Ravageurs invasifs, la vigilance collective, dernier rempart de nos filières agricoles
Par H., adhérente au CRSI
Le CRSI, depuis quelques années déjà, ne limite plus ses travaux à la seule sécurité intérieure. La souveraineté fait désormais partie de nos thèmes de réflexion. Et notamment, la souveraineté alimentaire qui englobe plusieurs aspects dont celui des nuisances qui peuvent s’abattre sur le monde agricole et ses productions.
Un précédent article abordait les menaces qui pèsent sur notre pays et qui sont liées aux animaux exotiques. Les risques pour la faune et la flore locales ainsi que les risques directs pour les Français ne doivent pas être vus comme des lubies d’écolos qui voudraient empêcher le monde de tourner en rond. Ces thématiques sont apolitiques et les réflexions qui s’y rapportent nous concernent tous.
La mondialisation fait voyager Hommes et marchandises, et dans leurs bagages, volontairement ou non, des animaux, des plantes, des bactéries, des champignons, des virus sont transportés aussi !
Trois situations peuvent alors survenir :
– l’organisme ne s’adapte pas à son nouvel environnement, notre pays. Plus de problème.
– l’organisme s’y adapte, mais son intégration à l’écosystème autochtone ne pose pas de soucis majeurs. Tout va bien.
– l’organisme s’adapte, mais déséquilibre, de manière majeure, la faune et la flore locales. Nous faisons alors face à l’invasion d’un nuisible (ou ravageur invasif). Dégâts assurés…
Dès lors qu’un nouvel organisme envahit une zone géographique, nous avons deux options : l’exterminer totalement, et si cela n’est pas le cas, le contrôler. Néanmoins, le vivant ne se contrôle pas toujours, voire presque jamais et l’espèce invasive est parfois hors de contrôle avec des conséquences qui varient selon le biotope touché… Nos gouvernants devraient être plus attentifs aux intrusions de ravageurs dans nos productions agricoles car il y a une accélération de leur nombre depuis les années 2000.
Histoire de cicadelle, pas encore réglementée au niveau européen.
Histoire de scarabée auto-stoppeur, arrivé, il y a quelques jours, à Strasbourg…
Culture, raisins et cicadelles
La vigne française est, depuis presque deux cents ans, épisodiquement touchée par des organismes vivants venus d’ailleurs. Le premier, connu et répertorié en 1848, est l’Oïdium de la vigne (Erysiphe necator), un champignon, mais 80 % des attaques venues de l’extérieur des frontières sont dues à des insectes. Tout le monde connaît l’histoire du Phylloxera (Daktulosphaira vitifoliae). Insecte apparenté au puceron, arrivé des USA en 1863, il décima le vignoble français qui passe de 2,3 millions d’hectares, à son maximum en 1870, à 1,4 million d’hectares en 1900. Ce fut un drame économique, mais aussi social pour toute la viticulture française et européenne.
Aujourd’hui, la surface viticole n’est que d’environ 770 000 hectares (3 % de la surface agricole utile nationale). En 2022, la France compte 58 100 exploitations viticoles selon les données Agreste. La viticulture représente 15 % de l’ensemble des exploitations agricoles françaises et elle employait, en 2023, plus de 130 000 équivalents temps plein (soit 20 % du secteur agricole).
Les exportations de vins et spiritueux français ont atteint 14,3 milliards d’euros en 2025. Ce chiffre a diminué de 8 % par rapport à 2024, dû aux conjonctions économiques et géopolitiques. Autant dire que la filière ne souhaite pas subir d’autres maux. Et pourtant…
Récemment, des ravageurs de la vigne préoccupent vignerons, chercheurs et acteurs socio-économiques de la filière. Ils ont de doux noms, mais un potentiel de grands destructeurs : la cicadelle africaine et le scarabée japonais.
La cicadelle africaine (Jacobiasca lybica) est une espèce d’insecte invasive, identifiée en 2024. Elle a été initialement décrite sur la vigne au Maghreb, d’où son nom de cicadelle africaine. Elle est repérée ensuite en Espagne, en Grèce, au Portugal, en Italie et puis en Corse.
Elle est retrouvée dans le Var et les Pyrénées-Orientales en 2024, puis dans l’Aude en 2025… Pile dans la région qui concentre le plus de vignobles ! Le Languedoc-Roussillon abrite un quart des vignes françaises (cf. la carte ci-dessous).

Les adultes sont hivernants sur plus de 35 espèces de plantes hôtes, de type herbacé ou arbustes. Au printemps, la cicadelle africaine se déplace dans les vignes où les insectes s’accouplent. Ils pondent leurs œufs dans les nervures des faces inférieures des feuilles.
