Pourtant, des gisements au Xinjiang et dans d’autres provinces permettent de fournir plus de quatre millions de barils par jour – ce qui ne représente qu’un quart de sa consommation et ne saurait suffire à combler les besoins. Pékin peut toutefois agir sur les marchés, notamment au travers de ses vastes réserves (estimées à plus d’un milliard de barils) et, plus généralement, grâce à son rôle de pilier de la production industrielle mondiale.

Cette concentration géographique de l’extraction obéit d’abord à une logique géologique, que rien de politique ne peut modifier – à moins de s’appeler Nicolas Maduro et de vouloir annexer les deux-tiers du terri- toire de son voisin (région de l’Essequibo, au Guyana). Les réserves d’hydrocarbures se forment là où les conditions sédimentaires et thermiques l’ont permis, via des processus étalés sur des millions d’années. Le Moyen-Orient, qui concentre environ la moitié des réserves conventionnelles prouvées de la planète, en est l’illustration la plus frappante : l’Arabie saoudite, l’Irak, l’Iran, les Émirats arabes unis et le Koweït forment un ensemble géologique sans équivalent qui, en 2025, fournissait environ 32 % de la production mondiale.

Mais la géologie ne suffit pas. Il faut aussi les investissements, les technologies et la stabilité institutionnelle pour extraire et commercialiser le brut à grande échelle. C’est ce qui explique que des pays dotés de réserves significatives — comme le Venezuela ou la Libye — produisent bien en deçà de leur potentiel théorique, parfois faute de cadre politique stable et ouvert aux investissements étrangers et bien souvent faute d’investissements adéquats y compris par les acteurs nationaux (PVDSA à Caracas). À l’inverse, les États-Unis ont révolutionné le marché pétrolier mondial dans les années 2010 grâce à la technique de fracturation hydraulique (le fameux « fracking »), qui a permis d’exploiter des gisements de pétrole de schiste réputés jusqu’alors inexploitables à des coûts rentables. Résultat : une production américaine qui a quasiment doublé en quinze ans, transformant un importateur structurel en premier producteur mondial — et plaçant le tout dans la longue tradition commerciale pétrolière américaine, qui n’a d’ailleurs pas manqué de saisir au bond les opportunités ouvertes au Venezuela. Il ne faut bien sûr pas trop s’attarder sur les conséquences environnementales et écologiques d’un tel procédé, qui explique d’ailleurs la levée de boucliers dans de nombreux pays dès lors qu’il est évoqué la possibilité de faire la même chose.

À l’inverse, certains producteurs émergents ont modifié discrètement mais significativement le paysage ces dernières années. Le Guyana, qui n’existait pas dans les statistiques il y a une décennie, produit désormais plus de 750 000 barils par jour grâce à des gisements offshore découverts au large de ses côtes. Le Brésil, via ses vastes champs pré-sel en eau profonde, a atteint 3,8 millions de barils par jour en 2025 et continue de progresser. La Norvège, producteur majeur de la mer du Nord depuis les années 1970, maintient une production significative, avec la particularité d’avoir construit autour de ses revenus pétroliers l’un des fonds souverains les plus importants et diversifiés du monde — une leçon de bonne gestion de la rente, raisonnée et démocratique, que peu ont suivie avec autant de rigueur (voire, ont suivie tout court).

En termes de réserves prouvées — c’est-à-dire les volumes que l’on est techniquement et économiquement capable d’extraire dans les conditions actuelles — la concentration est encore plus marquée. Le Venezuela détient les premières réserves mondiales sur le papier (principalement des pétroles lourds de l’Orénoque), devant l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak et le Koweït. Ces cinq pays représentent à eux seuls plus de 60 % des réserves mondiales prouvées. Ce chiffre illustre à quel point la sécurité d’approvisionnement pétrolière à long terme restera durablement dépendante de zones géopolitiquement instables ou sensibles. Quant à la France, l’hexagone dispose bien de quelques réserves, ça et là, dans le Bassin parisien, le Sud-Est, l’Ardèche, la Drôme, le Gard ou le Quercy mais leur exploitation est jugée non viable économiquement et est rejetée pour des raisons environnementales. A fortiori depuis les lois Jacob de 2011 et Hulot de 2017.

B – Vous avez dit « cartel » ? L’OPEP, quatre lettres pour une réalité

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est née le 14 septembre 1960, dans les salons d’un hôtel de Bagdad. Ses cinq membres fondateurs — l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït et le Venezuela — avaient un grief commun : les grandes compagnies pétrolières occidentales, les fameuses « Sept Sœurs » (Standard Oil, Shell, BP, ExxonMobil, Chevron/Texaco), fixaient unilatéralement les prix auxquels elles achetaient le brut aux pays producteurs, sans les consulter et en fonction de leurs seuls intérêts. L’OPEP naissait comme une organisation de défense des intérêts des exportateurs face à la puissance de marché des compagnies occidentales. Ironie, le siège est pourtant précisément situé en Occident, à Vienne (en Autriche – un pays neutre, pour mémoire on était alors en pleine guerre froide).

Pendant ses premières années, l’organisation reste relativement discrète. C’est le choc pétrolier d’octobre 1973 qui va révéler sa puissance. En représailles au soutien occidental — américain et néerlandais notamment — à Israël lors de la guerre du Kippour, les membres arabes de l’OPEP déclenchent un embargo et réduisent leur production. Le prix du baril passe en quelques mois de 3 à 12 dollars. Les économies occidentales, totalement dépendantes d’une énergie bon marché dont elles n’imaginaient pas la fragilité, découvrent en direct leur vulnérabilité. Les files d’attente aux stations-service, les pannes de chauffage, le rationnement : le choc pétrolier de 1973 est un quasi-traumatisme civilisationnel pour les sociétés industrielles qui n’en ont jamais vraiment tiré toutes les leçons ; mais qui ont appris à vivre (au moins un temps) au rythme des journées sans voitures et ont perpétué le rituel biannuel du changement d’heure.

Un deuxième choc suit en 1979, déclenché cette fois par la révolution iranienne et le début de la guerre Iran- Irak, qui perturbent massivement l’offre régionale. Déjà à l’époque, la géographie de la péninsule arabique et l’instabilité de ce qui fut la Perse a fait atteindre un prix de 40 dollars le baril en valeur nominale — soit, en tenant compte de l’inflation, des niveaux qui ne seront dépassés qu’en 2008. Ces deux épisodes consa- crent l’OPEP comme l’acteur le plus influent du marché pétrolier mondial pendant deux décennies.

La réalité du « cartel » est toutefois plus nuancée que le mot, fortement connoté économiquement, ne le laisse entendre. L’OPEP fonctionne sur le principe des quotas de production : chaque membre s’engage à ne pas dépasser un volume d’extraction défini collectivement, afin de maintenir les prix à un niveau favorable et maximiser les retours pour chacun. Mais l’histoire de l’organisation est aussi celle des violations chroniques de ces quotas. Il est difficile, pour un pays dont les finances publiques dépendent à 80 ou 90 % des recettes pétrolières, de résister à la tentation de pomper davantage quand les prix baissent, histoire de pouvoir continuer à assurer un certain train de vie, calmer des colères, acheter la paix sociale — même si cela sabote l’effort collectif de ses partenaires. Cette tension fondamentale entre intérêt collectif et intérêt national a régulièrement miné la cohésion de l’organisation.

La montée en puissance du schiste américain à partir des années 2010 a constitué un défi structurel supplémentaire. Face à ce nouveau concurrent capable d’ajuster rapidement sa production à la hausse comme à la baisse selon les prix du marché, l’OPEP a dû adapter sa stratégie. C’est dans ce contexte qu’est né l’OPEP+, né d’un accord conclu en décembre 2016 entre les membres de l’OPEP et dix producteurs non-membres, dont la Russie — le plus significatif d’entre eux – mais aussi Oman ou le Kazakhstan. La Russie, qui avait longtemps refusé toute coordination avec l’OPEP, rejoignait ainsi de facto le mécanisme de régulation de l’offre mondiale. L’OPEP+ représente désormais environ 40 % de la production mondiale et contrôle une part suffisante de l’offre pour exercer une pression réelle sur les prix — sans toutefois avoir retrouvé la puissance de marché qui était celle de l’organisation dans les années 1970.

Il faut enfin mentionner les producteurs hors-OPEP, dont l’importance a considérablement crû avec la révolution du schiste américain. La Norvège, le Canada, le Brésil, le Mexique ou même le Royaume-Uni produisent et exportent en dehors de tout mécanisme de coordination collective. Leur poids relatif croissant dans la production mondiale tend structurellement à limiter la capacité de l’OPEP+ à dicter ses conditions — une contrainte dont l’organisation a conscience et qui explique ses efforts pour maintenir une discipline interne mieux respectée qu’elle ne l’a souvent été par le passé. Prudence toutefois, les gisements de mer du Nord ne sont pas la panacée absolue pour contrer les difficultés de l’Orient compliqué ; en ce que les puits sont déjà anciens, arriveront au bout de leur potentiel dans un futur pas si lointain et n’attirent déjà plus les investissements massifs des grandes majors.

II – Le pétrole : son transit et son commerce

A – Les couloirs de transit au niveau mondial

Extraire du pétrole, c’est résoudre la première équation. Le transporter jusqu’aux consommateurs finaux, c’est en résoudre une seconde, tout aussi complexe — et dont les termes sont, ici plus qu’ailleurs encore, déterminés par la géographie, le coût et la géopolitique. La grande majorité du commerce pétrolier mondial transite par voie maritime. Les supertankers — ces immenses navires pouvant transporter jusqu’à 2 millions de barils — sillonnent les océans selon des routes largement dictées par la localisation des gisements et des raffineries. Cette géographie maritime présente un caractère systémique majeur : elle est ponctuée de points de passage stratégiques, les fameux « choke points », dont la fermeture ou la perturbation peut déstabiliser l’approvisionnement mondial et faire dérailler les marchés en quelques heures à peine.

Le détroit d’Ormuz est sans conteste le plus critique. Situé entre le golfe Persique et le golfe d’Oman, il ne mesure que 33 kilomètres à son point le plus étroit — mais environ 20 % du pétrole mondial et 25 % du gaz naturel liquéfié transitaient par ce passage en 2025 selon l’Agence internationale de l’énergie, soit environ 20 millions de barils par jour. La quasi-totalité des exportations de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït, de l’Irak et du Qatar passent par ce détroit. Qu’il se ferme ou se restreigne significativement, et c’est une fraction considérable de l’approvisionnement mondial qui se trouve en péril. L’Iran — dont le territoire borde le détroit sur sa rive nord — n’a pas manqué d’en faire l’un de ses principaux instruments de dissuasion géopolitique, brandissant régulièrement la menace de sa fermeture dès que les tensions avec Washington s’intensifient. Et autant dire qu’une trentaine de kilomètres, pour un missile aussi peu sophistiqué soit-il, ce n’est pas grand-chose – expliquant la difficulté à maintenir les approches ouvertes comme on pourrait le tenter un peu plus au large.

Cette menace est devenue une réalité évidente depuis février 2026. L’opération militaire américano-israélienne contre l’Iran a immédiatement provoqué la fermeture de facto du détroit, avec un trafic maritime chutant de près de 90 %, voire étant à l’arrêt. Le Brent, qui évoluait autour de 63 dollars le baril fin 2025, a dépassé les 100 dollars en avril et atteint un pic à 105,6 dollars en mai 2026, avant de redescendre autour de 80-85 dollars au cours de l’été après un accord partiel entre Washington et Téhéran. Selon le directeur de l’AIE, ce choc était « plus grave que ceux de 1973, 1979 et 2022 réunis ». Les interruptions de production liées à la fermeture du détroit ont atteint 11,2 millions de barils par jour en mai 2026 dans sept pays du Golfe — un volume considérable qui illustre à quel point la dépendance à ce point de passage reste la principale vulnérabilité structurelle du marché pétrolier mondial. A ceci, il faut ajouter des conséquences en cascade, comme le renchérissement des primes d’assurance pour les navires, coût qui se répercute invariablement sur le prix du baril. Les attaques houthies ont, à ce propos, montré que la menace d’un « touché-coulé version marine marchande » est tout sauf une hypothèse lointaine.

D’autres points de passage méritent d’être mentionnés. Le canal de Suez et, plus au sud, celui de Bab-el-Mandeb, par lequel transitent environ 7 à 9 % du commerce pétrolier mondial, a connu ses propres turbulences avec les attaques houthies contre des navires commerciaux en mer Rouge depuis fin 2023. Le détroit de Malacca, entre la Malaisie et l’Indonésie, est la voie d’accès indispensable entre l’océan Indien et les grands marchés asiatiques — Chine, Japon, Corée du Sud — qui importent la grande majorité de leur pétrole du Golfe. Une perturbation simultanée de ces trois artères serait tout simplement catastrophique pour l’économie mondiale. Dans le cas du détroit de Malacca, la sécurité des approches maritimes, vitales au commerce dans cette zone qui produit à peu près tout, explique entre autres la priorité stratégique de Pékin en mer de Chine méridionale, et sa constance à y revendiquer des prétendus droits de possession.

Si la voie maritime domine, il existe également d’importants réseaux de transport par voie terrestre. Les oléoducs constituent l’infrastructure la moins visible mais la plus structurante du commerce pétrolier continental. En Russie, le réseau Droujba — dont le nom signifie « amitié », ce qui n’est pas sans ironie rétrospective — a longtemps acheminé des millions de barils vers l’Europe centrale et orientale avant que les sanctions et décisions des États membres de l’UE ne le marginalisent progressivement. A l’image de Nord Stream 1 et 2 pour le gaz, il tombe peu à peu en désuétude du fait de la volonté européenne de reconfigurer la géographie de ses approvisionnements. En Asie centrale, le corridor du Milieu — qui relie la mer Caspienne à l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie — a ainsi pris une importance croissante comme voie de contournement des territoires russes depuis 2022. La capacité du BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) à monter en puissance a ainsi constitué un enjeu géopolitique de premier plan dans la recomposition des flux énergétiques post-invasion de l’Ukraine. Plus au nord, plusieurs États membres de l’UE continuent de recevoir du pétrole via des connexions terrestres avec des pays tiers ou via leurs propres réseaux côtiers, illustrant la complexité des chaînes d’approvisionnement qui alimentent le continent.

B – Le cours du pétrole : admirer en direct la dépendance de l’Europe

Le prix du pétrole est l’un des indicateurs les plus suivis au monde — et pour cause. Chaque fluctuation du baril se répercute en cascade sur les prix à la pompe, les coûts de transport, les factures de chauffage et, in fine, sur l’inflation et la compétitivité des économies importatrices. Comprendre comment il se fixe, c’est comprendre une part significative de l’économie politique mondiale.

Il n’existe pas un seul prix du pétrole mais plusieurs, selon la qualité du brut et la région de référence. Les deux cours les plus suivis sont le Brent — brut de la mer du Nord, négocié à Londres et à Rotterdam, servant de référence pour l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient — et le WTI (West Texas Intermediate), référence américaine négociée sur le marché de Chicago. Un troisième benchmark, le Dubaï Crude, sert de référence pour les ventes vers l’Asie. Ces cours sont déterminés sur des marchés à terme très liquides, où s’échangent des millions de contrats représentant des barils qui ne seront livrés que dans plusieurs semaines ou mois. Ce décalage explique pourquoi une brusque augmentation peut avoir des répercussions pendant des semaines, même si la situation s’est depuis calmée : ce que l’on achète à la pompe n’est pas un prix « en direct » mais le reflet de ce qui a existé dans le passé, et donc des contraintes financières supportées par la chaine d’approvisionnement à cet instant.

Les facteurs qui influencent ces cours sont multiples. Le premier est fondamental : le rapport entre l’offre et la demande mondiales. Si la production excède la demande, les stocks gonflent et les prix baissent ; dans le cas contraire, ils montent. C’est sur ce levier que l’OPEP+ cherche à agir via ses décisions de quotas. Lors de la crise Covid, la relative baisse de production n’a pas été proportionnelle à la chute de la consommation intervenue dans de nombreux Etats, et les prix d’alors nous feraient rêver aujourd’hui. A l’inverse, une situation qui se tend fait augmenter le prix, notamment car les acheteurs/consommateurs/négociants tendent à constituer des réserves en anticipant que l’état du marché pourrait se dégrader encore davantage. A cela, il faut ajouter les taxes sur une matière qui a fait l’objet de nombreuses politiques pro-climat ces dernières décennies – jusqu’à devenir un facteur de rentrées fiscales de premier ordre pour des gouvernements bien en peine de se passer de cet argent dans le contexte actuel.

Le deuxième facteur est géopolitique : toute perturbation dans une zone productrice ou un corridor de transit crée immédiatement une prime de risque qui se reflète dans les cours, et dans les assurances payées par les compagnies exploitantes. La fermeture d’Ormuz en 2026 en est l’illustration la plus récente et la plus spectaculaire. Ceci, sans oublier le coût du recours à des itinéraires bis, tels que le contournement de l’Afrique par le Cap de Bonne-espérance. Si le transport maritime n’est stricto sensu pas à l’arrêt, en ce que les navires peuvent encore transporter d’un point A à un point B leur chargement, l’allongement de la distance et l’augmentation concomitante des coûts doit, elle aussi, trouver à se répercuter sur le consommateur final.

Le troisième facteur est financier : le pétrole est devenu un actif financier à part entière, négocié par des fonds d’investissement, des banques et des traders dont les positions spéculatives peuvent amplifier les mouvements de prix bien au-delà de ce que justifient les seuls fondamentaux physiques. En 2026, la banque Citi anticipait un Brent à 120 dollars le baril au plus fort des tensions avec l’Iran — une projection qui ne s’est finalement pas réalisée, mais qui illustre la nature parfois grégaire des marchés financiers.

Pour l’Europe, ce mécanisme de fixation des prix est une source de vulnérabilité permanente et mesurable.

Le continent importe la quasi-totalité du pétrole qu’il consomme — 98 % selon les chiffres de la Commission européenne. La France illustre parfaitement cette dépendance : avec un taux d’importation de pétrole brut avoisinant les 99 %, le pays a dépensé environ 37 milliards d’euros pour importer son pétrole en 2024, pour un baril moyen autour de 80-85 dollars. La facture énergétique totale — pétrole et gaz confondus — oscille entre 40 et 60 milliards d’euros annuels selon les cours, soit l’équivalent du budget de l’Éducation nationale.

Chaque hausse de 10 dollars du baril représente un transfert de richesse massif des économies importatrices vers les économies exportatrices — un mécanisme que l’OPEP a exploité consciemment lors des chocs des années 1970, et dont les économies européennes subissent encore les variations. Pour davantage d’informations sur les politiques européennes dans le secteur de l’énergie, se référer à la note du CRSI.

La France, encore, dispose certes d’un outil de raffinage — sept plateformes industrielles en activité en 2026, dont trois exploitées par TotalEnergies — mais c’est là que s’arrête la souveraineté nationale. Raffiner, c’est transformer le pétrole brut importé en carburants et produits finis utilisables. Cela génère une valeur ajoutée industrielle réelle et réduit la dépendance aux importations de produits raffinés — qui a effectivement diminué de 24,5 % en 2025 grâce à la reprise du raffinage national. Mais cela ne change rien à la donnée de base : le brut doit bien venir de quelque part. Il n’existe pas d’alternative à moyen terme qui permettrait de s’en affranchir, à moins d’opérer une transition énergétique suffisamment rapide, puissante et efficace pour réduire significativement la consommation de produits pétroliers — ce qui reste un horizon au mieux en cours de construction, et certainement en attente d’horizons budgétaires et sociaux plus cléments.

Conclusion :

Il serait tentant de conclure avec un petit « instant dépression ». La France et l’Europe dépendent d’un or noir qu’elles ne produisent pas, transporté sur des itinéraires qu’elles ne contrôlent pas, et payé à des prix qu’elles ne fixent pas. Le tout, alors que les principaux gardiens du trésor sont soit en guerre, soit instables, soit indifférents aux intérêts du vieux continent – lorsqu’ils ne nous veulent pas tout simplement du mal. Le tableau n’est guère réjouissant, mais n’induit pas pour autant une fatalité absolue.

Quelques leviers existent. Agir sur la demande, d’abord : l’électrification des trans ports, qui consomment l’essentiel du pétrole utilisé en France et en Europe, représente le moyen le plus direct de réduire structurellement la dépendance. Ainsi, une électrification massive du parc automobile permettrait réduire sensiblement les importations de pétrole à moyen terme — un gain considérable pour la balance commerciale et pour l’exposition aux chocs géopolitiques. Cela reste néanmoins soumis à l’acceptation sociale de la population et aux moyens financiers de se payer un tel changement de braquet dans un pays qui a longtemps valorisé, y compris fiscalement, le moteur diesel. Changer de fournisseur ensuite : la réduction de la dépendance aux approvisionnements d’une zone instable passe par la diversification vers des producteurs moins exposés — Norvège, Canada, États-Unis — même si cela implique des coûts de transport plus élevés et une exposition aux politiques commerciales pour le moins erratiques et imprévisibles de Washington.

Ce que la France et l’Europe doivent enfin éviter, c’est de confondre une mesure d’urgence mal calibrée avec une stratégie de long terme. Les chèques carburant, les ristournes à la pompe, les boucliers tarifaires qui ont donné aux gouvernants l’impression de répondre aux crises des dernières années, ne font pas partie d’un plan réfléchi : ils en retardent l’absence. Ils coûtent cher à des finances publiques qui ont déjà dépassé tous les niveaux d’alerte raisonnables et n’amorcent aucune transformation durable des habitudes de consommation ni des structures de production de notre énergie. Et, de surcroit, ils n’adressent pas le problème de la nécessaire adaptation au changement climatique : une totale réussite on vous dit !

Instant nostalgie en fin de compte, à se rappeler du fameux « en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées » … Il serait en effet temps d’en trouver.

