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La cybersécurité dans le secteur de la santé

By Numérique, Santé

Quand le risque cyber devient un risque sanitaire

Par Jean, membre de la commission Santé

La transformation numérique du système de santé a profondément modifié la nature du risque cyber. Le dossier patient informatisé, l’imagerie médicale, la télémédecine, les objets médicaux connectés, les entrepôts de données et désormais l’intelligence artificielle ont fait du système de santé un immense écosystème numérique.

Cette numérisation contribue indéniablement à améliorer la qualité des soins en améliorant certains traitements difficilement réalisables de manière manuelle. Elle crée cependant, en parallèle, une dépendance forte aux systèmes d’information. Ainsi les établissements de santé qui subissent une cyberattaque, ne sont pas seulement exposés à un risque de perte ou de compromission des données. Ils peuvent également se retrouver privés d’une partie voire de la totalité de leur capacité à soigner et à prendre en charge efficacement les patients.

Selon le rapport public 2025[1] de l’Agence du numérique en santé (ANS) concernant les signalements d’incidents de sécurité informatique, l’ANSSI[2] a traité 3 586 événements de sécurité et 1 366 incidents confirmés ; 10 % des incidents concernaient le secteur de la santé (troisième secteur le plus touché).

Cette vulnérabilité tient également à la structure des systèmes d’information hospitaliers. Un établissement peut agréger des centaines d’applications, des dispositifs médicaux connectés, des systèmes parfois anciens, des logiciels métiers spécialisés et de multiples interconnexions avec des laboratoires, professionnels libéraux, prestataires, hébergeurs ou autres établissements. Le rapport de l’ANS précité souligne notamment la multiplication des logiciels, les connexions avec les prestataires, le Shadow IT[3] et l’interdépendance croissante des systèmes.

Un article[4] du Portail de l’Intelligence économique va dans ce sens. Il souligne la dette technique des systèmes d’information des établissements de santé, la multiplication des applications et la difficulté à disposer d’une cartographie exhaustive du patrimoine numérique.

[1]https://esante.gouv.fr/sites/default/files/media/document/ANS_CERTSante_Rapport_Public_Observatoire_Signalements_ISSIS_2025_VF_0.pdf

[2] ANSSI : Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information est l’autorité nationale en matière de cybersécurité et de cyberdéfense en France. L’ANSSI est placé sous l’autorité du secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale.

[3] Le Shadow IT désigne « des SI réalisés et mis en œuvre au sein d’organisations sans l’approbation du Directeur informatique »  – source ANSSI

[4] https://www.portail-ie.fr/univers/2025/complexite-systeme-information-hospitalier/

 

Dès lors, la cybersécurité dans le secteur de la santé ne devrait plus être appréhendée uniquement comme une fonction support de la Direction du Système d’Information (DSI). Elle devient une composante de la sécurité des soins et, à une échelle supérieure, de la résilience nationale.

Pour faire face à ces menaces, le secteur de la santé est soumis, depuis plusieurs années, à un renforcement de son cadre réglementaire et légal. La frise suivante présente l’évolution du cadre juridique relatif aux exigences de cybersécurité applicable au secteur de la santé.

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Le secteur de la santé, une cible stratégique pour les cyberattaquants

Les travaux prospectifs[1] évoqués par Thomas Gomart ont bien identifié la menace cyber comme revêtant un caractère systémique en raison de « l’enchevêtrement des enjeux et l’imbrication des acteurs publics comme privés ». Les trois grilles de lecture suivantes permettent d’en appréhender les principales dimensions.

[1] « Guerres invisibles, nos prochains défis géopolitiques » de Thomas Gomart

Première grille de lecture, les données de santé comme actifs lucratifs

Les établissements de santé constituent des cibles particulièrement intéressantes pour les groupes de cyberattaquants en raison de la combinaison de trois facteurs : ils détiennent des données sensibles au sens du Règlement Général sur la Protection des données à caractère personnel (RGPD), sont fortement dépendants de leurs systèmes d’information et peuvent subir des conséquences majeures en cas d’interruption de service.

