Le maillage invisible : les pollinisateurs sauvages, infrastructure critique de notre souveraineté alimentaire
Par Angélique Outreville, adhérente au CRSI et membre du groupe NASA (Nature, Agriculture, Santé animale)
Il existe en France une infrastructure vitale dont dépend directement notre approvisionnement alimentaire. Elle ne figure sur aucun plan de continuité d’activité, aucun dispositif régalien ne la protège, et son érosion n’est jamais traitée comme un risque de sécurité nationale. On ne parle ni d’un réseau électrique, ni d’un pipeline stratégique. On parle des pollinisateurs sauvages.
Les nommer ainsi n’est pas une coquetterie de langage : c’est un basculement stratégique. Tant que leur déclin sera relégué au rang de simple « préservation de la nature », le sujet restera hors du champ régalien. Traité comme une vulnérabilité systémique de la chaîne alimentaire française, il y entre de plein droit.
Le pollinisateur sauvage a ceci de singulier qu’il noue en un seul fil trois enjeux que l’on traite d’ordinaire séparément : la nature, dont il est un maillon ; l’agriculture, qu’il conditionne directement ; et la santé animale, dont il est à la fois un acteur, comme animal sauvage en déclin, et un signal d’alerte, tant son effacement annonce celui des espèces qui en dépendent.
Le maillage sauvage recouvre pour l’essentiel quatre grandes familles fonctionnelles : abeilles sauvages, syrphes, papillons et coléoptères. Elles rassemblent des centaines d’espèces dont les tendances de population restent, pour une large part, mal connues à l’échelle européenne. C’est justement ce qui sépare un maillage d’un cheptel : on ne l’inventorie pas, on en protège les conditions.
Sortir des faux chiffres
Pour être crédible, il faut être juste. On entend partout que 75 % de notre alimentation dépendrait des insectes. C’est faux, et ce n’est pas ce que dit l’évaluation de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques)1. Le rapport établit que 75 % des espèces cultivées à usage alimentaire dépendent, au moins en partie, de la pollinisation animale. Ce n’est pas une proportion de volume. En volume réel, la perte directe de production agricole mondiale en cas de disparition des pollinisateurs est estimée entre 3 et 8 %2 pour une valeur marchande de la production directement tributaire des pollinisateurs estimée entre 235 et 577 milliards de dollars.
La nuance n’affaiblit pas le constat ; elle le déplace. Un déclin de la pollinisation ne déclencherait pas une famine généralisée. Il provoquerait une contraction et une uniformisation de l’offre, une perte de diversité nutritionnelle, une hausse marquée des prix sur des filières entières (fruits, oléagineux, semences) et, à terme, une dépendance accrue aux importations. C’est la définition exacte d’une faille de souveraineté économique. Ce n’est pas le registre de la fin du monde ; c’est celui de la sécurité stratégique. Et il se traite avec les outils correspondants.
Poser ce chiffre juste est une question de méthode : un texte qui reproche à l’action publique de mal mesurer le risque se disqualifierait instantanément en gonflant ses propres statistiques.
L’erreur de cible : un maillage n’est pas un cheptel
Les travaux de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et de la Convention sur la diversité biologique convergent avec la synthèse internationale de référence : la fonction de pollinisation repose d’abord sur les insectes sauvages, pas sur l’abeille domestique. Les pollinisateurs gérés supplémentent cette fonction, ils ne s’y substituent pas3. La distinction est capitale.
L’abeille domestique est comptable, gérée, concentrée : pilotable, mais fragile. Le pollinisateur sauvage est distribué et redondant, et c’est cette redondance qui fait sa robustesse. La résilience de notre système alimentaire tient au maillage, pas au cheptel.