Sources

Sources officielles et institutionnelles

Agence internationale de l’énergie (AIE/IEA), « World Oil » – données et statistiques mondiales sur la production et le

commerce pétrolier : https://www.iea.org/world/oil

US Energy Information Administration (EIA), « World Oil Transit Chokepoints » – analyse des points de passage straté-

giques : https://www.eia.gov/international/analysis/special-topics/world_oil_transit_Chokepoints

US Energy Information Administration (EIA), « OPEC Crude Oil Supply » – données de production et quotas OPEP : https://www.eia.gov/finance/markets/crudeoil/supply-opec.php

American Petroleum Institute (API), « Who Sets the Price of Oil? », 19/08/2026 : https://www.api.org/news-policy-and-issues/news/2026/08/19/who-sets-the-price-of-oil

Banque de France, « How do oil prices pass through fuel prices? » – étude sur la transmission des prix du brut aux prix

à la pompe : https://www.banque-france.fr/en/publications-and-statistics/publications/how-do-oil-prices-pass-through-fuel-prices

Service des données et études statistiques (SDES) / Datalab, « Bilan énergétique de la France en 2025 – Données pro-

visoires », avril 2026 : https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr

Energies et Mobilités / CPDP, « Approvisionnement de la France en énergies liquides 2025 », mai 2025 : https://www.energiesetmobilites.fr

Ministère des Armées / CESM, « Le détroit d’Ormuz, passage stratégique », juin 2026 : https://www.defense.gouv.fr/cesm/actualites/detroit-dormuz-passage-strategique

Sources académiques et think tanks

Middle East Institute (MEI), « OPEC and OPEC+ » – analyse des capacités, pouvoirs et limites de l’organisation : https://mei.edu/backgrounder/opec-and-opec/

Caldara D. et al., « The Macroeconomic Impact of Oil Price Shocks: Why Are the 2000s Different from the 1970s? »,

Energy Economics, vol. 65, 2017 – étude académique sur la dynamique des chocs pétroliers : https://www.sciencedi-rect.com/science/article/pii/S0140988317304012

Hagueresearch, « The Growing Importance of the Middle Corridor as an Energy Transport Route » – analyse du corri-dor terrestre Caspienne-Europe : https://hagueresearch.org/the-growing-importance-of-the-middle-corridor-as-an-energy-transport-route/

Presse et médias spécialisés

Visual Capitalist / EnergyNow, « Half the World’s Oil Comes From Just Five Countries », avril 2026 : https://energynow.com/2026/04/half-the-worlds-oil-comes-from-just-five-countries-visual-capitalist/

Planète Énergies (Total Foundation), « Transport du pétrole par voie maritime » – description des routes et infrastructures de transport maritime : https://www.planete-energies.com/fr/media/article/transport-petrole-par-voie-maritime

France Info, « On est de retour à plus de 90 % des volumes d’avant-guerre : où va tout le pétrole qui transite à nouveau par le détroit d’Ormuz ? » – actualité sur la réouverture du détroit post-conflit : https://www.franceinfo.fr/monde/iran/on-est-de-retour-a-plus-de-90-des-volumes-d-avant-guerre-ou-va-tout-le-petrole-qui-transite-a-nouveau-par-le-detroit-d-ormuz_8216410.html

BBC Afrique, « Pétrole : géographie mondiale de la production » : https://www.bbc.com/afrique/articles/cgk0z1zd3emo

Le Point, « Prix du pétrole — Brent, WTI, OPEP : comment se fixe le cours du baril ? » : https://www.lepoint.fr/economie/prix-du-petrole-brent-wti-opep-comment-se-fixe-le-cours-du-baril-SOA3UWDUVRCGBHMUCK45WNFXQM/

Xerfi, « Prévisions du cours du pétrole Brent : tendances et perspectives 2026 », juillet 2026 : https://www.xerfi.com

Shafaq News, « Iraq holds fifth spot in 2025 global crude output », 27/04/2026 : https://shafaq.com/en/Economy/Iraq-holds-fifth-spot-in-2025-global-crude-output

Connaissance des énergies, « Détroit d’Ormuz — évolution du trafic 2026 » : https://www.connaissancedesenergies.org

Financial Afrik, « Guerre entre les États-Unis et l’Iran et l’importance du contrôle du détroit d’Ormuz », mars 2026 : https://www.financialafrik.com

Futura Sciences, « Pourquoi le détroit d’Ormuz est-il depuis l’Antiquité le verrou le plus stratégique du commerce

mondial ? », juin 2026 : https://www.futura-sciences.com

EV-Market.fr, « Dépendance pétrolière France & Europe : l’argument qu’on ne veut pas entendre », novembre 2025 : https://www.ev-market.fr

 

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Narcotrafic : jusqu’où ira la nouvelle ère de la violence ?

By Sécurité/Justice

Par un membre du cabinet

Longtemps associés à une forme de grand banditisme que l’on pensait en recul, les enlèvements et séquestrations connaissent depuis l’été 2023 un regain en France.

Derrière cette recrudescence se dessine surtout une évolution des pratiques criminelles. Le trafic de stupéfiants occupe une place centrale dans le phénomène, tandis que de nouvelles formes d’extorsion apparaissent, notamment autour des cryptomonnaies.

Les victimes elles-mêmes évoluent. Aux acteurs directement impliqués dans les trafics s’ajoutent désormais des détenteurs de cryptoactifs, des entrepreneurs ou encore leurs proches.

Enlèvement, séquestration, torture, diffusion de vidéos, menaces exercées sur les familles : la violence n’est plus seulement une conséquence des affrontements entre réseaux. Elle devient un instrument au service de l’économie criminelle.

1.Une pratique ancienne qui fait son retour

L’enlèvement contre rançon pourrait apparaître comme une pratique criminelle ancienne, associée à des modes opératoires que l’on pensait progressivement marginalisés. Pourtant, depuis quelques années, cette forme de criminalité connaît un regain préoccupant en France, sous des formes renouvelées.

Les chiffres permettent de mesurer le phénomène. Selon les données 2025 de l’Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO), trois kidnappings ont lieu en moyenne chaque semaine sur le territoire. Au total, 146 faits ont été recensés sur l’année.

Les stupéfiants constituent le premier mobile identifié avec 45 % des cas, devant l’extorsion (23 %), les avoirs en cryptomonnaies (15 %), les différends financiers (10 %), le proxénétisme (4 %) et les affrontements entre bandes (3 %).

Le trafic de stupéfiants apparaît donc comme le principal moteur de cette résurgence.

Mais le phénomène dépasse désormais le seul cadre du narcotrafic. Les méthodes traditionnellement associées au banditisme et aux réseaux de stupéfiants se diffusent vers d’autres formes de criminalité. L’enlèvement et la séquestration retrouvent ainsi une place dans l’arsenal criminel, avec des cibles, des motivations et des modes opératoires renouvelés.

2. De nouvelles victimes, de nouveaux moyens de pression

Les modes de fonctionnement ont changé. Ils ont évolué et se sont élargis par la nature même de leur mise en œuvre. Ils se sont, si l’on peut employer ce terme, professionnalisés.

Auparavant, les règlements de comptes visaient quasiment uniquement les acteurs directement concernés et impliqués dans les réseaux. Désormais, la victime peut devenir un moyen de pression : trafiquant rival, débiteur, détenteur de cryptoactifs, entrepreneur, mais également parent ou conjoint de la personne réellement ciblée.

Le narcotrafic produit ainsi une criminalité de représailles à forte visibilité, dont les victimes ne sont plus seulement des acteurs du milieu.

Les cryptorapts illustrent particulièrement cette évolution. Plusieurs affaires ont consisté à enlever non pas directement le détenteur des actifs, mais un membre de sa famille afin d’obtenir le versement d’une rançon.

Dans une affaire survenue fin 2024, le père d’un influenceur a ainsi été enlevé après la séquestration du couple à son domicile. Il a ensuite été retrouvé dans le coffre d’un véhicule à plusieurs centaines de kilomètres.

Les enlèvements visant des détenteurs de cryptomonnaies sont d’ailleurs le segment qui progresse le plus rapidement : 56 faits ont été recensés en 2025, contre 21 deux ans plus tôt. Depuis janvier, une douzaine de dossiers ont également été confiés à la brigade de répression du banditisme pour la seule agglomération parisienne.

3.La violence change de fonction

C’est aussi la fonction même de la violence qui prend un tournant et revêt désormais une dimension plus large.

Elle permet de contraindre, d’intimider, d’obtenir une rançon, mais également de terroriser l’entourage. Le recours à la vidéo en est une illustration : désormais largement utilisée, elle permet d’accroître la pression exercée sur les proches.

La violence n’est donc plus seulement une conséquence de l’affrontement entre réseaux. Elle devient un moyen de pression à part entière.

4.La question pénitentiaire au cœur du problème

Le sujet est particulièrement intéressant à étudier sous l’angle de la sécurité intérieure, car cette évolution renvoie directement à la question pénitentiaire.

L’enlèvement peut être exécuté par de petites mains tandis que le commanditaire demeure à distance, parfois à l’étranger, parfois même en détention.

La demande de sécurité rejoint alors directement la problématique carcérale : comment expliquer la persistance de ces phénomènes ? Et surtout, comment neutraliser durablement ces réseaux lorsque l’incarcération ne suffit plus à interrompre les capacités de commandement de leurs dirigeants ?

Aujourd’hui, l’enjeu n’est donc plus uniquement d’incarcérer les narcotrafiquants, mais également d’empêcher la poursuite de l’activité criminelle depuis la détention.

Les suites données aux dossiers de cryptorapts et la place prise par ce phénomène dans le débat sur l’isolement des narcotrafiquants détenus seront, à ce titre, particulièrement intéressantes à suivre.

Sources :

https://www.20minutes.fr/monde/4212191-20260317-ain-cinq-suspects-arretes-apres-cryptorapt-pere-influenceur-2024?utm_source=chatgpt.com

https://www.leparisien.fr/faits-divers/rancon-torture-et-video-linquietant-retour-en-force-des-enlevements-sequestrations-21-09-2026-VMU2B2LLOJBATAVDNAIJSIUNM4.php

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La rentrée 2026, ou comment gouverner l’UE dans un monde de prédation et de crises

By Publications, Institutions

Discours sur l’État de l’Union : entre constats sombres, défis pour l’avenir et amitié affichée avec le Canada

Par Aurélien Jean, Jeunes CRSI

Comme chaque année depuis 2010, le Président de la Commission européenne prononce devant les eurodéputés, réunis en séance plénière à Strasbourg, le Discours sur l’Etat de l’Union (State of the EU – SOTEU – en anglais). Ce 16 septembre 2026, Ursula Von der Leyen s’est donc adressée à l’hémicycle afin de brosser le panorama des mois écoulés et des axes d’action que son administration compte suivre durant la prochaine année. En plus d’être un rituel directement inspiré de ce qui se pratique aux Etats-Unis, le SOTEU est un rendez-vous autour duquel gravitent de nombreux acteurs de l’influence – être mentionné dedans représente une forme de garantie de voir tel ou tel dossier avancer plus vite. Aussi, il s’agit pour la Commission de se positionner sur les grands dossiers « chauds » du moment, notamment au regard de l’été 2026 qui n’a pas vraiment laissé de répit au continent (voir par ailleurs). Délais d’examens et de négociations entre institutions faisant, les initiatives annoncées lors de ce SOTEU seront peut-être les dernières à pouvoir trouver une traduction opérationnelle pour une entrée en vigueur avant les prochaines élections de 2029.

Après une saison estivale marquée du sceau des incendies et de la sécheresse, Ursula Von der Leyen aurait eu quelque mal à ne pas parler de climat. Sur ce plan-là, actant les efforts déjà entrepris par l’Europe, elle affirme vouloir « maintenir le cap sur notre ambition climatique ». Une façon de se positionner entre les défenseurs du climat – inquiets du mouvement de « simplification » normative – et les tenants de la relance économique, qui voient en les mesures adoptées lors de la précédente mandature un frein à l’activité économique et à l’innovation. Pour autant, peu d’annonces concrètes, si ce n’est l’engagement réitéré à mieux protéger les territoires vulnérables, mieux couvrir les pertes liées au non-remboursement des catastrophes par les assureurs ou encore une meilleure préparation face à la recrudescence de vagues de chaleur à l’avenir. Certaines critiques n’ont pas manqué de survenir quant à l’absence de mesures plus ambitieuses, notamment dans le contexte énergétique actuel. Sur ce plan, la Présidente s’est contentée de rappeler les objectifs et initiatives déjà connues (voir, d’ailleurs, la note du CRSI à ce sujet). Concernant les feux de forêt, si l’UE a effectivement de quoi être satisfaite des capacités de réaction et de mobilisation des réserves, l’ampleur des sinistres montre qu’il faut aller plus loin. D’où l’annonce d’un examen complet du dispositif actuel dans le but de corriger les ambitions à la hausse. A noter enfin l’annonce d’une initiative sur l’eau, dont on ne sait encore rien mais qui est motivée par des considérants agricoles, industriels et de lutte contre les déperditions.

Autre sujet très-sensible : la migration, et notamment les conséquences à tirer de la crise survenue à Ceuta en août 2026. Face à un sujet sur lequel il est désormais impossible politiquement de ne pas réagir (et qui fracture littéralement les différentes fractions au PE), Mme Von der Leyen a annoncé la présentation prochaine d’un nouveau cadre de réaction d’urgence afin de permettre aux EM de répondre plus rapidement at avec davantage d’agilité aux situations exceptionnelles qu’ils peuvent rencontrer aux frontières extérieures de l’Union. Bien qu’immédiatement modéré par la promesse de critères d’encadrements « stricts » et une réaffirmation des valeurs, il s’agirait ni plus ni moins que de contrer une approche de la migration de plus en plus régulièrement utilisée « comme une arme ». Elle a également réaffirmé le Pacte sur l’asile et la migration comme la seule voie possible, jugeant positifs les fortes baisses enregistrées dans les arrivées irrégulières (-55% en deux ans). En outre, ont été évoqués la révision du mandat de Frontex ou encore une initiative visant à stimuler les investissements dans les pays méditerranéens de l’UE – une façon de dissuader les départs de jeunes sans perspectives d’emploi chez eux.

Enfin, au chapitre international, et contrairement à de précédentes éditions, l’Asie n’a pas été au cœur des considérations. Actant le déséquilibre fragrant dans les échanges UE-Chine – déjà conscientisés depuis de nombreuses années et atteignant un milliard d’euros par jour – la Commissaire en chef ne s’est pas aventurée beaucoup plus loin, soulignant que des discussions sont encore en cours et ne détaillant pas les pistes d’action possibles qui pourraient être suivies. Tout juste a-t-il été mentionné la création d’un nouveau corridor commercial entre l’Europe et l’Asie, dans la poursuite de la stratégie Global Gateway de diversification des échanges et alors que la situation au Moyen-Orient ne va pas en s’arrangeant. En revanche, corollaire de l’irritabilité et de l’inconstance de Washington, le sujet de la coopération avec les plus proches alliés de l’UE était omniprésent dans toutes les têtes. Ainsi, Ursula Von der Leyen a elle pris tout le monde par surprise en annonçant vouloir que le Canada devienne le « premier membre associé » à l’Union… un statut qui n’existe nulle part dans les traités et qui serait donc une création juridique nouvelle (nécessitant… de revoir les traités). C’est une réponse directe aux incessantes menaces du locataire de la Maison Blanche qui a fait du Canada et de l’Europe deux de ses cibles de choix, notamment alors qu’Ottawa a choisi la voix du bras de fer commercial. Proposition qui n’a d’ailleurs pas manqué de susciter l’ire du président américain et provoqué une pavlovienne réaction, à base de « tariffs » et de sanctions.

Ce choix, pour surprenant et doté d’une force de communication certaine qu’il soit pose en réalité de nombreuses questions, au-delà du seul aspect juridique. D’abord, il reste encore dix EM, dont la France et la Pologne, qui n’ont pas formellement ratifié le CETA (adopté « provisoirement » dans la douleur en 2016), ce qui peut représenter un obstacle pour une commission qui ne cache pas sa volonté d’aller beaucoup plus loin en travaillant sur de nombreux domaines : technologies, industries de défense, Arctique, minéraux critiques, batteries, cybersécurité, etc. Invité d’honneur du SOTEU, le Premier ministre canadien, le libéral Mark Carney, s’est d’ailleurs exprimé le lendemain, toujours à Strasbourg devant les eurodéputés, en validant dans les grandes lignes les constats brossés la veille et plaidant pour un renforcement des liens économiques et sociaux (minéraux critiques, échanges étudiants, etc.) entre les deux côtés de l’Atlantique – écho à son appel au rassemblement des puissances moyennes proposé au forum économique de Davos en janvier 2026. Précisons que la proposition de la Présidente de la Commission n’a pas, à l’inverse et pour ainsi dire, crée un enthousiasme général au sein de l’écosystème européen, suscitant avant tout un scepticisme poli et posant davantage de questions que n’en répondant.

Feux de forêt et sécheresse : l’été 2026 contraint les européens à s’adapter

Avec plus de 600 000 hectares brûlés en 2026, l’Europe a connu une saison tristement record en matière de feux de forêts. Les incendies se sont en effet multipliés dans de nombreux EM : Espagne, Grèce (y compris avec une collision entre deux hélicoptères bombardiers d’eau – HBE), Belgique, Allemagne et bien sûr France. Les incendies dévastateurs en Gironde, dans les Landes ou dans le Var remettent à ce titre sur le haut de la table la question du nombre et de l’efficacité des moyens alloués aux sapeurs-pompiers et aux équipes de la sécurité civile – notamment mais non exclusivement dans des pays comme la France, où le renouvellement et la modernisation des moyens ont pu, par le passé, être les parents pauvres des choix budgétaires. Exemple parmi tant d’autres, le nombre d’avions bombardiers d’eau, avec une commande européenne effectivement passée auprès du constructeur canadien Canadair, mais des tergiversations nationales ayant entraîné un report de la date théorique de livraison des appareils français. Ceci, en dépit de l’urgence matérielle et des promesses présidentielles de 2022, déjà après des feux d’une ampleur record en Gironde. Surtout, les quatre appareils destinés à la sécurité civile s’intégreront dans une flotte vieillissante et nécessitant davantage de maintenance, et donc d’indisponibilité potentielle.

Autre constat inquiétant, le réchauffement climatique s’accélère au-delà des modèles scientifiques initialement dévoilés ces dernières années ; avec des épisodes de canicules intervenant en 2026 là où lesdits modèles les prévoyaient plutôt dans 10 ou 15 ans. Symbole parmi tant d’autres : le feu dans la forêt de Fontainebleau, qui risque de devenir un emblème des nouveaux défis qui vont se poser aux autorités et aux pompiers dans la gestion de ce type de sinistres naturels. Il sera ainsi, hélas, de plus en plus fréquent de voir des Canadair écoper dans la Seine, et donc ne plus se cantonner aux latitudes les plus méridionales du pays. Autre illustration similaire, plus au Nord, en Belgique où la moitié de la plus grande réserve naturelle du pays a brûlé (plus de 3 600 hectares, dans les Hautes-Fagnes) – le plus grand feu dans l’histoire du pays. Ayant activé le Mécanisme de protection civile (MPC) de l’UE, Bruxelles a pu compter sur le renforts de pompiers, luxembourgeois, allemands – ces derniers aussi mobilisés non loin, dans la région naturelle de l’Eifel – et néerlandais. L’armée batave a, à ce titre, envoyé des hélicoptères de transport lourd Chinook, dotés de bambi bucket d’une capacité unitaire de 7 000 litres. Une source d’inspiration pour la France ; où l’opportunité d’en acheter une poignée d’exemplaires pour les armées avait fait long feu il y a de cela quelques temps ?

Cette crise confirme donc un allongement de la saison des feux de forêt, qui est appelée à débuter dès le mois d’avril pour se prolonger jusqu’en octobre, voire au début du mois de novembre selon les cas. Face à cela, et en complément des politiques nationales, l’UE a lancé son propre programme de réaction face aux crises, dans la lignée des autres initiatives qui existent déjà à son échelle (voir la note du CRSI). À l’heure actuelle, la réserve européenne peut s’appuyer sur une « flotte de transition » équipée de 22 avions et 5 HBE loués ou cofinancés auprès des EM. Seul écueil, ces moyens sont loués sur une base saisonnière, et manquent ainsi de pérennité tout en imposant une reconduction annuelle. Pour cette raison, la Commission a elle-même décidé de commander une flotte communautaire permanente de 12 Canadair et 5 HBE – dont la livraison s’échelonnerait entre 2027 et 2030 (et destinés à la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Croatie et la Grèce à raison de deux chacun). Dans sa proposition pour le prochain cadre financier pluriannuel (CFP 2028-2034), Bruxelles prévoit ainsi d’allouer 35% du budget européen à la résilience climatique et à la prévention face aux événements météorologiques extrêmes. Un montant qui n’est pas exagéré au regard des risques accrus conscientisés par l’été 2026, quand bien même cette proposition est loin de l’enveloppe finale, qui pourrait subir les assauts des pays moins dépensiers du bloc – les fameux « frugaux » nordiques.

Du reste, l’ampleur dramatique des incendies de forêts ne doit pas occulter une autre tendance lourde causée par le réchauffement climatique : la sécheresse persistante et de plus en plus intense qui frappe des régions entières du continent. Ainsi, certaines des centrales nucléaires les plus importantes d’Europe – en termes de capacité brute et/ou de poids dans la production énergétique de l’EM en question – ont eu du mal à tourner comme à l’accoutumée, voire ont dû suspendre leur production. En Hongrie et en Roumanie, les pouvoirs publics sont allés jusqu’à dynamiter des rocher ou couler des barges dans le lit du Danube afin de maintenir le plus d’eau possible à même de refroidir les réacteurs (voir aussi les brèves estivales du CRSI). En corollaire, c’est l’économie qui a souffert (et souffre encore) des conséquences du manque généralisé de pluies, et tout particulièrement le secteur de la navigation fluviale. Le faible niveau du Rhin a conduit à stopper une partie des échanges par bateau ou à fortement limiter la capacité de transport effective et à mettre en place un divertissement logistique imparfait par la route ou le rail (capacités plus faibles voire plus polluantes ajouté aux coûts de réorganisation).

La Commission rend un avis sur les contrôles aux frontières pratiqués par plusieurs pays européens, dont la France

La Commission européenne a publié, le 2 juin 2026, un avis sur la prolongation par neuf pays européens, dont la France, des contrôles à ses frontières intérieures dans le cadre du code frontières Schengen. Cet avis, prévu par les règles européennes lorsque ces contrôles sont maintenus pendant plus de douze mois pour un même motif, ne remet pas en cause le droit d’un État membre d’y recourir en cas de menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure. Il rappelle toutefois que cette faculté demeure exceptionnelle et ne peut être utilisée qu’en dernier recours afin de préserver le principe fondamental de libre circulation au sein de l’espace Schengen.

Depuis l’entrée en vigueur, en juillet 2024, de la réforme du code frontières Schengen, la France a successivement notifié une première réintroduction des contrôles, puis trois prolongations de six mois, conduisant à leur maintien jusqu’au 31 octobre 2026. La Commission relève quelques insuffisances procédurales, notamment des notifications transmises tardivement et des évaluations des risques jugées perfectibles. Elle prend néanmoins acte du fait que certaines informations ont été volontairement omises pour des raisons de sécurité nationale et que les autorités françaises ont participé au dialogue structuré prévu par le règlement.

Pour justifier ces contrôles, la France invoque principalement la persistance d’une menace terroriste élevée, alimentée par la dégradation du contexte sécuritaire international, les activités de réseaux criminels transnationaux et le maintien du niveau maximal du plan Vigipirate. Les autorités mettent également en avant la situation migratoire dans le nord du pays, où les traversées irrégulières de la Manche vers le Royaume-Uni alimentent les activités des réseaux de passeurs. Elles soulignent enfin les résultats obtenus grâce aux contrôles, avec plus de 36 000 migrants en situation irrégulière interceptés aux frontières intérieures, plus de 20 000 réadmissions et plus de 600 passeurs arrêtés au premier semestre 2025.

Bruxelles admet que ces préoccupations sont légitimes et que les contrôles peuvent contribuer à lutter contre le terrorisme et les réseaux de passeurs. Elle rappelle d’ailleurs que le Conseil d’État français a jugé, en mars 2025, que la première réintroduction des contrôles répondait aux exigences de nécessité et de proportionnalité. Toutefois, selon son appréciation, les autorités françaises ne démontrent pas suffisamment pourquoi ces contrôles doivent être systématiquement prolongés pour six mois ni pourquoi ils concernent l’ensemble des frontières intérieures. Elle considère également que les notifications expliquent insuffisamment en quoi les contrôles constituent un outil plus adapté que d’autres instruments de coopération policière ou de sécurité intérieure.