Si je vous dis que la canicule et la sécheresse favorisent sa reproduction et son extension, en ce mois de juillet 2026, ça vous parle ???
Larves et microscope
Les larves restent sous le dessous des feuilles de la vigne et se nourrissent de la sève. Pour faire simple, la sève s’échappe ensuite de la feuille suite aux blessures provoquées par ces larves. Il suffit que la moitié des feuilles soient touchées pour voir les dégâts. Le feuillage des vignes prend alors un aspect grillé, rouge-brun, qui se repère de loin dans les côteaux… Le desséchement des feuilles est parfois complet et la défoliation survient. Les raisins maturent difficilement, le degré d’alcool reste faible, les ceps ont du mal à reconstituer leurs réserves et les repousses peuvent être anarchiques.
L’appétence des larves diffère selon les cépages. En 2024, l’attaque a touché en Métropole le cru de Banyuls (Port-Vendres). Syrah, Mourvèdre, Vermentino, Muscat d’Alexandrie sont très sensibles, le Grenache l’est beaucoup moins. En 2023 et 2024, en Corse, le taux de véraison* a été diminué parfois de 50 % sur les parcelles les plus touchées. Localement, les récoltes ont baissé de 30 à 40 % en 2024.
La cicadelle africaine ressemble à un grillon, et beaucoup à ses deux cousines déjà introduites en France : la cicadelle italienne (Zygina rhamni) et la cicadelle verte (Empoasca vitis), connue aussi sous le nom de cicadelle des grillures. Au stade larvaire, on ne peut d’ailleurs pas différencier la cicadelle africaine des deux autres. C’est un problème de taille, car la cicadelle d’Italie ne pose aucun problème à la maturation de la vigne. La traiter avec des phytosanitaires serait une perte de temps, d’argent et écologiquement irresponsable. La cicadelle des grillures, présente en Europe, n’est responsable, elle, que d’un dessèchement modéré du feuillage.
La seule façon actuelle de faire la différence entre ces trois espèces est de capturer une cicadelle mâle adulte et d’examiner sous microscope l’extrémité de son appendice ! Autant dire que c’est affaire de spécialiste. Pas de test rapide encore disponible, on espère que nos chercheurs y travaillent, vive la génétique !
L’OVNI veille…
La découverte de la cicadelle africaine n’est pas due au hasard, mais à une soixantaine de partenaires regroupés dans un réseau et répartis sur tout le territoire métropolitain. Ce réseau participatif, baptisé OVNI**, collecte et analyse des pièges (simples, jaunes, englués) à l’échelle du pays. Grâce à cette veille collective, la filière viticole cherche à évaluer l’ampleur de la menace et à anticiper sa progression. Depuis 2025, Cor’cicadelle est le premier programme français dédié à ce ravageur dont la biologie reste à explorer. Depuis avril 2026, la cicadelle africaine fait également partie du COPIL « espèces exotiques envahissantes » organisée par la préfecture du Var.
Les insecticides classiques contre les cicadelles des grillures n’offrent qu’une efficacité partielle et les applications de phytosanitaires doivent épargner les pollinisateurs avec des règles très strictes sur les conditions d’emploi. De plus, des résistances aux traitements existent et sont surveillées par un réseau, le R4P***. Le kaolin, substance minérale naturelle, protège sans convaincre, et les pistes biologiques, notamment l’action d’un petit insecte (Anagrus atomus) demandent encore à être explorées.
L’Institut français de la vigne et du vin (IFV) lance en septembre prochain INNOVA-Vigne, un projet doté d’un budget de 4 millions d’euros pour aider la filière viticole française à trouver des solutions durables, efficaces et directement opérationnelles, conciliant lutte contre les bioagresseurs et réduction des intrants. En plus de chercher des nouveaux protocoles d’identification de la cicadelle africaine, des filets insect-proof seront testés. Après avoir ensaché le rang de vigne avec un filet à mailles très fines, sera évalué l’effet sur les attaques de ravageurs, la physiologie de la vigne, la manutention et le coût.
La faune auxiliaire pourrait servir un programme de lutte dite biologique. En plus des insectes cités plus haut, elle passera peut-être par les oiseaux, insectivores quasi exclusifs, comme les mésanges, bleues ou charbonnières. Un couple de ces oiseaux qui nourrissent leurs petits ont besoin de protéines animales, ne s’attaqueront pas aux raisins pour cette raison en été, et peuvent consommer des milliers d’insectes par jour ! D’autres oiseaux vivent dans les vignes et peuvent devenir les alliés du vigneron contre ces ravageurs. Il faut cependant installer des nichoirs. Planter des haies favoriserait nos amis oiseaux, mais cela est peu pratiqué dans les vignobles français. Favoriser l’enherbement est à double tranchant, cela est bon pour les zones indemnes des cicadelles, mais les adultes pouvant vivre dans ces zones herbacées, il est recommandé de retourner les sols des parcelles contaminées. De même, les chauve-souris peuvent se repaître d’insectes adultes qui volent la nuit, les espèces françaises ne s’intéressent pas au raisin. Rien n’est acté sur l’emploi de cette faune auxiliaire, des travaux existent, mais semblent anciens (G. Sentenac, La faune auxiliaire des vignobles de France, Ed. France Agricole-Dunod, 2011).
