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Ecrans et addictions : physiologie du plaisir

By Numérique, Santé

La commission santé en partenariat avec la commission numérique s’est penchée sur les problèmes d’addiction aux écrans qui soulèvent mille questions, notamment auprès des adolescents. Cet article présentera quelques éléments du fonctionnement cérébral de manière simple, donc simplifiée, afin que tous puissent comprendre qu’il est assez facile de se laisser happer par l’addiction aux écrans.

 

Par Aurore, membre de la commission CRSI Santé

 

Note transversale des commissions Numérique et Santé, 1/3

 

Plantons le décor !

Notre système nerveux perçoit et analyse les éléments de notre environnement. Il élabore la pensée, stocke des informations, communique avec l’extérieur, régule les fonctions de l’organisme et contrôle la fonction motrice. Certains voudraient l’assimiler à un ordinateur ou l’inverse ! En anatomie, on distingue le système nerveux central (SNC) du système nerveux périphérique. Nous nous intéressons ici au SNC, protégé par le crâne et le rachis*, et plus particulièrement à l’encéphale. Le tissu nerveux est le plus complexe de notre organisme ; il se compose d’environ 100 milliards de neurones chez l’humain. Le neurone en est l’unité structurelle et fonctionnelle ; son fonctionnement de base est « électrique ». Les molécules chimiques qui servent de messagers entre deux neurones sont appelées neurotransmetteurs.

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Schéma 1 : Le circuit de la récompense. Il est constitué de structures cérébrales en interrelation : striatum ventral gauche ou noyau accumbens, septum, amygdale, hippocampe, cortex préfrontal. Source : https://acces.ens-lyon.fr/acces/thematiques/neurosciences/fiches-pedagogiques-profs/fiches-pedagogiques-banque-neuropeda/pet-scan-dopamine-et-circuit-de-recompense-sujet-13242

En 1954, Olds et Milner ont, par leurs expériences, montré que la stimulation électrique de certaines aires cérébrales, chez des rats, entraînait une satisfaction si intense qu’elle leur faisait perdre toute sensation de faim et de soif, jusqu’à en mourir.

D’un point de vue biologique, l’humain, comme les autres vertébrés, possède certains mécanismes physiologiques qui lui assurent de meilleures chances de survie. Au niveau cérébral, un ensemble de structures anatomiques appelé « circuit de la récompense » est l’un d’eux (cf. schéma 1). Pourquoi se nomme-t-il ainsi ? Certains actes associés à un retour positif (prise de nourriture par exemple) procurent du plaisir et sont donc mémorisés plus facilement. Tous les individus cherchent à les répéter pour obtenir le même plaisir et le même bénéfice.

 

Tous dopés à la dopamine

Pour schématiser, cette sensation de plaisir, déclenchée par un acte, est liée à l’activation de neurones qui libèrent un neurotransmetteur appelé dopamine. Ces neurones dits à dopamine sont situés dans l’aire tegmentale ventrale et contrôlent le circuit de la récompense.

Dans des conditions normales, l’activité des neurones dopaminergiques augmente à l’occasion de récompenses (nourriture, boisson, sexualité…). Avec l’apprentissage, ce n’est plus la récompense qui active ces neurones, mais juste les signaux qui annoncent son arrivée.

Par exemple, un chaton qui réussit pour la première fois à attraper une souris, qui la goûte, active ce circuit. Il retiendra alors le geste et la proie qu’il a mangée et qui ont conduit à cette sensation gustative plaisante. Le chaton améliorera ses gestes, ses techniques d’affût jusqu’à devenir un redoutable prédateur, garantie de sa survie en milieu naturel.

L’humain est, contrairement au chat, lui, un animal social. Vivre en groupe est un de ses besoins vitaux. Ainsi, les comportements qui lui permettent de tisser des liens avec ses congénères, de les renforcer, activent là aussi le circuit de la récompense (compliments, sourire, acquiescement à un acte ou à une idée, etc.).

Pour faire simple là encore, lors de l’usage d’écrans pour aller sur des réseaux sociaux, la réception d’un like, d’un cœur ou d’un émoticône positif, qui suit un message envoyé sur ces mêmes réseaux, a le même effet, « d’un point de vue de la physiologie cérébrale », qu’un encouragement donné de vive voix.

 

Shoot de like

Toutefois, si la récompense est systématique ou trop prévisible, le circuit ne s’active pas aussi puissamment. Imaginez que votre employeur vous complimente toutes les heures ; cela ne vous fera pas le même effet que s’il vous gratifie verbalement de temps en temps et à l’improviste. Le côté aléatoire et l’incertitude liés à la présence de likes, ou pas, augmentent notre envie de récompense et donc, pour certains, l’envie de se connecter toujours à leur réseau social numérique préféré.

Ce circuit de la récompense fonctionne aussi sur l’immédiateté : « je mets un message, j’attends un retour dans l’instant si possible : un like, un cœur, un émoticône ». Plus je vais surfer sur les réseaux sociaux, plus j’ai de chances d’en avoir et très vite. Je cherche mon shoot de dopamine en quelques clics !

Alors, apprendre une leçon, faire une évaluation en classe le lendemain et recevoir sa note dix jours plus tard… c’est loin de procurer ce plaisir immédiat !

Vous comprenez donc pourquoi beaucoup d’enfants préfèrent, si on leur en laisse l’occasion, surfer sur le web plutôt que de réviser leurs cours… C’est juste, dans l’immédiat, plus agréable.

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Graphique 1 : Proportions pondérées d’enfants scolarisés en maternelle et élémentaire en France hexagonale, ayant accès aux réseaux sociaux (à la connaissance des parents) selon l’âge. Enabee (2022). Source : https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/881687_spf00006175.pdf

 

Cortex, cœurs et conséquences

Évidemment, quand notre cerveau est dopé à la dopamine, et que d’un coup, zéro like, aucun cœur, privé de portable, le cerveau de nos enfants, préados ou ados, est en manque. Ils peuvent alors ressentir une certaine anxiété. C’est à ce moment-là que le mot « accro » ou « dépendance » peut être employé. L’ado ne surfe plus pour son seul plaisir, mais pour éviter de ressentir un mal-être ou de faire disparaître ce malaise. Comme le fumeur et sa première cigarette du matin, l’ado cherche dès l’aube à retrouver de manière quasi automatique sa dose de dopamine ! La répétition des prises de dopamine fait passer de l’abus à la dépendance… Quand on voit le nombre d’enfants de 3 à 11 ans qui sont sur les réseaux, cf. graphique 1, il est impératif que le politique prenne en compte ces problématiques !

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Extrait de l’infographie Toluna Harris – Baromètre des comportements numériques. Source : https://www.drogues.gouv.fr/publication-des-resultats-de-la-quatrieme-edition-du-barometre-mildecaharris-interactive-sur-les

Biologiquement, il existe des contre-pouvoirs à ce circuit ! Le cortex préfrontal, situé à l’avant de l’encéphale, est le siège de la volonté et de la planification (cf. schéma 1). Il peut contrebalancer les effets du striatum ventral, mais il n’est pas mature avant l’âge d’environ 25 ans. Voilà une des raisons pour lesquelles nos ados restent sensibles aux comportements possiblement addictifs.

La prévention est donc primordiale car l’addiction aux écrans peut être liée à :

  • Une consommation augmentée de confiseries, sodas et snacks.
  • Une consommation augmentée de tabac, d’alcool, voire de drogues.

En 2017, une étude de l’Inserm sur 800 enfants montrait que  « plus les garçons passent de temps devant des écrans à 2 ans, plus ils ont un pourcentage de masse grasse corporelle élevé à 5 ans. Leur temps d’écran à 2 ans était d’ailleurs associé à un recours plus fréquent aux aliments transformés de type snacking / fast-food ».

Il peut être donc observé certaines conséquences délétères sur la santé :

  • Physiologiques : syndrome de l’œil sec, troubles musculosquelettiques, TCA** jusqu’à l’obésité, myopie, dégradation de la qualité du sommeil avec une dette de sommeil retrouvée chez 30 % des 15-19 ans, etc. ;
  • Psychologiques : isolement, perte de confiance en soi, dépression, etc. ;
  • Cognitifs : retard du développement lors de l’usage excessif d’écrans, surtout durant la petite enfance. Cela peut entraver le développement des capacités psychomotrices et freiner le développement du langage par l’absence d’interaction sociale.

Quand on résiste à l’attrait des récompenses immédiates (les likes, les cœurs) offertes par les réseaux sociaux, notre cortex se renforce et freine alors plus facilement l’activité du striatum ventral. Il faut prendre, ou faire prendre, conscience que l’on recherche des récompenses dans certaines situations (solitudes, difficultés d’apprentissage, sollicitation par des notifications, etc.). Cela permet de mieux réagir à ces éléments déclencheurs qui poussent vers les écrans.

 

Des pistes pour s’en sortir

Pour apprendre à résister à la tentation, voici quelques pistes :

=> essayer de limiter le temps d’écran, mais cette solution est peu efficace ! C’est comme avec le paquet de bonbons, on dit qu’on en mange un, et on ne s’arrête plus !

=> détourner le regard de la source addictive, choix plus pertinent. Tous les addictologues recommandent aux ados de ne pas travailler à côté de la source qui peut les distraire ; le smartphone doit être éteint et en dehors du bureau où ils travaillent pour ne pas être tentés par la vue ou par l’ouïe (notifications sonores).

=> faire autre chose quand l’envie devient pressante et remplacer une addiction par une passion (musique, sport, jeux de société, etc.). Le transfert vers une autre activité donne les meilleurs résultats pour décrocher des écrans.

Le site gouvernemental français souligne : « en 2023, la France compte 92,8 % de foyers connectés et 47,4 millions d’internautes mensuels. Deux Français sur trois se connectent chaque jour sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées. Les usages se concentrent majoritairement sur le smartphone, facilitant la connexion en tout lieu et à tout moment. »

Et combien d’ados dépendants des écrans ?

Il existe une très grande variabilité dans la relation des jeunes aux écrans, suivant leur milieu socio-économique, l’implication de leurs parents dans leur éducation, leur vulnérabilité propre. Il est nécessaire que les parents, en premier lieu, mais aussi l’enseignement national accompagnent nos jeunes vers une utilisation appropriée de ces outils, qui, bien utilisés, seront possiblement d’un intérêt majeur dans leur découverte du monde actuel.

Néanmoins, les grandes firmes du numérique ont très bien compris comment exploiter notre physiologie naturelle, la détourner à leur profit et elles ne s’en privent pas ! Deux articles, à suivre, et issus de la commission CRSI numérique, présenteront respectivement les moyens employés par ces entreprises pour rendre accros nos ados et l’actualité sur la loi dite de majorité numérique.

 

Sources :

* rachis : colonne vertébrale qui abrite la moelle épinière, l’autre partie, avec l’encéphale, du système nerveux central.

** TCA : troubles compulsifs de l’alimentation, maladies à la fois physique et psychique.

https://www.drogues.gouv.fr/lessentiel-sur-les-usages-problematiques-decrans

https://institutducerveau.org/lexique/dopaminergique-voie

https://planet-vie.ens.fr/thematiques/animaux/systeme-nerveux-et-systeme-hormonal/le-circuit-de-la-recompense

https://www.drogues.gouv.fr/que-nous-dit-la-science-des-addictions

https://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2016/03/PAGES-DE-1283-1296.pdf

https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/appel_090419.pdf

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Sédentarité des Français : Voulons-nous enterrer nos enfants ?

By Santé

Prévenir les maladies est bien plus efficient que de les soigner.

 

Par Aurore & Stéphane, membres de la commission CRSI santé

 

Deux thèmes majeurs occupent la commission santé du CRSI. Insécurité et perte de souveraineté augmentent aussi dans le secteur du soin. Notre système de santé plonge à tous les niveaux, à tel point que, parfois, nous nous demandons si la France peut encore soigner ses patients. Ainsi, la prévention des maladies est fondamentale pour tous les membres du groupe CRSI santé. Nous aborderons ici le thème de la sédentarité et du manque d’activité physique qui menacent les Français, spécialement les jeunes qui ont un ennemi impromptu : la chaise !

 

« Et la chaise tue… »

Avec plus de 3 583 milliards de dettes(1), un montant des intérêts qui s’élève à plus de 77 milliards en 2026 et des dépenses de santé toujours croissantes, qu’attendons-nous pour prévenir les maladies chroniques dont la prévalence* ne cesse de grimper ?

Le Pr Carré est professeur émérite en physiologie cardiovasculaire (Faculté de médecine, Université de Rennes 1) et également cardiologue et médecin du sport (CHU Rennes). Il participe aux recherches sur les liens entre activité physique et sportive et santé dans le Laboratoire Traitement du Signal et de l’Image, à l’Université de Rennes 1. Depuis plus de 40 ans, il étudie, mais aussi mobilise et alerte tous les décideurs politiques et les acteurs de terrain qui pourraient agir pour que nous restions en bonne santé le plus longtemps possible(2).

L’espérance de vie en bonne santé dans différents pays européens est précisée dans le tableau 1 ci-dessous. En France, en 2024, elle est en moyenne de 63,6 ans, 10 ans de moins qu’en Italie !

Notre espérance de vie en bonne santé n’a progressé que d’un an en 20 ans contre 3,5 ans pour l’Italie et presque 7 ans pour la Suède. En 2022, les dépenses courantes de santé étaient pour la France de 11,8 % du produit intérieur brut contre 9 % pour l’Italie. Cette dernière dépense donc presque 3 % de moins pour sa santé, mais environ deux fois plus pour la prévention médicale (cf. graphique 1) et ses citoyens vivent en moyenne dix ans de plus en bonne santé !

Tous en Italie …

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Tableau 1 : Années de vie en bonne santé à la naissance (Hommes et femmes confondus) (b) rupture de série, (e) estimé. Source Eurostat(3).

En effet, la prévention** est le parent pauvre de notre pays. Dans une récente interview(4), le Pr Carré déclare que le ministère de la Santé ne consacre qu’une faible partie de son budget à la prévention ; le reste est majoritairement pour les malades ; logiquement, « il devrait s’appeler le ministère de la Maladie ». En France, les dépenses de prévention représentent une part relativement faible de l’un des budgets de santé les plus élevés de l’Union européenne, environ deux fois moins que l’Italie ou que l’Allemagne, cf. graphique 1 ci-dessous. La dépense française courante de santé au sens international (DCSi) chute un peu en 2024, à 11,4 % du produit intérieur brut, ce qui représente tout de même 332,6 milliards d’euros dont 8,7 milliards pour la prévention institutionnelle(5).

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Graphique 1 : Dépenses de santé allouées à la prévention en proportion des dépenses de santé courantes, 2013, 2021 et 2023 (ou année la plus proche). Source OCDE(6).

Déçu des décideurs

Le Pr Carré estime que l’un des freins vient notamment du ministère de l’Économie qui ne voit pas l’intérêt de dépenser de l’argent pour la prévention, par exemple pour éviter la survenue d’affections chroniques. Un comble quand l’on sait que la Cour des comptes estime le contraire(7). Selon son rapport de 2021, la prévention du cancer, des maladies neuro-cardio-vasculaires et du diabète de type II serait d’un grand bénéfice pour la collectivité. En effet, ces trois affections touchent 10 millions de personnes (15 % des assurés sociaux) et représentent 23 % des dépenses de l’assurance maladie (47 milliards €).

Par ses précédentes notes, le groupe CRSI santé a entamé un travail sur la prévention, cf. articles sur la prévention de la myopie(8) et de la sarcopénie(9) notamment. Nous devons être acteurs de notre santé car, comme le dit François Carré, « nous ne pouvons pas vivre dans un autre corps humain que le nôtre », nous n’en avons qu’un et nous devons en être souverains.

En janvier 2026, M. Lecornu, le Premier ministre, confie une mission sur la prévention primaire au député Cyrille Isaac-Sibille du Rhône(10). Très bien, mais le sujet est connu et devrait être vraiment promu depuis fort longtemps pour notre santé et pour notre budget ! 

Vous avez dit 2027 ?

Certains découvriraient-ils la lune dans un contexte d’élection présidentielle ?

« Puisqu’en haut, ils ne nous écoutent pas », le Pr Carré s’est uni à 16 experts indépendants issus du monde du sport, de la santé et des médias pour créer un collectif, « Pour une France en forme », en 2018(11). Ils agissent auprès des acteurs de terrain où la prise de conscience s’accélère comme le montrent les propositions de campagne lors des dernières élections municipales. Par exemple, pour certains candidats, la voie cyclable serait désormais vue aussi comme une proposition « santé » pour favoriser l’activité physique pour tous.