Une large partie de l’avis est consacrée aux mesures alternatives aux contrôles aux frontières. La Commission salue les efforts engagés par la France, qu’il s’agisse de la création de la « Force frontières », du renforcement de la coopération policière avec les États voisins, de l’utilisation de nouvelles technologies, des accords de réadmission ou encore de la coopération renforcée avec le Royaume-Uni pour lutter contre les traversées de la Manche. Elle souligne toutefois que les autorités disposent déjà, même sans contrôles aux frontières, de nombreux moyens pour lutter contre l’immigration irrégulière et la criminalité dans les zones frontalières.

En conclusion, la Commission invite la France à préparer une levée progressive des contrôles aux frontières intérieures. Elle estime que la mise en œuvre du Pacte sur la migration et l’asile, le déploiement de nouveaux outils européens – tels que l’EES, l’ETIAS ou le règlement Prüm II – ainsi que le recours accru aux mesures de substitution devraient permettre de répondre aux préoccupations sécuritaires sans maintenir durablement des contrôles aux frontières intérieures. Elle recommande ainsi aux autorités françaises de renforcer encore leur coopération avec les États voisins, de développer les solutions technologiques et d’établir un calendrier de suppression progressive des contrôles, dans le respect du fonctionnement de l’espace Schengen. D’autres pays européens ont eu des recommandations similaires, à l’image de l’Autriche.

Au chapitre migration…

Après l’épisode de Ceuta, l’Espagne et l’Europe cherchent comment durcir le ton

L’arrivée massive de près de 80 000 marocains dans l’exclave espagnole en Afrique du Nord a engendré l’une des crises migratoires les plus graves de ces dernières années en Europe – même si l’immense majorité des migrants sont rentrés au Maroc dans la foulée. En tout état de cause, elle a révélé les profonds antagonismes qui agitent les européens dans la façon de concevoir le fait migratoire, et les réponses à lui apporter (voir les brèves du CRSI). Ainsi en a-t-il été du rétablissement de contrôles pour les voyageurs en provenance d’Espagne, par l’Italie notamment. Ces antagonismes se sont retrouvés dans les nombreuses motions soumises au Parlement durant la session de septembre, dont celle du PPE (centre-droit à droite) qui a été approuvée le 17 septembre 2026. Voté grâce au soutien des partis plus à droite – et donc rejeté par la gauche – le texte dénonce « l’invasion » que constitue l’épisode de Ceuta et appelle à lutter contre « l’instrumentalisation de la migration irrégulière comme outil de guerre hybride ». Les partis de droite dénoncent aussi la politique de régularisation entamée par l’exécutif espagnol comme un « facteur d’attraction ».

Du reste, le débat est également vif au sein même de la société espagnole, particulièrement à l’approche des élections de l’an prochain et alors que le PSOE (socialistes) de Pedro Sanchez, au pouvoir, rencontre des difficultés. Dans ce contexte, le gouvernement a présenté des réformes visant à durcir le ton en matière migratoire, tout en respectant les droits humains. En réalité, il s’agit surtout de mettre en conformité le système judiciaire avec les règles du Pacte sur l’asile et la migration, entré en vigueur en juin 2026.

Dans le détail, les mesures prévoient notamment de réformer les procédures administratives et d’instaurer un « screening » initial de tous les migrants clandestins, dans un délai de 72 heures après leur arrivée et avant le début des procédures d’asile proprement dites. Un autre enjeu est d’accélérer les temps de traitement des demandes d’asile, afin de passer à douze semaines – contre deux à trois ans auparavant. Un gain de temps appréciable alors que tout renvoi vers le pays d’origine est interdit durant cette période. En cas de rejet de la demande, le processus de renvoi pourra débuter immédiatement, sauf en cas de recours. Dans le cas des exclaves particulièrement exposées de Ceuta et Melilla, les demandeurs devront rester dans des lieux désignés par les autorités sur ces territoires, une manière d’éviter qu’ils ne rejoignent l’Espagne continentale pendant la durée d’examen de leur demande. Le tout, accompagné d’une enveloppe de 180 millions d’euros, destinée à renforcer la sécurité de la frontière à Ceuta et améliorer la qualité du renseignement recueilli.
Ceci intervient alors que 7 septembre 2026, l’agence Frontex a publié des données révélant qu’elle a aidé les EM à renvoyer environ 33 000 personnes vers des pays tiers rien qu’au premier semestre 2026. Si l’épisode de Ceuta n’est évidemment pas pris en compte dans ces statistiques, l’agence déploie des personnels dans pas moins de 15 EM pour des tâches d’appui et de facilitation d’obtention des documents nécessaires. Il est à noter que les deux tiers desdits retours se sont faits de manière volontaire (21 000, contre 2 000 de moins l’an passé) – pour un total de 215 000 contributions au retour depuis 2022. Le chiffre élevé de retours volontaires se traduit aussi dans le nombre de bénéficiaires du Programme européen de réintégration (EURP), qui culmine à 14 000 individus. Le chiffre de 63 000 retours de 2025 pourrait donc se voir égalé voire dépassé en 2026.

A noter enfin que la Commission a débloqué près de 115 millions d’euros en aides d’urgence pour aider Madrid à renforcer la surveillance et la protection des frontières extérieures de l’Union. Une aide qui devrait notamment couvrir de quoi acquérir des caméras thermiques, des systèmes d’observation, des bouées flottantes et des drones sous-marins ; ainsi que permettre le déploiement de personnels supplémentaires aptes à armer des structures de filtrage et d’organisation des procédures de retour.

Entrée en vigueur du règlement instituant un « réservoir de talents »

Le règlement (UE) 2026/1047 du 29 avril 2026 institue un « réservoir européen de talents » (EU Talent Pool) destiné à faciliter le recrutement, par les États membres participants, de travailleurs qualifiés originaires de pays tiers résidant hors de l’Union. Cette initiative s’inscrit dans un contexte de pénuries persistantes de main-d’œuvre et de compétences, aggravées par le vieillissement démographique, les transitions écologique et numérique ainsi que les besoins croissants de secteurs tels que la santé, le bâtiment, les transports, l’hôtellerie-restauration ou les technologies de l’information. Le législateur souligne toutefois que ce nouvel outil ne saurait se substituer aux politiques visant à mobiliser la main-d’œuvre déjà présente en Europe, à améliorer les conditions de travail ou à favoriser la mobilité intra-européenne, mais vient les compléter.

D’abord, le règlement crée une plateforme informatique européenne sur laquelle pourront être publiées des offres d’emploi émanant d’employeurs ou d’intermédiaires légalement établis dans les États membres participants. Les ressortissants de pays tiers pourront y créer un profil détaillant leurs compétences, qualifications et expériences afin d’être mis en relation avec les employeurs grâce à un système automatisé de correspondance fondé sur la classification européenne ESCO. La plateforme doit également fournir des informations sur les procédures d’immigration, les conditions de travail et de séjour, tout en garantissant son accessibilité, notamment aux personnes handicapées.

La participation des États membres demeure entièrement volontaire. Chaque État peut rejoindre ou quitter le dispositif, tout en désignant un point de contact national chargé de son fonctionnement. Les employeurs devront respecter des exigences strictes en matière de recrutement équitable : les offres devront correspondre aux conditions de travail nationales, aucun frais de recrutement ne pourra être facturé aux candidats et les employeurs ne respectant pas ces obligations pourront être suspendus ou exclus de la plateforme. Les États membres conservent par ailleurs la maîtrise de leur politique migratoire, le réservoir européen de talents ne créant aucun droit automatique à l’entrée ou au séjour sur le territoire de l’Union. Les procédures d’octroi des visas ou des titres de séjour continuent de relever du droit national et du droit de l’Union existant. 

Le texte accorde en outre une attention particulière à la protection des données personnelles. Seules les informations strictement nécessaires au fonctionnement de la plateforme pourront être traitées. Les demandeurs d’emploi disposeront à tout moment d’un droit de modification, de suppression ou de limitation de l’accès à leurs données, tandis que les profils inactifs pendant un an seront supprimés, à l’exception de certaines données anonymisées conservées à des fins statistiques. Les personnes faisant déjà l’objet d’une décision de refus d’entrée ou d’une interdiction de séjour dans un État membre ne pourront pas s’inscrire sur la plateforme.

Ensuite, l’une des principales nouveautés réside dans l’établissement d’une « liste européenne des professions en pénurie », figurant en annexe du règlement. Celle-ci couvre notamment les ingénieurs (génie civil, mécanique, électrique, chimique ou environnemental), les médecins généralistes et spécialistes, les infirmiers, les comptables, les spécialistes de l’informatique et du développement logiciel, les techniciens, mais également de nombreux métiers du bâtiment (maçons, couvreurs, plombiers, charpentiers, électriciens), de l’industrie (soudeurs, chaudronniers, mécaniciens), des transports (conducteurs d’autobus et de poids lourds), de l’hôtellerie-restauration (cuisiniers, serveurs) ou encore des services à la personne, comme les aides-soignants et les agents d’entretien. Cette liste pourra être modifiée par la Commission afin de tenir compte de l’évolution des besoins du marché du travail européen, tandis que chaque État participant conservera la possibilité d’y ajouter ou d’en retirer certaines professions pour répondre à sa propre situation nationale ou régionale.

Enfin, le règlement prévoit un suivi régulier du fonctionnement du dispositif. Des données seront collectées sur le nombre de candidats inscrits, les offres publiées, les recrutements effectivement réalisés ou encore les partenariats avec des pays tiers. La Commission présentera un premier rapport d’évaluation au plus tard fin 2031 afin d’apprécier l’efficacité du réservoir européen de talents pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre tout en garantissant des pratiques de recrutement équitables et des conditions de travail conformes aux exigences du droit de l’Union.

Europol : Culture et terrorisme, deux rapports aux constats globalement inquiétants

La menace terroriste se reconfigure, avec des individus de plus en plus jeunes

Dans son rapport annuel TE-SAT publié le 13 juillet, Europol documente une menace terroriste en pleine métamorphose — non plus seulement dans ses formes, mais dans sa nature même. Les chiffres de 2025 – 45 attaques, 486 arrestations – reflètent la prépondérance de la menace djihadiste mais aussi les évolutions du contexte global. Le profil type de l’auteur est en effet en mutation : il est souvent mineur – le plus jeune profil interpellé avait 12 ans – et radicalisé non dans un lieu physique, mais sur des plateformes et/ou sous-cultures numériques (Discord, Telegram, jeux en ligne…).

Europol relève que dans cette population, la violence n’est plus le vecteur d’un projet politique ou religieux cohérent mais davantage un « moyen d’acquérir un statut et une reconnaissance » sociale. Ce glissement idéologique induit un questionnement sur les critères de détection et le maintien de leur pertinence face à des individus n’adhérant à aucune doctrine structurée et ne suivant aucune trajectoire identifiable ou prévisible.

Face à cette menace diffuse, Europol mise sur deux leviers. Le premier est la modération numérique : en 2025, 61 412 signalements ont été transmis à 99 hébergeurs pour suppression de contenus. Le second est technologique, via le Projet Compass, ciblant les réseaux numériques, et le renforcement des capacités face à un détournement croissant de l’intelligence artificielle — désormais mobilisée pour générer de la propagande ou conduire des recherches préliminaires à des attaques.

Culture : les cambrioleurs de musées usent de tactiques de plus en plus dures

Dans une publication du 24 août 2026, Europol estime que les méthodes de cambriolages des lieux de culture tendent vers des modes d’action délaissant la discrétion pour un emploi de plus en plus assumé de la violence et de la force brute. Sont ainsi employés des masses, haches ou explosifs pour s’attaquer aux objets de valeur.

Second enseignement majeur, et à l’instar du vol survenu au musée du Louvre en octobre 2025 ou de celui du musée de Villena, en Espagne, le 27 août 2026, les voleurs ciblent des objets de très grande valeur – en tout cas de plus grande valeur que dans les précédents faits recensés. Ceci s’explique principalement par la forte demande sur le marché parallèle et la relative facilité de revente de pierres et métaux précieux.

En somme, les deux enseignements sont liés : parce que les objets sont d’une plus grande valeur et sont (en théorie) mieux protégés, les moyens utilisés pour le vol évoluent. Cela est d’autant plus confirmé au regard des profils impliqués dans ces actions. Le grand banditisme s’est désormais fait une place de choix, avec des exécutants non-liés au trafic d’art « classique », recrutés de manière décentralisée voire même sur les réseaux sociaux.

Énergie, trafic de tabac et défense : La Cour des comptes européenne publie plusieurs rapports critiques

Institution basée à Luxembourg depuis sa création en 1975, la Cour des comptes européenne (ECA) est, entre autres choses (procédure de décharge annuelle notamment), douée d’une mission d’audit des politiques de l’Union afin de s’assurer de leur mise en œuvre pertinente et du bon usage des fonds. A ce titre, dans trois rapports publiés début septembre 2026, elle critique la direction prise par l’UE dans plusieurs segments sectoriels.

Dans un rapport du 03 septembre 2026, l’institution estime que la préparation des 27 en matière de défense et d’autonomie stratégique est pour le moins perfectible, et que des progrès significatifs d’ici 2030 ne sont pas garantis. En effet, l’autre Cour de Luxembourg relève que, malgré un changement de discours évident et une attention politique et budgétaire indéniable, des lacunes demeurent. Ainsi, les incitations d’approvisionnement en matériel européen sont un moyen de réduction des vulnérabilités, mais devraient mieux être conciliées avec les priorités opérationnelles immédiates. De même, la fragmentation et/ou le doublonnage des programmes, des constructeurs et des canaux de financements (nationaux et européens) est souligné – un constat qui n’a rien de nouveau en soi et qui illustre la prévalence de l’EM sur un domaine hautement stratégique et régalien.

D’un point de vue budgétaire, deux risques sont pointés : d’une part, le fait que les carences de coordination aboutissent à des investissements mal utilisés ne permettant pas ou imparfaitement de couvrir les besoins de défense du continent ; d’autre part que la soutenabilité budgétaire des dépenses de défense puisse être questionnée à l’avenir, notamment au vu des difficultés croissantes de certains EM.  Pour approfondir le sujet de l’Europe de la défense et ses enjeux politiques et industriels, se référer à la note du CRSI.

Dans un autre rapport daté du 9 septembre 2026, les auditeurs estiment que le plan REPowerEU, mis en place dans le contexte de la crise énergétique et inflationniste ayant suivi l’invasion de l’Ukraine n’a pas, pour le moment, atteint ses objectifs – la faute à une insuffisance de moyens, de mise en œuvre et de résultats tangibles. L’ECA note le manque d’entrain de la part des EM qui n’ont, collectivement, même pas utilisé le cinquième des 300 milliards d’euros d’investissements nécessaires d’ici 2030 pour maintenir et rendre plus opérationnels encore les réseaux. Aussi, la baisse des importations de gaz et de pétrole serait moins due aux effets du plan qu’à une conjoncture climatique faisant advenir des hivers plus doux.

De plus, les plans nationaux en matière d’énergie et de climat ne font que peu référence à REPowerEU et les rapports de suivi, transmis à la Commission, ne peuvent pas permettre de jauger des progrès accomplis. Conséquence logique : les objectifs ne peuvent pas, en l’état, être atteints – et ce, alors que le contexte géopolitique plaide pour une diversification urgente des approvisionnements et le renforcement de l’autonomie énergétique. Pour un panorama plus complet des politiques énergétiques européennes, se référer à la note du CRSI.

Enfin, dans un dernier rapport du 8 septembre 2026, les auditeurs se sont penchés sur les moyens mis en œuvre pour lutter contre le commerce illicite de tabac. En plus de nuire gravement à la santé de dizaines de milliers d’européens chaque année, de diminuer l’effet des politiques anti-tabac (notamment à destination des jeunes) et de nourrir la pieuvre de la criminalité organisée, il représente un manque à gagner annuel estimé à 13 milliards d’euros de TVA et de taxes diverses pour l’UE et les EM. De plus, ce type de trafic est en expansion croissante, bien qu’aucune estimation solide ne puisse être donnée sur la taille et l’impact économique de ce marché souterrain, les données extrapolées des saisies ne représentant qu’un panorama incomplet. En effet, le trafic de tabac est attractif pour des groupes criminels disposant d’un tant soit peu de logistique, en raison de la forte rentabilité qu’il génère et des sanctions assez peu dissuasives qui y sont associées.

L’ECA relève que l’Union et les Etats ont pourtant agi en prenant des mesures visant à endiguer le commerce illicite, mais sans réussir à harmonier la législation européenne – entre autres sur le tabac brut, les machines ou le tabac chauffé. De plus « le fait que le cadre réglementaire européen laisse chaque État membre décider de ses propres contre-mesures entraîne des failles dans la répression des infractions » liées notamment aux divergences entre approches répressives. Enfin, l’échange d’informations n’est pas encore optimal ni homogène.

Dans le reste de l’actualité européenne :

BELGIQUE : A la fin du mois d’août 2026, la région de Bruxelles-Capitale a connu une nouvelle vague de fusillades, avec cinq actes en quatre jours, dont un dirigé contre un commissariat de police non loin de la gare du Midi. Ceci intervient sur fond de rivalités liés au trafic de stupéfiants et alors que les réseaux gagent tendanciellement en puissance et disposent d’armes de plus en plus lourdes. Face à cela, les autorités locales et fédérales ont réagi avec l’annonce de plusieurs mesures, comme la mise en place d’un commandement unique aux six zones de police de la région – dont la fusion effective est par ailleurs en cours – l’envoi de renfort fédéraux sur le terrain et pour la police judiciaire, de nouvelles caméras de surveillance ou encore une amélioration de la coordination entre les différents échelons.

Pour en savoir plus sur les défis et les transformations de la police en région bruxelloise, se reporter à la note-dossier du CRSI.

ISLANDE : Le 29 août 2026, le pays a rejeté un référendum visant à rouvrir les discussion en vue de parvenir à une éventuelle adhésion de l’île à l’Union européenne. Par 52,8 % contre 47,2 %, le « non » l’a emporté à l’issue d’une campagne dominée par l’enjeu de la souveraineté du pays sur les ressources halieutiques – véritable point de contention, de nombreux électeurs s’opposant à la politique européenne de gestion des pêches (40% des exportations et 7% du PIB islandais). Le vote avait été convoqué alors que la pression américaine sur le Groenland était (est ?) à son maximum et que le contexte international dégradé favorisait un rapprochement avec le bloc européen. Les pro-européens espéraient aussi pouvoir parvenir, à terme, à l’adoption de l’euro, dans un pays où le coût de la vie est élevé et où la monnaie nationale est limitée en force au niveau mondial en raison de la faible population (environ 400 000 personnes).

Reykjavik reste néanmoins membre de l’Espace économique européen (EEE) et, à ce titre, applique déjà une large partie des réglementations européennes. L’Islande est, en outre, membre de l’espace Schengen.

CJUE : Dans ses conclusions du 03 septembre 2026 relatives à l’affaire C-320/25, l’avocate générale Capeta estime qu’une politique de recrutement, effectuée par des forces de police, imposant simultanément une interdiction des tatouages visibles sur le corps des agents et une tenue de cérémonie différenciée entre hommes et femmes et discriminante vis-à-vis de ces dernières. En l’espèce, la présence d’un tatouage avait conduit à éliminer une candidate lors du concours d’entrée. Or, les femmes devant porter la jupe lors des cérémonies, la présence de tatouages est visible sur des parties corporelles plus larges par rapport aux hommes – l’AG estimant que cette discrimination ne saurait être compensée par l’aspect « traditionnel » de la tenue portée lors des cérémonies ; ces dernières ne représentant qu’une faible part du temps de service. Elle souligne enfin que des dispositifs adaptatifs existent pour concilier maintien des traditions et non-discrimination fondée sur le sexe.

Dans une autre affaire, (C-449/25) l’AG Medina a rendu ses conclusions le 17 septembre 2026 en estimant que le refus d’un EM d’accorder un droit de séjour dérivé ne relève pas du droit de l’Union sur la citoyenneté, dès lors que le citoyen de l’Union n’a jamais séjourné dans l’EM où l’union civile a été conclue et qu’il n’existe aucun lien de dépendance entre le citoyen de l’Union et le partenaire ressortissant d’un pays tiers. Ce cas est né d’une citoyenne roumaine, mariée à une britannique, le tout en Italie, et pour laquelle les autorités roumaines ont refusé le regroupement familial de sa partenaire. En somme, dans le cas d’espèce, le refus de la Roumanie d’accéder à la demande au motif qu’il s’agit d’une union entre deux personnes de même sexe n’est pas contraire au droit européen.

Rappelons que l’opinion d’un AG ne sert qu’à éclairer la formation de jugement sur une solution possible au litige et n’est en rien contraignante.

UE / SUISSE : Lors de sa session plénière, le Parlement européen a approuvé, le 16 septembre 2026, l’accord entre l’UE et la Confédération helvétique relatif au transfert des données des dossiers passagers (ou Passenger Name Record – PNR). Signé en mars 2026, cet accord vise à encadrer le partage des informations de réservation des voyageurs effectuant des vols entre la Suisse et les EM afin d’améliorer la lutte contre la criminalité organisée. Il complète le cadre d’échange de données déjà existant entre les deux signataires, permettent notamment à Berne de recevoir des informations de la part des EM (l’inverse est déjà en place).

Toujours en Suisse, les citoyens ont du se prononcer le 27 septembre 2026 sur une votation relative à la neutralité du pays. L’initiative visait à inscrire dans la Constitution une neutralité entendue comme nettement plus rigide, ce qui aurait empêché à l’avenir tout alignement, par exemple, sur le régime des sanctions pratiqué par l’UE à l’égard de la Russie. Cette voie, portée par le parti d’extrême-droite UDC, a été balayée par plus de 70% de votes « contre », actant le satisfecit vis-à-vis du statu quo. Une autre initiative, liée à la souveraineté alimentaire a elle aussi été rejetée. A noter un dernier référendum local à Genève, qui a vu le « oui » à la contraception gratuite l’emporter.

FINLANDE : Alors que le pays borde sur 1340 kilomètres l’un des voisins les plus dangereux de l’Europe (comprendre : la Russie), Helsinki a inauguré, le 7 septembre 2026, une clôture de 200 kilomètres le long de sa frontière. Cette infrastructure, érigée par tronçons, est censée dissuader l’instrumentalisation des migrants par Moscou – une stratégie consistant à envoyer des migrants irréguliers sur le territoire de l’Union afin de créer de la division sociale et de la défiance envers les autorités. Rappelons que la Finlande a fermé en décembre 2023 sa frontière avec la Russie, à l’époque déjà en raison de l’arrivée de centaines de migrants sans visa.

COMMISSION/EUROJUST : Le 4 septembre 2026, la Commission a proposé d’entamer des négociations afin de faciliter la coopération judiciaire avec huit pays tiers (Bolivie, Canada, Chili, Costa Rica, Équateur, Panama, Pérou et Émirats Arabes Unis). L’intérêt serait notamment de lutter contre la criminalité organisée transnationale, particulièrement les trafics de drogues, la cybercriminalité et le blanchiment d’argent. La conclusion de tels accords permettrait d’intensifier et de fluidifier les échanges d’informations et de soutenir des enquêtes communes. Ceci vient en complément de plusieurs autres accords déjà négociés et d’autres pour lesquels le mandat a été obtenu du Conseil (citons pêle-mêle l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Turquie ou le Brésil).