Par ailleurs, les données de santé présentent une caractéristique particulière dans le sens où ces dernières sont difficilement révocables. En effet, une carte bancaire compromise peut être remplacée. Un antécédent médical ou un génome ne peuvent l’être. Cette caractéristique accroît leur intérêt pour les cyberattaquants, qui peuvent chercher à en tirer une valeur pécuniaire au moyen de différentes fraudes (usurpation d’identité, fraude à l’assurance, rançon ou extorsion…).

Selon l’Agence du Numérique en Santé[1], les actes de malveillance ont considérablement augmentés (+22% par rapport à 2024). En 2025, l’agence recense 223 actes de compromissions du système d’information, 28 attaques de nature rançongiciel [2](ransomware) et 165 attaques de type phishing (hameçonnage).

Le CERT [3]Santé a d’ailleurs confirmé que les fuites de données sont considérées comme l’un des risques les plus préoccupants.

Pour illustrer le caractère lucratif de ces fuites, les données volées peuvent être revendues[4] sur le DarkWeb[5]. Selon les estimations publiées par KeeperSecurity, leur valeur peut aller de quelques dollars pour certaines données d’identification à des montants beaucoup plus élevés pour des dossiers médicaux particulièrement complets.

[1]https://esante.gouv.fr/sites/default/files/media/document/ANS_CERTSante_Rapport_Public_Observatoire_Signalements_ISSIS_2025_VF_0.pdf

[2] https://www.cert.ssi.gouv.fr/uploads/CERTFR-2026-CTI-002.pdf

[3] Le CERT Santé (Computer Emergency Response Team) est une entité assurant le traitement des signalements des incidents de sécurité. Il assure également une mission de prévention et d’alerte face aux cybermenaces et partage les recommandations indispensables aux établissements de santé et organismes publics pour minimiser les effets de la menace (source esante.gouv.fr).

[4] https://www.keepersecurity.com/assets/pdf/infographic-how-cybercriminals-make-money.pdf

[5] Le DarkWeb est un Internet clandestin qui nécessite l’utilisation d’un protocole particulier pour y naviguer (source cyberdico de l’ANSSI)

Source : Extrait du site « keepersecurity »

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Légende : estimation du prix de vente des données volées

  • compte Spotify : 0,21$
  • compte Hulu : 8,61$
  • compte Netflix : 8,32$
  • Accès à un compte Paypal : 247$
  • Numéro de sécurité sociale : 1$
  • Permis de conduire : 20$
  • Carte de crédit : 50$
  • Passeport : 62$
  • Information médicale : 60$

 

Deuxième grille de lecture, la santé comme cible de déstabilisation

La Santé figure parmi les secteurs participant aux activités d’importance vitale[1](OIV). Elle compte notamment deux services essentiels liés aux établissements de soins de santé et à la fabrication de produits pharmaceutiques.

La perturbation des infrastructures de santé peut ainsi générer un effet psychologique particulièrement important, supérieur à celui provoqué par l’atteinte à de nombreuses autres infrastructures. En effet, elle touche une population au moment où celle-ci est particulièrement vulnérable.

Les opérations de sabotage et de dénis de service (DDoS) peuvent ainsi poursuivre des objectifs de visibilité, de coercition ou de déstabilisation.

Dans le panorama de la cybermenace 2025, l’ANSSI évoque des opérations de déstabilisation et de sabotage s’inscrivant notamment dans un contexte de tensions géopolitiques et de soutien français à l’Ukraine.

La prudence dans l’attribution de ces opérations demeure toutefois essentielle. L’ANSSI constate une érosion des frontières entre acteurs étatiques et cybercriminels, caractérisée notamment par la circulation des outils, des techniques désormais renforcées par l’IA et parfois des infrastructures.

Dans cette perspective, les infrastructures de santé constituent une cible particulièrement sensible dans le cadre d’une stratégie hybride. Une cyberattaque peut présenter un coût relativement limité pour son auteur, être difficile à attribuer et produire des conséquences potentiellement importantes.

Elle permet ainsi d’agir sous le seuil du conflit armé traditionnel, tout mettant à rude épreuve la résilience des infrastructures essentielles d’un État.