Néanmoins, dans une conférence de 2023, François Carré regrette : « Nous sommes dans un pays qui ne comprend pas l’intérêt de la prévention ». Malgré tout, il continue de diffuser les informations, les idées et les actions existantes auprès d’un large public, notamment les écoles, comme tout médecin devrait le faire pour améliorer la santé de ses concitoyens. « La Grande Cause Nationale 2024 a permis à l’activité physique de gagner du terrain dans la vie de beaucoup de Français, mais il reste encore du chemin à faire pour que toute la France bouge et soit en forme », a estimé le Pr Carré dans un communiqué de presse de janvier 2025 sur le site du ministère des Sports :  https://www.sports.gouv.fr/la-grande-cause-nationale-2024-bilan-d-une-annee-placee-sous-le-signe-de-l-activite-physique-et.

 

Des malades par millions

« Bouger, bien manger, bien dormir », « 3B » pourrait être son slogan. Le fait de pratiquer une activité physique fait chuter le risque de souffrir de multiples maladies chroniques pourtant très fréquentes : hypertension artérielle, diabète de type II, bronchite chronique, insuffisance rénale chronique, etc.

Nos muscles au travail, de même que tous nos organes, produisent des molécules qui nous soignent. Le Dr Martine Duclos*** appelle cela « notre pharmacie ambulante » dont la porte reste fermée si nous sommes au repos. « La sédentarité est la première cause de mortalité évitable et la quatrième cause de mortalité mondiale », souligne le Pr Carré(12). Son impact sur les jeunes générations fait craindre le pire car la proportion de personnes pratiquant une activité physique reste insuffisante, cf. carte 1 ci-dessous pour les adultes et Tableau 2 ci-après pour les jeunes gens. « En Europe, nous sommes champions de l’addiction à la chaise », déclare le Pr Carré (cf. tableau 2) et selon lui, « la chaise tue ! ».

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Carte 1 : Proportion d’atteinte des recommandations d’activité physique. Par région, chez les femmes et les hommes, en France hexagonale et dans les DROM en 2021. Source : Santé Publique France(13).

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Tableau 2 : Proportion d’enfants atteignant les recommandations d’activité physique, selon le sexe, la classe d’âge et le niveau de diplôme de l’adulte de référence du ménage. Etude Esteban (2014-2016). Source : Santé Publique France(14).

 

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que six adultes sur dix et un enfant sur trois seront obèses en 2050. Entre 2020 et 2030, nous aurons, en plus, sur la planète, 500 millions de malades souffrant d’une affection chronique !

En France, tous les 5 ans, on attend entre 750 000 et 1 million de malades chroniques en plus…

À combien se monte notre déficit budgétaire déjà ? Vous avez oublié ???

Face à un nombre croissant de malades, on peut se poser cette question : « mathématiquement, sommes-nous face à un problème de taille ? Quel que soit le nombre de médecins formés, tous les citoyens français pourront-ils être soignés ? ».

Et nous provoquions le débat dans un article récent avec ce titre : « La France ne soigne plus ses patients(15) ». Il est aujourd’hui factuellement faux, mais demain ?

Déficit budgétaire abyssal, impéritie politique, inertie étatique…

+ manque de médecins, par ailleurs insuffisamment formés sur la prévention,

+ tsunami de malades chroniques, qui prendront tous les jours un médicament…

= cocktail explosif si nous ne faisons rien !

 

Ados en danger

À 15 ans, beaucoup de nos adolescents adoptent des comportements (addictions, alimentation, sédentarité) qui se traduisent par une augmentation de leur pression artérielle. Celle-ci reste dans les normes, certes, mais elle s’élève par rapport aux générations précédentes. Nos ados font déjà le lit favorisant une maladie coronarienne et leur futur infarctus… Car cette affection grave touche de plus en plus de jeunes de 30 ans !

Le diabète est également en progression chez nos jeunes. Il n’est plus exceptionnel de le rencontrer avant l’âge de 19 ans alors qu’il était autrefois considéré comme une maladie de la cinquantaine. Ainsi, selon les données de Santé publique France(16), la prévalence du diabète traité par insuline des jeunes de 0 à 19 ans a augmenté de près de 39 % entre 2012 et 2020 (France, hors Mayotte).

Le coût des affections chroniques s’élèvera d’autant que ces maladies toucheront des individus de plus en plus jeunes puisqu’ils seront traités sur des périodes de plus en plus longues et aussi pour de nombreuses complications possibles. L’encart ci-dessous montre le coût supplémentaire du diabète en France entre 2015 et 2024, +3,3 milliards d’euros !

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Source : https://www.federationdesdiabetiques.org/information/diabete/chiffres-france

Pour le Pr Carré, une question doit nous tarauder : « sommes-nous la génération de parents qui enterrera ses enfants ? ». A l’échelle mondiale, selon l’OMS, 81 % des adolescents, âgés de 11 à 17 ans, étaient physiquement inactifs.

 

Il faut de manière urgente inverser les courbes.

Il est encore possible d’agir.

Les études scientifiques le prouvent et les moyens à mettre en place ne sont pas si compliqués, notamment en milieu scolaire. En plus, « L’activité physique améliore le bien-être social, mental et physique de chacun » (Seizièmes Rencontres de Santé respiratoire France(17), Sénat, 17 novembre 2023).

Il est aujourd’hui recommandé au moins 30 minutes pour les adultes et 1 heure pour les enfants d’activité physique par jour, nous n’avons pas dit le mot sport… Les adolescents français sont 119e sur 146 en ce qui concerne l’activité physique et sportive dans le classement mondial (https://www.info.gouv.fr/actualite/promouvoir-lactivite-physique-et-sportive-pour-la-sante-des-jeunes). Selon, l’Anses****, parmi les enfants de 11 à 17 ans, 49 % font plus de 4 h 30 d’écrans et/ou moins de 20 mn d’activité physique par jour et présentent un risque sanitaire très élevé(18).

Tous nous devrions donner l’exemple. Parents, employeurs et médecins. « Ne pas attendre la pilule qui fait tout et n’importe quoi ! » comme le dit le Pr François Carré (Conférence à l’espace des sciences, Rennes(19), 24 février 2024). Les futurs candidats à l’élection présidentielle doivent prendre conscience que la prévention n’est pas une option, c’est la seule solution pour que les Français vivent plus longtemps en bonne santé et pour que notre budget de la santé n’explose pas.

Ayons enfin une vision de long terme en santé !

Elle passe par la prévention.

Quel homme politique dira « nos enfants ne doivent plus faire des maladies de vieux » ?

Les médecins doivent être mieux formés sur les prescriptions qui aident leurs patients au quotidien. Il ne s’agit pas de supprimer les médicaments, mais de prescrire aussi, et en premier lieu le plus souvent, de l’activité physique adaptée au patient. Ne pas le faire est une perte de chance pour le patient, et selon le Pr Carré, une faute professionnelle du médecin qui ne le ferait pas.

L’être humain est né pour bouger, nous pouvons tous le faire et à tout âge.

Vous commencez quand ?

 

Sources :

* La prévalence reflète la proportion de patients touchés par une maladie à un instant t.

** La prévention a été définie en 1948 par l’organisation mondiale de la santé (OMS) comme l’ensemble des mesures « visant à éviter ou réduire le nombre et la gravité des maladies, des accidents et des handicaps ».

*** Martine Duclos : Médecin endocrinologue et physiologiste, service de médecine du sport, CHU Clermont-Ferrand, Université Clermont Auvergne, INRA, UNH, Unité de Nutrition Humaine, CRNH Auvergne, Directrice scientifique de l’Observatoire National de l’Activité Physique et de la Sédentarité, Clermont-Ferrand.

**** Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

 

1. https://horloge-de-la-dette-publique.com/dette-publique-france/

2. https://www.frm.org/fr/actualites/francois-carre

3. https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/sdg_03_11/default/table?lang=fr

4. https://www.youtube.com/watch?v=BU6UfNPXjyM

5. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2384508 – graphique-figure1

6. https://www.oecd.org/fr/publications/panorama-de-la-sante-2025_2f564c6c-fr/full-report/health-expenditure-on-prevention-and-primary-healthcare_e65bf24a.html

7. https://www.ccomptes.fr/fr/documents/57947

8. https://www.crsi-france.fr/etre-acteur-de-sa-sante-lexemple-de-la-myopie/

9. https://www.crsi-france.fr/etre-acteur-de-sa-sante/

10. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053353451

11. https://pourunefranceenforme.fr/

12. https://www.emro.who.int/fr/noncommunicable-diseases/causes/physical-inactivity.html

13. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/772669_spf00005577.pdf

14. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/772669_spf00005577.pdf

15. https://www.crsi-france.fr/la-france-ne-soigne-plus-ses-patients-lexemple-de-la-penurie-de-medicaments/

16. https://www.santepubliquefrance.fr/diabete/donnees

17. https://www.youtube.com/watch?v=U9W5p7VrCV0

18. https://www.anses.fr/fr/content/inactivite-physique-et-sedentarite-chez-les-jeunes-lanses-alerte-les-pouvoirs-publics

19. https://www.youtube.com/live/oRlg8cKANbs

Image Rottweiler

Morsures canines – Changer de paradigme

By Santé

Cet article fait suite au précédent(1) intitulé « Morsures et santé : mieux vaudrait prévenir que guérir ».

 

Par Aurore, membre de la commission CRSI santé

 

 

L’adage, verbe valoir au présent, est connu, encore faut-il qu’il soit systématiquement appliqué… Car être acteur de notre santé, un axe de réflexion du groupe CRSI santé, commence par se prémunir contre des risques sanitaires et médicaux, mais aussi par s’informer, de manière adaptée et au bon moment, pour éviter ces risques.

En santé, les campagnes massives soutenues par les pouvoirs publics et les grands médias ne suffisent pas. Pour preuve, le slogan « Manger cinq fruits et légumes par jour » n’empêche pas la courbe de l’obésité de grimper…

Pour ce qui concerne les risques de morsures, information et prévention doivent passer par les acteurs de terrain : vétérinaires, médecins, chirurgiens, infirmiers, aides-soignants et auxiliaires de soins vétérinaires, mais aussi éleveurs de carnivores domestiques, animaleries, etc.

Nous avons donc choisi de présenter, dans ce second opus, une liste de propositions concrètes qui s’appuient notamment sur le tissu de professionnels de santé déjà existant. Certaines propositions dépendent cependant du pouvoir politique.

L’année 2027 sera peut-être l’occasion d’en débattre !

L’objectif est donc de réduire au maximum le nombre de morsures en France, estimées à 250 000 par an(2). On rappelle que 54 % des Français possèdent un chien ou un chat. Ici nous aborderons uniquement les mesures qui visent à réduire les morsures liées aux chiens, qui sont près de 10 millions sur notre territoire…

 

– Première mesure : informer les propriétaires en amont de l’achat

Les morsures proviennent régulièrement de gestes inappropriés de la part d’humains envers les animaux, ces gestes sont liés à une méconnaissance de l’animal. Il est nécessaire de renforcer l’information des futurs propriétaires sur les animaux qu’ils envisagent d’acheter, leurs spécificités, leurs besoins au quotidien, le coût d’entretien d’un animal, etc.

Beaucoup de personnes n’ont pas conscience de l’engagement que constitue l’adoption d’un chien ou d’un chat. Les nombreux abandons qui existent en France en témoignent, près de 117 000 chiens et chats ont été pris en charge par des associations, refuges et fourrières en 2024, presque 40 000 ont été refusés par manque de place. En 2025, 281 000 à 398 000 chiens et chats ont été abandonnés(3) toujours en France. En Suisse, depuis 2019, les morsures de chiens sont en augmentation dans tous les cantons, en particulier dans celui de Neuchâtel, qui enregistre un bond de 50 %. En cause, une augmentation des adoptions pendant et après la pandémie de Covid, le choix de races inadaptées et l’origine des chiens (élevages étrangers parfois peu respectueux des animaux).

Les gens prennent donc souvent un animal sans trop réfléchir à ses besoins, mais pour combler leur solitude, par effet de mode lié à l’esthétique d’une race, par impulsivité ou encore pour se protéger dans un contexte d’insécurité où avoir un chien apparaît, pour beaucoup, dissuasif contre les délinquants. De plus, les futurs maîtres cherchent aussi le moindre coût, acquièrent donc des chiots vendus moins cher et provenant de l’étranger où les conditions d’élevage et les conditions sanitaires sont moindres. Les chiots sont souvent moins bien socialisés. Ils peuvent être au cœur de trafics très lucratifs dont les acquéreurs se rendent alors complices. Enfin, certains propriétaires débutants et non informés n’éduquent pas toujours correctement leurs animaux, ce qui rend ces derniers inaptes à la vie en société humaine.

Mise en pratique :

=> pour toutes les personnes qui n’ont jamais possédé de chiens, ni de chats, il serait obligatoire de consulter un vétérinaire en amont d’un futur achat afin d’être informé sur les multiples points à prendre en compte lors de l’acquisition d’un animal. Cette consultation serait bien sûr à la charge du futur acquéreur. L’entretien annuel d’un animal a un coût. Le budget annuel pour un chien de taille moyenne reste très variable, mais peut aller de 800 à plus de 1 200 euros (hors frais vétérinaires pour maladie/trauma). La consultation préachat sera l’occasion de responsabiliser les futurs acquéreurs, tout animal doit être a minima nourri et donc coûte de l’argent pour ce faire.

  • à la fin de cette consultation spécifique, un document serait édité par le vétérinaire et serait obligatoirement à présenter lors de l’achat ou de l’adoption d’un chien ou d’un chat.
  • un autre document, résumant les points abordés et les situations de la vie où le chien peut être plus anxieux, donc possiblement plus dangereux, sera remis aux futurs maîtres et contre-signé par eux.

=> un fichier centralisé pourrait réunir tous ces documents et serait consultable par les éleveurs, les refuges et les vétérinaires. Ce fichier pourrait être confié à l’i-cad*.

=> la formation continue des propriétaires serait un des leviers les plus directs pour réduire les morsures liées à une mauvaise éducation. Il est possible d’envisager des MOOC, mis à disposition gratuitement par les instances vétérinaires, sur un site dédié et sur lequel pourraient s’identifier les nouveaux propriétaires.

 

– Deuxième mesure : former les enfants au respect de l’animal et à l’adoption des gestes qui sauvent

Comme souvent, l’éducation est la mère des batailles. Les enfants côtoient chiens et chats régulièrement puisque 54 % des Français possèdent une de ces deux espèces. Sans formation, les enfants ne peuvent comprendre et interpréter les réactions des carnivores domestiques. Ils sont donc plus vulnérables lors de réactions vives, voire agressives. Il faut dès le plus jeune âge apprendre aux enfants à respecter l’animal qui vit avec eux, ce qui suppose de connaître a minima ses besoins vitaux : ne pas le déranger quand il dort, quand il mange, etc. Ensuite, il faut leur apprendre les parties du corps de l’animal qu’il ne faut pas malmener, puis enfin leur apprendre les gestes à adopter face à un chien ou un chat inconnu, voire agressif : ne pas courir, ne pas crier, etc.

Mise en pratique :

=> Editer, par exemple, un album de coloriage pour les enfants de maternelle afin qu’ils apprennent à reconnaître les animaux et les différentes parties de leur corps, cf. photo 1.

=> Editer, par exemple, un album pour les classes de CP qui explique les gestes à ne pas faire sur l’animal et les gestes à adopter en cas d’agressivité d’un chien, cf. photo 1.

=> Utiliser ces albums au cours de leçons de prévention, adaptées à l’âge de l’enfant.

=> Enseigner la prévention des morsures dans le cadre de la SVT au collège, avec des informations plus étoffées et en lien avec les cours déjà existants, notamment sur les germes, les infections, les zoonoses, le monde animal.

=> Augmenter la visibilité du programme PECCRAM** reconnu par le Ministère de l’Agriculture et de la Santé. Ce programme est intégré aux programmes scolaires en Suisse et en Grande-Bretagne(4). Il existe donc depuis les années 2000, mais reste confidentiel faute de financement public ; ce contraste entre l’existence d’un outil et son absence de déploiement est percutant.

=> Projeter en classe des films d’animation de sensibilisation au risque de morsures et aux gestes qui sauvent.

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Photo 1 : Cahier d’activité pour les enfants de maternelle et de primaire, promu par les vétérinaires états-uniens dès les années 1990. Copyright, Etta M. Agan and Joanna E. Burnette, 1997.

 

– Troisième mesure : extension de la déclaration des morsures et mise en place d’un fichier national des chiens mordeurs

Aux termes de l’article L. 211-14-2 du CRPM***, lorsqu’une personne s’est fait mordre par un chien, c’est d’abord au détenteur du chien de « se dénoncer » à la mairie de son domicile pour se voir appliquer des contraintes pouvant aller jusqu’à l’euthanasie de son animal. Ensuite, le propriétaire est tenu de soumettre son chien à une évaluation comportementale pratiquée par un vétérinaire dont le résultat est communiqué au maire de la commune de résidence du chien. Dans la pratique, peu de propriétaires d’animaux mordeurs font cette démarche.