Rappelons enfin que cette proposition intervient quelques semaines à peine après la proposition de révision du mandat d’Eurojust, visant à conférer davantage de moyens à l’agence de La Haye (voir, en ce sens, les brèves du CRSI de l’été 2026).

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

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Les autres acteurs de la décision européenne : consultation, comitologie et processus d’influence

By Institutions

« Nous savons tous ce qu’il faut faire, mais nous ne savons pas comment nous faire réélire après l’avoir fait »

Par Aurélien Jean, Jeunes CRSI

Cette phrase de l’ancien premier ministre luxembourgeois et ancien Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, mi-ironique mi-désabusée, résume à elle seule le dilemme du politique, entre investissement au service du bien commun et considérations plus personnelles. Le paradoxe d’un décideur peut, parfois, être de ne pas aimer décider – surtout sur des sujets complexes, sans vision programmatique claire et avec des conséquences difficilement calculables. En somme, ce qui n’apporte pas de lauriers électoraux tout en étant chronophage a tout intérêt à être délayé, reporté ou dilué en responsabilité entre divers acteurs.

A voir le fonctionnement de l’Union européenne, on pourrait être tenté de tomber facilement dans un tel jugement. Ce serait oublier les 27 nationalités, les 24 langues, les multiples cultures et spectres politiques. La décision communautaire est un processus qui résiste à la simplification, quoi qu’en disent les éditorialistes de comptoir et les eurodéputés en quête d’une pâle lumière dans l’une ou l’autre matinale. Aucun acteur n’y arrive seul, tout est affaire de compromis – entre nationalités, entre groupes politiques, entre tempéraments et entre agendas. Les grands traits du parcours d’un acte législatif semblent à première vue, il est vrai, encore relativement intelligibles : la Commission propose, le Conseil et le Parlement européen s’accordent pour décider — ou n’y parviennent pas.

Cela prend le temps qu’il faut, il y a des navettes, des trilogues qui s’éternisent jusqu’aux petites heures du matin et, au bout du compte, tout le monde finit par globalement accepter un draft initial multi-révisé qui ne satisfait pleinement personne. C’est à peu de choses près le résumé honnête de la procédure législative ordinaire.

La réalité, sans contredire ce schéma, le complexifie néanmoins considérablement. Entre la présentation d’une proposition de directive ou de règlement et sa publication au Journal officiel de l’Union européenne, de nombreux mois — souvent des années — peuvent s’écouler. Ce n’est pas que les institutions traînent les pieds plus que de raison ; c’est que des étapes additionnelles s’intercalent dans le calendrier, chacune portant ses propres acteurs, ses propres logiques et ses propres rapports de force. Des instances doivent ainsi être saisies pour avis : le Comité économique et social européen (CESE), le Comité des régions (CoR), voire, dans certains cas, la Banque centrale européenne. Si tous les textes n’exigent pas formellement leur consultation, il est de mauvais genre — politiquement et symboliquement — d’avancer à toute vitesse sans avoir recueilli ce que peuvent en dire les représentants des partenaires sociaux, de la société civile organisée, des communes et des régions. Ce serait négliger des interlocuteurs dont l’expertise territoriale et sectorielle est aussi précieuse que leur légitimité est réelle. Et cela sans même évoquer ce qui se joue après l’adoption des textes : la surveillance continue qu’exercent les États membres sur les actes d’exécution de la Commission, via ce qu’il est convenu d’appeler la comitologie — un mécanisme discret, technique, et politiquement bien plus chargé qu’il n’y paraît.

En parallèle de ce processus institutionnel, le calendrier législatif européen est parfaitement internalisé par des acteurs qui n’ont, eux, aucune case dans l’organigramme officiel — mais qui n’en sont pas moins influents, parfois plus que les instances formelles elles-mêmes. La représentation d’intérêts bruxelloise est diverse en taille, en objet et en méthodes : fédérations sectorielles, grandes entreprises, ONG, cabinets généralistes, coalitions éphémères constituées le temps d’un texte. Tous apportent à l’édifice une contribution que les institutions, avec leurs effectifs limités et leur besoin chronique d’expertise, ne peuvent guère se permettre d’ignorer. Le tout est couvert — inégalement — par un écosystème médiatique vif et pluriel, dont l’audience reste cependant assez confidentielle à l’échelle du continent. Qu’il se passe des choses importantes dans la capitale belge est de notoriété publique ; que peu de citoyens souhaitent en savoir davantage l’est tout autant.

Instances consultatives au pouvoir d’influence réel mais structurellement limité, États membres en surveillance constante du « service après-vente » de la Commission sur les textes techniques, acteurs du lobbying en quête permanente d’une oreille à convaincre — ainsi se croisent, se côtoient et parfois s’affrontent des univers distincts, mais dont chacun occupe une place dans la construction de la décision européenne. À l’ombre des bâtiments de verre et d’acier de la rue de la Loi, dans les recoins de la procédure et les méandres de ce que les textes ont de plus arides, les angles morts de la décision communautaire méritent le détour. C’est l’objet de cette note, qui abordera successivement les instances institutionnalisées dans toute leur variété — CESE, CoR, comitologie — (I), avant d’en examiner le poids réel et les limites (II), puis de s’intéresser aux autres acteurs qui contribuent à façonner cette « bulle » bruxelloise que sont les groupes d’influence et les médias (III).

I – L’institutionnel : de quoi et de qui parle-on ?

A – Le Comité économique et social européen (CESE)

Composition et répartition

Il faut parfois rappeler les évidences : l’Union européenne n’est pas seulement affaire de parlementaires et de commissaires. Depuis les origines du projet communautaire, ses fondateurs ont voulu associer à la fabrique des règles ceux qui les vivent au quotidien. C’est tout le sens du Comité économique et social européen, institué dès 1957 par le Traité de Rome — qui figure actuellement aux articles 300 et suivants du TFUE — avec pour mission expresse d’assister le Parlement, le Conseil et la Commission en exerçant des fonctions consultatives. En clair : une chambre de la société civile organisée, pensée au moment même où l’on dessinait le marché commun, avec l’intuition que la règle de droit ne vaut rien si elle est déconnectée des réalités économiques et sociales.

Le CESE compte 329 membres, nommés par le Conseil de l’UE sur proposition des gouvernements nationaux, pour un mandat de cinq ans renouvelable. Leur répartition entre États reflète grossièrement le poids démographique : l’Allemagne, la France et l’Italie disposent chacune de 24 membres, l’Espagne et la Pologne de 21, la Roumanie de 15, et ainsi de suite jusqu’à Malte qui en compte 5. Ces membres ne sont pas des élus au sens partisan du terme : ils représentent les milieux organisés de la vie économique et sociale.

Ils sont structurés en trois groupes distincts. Le Groupe I rassemble les employeurs — fédérations patronales, chambres de commerce, industries et PME ; le Groupe II les travailleurs — syndicats affiliés à la CES (Confédération européenne des syndicats) ou aux grandes confédérations nationales ; le Groupe III, enfin, regroupe tout ce que l’on désigne sous l’étiquette commode d’« organisations de la société civile » : agriculteurs, consommateurs, professions libérales, représentants de l’économie sociale et solidaire, environnementalistes, organisations de jeunesse, etc. C’est dans ce troisième groupe que la diversité est la plus grande — et parfois la plus inconfortable pour la cohérence des positions collectives.

Le Comité est présidé pour deux ans et demi par un président élu en son sein, issu alternativement des trois groupes, assisté de deux vice-présidents chargés respectivement de la communication et du budget. Une durée de mandat « standard » selon les habitudes à l’Europe, puisqu’elle se cale sur la durée de mandature des présidents du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne. Un Bureau collectif coordonne l’ensemble des travaux.

Organisation et travaux

Le CESE fonctionne principalement à travers six sections spécialisées, qui constituent l’essentiel du travail préparatoire. On y trouve notamment l’ECO (Union économique et monétaire, cohésion), l’INT (marché unique, production et consommation), la TEN (transports, énergie, infrastructures et société de l’information), la SOC (emploi, affaires sociales et citoyenneté), la NAT (agriculture, développement rural et environnement) et la REX (relations extérieures). S’y ajoute la Commission consultative des mutations industrielles (CCMI), héritière du feu Comité consultatif de la CECA, intégrée au CESE lors de l’expiration du traité CECA en 2002. Trois observatoires viennent compléter ce tableau — sur la transition numérique, le développement durable, et le marché du travail — ainsi que plusieurs groupes permanents thématiques.

La production principale du CESE sont les avis. Le Comité en adopte entre 160 et 190 par an, selon les cycles législatifs. Ces avis peuvent être de trois natures : obligatoires lorsque les traités imposent la consultation du CESE (en matière d’emploi, de politique sociale, d’éducation, de formation professionnelle, de santé publique, de marché intérieur, etc.) ; facultatifs, lorsque la Commission, le Conseil ou le Parlement demandent un avis sans y être contraints ; ou de propre initiative, lorsque le CESE se saisit lui-même d’un sujet qu’il juge pertinent. Ces avis sont adoptés en séance plénière — le Comité se réunit neuf fois par an — à la majorité simple. Ils sont ensuite transmis aux institutions et publiés au Journal officiel de l’Union européenne.

La procédure interne suit un chemin balisé : la section compétente désigne un rapporteur, constitue un groupe d’étude composé d’une douzaine de membres issus des trois groupes, rédige un projet d’avis, le débat, cherche le consensus, puis le soumet au vote de l’assemblée plénière. Ce processus, délibérément lent et collégial, est à la fois la force et la limite du CESE : il garantit que tous les intérêts s’expriment, mais au prix d’une dilution possible des positions trop tranchées ; dans un mouvement qui n’est pas sans liens avec une forme de « mini-Parlement européen ».

B – Le Comité des régions (CoR)

Composition et répartition

Si le CESE donne la parole à la société civile organisée, le Comité des régions (CoR) est lui l’assemblée des élus locaux et régionaux. Créé en 1994 par le Traité de Maastricht — et ancré à l’article 305 du TFUE — il est la réponse institutionnelle à un constat simple : environ 70 % des politiques européennes sont mises en œuvre par des collectivités locales et régionales, et il était aberrant qu’elles n’aient aucune tribune formelle pour peser sur leur conception.

Le CoR rassemble 329 membres titulaires et autant de suppléants, tous obligatoirement détenteurs d’un mandat électif local ou régional dans leur pays d’origine — maires, présidents de régions, conseillers départementaux. C’est là une différence fondamentale avec le CESE : les membres du CoR sont des élus, pas des représentants de corps intermédiaires. Ils siègent au CoR à titre personnel mais conservent en parallèle leurs fonctions au niveau local ou régional. La répartition entre États suit une logique similaire à celle du CESE — 24 membres pour l’Allemagne, la France et l’Italie, jusqu’à 5 pour les plus petits EM.

Contrairement au CESE qui s’organise en groupes d’intérêts socioprofessionnels, le CoR est structuré en groupes politiques calqués sur ceux du Parlement européen, ce qui lui donne un caractère délibérément partisan et plus tranché dans l’expression des positions. On y retrouve le PPE (le groupe le plus important), le PSE (socialistes), Renew Europe, les Verts, le Groupe de l’Alliance européenne, le groupe ECR, et quelques non-inscrits. Cette organisation partisane permet au CoR de s’inscrire dans les grands débats politiques européens, mais suscite aussi des tensions : au CoR, on vote parfois davantage selon les couleurs politiques que selon les intérêts territoriaux, ce qui est à garder en tête en matière de cohérence des positions et de ressenti national.

Le Comité est présidé pour deux ans et demi par un président élu en plénière. Depuis février 2025, cette présidence est assurée par Kata Tüttő, une personnalité politique hongroise, ancienne élue municipale de Budapest, dont le mandat couvre jusqu’à l’été 2027.

Organisation et travaux

Le CoR fonctionne à travers six commissions thématiques spécialisées, couvrant respectivement les politiques de cohésion territoriale, la citoyenneté et la gouvernance, l’environnement et le changement climatique, la politique économique, la compétitivité et l’éducation, les ressources naturelles, les affaires européennes et la coopération internationale. Un Bureau coordonne les travaux généraux.

La production principale reste l’avis, selon un processus similaire à celui du CESE — rapporteur, groupe de travail, vote en section puis en plénière. Le CoR se réunit en session plénière six fois par an. Ses avis peuvent être obligatoires (dans dix domaines précis définis par les traités, dont la cohésion économique et sociale, l’environnement, les transports, la santé publique, la formation professionnelle ou le tourisme), facultatifs sur demande des autres institutions, ou d’initiative propre. Depuis le Traité de Lisbonne, le CoR dispose également du droit de saisir la Cour de justice de l’UE s’il estime qu’une législation européenne viole le principe de subsidiarité — un droit rarement exercé, mais dont la seule existence constitue une assurance pour ses prérogatives.

C – Le processus de comitologie

Ce que c’est

La comitologie est l’un de ces termes qui font fuir l’européen ordinaire — et avec une certaine raison. Derrière ce mot technique se cache pourtant une réalité politique fondamentale : la question de savoir qui contrôle la Commission européenne lorsqu’elle applique les lois que le Parlement et le Conseil ont adoptées.

Le cœur du mécanisme est simple. Lorsque le législateur européen adopte un texte de portée générale — un règlement, une directive — il lui est généralement impossible d’en prévoir tous les détails d’application. En France, la loi fixe les grands principes ; il faut ensuite qu’un règlement en définisse les modalités concrètes : les seuils, les délais, les procédures, les annexes techniques. A l’UE, ce rôle revient à la Commission, à travers ce que les traités appellent les actes d’exécution, visés à l’article 291 du TFUE. Or, déléguer cette compétence exécutive à la Commission sans aucun contrôle politique aurait été insupportable pour les EM, qui n’entendent pas voir l’institution bruxelloise s’émanciper de leur regard. Ce n’st pas parce qu’un acte fixe des modalités résiduelles ou d’obscurs standards techniques à souhait qu’il n’est pas important, bien au contraire. Pour tout gouvernement un peu méfiant/attentif sur un sujet, le diable se cache dans les détails ; hors de question donc de n’avoir point voix au chapitre. C’est de cette tension fondamentale qu’est né le système de comitologie, progressivement mis en place à partir des années 1960 et profondément réformé en 2011 par le règlement (UE) n° 182/2011, encore en vigueur aujourd’hui.

La comitologie désigne ce faisant l’ensemble des procédures par lesquelles les EM, réunis dans des comités spéciaux composés de leurs représentants, supervisent l’adoption par la Commission de ses actes d’exécution. C’est une forme de contrôle intergouvernemental intégré au processus exécutif — une surveillance permanente, technique et discrète, que les gouvernements exercent sur l’administration bruxelloise.

Il faut bien distinguer les actes d’exécution des actes délégués, visés à l’article 290 du TFUE. Ces derniers permettent au législateur de déléguer à la Commission le pouvoir de compléter ou de modifier certains éléments non essentiels d’un acte législatif. Contrairement aux actes d’exécution, les actes délégués ne passent pas par les comités de comitologie, mais peuvent être révoqués par le Parlement européen ou le Conseil dans un délai défini — ce qui constitue un autre type de contrôle, cette fois bicéphale.

Aujourd’hui et demain

Le registre de comitologie, accessible publiquement en ligne sur le site de la Commission, recense plusieurs centaines de comités actifs — le chiffre exact fluctue selon les mandats législatifs, mais tourne généralement autour de 250 à 300 comités permanents, sans compter les groupes d’experts connexes. Ces comités couvrent l’ensemble des politiques de l’Union : de la sécurité alimentaire à la politique commerciale, de la réglementation financière aux normes environnementales, en passant par les médicaments, les substances chimiques ou les transports.

Chaque comité est composé de représentants des EM — en pratique des fonctionnaires ministériels spécialisés — et présidé par un fonctionnaire de la Commission qui ne prend pas part au vote. Ils se réunissent plusieurs fois par an, souvent à Bruxelles, examinent les projets d’actes d’exécution que leur soumet la Commission et émettent un avis.

La Commission doit soumettre ses propositions à l’une de deux procédures principales :

  • La procédure d’examen, utilisée pour les mesures les plus importantes (politique agricole, fiscalité, environnement, marchés financiers). Une majorité qualifiée favorable engage la Commission à adopter le texte. Une majorité qualifiée défavorable lui interdit de l’adopter. En l’absence de majorité dans un sens ou dans l’autre, la Commission retrouve une marge de manœuvre — mais peut également saisir un comité d’appel composé de représentants des États à un niveau politique supérieur.
  • La procédure consultative, résiduelle, pour les actes d’exécution de moindre portée. Le comité donne un avis dont la Commission doit « tenir le plus grand compte », formule pudique qui lui laisse en réalité une flexibilité assez considérable.

Le Parlement européen et le Conseil disposent également d’un droit d’information et d’un droit de regard : ils reçoivent simultanément les projets d’actes soumis aux comités, et peuvent s’opposer si la Commission outrepasse les compétences qui lui ont été déléguées.

La comitologie a longtemps été présentée comme le symbole d’une Union opaque, décidant en coulisses et loin du regard démocratique. Ce reproche n’est pas infondé : les réunions des comités se tiennent à huis clos, les débats sont techniques, et la visibilité politique de ces procédures est quasi nulle pour le grand public. En réponse aux scandales sanitaires des années 1990 — la crise de la vache folle notamment — et à la pression du Parlement européen qui s’estimait tenu à l’écart, le système a progressivement gagné en transparence, avec la publication des relevés de vote et des procès-verbaux dans le registre de comitologie.

En 2017, la Commission avait tenté de réformer le règlement de 2011, notamment pour résoudre le problème récurrent des situations de blocage — lorsque les États ne parviennent pas à dégager une majorité qualifiée, ni pour ni contre, laissant la Commission dans une position inconfortable où elle doit décider seule de mesures très sensibles (comme le renouvellement des autorisations de pesticides ou d’OGM). La proposition prévoyait notamment de ne plus comptabiliser les abstentions dans le calcul de la majorité et de créer un second niveau d’appel ministériel. Mais comme l’ont relevé des chercheurs de l’Université de Maastricht, cette proposition visait davantage à transférer la responsabilité politique sur les EM qu’à résoudre les problèmes structurels de légitimité démocratique du système. Elle a finalement été retirée en février 2025, faute d’accord prévisible.

II – Quelles actions, et quelle influence concrète ?

A – CESE et CoR : l’enjeu de la visibilisation des positions de la société civile et des acteurs locaux

Des organismes consultatifs, premier degré

Le CESE et le CoR partagent une même condition institutionnelle fondamentale, que l’on peut résumer brutalement : personne n’est obligé de les écouter. Leurs avis ne lient pas les institutions européennes. Lorsque le Parlement ou le Conseil reçoivent l’avis du CESE ou du CoR sur une proposition législative, ils prennent connaissance du document, ils peuvent en tenir compte — et parfois le font, notamment lorsque les arguments sont convaincants ou que la pression politique est perceptible — mais rien ne les y oblige juridiquement.

Il y a certes un minimum formel. La consultation est obligatoire dans un certain nombre de domaines définis par les traités. Le Parlement, le Conseil ou la Commission doivent consulter le CESE sur les politiques sociales, le marché intérieur, la formation professionnelle ou l’environnement, et le CoR sur la cohésion économique et sociale, les réseaux transeuropéens, la santé publique, l’éducation ou le tourisme, entre autres. Mais cette obligation de consulter ne crée pas une obligation de suivre les recommandations. Exactement le même principe que l’obligation de réponse dans une initiative européenne (voir plus loin). La nuance est essentielle. Comme le notait clairement une étude du Delors Centre, le problème n’est pas que les avis du CoR sont ignorés — il arrive qu’ils soient réellement pris en compte, parfois même intégrés dans des rapports du Parlement européen — mais que les institutions n’ont aucune incitation institutionnelle à le faire systématiquement. Les eurodéputés ne savent souvent même pas si un avis du CoR existe sur le texte qu’ils débattent.

Le CoR est également handicapé par une question de timing. Il reçoit les propositions législatives en même temps que les colégislateurs, mais ne tient que six sessions plénières par an pour adopter ses avis. Quand le CoR se prononce, le Parlement et le Conseil ont souvent déjà arrêté leurs premières positions — le moment où ils seraient le plus réceptifs à un avis externe. Cela ne signifie pas que le CESE et le CoR ne servent à rien. Leur utilité est réelle mais opère sur un mode différent : moins la contrainte juridique que l’influence diffuse, la mise en réseau et la production d’une expertise territorialement ancrée.

Le CoR, en particulier, a développé au fil des années une gamme d’outils qui lui permettent d’agir en amont de la procédure législative. Ses évaluations de l’impact territorial (TIA, pour territorial impact assessment) permettent d’estimer comment une proposition législative affectera concrètement les régions et les villes de l’Union — une ressource précieuse pour les fonctionnaires de la Commission dont les études d’impact ignorent souvent la dimension infranationale. Son Réseau de surveillance de la subsidiarité (SMN – subsidiarity monitoring network) collecte les positions des parlements régionaux et locaux sur les propositions européennes. Aussi, la plateforme RegHub — intégrée en 2021 dans la « plateforme Fit for Future » de la Commission chargée de l’évaluation ex post de la législation existante — permet de remonter des retours pratiques sur l’application des règles au niveau local. Ces outils font du CoR un hub d’information précieux, même si cette expertise reste sous-exploitée.

Le CESE, de son côté, joue un rôle important dans l’articulation des positions des partenaires sociaux au niveau européen. Il est parfois le seul endroit où employeurs et syndicats peuvent et/ou acceptent de débattre ensemble sur un texte, ce qui lui confère une valeur ajoutée en termes de légitimité sociale. Le fait que la Commission ait à plusieurs reprises intégré dans ses propositions amendées des observations du CESE — parfois substantielles — montre que l’influence existe, même si elle est discrète.

Une réforme conscientisée mais dont personne ne veut

Les réflexions sur l’avenir de ces deux institutions sont nombreuses, qu’elles soient le fruit d’un travail universitaire ou d’acteurs de terrain. Parmi les idées, la formalisation de son rôle dans les études d’impact de la Commission, ou l’établissement d’un droit pour le CoR d’approcher le Parlement européen avec des demandes d’action législative dans les domaines relevant de sa compétence obligatoire, et d’y être associé aux travaux des commissions parlementaires concernées.Ces propositions auraient l’avantage de ne pas provoquer de « guerre des institutions » en soulevant des prétentions concurrentes à la représentativité.

Mais ces réformes se heurtent aux résistances prévisibles. Le Parlement européen voit épisodiquement dans le CoR un concurrent potentiel pour la représentation des citoyens. La Commission préfère un partenaire technique plutôt qu’un acteur doté d’un agenda politique autonome. Le Conseil, enfin, représentant les gouvernements nationaux, entretient une relation structurellement ambivalente avec des collectivités locales qui parlent pour un autre niveau de gouvernance, parfois concurrent du sien. Dans ce rapport de force, aucune des institutions centrales n’a intérêt à renforcer significativement la position du CoR. Voilà qui explique que les appels à la réforme, réguliers depuis des décennies, n’aient guère abouti.

B – La comitologie, où comment ne pas laisser trop de pouvoirs à la Commission

La comitologie est souvent résumée à une procédure technique, presque bureaucratique. C’est oublier ce qu’elle révèle sur la dynamique fondamentale des rapports de pouvoir au sein de l’Union : les États ont délégué à la Commission des compétences qui auraient paru inimaginables quelques années auparavant, et ils ont immédiatement cherché à se doter d’instruments pour en surveiller l’usage.

