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Travaux des adhérents

Écrans

Ce que nos écrans ne savent plus montrer

By Travaux des adhérents, Sécurité/Justice

Samedi 17 octobre, des pilleurs exhibaient leur butin face caméra pendant que le buste de Marianne gisait au sol de l’hôtel de ville de Marseille.

Anthropologue de formation, Claire- Marine Gros voit dans ces images le symptôme d’une société qui ne sait plus ce que montrer veut dire, et une menace directe pour sa sécurité intérieure

Samedi 17 octobre, à Marseille, le buste de Marianne de l’hôtel de ville a été jeté au sol. À Limoges, la mairie a brûlé. Des commerces ont été pillés à travers le pays, parfois en quelques minutes. Le soir même, certains de leurs auteurs exhibaient leur butin face caméra. La République à terre d’un côté, le butin en gros plan de l’autre : deux images, une seule question.

Je me l’étais posée il y a quinze ans. En septembre 2010, j’avais 16 ans et je découvrais la Jordanie : un pays beau, brûlant, peuplé de gens d’une gentillesse désarmante. Quelques mois plus tard, sur les téléviseurs des épiceries, défilaient les premières images des printemps arabes. Des corps à terre, des morts filmés de près. Et je me demandais quelle civilisation pouvait montrer cela à l’heure du dîner. J’ai 32 ans, j’ai étudié l’anthropologie. La question est revenue. Elle porte désormais sur la France.

“ Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie”

La formule de Lévi-Strauss m’a d’abord donné tort. Ma question d’adolescente trahissait une grammaire du visible très française, et très récente. Norbert Elias l’a montré : la civilisation occidentale est un long travail de mise à l’écart de tout ce qui rappelle le corps, la souffrance et la mort. En 1955, l’anthropologue Geoffrey Gorer constatait que la mort était devenue, pour ses contemporains, une obscénité.

En Jordanie régnait un autre régime. Et un mot aurait dû m’alerter : shahid. On le traduit par « martyr » ; sa racine signifie « témoigner ». Montrer le corps du mort, en 2011, c’était verser une pièce au dossier contre un régime, sous le regard d’une communauté sommée de répondre. Ces images avaient un destinataire, une fonction, une fin. C’est ce cadre que nous avons perdu.

Je filme, donc j’existe

Au sein du CRSI, j’ai passé des journées à lire ce que magistrats, policiers et chercheurs disent de la violence française. J’en retiens une conviction, que samedi a confirmée : la sécurité intérieure se joue désormais sur les écrans. L’image n’est plus le reflet de l’insécurité, elle en est un acteur. La journée est partie d’un appel sur TikTok, et le renseignement a été pris de vitesse. Girard l’avait formulé avant les algorithmes : la violence est mimétique, elle se transmet par le regard. Une vidéo de pillage vue des millions de fois n’informe pas. Elle recrute.

Dans l’émeute filmée, la caméra fait partie de la scène : un acte non filmé ne vaut plus d’être commis. L’anthropologie connaît ce mécanisme, celui du trophée. Le guerrier rapportait la preuve de son exploit pour être reconnu des siens ; le pilleur déballe ses baskets devant ses abonnés. Nous avions vu en 2020 l’image-trophée poussée à son terme, quand l’assassin de Samuel Paty publiait lui-même la photographie de sa victime. Elle frappe aussi ceux qui nous protègent : quelques secondes sorties de leur contexte suffisent à livrer un policier à la vindicte. Ironie pourtant : deux cents enquêteurs épluchent désormais ces vidéos, souvent tournées à visage découvert. L’image redevient témoignage, au sens du shahid. Mais elle témoigne contre celui qui l’a tournée.

Le keffieh de l’épicier d’Amman

Dans les cortèges flottaient aussi des drapeaux palestiniens, jusque dans l’hôtel de ville de Marseille. Ces symboles, je les ai côtoyés tous les jours. En Jordanie, le foulard se lit comme une carte d’identité : le shmagh rouge et blanc dit l’appartenance jordanienne, le keffieh noir et blanc dit la Palestine, la famille, le village perdu. Il est devenu emblème national par un rite : en 1938, les chefs de la grande révolte arabe ont demandé aux citadins de l’adopter pour qu’on ne puisse plus distinguer les insurgés du peuple. Le vêtement engageait celui qui le portait.

En France, le signe a voyagé sans son contexte. Arjun Appadurai a décrit ces symboles mondialisés, détachés du territoire qui leur donnait sens ; Lévi-Strauss parlait de bricolage. Le keffieh du paysan palestinien devient le costume d’une colère contre le prix du carburant. Tous ceux qui le portent ne cassent pas. Mais un symbole qui sert à tout ne témoigne plus de rien. À Toulouse, la statue de Jeanne d’Arc a été recouverte d’un gilet jaune et d’un drapeau palestinien : sur une héroïne française, l’emblème d’une autre nation, choisi pour ce qu’il oppose. C’est le geste du pilleur qui se filme : remplacer ce qui rassemble par ce qui distingue.

Les entrepreneurs de colère

Ces symboles n’arrivent pas seuls dans les cortèges. La France insoumise a fait de la conflictualité une stratégie et du keffieh un uniforme. En mai 2024, l’un de ses députés brandissait un drapeau palestinien dans l’hémicycle : il a franchi les portes de l’Assemblée avant celles de la mairie de Marseille. Quand ceux qui font la loi traitent le Parlement comme un cortège, ils ne peuvent s’étonner qu’un cortège traite une mairie comme un butin.

Samedi, Jean-Luc Mélenchon reprochait aux chaînes d’information de diffuser en boucle des images de violence. L’extrême gauche n’a pourtant rien contre la violence filmée : la séquence d’un policier qui frappe, elle la relaie et en fait une pièce à conviction. Elle ne réclame la pudeur que pour les vitrines brisées. Ce n’est pas une éthique de l’image, c’est un tri. Girard aurait reconnu l’agitateur : celui qui désigne à la foule sa victime. Ils ne lancent pas les pierres. Ils leur fournissent un sens.

Printemps arabes, « soulèvement » français

Il ne manquait que le récit. La gauche radicale affectionne le mot « soulèvement » ; le scénario est prêt : une jeunesse qui rejouerait sur la Canebière la place Tahrir. J’étais là-bas en 2011. Ce mot désignait des peuples privés de bulletin de vote, face à des régimes qui tiraient à balles réelles. En Syrie, des adolescents avaient été torturés pour un graffiti. Le printemps arabe se payait en vies. Le « soulèvement » français se filme en story.

Victor Turner a décrit la structure du rite de passage : une séparation, une suspension des règles, puis un retour à l’ordre commun. Une révolte qui n’offre aucune sortie n’est plus un passage, c’est une errance. On sait comment la plupart des printemps de 2011 ont fini : la guerre en Syrie, le chaos en Libye, les militaires au pouvoir en Égypte. L’Etat Islamique partout. La Jordanie, elle, n’a pas basculé. Ceux qui rêvent d’un soulèvement français devraient dire lequel de ces destins ils nous souhaitent.

La sécurité intérieure se joue sur nos écrans

Norbert Elias savait que le processus de civilisation peut s’inverser : la décivilisation commence quand une société perd la maîtrise de ses affects. Elle a aujourd’hui un terrain, et ce terrain est celui de la sécurité intérieure. Samedi l’a montré : l’émeute se convoque sur TikTok, se coordonne sur des messageries chiffrées, se revendique en vidéo. Un État qui ne lit pas ces images avant qu’elles ne deviennent des pierres a déjà un temps de retard.

Il faut donc le dire sans détour. Le renseignement doit se doter des moyens de suivre les appels à l’émeute aussi sûrement qu’il suit les réseaux terroristes. La loi de 2007, qui punit l’enregistrement et la diffusion de violences, doit s’appliquer à chaque vidéo de pillage. Ceux qui exposent un policier ou un gendarme en diffusant ses informations personnelles tombent sous le coup de la loi depuis 2021 : qu’on les poursuive. Et les plateformes, que le droit européen oblige à répondre de leurs algorithmes, doivent rendre des comptes quand elles transforment un appel au pillage en tendance.

Mais aucune loi ne refait seule un rite. Il y faudra aussi des rédactions qui choisissent ce qu’elles montrent, des élus qui cessent de souffler sur les braises et des symboles communs que l’on ose de nouveau défendre. Savoir qui montre, à qui, et pour quoi faire : c’est cela, un rite. C’est cela, une civilisation. Et c’est aujourd’hui la première condition de notre sécurité.

À 16 ans, je me demandais quelle civilisation peut montrer de telles images. À 32 ans, la question est plus inconfortable : que devient une civilisation qui les montre sans plus savoir pourquoi ?

alimentation

Le point sur la pyramide alimentaire. Faut-il revoir certains dogmes ?

By Santé

Avec l’avènement de produits ultra-transformés, l’actualisation des recommandations alimentaires est nécessaire. Nous proposons une nouvelle pyramide alimentaire.

Par Stéphane et Aurore, membres de la commission santé

Projet Plan FORME note 4

Robert F. Kennedy Jr., secrétaire américain à la Santé (HHS) depuis 2025, pilote la commission « Make America Healthy Again » (MAHA), créée par décret présidentiel en février 2025 pour identifier les causes profondes des maladies chroniques infantiles aux États-Unis. Le rapport initial de la commission, publié en mai 2025, dresse un constat volontairement alarmiste : « nos enfants [étasuniens] sont les enfants les plus malades du monde ».

Robert F. Kennedy pointe quatre causes principales : une mauvaise alimentation (en particulier les aliments ultra-transformés), l’exposition à des substances chimiques environnementales, le manque d’activité physique et le stress chronique, ainsi que la surmédicalisation des enfants.

Sur le plan alimentaire, son « diagnostic » a débouché le 7 janvier 2026 sur la publication des nouvelles Dietary Guidelines for Americans 2025-2030, un document conjoint du HHS et du Département de l’Agriculture (USDA), qui remplace le repère visuel « MyPlate », introduit par Michelle Obama en 2011, par une pyramide alimentaire inversée. Celle-ci place désormais les protéines (surtout animales), les produits laitiers entiers, les « bonnes » graisses, les légumes et les fruits dans la partie la plus large de la pyramide, reléguant les céréales à la pointe, tout en bas.

Dans un esprit ouvert et non partisan, nous nous sommes penchés sur les motivations de cette inversion de pyramide, l’avons comparée à nos repères français, et avons tiré trois propositions : une pyramide française actualisée, une place explicite pour les produits ultra-transformés, et une réforme du Nutri-Score qui sera l’objet d’une note future.

Notre pyramide alimentaire française

La pyramide alimentaire enseignée en SVT au collège en France et utilisée par de nombreux nutritionnistes indique les aliments à privilégier dans son alimentation quotidienne (base de la pyramide) et ceux à limiter (sommet), cf. schéma 1. Sa logique est celle de la fréquence : plus un étage d’aliments est large, plus on peut en consommer souvent.

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Cette pyramide scolaire est en partie en retard sur les repères officiels du Programme national nutrition santé (PNNS), actualisés en 2019 par Santé publique France sur la base d’un avis de l’Anses :

  • Produits laitiers : 2 par jour pour l’adulte (et non plus 3 à 4).
  • Légumes secs (lentilles, pois chiches, haricots) : au moins 2 fois par semaine ; fruits à coque : une petite poignée par jour.
  • Féculents : privilégier les versions complètes ou peu raffinées.
  • Viande : privilégier la volaille ; limiter la viande rouge (≈ 500 g/semaine) et la charcuterie (≈ 150 g/semaine) ; poisson 2 fois par semaine dont un poisson gras.
  • Alcool : au maximum 10 verres par semaine, pas plus de 2 par jour et pas tous les jours.
  • Fait maison et produits bruts : le PNNS 4 (2019-2023) s’était fixé pour objectif de réduire de 20 % la consommation d’aliments ultra-transformés. C’est précisément ce qui manque dans la pyramide du schéma 1.

Les objectifs de Kennedy    

Le ministre de la santé de D. Trump justifie cette refonte de deux manières. D’une part, les recommandations nutritionnelles américaines auraient été façonnées, selon lui, depuis 50 ans par des intérêts commerciaux plutôt que par des analyses scientifiques. « Le gouvernement nous a menti pour protéger les profits des entreprises » a-t-il déclaré. D’autre part, le système alimentaire et agricole américain aurait massivement adopté les ingrédients ultra-transformés et les substances chimiques de synthèse, avec pour conséquence directe une explosion de l’obésité et des maladies chroniques chez les enfants notamment.

L’objectif affiché est d’engager « une transformation coordonnée de nos systèmes alimentaire, sanitaire et scientifique » sur les dix prochaines années, explique Kennedy.

Si les objectifs semblent clairs, la méthode interpelle. Kennedy a écarté une grande partie du travail du comité consultatif de 20 experts réuni sous l’administration précédente, et l’a remplacé par un document d’une dizaine de pages sans notes de bas de page ni bibliographie détaillée — une rupture avec la méthodologie des éditions précédentes.

Des paroles et des actes

 

Ces interrogations ne doivent pas nous empêcher de réfléchir au concept de pyramide inversée qui place notamment les viandes et les produits laitiers parmi les aliments majeurs, ce sera l’objet de notes futures. Retenons que les nouvelles directives américaines ont été saluées par l’industrie laitière et l’industrie de la viande bovine, dont elles augmentent la consommation recommandée, ce qui alimente les accusations de partialité inversée plutôt que d’indépendance retrouvée.

Le comité Kennedy 2025-2030 a par ailleurs été critiqué pour avoir regroupé les déclarations de conflits d’intérêts au lieu de les détailler individuellement ; des entreprises comme Beyond Meat, Dairy Management ou l’American Egg Board y figurent, aux côtés de laboratoires pharmaceutiques (Pfizer, Lilly, Novo Nordisk).

En revanche, et conformément aux recommandations de l’OMS, la pyramide de Kennedy désigne le sucre ajouté comme un facteur de risque bien identifié pour le diabète et l’obésité, ce qui ne fait pas de controverse scientifique majeure. Elle va même plus loin que les versions précédentes : pas plus de 10 g de sucres ajoutés par repas, et aucun sucre ajouté pour les jeunes enfants. C’est aussi la première édition qui recommande explicitement d’éviter les aliments « hautement transformés ».

Néanmoins, cette recommandation reste pour l’instant un slogan : aucune définition officielle des aliments ultra-transformés, aucun étiquetage et aucune mesure contraignante ne l’accompagnent à ce jour. La promesse de lutter contre les ultra-transformés n’est donc pas encore tenue dans les faits.

Enfin, les limites fixées pour l’alcool (1 verre/jour pour les femmes et 2 pour les hommes) ont été remplacées par des recommandations plus vagues « boire moins d’alcool pour une meilleure santé » perçues par plusieurs experts comme un net recul à contre-courant des données scientifiques les plus récentes.