Par ailleurs, l’article L. 211-14-2 du CRPM précise que  « tout professionnel en ayant connaissance  (de la morsure) dans l’exercice de ses fonctions »  doit aussi la déclarer. Donc vétérinaires, médecins, chirurgiens, infirmiers, policiers, etc. sont normalement obligés de procéder à cette déclaration au maire s’ils en ont connaissance. Les vétérinaires peuvent aussi déclarer la morsure via le site I-Cad(5).

Mais les outils de mesure qui devaient déjà être en place d’un point de vue légal et administratif n’existent toujours pas ! À quoi servent nos lois ?

Ainsi, une proposition de loi, datant de février 2021(6), visant à mieux prévenir les morsures de chiens faisait déjà le constat de notre impéritie législative : « La loi du 20 juin 2008 prévoyait (article 1) la création d’un observatoire national du comportement canin ; mais celui-ci n’a jamais été créé. Le décret n° 2011-768 du 28 juin 2011 l’a purement et simplement supprimé et a instauré (article D. 211-3-4 du CRPM) la publication annuelle, par le ministre chargé de l’agriculture, d’un rapport sur les résultats des évaluations comportementales des chiens mentionnés aux articles L. 211-14-1 et L. 211-14-2. Ce rapport n’a été publié qu’en 2014.  Par ailleurs, l’article 25 de la loi du 5 mars 2007 prévoit que le Gouvernement présente tous les trois ans au Parlement un rapport qui dresse le bilan de la mise en œuvre de l’ensemble des dispositions législatives et réglementaires relatives aux chiens dangereux. Ces rapports n’ont jamais été produits… »

Mise en pratique :

=> offrir la possibilité également aux détenteurs de chiens mordeurs de procéder à la déclaration de la morsure via les vétérinaires et aux victimes de morsures de procéder à la déclaration de la morsure via les médecins, les chirurgiens, ou les vétérinaires. Cela soulagerait les maires qui, jusqu’alors, devaient enregistrer les déclarations des propriétaires de chiens mordeurs et qui n’auraient plus à le faire. Néanmoins, un point juridique se pose quant à la confidentialité médicale, les médecins, qui soigneraient une victime de morsure, pourraient-ils déclarer cette morsure sans le consentement de la victime ? L’article L. 211-14-2 du CRPM, tel que rédigé actuellement, semble déjà les y contraindre, la déclaration devant, pour le moment, être faite aux seuls maires. Mais il semble que cela ne soit presque jamais exécuté en pratique…

=> l’enregistrement des déclarations de la part des victimes et des détenteurs de chiens mordeurs pourrait se faire via l’I-Cad. Pour le moment, ce sont seulement les vétérinaires qui peuvent enregistrer les morsures sur I-Cad. Ce fichier pourra être consulté par les vétérinaires qui connaîtront ainsi les antécédents des chiens qu’ils examinent en consultation. Il permettra ainsi de connaître le chiffre des morsures déclarées annuellement.

 

– Quatrième mesure : améliorer la prise en charge des animaux mordeurs

Les animaux qui ont mordu l’ont fait dans des circonstances particulières. Ils doivent être évalués par un vétérinaire afin premièrement de s’assurer d’une éventuelle dangerosité à court, moyen et long terme, mais aussi surtout pour contrôler l’absence de virus rabique chez le chien au moment de la morsure. Seul un nombre insuffisant de propriétaires, mais aussi de professionnels de santé, connaît les démarches obligatoires qu’un chien mordeur doit suivre d’un point de vue médical. Les vétérinaires s’en étonnent régulièrement !

Rappelons donc qu’un chien mordeur doit être mis sous surveillance pendant les 15 jours qui suivent la morsure ; cela dans le but de s’assurer qu’au moment de la morsure, il n’était pas excréteur du virus de la rage, zoonose mortelle, et donc que la personne mordue n’a pas pu être contaminée, elle aussi, par ce virus. Les victimes mordues sont prises en charge par les médecins et/ou chirurgiens, et si besoin dirigées vers un centre antirabique dont la liste est disponible via ce lien : https://www.pasteur.fr/fr/file/65702/download.

N’oublions pas qu’en France, selon l’Institut Pasteur, en 2023, plus de 3 000 personnes ont reçu un traitement préventif, ou prophylaxie post-exposition (PPE), après une exposition à risque et 70 % de ces personnes venaient d’un pays étranger, cf. Tableau 1.morsures 2 2

Tableau 1 : Répartition des expositions potentielles au virus rabique lors de morsure canine, selon les pays où la morsure a eu lieu et pourcentage de personnes traitées préventivement contre la rage en France en 2023. Source : https://www.pasteur.fr/fr/file/61624/download

Mise en pratique :

 

=> améliorer l’information des médecins, chirurgiens, pharmaciens sur l’existence d’une surveillance obligatoire par un vétérinaire sanitaire de l’animal mordeur pendant 15 jours, et ce dans l’objectif de protéger la victime de morsure d’une éventuelle contamination par le virus de la rage (arrêté du 21 avril 1997, animaux visés à l’article 232-1 du Code rural). Pour plus d’informations,  ce lien : https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F24028

=> renforcer le suivi des chiens mordeurs qui n’est pas enregistré dans les systèmes d’information du ministère de tutelle (SIGAL ou RESYTAL). La Direction générale de l’alimentation (DGAL) ne demande pas, à notre connaissance, de statistiques de suivi.

=> il faut rendre plus accessible la liste des vétérinaires qui acceptent de faire cette évaluation des chiens mordeurs. Historiquement, les DDPP, Directions départementales de la protection des populations, avaient la liste départementale des vétérinaires évaluateurs. Et heureusement, maintenant cette liste, devenue nationale, figure sur le site de l’Ordre des vétérinaires(7). Facile à trouver, quand on sait où chercher !!

=> mettre le compte rendu des vétérinaires évaluateurs accessible à tout vétérinaire via le fichier I-Cad.

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Photo 2 : Staffordshire Bull Terrier ou bull terrier du StaffordshireCette race est non concernée par la loi de 1999, mais confondue avec les Pitbulls beaucoup plus grands et plus lourds. Crédit photo : Droits réservés.

 

– Cinquième mesure : abroger la loi n° 99-5 du 6 janvier 1999 sur les chiens dits dangereux et les lois qui y sont associées.

En France, les chiens susceptibles d’être dangereux sont classés en deux catégories distinctes par l’article L. 211-12 du CRPM, en fonction de leurs caractéristiques morphologiques raciales. La catégorie 1 réunit les chiens dits d’attaque (American Staffordshire Terrier non inscrit au LOF****, mastiff, tosa), la catégorie 2 réunit les chiens nommés de garde et de défense (American Staffordshire Terrier inscrit au LOF, rottweiler, tosa) … Le Patou qui garde les moutons en montagne n’est pas en catégorie 2, ni les malinois de l’Armée française !

La suppression de cette loi est proposée pour plusieurs raisons :

– Cette loi contient une erreur ! L’arrêté d’application du 27 avril 1999 établit la liste des types de chiens susceptibles d’être dangereux. Or, cette liste comporte un nom de race de chien qui n’existe pas : le Staffordshire terrier(8). Depuis longtemps, de nombreux propriétaires se sont vus régulièrement interpellés à tort car ils possédaient un Staffordshire Bull Terrier ou « bull terrier du Staffordshire » qui n’est pas la race inscrite dans cette loi… cf. photo 2.

– La stérilisation des chiens de première catégorie, qui visait à terme leur disparition, a été inefficace, car notamment des chiots issus de croisements d’autres races peuvent être catégorisés en liste I. Par ailleurs, la population de chiens American Staffordshire Terrier, en liste II, a triplé entre 1999 et 2005, donc davantage de chiens dits « dangereux » !

– Cette loi relie faussement des critères raciaux à une potentielle dangerosité. L’ANSES(9) explique l’inefficacité de cette loi : aucune étude scientifique ne prédit l’agressivité d’un chien en fonction de sa race ou de son type racial. D’ailleurs, il n’y a pas de plus forte prévalence de morsures par des chiens de catégorie 1 et 2, comme définis dans cette loi. Au total, 94 % des chiens mordeurs sont hors catégorie.

Le rapport de l’ANSES d’octobre 2020(10) cite notamment une étude faite en France : « Dans huit services d’urgence d’hôpitaux français, Sarcey et al. (2017) ont analysé 485 accidents de morsure de personnes. Dans cette étude, 6 % (22/357) des chiens responsables des morsures étaient des chiens de catégories 1 et 2 au sens de la réglementation française. Les taux de morsures sévères dues aux chiens de catégories (41 %) n’étaient pas différents de ceux constatés pour les chiens non catégorisés (46 %). D’après Ricard et al. (2010), qui ont analysé les mêmes 485 cas de morsures, les races les plus représentées étaient le berger allemand (10 % des morsures), le Labrador (9 %) et le Jack Russell Terrier (6 %). Cette étude ne permet cependant pas de conclure sur la tendance à mordre de certaines races puisque la répartition des chiens par race n’est pas connue dans la population générale canine. »

– Cette loi pèse sur la pratique des vétérinaires qui sont confrontés régulièrement à des questions de propriétaires de chiots : « mon chiot sera-t-il identifié et évalué comme devant être en liste I ou II, et donc soumis à un permis de détention, très contraignant ? ». Il est difficile de déterminer si un chien est apparenté à un pitbull avant l’âge de 8 mois. Les critères d’évaluation morphologique ne concernent que les animaux adultes(11).

– Une partie des États-Unis, les Pays-Bas ou l’Italie, qui avaient adopté des catégorisations similaires, les ont abandonnées après avoir constaté leur inefficacité dans la réduction du risque de morsure.

– Les propriétaires de ces chiens catégorisés sont donc abusivement discriminés, leur chien doit être muselé lors des sorties, voire stérilisé. Ils doivent payer une assurance particulière et présenter un bulletin n° 2 du casier judiciaire vierge, ce qui n’est pas demandé aux autres propriétaires de chiens potentiellement tout aussi dangereux.

– Cette loi n’a pas fait reculer le nombre de morsures de chiens en France puisque la très grande majorité des chiens mordeurs n’entrent pas dans ces deux catégories de la loi de janvier 1999.

–  Cette loi est détournée, soit par l’importation illégale de chiens comme le montrent certains faits divers récents(12), soit par la détention de chiens issus de croisements et ne rentrant pas dans les critères morphologiques complets énoncés par la loi et donc lui échappant totalement…

– L’abrogation de cette loi libérerait du « temps de policiers » qui n’auraient plus besoin de faire des contrôles complexes et totalement inutiles.

– L’abrogation de cette loi libérerait du « temps de maire » pour les mêmes raisons, nos édiles ont d’autres chats à fouetter !

– Ces chiens dits catégorisés semblent particulièrement visés par des actes de cruauté et d’abandon. En effet, certains de ces chiens, parce que présumés dangereux, sont utilisés comme des accessoires de mode ou des objets facilement « jetables »…

– L’article L211-11 du CRPM impose déjà aux maires, ou aux préfets, des obligations concernant la prévention du risque de morsure canine : « Si un animal est susceptible, compte tenu des modalités de sa garde, de présenter un danger pour les personnes ou les animaux domestiques, le maire ou, à défaut, le préfet peut prescrire à son propriétaire ou à son détenteur de prendre des mesures de nature à prévenir le danger ». Il est donc déjà question de prévention des dégâts pouvant être infligés par des chiens. Pourquoi des lois en plus ?

Mise en pratique :

=> abroger la loi du 06 janvier 1999 pour preuve d’incompétence et vice de forme. Faire de même pour les lois associées (loi n° 2008-582 du 20 juin 2008).

=> mettre en parallèle un contrôle plus strict des chiens « illégaux », c’est-à-dire sans papiers et introduits illégalement en France, lutter plus sévèrement contre le trafic animal et mettre en place un suivi plus strict des chiens mordeurs. Les animaux issus de ces trafics ne sont pas élevés dans des conditions favorables à leur équilibre psychique, donc potentiellement plus à risque de troubles du comportement.

=> proposer l’élaboration d’un code urbain de bonne conduite du chien en ville, identique pour toutes les villes de France et informer les citadins de l’existence de ce code. Le Code rural semble ancien pour certains articles et n’est plus adapté à la vie actuelle des animaux dans la ville. Certaines mairies ont déjà établi des principes de bonne conduite  pour les chiens citadins.

La loi du 06 janvier 1999, votée sous le coup de l’émotion, et qui contient une erreur dans la dénomination des races qu’elle vise, a montré son incompétence pour protéger les Français. Les morsures n’ont pas diminué en France parce que 94 % des chiens qui mordent n’appartiennent pas aux catégories visées par cette loi.

Cette loi n’est presque plus contrôlée, le port de la muselière est difficilement suivi par les propriétaires, surtout en période de grosses chaleurs où les chiens ont besoin d’haleter la gueule ouverte pour rafraîchir leurs corps !

A quoi sert de la conserver ? Cela mobilise des énergies qui seraient mieux employées par ailleurs et condamne à mort certains de ces chiens qui ne peuvent être secourus du fait de leur race…

La gestion des morsures implique a minima l’identification des animaux, leur éducation, la responsabilisation des propriétaires, l’information du grand public ainsi que la déclaration systématique des morsures de chiens. La prise en charge des animaux mordeurs est indispensable, médicalement et légalement.

Acquérir un animal doit se préparer, ce n’est pas un jouet !

 

Abréviations :

* I-Cad : Société dont la mission est de gérer le Fichier national d’identification des carnivores Domestiques en France. Créée en 2012 et cogérée par la Société centrale canine) et le Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral).

** PECCRAM : Programme d’éducation à la connaissance du chien et au risque d’accident par morsure

*** CRPM : Code rural et de la pêche maritime

**** LOF : livre des origines français

 

Sources :

1. https://www.crsi-france.fr/morsures-et-sante-prevenir-plutot-que-guerir/

2. https://www.crsi-france.fr/morsures-et-sante-prevenir-plutot-que-guerir/

3. https://www.depecheveterinaire.com/entre-281000et-398000-chiens-et-chats-abandonnes-en-france-en-2025-selon-l-ocad_67A0598A4374B172.html?utm_campaign=317365465-Newsletters&utm_medium=email&_hsenc=p2ANqtz-90uaQLVZmN25FjssxHmmN0NgdyTJliM8jMj2OaFiM0kRAyrCPS3ZrA_TvFHVR9ZA7sIt_uiIw18tZUmfDuMxp736fLPw&_hsmi=143081584&utm_content=143081584&utm_source=hs_email

4. https://questions.assemblee-nationale.fr/q15/15-43424QE.htm

5. https://www.i-cad.fr/

6. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3916_proposition-loi.pdf

7. https://extranet.veterinaire.fr/annuaires/veterinaires

8. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/11/questions/QANR5L11QE47948

9. https://www.anses.fr/fr/content/chez-les-chiens-la-race-ne-suffit-pas-pour-predire-et-prevenir-le-risque-de-morsure

10. https://www.anses.fr/system/files/SABA2015SA0158Ra.pdf

11. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000210847/

12. https://www.franceinfo.fr/faits-divers/femme-enceinte-tuee-par-des-chiens/mort-d-elisa-pilarski-quatre-ans-de-prison-avec-sursis-requis-a-l-encontre-de-christophe-ellul-ainsi-que-l-euthanasie-de-son-chien-curtis_7847372.html

ESTEVES Caroline (2010), les chiens dangereux : un problème toujours présent, des solutions qui se dessinent, thèse Med. Vet, Université Claude-Bernard Lyon 1

https://www.lepointveterinaire.fr/publications/le-point-veterinaire/article/n-454/analyse-sur-le-rapport-de-l-anses-relatif-au-risque-de-morsure-de-chien.html

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04826219v1

https://academie-veterinaire.fr/fileadmin/user_upload/DossiersThematiques/BienEtreAnimal/Guide_diffuse_par_les_DDPP_La_reglementation_en_matiere_de_chiens_dangereux.pdf

Justice

Le Conseil constitutionnel deviendrait-il plus réaliste ?

By Institutions

Deux décisions récentes montrent que, comme on pouvait ne pas s’y attendre, le CC sait évoluer en matière de sécurité et prendre en compte la réalité sociétale. Pourvu que cela dure !

 

Par Raphaël Piastra, maître de Conférence en droit public des Universités, adhérent CRSI

 

A propos de la « loi Rodwell » (Décision n° 2026-906 DC du 23 juillet 2026)

Le Conseil constitutionnel a validé jeudi 23 juillet dernier l’essentiel de la loi portée par le député Renaissance Charles Rodwell, qui allonge la durée maximale de rétention administrative de certains étrangers jugés dangereux et crée de nouveaux outils de prévention du terrorisme, tout en assortissant certaines dispositions de réserves d’interprétation.

« C’est la preuve que l’État de droit ne doit jamais nous condamner à l’impuissance sécuritaire et migratoire », a réagi auprès de l’AFP Charles Rodwell.  En matière migratoire, nous avons perdu la main au profit de l’Europe. Notre sécurité en pâtit depuis des années.