Gazon maudit
Un autre ravageur est arrivé en France (juillet 2025). Il est classé comme organisme de quarantaine prioritaire au sein de l’Union européenne. Venu du Japon, accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada. Passé par l’archipel des Açores, il atteint l’Italie du Nord en 2014, traverse la Suisse dès 2017. Cinq individus sont identifiés non loin de Mulhouse l’an dernier, deux spécimens viennent d’être capturés, via des pièges, sur la commune de Strasbourg en juin 2026…
Il s’agit du scarabée japonais (Popillia japonica), un insecte dit « auto-stoppeur » car voyageant avec les Hommes et leurs marchandises… Il peut dévorer plus de 300 types différents de plantes hôtes. Il adore le gazon, la vigne et les arbres fruitiers. Autant dire qu’il peut vivre chez nous tranquille !

Tous mobilisés !
Les adultes peuvent être facilement détectés à l’œil nu et capturés à la main. En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en envoyant une photo, en précisant le lieu de l’observation et la plante concernée. Cet insecte ressemble à un coléoptère autochtone et mesure près d’un centimètre de long. Il est évidemment recommandé de ne pas faire voyager vos plantes. La sécurité n’est pas que l’affaire des forces de l’ordre, pour ce qui concerne la sécurité de notre agriculture, nous pouvons tous, à notre échelle, y contribuer.

Source : https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes
Cependant, l’information sur le scarabée japonais est passée relativement inaperçue en Alsace, même auprès de certains agriculteurs et arboriculteurs… La détection d’une invasion par un insecte ravageur pourrait pourtant faire l’objet de nombreuses propositions, pas si compliquées à mettre en place, par exemple :
– information massive des agriculteurs alsaciens, les premiers concernés par les conséquences potentielles de l’extension du scarabée japonais sur leur territoire. De même, informer tous les paysagistes, les jardiniers, les jardineries, les fleuristes et les associations de troc de plantes.
– courte vidéo explicative (sur l’animal, la façon de l’identifier, les mesures à prendre) qui passerait en boucle à des horaires variés pour toucher un large public sur la chaîne France 3 Alsace et la chaîne Arte.
– diffusion à large échelle de l’affiche déjà réalisée sur l’insecte, disponible via le lien suivant : https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes
– mobilisation de professeurs des écoles ou de biologie : c’est l’occasion pour les élèves de suivre un cours de SVT sur un sujet d’actualité et sur lequel les élèves peuvent être proactifs en diffusant largement l’information autour d’eux.
– mobilisation des associations de naturalistes, de randonneurs, etc.
Les invasions de ravageurs s’accroissent avec l’intensification du commerce mondial, les voyages et le réchauffement climatique. Ce dernier accentue les capacités de survie d’animaux ou de plantes, voire d’agents pathogènes, qui n’aimaient, jusqu’ici, pas vraiment les climats tempérés et les hivers froids.
La détection des ravageurs invasifs est indispensable ! La formation en France par exemple d’entomologistes, d’ornithologues, de biologistes ou de microbiologistes reste donc plus que jamais impérative. La recherche sur les moyens de lutte doit être mieux subventionnée, mais l’Etat réduit actuellement les budgets des chercheurs et grève donc possiblement l’avenir de notre agriculture…
* Véraison : stade de la maturation du raisin au cours duquel les grains changent de couleur et pendant lequel la quantité de sucre commence à augmenter.
** OVNI : Observatoire des insectes nuisibles endémiques ou invasifs du vignoble.
*** R4P : Réseau de réflexion et de recherche sur la résistance aux pesticides. https://www.r4p-inra.fr/fr/home/
Sources
https://draaf.corse.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/bsv_viticulture_8_4_septembre_2025_hs_cicadelles.pdf
https://ecophytopic.fr/recherche-innovation/proteger/projet-innovavigne
https://www.inrae.fr/actualites/scarabee-japonais-conquete-leurope-insecte-haute-surveillance
https://www.anses.fr/fr/system/files/SANTVEG2021SA0090Ra.pdf
https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes
https://draaf.paca.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/3_-_cropsav_11_05_2026_-_cicadelle_africaine.pdf
https://vignevin-charentes.com/wp-content/uploads/2024/01/Auxilliaires-de-la-vigne-.pdf