[1] https://ledieu-avocats.fr/oiv-ose-critical-entities-projet-directive-ue-decembre-2020/

Troisième grille de lecture, l’espionnage – la donnée de santé comme actif de puissance

Un CHU n’est pas uniquement un lieu de soins. Il constitue également un centre de recherche susceptible de détenir des résultats d’essais cliniques, des données génomiques, des données d’imagerie, des travaux de recherches, des algorithmes et des partenariats avec des entreprises pharmaceutiques. L’écosystème de santé constitue ainsi un patrimoine informationnel considérable.

Cette masse d’informations possède, par essence, une valeur économique et scientifique, notamment pour la recherche pharmaceutique, l’épidémiologie et l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle entre autres. La possession de ces données peut ainsi constituer un avantage significatif, ce qui les expose à des menaces cyber spécifiques.

Ces menaces peuvent viser, par exemple, à capter[1] des résultats de recherche, des essais cliniques ou des innovations avant leur publication, des bases génomiques ou épidémiologiques, des informations sur les capacités hospitalières ou stock et plus généralement, des informations permettant d’évaluer les vulnérabilités sanitaires d’un pays.

La cybersécurité rejoint ici directement la sécurité économique et la souveraineté sanitaire.

[1] https://www.ege.fr/infoguerre/les-enjeux-strategiques-des-donnees-de-sante-pour-la-france

Vers une approche dynamique, passer d’une logique défensive de la cybersécurité à une doctrine de résilience sanitaire

Depuis plusieurs années, la France considère la cybersécurité du secteur de la santé comme un véritable enjeu stratégique, notamment à travers du programme CaRE (Cybersécurité accélération et Résilience des Etablissements). Celui-ci vise à renforcer durablement la sécurité et la résilience cyber des établissements de santé.

Une nouvelle étape est en train d’être franchie. En effet, il ne s’agit plus de considérer la cybermenace comme un élément susceptible de perturber le fonctionnement nominal d’un service, mais d’évaluer la capacité de celui-ci à résister et à maintenir ses missions essentielles dans une situation de tension extrême. Il s’agit ainsi de passer d’une logique de cybersécurité à une véritable doctrine de cyberrésilience.

Le 7 octobre 2026 doit avoir lieu la première séance publique de discussion du projet de loi relatif à la résilience des infrastructures critiques et au renforcement de la cybersécurité.

Lors du colloque Souveraine Tech consacré à la résilience des infrastructures et technologies critiques, le député Philippe Latombe a insisté sur cette notion de résilience compte tenu de la recrudescence des cyberattaques et des opérations de sabotage et de déstabilisation précédemment évoquées. Le Vice-Amiral d’escadre Marc-Antoine de Saint-Germain a, par ailleurs, insisté sur l’importance de disposer d’une capacité à résister face à une menace continue et extrême, et à fonctionner en mode dégradé, en considérant ce type de situation non plus comme exceptionnel, mais comme une hypothèse à laquelle les organisations doivent être régulièrement préparées.

Dès lors il apparaît essentiel d’organiser le système de santé et son écosystème de manière à ce qu’une cyberattaque ne puisse pas provoquer ou aggraver une crise sanitaire.

Dans cette dynamique, les propositions suivants se veulent être des axes de réflexion pour arriver à atteindre un niveau de résilience satisfaisant.

  1. Faire de la cybersécurité une composante de la sécurité des soins. La continuité numérique devrait être traitée au même niveau que la continuité électrique, l’approvisionnement en médicaments ou la disponibilité des équipements médicaux critiques. Les directions des établissements et les instances médicales devraient être directement associées à la gouvernance cyber.
  2. Cartographier réellement le patrimoine numérique des établissements de santé en intégrant les prestataires de services et l’ensemble de la chaîne allant de la donnée aux infrastructures, afin de maîtriser la chaîne de dépendances dans son ensemble.
  3. Construire une capacité réelle de fonctionnement en mode dégradé, y compris sans informatique. Chaque activité clinique critique devrait disposer de procédures effectivement testées : urgences, bloc opératoire, pharmacie, biologie, imagerie, prescription et admissions…
  4. Tester régulièrement la gestion de crise dans des conditions réalistes, afin d’en vérifier l’efficacité en cas d’incident majeur, en veillant notamment à intégrer aux exercices les prestataires et fournisseurs critiques.
réseaux sociaux

Comment prévenir le recrutement et l’organisation d’activités criminelles via les réseaux sociaux ?