Le Président Macron a établi un lien entre l’immigration et l’insécurité.  Il déclarait en 2022 : « Quand on regarde aujourd’hui la délinquance à Paris. On ne peut pas ne pas voir que la moitié, au moins, des faits de délinquance qu’on observe viennent de personnes qui sont des étrangers soit en situation irrégulière, soit en attente de titre, en tout cas dans des situations très fragiles. »

Saisi par des députés socialistes ainsi que par des élus de La France insoumise et écologistes, le Conseil a jugé conforme à la Constitution l’allongement de la durée maximale de rétention administrative de 180 à 210 jours pour les étrangers condamnés pour terrorisme, ainsi que pour ceux définitivement condamnés pour certains crimes ou délits passibles d’au moins cinq ans d’emprisonnement. Les Sages estiment que cette atteinte à la liberté individuelle est cette fois « proportionnée », contrairement à une précédente version censurée l’an dernier. Ils rappellent toutefois que cette prolongation ne pourra être prononcée qu’à titre exceptionnel et uniquement si l’intéressé représente une « menace réelle, actuelle et d’une particulière gravité pour l’ordre public ». En général, ce sont des individus sous OQTF qui commettent des crimes et qui les réitèrent.

Le texte prévoit également, en vue de prévenir des actes terroristes et pour des personnes ayant eu des « agissements susceptibles d’être […] liés à des troubles mentaux », la création d’une « injonction d’examen psychiatrique » à la main du préfet, qui pourra, après cet examen, prononcer une hospitalisation forcée. En cas de refus de se soumettre à l’examen, un juge pourra autoriser les forces de l’ordre à se rendre au domicile de la personne pour la présenter à un psychiatre. Toutefois, cette injonction ne débouche pas sur une atténuation de responsabilité.

Le Conseil a émis plusieurs réserves. Une réserve d’interprétation est une décision par laquelle le Conseil constitutionnel valide une loi à la condition qu’elle soit comprise d’une certaine façon. Elle évite de censurer un texte en l’adaptant pour qu’il respecte la Constitution. Une sorte de feu orange clignotant en quelque sorte.

Le Conseil a notamment souligné que le magistrat devrait fixer « la durée maximale de la mesure », qui ne devra pas excéder 12 heures. Il a également demandé que le magistrat prévienne, pour une personne mineure ou protégée, ses parents ou son tuteur.

La loi prévoit enfin la création d’une « rétention de sûreté terroriste », permettant de placer dans un centre de soins, après une peine de prison, des personnes présentant un risque de récidive et adhérant à « une idéologie » terroriste.  Le Conseil constitutionnel a précisé que cette disposition ne pourrait s’appliquer qu’aux condamnations à venir, et seulement si celles-ci portent sur des faits postérieurs à l’entrée en vigueur de la loi. Il s’agit ici du principe de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère selon lequel une loi nouvelle plus dure ne s’applique pas aux faits commis avant son entrée en vigueur. Il repose sur la protection des droits de l’accusé, la sécurité juridique et l’article 112-1 du Code pénal. Toujours en matière de terrorisme, les Sages ont enfin validé le durcissement des conditions de changement de nom à l’état civil.

 

A propos de la « loi Darmanin » (Décision n° 2026-909 DC du 23 juillet 2026)

Le Conseil constitutionnel a censuré plusieurs dispositions de la loi sur la justice criminelle portée par le Garde des Sceaux Gérald Darmanin, dont le recours à la généalogie génétique dans les enquêtes judiciaires, tout en validant l’essentiel de la réforme. Rappelons que ce texte avait été adopté le 9 juillet après avoir été largement remanié ; le texte avait notamment été amputé de sa mesure controversée de « plaider-coupable ». Précisons que ce dispositif, connu en matière délictuelle, devait intégrer le domaine criminel et permettre aux magistrats, sous conditions, de statuer plus vite sur une peine en évitant un procès. Cette nouvelle « procédure de jugement des crimes reconnus (PJCR) » concernait les affaires avec un seul auteur reconnaissant intégralement les faits. Elle nécessitait l’accord du parquet et de la victime. Cette mesure prévoyait une réduction du quantum de peine maximum. « Jusqu’à deux tiers de la peine et trente pour la perpétuité si on rentre dans cette procédure » précisait M. Darmanin. Cette mesure fut finalement retirée du texte par l’Assemblée.  En matière criminelle, il vaut mieux comparaître, en conclusion. Et si les délais sont longs  (4 à 5 ans  pour certains dossiers d’assises), il convient de recruter plus de juges. Notamment en ouvrant, bien plus que cela ne se fait, des postes de magistrat à titre temporaire. Ce dernier est une personne issue de la société civile exerçant temporairement des fonctions judiciaires. Il participe à rapprocher la justice du citoyen. Avec la loi organique n° 2023-1058 du 20 novembre 2023 relative à l’ouverture, à la modernisation et à la responsabilité du corps judiciaire, le magistrat exerçant à titre temporaire peut désormais exercer des fonctions au siège civil ou au siège pénal, au siège civil et pénal ou au parquet. Ces fonctions peuvent être exercées en même temps qu’une activité professionnelle compatible. Or les recrutements sont très difficiles voire impossibles.

Cette réforme de la justice criminelle avait soulevé de vives réticences à gauche ainsi que dans les barreaux où l’on redoutait un recul des droits des victimes et de la défense.

Sur cette loi Darmanin, les Sages ont aussi jugé contraire à la Constitution le dispositif autorisant le recours à la généalogie génétique pour élucider certaines affaires, notamment des dossiers anciens. Selon eux, le législateur n’a pas prévu de garanties suffisantes pour assurer un équilibre entre l’objectif de recherche des auteurs d’infractions et le respect de la vie privée. Il est vrai qu’en l’état le texte était une sorte de bouteille à l’encre aux effets très incertains. En revanche, ils ont validé, les principales mesures de la réforme, notamment l’extension de la compétence des cours criminelles départementales aux crimes commis en récidive légale, la réduction des délais laissés aux avocats pour déposer des requêtes en nullité, ainsi que la prolongation de certaines détentions provisoires. Il faut dire que certaines nullités de procédure deviennent une machine à ralentir et même à enrayer la justice pénale. Ici, un suspect de crime a été libéré car il manquait d’encre ou de papier dans une imprimante.  Là, un autre à qui, pendant une garde à vue,  les policiers n’auront pas notifié (ou tardivement) le droit de garder le silence ou de prévenir un proche. Il est certain aussi que ces nullités de procédure, si elles protègent les droits de la défense, desservent aussi la cause des droits des victimes (ralentissement de la phase pré-procès).

Sur le réseau social X, Gérald Darmanin s’est félicité de cette décision, soulignant que « les principales mesures » de la loi avaient été jugées conformes à la Constitution, en particulier les nouvelles cours criminelles départementales et la réforme des nullités de procédure. Selon le ministre, ces dispositions permettront d’accélérer les délais de jugement en matière criminelle et de renforcer l’efficacité de la justice au bénéfice des victimes.

 

Conclusion

Nous avons suffisamment montré du doigt les dérives du CC notamment dans ces colonnes (Raphaël Piastra, Le Conseil constitutionnel est-il contre la démocratie ?, CRSI – Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure, 2026) pour ne pas remarquer lorsqu’il œuvre correctement. Mais il n’empêche que depuis environ deux décennies l’idéologie droitdel’hommiste y règne. Notamment car certaines nominations sont contestables. Et également, car depuis Mme Beloubet (2013-2017), il n’y a plus un seul professeur de droit (public). Or, dans cette noble enceinte ont siégé des sommités du droit ou de la science politique : René Cassin, François Luchaire, François Goguel, Georges Vedel (« pape » du droit public), Robert Badinter, Jacques Robert,  Alain Lancelot, Jean-Claude Colliard. Le regretté Guy Carcassonne aurait dû en être. Dominique Rousseau, Pascal Perrineau ou Dominique Reynié devraient en être.

En 2024, lors de ses vœux à la tête du CC, Laurent Fabius estimait : « Le Conseil constitutionnel n’est pas une chambre d’appel des choix du Parlement ». A lire certaines décisions récentes, il est malheureusement en train de le devenir….

 

traffic drogues

Le narcotrafic en France : une menace majeure pour la sécurité nationale et la cohésion sociale

By Sécurité/Justice

Le narcotraffic en France constitue dorénavant une menace majeure pour la France et sa sécurité intérieure

 

Par DUROS Q., adhérant au CRSI

 

Une criminalité qui change de dimension

Le narcotrafic n’est plus un phénomène limité à quelques quartiers ou à quelques grandes métropoles. En l’espace d’une quinzaine d’années, il est devenu un phénomène criminel structurant qui irrigue une partie importante de l’économie souterraine française. Les réseaux de stupéfiants disposent aujourd’hui d’une organisation comparable à celle d’entreprises internationales : logistique sophistiquée, blanchiment financier, corruption, recrutement de mineurs, usage massif des technologies numériques et recours croissant à une violence décomplexée.

Les rapports de l’Office français des drogues et des tendances addictives (OFDT), de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), ainsi que les travaux de la commission d’enquête du Sénat sur le narcotrafic convergent : la France est devenue à la fois un marché de consommation important et une plateforme logistique stratégique pour les trafics européens.

Les saisies records de cocaïne réalisées ces dernières années témoignent d’un paradoxe. Elles illustrent l’efficacité des services d’enquête et des douanes, mais révèlent également que les volumes importés continuent d’augmenter. En d’autres termes, saisir davantage ne signifie pas automatiquement réduire durablement le trafic.

Les conséquences sont considérables : règlements de comptes, assassinats, intimidation des habitants, corruption, blanchiment d’argent, infiltration de certains secteurs économiques et fragilisation de l’autorité de l’État.

 

Des forces de sécurité fortement mobilisées

Il serait injuste d’affirmer que l’État demeure inactif. Les policiers, les gendarmes, les douaniers et les enquêteurs spécialisés obtiennent régulièrement des résultats remarquables dans des conditions particulièrement difficiles.

Les enquêtes contre les réseaux criminels exigent souvent plusieurs mois, voire plusieurs années de travail. Elles mobilisent des techniques d’investigation complexes : écoutes judiciaires, surveillance physique, exploitation de données numériques, coopération internationale, infiltrations et investigations financières.

Les magistrats du parquet spécialisés jouent également un rôle déterminant. Ils dirigent les enquêtes, coordonnent les investigations avec les services spécialisés et assurent le suivi des procédures devant les juridictions. La création de juridictions spécialisées et le renforcement des outils de lutte contre la criminalité organisée témoignent d’une volonté d’adapter la réponse judiciaire à une menace en constante évolution.

Les douanes françaises obtiennent également des résultats significatifs grâce à des saisies importantes réalisées dans les ports, les aéroports et sur les axes routiers.

Cette mobilisation quotidienne expose les agents à des risques élevés. Les trafiquants disposent de moyens financiers considérables leur permettant d’acquérir des armes de guerre, de recruter des guetteurs très jeunes et d’exercer des pressions sur les témoins ou certains acteurs économiques.

 

Pourquoi le trafic continue-t-il malgré ces efforts ?

La progression du narcotrafic ne s’explique pas par une absence d’engagement des forces de l’ordre.

Elle résulte d’un ensemble de facteurs structurels.

Le premier est économique. Le trafic de stupéfiants génère des profits extrêmement élevés pour un risque pénal que certains délinquants considèrent encore acceptable. Les organisations criminelles disposent ainsi de ressources financières leur permettant de remplacer rapidement les personnes interpellées.

Le deuxième facteur est international. Les filières d’approvisionnement traversent plusieurs continents et impliquent des organisations criminelles implantées en Amérique latine, en Afrique, en Europe et parfois au Moyen-Orient. Aucune politique strictement nationale ne peut, à elle seule, neutraliser ces réseaux.

Le troisième facteur concerne le recrutement. Les réseaux exploitent la précarité sociale de certains jeunes, parfois mineurs, auxquels ils proposent des revenus rapides largement supérieurs aux opportunités offertes par l’économie légale.

Enfin, la rapidité d’adaptation des organisations criminelles constitue un défi permanent. Les communications chiffrées, les cryptomonnaies, les plateformes numériques et les circuits internationaux de blanchiment compliquent considérablement le travail des enquêteurs.

 

Une réponse publique encore confrontée à des limites importantes

Reconnaître l’engagement des services de l’État n’interdit pas une analyse critique.

Plusieurs rapports parlementaires soulignent que les moyens judiciaires demeurent sous tension. Les délais d’audiencement, la charge de travail des juridictions, les difficultés de recrutement dans certains services spécialisés et l’engorgement carcéral limitent parfois l’efficacité de la réponse pénale.

Les magistrats du siège exercent leur mission dans le cadre fixé par la loi. Les décisions qu’ils rendent tiennent compte de nombreux critères juridiques : personnalité du prévenu, antécédents, gravité des faits, individualisation de la peine et jurisprudence. Il serait donc inexact de qualifier globalement l’ensemble de la magistrature de « laxiste ».

En revanche, il existe un débat public parfaitement légitime sur la cohérence de la politique pénale. Certains estiment que certaines peines apparaissent insuffisamment dissuasives face à des organisations criminelles extrêmement violentes. D’autres considèrent que l’efficacité repose davantage sur la certitude de la sanction que sur son aggravation.

Les gouvernements successifs, de sensibilités politiques différentes, portent également une part de responsabilité dans les difficultés actuelles. Pendant de nombreuses années, le narcotrafic a été appréhendé principalement comme un problème de délinquance locale alors qu’il relevait déjà de la criminalité organisée internationale. Cette prise de conscience tardive a retardé certaines adaptations législatives, budgétaires et organisationnelles.

Les critiques formulées à l’encontre de certaines formations politiques de gauche portent souvent sur leur préférence pour des approches davantage centrées sur la prévention, la réduction des risques ou les politiques sociales. À l’inverse, ces formations soutiennent généralement que la répression seule ne suffit pas à faire disparaître les trafics. Ce désaccord relève d’un débat politique réel. En revanche, il n’est pas possible d’établir, sur la base des données disponibles, qu’un seul courant politique serait à lui seul responsable de la situation actuelle.

 

Une responsabilité souvent oubliée : celle des consommateurs

La responsabilité des consommateurs est trop souvent minimisée dans le débat public.

Chaque achat de cocaïne, de cannabis, d’héroïne ou de drogues de synthèse alimente directement une économie criminelle. Derrière un produit présenté comme un simple « loisir » se cache une chaîne de violences : exploitation de populations vulnérables dans les pays producteurs, corruption, blanchiment d’argent, recrutement de mineurs, intimidation des habitants et homicides entre bandes rivales.

Tous les consommateurs n’ont évidemment pas l’intention de financer ces organisations. Néanmoins, économiquement, la demande constitue le moteur du marché. Sans clients, il n’existerait ni réseaux de distribution, ni points de vente, ni profits criminels.

Cette réalité mérite d’être davantage rappelée dans les campagnes de prévention. La consommation de stupéfiants n’est pas un acte sans conséquences collectives. Elle contribue objectivement au financement d’organisations responsables d’actes de violence graves.

La lutte contre le narcotrafic ne peut donc pas reposer exclusivement sur les forces de sécurité. Elle suppose également une prise de conscience citoyenne.

Les pistes d’amélioration

Plusieurs orientations ressortent des travaux parlementaires et des analyses des professionnels :

  • renforcer durablement les effectifs spécialisés de police, de gendarmerie, de douane et de justice ;
  • développer davantage les enquêtes patrimoniales afin de confisquer systématiquement les avoirs criminels ;
  • améliorer la coopération internationale contre les cartels et les filières logistiques ;
  • accélérer les procédures visant les organisations criminelles les plus structurées ;
  • mieux protéger les témoins et les enquêteurs exposés ;
  • intensifier la prévention auprès des jeunes concernant les conséquences réelles de la consommation de stupéfiants ;
  • renforcer les politiques de lutte contre le blanchiment d’argent.

 

Conclusion

Le narcotrafic représente aujourd’hui l’une des principales menaces pesant sur la sécurité intérieure de la France. Les organisations criminelles disposent de ressources financières considérables, d’une capacité d’adaptation remarquable et d’un pouvoir de corruption qui fragilise progressivement l’autorité publique.

Face à cette menace, il convient d’éviter deux erreurs. La première serait d’ignorer le travail remarquable accompli quotidiennement par les policiers, gendarmes, douaniers, magistrats du parquet et enquêteurs spécialisés, dont l’engagement permet chaque année de démanteler des centaines de réseaux et de saisir des quantités record de stupéfiants.

La seconde serait de considérer que la seule action des forces de l’ordre suffira à résoudre le problème. La réponse doit être globale : moyens judiciaires adaptés, coopération internationale, lutte contre les circuits financiers, prévention et responsabilisation des consommateurs.

Le narcotrafic prospère parce qu’il existe une offre internationale extrêmement puissante mais aussi une demande constante. Réduire durablement cette menace suppose d’agir simultanément sur ces deux dimensions. À défaut, les réseaux continueront à remplacer rapidement les trafiquants interpellés et à étendre leur influence sur le territoire national.