La Commission est certes une institution puissante — dotée du monopole de l’initiative législative, gardienne des traités, arbitre de la concurrence —, mais elle reste une petite administration à l’échelle du continent qu’elle est censée gouverner. Environ 30 000 fonctionnaires, ce qui la place au niveau de ressources humaines d’une grande ville européenne (la ville de Paris, c’est plus de 50 000 agents par exemple). Elle ne peut pas tout faire seule. Elle a besoin des EM, de leurs experts, de leurs données, de leurs administrations, de leur connaissance des réalités nationales pour élaborer des textes applicables. Les comités de comitologie remplissent aussi cette fonction : ils sont le canal par lequel les administrations nationales font remonter leur expertise sectorielle vers Bruxelles.

Mais ils remplissent simultanément une fonction politique de surveillance. Chaque fois que la Commission doit soumettre une mesure d’exécution à un comité, elle doit s’assurer que sa proposition est politiquement acceptable pour les EM. Les réunions de comité sont le moment où les représentants nationaux peuvent bloquer, demander des modifications, conditionner leur soutien — bref, exercer une influence en dehors du cycle législatif ordinaire. C’est particulièrement sensible dans les domaines où les enjeux économiques sont importants : l’agriculture, les produits phytosanitaires, les substances chimiques, les médicaments, les normes techniques. Ce n’est pas un hasard si c’est précisément dans ces secteurs que les situations de blocage — ni pour, ni contre, sans majorité — se produisent le plus fréquemment.

La tension inhérente au système tient à ce que les EM veulent à la fois que la Commission soit efficace (qu’elle adopte des actes d’exécution rapides et cohérents pour que les marchés fonctionnent) et qu’elle reste sous contrôle (qu’elle ne s’émancipe pas de leurs intérêts économiques ou politiques nationaux). Ces deux objectifs sont souvent contradictoires. Le retrait de la proposition de réforme en 2025 illustre cette paralysie : tout le monde savait qu’il fallait réformer, mais personne n’était prêt à accepter le rééquilibrage politique que cela impliquait. Nous savons ce qu’il faut faire, mais nous ne savons pas comment le faire pour nous en sortir… cela vous rappelle quelque-chose ?

III – En dehors de la bulle, un écosystème construit autour de la décision européenne

A – Le cas général : les « lobbies », terme générique s’il en est

Un lobby, c’est quoi ?

Bruxelles est, après Washington, la deuxième ville du monde pour le lobbying. C’est un fait brut, souvent cité et fantasmé, rarement pleinement compris dans ses implications. Environ 50 000 lobbyistes y travaillent pour le compte de plus de 12 000 organisations inscrites au registre de transparence de l’Union européenne, soit un ratio d’environ 70 lobbyistes par député au Parlement européen. Ces chiffres donnent le vertige — et ils ne représentent que la partie visible de l’iceberg, celle qui s’est volontairement inscrite dans le registre.

Entre février 2024 et février 2025, 343 millions d’euros ont été dépensés en lobbying par 162 entreprises et organisations pour tenter d’influencer la prise de décision à Bruxelles, selon les ONG Corporate Europe Observatory et LobbyFacts — une hausse de 13 % par rapport à la même période l’année précédente, et une augmentation d’un tiers du total déclaré depuis 2020. Ces chiffres ne couvrent que les organisations déclarant plus d’un million d’euros de dépenses annuelles — encore une fois, la partie la plus visible d’un phénomène beaucoup plus large.

Une fois ceci posé, on serait tenté de céder aux sirènes du « tous pourris » et d’en conclure que l’argent est roi en terre brabançonne. Le terme « lobby » souffre en effet d’une connotation péjorative persistante, qui masque la réalité de sa diversité. Les acteurs qui cherchent à influencer les décisions européennes forment en effet un spectre extraordinairement varié.

Il y a d’abord les fédérations sectorielles, représentant des industries entières au niveau européen : Business Europe pour le patronat, la CES pour les syndicats, le Conseil européen de l’industrie chimique (CEFIC), l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA), les représentants de l’industrie pharmaceutique (EFPIA), du numérique (DigitalEurope), de l’agroalimentaire, de l’énergie, des télécommunications… bref, il y en a pour tous les goûts. Ces structures disposent souvent d’équipes relativement importantes, d’un accès régulier aux fonctionnaires de la Commission et aux rapporteurs du Parlement, et d’une longue expérience de la négociation européenne – fruits d’une installation dans l’écosystème remontant à plusieurs décennies.

Il y a ensuite les entreprises qui lobbient directement, sans passer par une fédération. Parmi les acteurs les plus dépensiers, on trouve les géants technologiques américains (Meta, Microsoft, Apple et Google), des représentants de l’industrie chimique (Bayer), ainsi que plusieurs agences de relations publiques généralistes comme Fleishman-Hillard, FTI Consulting ou Kreab. Ceci, sans même évoquer les très classiques agences de conseil – McKinsey, Deloitte, etc. qui disposent aussi d’équipes étoffés dans les quelques rues du quartier européen.

Il y a enfin les organisations non gouvernementales, les think tanks, les syndicats et les organisations citoyennes, qui pratiquent eux aussi le lobbying – même s’ils préfèrent souvent parler de « plaidoyer » ou d’ « advocacy ». Ça fait plus « propre » pour le chaland mais cela reste le même métier avec les mêmes procédés. Citons en vrac Greenpeace, WWF, Amnesty International, la Fédération européenne des Banques alimentaires, ou encore des coalitions ad hoc constituées le temps d’un dossier législatif particulier.

Une présence autant tolérée que décriée

La présence massive des groupes d’intérêt à Bruxelles n’est pas un accident. Elle est structurellement nécessaire pour une raison simple : la Commission est, on l’a dit, une petite administration qui doit réguler une économie continentale d’une complexité vertigineuse. Fixer les normes d’émission des voitures électriques sans les ingénieurs de l’industrie automobile, réguler les marchés financiers sans l’expertise des banques, définir les seuils de pesticides autorisés sans les données agronomiques des fabricants ni celles des ONG — tout cela serait non seulement difficile mais dangereux. Les groupes d’intérêt remplissent donc une fonction d’expertise que les institutions ne peuvent pas produire seules. C’est d’ailleurs pourquoi la Commission organise des consultations publiques avant de proposer un texte législatif.

Cette dépendance à l’expertise externe crée une vulnérabilité évidente : les acteurs qui disposent de l’information la plus précise sur les effets d’une réglementation sont souvent ceux qui ont le plus intérêt à en influencer le contenu. La frontière entre information utile et lobbying intéressé est souvent mince, et les scandales ont montré que certains acteurs n’hésitent pas à la franchir. Si la corruption n’est naturellement pas le mode ordinaire de fonctionnement du lobbying à Bruxelles, des scandales existent et ont pu avoir des effets durables (et délétères sur l’image des affaires publiques européennes). Le Qatargate, révélé en décembre 2022, a mis en lumière des versements présumés en espèces à des eurodéputés et membres de leur entourage en échange d’influences favorables aux intérêts du Qatar et du Maroc — un choc institutionnel qui a conduit à des réformes significatives du Parlement européen en matière de transparence et d’encadrement des contacts avec des pays tiers. L’affaire Huawei, un brin plus discrète, a, elle aussi suscité des questionnements sur la porosité entre les milieux tech, les gouvernements et les institutions européennes.

En réponse à ces scandales et à une pression croissante de la société civile, le registre de transparence a été renforcé. Au 10 mars 2025, plus de 13 707 entités y sont inscrites. Les règles ont été révisées : les eurodéputés ne peuvent désormais plus exercer d’activité de lobbying dans les six mois qui suivent la fin de leur mandat, et sont contraints de s’inscrire au registre pour mener de telles actions et pénétrer les bâtiments de l’institution. Mais le registre reste fondé sur la déclaration volontaire, et la Cour des comptes européenne elle-même a relevé dans un rapport de 2024 ses limites en matière de fiabilité et de contrôle.

B – Le cas particulier : les initiatives citoyennes, étendard cadenassé de la démocratie directe fantasmée

À côté des groupes d’intérêts organisés, les traités (article 11 du TUE) offrent aux citoyens européens un outil de démocratie participative directe : l’Initiative citoyenne européenne (ICE). Instituée par le Traité de Lisbonne et opérationnelle depuis 2012, elle permet à un groupe de citoyens de demander à la Commission de proposer une législation sur un sujet précis, à condition de recueillir un million de signatures dans au moins sept États membres (avec un seuil minimal de signatures par pays).

Douze initiatives ont réussi à franchir ce cap depuis l’origine. Les sujets sont révélateurs de ce qui mobilise les citoyens suffisamment pour signer : le droit à l’eau (Right2Water, 2014), le glyphosate (Stop Glyphosate, 2017), les droits des minorités (Minority SafePack, 2017), la fin des cages dans l’élevage (End the Cage Age, 2020), la protection des abeilles (Save Bees and Farmers, 2023), la fourrure (Fur Free Europe, 2023), ou encore l’accès à l’avortement (My Voice, My Choice, 2025). En mai 2025, une douzième ICE a franchi le cap du million de signatures : elle demande l’interdiction des thérapies de conversion, et a atteint le nombre requis dans des circonstances inédites, alors que 200 000 signatures manquaient encore le matin de la date limite.

Mais le succès dans la collecte des signatures ne se traduit pas automatiquement en législation. C’est la limite fondamentale de l’outil. La Commission a l’obligation d’examiner les ICE ayant atteint le seuil et de publier une réponse motivée. Elle n’a pas l’obligation de proposer une législation. Dans la plupart des cas, elle répond en indiquant qu’elle « prend note » de l’initiative, qu’elle travaille sur des mesures « dans la même direction » ou qu’elle mandate des études complémentaires. Pour End the Cage Age, la Commission avait annoncé une proposition législative avant fin 2023 : en 2025, la proposition n’était toujours pas venue, au point qu’une coalition de 170 ONG a saisi la Cour de justice de l’UE pour manquement. Nulle ICE n’a à ce jour débouché sur une législation directement issue de la demande citoyenne. L’outil crée de la visibilité, mobilise des coalitions et met des sujets à l’agenda — mais le dernier mot reste à la Commission.

C – Les journalistes, ou comment couvrir une scène médiatique parfois négligée au national

Couvrir l’Europe ? Merci, mais non merci

Il existe une asymétrie persistante et paradoxale dans la façon dont l’information européenne circule. Les décisions prises rue de la Loi à Bruxelles affectent directement la vie des centaines de millions de citoyens de l’Union — les prix de l’énergie, les normes alimentaires, la réglementation numérique ou, bien sûr, les règles migratoires. Pourtant, la couverture médiatique de ces décisions dans les médias nationaux reste largement insuffisante, fragmentée, et souvent réduite à des moments de crise ou d’affrontement politiques visibles – le clash et le cliché, sans réellement aborder le fond, les complexités, les réalités. Que l’on considère simplement la négociation du prochain budget pluriannuel.

La raison en est structurelle. Un journaliste politique français couvre d’abord la France — ses majorités (ou pas), ses scandales, ses réformes (ou pas). Un correspondant à Bruxelles induit des coûts, produit des contenus qui nécessitent un contexte étoffé, n’est pas certain d’intéresser le lecteur ordinaire, et obtient en fin de compte des audiences plus faibles que ses collègues en charge du pouvoir national. Résultat : la couverture de l’UE dans les médias généralistes nationaux est souvent épisodique : correcte lors de (certains) sommets, à la limite du caricatural lors des scandales ou des grands textes législatifs, quasi absente le reste du temps. Faisons d’ailleurs l’expérience : sur l’ensemble des lecteurs du CRSI, combien ont cliqué sur le lien de la présente note ou d’une note précédente portant sur l’UE ? Combien n’ont pas été d’emblée rebutés par sa longueur et ses phrases à rallonge (là, je plaide coupable) ? Et combien sont in fine arrivés jusqu’à ces lignes ? L’Europe n’est pas sexy, c’est un fait.

Or, ce phénomène a une conséquence politique directe que les observateurs répètent depuis des décennies : les électeurs votent aux élections européennes en fonction de considérations nationales, parce que c’est l’Europe nationale qu’ils connaissent et qu’ils jugent, pas l’Europe de Bruxelles. Le terme « Bruxelles » renvoyant d’ailleurs parfois moins à la capitale belge qu’à une masse informe et difforme, nourrie de bureaucratie, et dont on sait qu’elle existe sans vraiment prendre la peine d’aller plus loin. A l’image de l’ensemble des affaires européennes, la distance qu’elles représentent par rapport au quotidien du citoyen lambda semble bien plus grande qu’avec le national, une distance en partie justifiée mais surtout construite par un récit national trouvant un échappatoire commode à des décisions aux conséquences peu populaires – voire, comme dans la Hongrie d’Orban, un bouc-émissaire idéal. Avec un peu d’audace, on pourrait dire que le déficit d’information européenne nourrit le déficit démocratique reproché à cette même construction communautaire.

Les tentatives de créer des médias européens grand public n’ont jamais vraiment abouti. Euronews (chaine privée) existe depuis 1993, Arte depuis le début des années 1990, des émissions spécialisées sont produites sur le service public en France, en Belgique ou en Allemagne — mais aucun de ces projets ne suffit à créer une sphère publique européenne comparable à ce qu’est la presse nationale pour les débats internes. La diversité linguistique, les différences de culture politique et l’enracinement du journalisme dans les contextes nationaux constituent des obstacles que ni la bonne volonté institutionnelle ni les financements publics n’ont pu (voulu ?) surmonter durablement.

La presse spécialisée : un espace vivant, en transformation, mais qui s’adresse encore aux initiés

À côté de cette couverture nationale défaillante s’est développée, à Bruxelles même, une presse spécialisée distincte et vivante — mais qui s’adresse avant tout aux acteurs de la « bulle » : lobbyistes, fonctionnaires, eurodéputés, consultants, diplomates, chercheurs, stagiaires en quête d’un avenir, etc. Cette presse d’initiés a une audience restreinte mais très influente dans ce milieu ; elle est lue par ceux qui font les décisions et conseillent les décideurs (administrateurs, MEPs, assistants parlementaires, chercheurs…).

Arrivé à Bruxelles en 2015, Politico Europe s’est rapidement imposé dans le paysage des affaires européennes avec une force de frappe sans équivalent dans le petit monde du rond-point Schuman. Le média américain a imposé sa franchise avec un modèle fondé sur les newsletters gratuites (produit d’appel) ou payantes (contenus sectoriels spécialisés), des accès/interviews exclusifs, des scoops et une culture du off assumée. Ce genre de média a clairement pour ambition d’acquérir en influence et de représenter un incontournable de l’information dans la « bulle » bruxelloise. Leur lectorat, en croissance continue, explique pourquoi leurs correspondants ont un accès privilégié à la Commission ou au Conseil – que les médias nationaux n’obtiennent pas toujours. Politico a d’ailleurs essaimé au national par la suite : Londres, Paris, Madrid, Berlin et même Canberra.

Euractiv est le second acteur majeur de cette écologie médiatique. Fondé à la fin des années 1990, il a développé un modèle de réseau éditorial décentralisé dans une vingtaine de pays européens, combinant couverture politique et thématique. Il connaît depuis 2024-2025 une phase de consolidation et de changements de direction notables, marqué par un modèle de newsletter calqué sur le système de Politico. Ainsi, le correspondant en chef de Politico Europe est notamment devenu rédacteur en chef d’Euractiv en 2025.

Il faut également mentionner Agence Europe – le plus ancien média orienté sur l’Europe : 1953, soit deux ans à peine après l’entrée en vigueur du traité CECA. Son Bulletin Quotidien Europe suit l’actualité européenne depuis plus de soixante-dix ans, s’attachant à un suivi législatif très précis et faisant la part belle à des informations peu ou pas relayées ailleurs. C’est une référence pour tous ceux qui suivent l’actualité institutionnelle de près, même si sa notoriété hors du cercle des initiés reste quasi nulle.

Et on en oublie bien d’autres.

Ce constat — une scène bruxelloise riche en acteurs, mais hermétique au grand public — est peut- être le résumé le plus honnête de l’écosystème qui s’est construit autour de la décision européenne. Une machine bien rodée, influente, peuplée d’experts et de professionnels de l’influence, mais dont la démocratisation reste l’un des chantiers les plus difficiles qu’il reste encore à mener.

Conclusion

La consultation est donc un phénomène aux multiples visages à l’Union européenne. Qu’elle soit canalisée via des instances officielles ou plus libre au moyen d’acteurs privés, elle reste avant tout une opération d’influence et de défense des intérêts propres à une catégorie, un secteur ou une corporation. L’institutionnalisation de la défense des points de vue des entités locales et des différents groupes sociaux (par le CoR et le CESE) fait sens dans l’optique d’une construction européenne sui generis, en quête d’une légitimité par les acteurs de terrain et qui a besoin d’une expertise non possédée par les services internes. Cependant, l’institutionnalisation a provoqué une dilution maximale des intérêts de chacun, en ce que nulle entreprise ou secteur particulier ne peut se satisfaire efficacement d’une vague assemblée chargée de donner des avis non contraignants – la probabilité de pouvoir y défendre efficacement son opinion étant particulièrement mince. En ce sens, l’influence et l’expertise sectorielle sont rapidement sortis des cadres institutionnalisés afin de prendre des formes variées, mais à chaque fois orientées vers la maximisation des effets. C’est ainsi que le terrain de chasse favori est rapidement devenu le Parlement européen, au gré des élargissements de compétences de l’institution. Ceci, sans évoquer l’évidence : les services de la Commission ; qui ont, quasiment de tout temps, été les interlocuteurs premiers de quiconque veut avoir son mot à dire.

En effet, celui qui tient en premier le stylo maîtrise bien plus de choses que n’importe qui à sa suite.

Ceci, les EM l’ont bien compris et ils ont voulu encadrer cette Commission à laquelle ils ont donné plus de pouvoirs tout en s’inquiétant des conséquences. La comitologie est, en ce sens, une réponse typiquement européenne à un fonctionnement européen. De la même manière que, pour des raisons de dépolitisation, la Commission tire ses racines de la technocratie la plus pure (au sens positif du terme), le remède à une instance qui se voudrait trop entreprenante passe lui aussi par une réponse technocratique. La volonté de ne pas saborder un compromis durement acquis au Conseil autant que l’obsession du détail – utile lorsqu’il s’agit d’harmoniser 27 législations différentes – justifie l’examen rigoureux de ces actes d’exécution par une pléthore de comités spécialisés. D’un point de vue « com », le résultat de ce travail y est des plus ingrats, ne fait jamais la une des médias et, à vrai dire, ne doit pas enregistrer de bonnes statistiques de visibilité sur Eur-Lex. Pour autant, pour n’importe quel professionnel ou entreprise du secteur concerné, il peut définir le cadre réglementaire dans lequel exercer.

On l’aura compris, une part significative du travail quotidien qui se déroule dans et en parallèle des institutions reste sous la surface – l’image de l’iceberg devenant dès lors particulièrement pertinente. Non pas par volonté du secret ou non-accessibilité délibérée des documents – ce serait plutôt l’inverse – mais simplement par désintérêt prononcé (et assumé) pour la matière. Comment espérer autre-chose alors que les conseils européens ont déjà une couverture fort variable selon les EM – quand ils en ont une ? On aura ainsi remarqué que la propension d’un groupe social, d’un média, voire d’un pays, à s’intéresser et à faire s’intéresser à un sujet est fonction de l’importance des textes en discussion. La réforme du travail frontalier n’intéresse que le Luxembourg ; en revanche dès qu’il est question d’agriculture et de PAC, il serait presque criminel pour une chaîne d’info française de ne pas avoir son direct, son plateau, ses « experts ».

Ainsi, les instances consultatives et les lobbies sont bel et bien des acteurs à part entière du processus décisionnel. Caricaturés parfois, méconnus trop souvent, leur existence et leurs fonctions réelles gagneraient à être davantage visibles mais surtout expliquées et démythifiées. Cependant, beaucoup d’organismes tout aussi sinon plus essentiels encore attendent de subir le même traitement et il semble illusoire d’espérer mieux tant que le continent n’aura pas un espace médiatique réellement unifié – par-delà les différences culturelles, linguistiques ou de contexte national. En somme, et comme le dit non sans dérision le personnage principal de la série « Parlement » : « Il y a une émission de télévision sur l’Europe ? Quel ennui… ».

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

Sources et bibliographie :

Sources institutionnelles

Comité des Régions, « Notre travail ». Disponible sur : https://www.cor.europa.eu/fr/notre-travail

Comité des Régions, site officiel. Disponible sur : https://www.cor.europa.eu/fr

Comité économique et social européen (CESE), site officiel. Disponible sur :

https://www.eesc.europa.eu/fr/propos

Commission européenne, « Actes délégués et d’exécution : la comitologie ». Disponible sur :

https://commission.europa.eu/law/law-making-process/adopting-eu-law/implementing-and-delegated-

acts/comitology_fr

Commission européenne, « Adopter la législation de l’UE : actes délégués et d’exécution ». Disponible sur

: https://commission.europa.eu/law/law-making-process/adopting-eu-law/implementing-and-delegated-

acts_fr

Commission européenne, Registre de la comitologie. Disponible sur :

https://ec.europa.eu/transparency/comitology-register/screen/committees?lang=en

Cour des comptes européenne, « Special report 05/2024 : EU Transparency Register – provides useful but

limited information on lobbying activities », 17/04/2024. Disponible sur :

https://www.eca.europa.eu/en/publications?ref=sr-2024-05

Parlement européen, « Lobby groups and transparency ». Disponible sur :

https://www.europarl.europa.eu/at-your-service/en/transparency/lobby-groups

“Europeanising European public spheres”, Parlement européen, DG affaires intérieures, 06/2020.

Disponible sur :

https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2020/654628/IPOL_STU(2020)654628_EN.pdf

CIRLIG, Carmen-Cristina, “Understanding the European Economic and Social Committee”, Parlement

européen, 10/2020. Disponible sur :

https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2020/659284/EPRS_BRI(2020)659284_EN.pdf

CIRLIG, Carmen-Cristina, “Understanding the EU’s Comitology Procedure”, Parlement européen, 03/2021.

Disponible sur :

https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2021/689377/EPRS_BRI(2021)689377_EN.pdf

« Transparency Register », Site officiel. Disponible sur : https://transparency-register.europa.eu/index_en

Eur-Lex pour les références légales et législatives.

Sources académiques et de presse :

LAURENS Sylvain, « Les Courtiers du capitalisme », 2015, extraits disponibles sur le site web Contretemps.

Disponible sur : https://www.contretemps.eu/lire-extrait-courtiers-capitalisme-sylvain-laurens/

ALTUN, Neslihan et SCHULTZ-RUTHENBERG, Elena, “How to Make the Voice of Regions Heard”, Delors

Centre – Hertie school. Disponible sur: https://www.delorscentre.eu/en/publications/how-to-make-the-

voice-of-regions-heard

G. BELLENGHI et E.I.L. VOS, “Proposal to Reform Comitology: Dead, Long Live Comitology”, Maastricht

University, 26/03/2025. Disponible sur : https://www.maastrichtuniversity.nl/blog/2025/03/proposal-

reform-comitology-dead-long-live-comitology

BATISTA CABANAS Leticia, “Did You Know That the EU Bubble Has a Lobby for Lobbyists ?”, European

Correspondent. Disponible sur : https://europeancorrespondent.com/fr/r/did-you-know-that-the-eu-

bubble-has-a-lobby-for-lobbyists

CAUBET, Lou, « Le Comité économique et social européen (CESE) », Touteleurope.eu, 21/06/2026.