Deux approches face à face

 

Ce qui rapproche les deux approches (exposées dans le tableau 1) :

  • La priorité donnée aux fruits, aux légumes et aux aliments peu transformés (« eat real food »).
  • Le sucre ajouté et les céréales raffinées comme cibles prioritaires.
  • L’idée que l’industrie agroalimentaire pèse sur nos choix et que l’alimentation est d’abord un enjeu de santé publique.

Ce qui les sépare :

  • La place des produits animaux et des graisses saturées : la France privilégie les légumineuses et restreint la viande rouge ; Kennedy fait l’inverse.
  • Le statut des féculents complets : un pilier en France, un complément aux États-Unis.
  • La méthode : la France s’appuie sur une expertise collective traçable ; la pyramide Kennedy est un document politique peu sourcé.

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Notre lecture

Le diagnostic de Kennedy sur les ultra-transformés et le sucre est largement partagé par la science. Ses propositions sur la viande, le beurre et les céréales le sont beaucoup moins. Plutôt que de retourner la pyramide, nous proposons de garder sa forme française et d’y ajouter ce qui lui manque : la question de la transformation des aliments.

 

 

Produits ultra-transformés, mais oubliés

La classification NOVA (Carlos Monteiro, université de São Paulo) range les aliments en quatre groupes selon leur degré de transformation, et non selon leur composition en nutriments :

  1. Aliments bruts ou peu transformés : fruits, légumes, œufs, viande fraîche, lait, légumineuses, farine.
  2. Ingrédients culinaires : huile, beurre, sel, sucre.
  3. Aliments transformés : conserves de légumes, fromage, pain de boulanger, jambon cuit traditionnel.
  4. Aliments ultra-transformés : formulations industrielles contenant des substances peu ou pas utilisées en cuisine (sirop de glucose-fructose, dextrose, isolats de protéines, amidons modifiés, huiles hydrogénées) et/ou des additifs « cosmétiques » (arômes, colorants, émulsifiants, édulcorants, exhausteurs de goût). Exemples : sodas, céréales du petit-déjeuner, biscuits, plats préparés, nuggets, pain de mie industriel, nombreux substituts végétaux.

En France, les aliments ultra-transformés représentent environ 30 % des aliments consommés(davantage aux États-Unis ou au Royaume-Uni, où ils dépassent la moitié des calories). De nombreuses études d’observation, dont la cohorte française NutriNet-Santé, associent une forte consommation de ces aliments à un risque accru d’obésité, de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires, de certains cancers et de mortalité. Un essai contrôlé du NIH (Hall, 2019) a montré qu’avec un régime « ultra-transformé », sans restriction de quantité, les 20 volontaires ingéraient spontanément environ 500 kcal de plus par jour et prenaient du poids [1].

Les mécanismes restent discutés (densité énergétique, rapidité de consommation, additifs, perturbation du microbiote, attractivité des emballages). La définition doit encore être consolidée. Mais le signal est assez constant pour justifier une recommandation simple : en manger le moins possible.

Notre proposition de pyramide alimentaire

Nous proposons de conserver la logique de la pyramide française, d’actualiser ses étages selon les repères PNNS 2019, et d’ajouter un message transversal sur les ultra-transformés (schéma 2). Ils ne forment pas un étage de plus : un ultra-transformé peut se trouver à tous les étages (céréales sucrées pour les féculents, yaourt aromatisé pour les laitiers, nuggets pour les protéines). Le conseil porte donc sur la façon de choisir à chaque étage, cf. schéma 2.

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Et cinq réflexes à adopter

Pour manger le moins possible d’ultra-transformés :

  1. Lire la liste d’ingrédients, pas seulement le logo : au-delà de cinq ingrédients ou en présence de noms qui ne correspondent à aucun aliment présent dans sa cuisine, c’est probablement un aliment ultra-transformé.
  2. Choisir la version brute : flocons d’avoine plutôt que céréales soufflées, yaourt nature plutôt qu’aromatisé, morceau de viande plutôt que préparation panée.
  3. Cuisiner simple et en quantité, pour avoir des plats « faits maison » d’avance.
  4. Boire de l’eau, sodas sucrés restant occasionnels et boissons « zéro » à éviter.
  5. Faire du goûter un vrai repas : fruit, pain, produit laitier nature, une poignée de noix.

La pyramide inversée de Kennedy a au moins un mérite : elle remet au premier plan une question que nos propres repères ont trop longtemps laissé de côté, celle de la transformation des aliments. Son diagnostic sur le sucre et les ultra-transformés rejoint largement le consensus scientifique ; ses propositions qui misent sur la viande, le beurre et les produits laitiers entiers au détriment des céréales complètes, reposent sur une méthode trop peu documentée pour être adoptés en l’état.

Il n’est donc pas nécessaire de retourner notre pyramide, mais plutôt de la moderniser : actualiser ses repères (2 produits laitiers, légumineuses, féculents complets), y inscrire clairement le message « ultra-transformés : le moins possible », et donner au consommateur un Nutri-Score qui ne récompense plus un produit ultra-transformé. Les « dogmes » à revoir ne sont pas tant ceux de la nutrition que ceux de l’information du consommateur.

Références

[1] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7946062/pdf/nihms-1528772.pdf

Sources

enseignement

Les Humanités de la Sécurité

By Nos événements, Enseignement

Pour une nouvelle approche de la sécurité intérieure fondée sur la connaissance, la culture et la résilience

Par Sylvie Guerra, adhérente au CRSI

Les crises contemporaines invitent à élargir l’analyse de la sécurité au-delà de la protection physique des personnes, des infrastructures et des institutions. Aux conflits armés, au terrorisme et à la délinquance s’ajoutent des risques liés aux manipulations informationnelles, aux fragilités démocratiques, aux vulnérabilités environnementales, aux dépendances technologiques et aux crises sanitaires. Les environnements informationnels peuvent également affecter le jugement et la qualité des décisions individuelles et collectives.[1]

Dans ce contexte, la sécurité devient un enjeu systémique. Elle dépend autant des capacités opérationnelles de l’État que de la qualité des ressources intellectuelles, culturelles et éducatives de la société.[2]

Les Humanités de la Sécurité proposent précisément d’étudier cette dimension.

Dans cette note, nous proposons la définition de travail suivante :

Les Humanités de la Sécurité désignent une approche interdisciplinaire proposée pour analyser la manière dont les sciences humaines et sociales, les sciences cognitives, les humanités numériques, les humanités environnementales et les pratiques culturelles peuvent contribuer à la résilience démocratique, sociale et territoriale face aux crises contemporaines.[3]

L’hypothèse centrale de cette approche est que les capacités de compréhension, de discernement, d’adaptation et de coopération des citoyens constituent une infrastructure immatérielle de la sécurité démocratique. Il s’agit d’une proposition conceptuelle à discuter et à évaluer.[4]

Ainsi, la sécurité ne relève plus uniquement de la protection contre une menace extérieure ; elle devient également une capacité collective à produire du sens, à maintenir la confiance dans les institutions, à préserver les conditions du débat démocratique et à renforcer la cohésion sociale dans un environnement marqué par l’incertitude.[5]

[1][1] PNUD, Human Development Report 1994, Oxford University Press, 1994, chap. 2, « New dimensions of human security ». https://hdr.undp.org/content/human-development-report-1994[2] SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025[9] OCDE, Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en. https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html

[2][2] SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025[13] UNDRR, Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030, Nations unies, 2015, quatre priorités d’action. https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030

[3][3] Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde, Security: A New Framework for Analysis, Lynne Rienner Publishers, 1998. https://researchprofiles.ku.dk/en/publications/security-a-new-framework-for-analysis/[8] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011. https://archive.nt2.uqam.ca/oic-2/fr/biblio/pour-un-humanisme-numerique.html[11] Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman (dir.), Guide des Humanités environnementales, Presses universitaires du Septentrion, 2016. https://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100453190

[4][16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705[17] Conseil de l’Europe, Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie, 2018, 3 volumes : modèle, descripteurs et mise en œuvre. https://www.coe.int/en/web/education/-/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture

[5][20] OCDE, OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions – 2024 Results: Building Trust in a Complex Policy Environment, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/9a20554b-en. https://www.oecd.org/en/publications/2024/07/oecd-survey-on-drivers-of-trust-in-public-institutions-2024-results_eeb36452.html[9] OCDE, Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en. https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html

Les Humanités de la Sécurité reposent alors sur plusieurs piliers complémentaires :

  • Le premier pilier concerne la sécurité cognitive, entendue ici comme la capacité à exercer son jugement dans des environnements informationnels exposés à la manipulation. Les recherches en psychologie cognitive et sociale documentent le rôle de l’attention, de la mémoire, des émotions, des connaissances antérieures et des appartenances sociales dans l’adhésion à des informations erronées et la résistance à leur correction. Développer l’esprit critique et former aux mécanismes de l’influence peut contribuer à la résilience informationnelle ; l’efficacité des interventions doit être évaluée selon les publics et les contextes.[1]
  • Le deuxième pilier est constitué par les humanités numériques. L’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les algorithmes modifient profondément les conditions de production et de circulation des connaissances. La souveraineté numérique, la lutte contre les manipulations informationnelles et l’éducation aux environnements numériques deviennent des dimensions essentielles de la résilience démocratique.[2]
  • Le troisième pilier relève des humanités environnementales. Le changement climatique, les tensions sur les ressources et les catastrophes peuvent accentuer des vulnérabilités sanitaires, sociales et territoriales et affecter les mobilités humaines. Leurs effets sur les conflits et la stabilité sociale dépendent aussi des conditions économiques, politiques et institutionnelles : ils ne relèvent pas d’une causalité automatique. Une lecture interdisciplinaire de ces interactions peut éclairer l’adaptation et la prévention des risques.[3]
  • Le quatrième pilier concerne la culture. Les pratiques artistiques, le patrimoine et les récits collectifs peuvent soutenir la transmission, le dialogue et le sentiment d’appartenance, dans le respect de la pluralité des identités. Les réseaux sociaux et les liens de coopération sont des ressources documentées de la reconstruction après catastrophe. La contribution propre des dispositifs culturels à la résilience constitue un objet de recherche à évaluer, plutôt qu’un effet systématique à présumer.[4]

[1][4] Commission présidée par Gérald Bronner, Les Lumières à l’ère numérique, Rapport remis au président de la République, janvier 2022. https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/283201.pdf[5] Ullrich K. H. Ecker et al., The psychological drivers of misinformation belief and its resistance to correction, Nature Reviews Psychology, vol. 1, 2022, p. 13–29. DOI : 10.1038/s44159-021-00006-y. https://www.nature.com/articles/s44159-021-00006-y[6] Stephan Lewandowsky, Ullrich K. H. Ecker et John Cook, Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era, Journal of Applied Research in Memory and Cognition, vol. 6, no 4, 2017, p. 353–369. https://research-information.bris.ac.uk/en/publications/beyond-misinformation-understanding-and-coping-with-the-post-trut/[7] Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, Farrar, Straus and Giroux, 2011. https://www.penguinrandomhouse.com/books/89308/thinking-fast-and-slow-by-daniel-kahneman/

[2][8] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011. https://archive.nt2.uqam.ca/oic-2/fr/biblio/pour-un-humanisme-numerique.html[9] OCDE, Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en. https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html[10] UNESCO, Guidelines for the Governance of Digital Platforms, 2023. https://www.unesco.org/en/internet-trust/guidelines

[3][11] Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman (dir.), Guide des Humanités environnementales, Presses universitaires du Septentrion, 2016. https://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100453190[12] GIEC / IPCC, Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability, Contribution du groupe II au sixième rapport d’évaluation, 2022, chap. 7, notamment sections 7.2 et 7.4. https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/chapter/chapter-7/[13] UNDRR, Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030, Nations unies, 2015, quatre priorités d’action. https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030

[4][14] Daniel P. Aldrich, Building Resilience: Social Capital in Post-Disaster Recovery, University of Chicago Press, 2012. https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/B/bo13601684[15] UNESCO, Framework for Culture and Arts Education, 2024. https://www.unesco.org/en/articles/unesco-member-states-adopt-global-framework-strengthen-culture-and-arts-education

  • Enfin, un cinquième pilier repose sur la pédagogie. Former des citoyens capables d’apprendre tout au long de la vie, de coopérer dans des environnements complexes, de comprendre les transformations technologiques et d’exercer leur jugement constitue probablement l’un des investissements les plus stratégiques pour une démocratie.[1]

Dans cette perspective, nous proposons d’étudier l’éducation comme une composante de la résilience nationale et démocratique. Cette orientation de recherche préserve sa finalité d’émancipation et ne réduit pas l’enseignement à une fonction de sécurité.[2]

Les Humanités de la Sécurité proposent de compléter la prévention des risques par le développement des capacités collectives. La connaissance, la culture, la créativité, la coopération et l’apprentissage seraient étudiés comme des ressources partagées de résilience. Leur qualification comme biens communs demande de préciser les conditions d’accès, de gouvernance et de protection.[3]

Elles ouvrent ainsi un nouveau champ de recherche susceptible de nourrir les réflexions sur les politiques publiques de sécurité intérieure, la résilience démocratique, la souveraineté numérique, la transition écologique et l’évolution des systèmes éducatifs.[4]

Conclusion et ouverture prospective

Vers une société apprenante : faire des Humanités de la Sécurité un enjeu stratégique de résilience collective

Les Humanités de la Sécurité invitent à dépasser une conception de la sécurité essentiellement fondée sur la prévention des menaces, la protection des infrastructures et les capacités d’intervention. Elles ouvrent une réflexion plus fondamentale sur les ressources intellectuelles, culturelles, éducatives et collectives dont une société doit disposer pour comprendre les transformations qui l’affectent, affronter l’incertitude et préserver sa capacité d’action.

Dans un environnement marqué par l’accélération technologique, les mutations environnementales, les désordres informationnels et la fragilisation de certains équilibres démocratiques, la sécurité ne peut plus être pensée uniquement comme une responsabilité institutionnelle. Elle interroge également les capacités de compréhension, de discernement et de coopération que les citoyens construisent tout au long de leur existence.

Cette perspective conduit à considérer l’éducation non comme un simple instrument de sensibilisation aux risques, mais comme l’un des fondements possibles de la résilience collective. Former à la complexité, apprendre à questionner les informations, développer l’esprit critique, comprendre les interdépendances environnementales et numériques ou encore apprendre à coopérer dans l’incertitude constituent autant de capacités susceptibles de contribuer à la solidité d’une société démocratique.

L’enjeu dépasse donc la seule acquisition de connaissances. Il concerne la manière dont une société construit et transmet une culture commune, sans effacer la diversité des expériences, des appartenances et des représentations. Les humanités prennent ici toute leur dimension : elles permettent de relier les savoirs scientifiques aux expériences humaines, les transformations technologiques aux enjeux éthiques, les risques environnementaux aux réalités territoriales et les apprentissages individuels aux responsabilités collectives.