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Insécurité en santé : le cas des vétérinaires

By Santé

Un précédent article, « Insécurité en santé : L’exemple des violences faites aux professionnels de santé », de Stéphane Aillaud, traitait de l’insécurité dans le milieu de la santé humaine. À la suite, cet article traite du même sujet dans le monde vétérinaire.

 

Par Nathalie PEJANOVIC, membre de la commission CRSI santé

 

« Le coup a projeté l’otoscope dans ma mâchoire. Tu fais mal à mon chien là, a-t-il dit. Abasourdie, j’ai pensé que le chien m’avait cognée d’un mouvement brusque de sa tête alors que j’examinais son oreille. Mon ASV* était sous le choc, pétrifiée ; à son regard, j’ai tout de suite compris : le coup, c’est le propriétaire du chien qui me l’avait porté ! », raconte le Dr X, vétérinaire.

Ce témoignage glaçant, une des réalités de terrain du métier de vétérinaire, m’est rapporté cette semaine par une consœur d’une ville cossue du Val-de-Marne.

Notre profession, vouée au bien-être animal et auréolée d’une image d’Epinal de « gentil docteur des animaux », n’était, jusqu’en 2013, pas considérée comme une profession exposée aux risques de violences… Les temps ont changé !

Les vétérinaires sont l’objet d’agressions et d’incivilités en hausse constante depuis 2022 (cf. graphique 1).

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Graphique 1 : chiffres des agressions et incivilités subies par les vétérinaires, selon leur sexe, entre 2022 et 2026 (année en cours). Source : https://extranet.veterinaire.fr/observatoires/incivilites

Nature des agressions

Les agressions verbales sont majoritaires (60 %), mais les agressions physiques, les menaces ainsi que le harcèlement font partie du quotidien, de même que les vols dans les cabinets et les dégradations des véhicules professionnels, cf. graphique 2.

Les réseaux sociaux sont aussi devenus le nouveau champ des conflits entre propriétaires d’animaux et vétérinaires : entre avis dénigrants, menaces et harcèlement numérique. Dans une profession majoritairement libérale, c’est la réputation de la clinique qui est mise à mal avec un impact non négligeable sur la pérennité de l’entreprise.

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Graphique 2 : panorama des agressions et incivilités faites aux vétérinaires en 2025. Source : https://extranet.veterinaire.fr/observatoires/incivilites

Quelle cible ?

Les vétérinaires libéraux sont la cible principale des agressions, cf. graphique 2, mais le personnel de soin ainsi que les collaborateurs sont aussi concernés par ces faits, quel que soit leur lieu d’exercice, rural ou urbain. Ainsi les agressions ont-elles lieu majoritairement durant l’exercice quotidien (78,4 %), en journée (84 %), et la plupart du temps par un client (92 %).

Auteurs des infractions

Bien sûr, les conduites addictives (usage de stupéfiant, alcool), les personnes souffrant de troubles psychiques ou les comportements délinquants sont à même d’engendrer des actes violents.

Mais le facteur déclenchant peut être plus banal :

  • Client qui exige d’être pris immédiatement sans rendez-vous pour une urgence qui n’en est pas une ;
  • Propriétaire dans le déni face à une guérison impossible de son animal, qui rejette la faute sur le praticien ou l’accuse d’incompétence ;
  • Refus des règles d’officine ouverte**, le client exigeant alors une délivrance de médicaments en dehors de tout cadre légal ;
  • Facture jugée trop élevée, contestée, et parfois non réglée… Nous rappelons que tous les frais vétérinaires sont soumis à une TVA de 20 %…

De même, lors de missions sanitaires, les vétérinaires sont en première ligne et se heurtent, et depuis peu, à l’incompréhension des éleveurs face aux abattages massifs dans le cadre de maladies contagieuses des animaux d’élevage, comme ce fut le cas pour la dermatite nodulaire contagieuse ou DNC. Les vétérinaires ont été la cible de pressions et de menaces par certains éleveurs alors qu’ils exerçaient dans le cadre de leur mandat sanitaire sous l’autorité des instances ordinales. Cf. l’article « Plaidoirie rurale » paru dans les travaux des adhérents du CRSI.

Conséquences

Dans ce contexte, les conséquences sont :

  • Psychologiques et personnelles : mal-être, perte de confiance, épuisement professionnel, dépression ;
  • Difficultés de recrutement et de pérennisation du personnel vétérinaire ;
  • Arrêts de travail, voire démissions et risque de diminution de la qualité des soins.

67 % des vétérinaires disent que leur moral est affecté, 37 % craignent l’épuisement professionnel et 17 % songent à quitter la pratique médicale. Ces chiffres sont particulièrement préoccupants dans un contexte où plusieurs régions connaissent déjà une pénurie de vétérinaires.

Dans le cadre des missions sanitaires à risque, Matthieu Mourou, vice-président du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, alertait en décembre 2025 sur « le risque de perte de confiance entre les éleveurs et les vétérinaires et l’impact négatif sur les vocations, avec pour conséquence un effet délétère sur le maillage vétérinaire en rurale déjà très affecté et un risque de désertification ».

Pistes d’action

Informer

Les vétérinaires peuvent déclarer, auprès de leur Ordre, les incivilités et les agressions qu’ils subissent. Celles-ci sont répertoriées dans « l’Observatoire Ribbens », outil statistique créé en 2005, par le Conseil national de l’Ordre, en hommage au Dr vétérinaire Alain Ribbens décédé des suites d’une attaque à l’arme blanche.

La profession dispose depuis d’un inventaire des agressions et des incivilités subies par les vétérinaires libéraux (cf. graphique 1).  Ces données statistiques permettent d’intervenir auprès des pouvoirs publics afin de mettre en place des programmes de protection des professionnels. Ainsi, en juillet 2013, le « protocole sécurité » applicable aux professionnels de santé a intégré les vétérinaires, mais l’information gagnerait à être encore mieux diffusée auprès d’eux.

Et depuis le printemps 2026, un amendement a ajouté les vétérinaires à la liste des professions contre lesquelles des menaces constituent un délit « d’outrage », aux côtés des dépositaires de l’autorité publique, pompiers et professionnels de santé (article 222-7 et suivants du Code pénal). Une avancée que salue David Quint, président du SNVEL ****, sans oublier de noter que les délits devront être suivis de poursuites effectives…

Se former à la communication

Face à des individus agressifs, il est important de savoir éteindre un conflit qui couve.

– La Gendarmerie nationale propose une formation aux élus pour désamorcer les conflits et s’appuie sur l’expertise du GIGN*** et du RAID****. Pourquoi ne pas ouvrir ces formations aux vétérinaires ?

– Augmenter et améliorer la formation des étudiants au sein des écoles vétérinaires sur les modalités d’interaction avec les propriétaires, qui est largement insuffisante. Les cours consacrés à la communication sont majoritairement destinés à une communication scientifique entre confrères et à la gestion et management de l’entreprise. Prendre le temps d’écouter le propriétaire : ses doutes, ses requêtes afin de pouvoir répondre au plus près de ses besoins. Reformuler et acquérir son approbation. S’assurer que le discours est bien compris, validé et accepté ; voilà autant d’éléments qui apaisent la relation.

Mettre en place des protocoles

Gérer la relation en clinique et former le personnel afin de limiter les conflits en amont est indispensable. Cela implique la mise en place de protocoles clairs pour bannir les comportements abusifs. L’Ordre des vétérinaires édite déjà des fiches pour les vétérinaires, à destination du grand public.

– Avoir recours à un document écrit, qui récapitule les actes qui vont être réalisés, leur coût, les difficultés pouvant survenir ainsi que leurs conséquences, permet de bien fixer les objectifs de chacun.

– Afficher les tarifs et les règles de délivrance des médicaments afin de rappeler la loi.  Modifié par Ordonnance n°2007-613 du 26 avril 2007 – art. 46 () JORF 27 avril 2007

– Editer une charte de comportement pour informer la clientèle. Pourquoi ne pas lancer une campagne de sensibilisation du grand public sur l’exemple de celle lancée en 2025 par la direction de la communication et du mécénat de l’AP-HP dans les GHU et les hôpitaux pour sensibiliser tous les usagers aux incivilités commises à l’encontre des professionnels de l’AP-HP ?

– Certaines cliniques vont même jusqu’à s’équiper d’un sas d’accès afin de filtrer les clients. Une de mes proches consœurs en a installé un, après un braquage à main armée.

– Enfin, à l’instar de nombreuses cliniques, refuser des clients (68 %) ou les mettre à la porte (51%) sont des pratiques qui deviennent progressivement une composante normale de la gestion des établissements vétérinaires et qui ne devraient pas l’être !

Gérer l’e-réputation

Le cyberharcèlement accompagne désormais presque toutes les incivilités. Il devient important pour les établissements de développer une stratégie de gestion de la réputation numérique et des attaques en ligne :

– Former les équipes à la réponse professionnelle aux critiques numériques.

– Documenter, le cas échéant, les cas de diffamation ou de harcèlement.

Le problème est systémique et nécessite une réponse collective

Les incivilités doivent être reconnues comme un enjeu majeur de santé au travail. Les incivilités ne sont pas seulement un problème relationnel avec les clients, mais un véritable enjeu de santé psychologique et de rétention des professionnels. Stratégiquement, les organisations vétérinaires devraient considérer les incivilités comme un facteur de risque professionnel comparable au stress ou à la surcharge de travail.

L’ampleur du phénomène et la perception d’une augmentation des incivilités suggèrent qu’il ne s’agit pas simplement de cas isolés. Les réponses les plus efficaces devront probablement être collectives, impliquant : les Ordres professionnels, les associations vétérinaires, les réseaux de cliniques et les institutions de formation vétérinaire.

 

* ASV : auxiliaire spécialisé vétérinaire.

** Officine ouverte : contrairement aux pharmaciens, la réglementation interdit à votre vétérinaire de prescrire un médicament sans avoir effectué au préalable un examen clinique de l’animal et fait un diagnostic.

*** GIGN : Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale.

**** RAID : Recherche, assistance, intervention, dissuasion.  

***** SNVEL : Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral.

 

Sources

https://www.veterinaire.fr/je-suis-veterinaire/mon-exercice-professionnel/les-fiches-professionnelles/lobservatoire-des-agressions-et-des-incivilites

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/climat-insurrectionnel-messages-haineux-en-pleine-crise-de-la-dermatose-les-veterinaires-pris-pour-cibles-20251214

https://www.depecheveterinaire.com/creation-d-un-delit-d-outrage-a-veterinaire-cette-initiative-repond-a-une-demande-de-longue-date-de-la-profession_679B4E7FB869A667.html

https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/gendinfo/actualites/2025/la-gendarmerie-nationale-propose-une-formation-aux-elus-pour-desamorcer-les-conflits

https://fafvac.org/data/documents/Enquete-sur-les-Incivilites-envers-les-veterinaires-20-avril-2026.pdf

https://www.veterinaire.fr/je-suis-veterinaire/mon-exercice-professionnel/les-fiches-professionnelles/animaux-de-compagnie-la-delivrance-lexecution-de-lordonnance

https://www.aphp.fr/actualites/fait-le-maximum-pour-votre-sante-le-minimum-cest-de-nous-respecter

https://eve.vet-alfort.fr/local/envasyllabus/syllabuspage.php?id=557

https://www.depecheveterinaire.com/creation-d-un-delit-d-outrage-a-veterinaire-cette-initiative-repond-a-une-demande-de-longue-date-de-la-profession_679B4E7FB869A667.html

 

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Morsures et santé : mieux vaudrait prévenir plutôt que guérir

By Santé

Par Aurore, membre de la commission CRSI santé

Dans le cadre du concept d’une seule santé où la santé humaine est liée à celle des animaux et de l’environnement, l’exemple de la prévention des morsures par les carnivores domestiques nous apparaît pertinent. D’une part, 54 % des Français possèdent un chien ou un chat, d’autre part, nos choix, nos actes envers les carnivores domestiques qui partagent notre vie peuvent soit nous conduire à des risques de blessures parfois mortelles, soit au contraire à nous en protéger.

Un des thèmes de réflexion de la commission CRSI santé porte sur la façon « d’être souverain de sa santé ». Au plan individuel, cette notion pourrait se concevoir comme le souhait de conserver le pouvoir sur sa santé, d’en être le maître ou l’acteur qui agit soit pour rester en bonne santé, soit pour participer activement à sa guérison, en association synergique avec l’équipe soignante en charge de notre maladie.

De même, « être acteur de sa santé » pourrait tout aussi bien signifier participer au bon fonctionnement du système de soins, en agissant vertueusement pour ne pas générer à la collectivité des dépenses inutiles, en préservant notamment les ressources humaines, techniques et thérapeutiques mises à disposition et remboursées pour une grande part en France. Enfin, en étant acteurs de leur santé, les patients participent aussi au progrès médical, au travers d’associations de malades par exemple et influencent même, dans certains cas, les politiques de santé par leur retour sur le fonctionnement qu’ils observent, subissent ou analysent parfois.

Ainsi, toute action visant à préserver la santé humaine et à diminuer les coûts des soins pour la Sécurité sociale est intéressante à étudier. En effet, les morsures animales faites aux humains, que nous traiterons ici, pourraient être évitées pour une part non négligeable. Nous nous intéresserons principalement aux morsures faites par les chiens bien que les chats en soient aussi responsables. Rappelons qu’il y a dans notre pays 9,6 millions de chiens et 16,6 millions de chats (Baromètre FACCO-ODOXA 2025-2026), cf. carte 1.

carte morsures de chiens

Carte 1 : Taux de possession de chiens par les ménages français (I-Cad/Insee).Base de calcul : population enregistrée dans le fichier I-Cad, chiens âgés de moins de 13,5 ans et non déclarés décédés au 31 décembre 2025.

https://www.calameo.com/ingenium-animalis/read/00821768308d33581cf86

Carnassières et compagnie

Étonnamment, en France, aujourd’hui, il reste difficile de chiffrer le nombre de morsures d’humains par des carnivores domestiques. Il est presque plus facile de savoir que 15 000 personnes se font mordre par des humains chaque année dans notre pays ! L’estimation donnée par les services vétérinaires, les centres de traitement antirabique et les publications médicales avoisine les 250 000 morsures d’humains par des animaux et par an. En 2004, le Centre de documentation et d’information de l’assurance (CDIA) a même fait état de 500 000 morsures annuelles.

L’exposition des Français aux morsures de chiens et de chats est mal connue. Une étude de 2021 de Crozet et al., faite à partir d’un questionnaire anonyme fondé sur le volontariat et diffusé sur les réseaux sociaux entre 2019 et 2020, offre quelques pistes. Les données indiquent que les Français se font plus souvent mordre par un chat que par un chien (7,8 % contre 3,1 % au cours des cinq dernières années). L’incidence annuelle calculée dans cette étude s’élève à 43 morsures de chat contre 10,4 morsures de chiens pour 1 000 personnes, mais les morsures de chiens conduisent cinq fois plus souvent à une consultation médicale (15,7 % contre 3,1 % pour les chats).

En 2010, la thèse vétérinaire du Dr Esteves indique que sur l’ensemble des accidents provoqués par des chiens, (morsures, chutes, chocs), 40 % surviennent chez les moins de 15 ans, dont 16 % chez des enfants entre 1 et 5 ans. Une méta-analyse de De Keuster souligneque dans 40 à 86 % des cas, l’enfant interagit directement avec le chien au moment de la morsure, et à son initiative. Dans 33 à 40 % des cas, la morsure surgit alors que l’enfant veut caresser le chien ou jouer avec lui. Les morsures de chiens représentent une part importante des accidents évitables chez les enfants (https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S109002330500119X).

Les décès par morsures sont rares (43 morts sur https://www.crsi-france.fr/wp-content/uploads/2026/08/Image-morsure-215×300.jpegune trentaine d’années), mais les deux tiers touchent, là encore, des enfants de moins de 15 ans. Certaines affaires défraient cependant la chronique judiciaire, comme celle de cette femme de 29 ans, enceinte de 6 mois, qui est décédée, en 2019, seule en forêt, des suites de plus de 50 morsures de la part du chien qu’elle promenait, appartenant à son compagnon. Ce chien est entré de façon illégale sur le territoire français et a été dressé par le compagnon de la victime au mordant à leurre suspendu, ce qui est une pratique totalement interdite en France. Le compagnon était donc jugé pour «  homicide involontaire par agression d’un chien sans circonstance aggravante ». Le 11 juin dernier, il a été condamné à quatre ans de prison avec sursis par le tribunal de Soissons. Le chien doit être euthanasié. L’appel interjeté par la défense le 19 juin suspend cette dernière décision.

Si les décès par morsures demeurent rares, les dégâts liés aux morsures ne le sont pas !

Crocs et causes

Les principales causes de morsures sont :

– le chien mord pour mettre à distance la personne qu’il considère comme une menace. Ces agressions sont souvent décrites par les éthologues comme essentiellement de nature réactionnelle et relationnelle, elles sont contrôlées et en général ne provoquent pas ou peu de lésions. L’exemple est un enfant qui dérange un chien qui dort ou un adulte qui tente de séparer deux chiens qui se battent.

