Exemples de parcours de soins dysfonctionnels
Par Jean Luc Vérine, Chirurgien Urologue, membre de la commission CRSI santé
Le groupe santé du CRSI, récemment créé, souhaite partager des expériences, individuelles certes, mais parfois éclairantes sur le dysfonctionnement de notre système de soins. Il ne s’agit aucunement de critiquer les soignants, qui sont des professionnels remarquables et dévoués, mais de pointer les éléments à améliorer dans le cadre d’un travail de réflexion sur le système de soins français.
Les faits qui suivent corroborent de nombreuses situations vécues et rapportées par des patients. Ils témoignent d’un profond dysfonctionnement, pour le dire pudiquement, du système hospitalier public français. Les causes sont multiples et pas nécessairement liées à l’absence de moyens financiers.
Patient, médecin et crise cardiaque
2017, François, 63 ans, présente un tableau typique d’infarctus du myocarde alors qu’il habite en montagne. Il est 3 heures du matin. Sa femme appelle le 15 qui décide de l’envoi de secouristes. Les secours arrivent avec du retard et sans médecin ; ils se sont perdus dans le village faute d’adresse correcte ! Celle de François ne correspond pas à celle répertoriée au SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) . Le domicile du patient restait, de toute façon, difficile à trouver par manque de signalisation de la rue. La mairie avait oublié d’installer des panneaux, pourtant prêts depuis plusieurs mois. À quoi tient votre vie ?
Le médecin de l’équipe arrivera environ trois quarts d’heure plus tard… Dans l’attente, la douleur du patient ne peut être soulagée.
Le diagnostic d’infarctus est confirmé. François, installé dans la camionnette des pompiers, doit être mis sous oxygène. Le pompier répond : « La bonbonne d’oxygène est vide ». Le médecin utilisera la sienne… Il en avait une pleine, fort heureusement !
La présence de l’urgentiste dans la camionnette est faite sur demande du patient qui est médecin lui-même, et non sur instruction des pompiers. C’est pourtant la procédure imposée partout dans le monde !
Arrivés au service des urgences, pompiers et médecin sont orientés vers la salle de coronarographie sans qu’aucun soignant ne les accompagne, contrairement, là encore, à la procédure obligatoire. Et l’équipe de pompiers se perd dans cet hôpital, pourtant tout neuf, mais qui ne comporte aucune signalisation…
Le cardiologue attendait, lui, dans la salle de coronarographie depuis déjà 2 heures…
La fin est heureuse et le patient sauvé, mais ce premier exemple montre la succession de négligence, de légèreté, d’insouciance, voire de fautes graves, involontaires certes, mais trop souvent dues à une mauvaise organisation, un manque de remise en cause, un manque de rigueur témoins d’un manque d’encadrement et d’autorité des responsables impliqués dans la prise en charge d’une affection grave qui demande une réponse urgente et parfaitement réglée.
La France, mauvaise soignante ?
Le pronostic vital de l’infarctus du myocarde se joue toujours dans les premières heures de prise en charge. La mortalité dans les premières heures est due à la survenue d’un arrêt circulatoire par troubles du rythme paroxystique ventriculaire. Ces troubles peuvent être traités avant même l’admission en service de soins intensifs si les services d’urgence, compétents, suffisamment équipés et bien organisés, agissent à temps. Le taux de mortalité en Europe, selon les chiffres de l’OCDE, est donné par le graphique 1. Malheureusement, les chiffres français n’y figurent pas ! Par ailleurs, la France est un des pays d’Europe comportant le moins de défibrillateurs mis à la disposition de la population.

Mortalité dans les 24 heures et dans les 30 jours suivant une hospitalisation pour un infarctus aigu du myocarde, taux basés sur des données non couplées, 2023 (ou année la plus proche).
Comme le montre le premier cas exposé, des problèmes subsistent en amont de la prise en charge spécifique qui, elle, reste globalement de bonne qualité. Ici, la désorganisation des services municipaux et le manque de coordination entre eux et le SDIS a généré un délai d’intervention qui aurait pu être fatal. Les adresses auraient dû notamment être communiquées au SDIS à l’instant de la modification faite par la mairie et non pas après des délais de validation administratifs trop longs. On peut également s’interroger sur les raisons pour lesquelles une direction hospitalière laisse traîner plusieurs mois une signalétique qui devrait être parfaitement installée, avant même le premier jour d’ouverture de l’hôpital !
D’une manière générale, l’acheminement du patient, l’arrivée aux urgences et la prise de RDV de consultation pourraient être améliorés. Il arrive qu’une attitude fautive du personnel soignant aux urgences ne puisse être expliquée non pas par un manque de moyens mais par un manque d’autorité des supérieurs. Les délais d’attente sont parfois trop longs et non adaptés à l’urgence du problème à traiter. On le voit aussi, par exemple, en dermatologie pour des affections potentiellement graves, comme le mélanome malin, examinées trop tardivement.
Patients livrés à eux-mêmes ?
Un homme âgé de 72 ans, solide gaillard, est hospitalisé à l’hôpital depuis 8 jours, pour une sciatique. Il souffre énormément malgré l’administration de morphine. Les médecins, qui se succèdent, ne l’ont jamais réellement examiné. Ils ne l’ont informé de rien, notamment d’aucun des résultats des examens qu’il a subis. Un de ses amis, médecin, l’examine à sa demande lors d’une visite de courtoisie. Le patient souffre en fait d’une sciatique paralysante dont la prise en charge est urgente (éventuelle indication chirurgicale à visée décompressive).
L’issue est là aussi heureuse, mais que se serait-il passé sans la visite d’un ami médecin ?
Notre pays glisse-t-il, épisodiquement certes, vers un chaos médical ? Le coût de notre protection sociale est pourtant le plus élevé d’Europe et, à toutes choses égales par ailleurs, les soignants sont les moins bien payés.
Aucune loi ne corrigera cette déliquescence de notre médecine. Les politiques s’empareront-ils de ce problème ? L’échéance de 2027 sera-t-elle l’occasion de faire le bilan et surtout de réagir à ces situations qui n’ont pas lieu d’être dans un grand pays dit développé ?
Il est fondamental de révolutionner l’orientation et la formation des médecins en changeant complètement l’état d’esprit et en restituant l’autorité et les contrôles nécessaires.
Il est urgent d’instaurer une parfaite communication des informations entre les différents services qu’ils soient médicaux ou administratifs.
Il est vital de mettre en place les conditions d’une restauration de l’encadrement et de l’autorité dans les services médicaux.
Il est essentiel de repenser le poids du personnel administratif qui ne doit pas se substituer au personnel médical, mais rester à son service.
Penser des hôpitaux plus petits, plus autonomes, comme le sont les cliniques privées, en les remplaçant par des ESPIC – établissements de santé privés d’intérêt collectif.
Déléguer certaines missions au secteur privé et faire jouer la concurrence.
Imposer la présence contractuelle d’associations de patients qui sont aujourd’hui les seuls réels contrepouvoirs.
Voilà autant de pistes de réflexion pour pallier ces aventures malheureuses de patients français car, encore aujourd’hui, la France ne soigne pas tous ses patients de manière optimale.
Et toutes les histoires ne finissent pas bien !