Une société résiliente ne serait donc pas seulement une société capable de répondre aux crises, mais une société capable d’apprendre, de comprendre ses vulnérabilités, de questionner ses choix et de transformer ses expériences en capacités d’action.

L’ouverture fondamentale pourrait alors se formuler ainsi : et si l’une des conditions majeures de la sécurité future résidait moins dans notre seule capacité à prévoir les menaces que dans notre capacité collective à apprendre à vivre, décider et agir dans un monde que nous ne pouvons entièrement prévoir ?

[1][16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705[17] Conseil de l’Europe, Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie, 2018, 3 volumes : modèle, descripteurs et mise en œuvre. https://www.coe.int/en/web/education/-/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture[18] Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, UNESCO, 1999 ; édition Seuil, 2000. https://www.unesco.org/fr/articles/edgar-morin-enseigner-la-complexite

[2][2] SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025[16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705

[3][16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705[19] Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990. DOI : 10.1017/CBO9780511807763. https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763

[4][3] Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde, Security: A New Framework for Analysis, Lynne Rienner Publishers, 1998. https://researchprofiles.ku.dk/en/publications/security-a-new-framework-for-analysis/[13] UNDRR, Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030, Nations unies, 2015, quatre priorités d’action. https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030

Bibliographie commentée

Sécurité, risques et résilience

[1] PNUD. Human Development Report 1994. Oxford University Press, 1994, chap. 2, « New dimensions of human security ».
Rapport ; élargissement de la sécurité aux conditions de vie des personnes.
https://hdr.undp.org/content/human-development-report-1994

[2] SGDSN. Revue nationale stratégique 2025. 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique.
Doctrine publique ; articulation entre capacités nationales, connaissances et résilience.
https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025

[3] Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde. Security: A New Framework for Analysis. Lynne Rienner Publishers, 1998.
Ouvrage ; secteurs de sécurité et analyse critique de la sécuritisation.
https://researchprofiles.ku.dk/en/publications/security-a-new-framework-for-analysis/

[13] UNDRR. Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030. Nations unies, 2015, quatre priorités d’action.
Cadre international ; connaissance des risques, gouvernance, préparation et résilience.
https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030

[14] Daniel P. Aldrich. Building Resilience: Social Capital in Post-Disaster Recovery. University of Chicago Press, 2012.
Ouvrage empirique ; réseaux sociaux et reconstruction après catastrophe.
https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/B/bo13601684

Cognition, information et démocratie

[4] Commission présidée par Gérald Bronner. Les Lumières à l’ère numérique. Rapport remis au président de la République, janvier 2022.
Rapport ; désordres informationnels et recommandations éducatives.
https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/283201.pdf

[5] Ullrich K. H. Ecker et al.. The psychological drivers of misinformation belief and its resistance to correction. Nature Reviews Psychology, vol. 1, 2022, p. 13–29. DOI : 10.1038/s44159-021-00006-y.
Article de synthèse ; facteurs cognitifs, sociaux et affectifs de la mésinformation.
https://www.nature.com/articles/s44159-021-00006-y

[6] Stephan Lewandowsky, Ullrich K. H. Ecker et John Cook. Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, vol. 6, no 4, 2017, p. 353–369.
Article ; correction de la mésinformation et contexte social de la post-vérité.
https://research-information.bris.ac.uk/en/publications/beyond-misinformation-understanding-and-coping-with-the-post-trut/

[7] Daniel Kahneman. Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux, 2011.
Ouvrage ; jugement et biais cognitifs. La notice liée présente une édition audio du même ouvrage.
https://www.penguinrandomhouse.com/books/89308/thinking-fast-and-slow-by-daniel-kahneman/

[9] OCDE. Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity. Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en.
Rapport ; intégrité de l’information, politiques publiques et libertés fondamentales.
https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html

[20] OCDE. OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions – 2024 Results: Building Trust in a Complex Policy Environment. Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/9a20554b-en.
Enquête comparative ; perceptions de la gouvernance et confiance institutionnelle. Édition 2024 utilisée comme base méthodologique, sans prétendre être la plus récente.
https://www.oecd.org/en/publications/2024/07/oecd-survey-on-drivers-of-trust-in-public-institutions-2024-results_eeb36452.html

Humanités numériques

[8] Milad Doueihi. Pour un humanisme numérique. Seuil, 2011.
Ouvrage ; transformations culturelles et intellectuelles liées au numérique.
https://archive.nt2.uqam.ca/oic-2/fr/biblio/pour-un-humanisme-numerique.html

[10] UNESCO. Guidelines for the Governance of Digital Platforms. 2023.
Orientations institutionnelles ; gouvernance des plateformes et liberté d’expression.
https://www.unesco.org/en/internet-trust/guidelines

Humanités environnementales

[11] Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman (dir.). Guide des Humanités environnementales. Presses universitaires du Septentrion, 2016.
Ouvrage collectif ; cadres interdisciplinaires des relations entre sociétés et environnement.
https://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100453190

[12] GIEC / IPCC. Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution du groupe II au sixième rapport d’évaluation, 2022, chap. 7, notamment sections 7.2 et 7.4.
Rapport scientifique ; santé, vulnérabilités, mobilités et conflits, avec causalités différenciées.
https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/chapter/chapter-7/

Culture, pédagogie et capacités collectives

[15] UNESCO. Framework for Culture and Arts Education. 2024.
Cadre institutionnel ; éducation artistique, diversité et apprentissage tout au long de la vie.
https://www.unesco.org/en/articles/unesco-member-states-adopt-global-framework-strengthen-culture-and-arts-education

[16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO. Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation. UNESCO, 2021.
Rapport prospectif ; coopération, éducation comme bien public et bien commun.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705

[17] Conseil de l’Europe. Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie. 2018, 3 volumes : modèle, descripteurs et mise en œuvre.
Référentiel ; compétences et évaluation au service de la participation démocratique.
https://www.coe.int/en/web/education/-/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture

[18] Edgar Morin. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. UNESCO, 1999 ; édition Seuil, 2000.
Ouvrage ; complexité, incertitude et compréhension.
https://www.unesco.org/fr/articles/edgar-morin-enseigner-la-complexite

[19] Elinor Ostrom. Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press, 1990. DOI : 10.1017/CBO9780511807763.
Ouvrage ; gouvernance collective des ressources. Son application aux savoirs constitue ici une extension conceptuelle.
https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763

santé

Les statines

By Santé

Les statines, dont le bénéfice ne doit pas être remis en cause dans des indications bien précises, sont parfois surprescrites sans discernement dans d’autres.

Par Dr Jean Luc V., membre de la commission Santé CRSI

     Les statines, dont l’objectif thérapeutique est de faire baisser le taux de cholestérol sanguin, sont le pilier du traitement de la maladie athéromateuse ou athérosclérose, cause d’infarctus du myocarde (IDM), d’accident vasculaire cérébral (AVC), d’artérite des membres inférieurs.  

     Huit millions de Français ont été traités en 2024 par des médicaments hypolipémiants, dont la très grande majorité sont des statines.  Un doublement du nombre de personnes traitées est noté entre 2000 et 2024 selon l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) dont entre 1,6 et 1,8 million de personnes de plus de 75 ans.

     Pour l’ensemble de la population traitée en 2025, le montant total remboursé par l’Assurance maladie est de l’ordre de 900 millions d’euros ce qui correspond à 3 à 4 % de l’ensemble des dépenses médicamenteuses remboursées (sources : ANSM, fichier Medic’AM 2024 de la CNAM, Open Medic et estimation selon le prix des différents traitements annuels et de leurs parts de marché).

     Le marché mondial des hypolipémiants est évalué à 32 milliards $, en croissance d’environ 3 à 4 % par an selon Business Research Company (1).

L’ATHEROSCLEROSE

Le lien établi entre l’élévation du cholestérol sanguin et le risque vasculaire cardiaque ou cérébral est retrouvé dans l’hypercholestérolémie familiale (HF*) cause d’infarctus du myocarde des adultes jeunes qui sont porteurs du gène responsable.  L’incidence de l’infarctus du myocarde (IDM) était évaluée à 50 % à 50 ans en absence de traitement pour la forme hétérozygote qui touche 1 adulte / 300 habitants. La correction de l’hypercholestérolémie par les hypolipémiants a permis aux patients de retrouver un risque vasculaire comparable à celui d’une population normale. En 1987, l’arrivée des statines avec la lovastatine de Merck a marqué un tournant dans le traitement de l’hypercholestérolémie.

          

     La plaque d’athérome est une maladie inflammatoire chronique de la paroi artérielle, où le LDL-c pour Low Density Lipoprotein (mauvais cholestérol) oxydé joue le rôle d’antigène déclencheur. Son élévation est donc considérée comme un facteur de risque et doit être traitée.

     Pour être plus précis, actuellement, on retient le taux de cholestérol total auquel on retranche le taux de HDL-c (Heavy Density Cholesterol) au cholestérol total (cholestérol non HDL-c). Nous utiliserons ce terme à la place de LDL-c.

  Les statines agissent en abaissant le taux de cholestérol non HDL-c en élevant le taux d’HDL-c mais aussi par ses propriétés anti-inflammatoires.

 

     En France, les statines représentaient historiquement environ 85 % du marché des hypolipémiants en valeur, fibrates (6 %), l’ézétimide, les AC monoclonaux ou les thérapies géniques se partagent le reste selon l’HAS en 2010. Depuis les recommandations de l’European Society of Cardiology (ESC) en 2019, les ventes d’atorvastatine et surtout d’ézétimibe(molécules souvent associées) ont fortement augmenté.

     Leur prescription repose sur les résultats de nombreuses études observationnelles et randomisées démontrant le lien entre la baisse du taux de cholestérol et la baisse du risque d’infarctus du myocarde et d’accident vasculaire cérébral (2).

     Le cholestérol est un lipide indispensable à la vie. Il entre dans la constitution de la gaine de myéline de nos neurones, des membranes cellulaires leur apportant stabilité, fluidité et imperméabilité. Il est le constituant principal de nos hormones sexuelles, de l’aldosterone (homéostasie de la tension artérielle) et du cortisol. Le cholestérol est aussi transformé dans la peau en vitamine D sous l’effet des rayons UV du soleil. 70 % du cholestérol est synthétisé dans le foie et transporté sur son site d’action sous forme d’une lipoprotéine dite légère le LDL-c et évacué de son site d’action vers le foie sous forme de lipoprotéine dite lourde HDL-c puis sous forme de sels biliaires par les voies du même nom. Les sels biliaires permettent l’absorption des graisses.

     L’ézétimide diminue l’absorption intestinale du cholestérol. L’association ézétimide-statine permet d’accroître l’efficacité de cette dernière, donc d’en diminuer la dose et de limiter les effets secondaires.

     La maladie cardiovasculaire est favorisée classiquement par l’association des cinq facteurs de risques évaluables qui sont par ordre d’importance : tabagisme, obésité, diabète, hypertension artérielle (HTA) et enfin élévation du cholestérol non HDL-c.

     Cette hiérarchie des facteurs de risque a bien été mise en évidence par une étude d’observance portant sur plus de 2 millions de personnes à travers le monde en tenant compte de la variation des risques en fonction des différentes populations. Le cumul des 5 risques cités plus haut entraîne un raccourcissement de l’espérance de vie de 14 ans chez l’homme et 12 ans chez la femme comparativement à une population ne présentant pas ces facteurs de risques. Pris séparément, le tabac jouerait sur 7 ans et l’hypercholestérolémie isolée sur 1 an (3).

     Il existe d’autres facteurs de risques démontrés : génétiques, stress, sédentarité, mais aussi apnée du sommeil et syndromes inflammatoires chroniques (que l’on retrouve d’ailleurs chez les personnes en surcharge pondérale).

     L’obésité ou plus précisément l’accumulation de graisse viscérale, dite mauvaise graisse représente un risque majeur car lié ou responsable d’autres risques (HTA, résistance à l’insuline (diabète), apnée du sommeil, sédentarité- à la fois cause et conséquence-)**.

    

INDICATIONS THERAPEUTIQUES

      Les statines, comme les autres hypolipémiants, sont indiqués soit en prévention primaire chez des patients présentant une hypercholestérolémie associée à un risque vasculaire, soit en prévention secondaire chez des patients ayant déjà eu un accident vasculaire cardiaque ou cérébral, même si le cholestérol non HDL-c est normal.

     1-Prévention Secondaire.

Dans la prévention secondaire, la prescription de statines ne concerne que les patients ayant eu un accident cardiaque ou vasculaire cérébral ou étant porteur d’une maladie athéromateuse avérée, que le cholestérol soit normal ou non.

L’étude scandinave 4S de 1994 (5) est la principale étude randomisée à ce jour comparant un traitement par statine (simvastatine) à un placebo chez 4444 patients tirés au sort, dont le cholestérol était situé entre 5,5 et 9 mmol/L (2,1 mg-3,1 mg/l). La population était âgée de 35 à 70 ans. Le recul moyen était de 5,4 ans.

     Conclusion : la simvastatine réduit la mortalité totale et les événements coronariens majeurs chez les patients coronariens, y compris chez ceux dont le cholestérol est « normal »***.

      Dans cette indication, les statines restent le traitement de première intention (niveau de preuve A, classe 1) et l’ézétimibe le traitement de deuxième intention. Les anticorps anti-PCSK9 (alirocumab, évolocumab) sont recommandés en prévention secondaire si le taux de cholestérol non HDL-c reste supérieur à 0,7 g/L, voire 0,5g selon les dernières recommandations de  l’HAS malgré l’utilisation d’un traitement oral maximal toléré.

     Mais peut-on espérer un même gain de survie sans accident cardiaque chez des patients de plus de 75 ans dont le risque de décès hors accidents cardiaques augmente ? Le bénéfice en terme de survie sans accident vasculaire baisse avec l’âge et n’est mesurable qu’au bout de 3 ans de traitement. Il est donc nécessaire d’établir une balance risque pour chaque patient en fonction de son espérance de vie, de risque réel vasculaire, de la présence d’ autres facteurs de risques dont on sait que leur correction apporte plus de gain de survie que la simple correction de l’hypercholestérolémie. L’utilisation d’outils comme le score2 OP et l’index calcique que nous verrons  pourrait être proposé.

2-La Prévention Primaire.

La prévention primaire intéresse les patients présentant un ou plusieurs des risques vus plus haut et une élévation du taux de Cholestérol non HDL-c (norme entre 1,1g et 1,6g/l) mais ne présentant ni antécédents d’accident vasculaire, ni athérosclérose.

     Une étude québécoise de 2024 intéressant une population de plus de 65 000 hommes et femmes (55%) à risque cardiovasculaire mais sans antécédents, âgés de 66 à 76 ans, concluait à l’absence de bénéfice d’un traitement par statines (6).