– le chien mord par prédation. Le chien attaque ce qu’il assimile à une proie ; ce n’est pas considéré comme une agression. Le plus souvent, la proie est un objet assimilable en mouvement, tel qu’un joggeur, un cycliste, un enfant ou une balle. L’attaque ne s’arrête normalement qu’une fois la proie mise à mort. Certains chiens ne feront pas de prédation sur un petit enfant en présence de leur maître, mais ce comportement peut exister en leur absence. Pour un chien, un enfant en bas âge, qui ne marche pas, n’est pas reconnu comme un humain, mais comme une proie de petite taille. D’où la recommandation de ne jamais laisser un enfant seul avec un chien.

– le chien est atteint d’un trouble du comportement. La morsure est dite non contrôlée par l’animal et génère des blessures spectaculaires et vulnérantes.

– le chien est mal éduqué ou maltraité par ses maîtres.

– le chien est entraîné à l’attaque et au mordant. Les chiens-policiers entraînés au mordant, apprennent à mordre avec l’ensemble de la gueule, alors que la plupart des chiens ne mordent qu’avec les crocs. Les morsures des chiens entraînés sont donc plus graves et aussi souvent multiples, cf. figure 1 ci-dessous.

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Figure 1 : Comparaison de morsures par des chiens policiers (entraînés au mordant) et des chiens domestiques.Extrait de la thèse vétérinaire du Dr ESTEVES Caroline, ENVL, 2010

Homo sapiens et Canis lupus familiaris

Ces causes sont ici énoncées du point de vue du chien. Néanmoins, il est tout aussi acceptable de considérer que les morsures sont liées à une erreur de comportement de l’humain face à l’animal. Une méconnaissance du comportement des carnivores, de la manière de les éduquer, de les entretenir conduit inévitablement à l’apparition de situations conflictuelles et potentiellement génératrices d’agressions.

Intuitivement, les humains s’approchent de face, en se regardant dans les yeux et parfois avec une main en avant ; c’est une posture souvent rencontrée chez les primates lors d’une approche amicale. Les humains ont donc tendance à adopter cette attitude, qui leur est naturelle, lors d’une rencontre avec un chien. Or, cette approche faciale peut être considérée comme menaçante pour l’espèce canine ; les chiens peuvent alors se sentir agressés (cf. figures 2 et 3).

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Figures 2 et 3 : A gauche, une approche trop menaçante. A droite, une posture plus adaptée pour un chien peureux et non agressif. Source : Herron et Shreyer 2014, https://doi.org/10.1016/j.cvsm.2014.01.010

Parmi les solutions, qui seront toutes développées dans un second article, il apparaît donc nécessaire que les propriétaires s’informent et se forment sur le comportement canin (ou félin) en amont de leur achat. Rappelons qu’aucun enfant ne doit être laissé seul en présence de chiens, ni de chats d’ailleurs !

Il faut également mieux former nos enfants au respect de l’animal, à sa biologie et à l’adoption des gestes qui sauvent en cas d’agression. Il peut être envisagé une extension de la déclaration des morsures et la mise en place d’un fichier national des chiens mordeurs. L’amélioration de la prise en charge des animaux mordeurs est aussi un axe de réflexion.

Crocs et conséquences

Les principales conséquences des morsures sont de plusieurs ordres :

– physiques. La majorité des cas sont bénins, mais là encore ce sont les enfants qui présentent les lésions plus graves. À côté de lésions physiques fonctionnelles parfois invalidantes, certaines lésions altèrent l’esthétique, surtout quand les morsures touchent le visage de la victime. On se souvient de la première greffe du visage, il y a plus de 20 ans, sur une femme de 38 ans, mordue pendant son sommeil par sa chienne croisée Labrador (27 novembre 2005, équipe de chirurgie maxillo-faciale du professeur Devauchelle du CHU d’Amiens).

– infectieux. Les morsures sont toujours considérées comme infectées par des germes qu’il est parfois difficile d’éliminer. En effet, la salive des chiens et chats contient en moyenne plus de 100 bactéries par ml ! Les chiens engendrent un taux d’infection de 50 % environ après morsure et les chats un taux de 63 % (chiffres des Hospices civils de Lyon, 2025). Les traitements antirabiques sont aussi régulièrement administrés aux personnes mordues, surtout celles attaquées au visage.

– psychologiques.

Le plus souvent, la personne mordue connaît le chien et l’attaque a lieu au domicile. Un rapport sur les séquelles de morsures édité en avril 2011 indique d’ailleurs que les morsures sont plus nombreuses et plus graves quand la victime connaît le chien.

En cas de morsures, et surtout de chat, qui sont plus profondes, plus petites et donc parfois paradoxalement plus rassurantes pour le blessé, vous pouvez consulter le site Ameli : https://www.ameli.fr/assure/sante/urgence/morsures-griffures-piqures/morsure-chien-chat.

Quant aux démarches suite à une morsure, les recommandations se trouvent sur le lien : https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F24028.

Le propriétaire d’un chien mordeur doit consulter un vétérinaire, ce qui est rarement fait (23,5 % pour les morsures de chiens et 17,2 % pour les morsures de chats selon l’étude de Crozet et al de 2021 citée plus haut) alors qu’il y a obligation de mise sous surveillance sanitaire de l’animal. Les vétérinaires sont en effet munis d’un mandat sanitaire dans le cadre de la réglementation liée à la rage, zoonose mortelle.

Ajoutons à ces conséquences, corporelles et psychiques pour la victime, le coût engendré pour la collectivité par cette prise en charge des morsures. Il faut compter les consultations et les soins médicaux et chirurgicaux directs suite à la morsure, les éventuelles prises en charge psychologiques, le coût des traitements antibiotiques directs et indirects (en cas d’antibiorésistance par exemple), le coût des traitements antirabiques si nécessaire, les hospitalisations, etc.

chien aurore

Photo 1 : Chien, le 30 juillet 2026, dans un quartier de Strasbourg. Morphologiquement de type pitbull, il est promené sans muselière, contrairement à ce qu’impose la loi de 1999. Crédit photo : Droits réservés.

Les hommes politiques ont essayé de limiter les morsures canines, mais dans un contexte émotionnel et sans l’avis des vétérinaires notamment. Ainsi, dans les années 1990, le phénomène des chiens dits « dangereux » occupe les médias ; les populations canines qui circulent dans les banlieues inquiètent. La loi n° 96-647 du 22 juillet 1996 est alors votée : « l’utilisation d’un animal pour tuer, blesser ou menacer est assimilée à l’usage d’une arme ». Elle cible le phénomène de délinquance lié aux chiens molosses et de type pitbull (cf. photo 1). Elle sera suivie de la loi dite des chiens dangereux, loi n° 99-5 du 6 janvier 1999 relative aux animaux dangereux et errants et à la protection des animaux, elle-même complétée par la loi n° 2008-582 du 20 juin 2008 renforçant les mesures de prévention et de protection des personnes contre les chiens dangereux. Ces lois n’ont en aucun cas fait chuter le nombre de morsures en France et nous proposerons des pistes de réflexion à ce sujet dans le second article.

Les morsures par des carnivores domestiques sont nombreuses en France et assez mal documentées, mais nous tous sommes concernés et les jeunes enfants sont plus gravement touchés. N’oublions pas que, dans les grandes villes surtout, les chats sont désormais plus nombreux. Ils sont aussi une source d’agression par morsure et griffures.

Bien des cas pourraient être évités, ce qui serait heureux pour les victimes de morsures, parfois graves et invalidantes, mais aussi pour le système de soins (moins d’urgences de ce type à gérer) et pour la collectivité, en diminuant les frais liés à ces morsures et en libérant du « temps de médecin et de chirurgien ».

Un second article fera suite et abordera les mesures simples et concrètes que les pouvoirs publics pourraient facilement mettre en œuvre pour diminuer leur nombre.

Sources

ESTEVES Caroline (2010), les chiens dangereux : un problème toujours présent, des solutions qui se dessinent, thèse Med. Vet, Université Claude-Bernard Lyon 1

https://institut-main.fr/les-morsures-animales/

https://www.franceinfo.fr/faits-divers/femme-enceinte-tuee-par-des-chiens/mort-d-elisa-pilarski-quatre-ans-de-prison-avec-sursis-requis-a-l-encontre-de-christophe-ellul-ainsi-que-l-euthanasie-de-son-chien-curtis_7847372.html

https://www.i-cad.fr/

https://www.la-spa.fr/app/uploads/2025/09/SPA_Abandon_Etude_FR_Web.pdf

https://www.lepointveterinaire.fr/publications/le-point-veterinaire/article/n-454/analyse-sur-le-rapport-de-l-anses-relatif-au-risque-de-morsure-de-chien.html

https://www.facco.fr/chiffres-cles/les-chiffres-de-la-population-animale-2/

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04826219v1

https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/somme/amiens/il-y-a-20-ans-isabelle-dinoire-recevait-la-premiere-greffe-partielle-de-visage-au-monde-realisee-par-le-chu-d-amiens-3256111.html

https://aeema.vet-alfort.fr/images/Documents/Ressources_en_épidémiologie/Revue_épidémiologie_et_santé_animale/Publications/2021/AEEMA_2020-05-Crozet_resume-F-A.pdf

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La France soigne-t-elle encore ses patients ?

By Santé

Exemples de parcours de soins dysfonctionnels

 

Par Jean Luc Vérine, Chirurgien Urologue, membre de la commission CRSI santé

 

Le groupe santé du CRSI, récemment créé, souhaite partager des expériences, individuelles certes, mais parfois éclairantes sur le dysfonctionnement de notre système de soins. Il ne s’agit aucunement de critiquer les soignants, qui sont des professionnels remarquables et dévoués, mais de pointer les éléments à améliorer dans le cadre d’un travail de réflexion sur le système de soins français.

Les faits qui suivent corroborent de nombreuses situations vécues et rapportées par des patients. Ils témoignent d’un profond dysfonctionnement, pour le dire pudiquement, du système hospitalier public français. Les causes sont multiples et pas nécessairement liées à l’absence de moyens financiers.

Patient, médecin et crise cardiaque

2017, François, 63 ans, présente un tableau typique d’infarctus du myocarde alors qu’il habite en montagne. Il est 3 heures du matin. Sa femme appelle le 15 qui décide de l’envoi de secouristes. Les secours arrivent avec du retard et sans médecin ; ils se sont perdus dans le village faute d’adresse correcte ! Celle de François ne correspond pas à celle répertoriée au SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) . Le domicile du patient restait, de toute façon, difficile à trouver par manque de signalisation de la rue. La mairie avait oublié d’installer des panneaux, pourtant prêts depuis plusieurs mois. À quoi tient votre vie ?

Le médecin de l’équipe arrivera environ trois quarts d’heure plus tard… Dans l’attente, la douleur du patient ne peut être soulagée.

Le diagnostic d’infarctus est confirmé. François, installé dans la camionnette des pompiers, doit être mis sous oxygène. Le pompier répond : « La bonbonne d’oxygène est vide ». Le médecin utilisera la sienne… Il en avait une pleine, fort heureusement !

La présence de l’urgentiste dans la camionnette est faite sur demande du patient qui est médecin lui-même, et non sur instruction des pompiers. C’est pourtant la procédure imposée partout dans le monde !

Arrivés au service des urgences, pompiers et médecin sont orientés vers la salle de coronarographie sans qu’aucun soignant ne les accompagne, contrairement, là encore, à la procédure obligatoire. Et l’équipe de pompiers se perd dans cet hôpital, pourtant tout neuf, mais qui ne comporte aucune signalisation…

Le cardiologue attendait, lui, dans la salle de coronarographie depuis déjà 2 heures…

La fin est heureuse et le patient sauvé, mais ce premier exemple montre la succession de négligence, de légèreté, d’insouciance, voire de fautes graves, involontaires certes, mais trop souvent dues à une mauvaise organisation, un manque de remise en cause, un manque de rigueur témoins d’un manque d’encadrement et d’autorité des responsables impliqués dans la prise en charge d’une affection grave qui demande une réponse urgente et parfaitement réglée.

La France, mauvaise soignante ?

Le pronostic vital de l’infarctus du myocarde se joue toujours dans les premières heures de prise en charge. La mortalité dans les premières heures est due à la survenue d’un arrêt circulatoire par troubles du rythme paroxystique ventriculaire. Ces troubles peuvent être traités avant même l’admission en service de soins intensifs si les services d’urgence, compétents, suffisamment équipés et bien organisés, agissent à temps. Le taux de mortalité en Europe, selon les chiffres de l’OCDE, est donné par le graphique 1. Malheureusement, les chiffres français n’y figurent pas ! Par ailleurs, la France est un des pays d’Europe comportant le moins de défibrillateurs mis à la disposition de la population.

mortalité ocde

Mortalité dans les 24 heures et dans les 30 jours suivant une hospitalisation pour un infarctus aigu du myocarde, taux basés sur des données non couplées, 2023 (ou année la plus proche).

Source : https://www.oecd.org/fr/publications/panorama-de-la-sante-2025_2f564c6c-fr/full-report/mortality-following-acute-myocardial-infarction-ami_b9d475c3.html

Comme le montre le premier cas exposé, des problèmes subsistent en amont de la prise en charge spécifique qui, elle, reste globalement de bonne qualité. Ici, la désorganisation des services municipaux et le manque de coordination entre eux et le SDIS a généré un délai d’intervention qui aurait pu être fatal. Les adresses auraient dû notamment être communiquées au SDIS à l’instant de la modification faite par la mairie et non pas après des délais de validation administratifs trop longs. On peut également s’interroger sur les raisons pour lesquelles une direction hospitalière laisse traîner plusieurs mois une signalétique qui devrait être parfaitement installée, avant même le premier jour d’ouverture de l’hôpital !

D’une manière générale, l’acheminement du patient, l’arrivée aux urgences et la prise de RDV de consultation pourraient être améliorés. Il arrive qu’une attitude fautive du personnel soignant aux urgences ne puisse être expliquée non pas par un manque de moyens mais par un manque d’autorité des supérieurs. Les délais d’attente sont parfois trop longs et non adaptés à l’urgence du problème à traiter. On le voit aussi, par exemple, en dermatologie pour des affections potentiellement graves, comme le mélanome malin, examinées trop tardivement.

Patients livrés à eux-mêmes ?

Un homme âgé de 72 ans, solide gaillard, est hospitalisé à l’hôpital depuis 8 jours, pour une sciatique. Il souffre énormément malgré l’administration de morphine. Les médecins, qui se succèdent, ne l’ont jamais réellement examiné. Ils ne l’ont informé de rien, notamment d’aucun des résultats des examens qu’il a subis. Un de ses amis, médecin, l’examine à sa demande lors d’une visite de courtoisie. Le patient souffre en fait d’une sciatique paralysante dont la prise en charge est urgente (éventuelle indication chirurgicale à visée décompressive).

L’issue est là aussi heureuse, mais que se serait-il passé sans la visite d’un ami médecin ?

Notre pays glisse-t-il, épisodiquement certes, vers un chaos médical ? Le coût de notre protection sociale est pourtant le plus élevé d’Europe et, à toutes choses égales par ailleurs, les soignants sont les moins bien payés.

Aucune loi ne corrigera cette déliquescence de notre médecine. Les politiques s’empareront-ils de ce problème ? L’échéance de 2027 sera-t-elle l’occasion de faire le bilan et surtout de réagir à ces situations qui n’ont pas lieu d’être dans un grand pays dit développé ?

Il est fondamental de révolutionner l’orientation et la formation des médecins en changeant complètement l’état d’esprit et en restituant l’autorité et les contrôles nécessaires.

Il est urgent d’instaurer une parfaite communication des informations entre les différents services qu’ils soient médicaux ou administratifs.

Il est vital de mettre en place les conditions d’une restauration de l’encadrement et de l’autorité dans les services médicaux.

Il est essentiel de repenser le poids du personnel administratif qui ne doit pas se substituer au personnel médical, mais rester à son service.

Penser des hôpitaux plus petits, plus autonomes, comme le sont les cliniques privées, en les remplaçant par des ESPIC – établissements de santé privés d’intérêt collectif.

Déléguer certaines missions au secteur privé et faire jouer la concurrence.

Imposer la présence contractuelle d’associations de patients qui sont aujourd’hui les seuls réels contrepouvoirs.

Voilà autant de pistes de réflexion pour pallier ces aventures malheureuses de patients français car, encore aujourd’hui, la France ne soigne pas tous ses patients de manière optimale.

Et toutes les histoires ne finissent pas bien !

Abattoir

Bien-être animal et agriculture : Nécessité et choix.

By NASA

Bien-être animal et agriculture : Nécessité et choix.