Disponible sur : https://www.touteleurope.eu/institutions/le-comite-economique-et-social-europeen-

cese/

CRAIG, Sean, “Lobbying for change in the European Parliament”, The Parliament magazine, 24/01/2023.

Disponible sur: https://www.theparliamentmagazine.eu/news/article/third-country-lobbying-european-

parliament

Vie publique, « Quel est le rôle du Comité européen des Régions ? », 09/08/2024. Disponible sur :

https://www.vie-publique.fr/fiches/20327-quel-est-le-role-du-comite-europeen-des-regions

Articles du CRSI pour références.

EU flag

La semaine Européenne – 14ème série

By Institutions

Europol, Eurojust, Ceuta et le mécanisme de protection civile sur le devant de la scène estivale

Par Aurélien Jean, Jeunes CRSI

La Commission propose une réforme d’Europol et d’Eurojust, avec davantage de moyens

Le 24 juin, la Commission européenne a présenté un paquet législatif ambitieux visant à réformer simultanément les deux piliers de la coopération sécuritaire européenne : Europol, côté policier, et Eurojust, côté judiciaire – tous deux basés à La Haye (Pays-Bas). Le signal est aussi limpide qu’attendu, notamment face à une criminalité transnationale qui innove, se fragmente et déborde les frontières. Les architectures institutionnelles héritées des années 2000 méritent d’être revues.

La proposition concernant Europol procède pose le constat d’une « fragmentation [qui] demeure l’une des principales faiblesses de la réponse de sécurité européenne ». Pour y remédier, la Commission entend faire de l’agence un acteur renforcé agissant non seulement sur la coopération stricto sensu entre les forces de police mais aussi une entité de pointe dans le développement de solution innovantes. Pour ce faire, trois axes structurent la réforme : faire d’Europol un pôle d’information centralisé offrant une cartographie en temps réel de la criminalité transnationale ; ériger l’agence en pôle technologique d’innovation et d’analyse de données complexes (avec l’aide de l’IA) ; enfin, donner à l’agence les moyens d’être impliqué dès le démarrage des enquêtes nationales, afin de gagner en temps et en efficacité.

Concrètement, cette dernière ambition se traduit par la création de « bureaux de soutien d’Europol » au sein des EM volontaires – des structures hybrides, rattachées à la fois à l’agence et aux autorités locales, chargées d’injecter les capacités analytiques d’Europol directement dans le travail d’enquête national, et ainsi réduire les coûts/délais de coordination. Des « centres d’expertise opérationnelle » viendront par ailleurs cibler les menaces dites hybrides : cyberattaques par rançongiciel, sabotages d’infrastructures critiques ou encore instrumentalisation organisée des flux migratoires.

Le tout s’accompagnant de garanties juridiques – réévaluation triennale des données personnelles stockées, durée maximale de conservation fixée à cinq ans – et de l’interdiction explicite d’un quelconque pouvoir coercitif, les arrestations et perquisitions restant l’apanage exclusif des forces de l’ordre des EM.

Comme il était prévisible, la facture est à la hauteur des ambitions. Le prochain budget pluriannuel devant consacrer une marche de 1,053 milliard d’euros sur la période 2028-2034 afin d’investir dans du matériel, des technologies et des ressources humaines adéquates. Ceci porterait l’enveloppe totale allouée à Europol à près de 3 milliards d’euros – un chiffre jamais-vu. Les EM devraient en outre, collectivement, investir 590 millions supplémentaires pour adapter leurs systèmes informatiques. La Commission avance toutefois 42 millions d’euros d’économies attendues grâce à la suppression des doublons nationaux — argument d’efficience bienvenu mais qui ne couvrira qu’une fraction de la mise totale.

Du côté d’Eurojust, le besoin de faire évoluer les structures n’est pas moins impérieux au regard des statistiques d’activité. Depuis 2020, la charge de travail a bondi de 60%, le nombre de suspects sous enquête a été multiplié par six, et les saisies de drogues en 2025 étaient dix fois supérieures à celles enregistrées cinq ans auparavant. Plus de 14 000 procédures pénales ont été traitées avec le soutien de l’agence, aboutissant à 4 400 arrestations ou remises.

La réforme proposée opère un changement de paradigme : là où Eurojust réagissait aux sollicitations des EM, elle pourrait désormais agir de sa propre initiative — identifier des liens entre procédures parallèles, déterminer s’il est pertinent d’enclencher une coordination judiciaire, contribuer à régler les conflits de compétence.

Le mandat élargi couvrirait également des champs émergents impliquant des dossiers transfrontaliers complexes : cybercriminalité, violations des mesures restrictives de l’UE, violences fondées sur le genre. Un système d’information commun faciliterait par ailleurs le croisement des données entre Eurojust, Europol et leurs partenaires. Sur le plan organisationnel, la création d’un conseil d’administration est pensée pour alléger les membres nationaux de leurs fonctions administratives pour les recentrer sur le cœur de mission judiciaire. La coopération internationale serait également assouplie, avec la possibilité d’accueillir des points de contact de pays tiers et d’engager plus tôt le dialogue avec des autorités étrangères.

Finlande/Suède : coopération renforcée entre les polices des deux États le long des zones frontalières

Il n’est pas rare, voire même très courant, que les forces de police de deux États voisins collaborent ensemble sur des sujet d’intérêt commun, souvent frontaliers. La France entretient ainsi des coopérations structurelles avec ses voisins (Espagne, Allemagne, Italie…), tant pour ses points de passage terrestres que fluviaux – ceci, sans même compter les CCPD (centres de coopération policier et douanier) ni les officiers de police en « échange » dans des services partenaires. Pour autant, les points de contact ont leurs limites et s’arrêtent souvent aux questions frontalières. C’est pour cela que l’initiative des gouvernements suédois et finlandais est particulièrement notable.

En effet, depuis le 1er juillet 2026, Stockholm et Helsinki ont franchi un seuil inédit dans leur coopération (intégration ?) opérationnelle : des patrouilles de chaque pays peuvent désormais intervenir sur le territoire de l’autre en réponse à des urgences affectant la vie, la santé ou l’intégrité physique des personnes. Le dispositif repose sur un accord bilatéral signé en 2021 entre les deux gouvernements, dont la mise en œuvre a nécessité l’adoption de législations nationales spécifiques dans chaque pays en 2025. Son champ d’application géographique est ciblé et toutes les municipalités couvertes se situent dans une région nordique frontalière, faiblement peuplée, où l’unité de police la plus proche peut parfois se trouver de l’autre côté de la frontière.

Concrètement, l’accord prévoit deux niveaux d’intervention. Le premier, classique, repose sur une demande formelle d’assistance entre autorités : un pays sollicite l’autre pour une urgence dépassant ses capacités de réponse immédiate. Le second est plus novateur : dans des circonstances exceptionnelles, une patrouille peut franchir la frontière de sa propre initiative, sans attendre de demande, pour prévenir une menace imminente. Des garde-fous encadrent toutefois cette prérogative : les officiers participants ont été sélectionnés sur la base du volontariat, formés spécifiquement dans leurs pays respectifs et à travers des exercices conjoints impliquant le Conseil national de la police, le Collège universitaire de police, les départements de police de Laponie et d’Oulu pour le côté finlandais, et le district policier du Norrbotten côté suédois. Ainsi, et malgré les cinq années écoulées depuis la signature de l’accord, le dispositif est particulièrement intéressant d’un point de vue européen, notamment à l’heure du renforcement d’Europol et de l’accent mis, plus que jamais, sur la coopération et l’échange d’informations.

Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…

Compatibilité au droit européen d’une loi d’amnistie votée par un EM

Par un arrêt du 16 juillet 2026 dans les affaires jointes C-523/24 (Sociedad Civil Catalana) et C-666/24 (Associació Catalana de Víctimes d’Organitzacions Terroristes), la Grande chambre de la Cour de justice a eu à se prononcer sur un renvoi préjudiciel effectué par la Cour des comptes et la Cour centrale espagnoles au sujet de la compatibilité avec le droit de l’Union de la loi d’amnistie adoptée par l’Espagne en 2024. Pour rappel, cette dernière visait à clore la saga de « l’indépendance catalane » et du référendum (illégal) d’autodétermination de 2017. La mesure ambitionnait donc de normaliser les relations institutionnelles, politiques et sociales en abandonnant les poursuites entamées à l’époque (et qui avaient valu au leader catalan Puigdemont un exil en Belgique). Si la Cour constitutionnelle espagnole a déclaré la loi conforme à la constitution nationale, deux autres juridictions ont émis des doutes sur le respect du droit européen. Les deux arrêts avaient, au préalable, fait l’objet de conclusions par les avocats généraux (relayées dans les brèves du CRSI).

Concernant l’aspect financier, la CJUE estime que l’extinction de la responsabilité des dirigeants catalans n’est pas de nature à porter atteinte aux intérêts financiers de l’UE. En effet, une incidence sur le budget de l’Union ne peut pas résulter d’un préjudice porté au seul budget national, au motif que la contribution de l’État membre concerné au budget européen pourrait s’en trouver affectée. De plus, interrogée sur la compatibilité de la loi d’amnistie avec la nécessaire garantie d’une protection juridictionnelle effective dans les domaines couverts par le droit de l’UE, les juges estiment que les matières considérées relèvent avant tout des compétences nationales. Le droit européen n’en serait donc affecté que si les problèmes ont une ampleur telle qu’ils confèrent au systématique et peuvent compromettre le système judiciaire dans son ensemble – ce qui n’est ici pas le cas. Enfin, concernant le potentiel conflit entre l’amnistie et la procédure préjudicielle, les juges de Luxembourg relève que cela pourrait être le cas si l’extinction de la responsabilité intervenait même en présence d’une demande de décision préjudicielle introduite – ce qui n’est, ici encore, pas le cas.

Sur l’autre affaire, relative aux questions soulevées par la Cour centrale, la CJUE relève que la directive sur la lutte contre le terrorisme ne prévoit aucune disposition spécifique relative aux mécanismes d’amnistie – rendant donc la loi espagnole compatible avec les obligations du pays en la matière. En effet, en adéquation avec ses objectifs de « pacification », cette loi se limite à prévoir a posteriori l’absence de poursuites pour des infractions commises dans le seul contexte particulier du mouvement en faveur de l’indépendance de la Catalogne, tout en excluant de l’amnistie les actes ayant intentionnellement causé de graves violations des droits de l’homme. De la même manière, le fait que les actes relevant de l’exclusion de l’amnistie aient été définis de manière abstraite n’est pas un élément suffisant à même de caractériser une violation du principe de sécurité juridique. Les juges évacuent enfin les doutes sur le respect des principes d’égalité de traitement et de non-discrimination en estimant que la situation catalane est unique en son genre et ne pourrait s’appliquer à aucun autre contexte. La loi ne porte pas non plus atteinte au principe de primauté ni au principe de coopération loyale.

Décision de retour et informations classifiées

Par un arrêt du 16 juillet 2026 (C-26/25 Bukla), la Cour a eu à connaître du cas d’un ressortissant de pays tiers établi légalement en Hongrie avec sa famille (ayant, elle, la nationalité). Or, le renseignement hongroise a estimé, sur la base d’informations confidentielles, que la présence de l’individu portait atteinte à la sécurité nationale – engendrant le rejet de toutes les démarches visant à prolonger son séjour et, du même coup, la délivrance d’une décision de retour. Or, constatant que lesdites informations n’ont été communiquées ni à l’intéressé ni même aux autorités chargées de la police des étrangers, le juge hongrois a décidé de saisir la CJUE afin de savoir si une telle procédure est compatible avec le droit européen.
Dans sa réponse, la Cour de Luxembourg estime que les autorités nationales doivent s’assurer que la décision de retour visant un individu de nationalité tierce à l’UE n’aura pas pour effet… de contraindre ce dernier à quitter le territoire de l’UE – s’il dispose de liens familiaux avérés avec un citoyen de l’Union. Cela vaut aussi en cas de relation de dépendance (ex : enfant de nationalité européenne). Ainsi, adopter une décision de retour comme celle en l’espèce, sur la seule base d’un avis contraignant et non motivé – puisque émanant d’un service de renseignement – et donc sans pouvoir examiner les circonstances particulières au cas en question, n’est pas une pratique conforme au droit européen. Circonstance aggravante, est considéré également comme contraire au droit de l’UE le fait de ne pas communiquer les motifs sous-tendant une telle décision, notamment aux fins de procédures contentieuses administratives. Cela méconnaît en effet le droit à un recours effectif, le principe général de bonne administration et le principe d’effectivité.

Réfugiés ukrainiens et touristes russes : les européens débattent de qui laisser entrer

En l’espace de six semaines, la politique migratoire et des visas européenne a fait l’objet de deux conseils JAI (Justice et affaires intérieures) distincts – à Luxembourg début juin, à Dublin le 16 juillet 2026.

Le premier dossier concerne les 4,33 millions d’Ukrainiens bénéficiant de la protection temporaire. Un large consensus s’est dégagé au Grand-Duché pour prolonger le mécanisme jusqu’en mars 2028, mais en le restreignant : les hommes en âge de conscription (23-60 ans) qui n’ont pas légalement le droit de quitter l’Ukraine en seraient désormais exclus. Le constat qui motive cette évolution est porté notamment par la République Tchèque – qui affiche le ratio de réfugiés ukrainiens le plus élevé de l’UE (34,8 pour 1 000 habitants), l’Allemagne (28,7% des bénéficiaires) et la Pologne (22,3%) et souligne que, désormais, plus de la moitié des arrivants sont des hommes théoriquement soumis au devoir militaire.

Le second dossier, plus rude diplomatiquement, concerne les visas touristiques délivrés aux ressortissants russes – encore 477 878 en 2025, malgré la guerre. Début juin, dix EM (pays nordiques, baltes, Tchéquie, Pays-Bas, Pologne) avaient adressé une lettre commune à la Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Kaja Kallas (Renew, Estonie) et au commissaire aux affaires intérieures Magnus Brunner (PPE, Autriche) pour réclamer des mesures contraignantes. La formule du ministre suédois de la migration, dont le pays mène la charge, était sans ambages : « Il est totalement insensé que près de 500 000 Russes viennent chaque été vivre une vie de luxe en Europe, boire du vin rouge en terrasse pendant que les Ukrainiens meurent. »

À Dublin, juste avant la pause estivale et dans le cadre de la Présidence irlandaise du Conseil, la discussion s’est structurée autour de la stratégie globale sur les visas adoptée par la Commission en janvier 2026, qui vise à adapter le cadre européen aux menaces hybrides, au sabotage et à l’espionnage. M. Brunner a dit « comprendre » la demande d’interdiction des visas touristiques russes, arguant qu’« on ne peut pas dire aider l’Ukraine tout en octroyant des visas aux Russes » — et saluant au passage une baisse déjà significative, de quatre millions à quelque 500 000-600 000 délivrés depuis le début du conflit.

Le nouveau régime envisagé permettrait des suspensions, rejets ou restrictions ciblés contre les pays dont les relations avec l’UE « se sont gravement détériorées », en priorisant diplomates, combattants et élites des régimes concernés, voire en restreignant tout voyage « non essentiel ».

Des divergences subsistent néanmoins sur la procédure. Si un consensus se dessine pour permettre à la Commission ou à plusieurs EM d’initier des sanctions, certains voudraient qu’un seul État suffise à déclencher le processus. Le débat porte également sur la nature de l’acte d’exécution : décision de la Commission pour plus de rapidité, ou implication directe du Conseil pour plus de légitimité. Les EM s’accordent en revanche sur un préalable : définir des critères objectifs pour attribuer ou retirer les exemptions de visa, en plaçant les intérêts de l’UE au centre des arbitrages — et non plus la seule réciprocité diplomatique. Exemple-type de la priorisation des intérêts de l’Union, l’annonce le 10 juillet 2026 de la suspension de la délivrance de certains visas (entrée multiples, dispense de certains frais…) à l’encontre de la Guinée. Ceci en raison de la coopération jugée insuffisante de Conakry en matière de réadmission des migrants en séjour irrégulier en Europe. A noter que, pour les mêmes motifs, la Somalie avait fait l’objet d’une décision identique le 25 juin 2026.

Au chapitre migration…

Les arrivées massives de migrants à Ceuta reflètent les tensions politiques entre Etats-membres

Le ton est monté, à la fin du mois de juillet 2026, entre l’Espagne et l’Italie. La cause ? Le franchissement des barrières vers l’enclave espagnole de Ceuta par des dizaines de milliers de migrants en provenance du Maroc – entre 60 000 et 80 000 selon les estimations. Ceci, en dépit des protections physiques continues le long des quelques kilomètres de frontière et des renforts militaires immédiatement envoyés par Madrid. Les images, qui ont fait le tour des réseaux sociaux et des médias, montrent en effet une arrivée massive de migrants, sans doute facilitée par le laxisme délibéré des autorités marocaines. Un afflux qui a, pour autant, fait au moins 72 morts (chiffre réel sans doute supérieur). Il n’en n’a pas fallu plus pour que la scène politique européenne s’en trouve poussée en mode « gestion de crise », malgré le rapide retour en territoire marocain de la grande majorité des clandestins. A la manœuvre, le Danemark et l’Italie, deux pays très en pointe sur le durcissement des politiques migratoires européennes et qui avaient déjà initié une charge contre la CEDH ou vigoureusement plaidé pour la création de centres de retour (voir les notes du CRSI ici et là).

Cette joute estivale trouve son origine dans des divergences politiques plus profondes. Rome, et d’autres, reprochent au gouvernement socialiste de Pedro Sanchez la régularisation d’un demi-million de sans-papiers, annoncée en mars 2026 et vue comme un « appel d’air ». La première ministre Giorgia Meloni a aussi des points de friction sur le rapport à « l’allié » américain, à la situation au Proche-Orient ou encore au montant des dépenses de défense – l’Espagne se singularisant dans son refus d’augmenter massivement le budget de son armée. Pour être complets, mentionnons que l’UE a aussi proposé son aide, via le renforcement des moyens détachés sur place, et que Bruxelles s’intéresse de près à la lutte contre la désinformation – par exemple via les plateformes de Meta ou TikTok. En effet, les faux narratifs pourraient être à l’origine d’une partie de la ruée sur l’enclave, rependant la rumeur d’un accueil massif une fois en Espagne.

Toujours est-il que la situation à Ceuta a conduit à une réunion des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne le 4 août 2026, avec pour objectif de trouver des moyens pour éviter la répétition d’une telle scène et tenter d’afficher une certaine solidarité avec Madrid. Si la Commission européenne a bien salué la gestion de crise espagnole, une autre lettre, cette fois-ci signée par 22 gouvernements disait à peu près l’inverse et ciblait nommément la politique de Pedro Sanchez. Si les tensions ont fini par s’apaiser, cela en dit toutefois long sur la sensibilité du sujet et sur les divergences idéologiques qui occurrent entre les EM (certains États comme la France, le Portugal ou le Luxembourg n’ayant pas rejoint les autres EM dans la critique de l’Espagne). De manière plus caricaturale, des responsables politiques ont même appelé à « exclure » le pays de l’espace Schengen, notamment le ministre italien des affaires étrangères.

A noter que ce n’est bien sûr pas la première fois que de tels franchissements massifs sont observés – Rabat se servant de l’instrumentalisation des migrants comme d’une arme diplomatique ; afin d’éviter un rapprochement entre l’Espagne et l’Algérie ou simplement manifester une saute d’humeur. Du côté italien, une telle posture permet de donner des gages à la base conservatrice soutenant le gouvernement ; alors que les élections de 2027 approchent et que ce même gouvernement… a régularisé 500 000 migrants.

La Commission engage des discussions exploratoires avec des représentants du régime Taliban

D’après des informations du média spécialisé Euractiv confirmées ensuite par la Commission, cette dernière a pour projet d’entamer des discussions avec des représentants du régime Taliban afghan orientées sur les questions migratoires. Une réunion a eu lieu en juin 2026 et a porté prioritairement sur les retours (expulsions) de ressortissants afghans illégalement présents en Europe ; un sujet mis sur la table en raison de l’évolution de la situation dans le pays et de plusieurs faits délictuels et criminels commis par des Afghans en Europe sur les derniers mois.

Une telle mesure est aussi en phase avec le programme politique porté par plusieurs gouvernements nationaux, qui insistent pour aller plus loin dans l’expulsion des demandeurs d’asile reboutés, alors qu’actuellement seuls 20% des ordres de retour sont effectivement effectifs. Il faut donc lire ce changement de ton de la part de l’UE à l’aune de l’entrée en vigueur du Pacte asile et Migration ainsi que des récents textes migratoires adoptés par les colégislateurs. Ceci, alors que le sujet a été au cœur des élections européennes de 2024 qui ont accouché sur un net virage à droite de l’opinion publique continentale (et du Parlement européen en conséquence).

Devant les eurodéputés réunis à huis clos en commission LIBE le 14 juillet 2026, Magnus Brunner a indiqué que les mesures de réadmissions discutées avec les autorités talibanes concerneraient moins d’une centaine d’individus, ayant tous commis des crimes graves dans l’UE et ayant purgé leur peine. Selon lui, les Talibans auraient garanti l’absence de doubles peines une fois leur retour effectif. Si les partis de gauche et de nombreuses associations s’offusquent de ces contacts exploratoires, la Commission rappelle d’elle-même l’absence totale de levier juridique pouvant empêcher les EM de traiter en bilatéral avec les maîtres du pays depuis déjà cinq ans. Certaines, dont l’Allemagne et l’Autriche, ayant déjà franchi le Rubicon (voir les brèves du CRSI à ce sujet).

Berlin a d’ailleurs, pour la première fois le 28 juillet 2026, procédé à l’expulsion d’un migrant clandestin afghan sans casier judiciaire, contrairement aux trente autres personnes présentes sur le même vol. Le gouvernement fédéral, par la voix du Ministre de l’intérieur (Alexander Dobrindt – CSU), a confirmé que la politique de renvoi s’étend désormais non seulement aux clandestins délinquants mais aussi aux hommes seuls majeurs. Ceci, en dépit de nombreuses critiques du milieu associatif et humanitaire.

A noter que ces contacts Europe-Afghanistan ont été facilités par la Suède, un EM actif sur ce dossier et qui pousse depuis déjà plusieurs mois pour une inflexion de la position européenne en matière migratoire vis-à-vis des demandeurs d’asile afghans. Toutefois, si ces discussions se tiennent, il ne s’agira au mieux que de pourparlers, et certainement pas d’un accord officiel en bonne et due forme – et encore moins d’une reconnaissance effective du régime. Enfin, il faut rappeler que ces prises de contact exploratoires n’ont porté, selon le commissaire, que sur des sujets d’ordre purement technique, en évitant soigneusement d’inviter tout représentant politique des Talibans – ceci dans l’objectif évident d’éviter d’avaliser la nouvelle direction politique du pays.

Rapport sur l’accès à la réserve de solidarité pour les EM sous tension migratoire

Le Pacte sur la migration et l’asile est entré en vigueur le 12 juin 2026. Un mois à peine après son application, la Commission a publié, le 15 juillet, son premier bilan de mise en œuvre — un exercice imposé par la mécanique même du Pacte, qui conditionne l’accès au fonds annuel de solidarité à la bonne foi des EM bénéficiaires. Quatre d’entre eux ont été identifiés comme soumis à pression migratoire : Chypre, la Grèce, l’Espagne et l’Italie. Le verdict est pour le moins à géométrie variable.