By Nos événements, Numérique

Par un membre de la commission Numérique

Le 4 décembre 2024, un père de famille et chauffeur VTC, Nessim RAMDANE, était assassiné d’une balle dans la tête par un adolescent de 14 ans. Ce dernier avait été recruté via le réseau social Snapchat pour le compte de la DZ Mafia, une organisation criminelle liée au narcobanditisme. La victime aurait refusé d’amener le tueur à gage à sa destination, provoquant une réaction inconcevable.

Le sujet n’est pas tant de rejouer le procès puisque le tribunal pour enfants de Paris a prononcé une peine de 17 ans de réclusion criminelle à l’encontre du très (trop) jeune tueur, que de s’interroger sur le rôle que jouent les réseaux sociaux et autres plateformes dans le recrutement et l’organisation d’activités criminelles, et ce que les pouvoirs publics peuvent faire pour prévenir cela.

I. Les réseaux sociaux, nouveau Pôle Emploi du crime

Même si les activités liées au Web profond (Dark Web) sont à traiter avec sérieux afin de lutter notamment contre le trafic de produits stupéfiants, les cyberattaques ou la pédocriminalité, les réseaux criminels utilisent de plus en plus les réseaux sociaux pour recruter des mineurs et de très jeunes majeurs. En effet, le Ministère de l’Intérieur, via ses différents services d’investigation, a constaté une accélération du recrutement de « petites mains » pouvant servir à vendre des produits stupéfiants, voler un véhicule, extorquer avec violence, tirer une rafale sur un point de deal, voire assassiner un concurrent gênant. Les têtes de réseau, pour certains depuis l’étranger ou leur lieu de détention, peuvent ainsi sous-traiter leurs opérations auprès d’individus sans lien ni entre eux ni avec leur organisation.

Europol décrit ce recrutement en quatre étapes :

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Plusieurs raisons peuvent expliquer cette externalisation. Tout d’abord, la diminution du nombre de candidats locaux : les têtes de réseau peinent à recruter dans leur quartier. En effet, comme mentionné dans le rapport de commission d’enquête du Sénat en date du 7 mai 2024, « Un nécessaire sursaut : sortir du piège du narcotrafic », l’émergence du phénomène d’« ubérisation » des trafics, est en partie dû à l’insuffisance du recrutement des jeunes habitants des quartiers à proximité des points de deal. Cela peut s’expliquer par les multiples règlements de comptes ainsi que la présence policière accrue. L’« ubérisation » se définit ici comme la modification des structures économiques traditionnelles, valable pour le réseau criminel structuré, par une mise en relations directes via une plateforme numérique entre les différents acteurs.

Cette « ubérisation » du crime entraîne un recrutement de jeunes exécutants au travers des réseaux sociaux ou des plateformes de jeux vidéos. Ils deviennent alors des petites mains corvéables, des « jobbeurs ». Les règles pénales s’appliquant aux mineurs semblent attirer les têtes de réseaux pour réduire l’impact qu’aurait une arrestation de l’exécutant. En effet, les peines encourues doivent, sauf exception, être diminuées de moitié et la sanction éducative prime sur les autres peines. Le risque pris par « l’employeur » et par « l’employé » est donc réduit également de moitié.

La jeunesse des exécutants provient également de l’attrait de l’argent facile. Souvent issus de quartiers défavorisés, voire en situation irrégulière, la promesse d’une rémunération rapide et conséquente allant d’une dizaine d’euros pour un cambriolage à plusieurs milliers pour un assassinat, ces jeunes gens sont des cibles faciles.