 

Par Aurore, membre du groupe CRSI NASA (Nature, agriculture et santé animale)

 

Le CRSI a lancé un nouveau groupe de réflexion sur les thèmes de la nature, de l’agriculture et de la santé animale, le groupe NASA. En effet, ces trois sujets sont fortement liés à notre sécurité alimentaire et sanitaire, mais aussi à notre souveraineté alimentaire. Nous venons de passer une période caniculaire qui a décimé, en France, comme déjà en 2003, des millions de poulets issus d’élevages intensifs, pour ne pas dire industriels. Il n’est nullement question de remettre ici en cause ce type d’élevage qui, de toutes les façons, ne suffit pas aux besoins des Français friands de viande de poulet, mais de réfléchir sur l’intérêt de favoriser le bien-être des animaux de rente puisqu’il va de pair avec une amélioration possible des revenus des agriculteurs et une satisfaction grandissante de certains consommateurs.

La notion de bientraitance* animale est récente. L’article 18 du règlement du Conseil de l’Union Européenne n° 1099/2009 rappelle que « le bien-être des animaux est une valeur communautaire ». Bien-être des animaux, bientraitance, nous n’entrerons pas dans un débat sémantique. Pour plus de précision, les lecteurs iront sur le site de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail : https://www.anses.fr/fr/content/lanses-propose-une-definition-du-bien-etre-animal-et-definit-le-socle-de-ses-travaux-de.

La notion de bien-être animal ne va pas forcément de soi lorsque l’on évoque les animaux qui vont nous nourrir… Ils sont destinés à mourir, leur sort est connu.

Cela empêche-t-il de les faire naître, de les élever, de les transporter et de les abattre dans des conditions les plus optimales possibles ? Non, puisque leur bien-être est corrélé à leur santé et que leur santé est corrélée à la nôtre tout autant qu’elle est en lien avec le rendement que ces bêtes donnent à leurs éleveurs.

Cet article n’a pas pour objectif de faire le tour complet de ce sujet, cela est impossible en quelques lignes ! Mais montrer en quoi certaines normes ont pu améliorer les conditions de vie des animaux d’élevage, comment il est possible de progresser encore et surtout sur quelles bases le consommateur fait son choix, et donc oriente les productions de denrées alimentaires en amont, éclairera le lecteur sur l’intérêt pour tous de favoriser au maximum le bien-être des animaux qui nous nourrissent.

En Europe, une majorité de citoyens trouvent qu’il est important de protéger le bien-être des animaux d’élevage, cf. graphique 1 ci-dessous.

Graphique 1 : Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023.

Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996 

Win Win

Le bien-être animal entre en ligne de compte à plusieurs niveaux :

– bien-être des animaux au quotidien, pour diminuer leur stress et améliorer leur plaisir, pour qu’ils conservent aussi la meilleure santé possible. Bien nourris, bien logés, bien traités, donc moins à risque d’être malades, ils recevront moins de traitements. Ces traitements passent quasi systématiquement par la prescription de médicaments, qui possèdent un temps d’attente**, retardent la commercialisation des denrées (œufs, lait, viandes) et réduisent les marges des éleveurs.

– et donc amélioration des rendements des productions animales qui assurent notre souveraineté alimentaire et font vivre nos agriculteurs,

– mais aussi, bien-être des éleveurs, qui sont attachés à leurs animaux et ne souhaitent, pour la plupart, en aucun cas, ni les voir malades, ni les maltraiter. Certains éleveurs sont d’ailleurs parfois révoltés par les conditions d’abattage qui sont offertes à leurs animaux.

– et enfin, satisfaction des consommateurs de plus en plus exigeants quant à la qualité, l’origine et la traçabilité des denrées animales qu’ils achètent et consomment et à la manière dont sont abattus les animaux de rente.

Améliorer le bien-être des animaux en agriculture semble donc, au départ de la chaîne, un pari gagnant-gagnant, pour les animaux, pour leurs éleveurs et pour les consommateurs.

 

Logements aux normes

Dès les années 80, l’INRAE*** recrute une éthologue et une vétérinaire pour conduire des recherches sur l’adaptation des porcs et des ruminants à leur milieu d’élevage. L’objectif était de savoir si les animaux étaient adaptés à leurs conditions de vie et s’ils n’étaient pas en danger. Depuis, le nombre de travaux scientifiques sur le bien-être animal ne cesse de croître.

L’émergence des réglementations européennes, de normes pour les bâtiments d’élevage notamment, devait permettre à l’animal de rente de vivre le mieux possible. Toutefois, ces normes, si elles sont bien évidemment nécessaires, ne doivent pas changer sans cesse. Les agriculteurs investissent de lourdes sommes dans leurs bâtiments qui, parfois, ne sont plus « aux normes » deux ans plus tard ! Le bien-être animal ne doit pas rimer avec tracasserie administrative continuelle.

Il existe donc des normes pour définir des conditions minimales offertes à certaines espèces pour vivre en élevage. Elles choquent parfois, et à juste titre.  Inutile d’entrer dans le détail du nombre de centimètres carrés minimaux pour que la poule se sente bien… Le consommateur tranche. Ainsi, par exemple, la part des œufs achetés issus de poules en cage a été presque divisée par quatre lors des dix dernières années suite notamment aux nombreux documentaires montrant la réalité derrière le terme « poules en cage ».

Par ailleurs, ces grands élevages sont très sensibles aux infections. Par exemple, les vaccins récemment utilisés contre la grippe aviaire n’étaient pas obligatoires pour les élevages français de canards de moins de 250 animaux. Une densité d’animaux élevée favorise la propagation des germes, même à l’heure où l’Organisation mondiale de la santé animale vient de valider la déclaration française concernant le recouvrement de son statut indemne d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) chez les volailles ; il ne faut pas l’oublier ! Les élevages industriels produisent donc des denrées animales en masse, mais quand tout va bien (pas de virus, pas de canicule, etc.).

Au moindre accroc sanitaire ou climatique, les décès sont à la mesure du nombre d’animaux élevés sur site, souvent des millions en ce qui concerne les volailles. En Bretagne, lors des épisodes caniculaires de juin et juillet derniers, les équarrissages ne pouvaient plus assurer les cadences face à une hausse anormale de la mortalité animale. La préfecture a dû autoriser l’enfouissement des animaux décédés sur les exploitations. Pour des volumes supérieurs à trois tonnes de cadavres, un hydrogéologue mandaté par la DDPP devait venir sur place s’assurer du bien-fondé de la parcelle choisie pour enfouir les cadavres. D’ordinaire, ces enfouissements sont strictement interdits, notamment pour protéger les nappes phréatiques d’une éventuelle pollution microbiologique.

Une réflexion sur l’intérêt de développer encore ces élevages intensifs est à poursuivre. Ils permettent de produire plus, de nous nourrir, de garantir notre souveraineté alimentaire, certes, mais ils semblent plus fragiles lors de la survenue de problèmes sanitaires ou climatiques. Et la tendance est à l’augmentation de la fréquence de ces deux phénomènes…

Que se passerait-il si la France n’avait que des élevages industriels et subissait des épisodes caniculaires tels qu’une proportion majeure d’animaux mourait en très peu de temps ? Que mangeraient les 69 millions de Français ? Ne doit-on pas plutôt diversifier les types d’élevage pour assurer notre souveraineté alimentaire ? Quels critères retenons-nous pour guider les décisions politiques à venir ?

Dans l’esprit du grand public, favoriser le bien-être de l’animal de rente est souvent associé à une densité plus basse en élevage et à un accès des animaux à l’extérieur. Il faut encore savoir ce que l’on entend par « extérieur » ! (https://chaire-bea.vetagro-sup.fr/elevage-plein-air-quelles-realites-sur-le-terrain/) Parfois, des espèces qui souffrent de la chaleur, les porcs en particulier, vivront de manière plus confortable, même en nombre, dans des bâtiments climatisés qu’à l’extérieur par 40 °C… Le comportement fouisseur des cochons s’exprime mieux en plein air et pourtant moins de 3 % des porcs élevés en France ont accès à l’extérieur. Cela est peut-être regrettable, mais l’élevage en plein air a aussi des inconvénients, le bonheur n’est pas toujours dans un pré, sans haies, sans points d’ombre et sans point d’eau, où les parasites et les prédateurs circulent et où passent des animaux sauvages porteurs de virus !

Les conditions de vie de nos animaux d’élevage sont une chose, celles de leur fin de vie, une autre…

Aide à mourir

Dans les années 60, l’OABA****, association précurseur pour défendre la cause des animaux d’abattoirs, a fait pression pour qu’un décret (n° 64-334 du 16 avril 1964) rende obligatoire, en France, l’étourdissement des animaux avant leur mise à mort par saignée. Où va se nicher le progrès !?  Dans le Code rural et ses articles R214-63 à R214-81. Plus tard, le règlement du Conseil de l’Union Européenne n° 1099/2009 assure dans son article 3 que « toute douleur, détresse ou souffrance évitable est épargnée aux animaux lors de la mise à mort » et précise dans l’article 4 que l’étourdissement est obligatoire avant l’abattage.

Dans les années 70, le nombre d’abattoirs en France était de l’ordre du millier ; les quatre cinquièmes (hors porc) ont disparu aujourd’hui. Ainsi, les animaux sont désormais très souvent transportés sur de longues distances, puis parqués en lot, loin de leurs repères habituels. Tous ces éléments constituent des facteurs de stress importants. Le bien-être animal doit passer par des conditions de transport dignes et contrôlées, je pense souvent à cette poule perdue par un camion et tétanisée sur la file centrale d’une autoroute…

Les Français souhaitent majoritairement que le temps de transport, à des fins commerciales, des animaux vivants soit réduit, cf. graphique 2.

Graphique 2

Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996 

En 2018, la loi Egalim présente de nouvelles mesures dont l’objectif est notamment de renforcer le bien-être animal en abattoir. Elle autorise l’abattage à la ferme pour une durée expérimentale de 4 ans. Une des expériences françaises d’abattage mobile a ainsi pu être lancée en Bourgogne par une éleveuse de bovins, Emilie Jeannin, entre août 2021 et février 2023 (Le Bœuf Ethique). Ce projet, alternatif aux abattoirs traditionnels, est inspiré d’un modèle scandinave qui existe depuis 2014. Il a démarré grâce au soutien de plateformes de crowfunding et aux réseaux sociaux, preuve que la demande du consommateur existe pour ce type de circuits. Cette expérimentation fédéra quarante éleveurs de sa région.

Son intérêt fut triple : assurer le bien-être animal au moment de l’abattage, améliorer la qualité de la viande produite et proposer un circuit court, plus vertueux. Il semble même que le rendement de la carcasse soit plus élevé de 5 % car, par exemple, les bovins ne perdent pas de poids pendant le transport.

L’abattage à la ferme évite en premier lieu un transport fatigant et stressant pour les animaux, surtout par fortes chaleurs. À la ferme, « Ce système est fait pour que l’animal ne se rende compte de rien » souligne Marie-Pierre Ellies, enseignante en production animale à Bordeaux Sciences Agro et chercheuse à l’INRAE. Le bovin est abattu dans les secondes qui suivent sa montée dans le camion-abattoir, le pari de la bientraitance animale est gagné.

L’expérience a pris malheureusement fin, malgré un chiffre d’affaires de 1,1 million d’euros en 13 mois d’activité déclarée :

– moins d’animaux abattus que dans un abattoir où ils sont tués à la chaîne et étourdis dans moins d’un cas sur deux, contrairement à l’abattage à la ferme où ils sont systématiquement rendus inconscients avant d’être saignés. Seulement 3 à 6 bêtes par heure sont abattues à la ferme contre jusqu’à 80 à l’heure en abattoir classique.

– subventions des investissements limitées à 35 % au lieu de 60 à 80 % pour les abattoirs classiques.

– désengagement brutal de la Banque publique d’investissement qui n’a pas suivi l’éleveuse lors de l’inflation de 2022.

– pression des lobbies industriels.

À côté de ces abattoirs mobiles, se sont créés des caissons d’abattoirs, sur le modèle allemand, où les animaux sont abattus et saignés à la ferme, puis leur carcasse est transportée pour être débitée dans un abattoir classique. Citons en exemple une association d’éleveurs dans l’Hérault : https://www.labatmobile34.com/. De même, un projet similaire porté par des éleveurs, dans la région de Nantes, devrait ouvrir, avec du retard, en 2027. L’objectif dépasse le bien-être animal et rejoint le désir de souveraineté alimentaire locale et d’éco-responsabilité, le projet SALVAE est soutenu par Nantes Métropole.

Les Français souhaitent un renforcement des contrôles lors de l’abattage, cf. Graphique 3 ci-dessous.

Graphique 3

Eurobaromètre spécial 533. Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal, 2023. https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

Le monde scientifique a donc établi des normes de bien-être, les décideurs politiques les ont suivies (et parfois un peu trop en compliquant et en changeant sans arrêt les normes), certains agriculteurs ont même essayé d’aller plus loin, jusqu’au bout de la chaîne, jusqu’à refuser un transport stressant et vouloir un abattage éthique pour leurs bêtes.

Mais qui décide finalement de favoriser le bien-être animal ?

Jusqu’au bout de la chaîne

Depuis quelques années, le consommateur a quelques pistes pour faire son choix : acheter bio où le cahier des charges prend en compte en partie le bien-être animal. Ainsi, aujourd’hui, la viande bovine bio est forcément issue d’animaux étourdis avant saignée. Pour la viande bovine non bio, il faut jongler avec les codes d’abattoir, ce qui est faisable, mais faire ses courses avec une liste de codes édictés par l’OABA est peu pratique…Les plus motivés iront sur ce lien :  https://oaba.fr/liste-abattoirs/

D’autres étiquetages prônent un accès des animaux à l’extérieur car le plein air est vu par beaucoup comme un gage de bien-être, mais attention aux idées reçues (cf. plus haut).

Depuis peu, une démarche « étiquette bien-être animal », lancée il y a sept ans, issue d’une association de partenaires (associatifs, commerciaux, producteurs et industriels) permet de faire enfin la différence entre tous les niveaux (classés de A à E pour le niveau lié aux conditions les moins favorables au bien-être animal).

C’est un étiquetage de plus, vous me direz ? Oui !

Cela s’ajoute aux logos des filières particulières, comme celle du Label Rouge qui ne garantit pas, chez les bovins, un étourdissement systématique avant saignée…

Il devient difficile pour le consommateur de faire le tri dans ces étiquettes, d’autant plus que si les produits sont achetés chez les détaillants, vous ne les verrez pas… Il faut être toujours prudent avec ces logos, même si des associations anciennes et très sérieuses comme l’OABA sont des gages de qualité ; le diable est parfois dans les détails que personne ne va chercher…

La filière agricole dépend donc de ceux qui lui achètent les denrées qu’elle produit… Le meilleur aliment du monde, produit avec le plus grand respect, s’il ne se vend pas, ne sera plus produit !

Si nous, consommateurs, acheteurs et donc décideurs, ne sommes pas exigeants en matière de bien-être animal, la filière n’investira que le strict minimum sur ce point, sauf à comprendre que la santé animale, dont le bien-être fait partie, est un facteur déterminant de ses revenus.

Le 7 juillet dernier, la Commission Européenne, présentait sa nouvelle stratégie en matière d’élevage. La question du bien-être animal y est souvent abordée : « […] le secteur des poules pondeuses repose principalement sur la mise à mort des poussins mâles d’un jour, il est possible de répondre aux exigences éthiques des citoyens en mettant un terme à cette pratique en s’appuyant sur les technologies de sexage in ovo, qui sont désormais disponibles […] D’ici fin 2026, la Commission a l’intention de proposer une révision ciblée des règles en matière de bien-être animal pour les poules pondeuses et les poulets de chair, […] D’ici au deuxième trimestre 2027, une proposition similaire portera sur le bien-être des porcs, notamment le passage des cages aux systèmes d’enclos ». Attendre et espérer*****

 

Le bien-être animal est donc devenu une exigence à la fois réglementaire et commerciale, attendue par certains consommateurs. Tous ne peuvent pas ou ne veulent pas mettre le prix dans des denrées produites avec le plus de respect possible pour les animaux de rente dont elles sont issues. Ne soyons pas aveugles aux réalités, parfois le législateur lambine sous la pression de lobbies et les consommateurs ne font pas tous leurs choix en fonction du bien-être des animaux dont ils se nourrissent, et pas toujours pour des raisons financières…

 

Il y a ce que l’on dit vouloir faire et ce que l’on fait.

 

* Bientraitance : moyens mis en place par l’humain eu égard de l’animal considéré, visant à satisfaire ses besoins physiologiques, comportementaux et à l’éviction des paramètres susceptibles d’engendrer un mal-être. (Mounier et al. 2021).

 

**Le temps d’attente défini dans l’Autorisation de mise sur le marché d’un médicament est la période minimale entre la dernière administration d’un médicament vétérinaire à un animal et l’obtention de denrées alimentaires provenant de cet animal qui, dans les conditions normales d’utilisation, est nécessaire pour garantir que ces denrées alimentaires ne contiennent pas de résidus en quantités nocives pour la santé publique. (Au minimum 7 jours pour le lait et les œufs, 28 jours pour la viande).