     La très récente étude randomisée australienne STAREE publiée en août 2026, auprès de 10 000 patients de 70 à 79 ans suivis par des médecins généralistes indépendants a montré que l’atorvastatine en prévention primaire a réduit le risque d’événements cardiovasculaires majeurs de 4,5 accidents par 1000 patients par an par rapport au placebo avec un suivi moyen de 5,9 ans, mais sans prolonger la survie sans incapacité chez ces sujets âgés vivant à domicile. 80 % des décès survenus n’étaient pas de cause cardiovasculaire. Il est important de noter que les patients fragiles étaient exclus (7).   

     L’Association Française de Cardiologie a récemment proposé , le 18 mars 2026 que l’on puisse arrêter la prévention primaire chez les personnes âgées (8)

    

     Il faut cependant tenir compte du fait que les populations étudiées ont des facteurs de risque cardiovasculaire très différents, ce qui permet de penser qu’au sein de ces patients il en existe à risques plus importants susceptibles de tirer un meilleur bénéfice d’un traitement et d’autres à moindre risque qui n’en tireraient aucun bénéfice. Il serait nécessaire de créer des sous-groupes de risques pour mieux cibler les indications thérapeutiques. Deux outils permettraient de le faire : le calculateur SCORE 2 (SCORE 2 OP pour les personnes de plus de 70 ans) et le score calcique coronarien par scanner CAC (pour Coronary Artery Calcium)

      Quoiqu’il en soit, tous les autres facteurs de risque doivent être corrigés ou traités avec en priorité la sédentarité, le tabagisme, le diabète, l’obésité et l’HTA. Leur correction comme on l’a vu plus haut a un meilleur impact tant sur la survie sans accident vasculaire que sur la survie globale.

    

     Le score CAC évalue le nombre de calcifications coronariennes sur un scanner sans injection et est un bon indicateur du nombre de plaques d’athérome calcifiées (9)****.

   

     Le calculateur SCORE 2 et SCORE 2 OP évalue le risque vasculaire ischémique à 10 ans en indiquant l’âge, le taux de cholestérol non HDL-C (Cholestérol Total moins HDL-C), le tabagisme, la pression artérielle systolique.

     L’European Society of Cardiology intègre le SCORE 2 (et SCORE 2 OP) et le CAC dans ses recommandations depuis respectivement 2021 et 2025.

      La Haute autorité de santé (HAS) en France ne recommande que le SCORE 2 et ne recommande pas le CAC en routine.

     L’HAS recommande la non-nécessité de prévention primaire chez les personnes de plus de 75 ans à forte comorbidité. Elle conseille l’utilisation du SCORE 2 OP (personnes de plus de 70 ans) afin d’évaluer la balance risque/bénéfice.

     A noter un assouplissement de l’indication d’un traitement préventif primaire quel que soit l’âge avec une proposition de réélever le seuil cible du cholestérol non HDL-c à 1,3g.

      Cette décision pragmatique a été prise en l’absence de preuves scientifiques particulières, mais elle correspond à la moyenne du LDL-c des Français », a commenté la Pr Sophie Béliard (endocrinologue, Marseille).

EFFETS SECONDAIRES DES STATINES

  • Les myalgies, faiblesses musculaires, crampes sont de l’ordre de 1/100, mais ce chiffre augmente avec l’âge, l’insuffisance rénale ou hépatique.
  • Les rhabdomyolyses, qui peuvent être graves voire mortelles par insuffisance rénale, représentent un risque que l’on peut évaluer à 3/100 000.
  • Il existe fréquemment une hépatite médicamenteuse réversible (1/100). Les hépatites toxiques sont exceptionnelles.
  • La survenue de diabète de type 2 varie entre 0,5 et 9 % et dépend de l’âge et du terrain, s’il y a d’autres comorbidités ce qui impose une grande prudence chez les personnes fragiles et/ ou âgées.
  • Des rares accidents vasculaires hémorragiques ont étés rapportés notamment chez des hypertendus.
  • Des troubles digestifs, des vertiges peuvent aggraver la qualité de vie des patients polymédiqués.
  • Les troubles cognitifs font l’objet d’une controverse, mais aucune étude n’a évalué l’absence de risque. Nous attendons les résultats de l’étude britannique DOMINO (démence/mortalité) actuellement en cours.

CONCLUSION

Les statines trouvent leur principale indication dans la prévention secondaire des accidents vasculaires chez les patients présentant une athérosclérose avérée ou des antécédents d’accident vasculaire athéromateux en association ou non à l’ézétimide, même si le « mauvais cholestérol » cholestérol non HDL-c est normal. Le risque diminue en faisant descendre à 0,7 voir 0,5 mg cholestérol non HDL-c selon les dernières recommandations. Les statines peuvent même être complétées par des nouvelles molécules pour atteindre cette cible.

L’indication doit être certainement plus mesurée en ce qui concerne les 800 000 à 900 000 patients français de plus de 75 ans traités en prévention dite secondaire en intégrant des scores de risque, les comorbidités, les effets secondaires et l’espérance de vie.

L’indication en prévention primaire devrait faire l’objet d’un affinement du risque vasculaire en utilisant systématiquement le calculateur SCORE 2 qui est déjà recommandé par l’HAS et l’index calcique CAC dont le coût estde l’ordre d’une centaine d’euros

L’indication en prévention primaire, pour des patients au-delà de 75 ans, ne devrait plus, sauf exceptions, faire l’objet d’une prescription, elle devrait être déremboursée. Cela permettrait une diminution des dépenses de quelques centaines de millions d’euros.

 

     Une réévaluation de la prescription des statines, encore trop souvent prescrites sans réelle évaluation des bénéfices et des risques, justifierait des consultations de déprescription médicale réalisées par exemple par des gériatres. Cela éviterait des prescriptions en cascade, apporterait une amélioration de la qualité de la vie de nos aînés et ferait de substantielles économies.

     * Le traitement de l’HF reposait initialement sur acide nicotinique (1955) puis les fibrates (1962), les résines échangeuses d’anions comme le Questran (1973), les statines (1987). Actuellement les statines sont associées à l’ezetimide depuis 2004, puis les anticorps monoclonaux (evolocumab en 2015) et enfin les thérapies géniques (inclisiran en 2020).

**L’index de masse corporelle (IMC) est optimum entre 20 et 25. Il existe un sur-risque de 30 % d’accident vasculaire si l’IMC est compris entre 25 et 30 (ce qui correspond à un poids de 77 à 92 kg pour un homme de 1m75) et une multiplication par 2 ou 3 si l’IMC est supérieur à 35 (plus de 107 kg pour une taille d’1m75). La mesure du tour de taille (= tour de l’abdomen / tour de bassin) est un meilleur indicateur pour juger du taux de mauvaise graisse viscérale.

     L’obésité est par ailleurs associée à un risque accru de cancer (côlon, pancréas, foie, sein post-ménopause, endomètre), d’impuissance érectile pour l’homme et de stéatose hépatique (4).

***Résultats : baisse de LDL de 35 % et élévation d’HDL de 8 % chez les patients sous statine. Le nombre de décès par infarctus était de 189 pour le groupe placebo contre 111 pour le groupe traité. L’espérance de vie sans infarctus était de 87,6 % pour le groupe placebo contre 91,3 % pour le groupe traité. Le taux de revascularisation myocardique était abaissé de 37 %. Effets indésirables : 1 cas reversible de rhabdomyolyse à l’arrêt du traitement. Elevation régressive des CPK (Creatine Phospho Kinases, témoin d’une lyse musculaire) chez 6 patients et des enzymes hépatiques chez 23 patients. Les myalgies et ou des faiblesses musculaires restaient inférieures à 1/100.

****Le score CAC fait partie des recommandations américaines depuis quelques années permet de classer les patients entre les patients à « très faibles risques » avec un score à 0 (aucune calcification coronarienne) et les patients  à « fort risque » avec un score supérieur à 300. Ces derniers patients sont considérés comme ayant un risque comparable à celui des patients relevant de la prévention secondaire.

REFERENCES:

(1) :https://www.thebusinessresearchcompany.com/report/hypolipidemics-global-market-report

(2)Cholesterol Treatment Trialists’ (CTT) Collaboration.  C BAIGENS et al. Lancet 2005;366:1267–1278.

(3)The Global Cardiovascular Risk Consortium. (2025). Global Effect of Cardiovascular Risk Factors on Lifetime Estimates. New England Journal of Medicine, 393(2), 125–138

(4)Emerging Risk Factors Collaboration (Lancet 2011;377:1085-95)

 

(5)Lancet 1994;344(8934):1383-1389

 

(6)Journal of Clinical Epidemiology 2024;168:111284

 

(7)ZOUNGAS S,.et al.« Atorvastatin, cardiovascular events, and disability-free survival in older adults. » N Engl J Med2026;395:1259–72.

 

 

diesel

Des intérêts menant à l’accord américano-russe sur le diesel

By Nos événements, Défense et géopolitique

Par Florestan Tétaz, membre de la commission Défense & Relations Internationales du CRSI

Le soir du 9 octobre, l’accord inédit passé entre l’Amérique du Président Trump et la Russie du Président Poutine ébranla bien des chancelleries et des rédactions.

Maintenant que la brume est dissipée, il est plus aisé d’en distinguer les contours.

Cet accord, bien qu’étant encore une fois un coup de surprise du président américain, ne reflète qu’une convergence d’intérêts des deux parties impliquées, qu’il s’agit d’exposer ici. Ces intérêts sont à la fois des questions de politique interne et externe. Il s’agit alors d’analyser la seconde à la lumière de la première, et inversement.

Etats-Unis

Le Président Trump souffre d’une impopularité relative (entre 30 et 38% d’opinion favorable). Cependant, les élections des mideterms (de mi-mandat) arrivent, et avec elles un renouvellement partiel du Sénat et total de la Chambre des représentants, tous deux pour l’instant en mains républicaines.

Malgré une bataille de gerrymandering – redécoupage des circonscriptions – dantesque, avec des procédures judiciaires et autres référendums locaux dans certains États, les républicains ne s’attendent pas à déroger au réflexe électoral des Américains qui condamnent le président en exercice à une perte des chambres acquises deux ans auparavant. Récemment, seul le président George W. Bush y dérogea dans les conditions particulières suivant les attentats de 2001.

Dans ce contexte, le président doit rassurer les Américains, principalement concernés par un élément décisif : l’inflation et le prix à la pompe. Faire baisser les prix ne peut que se faire en inondant le marché, d’où cet accord.

De plus, la guerre au Moyen-Orient, provoquant cette flambée des prix, immobilise une capacité de gestion des flux de livraison. Les attaques répétées des Ukrainiens sur les raffineries russes aggravent ce déficit capacitaire, inquiétant l’Administration Trump. Celle-ci tente alors de ménager les infrastructures russes, afin de se rassurer sur ses opportunités à moyen et à long terme.

Russie

Les Russes ont passé un été à se serrer la ceinture, après que les Ukrainiens ont méthodiquement ciblé leurs raffineries, plombant ainsi la production à 60% de la production habituelle. Habituellement exportatrice, la Russie s’étonna même de devoir importer de l’essence depuis l’Inde ou encore le Kazakhstan.

L’avantage que la Russie tire de cet accord est de pouvoir légitimer une relance de sa production et d’inciter les États-Unis à faire pression sur les Ukrainiens afin que ceux-ci ne s’attaquent plus aux raffineries, au service de la baisse des prix du gallon… américain.

De plus, les chancelleries occidentales sont divisées quant à la manière appropriée de réagir à ce nouveau coup de théâtre. Cette division ne peut que faire les affaires du Kremlin dans sa guerre en Ukraine, alors que l’hiver arrive et que les attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes s’intensifient.

Efficacité réelle

Le pari américano-russe est donc intéressé. Mais en pratique, les volumes annoncés ne vont probablement avoir qu’un impact marginal sur les marchés, si ce n’est un impact tout court.

De plus, la suspension des sanctions américaines, pourtant récemment étoffées d’un nouveau paquet, reste un point de crispation bipartisan contre l’administration Trump.

La Maison-Blanche parie sur un effet d’annonce qui pourrait rassurer les marchés, et le Kremlin veut rassurer son entourage sur sa résilience productive en vue de l’hiver.

Affaire à suivre…

dossiers

Accord Trump-Poutine sur les livraisons de gazoil

By Nos événements, Défense et géopolitique

Par Thomas Chatelard, membre de la commission Défense et Relations internationales

Les articles et annonces publiés dans les médias présente l’accord ainsi : 

C’est un arrangement politico-commercial d’approvisionnement en gazole russe, accompagné d’une dérogation américaine temporaire aux sanctions.

L’arrangement annoncé après l’entretien Trump–Poutine du 9 octobre comporte deux niveaux distincts :

  • Un engagement politique d’approvisionnement, portant sur des quantités de gazole russe destinées aux marchés américain et mondial.
  • Une mesure juridique américaine, la licence générale n° 135 de l’Office of Foreign Assets Control — OFAC — qui autorise temporairement certaines transactions nécessaires à cette commercialisation. www.washingtonpost.com

Ce qui est demandé à la Russie

L’engagement russe annoncé consiste à fournir du gazole selon une montée en puissance :

capture d’écran 2026 10 17 à 10.58.32

Ces chiffres proviennent des déclarations publiques rapportées après l’entretien.

Le terme « immédiatement » doit donc être lu comme une annonce politique : il ne précise ni la date de chargement, ni celle d’arrivée, ni le lieu de livraison.

Ce que les États-Unis accordent en contrepartie

Washington autorise temporairement les opérations relatives au gazole russe relevant des deux régimes de sanctions mentionnés dans la licence.

La permission couvre la vente, la livraison, le déchargement et l’importation, y compris aux États-Unis. Elle prend fin le 7 avril 2027 à 00 h 01, heure de l’Est américain. Une exclusion demeure : le texte n’autorise aucun débit sur les comptes détenus dans un établissement financier américain par la Banque centrale russe, le Fonds national de richesse russe ou le ministère russe des Finances. ofac.treasury.gov

La concession américaine est donc une ouverture réglementaire temporaire concernant le gazole. Elle ne constitue ni une levée générale des sanctions, ni une promesse publique d’achat par l’État américain.

Les conditions effectivement écrites

Le document officiel est très court. Il délimite un produit, des catégories d’opérations, une durée et une exclusion financière. En revanche, il ne définit pas l’organisation commerciale de l’échange. ofac.treasury.gov

La question que beaucoup se posent : existe-t-il une condition liée à l’Ukraine ?

Aucune clause de la licence OFAC ne subordonne l’autorisation à un cessez-le-feu, à un arrêt des frappes russes ou à un arrêt des attaques ukrainiennes contre les raffineries.

Donald Trump a annoncé séparément, le 11 octobre, un « cessez-le-feu énergétique ». Volodymyr Zelensky indiquait alors attendre les détails de la proposition. Si cette séquence montre une proximité politique entre les deux dossiers, elle ne démontre pas une condition juridique réciproque. www.reuters.com

La logique géopolitique possible est la suivante : préserver les raffineries russes faciliterait l’approvisionnement annoncé ; préserver les infrastructures ukrainiennes pourrait permettre de présenter l’ensemble comme une désescalade.