                 Ainsi, les réseaux sociaux comme Snapchat voient leur utilisation dévoyée par des réseaux criminels de mieux en mieux préparés et inventifs. L’éphémérité des messages, l’anonymat derrière des pseudonymes, l’utilisation de VPN, et la facilité à contacter des inconnus permettent à des individus de recruter des jeunes partout en France. Dernièrement, une vague d’interpellations a eu lieu en Thaïlande. Plusieurs jeunes Français, sans aucun lien entre eux, ont été interceptés à l’aéroport, transportant plusieurs kilogrammes de drogues dans leurs bagages. Recrutés sur Snapchat, ils s’étaient vu offrir deux semaines de vacances gratuites au pays du Sourire en échange du transport de valises ne leur appartenant pas à Hong-Kong, Londres et Paris.

                  La crédulité de ces jeunes pourrait prêter à sourire si des assassinats ciblés n’étaient pas perpétrés via ce même type de recrutement. Cela se nomme violence-as-a-service (VaaS). Partout en Europe, des « jobbeurs » ont la gâchette facile pour le compte de pseudonymes. La Suède, pays à la réputation tranquille, a vu apparaître le Foxtrot Network, un gang au possible lien avec l’Iran. Depuis 2022, au moins 35 meurtres seraient liés à leurs activités, toujours via l’utilisation de mineurs ou de jeunes vulnérables.

II. La lutte contre la criminalité organisée passera par les plateformes

Pour lutter contre ce phénomène, une approche multi-factorielle est nécessaire :

1) La prévention

Ce phénomène dépassant les frontières de la France, l’Union Européenne doit s’adapter et décliner une prévention commune pour que la jeunesse ne soit pas victime des réseaux criminels. La France, via son site « Masécurité.interieur.gouv.fr », a proposé une prévention expliquant succinctement aux jeunes la manière de refuser une offre de « jobbeur » :

  • Refuse immédiatement.
  • Conserve les messages.
  • Parles-en à un adulte de confiance : un parent, un proche, un enseignant ou un éducateur.
  • Des solutions existent pour sortir de ces situations. Tu peux aussi demander de l’aide via le tchat dédié aux mineurs

Cette candeur ministérielle démontre une volonté louable mais insuffisante. L’Union Européenne doit négocier avec les réseaux sociaux comme Meta et Snapchat, ainsi que les plateformes de jeux vidéos, pour diffuser des messages de prévention là où les jeunes sont susceptibles de les voir : sur les réseaux sociaux et les chats. Rien ne sert de mettre des panneaux contre les feux de forêt au beau milieu d’une ville. L’attention de la jeunesse étant limitée, il faut être chirurgicale dans la prévention.

De plus, au-delà de l’argent facile, la jeunesse voit dans la criminalité un nouveau romantisme. Le crime est aujourd’hui glorifié à travers des codes vestimentaires, verbaux, artistiques. Cette jeunesse en quête d’identité et de statut social s’accroche plus facilement à des discours simplistes. Dévaloriser le crime à l’école, dans les médias et sur les réseaux sociaux participera également à cette prévention et rendra plus difficile le recrutement.

2) L’innovation

Les GAFAM disposent de ressources illimitées pour empêcher, de l’intérieur, ce type de recrutement mortifère. Une utilisation raisonnée de l’IA pourrait par exemple supprimer automatiquement les comptes ayant des modes de fonctionnement s’apparentant à un recruteur : le compte présenterait ainsi de nombreux abonnés mais peu d’abonnements à d’autres comptes, il aurait une existence très éphémère et son contenu mentionnerait des armes à feu ou autre plan criminel. Les réseaux sociaux font déjà la chasse à la nudité ou à la pédocriminalité en comptant à la fois sur des modérateurs, sur des dénonciations d’utilisateurs mais aussi sur l’IA. Ces plateformes ont donc les outils nécessaires pour lutter à leur échelle contre la criminalité organisée.