 

*** INRAE : Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement.

 

**** OABA : Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs, créée en 1961. Pour en savoir plus  https ://oaba.fr/qui-sommes-nous/

 

***** le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas, 1844-1846

 

Sources : 

Graphique 1 : https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

Graphique 2 : https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

Graphique 3 : https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/2996

https://app.inrae.fr/temoignages/une-chaire-pour-le-bien-etre-animal-a-lecole-veto-de-lyon-la-mediation-entre-sciences-et-acteurs/

https://www.cnr-bea.fr/plateforme-de-ressources/

https://www.franceinfo.fr/sante/alimentation/plus-de-sept-supermarches-sur-dix-vendent-encore-des-ufs-de-poules-elevees-en-cage-deplore-l-association-anima_7813373.html

https://www.goodplanet.info/2024/02/29/abattoir-mobile-retour-sur-la-mise-a-larret-du-premier-dispositif-dabattage-a-la-ferme-en-france/

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03979330/document

https://oaba.fr/abattage-mobile-ferme/

https://metropole.nantes.fr/actualites/vers-la-creation-d-un-abattoir-de-proximite-fin-2025

https://www.abattoir-salvae44-85.com/

https://www.etiquettebienetreanimal.fr/

https://www.anses.fr/system/files/SABA2021AUTO0161Ra.pdf

https://data.europa.eu/doi/10.2875/676603

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000776442/

https://draaf.bretagne.agriculture.gouv.fr/mortalite-en-elevage-de-porcs-et-de-volailles-demander-une-derogation-a-l-a3950.html

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52026DC0576

souveraineté agricole nos vignes seront elles envahies

Souveraineté agricole : nos vignes seront-elles envahies ?

By Economie

Ravageurs invasifs, la vigilance collective, dernier rempart de nos filières agricoles

Par H., adhérente au CRSI

 

Le CRSI, depuis quelques années déjà, ne limite plus ses travaux à la seule sécurité intérieure. La souveraineté fait désormais partie de nos thèmes de réflexion. Et notamment, la souveraineté alimentaire qui englobe plusieurs aspects dont celui des nuisances qui peuvent s’abattre sur le monde agricole et ses productions.

Un précédent article abordait les menaces qui pèsent sur notre pays et qui sont liées aux animaux exotiques. Les risques pour la faune et la flore locales ainsi que les risques directs pour les Français ne doivent pas être vus comme des lubies d’écolos qui voudraient empêcher le monde de tourner en rond. Ces thématiques sont apolitiques et les réflexions qui s’y rapportent nous concernent tous.

La mondialisation fait voyager Hommes et marchandises, et dans leurs bagages, volontairement ou non, des animaux, des plantes, des bactéries, des champignons, des virus sont transportés aussi !

 

Trois situations peuvent alors survenir :

– l’organisme ne s’adapte pas à son nouvel environnement, notre pays. Plus de problème.

– l’organisme s’y adapte, mais son intégration à l’écosystème autochtone ne pose pas de soucis majeurs. Tout va bien.

– l’organisme s’adapte, mais déséquilibre, de manière majeure, la faune et la flore locales. Nous faisons alors face à l’invasion d’un nuisible (ou ravageur invasif). Dégâts assurés…

Dès lors qu’un nouvel organisme envahit une zone géographique, nous avons deux options : l’exterminer totalement, et si cela n’est pas le cas, le contrôler. Néanmoins, le vivant ne se contrôle pas toujours, voire presque jamais et l’espèce invasive est parfois hors de contrôle avec des conséquences qui varient selon le biotope touché… Nos gouvernants devraient être plus attentifs aux intrusions de ravageurs dans nos productions agricoles car il y a une accélération de leur nombre depuis les années 2000. 

Histoire de cicadelle, pas encore réglementée au niveau européen.

Histoire de scarabée auto-stoppeur, arrivé, il y a quelques jours, à Strasbourg…

 

Culture, raisins et cicadelles

La vigne française est, depuis presque deux cents ans, épisodiquement touchée par des organismes vivants venus d’ailleurs. Le premier, connu et répertorié en 1848, est l’Oïdium de la vigne (Erysiphe necator), un champignon, mais 80 % des attaques venues de l’extérieur des frontières sont dues à des insectes. Tout le monde connaît l’histoire du Phylloxera (Daktulosphaira vitifoliae). Insecte apparenté au puceron, arrivé des USA en 1863, il décima le vignoble français qui passe de 2,3 millions d’hectares, à son maximum en 1870, à 1,4 million d’hectares en 1900. Ce fut un drame économique, mais aussi social pour toute la viticulture française et européenne.

Aujourd’hui, la surface viticole n’est que d’environ 770 000 hectares (3 % de la surface agricole utile nationale). En 2022, la France compte 58 100 exploitations viticoles selon les données Agreste. La viticulture représente 15 % de l’ensemble des exploitations agricoles françaises et elle employait, en 2023, plus de 130 000 équivalents temps plein (soit 20 % du secteur agricole).

Les exportations de vins et spiritueux français ont atteint 14,3 milliards d’euros en 2025. Ce chiffre a diminué de 8 % par rapport à 2024, dû aux conjonctions économiques et géopolitiques. Autant dire que la filière ne souhaite pas subir d’autres maux. Et pourtant…

Récemment, des ravageurs de la vigne préoccupent vignerons, chercheurs et acteurs socio-économiques de la filière. Ils ont de doux noms, mais un potentiel de grands destructeurs : la cicadelle africaine et le scarabée japonais. 

La cicadelle africaine (Jacobiasca lybica) est une espèce d’insecte invasive, identifiée en 2024. Elle a été initialement décrite sur la vigne au Maghreb, d’où son nom de cicadelle africaine. Elle est repérée ensuite en Espagne, en Grèce, au Portugal, en Italie et puis en Corse.

Elle est retrouvée dans le Var et les Pyrénées-Orientales en 2024, puis dans l’Aude en 2025… Pile dans la région qui concentre le plus de vignobles ! Le Languedoc-Roussillon abrite un quart des vignes françaises (cf. la carte ci-dessous).

répartition de la surface du vignoble par bassin en 2024

Les adultes sont hivernants sur plus de 35 espèces de plantes hôtes, de type herbacé ou arbustes. Au printemps, la cicadelle africaine se déplace dans les vignes où les insectes s’accouplent. Ils pondent leurs œufs dans les nervures des faces inférieures des feuilles.

Si je vous dis que la canicule et la sécheresse favorisent sa reproduction et son extension, en ce mois de juillet 2026, ça vous parle ??? 

 

Larves et microscope

Les larves restent sous le dessous des feuilles de la vigne et se nourrissent de la sève. Pour faire simple, la sève s’échappe ensuite de la feuille suite aux blessures provoquées par ces larves. Il suffit que la moitié des feuilles soient touchées pour voir les dégâts. Le feuillage des vignes prend alors un aspect grillé, rouge-brun, qui se repère de loin dans les côteaux… Le desséchement des feuilles est parfois complet et la défoliation survient. Les raisins maturent difficilement, le degré d’alcool reste faible, les ceps ont du mal à reconstituer leurs réserves et les repousses peuvent être anarchiques.

L’appétence des larves diffère selon les cépages. En 2024, l’attaque a touché en Métropole le cru de Banyuls (Port-Vendres). Syrah, Mourvèdre, Vermentino, Muscat d’Alexandrie sont très sensibles, le Grenache l’est beaucoup moins. En 2023 et 2024, en Corse, le taux de véraison* a été diminué parfois de 50 % sur les parcelles les plus touchées. Localement, les récoltes ont baissé de 30 à 40 % en 2024.

La cicadelle africaine ressemble à un grillon, et beaucoup à ses deux cousines déjà introduites en France : la cicadelle italienne (Zygina rhamni) et la cicadelle verte (Empoasca vitis), connue aussi sous le nom de cicadelle des grillures. Au stade larvaire, on ne peut d’ailleurs pas différencier la cicadelle africaine des deux autres. C’est un problème de taille, car la cicadelle d’Italie ne pose aucun problème à la maturation de la vigne. La traiter avec des phytosanitaires serait une perte de temps, d’argent et écologiquement irresponsable. La cicadelle des grillures, présente en Europe, n’est responsable, elle, que d’un dessèchement modéré du feuillage.

La seule façon actuelle de faire la différence entre ces trois espèces est de capturer une cicadelle mâle adulte et d’examiner sous microscope l’extrémité de son appendice ! Autant dire que c’est affaire de spécialiste. Pas de test rapide encore disponible, on espère que nos chercheurs y travaillent, vive la génétique !

 

L’OVNI veille…

La découverte de la cicadelle africaine n’est pas due au hasard, mais à une soixantaine de partenaires regroupés dans un réseau et répartis sur tout le territoire métropolitain. Ce réseau participatif, baptisé OVNI**, collecte et analyse des pièges (simples, jaunes, englués) à l’échelle du pays. Grâce à cette veille collective, la filière viticole cherche à évaluer l’ampleur de la menace et à anticiper sa progression. Depuis 2025, Cor’cicadelle est le premier programme français dédié à ce ravageur dont la biologie reste à explorer. Depuis avril 2026, la cicadelle africaine fait également partie du COPIL « espèces exotiques envahissantes » organisée par la préfecture du Var.

Les insecticides classiques contre les cicadelles des grillures n’offrent qu’une efficacité partielle et les applications de phytosanitaires doivent épargner les pollinisateurs avec des règles très strictes sur les conditions d’emploi.  De plus, des résistances aux traitements existent et sont surveillées par un réseau, le R4P***. Le kaolin, substance minérale naturelle, protège sans convaincre, et les pistes biologiques, notamment l’action d’un petit insecte (Anagrus atomus) demandent encore à être explorées.

L’Institut français de la vigne et du vin (IFV) lance en septembre prochain INNOVA-Vigne, un projet doté d’un budget de 4 millions d’euros pour aider la filière viticole française à trouver des solutions durables, efficaces et directement opérationnelles, conciliant lutte contre les bioagresseurs et réduction des intrants. En plus de chercher des nouveaux protocoles d’identification de la cicadelle africaine, des filets insect-proof seront testés. Après avoir ensaché le rang de vigne avec un filet à mailles très fines, sera évalué l’effet sur les attaques de ravageurs, la physiologie de la vigne, la manutention et le coût.

La faune auxiliaire pourrait servir un programme de lutte dite biologique. En plus des insectes cités plus haut, elle passera peut-être par les oiseaux, insectivores quasi exclusifs, comme les mésanges, bleues ou charbonnières. Un couple de ces oiseaux qui nourrissent leurs petits ont besoin de protéines animales, ne s’attaqueront pas aux raisins pour cette raison en été, et peuvent consommer des milliers d’insectes par jour ! D’autres oiseaux vivent dans les vignes et peuvent devenir les alliés du vigneron contre ces ravageurs. Il faut cependant installer des nichoirs. Planter des haies favoriserait nos amis oiseaux, mais cela est peu pratiqué dans les vignobles français. Favoriser l’enherbement est à double tranchant, cela est bon pour les zones indemnes des cicadelles, mais les adultes pouvant vivre dans ces zones herbacées, il est recommandé de retourner les sols des parcelles contaminées. De même, les chauve-souris peuvent se repaître d’insectes adultes qui volent la nuit, les espèces françaises ne s’intéressent pas au raisin. Rien n’est acté sur l’emploi de cette faune auxiliaire, des travaux existent, mais semblent anciens (G. Sentenac, La faune auxiliaire des vignobles de France, Ed. France Agricole-Dunod, 2011).

 

Gazon maudit

Un autre ravageur est arrivé en France (juillet 2025). Il est classé comme organisme de quarantaine prioritaire au sein de l’Union européenne. Venu du Japon, accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada. Passé par l’archipel des Açores, il atteint l’Italie du Nord en 2014, traverse la Suisse dès 2017. Cinq individus sont identifiés non loin de Mulhouse l’an dernier, deux spécimens viennent d’être capturés, via des pièges, sur la commune de Strasbourg en juin 2026…

Il s’agit du scarabée japonais (Popillia japonica), un insecte dit « auto-stoppeur » car voyageant avec les Hommes et leurs marchandises… Il peut dévorer plus de 300 types différents de plantes hôtes. Il adore le gazon, la vigne et les arbres fruitiers. Autant dire qu’il peut vivre chez nous tranquille !

 

evolution du scarabée japonais en italie entre 2014 et 2024

Source : https://www.popillia.eu/blog/interactive-map-of-the-japanese-beetle-s-invasion-in-continental-europe-2015-2024

 

Tous mobilisés !

Les adultes peuvent être facilement détectés à l’œil nu et capturés à la main. En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en envoyant une photo, en précisant le lieu de l’observation et la plante concernée. Cet insecte ressemble à un coléoptère autochtone et mesure près d’un centimètre de long. Il est évidemment recommandé de ne pas faire voyager vos plantes. La sécurité n’est pas que l’affaire des forces de l’ordre, pour ce qui concerne la sécurité de notre agriculture, nous pouvons tous, à notre échelle, y contribuer.

scarabée japonais

Source : https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes

Cependant, l’information sur le scarabée japonais est passée relativement inaperçue en Alsace, même auprès de certains agriculteurs et arboriculteurs… La détection d’une invasion par un insecte ravageur pourrait pourtant faire l’objet de nombreuses propositions, pas si compliquées à mettre en place, par exemple :

– information massive des agriculteurs alsaciens, les premiers concernés par les conséquences potentielles de l’extension du scarabée japonais sur leur territoire. De même, informer tous les paysagistes, les jardiniers, les jardineries, les fleuristes et les associations de troc de plantes.

– courte vidéo explicative (sur l’animal, la façon de l’identifier, les mesures à prendre) qui passerait en boucle à des horaires variés pour toucher un large public sur la chaîne France 3 Alsace et la chaîne Arte.

– diffusion à large échelle de l’affiche déjà réalisée sur l’insecte, disponible via le lien suivant : https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes

– mobilisation de professeurs des écoles ou de biologie : c’est l’occasion pour les élèves de suivre un cours de SVT sur un sujet d’actualité et sur lequel les élèves peuvent être proactifs en diffusant largement l’information autour d’eux.

– mobilisation des associations de naturalistes, de randonneurs, etc.

Les invasions de ravageurs s’accroissent avec l’intensification du commerce mondial, les voyages et le réchauffement climatique. Ce dernier accentue les capacités de survie d’animaux ou de plantes, voire d’agents pathogènes, qui n’aimaient, jusqu’ici, pas vraiment les climats tempérés et les hivers froids.

La détection des ravageurs invasifs est indispensable ! La formation en France par exemple d’entomologistes, d’ornithologues, de biologistes ou de microbiologistes reste donc plus que jamais impérative. La recherche sur les moyens de lutte doit être mieux subventionnée, mais l’Etat réduit actuellement les budgets des chercheurs et grève donc possiblement l’avenir de notre agriculture…

* Véraison : stade de la maturation du raisin au cours duquel les grains changent de couleur et pendant lequel la quantité de sucre commence à augmenter. 

** OVNI : Observatoire des insectes nuisibles endémiques ou invasifs du vignoble.

*** R4P : Réseau de réflexion et de recherche sur la résistance aux pesticides. https://www.r4p-inra.fr/fr/home/

 

Sources 

https://fevs.info/wp-content/uploads/2026/02/20260210 – CP FEVS Bilan 2025 Export Vins Spiritueux_VF.pdf

https://paca.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/257_chambres_dagriculture_provence-alpes-cote_dazur/CA83/Documents/RVD2025_Cicadelle_africaine_diffusion.pdf

https://www.inrae.fr/actualites/surveillance-renforcee-apres-larrivee-confirmee-cicadelle-africaine-vignobles-francais

https://draaf.corse.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/bsv_viticulture_8_4_septembre_2025_hs_cicadelles.pdf

https://www.canal-u.tv/chaines/univ-bordeaux/ravageurs-invasifs-cas-de-la-cicadelle-africaine-et-du-scarabee-japonais

https://ecophytopic.fr/recherche-innovation/proteger/projet-innovavigne

https://ecophytopic.fr/sites/default/files/2023-05/Note nationale abeille reglementation version consolidée_04-2023_vf.pdf

https://www.inrae.fr/actualites/scarabee-japonais-conquete-leurope-insecte-haute-surveillance

https://www.anses.fr/fr/system/files/SANTVEG2021SA0090Ra.pdf

https://agriculture.gouv.fr/le-scarabee-japonais-une-menace-pour-les-plantes

https://draaf.paca.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/3_-_cropsav_11_05_2026_-_cicadelle_africaine.pdf

https://www.lefigaro.fr/jardin/espece-invasive-un-scarabee-japonais-piege-a-strasbourg-les-autorites-en-alerte-20260721

https://vignevin-charentes.com/wp-content/uploads/2024/01/Auxilliaires-de-la-vigne-.pdf