Une construction asymétrique

Un point technique important est l’asymétrie entre les engagements publics :

  • La mesure américaine est écrite et datée : elle ouvre une fenêtre réglementaire.
  • La fourniture russe est annoncée : son exécution dépend des capacités de raffinage, de la disponibilité des cargaisons et des arrangements commerciaux.
  • Aucun mécanisme public ne relie explicitement les deux : le texte ne prévoit pas de retrait automatique de l’autorisation si un volume n’est pas livré ou si les frappes se poursuivent.

Mon analyse est que cette construction laisse une forte place à la négociation politique au fil de l’exécution. Elle évite de rendre publiques des obligations détaillées, mais réduit aussi la possibilité de vérifier si chaque partie remplit sa contrepartie. Donc elle evite particulièrement aux américains de se voir reprocher que Poutine continue par exemple les bombardements.

Ne pas se laisser impressionner

Si cet accord est un premier pas vers d’autres engagements entre les US et la Russie, les premiers engagements en volume ne doivent pas nous impressionner malgré ce que les chiffres peuvent laisser voir.

Les trois premiers niveaux de cet accord représentent 1 800 000 tonnes de gazoil.

C’est seulement 3 jours et demi de la consommation américaine.

Source juridique principale : licence générale n° 135 de l’OFAC, 9 octobre 2026.

carburant

Prix du carburant : en 2018, l’étincelle ; en 2026, le symptôme ; en 2027, le choix !

By Economie

Pour de nombreux ménages, la hausse du prix des carburants ne représente pas seulement quelques euros supplémentaires : elle renchérit une dépense indispensable au quotidien.

Par Antonin Coulier, responsable de la commission Économie

Pour de nombreux ménages, notamment les plus modestes et ceux vivant dans les zones rurales ou périurbaines, la hausse du prix des carburants ne représente pas seulement quelques euros supplémentaires à la pompe : elle renchérit une dépense indispensable au quotidien. En effet, aller travailler, accompagner les enfants à l’école ou accéder à certains services suppose souvent l’usage de la voiture.

Les chiffres sont éloquents. Avant le déclenchement de la crise iranienne et les perturbations dans le détroit d’Ormuz, fin février 2026, le gazole coûtait environ 1,72 euro le litre. Au 15 octobre, il atteint 2,36 euros, soit une hausse de 37 %. Sur la même période, le SP95-E10 est passé de 1,72 à 2,17 euros le litre, soit une augmentation de 26 %. Pour un automobiliste consommant 50 litres de gazole par mois, cela représente 32 euros de dépenses supplémentaires chaque mois, soit près de 400 euros par an.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Sur quelques mois, il s’agit d’un choc. Sur dix ans, c’est un changement de régime. En 2016, le litre de SP95 coûtait en moyenne environ 1,32 euro. Au 15 octobre 2026, il atteint environ 2,23 euros, soit une hausse de près de 70 % en dix ans. Cette tendance de fond interroge notre rapport à la mobilité, mais aussi les inégalités territoriales, économiques et sociales.

Quand le prix du carburant augmente, ce n’est pas seulement le coût d’un plein qui grimpe. C’est parfois l’accès à l’emploi, aux soins, aux commerces ou à l’école qui devient plus difficile. Pour des millions de Français vivant hors des grands centres urbains, la voiture n’est pas un choix, mais une nécessité. Pour certains professionnels, le carburant conditionne même directement l’exercice de leur activité. Voilà probablement pourquoi il ne constitue pas une dépense comme les autres. Le Parisien l’illustrait le 23 septembre 2026 à travers le témoignage d’un marin-pêcheur breton : « Si je perds mon bateau, je perds ma vie. » Un titre vaut parfois plus qu’un long discours.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que cette hausse affecte d’abord les ménages les plus modestes. Une même augmentation ne provoque pas les mêmes conséquences selon le niveau de revenu et, surtout, selon les marges de manœuvre dont dispose chaque ménage. Prenons deux situations fictives très simples pour illustrer le phénomène.

Ménage A

•Revenu mensuel : 2 000 euros

•Épargne mensuelle : 50 euros

Ménage B

•Revenu mensuel : 4 000 euros

•Épargne mensuelle : 700 euros

Même hausse du coût du carburant : 32 euros par mois.

Pour le ménage A, cette hausse représente l’équivalent de 64 % de son épargne mensuelle. Pour le ménage B, elle n’en représente que 4,5 %.

Les deux ménages subissent exactement la même augmentation. Pourtant, ils ne vivent pas le même choc économique. Pour le second, l’effort se traduit principalement par une réduction de l’épargne. Pour le premier, il implique souvent de renoncer à une autre dépense : une activité de loisirs, l’achat d’un équipement ou quelques jours de vacances.

En 2018, le carburant fut l’étincelle. En 2026, malgré des prix plus élevés, il semble davantage être le symptôme. Comment l’expliquer ? Peut-être parce qu’après une succession de crises, le prix affiché à la pompe apparaît moins comme un problème isolé que comme la manifestation de fragilités beaucoup plus profondes. Une crise n’est alors plus seulement un accident à surmonter : elle devient le moment où l’on comprend que le système lui-même doit évoluer.

Peut-être les Français en ont-ils désormais l’intuition. Cela expliquerait, au moins en partie, pourquoi un prix du carburant particulièrement élevé ne provoque pas pour le moment une mobilisation comparable à celle de 2018.

Car si le carburant est le symptôme, encore faut-il regarder ce qu’il révèle.

Lorsqu’une dépense essentielle augmente, une partie des ménages ne dispose pas des marges de manœuvre nécessaires pour absorber le choc. La question n’est donc pas seulement celle du prix du litre à la pompe. Elle est aussi celle du revenu disponible. La hausse du carburant pose finalement une question que les politiques de pouvoir d’achat contournent souvent : faut-il continuer à compenser l’augmentation des dépenses ou créer les conditions permettant aux revenus du travail de progresser durablement ?

Face à cette situation, deux temporalités doivent être distinguées. À court terme, il faut parfois amortir le choc afin de protéger les ménages les plus exposés. Les chèques, les aides ciblées ou les baisses temporaires de taxes peuvent alors être nécessaires. Mais ces réponses conjoncturelles, aussi utiles soient-elles dans l’urgence, ne suffisent pas à réduire durablement notre vulnérabilité.

À plus long terme, la question est différente : comment augmenter durablement le revenu disponible des ménages ? Cela suppose d’agir en amont, sur le travail, la productivité, l’investissement, la création d’entreprises et, plus généralement, sur notre capacité collective à produire davantage de richesse.

Depuis plusieurs décennies, le système français de prélèvements et de transferts joue un rôle majeur dans la réduction des inégalités et le soutien au niveau de vie des ménages les plus modestes. Cette solidarité est indispensable. Mais la redistribution ne peut, à elle seule, garantir une progression durable du niveau de vie si la richesse produite progresse insuffisamment.

C’est là que la question de la productivité redevient centrale. Des gains durables de productivité peuvent accroître les marges permettant d’augmenter les salaires réels, d’investir et de financer notre modèle social. Mais produire davantage de richesse ne suffit pas : encore faut-il qu’une partie de cette richesse permette aux travailleurs de voir réellement leur niveau de vie progresser.

Mais la capacité d’un pays à affronter les crises ne se mesure pas seulement à ses performances économiques. Une économie repose aussi sur la capacité d’une société à travailler, entreprendre, investir, innover et se projeter dans l’avenir. Au fond, ce qui devrait peut-être nous inquiéter le plus n’est pas l’existence des crises. Toutes les sociétés en traversent. La véritable question est de savoir si nous conservons la capacité, mais aussi la lucidité et la volonté collective, de les affronter.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le débat sur le pouvoir d’achat gagnerait donc à changer de perspective. La question n’est plus seulement de savoir comment protéger les Français contre la hausse des prix ou comment mieux redistribuer la richesse existante. Elle est aussi de savoir comment permettre à notre économie d’en produire davantage et faire en sorte que cette richesse améliore réellement le niveau de vie.

Car derrière le prix affiché à la pompe se cache finalement une question beaucoup plus fondamentale : comment permettre aux Français de mieux vivre de leur travail ?

droit

Jumeaux numériques : bref aperçu des enjeux juridiques

By Droit, Nos événements, Santé

Projet transversal Santé-Droit, note 2/2

Axelle DAVID – Commission Droit CRSI

Avancée technologique majeure, le jumeau numérique offre des possibilités de simulation, analyse, et de préconisation inédites. Dans le domaine de la santé, il permet des représentations numériques et personnalisées des individus, des copies numériques parfaites d’un corps ou d’un organe.

Les questions juridiques qui se posent quant à son utilisation sont nombreuses :

  1. Les données personnelles : une donnée personnelle est une information relative à des personnes physiques permettant d’être identifiées, directement ou indirectement. Plusieurs textes vont s’appliquer dès lors que des données personnelles sont concernées par l’utilisation des jumeaux numériques :

1/ Le RGPD[1] prévoit plusieurs principes et des droits :

– principe de transparence : la personne concernée doit donner son consentement,

– principe de finalité : la collecte doit être faite pour des finalités déterminées, explicites et légitimes,

– principe de minimisation : les données collectées doivent être adéquates, pertinentes et limitées à l’objectif recherché,

– principe de vigilance : les autorités publiques et les personnes concernées doivent être informées en cas de fuite de leurs données,

– les droits d’accès, de rectification, d’opposition au traitement des données, d’effacement et de retrait de son consentement sont protégés.

[1] Règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016

2/ Parmi les données personnelles, les données de santé sont qualifiées de sensibles et bénéficient d’une protection renforcée. L’article L. 4001-3 du Code de la santé publique prévoit que le professionnel de santé qui décide d’utiliser, pour un acte de prévention, de diagnostic ou de soin, un dispositif médical comportant un traitement de données algorithmique dont l’apprentissage a été réalisé à partir de données massives (c’est le cas du jumeau numérique) s’assure que la personne concernée en a été informée et qu’elle est, le cas échéant, avertie de l’interprétation qui en résulte. De plus, les données du patient utilisées dans ce traitement et les résultats qui en sont issus leur sont accessibles. Les concepteurs d’un traitement algorithmique s’assurent enfin de l’explicabilité de son fonctionnement pour les utilisateurs.

3/ La directive NIS2[1], qui vise à renforcer le niveau de cybersécurité des entreprises et des administrations, classe le secteur de la santé parmi les secteurs hautement critiques, imposant une protection stricte des systèmes d’information qui traitent des données de santé hautement sensibles.

4/ Le règlement sur l’IA[2]distingue les systèmes d’intelligence artificielle (SIA) suivant le niveau de risque associé aux SIA utilisés : concernant les jumeaux numériques, ce sont des SIA à risques élevés : le règlement exige le respect de certains principes, comme l’atteinte de niveaux adéquats de précision, de robustesse et de cybersécurité, la protection des données personnelles dès la conception des outils et logiciels : « privacy by design », l’accès à la boite noire (transparence).

[1] Directive (UE) 2022/2555 du 14 décembre 2022 concernant des mesures destinées à assurer un niveau élevé commun de cybersécurité dans l’ensemble de l’Union Européenne

[2] Règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 (la sanction peut atteindre 7 % du CA annuel mondial)

5/ Le Data Act[1], qui traite des règles relatives à l’accès et l’utilisation équitable des données, s’applique à toutes les données produites par l’utilisation d’objets connectés (en lien avec le développement de l’internet des objets, « internet of things » ou « IoT ») et les services qui leur sont associés, qu’elles soient personnelles ou non. Les personnes concernées doivent être informées, avant la conclusion de tout contrat concernant un objet connecté ou un service associé, du type de données générées lors de l’utilisation de cet objet, de l’utilisation des données par le fabricant/prestataire de services et de l’identité du détenteur des données.

6/ De son coté, le Data Governance Act[2] permet aux entreprises de mettre volontairement et gratuitement leurs données à disposition pour des objectifs d’intérêt général (tels que la recherche médicale) et suppose de recueillir ici encore le consentement pour rendre le partage de données transparent et conforme au RGPD.

Au final, on le voit, de nombreuses obligations s’imposent au professionnel de santé qui entend faire usage de système de traitement algorithmique dont l’apprentissage est réalisé à partir de données massives. Il faut, de manière loyale et transparente, recueillir le consentement explicite des patients et les informer sur la finalité de la collecte. L’ampleur de la collecte laisse toutefois songeur, surtout si le jumeau numérique a vocation à nous accompagner dès notre naissance.

Les utilisateurs doivent être informés du type de données qui sont extraites, utilisées, reproduites, y compris en temps réel, par exemple, dans le cas de capteurs portés en continu. Cette obligation d’information protège la personne concernée, avertie des principes d’utilisation de ces systèmes de traitement algorithmiques, des résultats du traitement, de son fonctionnement. L’accès aux données, leur qualité des données doivent être assurés. Le consentement doit être révocable.

Mais assurer la maitrise des personnes concernées sur leurs données reste illusoire. Comment s’assurer de l’usage réel de ces données ? Comment croire en un véritable droit à oubli quand les données sont répliquées dans plusieurs systèmes, et ce potentiellement dans plusieurs pays ? Difficile est la question de la gestion du consentement éclairé à l’heure des dispositifs d’IoT.

[1] Règlement 023/2854 du 13 décembre 2023 portant sur les règles harmonisées des libres accès et utilisations des données

[2] Règlement 2022/868 du 30 mai 2022 sur la gouvernance des données européennes

Reste la question de la confiance publique et de l’acceptabilité : l’enjeu est d’encourager la libre (ré)utilisation des données pour favoriser la concurrence et l’innovation tout en respectant le droit des utilisateurs sur leurs données. Des solutions pourraient être mises en avant, de la visualisation des flux de données, l’anonymisation des données en temps réel pour assurer une confiance publique face aux enjeux des transferts des données médicales (cf décision de 2026 de la CNIL[1]) voire leur vente.

Le professionnel de santé est un responsable de traitement pour les données de ses patients qui se doit d’appliquer des procédures exigeantes, conformément au principe du « privacy by design », et rester le décisionnaire final face au patient ; à défaut, il pourra être conduit à en répondre.

  1. Risques contre les fuites et les cyberattaques: les enjeux d’intégrité, confidentialité, traçabilité et disponibilité de la donnée et des systèmes informatisés, notamment ceux qui sont d’importance critique sont gigantesques. Il faut détecter les intrusions, garantir et sécuriser les process afin de neutraliser les vulnérabilités. Le RGPD prévoit que les données doivent être sécurisées et le manquement peut entraîner une condamnation jusqu’à hauteur de 4 % du CA annuel mondial.