En ce qui concerne Madrid et Nicosie, la Commission ne formule aucune inquiétude particulière. Leurs dispositifs de contrôle des arrivées irrégulières, leurs capacités d’accueil et leur coopération opérationnelle avec les autres États membres sont jugés conformes. Ils peuvent légitimement activer la réserve de solidarité — autrement dit, bénéficier de la relocalisation de demandeurs d’asile ou de contributions financières des autres EM.

Du côté d’Athènes, la dynamique est en marche mais tout n’est pas encore terminé ni opérationnel. La législation nationale d’adaptation au Pacte a été adoptée le 9 juin 2026 (trois jours avant à peine !), les procédures aux frontières ont fait l’objet de tests pilotes, et l’unité « Dublin » nationale a été renforcée – passant à 69 agents, avec 116 recrutements supplémentaires en cours. En revanche, les systèmes techniques (Eurodac, DubliNet) sont réputés pleinement opérationnels. Surtout, depuis le 12 juin, la Grèce a cessé de refuser systématiquement sa responsabilité dans les transferts entrants, un changement de pratique notable après des années de contentieux. Mais la Commission se garde de toute conclusion définitive : les nouvelles règles de responsabilité sont en vigueur depuis moins d’un mois, les délais légaux ne sont pas encore échus, et aucun transfert effectif vers la Grèce n’a encore eu lieu sur cette base. Une revoyure est prévue pour le mois d’octobre 2026.

Enfin, plus préoccupante est la situation de l’Italie. Depuis décembre 2022, Rome a suspendu l’accueil des transferts dits « dublinés » – à l’exception des regroupements familiaux de mineurs non accompagnés. Sur le plan technique et administratif, les préparatifs sont réels : décret-loi adopté en juin, unité AMMR renforcée, systèmes informatiques mis à jour. Mais dans les faits, entre le 12 juin et le 7 juillet 2026, l’Italie a rejeté les 12 demandes de transfert qui lui ont été soumises par d’autres EM – alors que le règlement ne lui en donne pas le droit. Plus encore, aucun signe d’engagement actif n’est donné sur les modalités pratiques et logistiques de reprise des transferts. La Commission enjoint donc l’Italie à lever les obstacles subsistants ; faute de quoi, le mécanisme de restriction de solidarité prévu par l’AMMR pourrait être activé, privant Rome du bénéfice du fonds de solidarité. La surveillance se poursuivra ici aussi jusqu’à l’évaluation d’octobre.

Critiques croisées sur le respect des droits humains dans la gestion des migrations

Si la dynamique législative et institutionnelle en matière de migration a connu un net rehaussement depuis 2024, ceci s’accompagne (inévitablement ?) d’inquiétudes et mises en garde de la part d’associations, de groupes politiques voire d’organismes officiels. C’est à cette dernière catégorie qu’il faut rattacher le rapport annuel de l’officier aux droits fondamentaux de Frontex, publié le 15 juillet 2026. On peut notamment y lire que, dans un contexte de profonds changements induits par le déploiement opérationnel du pacte et malgré des améliorations dans la transparence des opérations, des violations des droits de l’Homme perdurent ça et là.

Les frontières bulgares et grecques concentrent l’essentiel des signalements (expulsions collectives, traitements dégradants, usage de la force par les gardes-côtes et la police aux frontières…). Sur plus de 200 incidents sérieux examinés et 47 enquêtes formelles ouvertes, sept violations ont été confirmées et 21 jugées « probables ». En matière de retours forcés, de nombreux vols charters s’effectuent sans observateur indépendant à bord – 38% des vols italiens par exemple. Les rapports font aussi état d’un recours « systématique » à la coercition et aux moyens de contention physique dès les phases de pré-départ et d’embarquement. Le mécanisme de plainte de Frontex, censé offrir un recours direct aux personnes affectées, est également la cible de critique car, sur 112 plaintes enregistrées – en hausse de 36% – une seule a été jugée admissible, les autres tombant sous le coup de la répartition des compétences entre Frontex et les administrations nationales.

Ceci intervient dans le cadre plus général d’une baisse des franchissements irréguliers, d’après les dernières données de la même agence européenne Frontex. La chute avancée est de l’ordre de 37% au premier semestre 2026 en comparaison de l’an dernier (49 000 entrées enregistrées). Si le passage de la Manche vers le Royaume-Uni affiche une nette diminution (-44%) – pouvant être imputable au renforcement des moyens déployés le long des côtes françaises – les flux en Méditerranée orientale continuent de progresser, de l’ordre de 17%. La coopération avec des Etats-tiers en Afrique semble donc porter ses fruits, à l’exception de l’Algérie, devenue un point de départ moins cadenassé que ses voisins.

C’est dans ce contexte que cinq EM – Allemagne, Autriche, Danemark, Grèce et Pays-Bas – travaillent en groupe informel à la mise en place de centres de retour extraterritoriaux, où seraient transférés les migrants déboutés avant renvoi dans leur pays d’origine. Le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, leur a adressé une lettre de mise en garde, invoquant des « risques considérables » d’atteinte aux droits fondamentaux. Si le commissaire est dans son rôle en prenant position sur le sujets des droits humains, il importe de préciser qu’il ne relève pas de l’architecture institutionnelle de l’UE, et ne doit pas être confondu avec un membre du collège des Commissaires de la Commission (pour plus de précisions, se reporter à la note du CRSI).

Les EM concernés défendent la « pleine conformité » de leur démarche au droit international, mais assument leur discrétion tout en affirmant privilégier les pays d’Asie ou d’Afrique subsaharienne, de préférence à proximité des principaux pays d’origine. Du reste, la viabilité de ces hubs dépend en tout état de cause d’un prérequis : l’engagement des pays tiers à réadmettre leurs ressortissants.

Allemagne : Résurgence de la menace des drones et réforme du renseignement

Les drones : suite et (pas) fin

Dans la nuit du 4 au 5 août 2026, un employé de l’aéroport de Leipzig-Halle (Saxe) a découvert, dans la zone de fret, à accès restreint, un drone transportant un engin explosif d’environ 800 grammes à quelques mètres d’un avion-cargo de la compagnie ukrainienne Antonov Airlines. Ce dernier, outre sa nationalité, transportait surtout des munitions, déclenchant immédiatement une alerte et une intervention de la police fédérale (Bundespolizei). Simultanément, un avion-cargo DHL a percuté un second objet volant non-identifié peu après son décollage, contraignant l’appareil à atterrir à Hanovre, au nord du pays, avec des dégâts cependant mineurs. L’une des pistes est restée fermée plusieurs heures, et une enquête judiciaire a été ouverte alors que l’aéroport avait déjà dû subir une situation grosso modo similaire en 2024.

Au-delà des faits en eux-mêmes, c’est la question de la cible et des conséquences de ces deux évènements qui se pose. L’aéroport de Leipzig-Halle est à la fois le hub fret européen de DHL et une plateforme logistique pour l’acheminement de matériel militaire occidental vers l’Ukraine – la Bundeswehr et ses alliés de l’OTAN en utilisant régulièrement les emprises. Antonov Airlines y opère aussi en base arrière depuis l’invasion russe de février 2022. Les autorités diplomatiques ukrainiennes n’ont pas tardé à réagir et ont immédiatement pointé le doigt vers le Russie. Les autorités allemandes – locales comme fédérales – sont restées plus évasives sur la nature du commanditaire, tout en rappelant l’acuité extrême de la menace et le nécessité de réagir face à des exécutants qui n’ont rien d’amateurs. Il faut dire que ces deux incidents s’inscrivent dans une série de survols non autorisés de drones (non-identifiés encore à ce jour) et de colis incendiaires visant des installations logistiques et militaires allemandes depuis 2024. Ainsi, en fin d’année 2025, des camps militaires avaient été survolés en Allemagne, Belgique et France et des aéroports, comme Munich, fermés plusieurs heures (voir, à ce sujet, les brèves du CRSI).

De manière concomitante, le ministre fédéral de l’Intérieur a ordonné le doublement des capacités antidrones de la police fédérale : l’unité spécialisée, jusque-là dotée de 130 agents répartis sur quatre sites, passera à 300 personnels, déployés sur huit bases nationales, un doublement, afin de garantir une intervention rapide partout en Allemagne. La création de cette unité et les moyens antidrones associés étaient représentaient les grandes annonces de l’automne dernier. Des responsables politiques ont également plaidé pour une levée des restrictions actuelles empêchant la Bundeswehr d’intervenir sur le territoire national – une ligne de tension constitutionnelle dont la modification ne va pas de soi. Au-delà du seul territoire germanique, la menace des drones est prise très au sérieux ailleurs sur le continent, comme en témoigne l’initiative de la Commission européenne début 2026 (voir les brèves du CRSI).

Réformer le renseignement : une tâche aussi sensible que nécessaire

Néanmoins, l’annonce de ces mesures n’est pas la seule réponse à la menace ; puisqu’en parallèle, le Gouvernement entend réformer les services de renseignement du pays – et plus particulièrement élargir la palette de missions que ceux-ci sont autorisés à mener. L’Allemagne, pour rappel, compte deux grands services de renseignements : le Bundesnachrichtendienst (BND – renseignement extérieur) et le Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV – renseignement intérieur). Ces derniers sont encadrés, depuis les années 1950, de manière très stricte par la loi allemande, qui leur interdit de nombreuses missions/moyens d’actions ; avec pour motif évident le sombre souvenir des services en place durant la Seconde Guerre mondiale et la période de la Stasi est-allemande. D’où leur construction comme services de pur renseignement, et non comme « services secrets » à proprement parler. Le problème majeur est que, face aux diverses menaces et à leur intensité – terrorisme, tensions avec la Russie, imprévisible attitude américaine – les services d’Outre-Rhin peuvent constituer les « maillons faibles » d’une Europe qui tourne la page de la candeur. En effet, en comparaison de leurs homologues internationaux, BND et BfV ont, certes, de très bonnes capacités d’analyse du renseignement, mais ont, du fait du carcan qui leur est imposé, les pires difficultés à en obtenir par eux-mêmes. A tel point que les alertes sur des attaques terroristes imminentes proviennent quasi-exclusivement de leurs partenaires, et particulièrement du renseignement américain.

Les autorités fédérales ont, en conséquence, acté une réforme des pouvoirs octroyés au renseignement, en élargissant significativement le nombre d’actions qu’elles pourront entreprendre afin de récolter des informations et prévenir tout acte hostile contre le pays. Le BND pourra ainsi se voir impliqué dans des opérations de manière proactive, par exemple le sabotage d’une usine de production d’armes ou une attitude plus offensive dans le cyberespace – y inclus par l’usage plus souple des technologies d’IA et de reconnaissance faciale. La surveillance et l’approbation des requêtes concernant la surveillance électronique des individus passerait d’un comité composé de membres sélectionnés par les parlementaires à un autre, composé d’anciens juges fédéraux. Quant au BfV, il aura, entre autres, davantage de latitude pour poser des capteurs dans un lieu privé et utiliser du renseignement obtenu par des capteurs privés à son profit. Dans tous les cas, les actions devront être strictement liées à la nature de la menace et ne pourront pas mettre en danger la vie ou l’intégrité physique de la cible.

Pour mettre en œuvre ces mesures, une hausse du budget est prévue, de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros sur les prochaines années, après une augmentation de 26 % en 2026 (1.5 milliard d’euros de budget). La loi doit encore être votée au Parlement (Bundestag et Bundesrat) où, bien que soutenue par la coalition au pouvoir, elle est vertement critiquée par les oppositions. Le Gouvernement espère une entrée en vigueur en 2027.

La Commission européenne et les procédures d’infraction

A intervalles réguliers, la Commission européenne rend publiques les procédures ouvertes contre les EM pour défaut de transposition des textes du droit européen dans leur droit national. Agissant sur base des traités, elle maintient ainsi son rôle historique de « Gardienne » desdits traités et sa capacité à maintenir la cohérence et l’uniformité du droit de l’Union. Les procédures d’infraction se déroulent généralement en trois temps : lettres de mises en demeure, avis motivés et, ultimement, saisie de la CJUE (voire aussi, et pour plus de détails, la note du CRSI consacrée au juge de l’UE). Ci-après, l’état des lieux des procédures d’infraction pour le mois de juillet 2026.

Au rang des lettres de mises en demeure, ont notamment été adressés :
– À la Bulgarie et à la Pologne, une invitation à transposer correctement le règlement 2019/1148 établissant des règles concernant les substances et mélanges susceptibles d’être utilisés pour fabriquer de manière détournée des explosifs artisanaux. Ce texte impose le signalement de toute transaction suspecte aux autorités et limite l’accès à ces substances pour le grand public. Pour Bruxelles, Sofia n’a pas respecté ses obligations, notamment la mise en place de points de contact et la désignation d’une autorité compétente de mise en œuvre et de suivi. Varsovie, de son côté, se voit rappelé à l’ordre en raison du non-respect de son obligation de diffusion des lignes directrices et de détermination du régime de sanctions.
– À la Lituanie, à Chypre, à la Slovénie et à la Pologne, une injonction à transposer correctement la directive 2018/1673 relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux au moyen du droit pénal. Ce texte établit des infractions et des sanctions applicables en matière de blanchiment des capitaux dans le but d’harmoniser les systèmes européens, d’éviter le « benchmarking » de la part de criminels en recherche du système le plus clément et donc d’harmoniser la coopéra-tion policière et judiciaire entre les EM. La directive autorise aussi les poursuites en matière de blanchiment de capitaux même sans condamnation préalable pour l’infraction pénale qui a gé-néré l’argent et sans prouver tous les détails de cette infraction (infraction autonome de blan-chiment de capitaux), précise les circonstances prévoyant une sanction plus sévère et clarifie les compétences dans les affaires transfrontalières.

Concernant les avis motivés, la Commission a adressé :
– À la Pologne, une invitation à transposer la directive 2024/1226 érigeant la violation des mesures restrictives décidées par le Conseil de l’UE en infraction pénale. Cette directive, prise dans le contexte d’une recrudescence de mesures restrictives adoptées dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, harmonise les définitions et sanctions, facilite les enquêtes et les poursuites et vise à empêcher le contournement desdites mesures. Comme pour tous les avis motivés, en l’absence de réponse et de réaction par les EM concernés dans les deux mois, la Commission pourrait entamer des poursuites devant la CJUE, avec à la clé de possibles sanctions financières.
– À la Slovaquie, une injonction à transposer la directive 2016/1919 relative à l’aide juridiction-nelle et à sa fourniture aux personnes suspectes et poursuivies. Ce texte vise à établir des normes minimales communes mais les deux états n’accordent actuellement cette aide qu’aux personnes poursuivies, et non à celles « uniquement » suspectées. En outre, Bratislava ne donne pas accès à l’aide juridictionnelle aux personnes arrêtées dans un autre État membre sur la base d’un mandat d’arrêt européen émis par les autorités slovaques. La lettre de mise en demeure avait été envoyée en janvier 2026.
A noter, la clôture de la procédure d’infraction enclenchée en janvier 2026 contre la Slovaquie au sujet de la protection des lanceurs d’alertes (voir les brèves du CRSI).

Dans le reste de l’actualité européenne :

PROTECTION CIVILE : Plusieurs pays européens, au premier rang desquels la France, la Belgique, le Portugal et l’Espagne, ont dû faire face à une saison 2026 catastrophique sur le plan des feux de forêt. Rien que dans l’Hexagone, des dizaines de milliers d’hectares se sont consumés en Gironde, dans le Var, les Landes, la forêt de Fontainebleau, etc. Face à cela, Paris a activé le mécanisme de protection civile (MPC) de l’UE – qui permet d’obtenir du renfort humain et matériel de la part d’autres EM (voir la note du CRSI à ce sujet). Même des capitales situées plus au Nord, Bruxelles en tête, ont dû activer le MPC face à des feux d’une ampleur parfois jamais observée dans leur histoire, comme dans les Hautes-Fagnes (province de Liège).
C’est ainsi que des renforts portugais, croates, tchèques ou slovaques ont pris la direction des zones incendiées, avec notamment des aéronefs légers et des hélicoptères. A noter que la France avait déjà activé le MPC à plusieurs reprises, particulièrement lors de précédents feux de forêt (déjà en Gironde, en 2022), des inondations dans le Pas-de-Calais ou lors du passage du cyclone Chido à Mayotte en décembre 2024.

PARQUET EUROPÉEN : A la suite du changement de gouvernement intervenu après les élections d’avril 2026 (voir les brèves du CRSI), la Hongrie affiche désormais ouvertement son souhait de renouer avec l’édifice communautaire. C’est dans ce contexte qu’il faut lire la demande adressée à la Commission, et validée par celle-ci le 10 juillet 2026, d’adhérer au Parquet européen. Budapest doit désormais proposer des candidats au poste de procureur européen en Hongrie, ainsi que pour ses délégués. Devenant le 25ème membre de l’EPPO (dont le siège est à Luxembourg), ce procureur sera compétent pour enquêter et poursuivre des infractions impliquant les fonds de l’UE dans le pays.

CONSEIL DE L’EUROPE : Réunis le 16 juin 2026 à Strasbourg dans le cadre du Comité des ministres du CoE, les 46 ministres de la justice des EM ont validé une déclaration soulignant leur volonté de renforcer la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Ce texte, non contraignant, rappelle les fondamentaux du genre : une politique pénale effective garantissant des enquêtes, des poursuites et des sanctions, un renforcement de la coopération policière et judiciaire, la confiscation des avoirs du crime (y compris numériques) ou encore le nécessaire renforcement des capacités d’enquête financière et patrimoniale, notamment à l’aide des nouvelles technologies.

ROUMANIE/HONGRIE : Le temps très sec et chaud de l’été 2026 a eu des conséquences importantes dans plusieurs pays de l’Europe centrale et orientale, notamment en raison du faible volume de précipitations. Ainsi, en Hongrie, la centrale nucléaire de Paks n’a tourné qu’à 10% de ses capacités en raison du niveau particulièrement bas du Danube, utilisé pour refroidir l’installation. Le gouvernement a donc appelé la population à réaliser des efforts d’économie d’énergie – une nécessité alors que cette seule centrale produit environ 50% de la production et un tiers de la consommation d’électricité hongroise. Une criticité qui a poussé les autorités à maintenir l’activité par tous les moyens, qui compris en coulant des barges dans le lit du fleuve.
La situation n’est pas franchement meilleure en Roumanie, où la centrale de Cernavoda (1/5 de l’énergie roumaine) a aussi vu ses capacités de refroidissement sévèrement obérées. A tel point que les autorités ont dépêché la marine pour traiter à l’explosif un amas rocheux situé dans le lit du fleuve – ceci, dans l’espoir d’améliorer l’écoulement de l’eau. Néanmoins, Budapest et Bucarest peuvent compenser par des imports énergétiques provenant de pays voisins.
D’autres pays, comme l’Allemagne ou la Serbie, sont aussi affectés par cette situation rarissime touchant le plus grand fleuve d’Europe ; impactant non seulement les capacités énergétiques mais aussi le transport et la logistique fluviale. Notons que la situation sur le Rhin est quasi-identique. Le changement climatique s’ajoute donc à la (longue) liste des problèmes et défis rencontrés par les européens en matière énergétique (voir la note du CRSI).

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Crise à Ceuta

By Institutions

La récente crise migratoire à Ceuta témoigne de la désolidarisation européenne en matière migratoire

 

Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI

 

Contexte général : les faits

Avant d’observer la fissure de la solidarité européenne, il faut s’attarder sur les faits objectifs de cette crise qui, après deux semaines de réajustements, sont relativement exhaustifs et définitifs.

Déclenchement : 30 juillet 2026 (avec un précédent pic dès le 29 juillet, jour de la Fête du Trône marocaine).

Lieu : l’enclave espagnole de Ceuta, territoire de 19-20 km² sur la côte nord-africaine, à la frontière avec le Maroc (85 000 habitants). Des passages secondaires ont également été enregistrés à Melilla, autre enclave espagnole, où le poste-frontière de Beni Ensar a été temporairement fermé.

Ampleur : près de 80 000 personnes sont entrées illégalement à Ceuta en l’espace de quelques jours, principalement les 30 et 31 juillet 2026.

Il s’agit du plus important épisode migratoire à la frontière hispano-marocaine depuis la crise de mai 2021 (qui avait concerné environ 8 000 à 10 000 personnes).

Profil des migrants : en très grande majorité des jeunes hommes et adolescents marocains.

Modes d’entrée : franchissement à la nage le long des digues des plages d’El Tarajal et de Benzú, ou à pied le long du rivage.

Bilan humain : au moins 80 personnes sont mortes, selon le bilan communiqué par le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, le samedi 1er août 2026 (un premier bilan provisoire avait fait état de 34 morts, puis 41). Les décès résultent de noyades lors des tentatives de contournement à la nage de la digue frontalière, et de mouvements de foule/bousculades lors des franchissements de la barrière.

Déclencheur immédiat identifié : une rumeur virale diffusée sur les réseaux sociaux (Instagram, TikTok, Facebook) laissant croire à une ouverture de la frontière hispano-marocaine, associée à l’interprétation d’une décision de justice espagnole. Le Tribunal suprême espagnol avait en effet statué, le 8 juillet 2026, que la loi ne permettait pas les « renvois à chaud » (devoluciones en caliente) des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla — une décision largement diffusée et déformée sur les réseaux sociaux marocains comme annonçant une frontière ouverte. De plus, des voies d’entrée ont été popularisées sur les différents réseaux sociaux, notamment par la nage.

Réponse immédiate espagnole : déploiement de l’armée de terre, de la Garde civile, du Corps national de police et de sauveteurs en mer ; envoi de renforts (plongeurs, bateaux, drones) ; installation d’une barrière pneumatique de 500 mètres en mer pour empêcher les traversées à la nage.

Qualification politique espagnole : le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a qualifié l’afflux d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », attribuant la crise à une exploitation malhonnête de la décision judiciaire par des réseaux de passeurs (« mafias »).

 

Historique des relations Espagne-Maroc et précédent de 2021

La crise de mai 2021

Entre le 17 et le 19 mai 2021, environ 9 000 à 10 000 personnes (dont au moins 1 200 mineurs non accompagnés selon le Parlement européen) sont entrées à Ceuta après que la police marocaine a temporairement relâché ses contrôles frontaliers, ouvert les portes de la clôture frontalière et n’a pas agi pour empêcher les entrées illégales.

Cette crise est survenue peu après l’accueil médical en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, mouvement indépendantiste du Sahara-Occidental, ancienne colonie espagnole que le Maroc revendique et occupe. La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, avait alors accusé le Maroc de « chantage » et d’« agression ».

Elle déclencha des conséquences diplomatiques durables : en 2022, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a adressé une lettre officielle au roi Mohammed VI qualifiant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental (présenté en 2007) de « base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le conflit – un changement net par rapport à la neutralité historique de Madrid sur ce dossier, et un rapprochement stratégique avec Rabat qui a par ailleurs dégradé les relations avec l’Algérie.