Pourtant, l’action publique reste bloquée sur le modèle du cheptel. Prenez la liste des plantes attractives publiée en 2017 par le ministère de l’Agriculture et FranceAgriMer (Établissement national des produits de l’agriculture et de la mer). L’outil est sérieux, co-conçu par dix structures techniques, mais il s’intitule « pour les abeilles » et dépend en partie du plan de développement de l’apiculture4. C’est une erreur de cible manifeste : on mobilise un dispositif pensé pour les ruches domestiques pour répondre à un recul de la biodiversité sauvage. On sur-optimise la partie visible et gérable du système, en laissant sans protection la structure invisible qui en assure la solidité.
Une vraie politique de résilience ne doit pas viser le cheptel, mais protéger les conditions du maillage : la continuité des habitats, la pérennité de la ressource florale en période de disette, et la baisse des pressions chimiques. On ne décrète pas un écosystème résilient, on en préserve l’architecture.
Voler à vue avec des instruments défaillants
La liste ministérielle de 2017 a pourtant un immense mérite qui dépasse son objet initial : pour chaque plante, elle affiche un indice de confiance basé sur les sources bibliographiques et les retours d’experts. En clair, un outil public qui assume ses propres incertitudes et affiche ses valeurs faibles à côté de ses valeurs fortes. C’est une exception rare. Là où la plupart des indicateurs d’État masquent leurs marges d’erreur, celui-ci joue cartes sur table. Cette honnêteté méthodologique devrait être la norme pour toute décision touchant à la sécurité nationale.
D’autant que la donnée globale reste fragile. Lors de la première évaluation européenne d’ampleur (la Liste rouge des abeilles menée par l’IUCN, Union internationale pour la conservation de la nature), plus de la moitié des espèces restaient trop mal documentées pour établir un statut d’extinction précis ; ce déficit n’a été comblé que très récemment5. Plus préoccupant encore : en octobre 2024, des chercheuses du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et de l’INRAE ont passé au crible InsectChange, la grande base de données mondiale sur les insectes. Le résultat est net : 553 anomalies majeures détectées sur 165 études (erreurs de comptage dupliquées, biais d’échantillonnage, coordonnées géographiques fausses). En l’état, cette base ne permet pas d’estimer les tendances réelles des populations6.
Attention au contresens : cette invalidation ne touche pas des travaux alarmistes, mais une méta-analyse rassurante parue dans Science en 20207. Les biais pointés par le CNRS masquaient en réalité la baisse des effectifs. L’incertitude n’est donc pas neutre : elle penche du côté de la sous-estimation du déclin.
Le constat tient en une phrase : nous pilotons une fonction vitale pour notre économie avec un tableau de bord partiel, défaillant et probablement trop optimiste. C’est un argument de plus pour faire de la qualité de la mesure une priorité.
Casser le dogme du « pansement »
L’évaluation internationale identifie clairement les causes : la destruction des habitats et l’agriculture intensive, le tout aggravé par le dérèglement climatique qui décale les rythmes saisonniers8. Face à cela, se contenter de semer des bandes fleuries sans garantir la continuité des espaces naturels est un simple pansement doctrinal. Le geste est visible, mais son impact reste marginal.
Il ne s’agit pas de déclarer la guerre au monde agricole ni d’inventer une nouvelle usine à gaz réglementaire. L’objectif n’est pas d’opposer la production au vivant, mais de sécuriser une ressource essentielle dont les agriculteurs sont les premiers dépendants. Une trame de continuité écologique pensée avec les exploitants relève de leur intérêt économique direct. C’est tout le sens d’une approche de sécurité globale : elle n’ajoute pas une contrainte, elle sécurise une dépendance partagée.
Intégrer le vivant dans la sécurité globale
Ce sujet n’exige aucune loi nouvelle, aucun cadre juridique inédit. Il demande simplement d’appliquer une règle que nous connaissons déjà : pour bâtir la résilience, il ne faut pas durcir le nœud visible, mais protéger le réseau invisible et redondant.