[1]  https://www.cnil.fr/fr/donnees-sante-sanction-5-millions-iqvia  rappelant que les données étaient pseudonymes, mais non anonymes, car une réidentification demeurait possible avec des moyens raisonnables et restaient donc soumises au RGPD

Le professionnel de santé doit s’assurer que ces big data (stockées, transférées, traitées par des algorithmes) sont bien protégées contre les risques de fuite, de cyberattaque. La lutte contre le hacking est permanente. Mais les données seront-elles toujours fiables, intègres une fois venu le moment de leur traitement ?

Au final, il faut assurer une robustesse des systèmes informatiques, mettre en œuvre une architecture du jumeau numérique pour permettre la sélection des seules données fiables et pertinentes, dans laquelle les informations sensibles sont isolées des autres, prévoir une gestion des accès stricte. Les données synthétiques, représentatives de données réelles, pourraient poser moins de problème de confidentialité dans leur usage. Assurer une gestion des risques, conduire des opérations de maintenance efficaces, des audits réguliers des outils, faire des tests de pénétration pour identifier et corriger les vulnérabilités, prévoir une isolation des données et des techniques cryptographiques permettant de garantir que les données restent indéchiffrables même en cas d’accès non autorisé.

Un dernier point : éviter que des données soient captées et utilisées par des entités étrangères. Le RGPD protège mais se heurte au Cloud Act[1] permettant à la justice américaine de demander accès à des données hébergées par des entreprises américaines. La question de la protection par la France de ces données médicales, comme de tant d’autres, reste entière.

  1. La propriété intellectuelle et la propriété industrielle :

La question centrale est : qui est propriétaire des données, des résultats, des créations ? Les concepts traditionnels, i.e. le droit d’auteur qui protège les œuvres de l’esprit[2], le brevet qui protège les procédés innovants, doivent être utilisés tout en les adaptant : l’interface graphique, la base de données, les logiciels utiles aux jumeaux numériques ainsi que les innovations techniques peuvent être protégés par le droit d’auteur et/ou le brevet, mais il faut aussi utiliser le secret commercial pour protéger les innovations, algorithmes etc contre toute divulgation vers des concurrents.

L’utilisation de logiciels open source pourra être utile pour accélérer l’innovation et éviter l’enfermement dans des logiques de logiciels propriétaires.

[1] Le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) est une loi fédérale américaine adoptée le 23 mars 2018

[2] Une œuvre de l’esprit existe si deux conditions sont remplies : être une création humaine et originale

Enfin quand le jumeau numérique se développe, grâce aux échanges de données, qui en est propriétaire, entre le concepteur de logiciel, fabricant des outils numériques et professionnel de santé utilisateur et superviseur ? Des contrats de licence et/ou de copropriété seront utilement rédigés afin de permettre le partage des bénéfices de l’innovation tout en respectant les droits de propriété et les intérêts de chacun.

  1. La responsabilité : la responsabilité en cas d’erreur de prédiction ou de diagnostic, de mauvaise interprétation de résultats, ou de défaillance se pose : qui est responsable ?

Plusieurs types de responsabilité : la responsabilité civile ou pénale dans les cas les plus graves. En cas de dommages, la victime s’adressera au professionnel de santé ayant utilisé cette nouvelle technologie et engagera sa responsabilité pour faute, ce professionnel se retournant, suivant les cas, contre le concepteur / fournisseur de solutions.

Mais comment définir les responsabilités entre le fournisseur de solution,l’éditeur, l’exploitant (équipe médicale, professionnel de santé comme le médecin) ?

Un encadrement contractuel sera nécessaire pour répartir les risques et les responsabilités en anticipant les scénarios de défaillance, voire limiter sa responsabilité. Dans tous les cas, il pourra être utile de faire évoluer les produits d’assurance à destination des professionnels de santé pour gérer les dossiers de responsabilité en cas d’erreur ou de défaillance des jumeaux numériques.

A cet égard, la responsabilité du fait des produits défectueux pourra trouver à s’appliquer à l’avenir : l’article 2 de la directive révisée[1] s’appliquera dorénavant aux logiciels et à tous les produits numériques, mis sur le marché ou s’intégrant dans d’autres produits, en tant que composants, commercialisés à compter du 9 décembre 2026. Les systèmes d’intelligence artificielle et les jumeaux numériques sont donc concernés. C’est la responsabilité du fabricant du produit numérique qui sera engagée vis-à-vis d’une victime potentielle, mais le fabricant ne pourra pas se retourner contre le fabricant du composant logiciel qu’il a incorporé dans son produit en raison d’une clause d’exclusion qui peut être intégrée dans les contrats de fabrication. De plus, la corruption de données personnelles deviennent des dommages indemnisables pour les victimes.

 

La création d’un fonds d’indemnisation pourrait également être envisagée mais en veillant à ce que son poids financier ne soit pas décourageant pour les innovateurs.

[1] La directive (UE) 2024/2853 du 24 octobre 2024 relative à la responsabilité du fait des produits défectueux

  1. La question de l’inclusivité numérique, des libertés personnelles, du profilage : les inégalités peuvent se creuser face aux coûts engendrés par les jumeaux numériques, un accès pour tous à ces solutions innovantes est-il possible sur tout le territoire, en ce compris les zones éloignées des métropoles ? La prise de décision automatisée peut être précieuse dans le domaine de la santé (rapidité de diagnostic, choix de solution adaptée, prédictive et préventive) mais est-il opportun d’orienter la personne concernée par le jumeau numérique au point d’entraver son libre arbitre, peut-on remettre en cause l’influence du numérique dans la santé ? Enfin, la concentration de données par les détenteurs et exploitants de ce type de produits peut conduire à un usage contestable conduisant à prendre des décisions affectant les patients sur la base du profilage de ceux-ci.

L’accès aux jumeaux numériques ne devrait pas créer une fracture entre les patients suivant leurs zones de résidence notamment. L’article 22 du RGPD prohibe le traitement automatisé des décisions basées sur du profilage et l’humain doit rester le décisionnaire final (principe du « Human in the loop » du règlement IA).

  1. Les enjeux environnementaux: la fabrication des outils numériques et l’émission, la collecte, le transport, le stockage et le traitement des données ont un coût écologique, comme les déchets de tous ces produits devenant rapidement obsolètes par des avancées technologiques toujours plus rapides. Enfin, le recours à des solutions numériques et d’IA sont très gourmandes en énergie, eau et matières premières rares. Il faut que les usages soient limités afin de respecter une forme de responsabilité sociétale et environnementale. La sobriété numérique doit être définie comme principe d’action dans l’usage et la consommation des jumeaux numériques.

En conclusion, l’humain n’est pas la somme de ses données. Comme l’a dit un mathématicien américain qui a finalement choisi une autre voie professionnelle[1], « à l’ère de l’intelligence artificielle, lorsque la dignité humaine est menacée par de nouvelles formes de déshumanisation, notre devoir urgent est de rester profondément humains. »

 

La dignité humaine justifie de définir un cadre précis dans l’usage et les recherches portant sur le jumeau numérique afin d’éviter les dérives industrielles et de simplement concevoir des outils intelligents au service de l’humain.

[1] Pape Léon XIV, « Magnifica Humanitas ».

energie electrique

L’évolution de l’énergie électrique en Europe, horizon 2035

By Nos événements, Numérique, Economie

Il est devenu difficile aujourd’hui de parler d’énergie sans que l’impact carbone ne soit rapidement évoqué

Par un membre de la commission numérique

Avertissements

Premièrement, il est devenu difficile aujourd’hui de parler d’énergie sans que l’impact carbone ne soit rapidement évoqué, au risque d’oblitérer les autres questions. L’objet de cet article n’est pas la décarbonation. Il n’y a pas ici de jugement de valeur et de hiérarchie des sources d’électricité. L’objet est l’évolution de la consommation et la capacité de l’Europe des 27 à répondre à cette évolution. La stratégie européenne de décarbonation est donc évoquée, mais uniquement en ce qu’elle implique sur la consommation et la production. L’intelligence artificielle Mistral a été fortement sollicitée dans la production de ce travail et nous avons pu constater que, quelle que soit la question posée, les aspects carbone et effet de serre étaient sans cesse mis en avant dans les réponses. Illustration de la pénétration des esprits, qui justifie ce premier avertissement.

Le deuxième avertissement porte sur les unités et les nombres. Impossible de parler de consommation, de production et de réseaux électriques sans convoquer nombres, notions et opérations simples. Les valeurs avancées sont souvent justifiées en bas de page, qu’on est libre de ne pas lire…

Troisièmement : on travaille ici en ordres de grandeur, pour voir se dessiner de grandes lignes de force. Que l’efficacité des chaudières à gaz soit de 70 ou 80% n’a en réalité que peu d’importance. Leur remplacement par des pompes à chaleur aura un effet significatif sur la demande d’énergie électrique… De même, l’efficacité de la génération solaire pourra être estimée par les plus critiques à 20% et par les plus enthousiastes à 25%. Cela ne change rien aux lignes de force et aux enjeux qui se dessinent pour 2035.

Résumé

Sous les effets conjugués de la politique européenne de décarbonation (remplacement des chaudières à fioul ou à gaz par des pompes à chaleur, etc.), de l’apparition ou du développement de nouveaux usages (IA, automobile électrique) et des tensions sur l’approvisionnement en hydrocarbures (Ormuz, gaz russe, etc.), la consommation européenne d’électricité est appelée à doubler à l’horizon 2050.

Cela suppose évidemment que le système européen de génération (les centrales thermiques, nucléaires, les barrages, les éoliennes…) et de distribution (le réseau, dont les pylônes et les câbles haute-tension sont les manifestations familières) se développe et s’adapte.

Or, force est de constater que les capacités européennes de génération sont déjà sous stress. Les épisodes climatiques extrêmes (2022, 2026) ont des conséquences sur la production des barrages et des centrales nucléaires. Les stocks de gaz sont au plus bas, etc… Quant au réseau, il vieillit, alors que la montée en puissance des renouvelables, du fait de leur variabilité (un jour sans vent, un jour avec), lui demande toujours plus de souplesse et de robustesse.

Quelle est alors la réponse de l’Europe pour les années et décennies prochaines ? Toujours plus de renouvelables : solaire au premier chef (la surface de panneaux solaires va doubler en 10 ans), puis éolien, et batteries. À l’exception de la France qui a finalement intégré la nécessité de remettre 6 réacteurs nucléaires en chantier (prévus pour les années 2040), les pays européens font reposer leur électrification exclusivement sur l’éolien et le solaire (chinois).

Les batteries (chinoises) suffiront-elles à réguler le système soumis à des écarts violents (entre une mi-journée agréablement ventée et une soirée de calme plat), et à passer les épisodes anticycloniques hivernaux, lorsque les jours sont courts et le vent absent ? On peut en douter, quand les investissements dans le réseau sont cruellement insuffisants.

Et s’interroger sur les conséquences, dans le scénario probable où l’électricité elle-même viendrait à manquer…

I – Croissance soutenue de la consommation électrique européenne

Trois forces convergentes

La consommation électrique européenne doit croître de façon très significative au cours des prochaines décennies, sous l’effet conjugué de la transition énergétique, du développement de nouveaux usages, et enfin de la raréfaction des sources d’énergie fossile, gaz naturel et pétrole.

La transition énergétique relève du politique, qui fixe des objectifs, façonne les esprits, encourage certains usages pour en décourager d’autres et cherche à tout crin à diminuer notre dépendance aux hydrocarbures. Ces derniers sont, indépendamment de toute politique environnementale européenne, entrés dans une phase de raréfaction ou pour le moins de tension, avec des risques de rupture des approvisionnements, et des prix fortement volatiles. Ces pressions sont principalement exogènes. Les usages, enfin, sont le fait d’une rencontre entre le consommateur et une technologie : véhicules électriques, robots, intelligence artificielle.

Soutenue par ces trois forces[1], la consommation électrique européenne va croître de 50 à 90 % dans les 25 prochaines années.

Ainsi, si l’on somme les prévisions nationales disponibles, la demande électrique de l’Europe des 27 se situerait approximativement entre 4 000 et 5 000 TWh par an en 2050, contre environ 2 700 TWh par an aujourd’hui.

En France, la mise en œuvre de la Stratégie Nationale Bas Carbone troisième version (SNBC3), entraînerait une hausse de notre consommation électrique de 90 %, un quasi-doublement : remplacement des chaudières à gaz par des pompes à chaleur, remplacement des véhicules thermiques par des véhicules électriques et le train, production de combustibles renouvelables[2]… La consommation bondit de 435 TWh en 2025 à 818 TWh en 2050.

[1] Exemple d’effet conjugué, le remplacement de la voiture thermique par son homologue électrique : à la pompe, le diesel coûtait plus de deux euros le litre à l’été 2026. Pour nombre de nos compatriotes, le plafond de carte bancaire est inférieur au montant d’un plein et il n’est pas rare de voir des gens se servir deux fois à la même pompe, avec deux cartes bancaires différentes. De quoi réfléchir à remplacer sa voiture thermique vieillissante par une voiture électrique, comme nous y incite par ailleurs le politique.

[2] Les combustibles renouvelables et l’hydrogène sont eux-mêmes, dans leur production, consommateurs d’électricité.

Quelques usages

Pour mieux appréhender l’ampleur de cette évolution, voyons ce que peuvent être les effets de la conversion du parc automobile, du développement des pompes à chaleur, et de l’essor de l’IA.

La mutation complète du parc automobile européen du thermique vers l’électrique entraînerait une consommation électrique annuelle supplémentaire de 500 à 550 TWh. Soit 20 % de la consommation de 2025[1]. Admettons de façon plus réaliste que la mutation ne concerne que 50 % des véhicules, la consommation associée serait de 250 TWh/an.

[1] Les automobilistes européens parcourent chaque année un total 3.000 milliards de km. Un véhicule électrique dépense en moyenne 0,18 kWH/km. 3.000 x 0,18 = 540.

Concernant les camions, dont la mutation ne sera que partielle, on peut s’attendre à une demande nouvelle de l’ordre de 100 TWh/an[1].

Le chauffage des particuliers constitue également un gisement de substitution important. Les chaudières classiques consomment 800 TWh par an : 200 TWh par an fournis par les produits pétroliers (fioul, butane et propane), 550 TWh par le gaz naturel et 50 TWh par le charbon[2]. Considérant les rendements relatifs des chaudières thermiques et des pompes à chaleur, ces 800 TWh ont un équivalent de 250 à 300 TWh par an en demande électrique[3].

L’IA, enfin, est connue pour être gourmande en puissance électrique et en énergie. Commençons par établir une équivalence simple : pour un centre de données (datacenter) IA de 1 000 MW (1 GW) de puissance de calcul, la consommation annuelle est d’approximativement 10 TWh. Avec une PUE[4] de 1,5, la moyenne de l’industrie, le centre de données demande en réalité 1 500 MW au réseau, et en estimant une charge de 75 %, ce sont bien 10 TWh[5]consommés chaque année… Pour l’Europe des 27, les 90 plus gros projets qualifiés de sérieux totalisent 21 GW de puissance de calcul, qui pourraient donc se traduire par une demande de 200 TWh/an[6].

