Le protoxyde d’azote sert en médecine à détendre les jeunes patients avant un acte jugé stressant. Facile d’accès car aussi présent dans les cuisines, il est devenu la nouvelle drogue des jeunes avec des conséquences sur leur santé et celle des autres.
Par Fabrice Parabère, membre de la commission santé
L’usage détourné du protoxyde d’azote (N₂O), dit « gaz hilarant », s’est fortement développé chez les adolescents et les jeunes adultes depuis 2020. Les signalements d’intoxication sont en hausse continue, et certaines intoxications aiguës relèvent d’une prise en charge en urgence voire en déchocage (secteur hospitalier de réanimation dédié aux personnes en détresse vitale immédiate) [1, 2].
Les équipes de secours interviennent de façon récurrente auprès de jeunes ayant inhalé du N₂O (« proto »), très fréquemment retrouvés avec un trouble de la conscience d’intensité variable (du simple étourdissement au coma). Les risques majeurs observés sur le terrain sont l’hypoxie (manque critique d’oxygène dans le sang), les vomissements avec risque d’inhalation pulmonaire (passage accidentel du vomi dans les poumons pouvant entraîner un étouffement) et des manifestations neurologiques parfois sévères.
La loi n° 2026-798 du 18 août 2026 (dite « RIPOST ») érige en délit l’inhalation de N₂O en dehors de tout acte médical (un an d’emprisonnement et 3 750 € d’amende) et interdit la vente aux particuliers à compter du 1er février 2027 [3]. Si le cadre juridique est ainsi renforcé, les conséquences sanitaires à l’échelon national demeurent une préoccupation majeure.
Quelques minutes d’euphorie
Rires incontrôlés, sensation d’ivresse, vertiges, altération des perceptions visuelles et auditives : les effets recherchés durent généralement quelques minutes. Cette brièveté de sensations entretient l’illusion d’une pratique anodine et favorise la répétition des inhalations.
Une altération psychomotrice résiduelle (des réflexes ralentis et une perte de coordination) persiste pourtant au moins 45 minutes, et le gaz reste détectable dans l’air expiré et le sang pendant au moins une heure [4]. L’absence de test de dépistage homologué complique les investigations après un accident.
Ce que le gaz fait au corps
Les autorités sanitaires décrivent des atteintes neurologiques, cardiovasculaires et psychiatriques par plusieurs mécanismes : le N₂O oxyde de façon irréversible l’atome de cobalt de la vitamine B12, ce qui inactive la méthionine synthase (une enzyme essentielle au bon fonctionnement cellulaire). Il en résulte un déficit fonctionnel en vitamine B12, parfois avec un taux sérique normal (une présence normale de vitamine B12 dans le sang, mais inactive dans l’organisme), et une accumulation d’homocystéine et d’acide méthylmalonique, marqueurs biologiques plus fiables que le simple dosage de la vitamine B12 [5, 6].
Les complications neurologiques dominent : myélopathie (atteinte grave de la moelle épinière), neuropathie périphérique à prédominance axonale (destruction des neurones qui commandent les membres), ou forme mixte [7, 8]. Elles se traduisent par des paresthésies (fourmillements), une hypoesthésie distale (engourdissement et perte de sensibilité au niveau des doigts et des orteils), une ataxie* proprioceptive avec troubles de la coordination des mouvements et de l’équilibre entraînant un trouble de la marche et un déficit moteur avec perte de force des membres inférieurs. Le risque est dose-dépendant (plus la consommation est élevée, plus les dégâts sont graves) [9]. Dans une cohorte francilienne de 181 patients (2018-2021), la récupération complète à un mois n’était observée que chez 8 % des patients évalués [8].
La perte de connaissance, inconstante, résulte principalement de l’hypoxie** liée à l’inhalation de gaz pur. L’hyperhomocystéinémie induite (excès toxique d’un acide aminé dans le sang) expose à des événements thromboemboliques veineux (phlébites) et artériels, décrits chez des sujets jeunes sans autre facteur de risque [10].
En se détendant à la sortie d’une cartouche ou d’une bonbonne, le gaz atteint environ -40 °C (effet Joule-Thomson, refroidissement brutal lors de la décompression) et peut provoquer des gelures cutanées ou des voies aérodigestives [11]. L’inhalation directe à la cartouche expose en outre à un barotraumatisme pulmonaire par hyperpression (déchirure des poumons sous la pression du gaz) [11].
Un usage compulsif, répétitif, voire une dépendance, est décrit chez une minorité de consommateurs intensifs [1, 12].
Les mélanges
Le protoxyde est souvent consommé en association avec d’autres produits, notamment l’alcool. Les risques augmentent lorsqu’il est associé à l’alcool, au cannabis, aux poppers ou à certains stimulants. Associé à la cocaïne, il peut favoriser des troubles du rythme cardiaque.
Sur la route
En France, le baromètre Ipsos BVA-Macif 2026 (3 500 jeunes de 16 à 30 ans) indique que 12 % des répondants ont expérimenté le N₂O et que 34 % des consommateurs déclarent avoir déjà conduit après en avoir consommé [13]. La loi du 18 août 2026 crée un délit de conduite sous l’emprise manifeste d’une substance altérant la vigilance (art. L. 237-1 du code de la route) [3]. Aux Pays-Bas, la police a recensé plus de 900 accidents graves ou mortels liés au N₂O [4].