Cette protection peut s’opérationnaliser immédiatement avec les outils actuels. La biodiversité fonctionnelle peut être intégrée aux plans de résilience territoriale comme un bouclier alimentaire et thermique urbain. À l’échelle locale, un volet citoyen peut être adossé aux réserves communales de sécurité civile, via des atlas de biodiversité capables de combler les trous des données nationales, en s’appuyant sur les inventaires de pollinisateurs sauvages déjà pilotés à l’échelon national.
La barrière n’est ni budgétaire ni juridique, elle est purement mentale. Il s’agit d’accepter enfin de voir dans le pollinisateur sauvage non pas un simple objet de contemplation écologique, mais un maillon critique de notre sécurité. La sécurité globale n’a de sens que si elle intègre le vivant parmi les infrastructures vitales de la Nation. Le maillage pollinisateur en est la preuve la plus éclatante : invisible, indispensable et menacé. Le protéger n’est pas une concession verte. C’est une exigence de souveraineté.
- IPBES, The Assessment Report of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services on Pollinators, Pollination and Food Production, S. G. Potts, V. L. Imperatriz-Fonseca et H. T. Ngo (dir.), Secrétariat de l’IPBES, Bonn, 2016. DOI : 10.5281/zenodo.3402856. Page officielle : ipbes.net.
- A. Aizen, L. A. Garibaldi, S. A. Cunningham et A. M. Klein, « How much does agriculture depend on pollinators? Lessons from long-term trends in crop production », Annals of Botany, vol. 103, n° 9, 2009, p. 1579-1588. DOI : 10.1093/aob/mcp076.
- A. Garibaldi, I. Steffan-Dewenter, R. Winfree et al., « Wild Pollinators Enhance Fruit Set of Crops Regardless of Honey Bee Abundance », Science, vol. 339, n° 6127, 2013, p. 1608-1611. DOI : 10.1126/science.1230200.
- FranceAgriMer, ITSAP (Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation), ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation et al., Liste de plantes attractives pour les abeilles : plantes nectarifères et pollinifères à semer et à planter, juin 2017. Fiche : franceagrimer.fr. Document : agriculture.gouv.fr.
- Nieto, S. P. M. Roberts, J. Kemp et al., European Red List of Bees, IUCN et Office des publications de l’Union européenne, Luxembourg, 2014 (projet STEP, Status and Trends of European Pollinators) : iucnredlist.org. Le taux d’espèces « Data Deficient », de 56,7 % en 2014, a été ramené à 14 % lors de la réévaluation d’octobre 2025. Communiqué : iucn.org.
- Gaume et M. Desquilbet, « InsectChange: comment », Peer Community Journal, vol. 4, 2024, article e97. DOI : 10.24072/pcjournal.469. Synthèse : INRAE, « Déclin des insectes : il est urgent d’améliorer la qualité des données en écologie », 8 octobre 2024 : inrae.fr.
- van Klink, D. E. Bowler, K. B. Gongalsky et al., « Meta-analysis reveals declines in terrestrial but increases in freshwater insect abundances », Science, vol. 368, n° 6489, 2020, p. 417-420. DOI : 10.1126/science.aax9931. L’étude a fait l’objet d’un erratum des auteurs (Science, vol. 370, 2020, DOI : 10.1126/science.abf1915), puis d’une expression de préoccupation éditoriale (Editorial Expression of Concern) publiée par Science le 22 janvier 2026, signée du rédacteur en chef H. Holden Thorp, qui cite expressément les travaux de Gaume et Desquilbet : Science, vol. 391, n° 6783, p. 360. DOI : 10.1126/science.aee6983. Synthèse pédagogique de la critique d’InsectChange : L. Gaume et M. Desquilbet, « Des résultats rassurants sur le déclin des insectes remis en cause par l’analyse détaillée d’une base de données mondiale », Fondation pour la recherche sur la biodiversité, 13 février 2025 : fondationbiodiversite.fr.
- IPBES, op. cit. (voir note 1).