Le cadre de coopération bilatérale

Le Maroc est un partenaire stratégique de l’UE dans le contrôle des frontières méridionales de l’Europe, recevant financements et appui technique de Madrid et de Bruxelles pour ses dispositifs de contrôle. Le 15ᵉ Conseil d’association UE-Maroc s’est tenu le 30 janvier 2026, coprésidé par la Haute représentante de l’UE Kaja Kallas et le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, réaffirmant un partenariat qualifié de « stratégique, ancien, riche, multidimensionnel et privilégié », et saluant l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 2797 (2025) sur le Sahara occidental.

 

Conséquences politiques et géopolitiques en Europe

Position de l’Espagne et de l’Union européenne

  • Madrid a défendu la nécessité d’une réponse européenne commune, rappelant que Ceuta et Melilla constituent des frontières extérieures de l’UE, impliquant une responsabilité partagée.
  • 22 gouvernements européens ont demandé la tenue d’une réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur, tenue le 4 août 2026.
  • La Commission européenne, par la voix d’Ursula von der Leyen, a plaidé pour un renforcement des frontières aux points sensibles (surveillance accrue, barrières physiques) plutôt que pour une exclusion de l’Espagne.
  • L’Allemagne et la Belgique ont explicitement rejeté la logique d’exclusion de l’Espagne de Schengen, préférant s’appuyer sur le règlement européen de retour.

Pays ayant appelé à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen 

  • Italie – la Présidente du Conseil Giorgia Meloni, appuyée par le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani et le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini
  • Danemark – la Première ministre Mette Frederiksen
  • Finlande – la ministre de l’Intérieur Mari Rantanen
  • Tchéquie – le Premier ministre Andrej Babiš

Pays ayant effectivement mis en œuvre des contrôles renforcés (mesure unilatérale appliquée, distincte d’une exclusion de Schengen)

  • Italie : instauration de contrôles ciblés, pour une durée d’un mois, sur les ressortissants non-UE arrivant d’Espagne par voie aérienne ou maritime – présentée par Giorgia Meloni comme une mesure extraordinaire de protection de la sécurité nationale. Celle-ci ne concerne pas les ressortissants espagnols mais seulement les ressortissants de pays tiers arrivants d’Espagne.
  • France : renforcement des contrôles à ses frontières, annoncé par le gouvernement français à la suite de la crise.

Précision juridique importante : aucun texte de l’accord Schengen ne prévoit de mécanisme permettant d’exclure formellement un État membre de l’espace Schengen. Seul le rétablissement de contrôles temporaires aux frontières intérieures par un État membre, de façon unilatérale et pour une durée de 6 mois reconductibles, est prévu par les textes – ce qui correspond à la mesure prise par l’Italie.

Pays ayant explicitement rejeté l’option d’exclusion

  • Allemagne
  • Belgique
  • Slovaquie

Le bras de fer préalable à la réunion interministérielle entre l’Italie, le Danemark et l’Espagne

La crise de Ceuta a d’abord donné lieu à une confrontation diplomatique ouverte entre Rome, Copenhague et Madrid, avant même la tenue de la réunion du 4 août.

Dès le 30 juillet, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni a évoqué la possibilité de prendre des « mesures exceptionnelles » contre l’Espagne, allant jusqu’à suspendre l’accord de Schengen entre les deux pays, dénonçant les « images impressionnantes » en provenance de Ceuta et affirmant que « l’Italie ne restera pas les bras croisés ». Son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani est allé dans le même sens, se déclarant « favorable à la fermeture de l’espace Schengen avec l’Espagne », estimant que la politique migratoire de Madrid « encourage le trafic d’êtres humains ».

Cette sortie a immédiatement provoqué une riposte espagnole : le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares a répliqué que ces propos étaient indignes d’un pays partenaire et ami, dont l’Espagne attend de la solidarité et non de la démagogie partisane, et a convoqué l’ambassadeur d’Italie dès le lendemain.

Le Danemark s’est associé à cette ligne dure. Le ministre danois de la Migration, Morten Bødskov, a réclamé un « contrôle effectif » des frontières et s’est montré favorable à l’étude d’une suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, rappelant qu’il ne fallait pas « répéter la situation chaotique » de 2015, l’immigration incontrôlée constituant selon lui « une menace pour l’Europe ». Selon la presse spécialisée sur les affaires européennes, la Première ministre danoise avait par ailleurs déjà évoqué le sujet avec Giorgia Meloni, les deux dirigeantes cherchant à réunir les chefs d’État et de gouvernement de l’UE pour évaluer la crise.

C’est dans ce contexte que Rome et Copenhague ont pris l’initiative de la lettre signée par 22 chefs d’État et de gouvernement réclamant la réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur. Une analyse du Grand Continent souligne que des positions divergentes existaient même au sein de ce groupe de 22 : l’Italie, le Danemark, la Finlande, l’Autriche, la République tchèque et la Suède ont continué de brandir la suspension de Schengen comme un instrument légitime, tandis qu’un second bloc, incluant l’Allemagne et la Belgique, refusait explicitement cette logique d’exclusion.

En retour, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a dénoncé dans une lettre à Ursula von der Leyen une réponse « plutôt asymétrique » de ses partenaires européens, estimant que certains pays « ont choisi d’attaquer l’Espagne et d’appeler à son exclusion temporaire de l’espace Schengen ».

À l’issue de la réunion du 4 août, cette confrontation s’est en partie apaisée : selon un média spécialisé, le ministre danois Morten Bødskov a lui-même salué le bilan revu à la hausse présenté par l’Espagne (72 000 entrées, 70 000 retours vers le Maroc), se disant satisfait du déploiement rapide de la police et de l’armée espagnoles.

La confrontation entre l’Italie et l’Espagne ne s’est pas apaisée, avec des mesures de contrôle prises de part et d’autre toujours en place.

 

Stratégie marocaine

Position officielle du Maroc

Les autorités marocaines et espagnoles ont conjointement attribué la crise aux réseaux de passeurs et de trafic illicite, évoquant l’action de groupes criminels organisés ayant incité aux traversées massives. Les autorités marocaines n’ont pas produit de communication publique détaillée dans les jours suivant le déclenchement de la crise.

Éléments de contexte

L’hypothèse de la pression marocaine n’est qu’une supposition.

  • Le mécanisme observé en 2026 rappelle celui de mai 2021 : la coopération marocaine en matière de contrôle frontalier peut être resserrée ou relâchée selon le contexte diplomatique bilatéral, cette relation constituant un levier reconnu dans les rapports entre Rabat et Madrid.
  • La crise de 2026 est survenue peu après une visite officielle du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez en Algérie, son premier déplacement dans ce pays en quatre ans, alors même que l’Espagne avait précédemment infléchi sa position en faveur de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
  • Le dossier du Sahara occidental demeure un point de friction structurel entre le Maroc et l’Espagne : le soutien espagnol au plan d’autonomie marocain (2022) n’a pas empêché de nouvelles tensions bilatérales.

Nouvel épisode migratoire à Ceuta à la mi-août 2026

Des appels à traverser la frontière ont circulé sur les réseaux sociaux mi-août, prétendant que le poste-frontière serait ouvert le 15 août, jour férié en Espagne. Ces messages, relayés par de faux comptes, s’inscrivaient dans une campagne de désinformation similaire à celle observée fin juillet. Le Maroc a annoncé des mesures de sécurité renforcées et des poursuites judiciaires contre les auteurs de ces rumeurs, tandis que la Guardia civil espagnole a multiplié les démentis, rappelant que la frontière resterait fermée. Dans la nuit du 15 août, un pic de tentatives a néanmoins été enregistré, avec environ 300 personnes se jetant ensemble à la mer, la plupart interceptées par les forces marocaines et espagnoles.

 

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Le chômage retrouve son plus haut niveau depuis la crise sanitaire

By Economie

Une nouvelle étude de l’INSEE dresse un portrait à charge de la situation de l’emploi en France au deuxième trimestre 2026

Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI

Avec 2,7 millions de personnes concernées, soit 261 000 chômeurs de plus qu’il y a un an, le taux de chômage grimpe à 8,3 % de la population active au deuxième trimestre 2026, selon le dernier rapport de l’Insee publié le 7 août. Une progression de 0,2 point sur trois mois, la sixième hausse trimestrielle consécutive. Il faut remonter au troisième trimestre 2020, alors en pleine crise sanitaire, pour retrouver un niveau comparable ; et avant cela, à l’automne 2019. Le taux demeure toutefois encore nettement inférieur à son pic de 2015 (-2,2 points).

Aucune génération n’échappe à cette remontée. Les plus jeunes restent les plus exposés, avec un taux de 21,6 % chez les 15-24 ans, en hausse de 0,4 point sur le trimestre. Mais la dégradation gagne aussi les actifs en milieu de carrière : les 25-49 ans atteignent 7,5 %, leur plus haut niveau depuis début 2021, tandis que les 50 ans ou plus grimpent à 5,5 %, un sommet inédit depuis début 2022. Entre les sexes, l’écart se resserre légèrement sur le trimestre : le chômage des femmes progresse de 0,4 point, à 8,2 %, quand celui des hommes reste stable, à 8,5 % ; même si, sur un an, la hausse demeure comparable pour les deux sexes (+0,8 point).

évolution chômage INSEE

Autre indicateur en tension : le chômage de longue durée poursuit sa lente remontée, à 2,1 % de la population active, son plus haut niveau depuis 2022. Symétriquement, le taux d’emploi des 15-64 ans recule de 0,3 point, à 69 %, un repli qui concerne presque toutes les générations, à l’exception notable des 60-64 ans, dont le taux continue de progresser. Le halo autour du chômage, ces 1,9 million de personnes qui souhaitent travailler sans être comptabilisées comme chômeurs, reste globalement stable.

L’Insee souligne un effet statistique propre à la loi pour le plein emploi, entrée en vigueur en 2025 : les bénéficiaires du RSA et les jeunes inscrits à France Travail, désormais suivis de plus près, contribuent à eux seuls à près de la moitié de la hausse cumulée du taux de chômage observée depuis six trimestres. Un rappel que la photographie du marché du travail dépend aussi de la manière dont on le mesure.

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Drone avec appareil photo improvisé

Survol de drones russes en Europe : une problématique aux solutions encore floues

By Défense

Dans un rapport, l’International Institute for Strategic Studies dresse un portrait des récentes incursions de véhicules aériens non-habités (UAV) dans le ciel européen

Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI

 

Source : International Institute for Strategic Studies (IISS) – Russia’s UAV Campaign

Over Europe

 

Contexte général

Entre août 2024 et février 2026, des drones (UAV – Uninhabited Aerial Vehicles) ont été observés dans l’espace aérien d’une douzaine d’États membres de l’OTAN ainsi qu’en Irlande. Ces incursions ont provoqué les fermetures répétées de grands hubs aériens civils (Bruxelles, Copenhague, Munich, Oslo, Vilnius), perturbé des opérations militaires et pénétré le périmètre de sites de défense parmi les plus sensibles d’Europe – notamment des sites hébergeant des bombes nucléaires américaines B61-12 dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN, et la base sous-marine française de l’Île Longue (dissuasion nucléaire).

Le rapport évalue qu’il est hautement probable que le Kremlin ait mené une campagne de drones contre l’Europe, et probable que des navires liés à la Russie – notamment la « flotte fantôme » (shadow fleet) – aient servi de plateformes de lancement/récupération de drones, dans le cadre plus large de la guerre non conventionnelle menée par Moscou contre l’Europe.

Point méthodologique clé et prudence du constat

Le rapport ne prétend pas que chaque signalement soit d’origine russe, ni même qu’il s’agisse à chaque fois réellement d’un drone. L’argument central est que le schéma agrégé des signalements ne peut pas s’expliquer uniquement par des erreurs d’identification, l’activité amateur ou du harcèlement opportuniste.

Quatre sources de données triangulées :

  • Données de suivi maritime AIS (Automatic Identification System)
  • Base de données ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project)
  • Presse et sources ouvertes
  • Entretiens semi-structurés avec des responsables de défense et de renseignement européens (off-record)

Une attribution des actes indéterminée :

  1. Le matériel est-il d’origine russe ou conforme à un modèle de fabrication russe connu ?
  2. Qui a lancé la plateforme, d’où, sous quelle direction tactique ?
  3. S’agit-il d’une campagne centralisée du Kremlin, ou de l’agrégation d’actions disjointes de plusieurs services (FSB, GRU, SVR) et de proxies criminels recrutés via Telegram ou autre ?

Les objectifs stratégiques identifiés 

Le rapport identifie quatre finalités, non exclusives, à la campagne :

Objectif Description
Reconnaissance par le combat (razvedka boyem) Doctrine soviéto-russe consistant à provoquer une réaction adverse pour révéler ses capacités. Les réponses de défense aérienne alliées (activation radar, décollage de chasseurs) génèrent elles-mêmes du renseignement pour Moscou.
Cartographie des infrastructures critiques Sites nucléaires et à double usage (B61-12), nœuds logistiques soutenant l’Ukraine (entraînement sur Patriot, chars Abrams), sites de production d’armement (Rheinmetall, en Allemagne).
Attrition économique et guerre psychologique Coût des fermetures d’aéroports, campagnes de désinformation (réseau Doppelganger) niant l’implication russe ou l’attribuant à l’Ukraine, érosion de la confiance publique.
Normalisation des violations de l’espace aérien Effet cumulatif : abaisser progressivement le seuil de ce qui est perçu comme nécessitant une réponse, créant un environnement permissif pour des actions plus graves à l’avenir.

Ampleur du phénomène 

144 incidents recensés dans la base de données IISS (activités amateurs et « spillover » de la guerre ukrainienne exclus) sur la période étudiée.

Une répartition par type de site intéressée : 48 % installations militaires, 18 % aéroports civils, 26 % infrastructures critiques (ports, énergie, industrie)avec un pic net entre septembre et décembre 2025 : la moyenne mensuelle passe de 4 incidents (août 2024–août 2025) à 22,5 par mois.

Classement par pays (nombre de signalements) : Allemagne (58), Belgique (25), Danemark (16), Pays-Bas (9), France (8), Royaume-Uni (7), Norvège (7), Finlande (4), Suède (4), Irlande (2), Espagne (2), République tchèque (1), Pologne (1)

Caractéristiques techniques probables 

  • Vols nocturnes, forte autonomie, tailles incompatibles avec un usage civil courant
  • Modèles russes plausibles : Orlan-10 (portée ~500 km, autonomie jusqu’à 12h, moteur thermique), Merlin-VR (lancement par catapulte, récupération par parachute), Legioner E29 (VTOL, Kalachnikov)
  • Hypothèse alternative : usage de plateformes commerciales modifiées (FPV longue portée, communications cellulaires plutôt que RF) pour préserver le déni plausible

Le vecteur maritime

Le mécanisme AIS

Le système AIS, censé assurer la transparence du trafic maritime, est manipulable de trois façons :

  1. « Going dark » : extinction pure et simple du transpondeur
  2. Spoofing GNSS : diffusion de fausses coordonnées
  3. Usurpation d’identité : navires « fantômes » empruntant l’identité de navires légitimes

La technique la plus pertinente pour le lancement de drones est le « dark sailing » : approche discrète des côtes, coupure de l’AIS le temps du lancement/récupération, reprise de la transmission ensuite.

La flotte fantôme russe en quelques données

  • Environ 1 300 pétroliers
  • Représente 70 % des exportations pétrolières russes par voie maritime en février 2026 (KSE Institute)
  • Structures d’immatriculation opaques (Îles Marshall, Panama, Sierra Leone ; gestion via Émirats arabes unis ou Turquie)

La réponse européenne

Constat central

Le dispositif européen de contre-drones n’est pas à la hauteur de la menace : détection inégale, autorités légales fragmentées, réponses souvent disproportionnées, attribution trop lente pour permettre une dissuasion en temps utile.

Divergences politiques entre États

  • Pologne : posture offensive (Donald Tusk annonce l’abattage systématique des objets violant l’espace aérien polonais)
  • OTAN (Secrétaire général Mark Rutte) : position officielle de retenue, présentée comme une « réponse proportionnée » – en contradiction directe avec la position polonaise
  • Roumanie : nouveau cadre légal (Loi 73/2025) autorisant explicitement la destruction de drones hostiles ; non appliqué lors d’un incident en septembre 2025 par crainte de dommages collatéraux civils
  • Allemagne : évolution législative autorisant la police à abattre des drones ; création d’un centre national de défense anti-drones (Drohnenabwehrzentrum)
  • Le président du Comité militaire de l’OTAN, l’amiral Giuseppe Cavo Dragone, a évoqué une posture plus proactive, y compris des actions préventives contre les « infrastructures hybrides » russes – provoquant une condamnation de Moscou et une prise de distance de l’Italie

Initiatives collectives

  • Opération Eastern Sentry (lancée le 12 septembre 2025), pilotée par l’OTAN : renforcement de la défense aérienne intégrée de la Baltique à la mer Noire, décrite comme un « bouclier improvisé » plutôt qu’une stratégie cohérente (pas de budget dédié, ni de mandat légal séparé)
  • Opération Baltic Sentry (janvier 2025), pilotée par l’OTAN elle aussi : dissuasion du sabotage maritime et de la flotte fantôme
  • European Drone Defence Initiative (EDDI), ex-« mur de drones » proposé par Ursula von der Leyen : réseau continental de capteurs, brouillage et interception. Capacité opérationnelle initiale visée fin 2026, pleinement fonctionnelle fin 2027. Contestée en interne (Macron : trop complexe ; Pistorius : rejette le concept de « mur »). Le Parlement européen (janvier 2026) juge le dispositif manquant d’agilité et de cohérence doctrinale.

→ Limite structurelle majeure soulignée par le rapport : même pleinement opérationnel, l’EDDI ne cible les drones qu’une fois entrés dans l’espace aérien européen – aucun mandat sur le navire lanceur, ce qui laisse intacte la dimension maritime du problème.

Conclusions

  1. Problématique centrale : l’architecture de défense aérienne européenne a été conçue pour détecter des menaces aériennes conventionnelles dans un espace de bataille reconnaissable – pas pour des incursions de type UAV.
  2. Buts des opérations : reconnaissance par le combat, attrition économique/guerre psychologique, normalisation des violations et cartographie des infrastructures critiques.
  3. Probabilité restreinte sur l’hypothèse d’une direction centralisée par le Kremlin plutôt qu’une convergence d’actions de services concurrents (FSB/GRU/SVR).
  4. La dimension maritime est identifiée comme la vulnérabilité non résolue la plus importante : tant que des navires liés à la Russie peuvent stationner en eaux internationales ou dans les zones économiques exclusives européennes en toute impunité, le mécanisme habilitant de la campagne reste intact.

Trois chantiers identifiés pour une réponse crédible

  • Clarté juridique : harmoniser des règles d’engagement aujourd’hui fragmentées entre aviation civile, application de la loi et cadre militaire
  • Rééquilibrage économique : inverser le rapport coût-échange défavorable (l’EDDI y contribuera, mais pas avant plusieurs années)
  • Responsabilité maritime : combler le vide juridique sur les navires lanceurs opérant en eaux internationales ou dans les ZEE européennes

 

La Hougue, St-Vaast-La-Hougue, Normandie

Les Français et les vacances : une affection ambiguë

By Sécurité/Justice

Les Français et les vacances : une affection ambiguë

Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI

 

 

Une étude d’Europ Assistance, reprise par l’IPSOS, interroge les Français sur leur intention de départ en vacances estivales. A l’aune de la pause augustienne, il est de bon ton de tirer les conclusions des aspirations et comportements des Français.

Une montée des critères sécuritaires

L’analyse des intentions de vacances révèle une bascule nette dans les critères de décision des voyageurs français au cours des deux dernières années.

Le risque de conflit armé s’impose désormais comme un facteur déterminant pour une majorité de voyageurs (56%), avec une progression de 13 points en un an et de 42 points en deux ans – une hausse d’une ampleur rare pour ce type d’indicateur. Ce critère s’accompagne d’une vigilance élargie : le risque terroriste (47%, +13 pts), le risque d’attaque personnelle (45%, +8 pts) et le risque de troubles sociaux (30%, +7 pts) progressent tous simultanément, dessinant un climat de préoccupation sécuritaire généralisé plutôt que ciblé sur un seul type de menace.

Fait notable, cette vigilance dépasse le seul cadre des zones de conflit ouvert. Le climat politique d’un pays de destination est désormais jugé essentiel par 39% des voyageurs (+6 points par rapport à l’année précédente, +12 points sur deux ans). Les États-Unis font à ce titre une entrée remarquée parmi les destinations considérées comme « à éviter » pour raisons politiques, se positionnant en troisième rang derrière la Russie et l’Ukraine, un signe que la lecture sécuritaire du voyage s’étend désormais à des pays habituellement perçus comme sûrs.

Cependant, la vigilence n’entrave pas le désir de départ

Le second enseignement, plus contre-intuitif, est l’absence de corrélation mécanique entre la montée de ces préoccupations et un recul des intentions de voyage.

D’une part, l’enthousiasme à l’idée de partir atteint un niveau inédit : 82% des Français se déclarent enthousiastes à l’idée de voyager, et la même proportion prévoit effectivement de partir cet été, le taux le plus élevé enregistré depuis dix ans! Cet engouement traverse toutes les générations, des plus jeunes (91% des 18-24 ans) aux seniors (83% des 65 ans et plus).

D’autre part, et c’est le point le plus significatif sur le plan analytique, les destinations identifiées comme sensibles ne voient pas leur fréquentation réelle diminuer en conséquence. Dans le cas des États-Unis pour ne citer qu’eux, aucun déclin mesurable n’est constaté dans les choix effectifs de destination, malgré la défiance politique exprimée. Le risque géopolitique semble donc s’intégrer au raisonnement des voyageurs sans se traduire par un renoncement systématique à la destination concernée.

Une vigilence plutôt qu’un frein

Les Français intègrent de plus en plus la donnée sécuritaire et géopolitique dans leur grille de lecture du monde, ce qui traduit une sensibilité accrue à l’instabilité internationale. Ils n’y sacrifient pas pour autant leurs projets estivaux, les facteurs économiques jouant un rôle plus important à cet égard.

Le voyageur français de 2026 apparaît ainsi comme un acteur qui voyage avec la conscience du risque plutôt que malgré lui.

Une prédilection pour le territoire national

Les Français se distinguent nettement de leurs voisins européens par leur attachement au tourisme domestique. Deux tiers des voyageurs ayant déjà arrêté leur destination (67%) prévoient de passer leurs vacances en France, contre seulement 44% des Européens qui optent pour un séjour dans leur propre pays, un écart de plus de vingt points qui place la France comme l’un des marchés les plus autocentrés d’Europe en matière de tourisme estival. Plus d’un tiers de ces vacanciers (36%) prévoient même de rester exclusivement dans l’Hexagone durant toute la période estivale. Cette propension s’accompagne toutefois d’une concentration géographique marquée : les destinations privilégiées demeurent, année après année, les mêmes trois régions : PACA (26%), Bretagne (22%, en forte progression de 6 points) et Occitanie (22%); auxquelles s’ajoute également une préférence dominante pour le littoral : deux tiers des Français choisissant la mer comme cadre de vacances plutôt que la montagne, la campagne ou la ville. Cette tendance s’explique en grande partie par un ancrage local fort dominant le départ à l’étranger : 44% des vacanciers qui resteront en France motivent leur choix par le fait de retourner dans un lieu déjà connu, au contraire d’une appétence bien plus marquée pour la nouveauté chez ceux qui envisagent l’étranger. Le tourisme domestique français apparaît ainsi comme un phénomène à la fois massif et national.