Ce que disent les jeunes
La méconnaissance des complications neurologiques est fréquemment rapportée chez les usagers [1]. Une idée reçue demeure également : parce que le produit est longtemps resté légal et facilement accessible, il serait sans danger. Les actions de prévention rappellent au contraire que la légalité d’un produit ne constitue jamais une garantie d’innocuité.
Reconnaître les signes chez un proche
- Présence de cartouches, ballons ou bonbonnes.
- Fou rire bref, regard absent ou désorientation passagère.
- Fourmillements, troubles de l’équilibre ou fatigue inhabituelle.
L’ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament), l’Anses et Santé publique France rappellent que l’autosupplémentation en vitamine B12 ne prévient pas les complications tant que la consommation se poursuit [1]. Toute symptomatologie neurologique, apparition de fourmillements, faiblesses ou troubles de la marche, impose une évaluation médicale rapide.
Pourquoi est-il si facile d’en trouver ?
Produit initialement destiné à un usage alimentaire pour la réalisation de crème chantilly, le protoxyde d’azote reste accessible via différents circuits de distribution. Plusieurs rapports ont également souligné le rôle des réseaux sociaux dans certaines formes d’approvisionnement. La vente aux mineurs est interdite depuis la loi du 1er juin 2021, et la vente aux particuliers est limitée depuis 2024 aux cartouches de 8,6 g au plus [14].
Les déchets : un danger souvent oublié
Les cartouches abandonnées dans l’espace public ne posent pas seulement un problème de propreté. Certaines peuvent rester sous pression et provoquer des incidents dans les installations de traitement des déchets. En Île-de-France, près d’un million de bonbonnes ont été introduites en 2025 dans les incinérateurs du Syctom, provoquant plus de 25 000 explosions, pour un coût estimé à près de 15 millions d’euros [15].
Ailleurs
Au Royaume-Uni, le N₂O est classé drogue de classe C depuis le 8 novembre 2023 (Misuse of Drugs Act 1971) : sa détention en vue d’une inhalation récréative constitue une infraction [16].
Les Pays-Bas, le Danemark et la Belgique ont également interdit son usage récréatif [4].

*Ataxie : perte du contrôle de la position de son corps dans l’espace.
** Hypoxie : perte du contrôle de la position de son corps dans l’espace.
Références
- ANSM, Anses, Santé publique France. Le « proto », des cas d’intoxication toujours en augmentation. Communiqué du 16 avril 2025.
- Guerlais M, Aquizerate A, Lionnet A, et al. Nitrous oxide: a unique official French addictovigilance national survey. Front Public Health. 2023;11:1167746. doi:10.3389/fpubh.2023.1167746.
- Loi n° 2026-798 du 18 août 2026 visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens (dite RIPOST). JORF du 19 août 2026, art. 30.
- Durán Jiménez D, Vinckenbosch F, et al. In vivo detection of nitrous oxide in blood and saliva following recreational use. ACS Omega. 2026;11:17279-85. doi:10.1021/acsomega.5c09572.
- Oussalah A, Julien M, Levy J, et al. Global burden related to nitrous oxide exposure in medical and recreational settings: a systematic review and individual patient data meta-analysis. J Clin Med. 2019;8(4):551. doi:10.3390/jcm8040551.
- Grzych G, Deheul S, Gernez E, et al. Comparison of biomarker for diagnosis of nitrous oxide abuse: challenge of cobalamin metabolic parameters, a retrospective study. J Neurol. 2023;270(4):2237-45. doi:10.1007/s00415-023-11570-z.
- Garakani A, Jaffe RJ, Savla D, et al. Neurologic, psychiatric, and other medical manifestations of nitrous oxide abuse: a systematic review of the case literature. Am J Addict. 2016;25(5):358-69. doi:10.1111/ajad.12372.
- Dawudi Y, Azoyan L, de Broucker T, et al. Marked increase in severe neurological disorders after nitrous oxide abuse: a retrospective study in the Greater Paris area. J Neurol. 2024;271(6):3340-6. doi:10.1007/s00415-024-12264-w.
- Winstock AR, Ferris JA. Nitrous oxide causes peripheral neuropathy in a dose dependent manner among recreational users. J Psychopharmacol. 2020;34(2):229-36. doi:10.1177/0269881119882532.
- Oulkadi S, Peters B, Vliegen AS. Thromboembolic complications of recreational nitrous oxide (ab)use: a systematic review. J Thromb Thrombolysis. 2022;54(4):686-95.
- Liu Y, Svennersten K, Schwartz D, Huss F, et al. Frostbite injuries related to recreational nitrous oxide use: incidence, management, and complications in a Swedish case series. JPRAS Open. 2024. doi:10.1016/j.jpra.2024.07.019.
- Kaar SJ, Ferris J, Waldron J, et al. Up: the rise of nitrous oxide abuse. An international survey of contemporary nitrous oxide use. J Psychopharmacol. 2016;30(4):395-401. doi:10.1177/0269881116632375.
- Ipsos BVA pour la Macif. Les addictions et leurs conséquences chez les jeunes, 6e édition. Juin 2026.
- Loi n° 2021-695 du 1er juin 2021 tendant à prévenir les usages dangereux du protoxyde d’azote ; arrêté du 19 juillet 2023 limitant à 8,6 g les cartouches vendues aux particuliers.
- Syctom, agence métropolitaine des déchets ménagers. Communiqué de 2026 (données 2025), repris par l’AFP.
- United Kingdom. The Misuse of Drugs Act 1971 (Amendment) Order 2023, SI 2023/1091 ; Home Office. Nitrous oxide ban: guidance. 8 novembre 2023.


