Récapitulons. Sous des hypothèses réalistes de mutation de 50 % de la flotte de véhicules individuels (250 TWh/an) et de 25 % de la flotte de camions (100 TWh/an), de remplacement des chauffages thermiques par des pompes à chaleur à hauteur de 50 % (150 TWh/an) et en supposant encore que

[1] 170 milliards de km pour 100% de la flotte, à 1,2 kWH/km. 170 milliards x 50% x 1,2 = 100 TWH/an.

[2] Le charbon de chauffage persiste en Pologne, où les ménages tirent encore 18,4 % de leur énergie des combustibles fossiles solides, ainsi que, à un degré moindre, en Tchéquie et en Hongrie. Pour la production électrique, il persiste également en Allemagne qui ne prévoit pas de sortie définitive avant 2038.

[3] Le rendement des chaudières thermiques est compris entre 0.6 et à 0.9. Retenons ici 0,8. 800 TWH consommés pour 800 x 0,8 = 640 TWH de chaleur. Avec une hypothèse d’un SCOP de 3 pour les pompes à chaleur, 640/3 = 210 TWH d’électricité.

[4] La PUE (Power Usage Effectiveness) est l’indicateur standard de l’efficacité énergétique d’un datacenter. C’est le rapport entre l’énergie totale consommée par le site et l’énergie effectivement utilisée par l’informatique (serveurs, stockage, réseau).

PUE = énergie totale du site / énergie calcul

Un PUE de 1,0 est la limite théorique parfaite : tout le courant alimente l’informatique, rien n’est perdu en refroidissement, pertes électriques ou infrastructure. Un PUE de 1,5 signifie que pour 1 kWh utile consommé par les serveurs, le site consomme 1,5 kWh au total, soit 0,5 kWh dépensés ailleurs.

[5] 1,5 GW x 75% x 365 x 24 = 9.855 GWH, soit près de 10 TWH

[6] Pour la France seule, les demandes de raccordement, en septembre 2026, se montaient à 18GW. On voit tout de suite que cette demande ne sera pas satisfaite. Elle entraînerait vers 2035 une consommation de 180 TWH/an soit 40% de la consommation actuelle (435 TWH).

l’Europe s’équipe de 20 GW de puissance de calcul[1] (200 TWh/an), la demande d’énergie électrique en Europe augmente de 700 TWh/an. Soit 25 % de la consommation actuelle.

[1] Mise en perspective : selon Goldman Sachs, la puissance de calcul installée aux Etats-Unis en 2027 atteindra 95 GW

II – L’Europe est-elle prête à répondre à cette demande ?

Une marge de sécurité apparente avec les capacités de production en service

La somme des puissances des générateurs se monte à 1 100 GW. Compte tenu des coefficients d’efficacité des différentes filières, ces 1 100 GW devraient pouvoir générer 4 000 TWh/an, alors que la consommation actuelle n’est que de 2 700 TWh/an, donc l’Europe semblerait disposer d’une confortable marge de manœuvre.

Il nous faut pourtant prêter attention à quelques contraintes physiques :

Notons tout d’abord que pour consommer 2 700 TWh/an, il faut en produire 2 900 car 200 TWh/an sont perdus dans le réseau, c’est la part des anges.

Mais surtout, la demande n’est pas constante au cours de la journée et au cours de l’année. Les Européens consomment moins de 7 TWh le 15 août et près de 10 TWh le 15 décembre, soit 30 % d’écart entre le plus haut et le plus bas. Le réseau doit pouvoir répondre, en puissance, à la demande du 15 décembre. Mais le 15 décembre, la capacité disponible n’est pas de 1 100 GW ! Surtout après 17 h 00, lorsque le solaire, bien faible dans la journée, est au chômage technique : 350 GW en moins. Pour peu qu’un anticyclone couvre l’Europe, les éoliennes sont à l’arrêt également et ce sont encore 250 GW à retrancher. Soit 600 GW au total, et notre capacité résiduelle n’est plus que de 500 GW. À peine suffisant pour couvrir la demande, à l’heure où l’éclairage est allumé partout, où bureaux et logements sont chauffés, où les réseaux de transport sont saturés.

On voit donc que non seulement la marge de sécurité est toute théorique, du fait de la variabilité de la demande, mais qu’en outre, en fin de journée en hiver, le système est déjà proche de sa pleine capacité, et fonctionne grâce aux pilotables : hydraulique, gaz et nucléaire.

Les pilotables en tension

Or, ces 3 sources pilotables sont fragiles.

Malgré les sanctions en vigueur depuis 2022, l’Europe a continué de se fournir en gaz naturel en Russie, à hauteur de 17 % de ses besoins, jusqu’au premier semestre 2026. Mais la source a été entièrement coupée en juillet 2026. Ceci alors que le détroit d’Ormuz fermait, perturbant les approvisionnements qataris, lesquels comptaient pour 10 % et que la concurrence asiatique soutenait les prix toujours plus élevés. La situation en septembre 2026 est inquiétante : l’Europe est devenue dépendante des États-Unis pour son approvisionnement[1] et les stocks sont au plus bas. La Norvège ne viendra pas à la rescousse. Principal fournisseur de l’Europe, elle a passé son pic de production. Au mieux, elle maintient ses volumes dans les prochaines années, mais à moyen terme, c’est un déclin assuré.

[1] L’Europe est devenue le plus gros acheteur de gaz américain, et le commissaire européen à l’énergie, Dan Jorgensen, déclarait en janvier 2026 que l’Europe avait remplacé une dépendance par une autre.

L’évolution récente des stocks européens de gaz naturel est la meilleure illustration de la fragilité de cette ressource.

Pourcentage de remplissage des stocks de gaz naturel:

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Qu’en est-il de l’hydraulique ? La sécheresse de l’été 2026 aura marqué les esprits et renvoyé les anciens aux souvenirs de l’été 1976. Pourtant, nul besoin de remonter 50 ans en arrière pour retrouver une sécheresse record. 2022 vit un été sec succéder à un hiver déficitaire en précipitations. Le déficit de production hydraulique fut de 120 TWh, contre seulement 60 TWh en 2026. La production hydraulique est devenue erratique et volatile. En 2022, c’est principalement le charbon qui combla ce déficit. En 2026, le gaz naturel, dont nous venons de voir qu’il était de plus en plus rare et cher.

Production hydraulique en TWh :

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Malheureusement, le nucléaire perd également de son efficacité dans les périodes de canicule et de sécheresse. Dans une centrale, un tiers de la chaleur est converti en électricité, deux tiers sont perdus dans des tours de refroidissement qui, pour fonctionner correctement, ont besoin d’un certain débit d’eau (diminuant avec la sécheresse) et d’une température entrante sous un seuil maximal (potentiellement dépassé durant les canicules). En juillet 2026, les conditions climatiques ont entraîné l’arrêt de trois réacteurs français. En août, 13 des 57 réacteurs étaient affectés, à divers degrés, avec un déficit de production total de 20%. Le phénomène n’a pas touché que la France : la Roumanie a pris des mesures spectaculaires et a coulé des barges sur le Danube afin de créer des barrages de fortune et de diriger le maigre flux résiduel du Danube vers les tours de refroidissement de la centrale de Cernavoda, qui assure 20% de la production roumaine. Malgré cette manœuvre désespérée, celle-ci a été mise à l’arrêt le 13 août.

En outre, le parc est vieillissant. Les centrales du plan Messmer, mises en service entre 1979 et 1982, ont 45 ans. Nombre d’entre elles sont déjà programmées pour être prolongées au-delà des 50 ans de fonctionnement. Mais faudra-t-il envisager de les prolonger jusqu’à 60 ans ? Où est la limite ? La moyenne d’âge des centrales du parc français est aujourd’hui de 40 ans.

L’examen de nos capacités de production fait donc apparaître une certaine fragilité du système, une absence de marge de sécurité et un besoin évident de développement de nouvelles capacités de production… ou d’énergies alternatives.

Les nouvelles capacités de production

La réponse de l’Europe est sans équivoque et sans appel : le futur électrique des 27 passe par les renouvelables.

D’abord le solaire. La capacité doit plus que doubler à l’horizon 2035, pour atteindre 860 GW. La production annuelle associée serait de 1 800 TWh[1]. En 2025, les 27 ont installé 65 GW de solaire, ce qui suggère que 400 à 500 GW supplémentaires en dix ans sont du domaine du possible. Une surface équivalente à celle de la Corse sera alors allouée aux panneaux solaires.

L’éolien constitue le deuxième relais de croissance : la capacité doit passer de 250 à 430 GW, pour une production de 1 300 à 1 400 TWh en 2035.

[1] 24% de coefficient d’efficacité : 860 x 24% x 24 x 365 = 1.808.000 GWH = 1.808 TWH.

Evolution des capacités européennes en GW :

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Enfin, les capacités de stockage doivent permettre à ce nouvel ensemble reposant sur les renouvelables de fonctionner, et l’Europe a recours aux batteries dont les capacités installées doivent croître rapidement : 27 GWh installés en 2025, 50 GWh en 2026, et 140 GWh en 2030, pour atteindre 470 GWh en 2035.

III – Le réseau à bout de souffle

Espagne 2025 – Europe 2035

L’électricité produite doit encore être acheminée vers les consommateurs. Cette distribution est assurée par les réseaux nationaux et les interconnexions entre lesdits réseaux.

Un événement spectaculaire a marqué les esprits en 2025 : la chute du réseau dans une partie de la péninsule Ibérique, le 28 avril, a affecté 45 millions de personnes. Métros évacués, vols détournés, hôpitaux fonctionnant sur leurs générateurs de secours, le chaos aura duré une journée et les dégâts finalement limités, mais l’épisode nous alerte sur la fragilité du système. La hiérarchie des causes varie avec la sensibilité des experts consultés : surpondération du solaire pour les uns[1], manque d’interconnexion pour les autres[2], manque de batteries, défaut de pilotage des tensions entre les multiples opérateurs, les raisons sont multiples. Reste une impression : avec la prépondérance des renouvelables, irrégulières par nature et fonctionnant même en excès une bonne partie du temps, le système demande de plus en plus de régulation, de coordination, d’interconnexion, de stockage. Il se complexifie ! En Espagne, la vitesse d’intégration du solaire a dépassé la vitesse d’adaptation des outils de stabilité du réseau.

Or l’Espagne du 28 avril 2025 est le prototype du système européen de 2035 — la leçon vaut pour l’Europe entière.Et pourtant, notre réseau est déjà à bout.

[1] A 12h30, quand le réseau tombe, l’offre solaire est de 32 GW pour 25 GW demandés.

[2] Du point de vue électrique, l’ensemble Espagne-Portugal est une île, peu connectée au réseau européen, et la connexion avec la France n’a pas suffi à pallier les défauts du réseau ibérique.

Des goulots d’étranglement structurels

Le réseau européen n’est pas seulement âgé (plus de 40 % a plus de 40 ans et doit être renouvelé), il est aussi mal interconnecté. En 2025, 72 TWh[1] ont été nécessaires au règlement des congestions et équilibrage du système. Les investissements requis sont massifs, en transmission, interconnexion, stockage, mais dans chaque domaine de 30 à 50 % inférieurs à ce que la Commission européenne estime nécessaire.

Les files d’attente de raccordement au réseau sont devenues le principal goulot d’étranglement du déploiement solaire. On recense 1 700 GW de projets renouvelables bloqués dans les files d’attente de raccordement dans 16 pays européens, soit trois fois la capacité nécessaire pour atteindre les objectifs de 2030. Les gestionnaires de réseaux de distribution font face en moyenne à plus de 11 000 demandes de raccordement par an.

Le délestage s’accélère. Entre 2023 et 2024, le délestage solaire en Allemagne a doublé. En 2026, environ 40 TWh d’électricité solaire européenne devraient être perdus, en hausse de 25 % par rapport à 2025. C’est une énergie propre qui est produite mais ne peut pas atteindre les consommateurs parce que les câbles n’existent pas.

[1] Soit la consommation de l’Autriche.

Les capacités de stockage sont insuffisantes et si l’Europe table sur 200 GWh de stockage en 2030, les plus optimistes des experts parlent de 170 GWh. Il s’agit de multiplier nos capacités par 5 en 5 ans.

Des défis de gestion immenses

Les signaux de marché se dégradent avec la multiplication des prix négatifs de l’électricité. Les marchés spot de l’UE-27 ont enregistré 1 223 heures de prix négatifs au premier trimestre 2026, plus du double du premier trimestre 2025. La Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Espagne et la France ont chacune dépassé 500 heures de prix négatifs. Ces prix signalent que le système ne peut pas absorber les excédents solaires de midi, qui inondent le réseau entre 11 h 00 et 15 h 00 : les prix s’effondrent, puis flambent au coucher du soleil quand le solaire disparaît et que les centrales à gaz doivent monter en puissance.

L’inertie et la stabilité du système déclinent. C’est l’exemple ibérique mentionné plus haut et sur lequel le Baker Institute conclut : « À mesure que la part des renouvelables à base d’onduleurs augmente et que la présence de la génération conventionnelle décline, le réseau devient plus vulnérable aux perturbations potentielles. »

Ce qui doit être fait

Le TYNDP[1] 2024 et le paquet réseaux de l’UE identifient les mesures requises. Plus de 100 000 km de nouvelles lignes de transport sont nécessaires (terrestres et en mer). La capacité d’interconnexion transfrontalière doit doubler d’ici 2030. Les technologies d’amélioration du réseau (mesure dynamique de la capacité des lignes, contrôle avancé des flux de puissance) pourraient débloquer 450 à 700 GW supplémentaires sans construire de nouvelles lignes. Des onduleurs intelligents fournissant l’inertie synthétique et le soutien de tension pourraient devenir obligatoires. Le stockage par batteries doit passer de 37 GW à au moins 60 GW (minimum Eurelectric) ou 200 GW (objectif UE) d’ici 2030.

Beaucoup de conditionnels. Mais pour le moment, le déficit annuel de 24 milliards d’euros d’investissement dans les réseaux de distribution reste à combler.

La question n’est pas de savoir si le solaire peut croître au rythme nécessaire. La capacité sera construite. La question est de savoir si le réseau capable d’absorber et de distribuer cette capacité sera construit à la même vitesse et avec la robustesse nécessaire. Les éléments dont nous disposons, qu’il s’agisse des taux de délestage, des files d’attente de raccordement, des prix négatifs ou du blackout ibérique, tendent à prouver que ce ne sera pas le cas, à moins que l’investissement, l’autorisation et les cadres réglementaires ne changent fondamentalement.

Le réseau n’est pas prêt, et l’écart entre le déploiement solaire et la maturité du réseau se creuse chaque année.

[1] Le TYNDP (Ten-Year Network Development Plan, ou Plan décennal de développement du réseau) est le schéma directeur européen de planification à long terme des infrastructures énergétiques de transport (électricité, gaz et hydrogène).

IV – Autres causes d’inquiétude

Le pari est donc loin d’être gagné, surtout si l’on pousse un peu l’examen des dépendances et interdépendances.

Dépendance à la Chine

Avec le solaire et les batteries, l’Europe s’en remet entièrement à la Chine. Concernant les panneaux solaires, la Chine contrôle plus de 80 % de la fabrication mondiale de modules et plus de 95 % de la chaîne amont (polysilicium — Tongwei dépasse 30 % du marché mondial à lui seul —, lingots, wafers, cellules). Les quatre plus grands fabricants (Jinko, LONGi, Trina, JA Solar) totalisent environ 58 % des expéditions mondiales.

Concernant le stockage réseau, les intégrateurs européens et américains (Tesla, Fluence, Wärtsilä, les fournisseurs locaux comme Enphase, Fronius, SMA pour le résidentiel) assemblent des systèmes, mais les cellules sont chinoises, coréennes ou japonaises dans leur quasi-totalité. Tesla lui-même n’est pas fabricant de cellules : il les achète à ses concurrents directs. L’Europe dépendait des Russes pour le gaz. Elle dépend aujourd’hui des États-Unis pour les fossiles et de l’Asie, avec la Chine au premier rang, pour le solaire.

Le pari du nucléaire

La France, pour atteindre le tout-électrique, a finalement intégré la nécessité de relancer un programme nucléaire[1], et 6 réacteurs EPR2 d’une capacité totale de 10 GW sont programmés pour une mise en service en 2040.

C’est le plus grand projet industriel européen et les défis ne manquent pas : le GIFEN évoque 100 000 recrutements mais le personnel qualifié, des soudeurs aux conducteurs de chantier, existe-t-il ? D’autant que ce projet doit être mené de front avec les travaux de prolongation du parc existant. Trois sites sont identifiés : Penly, Gravelines et Bugey. Penly est engagé et le premier béton accuse un retard d’un an, repoussé à 2029. Mesure de prudence pour se laisser le temps de mener à bien toutes les études ou engrenage fatal d’un pays qui a délaissé ses ingénieurs ? Le succès du programme repose en tout cas sur Penly qui prouvera la capacité ou l’incapacité française à délivrer dans les temps et avec un budget contrôlé. Fin 2025, EDF a réévalué le devis des six EPR2 à 73 milliards d’euros, soit +8 % par rapport à l’estimation précédente. La Délégation interministérielle au nouveau nucléaire (DINN), qui audite ce devis depuis décembre 2025, juge encore cette estimation insuffisamment robuste.

Là encore, le pari est loin d’être gagné. Or ces 6 nouveaux EPR produiraient 75 TWh par an, soit 12 % de la consommation française actuelle. De quoi remplacer les centrales en retraite, mais pas de quoi soutenir la croissance nécessaire.

[1] C’est la différence fondamentale avec le plan de stratégie bas carbone 2, lequel prévoyait au contraire la fermeture de centrales nucléaires.

Les batteries comme solution à la régulation du réseau ?

Il faut voir les batteries comme des cuves reliées au réseau par un tuyau. Le volume de la cuve, c’est l’énergie stockée et prête à être redistribuée (en MWh). Le diamètre du tuyau, c’est la puissance, la quantité d’électricité instantanée qui peut être reversée (en MW). Le rapport entre les deux donne le temps de fonctionnement de la batterie, exactement comme votre batterie externe de téléphone.

Tout projet de batterie devrait donc préciser les deux caractéristiques : taille de la cuve et diamètre du tuyau, énergie emmagasinée et puissance disponible. La plupart des confusions dans le débat public viennent de ce que les projets omettent couramment de spécifier l’une des deux. Il semble se dégager un consensus pour parler maintenant en termes d’énergie, avec des batteries de durée moyenne de 4 heures (donc une puissance égale à l’énergie divisée par 4).

Problème : en ce 15 décembre vers 17 h 00, à supposer que 200 GWh de batteries aient effectivement été mis en service et que le ciel européen ait été ensoleillé (que nos batteries soient donc chargées à bloc), on dispose alors bien de 50 GW pendant… 4 heures. Dans un anticyclone, avec des éoliennes à l’arrêt, tout le système repose donc sur ces batteries (50 GW pendant 4 heures seulement) ainsi que sur les pilotables : le nucléaire, l’hydraulique et le gaz.

Des stratégies européennes contrastées

Les logiques de la France et de l’Allemagne sont opposées.

Pour 2035, la France ajoute des renouvelables à un noyau nucléaire stable. Le total passe de 150 à 220 GW, soit une augmentation de 50 %, mais la moitié de la production 2035 (650 à 700 TWh par an) proviendra toujours du nucléaire. La capacité renouvelable triple mais reste minoritaire en production. Le pays achète de la flexibilité – ou de la complexité, c’est selon -, pas de la puissance. Pas sûr que notre capacité à consommer le 15 décembre à 17 h 00 ait réellement augmenté, mais les bases sont là.

En Allemagne, la base thermique aura été remplacée par des renouvelables et le système sera le plus exposé d’Europe au scénario anticyclonique hivernal, avec seulement 40 GW de puissance pilotable[1]. L’Allemagne n’aura alors que deux recours : la connexion européenne et le gaz.

[1] Du moins si elle poursuit son retrait des fossiles, objectif affiché. Mais l’Allemagne refuse toujours de donner une date de sortie des énergies fossiles.

Les mix français et allemand en 2035 (GW) :

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Ces divergences posent diverses questions : L’Allemagne aura alors le système le plus vulnérable et le plus fragile d’Europe. Ces vulnérabilités risquent-elles d’affecter ses voisins ? Quelle sera alors, dans un environnement de stress énergétique, dans lequel chacun aura du mal à servir sa propre population, la réalité de la solidarité européenne ? La France acceptera-t-elle de venir au secours de l’Allemagne – à supposer qu’elle le puisse encore -, à quel coût, économique et politique ?

Un élément de réponse vient de nous être apporté par la Norvège qui a annoncé à la fin août 2026, par la voix de son ministre de l’Énergie, refuser de nouvelles connexions au réseau européen et a signifié en substance qu’il ne fallait plus compter sur elle pour devenir la batterie verte de l’Europe. Cette nouvelle est passée totalement inaperçue. Elle est pourtant lourde de sens.

 

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Historique du service militaire en France

By Défense et géopolitique

Le service militaire obligatoire en France a existé pendant environ 125 ans, de 1872 à 1997.

Par Christian, membre de la Commission Défense & Relations internationales

  • 1798 : début d’ébauche avec la loi Jourdan, qui instaure la conscription sous la Révolution, mais de façon très irrégulière et non structurée.
  • 1872 : instauration d’un service militaire universel et obligatoire, à la suite de la défaite de 1870 contre la Prusse.
  • 1905 : service militaire obligatoire de 2 ans, sans possibilité d’exemption pour tous les hommes valides, même si des passe-droits ont pu exister avec des « achats » de conscrits par des familles aisées.
  • 1913 : le service militaire passe à 3 ans en raison des tensions européennes et des risques de guerre récurrents.
  • Années 1960-70 : le service militaire est réduit de manière progressive à 16 mois, puis à 12 mois. Il y avait la possibilité d’effectuer un service militaire long, jusqu’à 36 mois, souvent en FFA ou outre-mer.
  • 1997 : Jacques Chirac annonce la suspension du service national obligatoire.
  • 2001 : c’est la fin officielle et définitive du service militaire obligatoire en France.

Depuis, il a été remplacé par la Journée défense et citoyenneté (JDC), une journée d’information et de sensibilisation obligatoire pour tous les jeunes de 16 ans. De nombreux débats récurrents et animés sur son rétablissement ont été lancés, notamment avec le projet de Service national universel (SNU), lancé en 2019, mais ce dispositif reste à ce jour facultatif pour la majorité des jeunes.

La situation actuelle

La conscription est suspendue, et non abolie, depuis la loi de 1997 sous Jacques Chirac, qui a professionnalisé les armées. Elle peut donc être réactivée par une simple procédure législative. Le 27 novembre 2025, Emmanuel Macron a annoncé la création en 2026 d’un service militaire volontaire (SMV), remplaçant le SNU (Service national universel), qui est mis en extinction au 1er janvier 2026.

Les six scénarios envisagés (Haut-Commissariat au Plan, mai 2025)

La note du Haut-Commissariat au Plan du 5 mai 2025 propose 6 pistes avec 2 axes : service civil ou militaire, et engagement volontaire ou obligatoire :

  • Service militaire volontaire : 6 mois, 10 % d’une classe d’âge : coût : 1,7 milliard €/an
  • Service militaire obligatoire hommes uniquement : 6 mois, 300 000 appelés : coût : 7,2 milliards €/an
  • Service militaire obligatoire hommes et femmes : 6 mois, 600 000 appelés : coût : 14,5 milliards €/an
  • Une solution hybride (la piste favorite du HCP) : service civil obligatoire (5 mois) + service militaire volontaire de 3 mois pour 10 % : coût intermédiaire à ce jour non chiffré : estimation entre 5 et 8 milliards €/an

Rétablir un service militaire obligatoire universel représenterait un budget annuel de 15 milliards d’€, sans compter les infrastructures à créer. Les casernes ont été soit détruites, soit transformées en logements sociaux, facs, IUT, etc. Le coût des terrains à acheter ainsi que les délais de construction (estimation entre 5 et 10 ans) n’ont pas encore été évalués ; les estimations basses seraient de l’ordre de 25 milliards d’€, un budget totalement hors sol compte tenu de l’état de nos finances publiques. La constitutionnalité d’un service civil obligatoire hors motif de défense est incertaine et problématique. Des questions juridiques, philosophiques et sociétales se posent aussi pour les jeunes au-delà de 16 ans. Plusieurs partis politiques sont farouchement opposés au rétablissement du service militaire : LFI, Parti communiste, Écologistes, Parti socialiste ? L’armée professionnelle actuelle a des besoins en qualité, pas en masse, car les appelés nécessitent un encadrement coûteux et chronophage en termes de formation, sans oublier le nombre d’encadrants à mettre à disposition pour les formations initiales, et tout le matériel mis à disposition : tenues, armement, cartouches, éléments dont nous manquons cruellement depuis de nombreuses années, ce qui est à ce jour impossible. L’armée et la gendarmerie font face à un nombre croissant et alarmant de démissions de cadres expérimentés : conditions de travail, rémunérations, considération de la hiérarchie, tensions avec la population, etc. Selon un sondage Ipsos-CESI de mars 2025, 86 % des Français sont favorables au retour d’un service militaire sous une forme ou une autre. Mais seulement 53 % sont favorables à un service obligatoire : 32 % le voudraient pour les deux sexes, et 21 % uniquement pour les hommes.

  • Mais aucun des Français interrogés n’est prêt à voir ses impôts augmenter pour financer le rétablissement du service militaire.

Le contexte européen

  • Depuis 2015, quatre pays européens ont réinstauré le service militaire obligatoire : la Lituanie (2015), la Suède (2017), la Lettonie (2024) et la Croatie (2025). Au total, dix pays de l’UE ont aujourd’hui un service militaire obligatoire. Plusieurs autres pays, comme l’Allemagne, la Pologne et la Belgique, ont relancé le débat.
  • Ce mouvement s’explique directement par le contexte géopolitique : la guerre en Ukraine et les tensions avec la Russie poussent les États à revoir leur posture défensive.

Le modèle suédois souvent cité comme référence

En Suède, tous les jeunes répondent à un questionnaire, 30 000 passent des tests d’aptitude, et seulement 8 000 (8 % d’une classe d’âge) sont finalement enrôlés pour 4 à 11 mois. Ce modèle de conscription sélective allie obligation de recensement et sélection par les armées selon leurs besoins réels. C’est une solution médiane, mais fort intéressante et moins coûteuse pour les finances publiques. En résumé, la France a choisi pour l’instant la voie du volontariat renforcé (SMV 2026), évitant les 7 à 15 milliards d’euros qu’exigerait un service obligatoire, tout en gardant la porte ouverte à une montée en puissance progressive si le contexte sécuritaire l’imposait.

Un sondage Ipsos-CESI de mars 2025 révèle que 86 % des Français sont favorables à un retour du service militaire. Mais cette adhésion massive cache une fracture : seulement 53 % souhaitent qu’il soit obligatoire, tandis que les autres préfèrent un engagement volontaire ou civique. Un sondage du think tank Destin commun pour Ouest-France confirme que 61 % des Français se disent favorables à une forme de service militaire obligatoire, mais avec de très fortes disparités selon les profils. C’est la fracture la plus nette. Les jeunes de 18-24 ans, directement concernés, se montrent nettement moins enthousiastes (40 % favorables) que les générations plus âgées (50-64 ans : 80 %, 65 ans et plus : 71 %). Les jeunes générations, n’ayant jamais connu l’obligation du service militaire, ne perçoivent pas son utilité immédiate. Pour beaucoup, cette contrainte serait un frein dans un parcours académique ou professionnel déjà semé d’embûches : perte de plusieurs mois dans le cursus scolaire ou universitaire, perte financière en cas de travail déjà trouvé, déconnexion avec le monde des études ou socioprofessionnel.

Dans l’hypothèse d’un service obligatoire, la proportion de favorables tombe à 41 % chez les moins de 35 ans, les premiers concernés. 1 jeune sur 2 croit possible une guerre sur le sol français, et 6 jeunes sur 10 se déclarent prêts à s’engager en cas de conflit majeur. L’armée jouit auprès de cette génération d’un niveau de confiance très élevé, là où presque toutes les autres institutions sont frappées par la défiance, notamment la police, la justice et même désormais l’Éducation nationale. Les Français rejettent massivement toute contribution financière accrue pour financer ce réarmement. La hausse des impôts reste une ligne rouge infranchissable pour la majorité, quelle que soit la tranche d’âge des personnes interrogées, tout comme la baisse des prestations sociales ou le report de l’âge de la retraite, sujet ô combien sensible et prégnant depuis quelques mois.

En d’autres termes : oui au service militaire, mais non à l’effort financier qu’il implique. C’est là que le bât blesse, car sans financement (quelle que soit la source), le service militaire restera un vœu pieux dans un dossier au fond d’un carton rangé sur une étagère dans une armoire d’un quelconque ministère.

L’opinion publique française est favorable au principe du service militaire, mais se divise profondément sur le caractère obligatoire, avec un fossé net entre les générations (les aînés pour, les jeunes beaucoup plus réservés, voire parfois hostiles), et entre la droite (très favorable) et la gauche (majoritairement opposée). Le gouvernement a tranché en faveur du volontariat pour l’instant, tout en laissant ouverte la porte de l’obligation en cas de crise majeure.