De plus, pour asseoir sa souveraineté numérique, l’Europe doit investir massivement dans le développement et l’utilisation d’outils technologiques et cyber dans le domaine judiciaire, notamment pour appliquer pleinement le Digital Services Act (DSA). Ce dernier a été voté pour que ce qui est illégal hors ligne devienne illégal en ligne. En 2024, lors de la publication du DSA, les plateformes relevaient les recrutements en ligne comme anecdotiques et ne prenaient pas la mesure du problème. L’UE doit s’assurer de l’application stricte du DSA auprès des plateformes en ce qui concerne la protection des mineurs et la suppression rapide des contenus illicites.

3) La traque

Les forces de l’ordre européennes, au travers d’Europol, ont déjà pris conscience du phénomène. Une Operational TaskForce (OTF) a été créée en ce sens. La France, la Belgique, le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, l’Islande, l’Espagne et le Royaume-Uni ont lancé l’opération « Grimm » afin de lutter contre la « VaaS ». Cette OTF permet un plus grand partage des informations, des renseignements et une mise en commun des compétences. Cela a conduit à l’identification des réseaux, à la prévention du recrutement de certains mineurs mais également, entre 2025 et 2026, à l’arrestation de 280 individus dont 6 têtes de réseaux et au rattachement de plus de 1400 individus à des activités de « VaaS ».

Toutefois, la rigidité des cadres juridiques empêche les enquêteurs d’avancer au même rythme que les réseaux criminels. Ainsi, par exemple, il serait utile d’élargir et de faciliter l’enquête sous pseudonyme pour infiltrer massivement les comptes de recruteurs en ligne. L’article 230-46 du Code de Procédure Pénale réglemente ce type d’enquête :

« Aux seules fins de constater les crimes et les délits punis d’une peine d’emprisonnement commis par la voie des communications électroniques, et lorsque les nécessités de l’enquête ou de l’instruction le justifient, les officiers ou agents de police judiciaire agissant au cours de l’enquête ou sur commission rogatoire peuvent, s’ils sont affectés dans un service spécialisé et spécialement habilités à cette fin dans des conditions précisées par arrêté du ministre de la justice et du ministre de l’intérieur, procéder sous pseudonyme, y compris en faisant usage d’un dispositif permettant d’altérer ou de transformer leur voix ou leur apparence physique, aux actes suivants sans en être pénalement responsables (…). »

Ainsi, seuls quelques membres des forces de l’ordre, listés et habilités, peuvent agir sur les réseaux sociaux et participer aux enquêtes visant la « VaaS ». L’arrêté du 17 avril 2025, publié dix ans après la première liste exhaustive des « habilités » à enquêter sous pseudonyme, ajoutant à celle-ci les gendarmes des brigades territoriales, démontre une volonté d’élargissement. Toutefois, là où l’État agit lentement par arrêté et décret, les réseaux criminels continuent de recruter de jeunes tueurs en deux clics et trois messages.

En conclusion, comme évoqué par le Sénat en 2024, un sursaut est nécessaire si l’on veut gagner cette guerre contre la criminalité organisée. L’Europe doit, à l’instar de l’OTF Grimm, faire preuve d’innovation, de décloisonnement et de cohésion. En effet, si nous voulons rattraper le retard face aux réseaux criminels, il devient urgent de sortir d’un processus bureaucratique lourd qui grève toute action rapide et efficace. Cela doit se faire au niveau français en réduisant les blocages systématiques de la CNIL, mais aussi européen. Ainsi, un nouveau traité sur la base de Prüm II, mis en place en 2024, pourrait être nécessaire. En effet, ce dernier permet un partage fluide des données de type ADN, empreintes digitales et immatriculations entre les polices des États-membres. Un traité créant une base européenne commune regroupant les données de connexion révélées au cours d’enquête sur la criminalité organisée pourrait permettre aux enquêteurs d’accélérer leurs recherches et de remonter plus facilement vers les recruteurs et les têtes de réseau. Pour gagner la guerre, il faut a minima lutter à armes égales.

Sources :

adi goldstein eusvweosble unsplash

L’IA ne menace pas la pensée. Elle oblige l’école à l’enseigner

By Numérique

L’intelligence artificielle fait peur

Par Médéric Salles, adhérent au CRSI

Depuis quelques semaines, l’intelligence artificielle fait peur. GPT-6 est sorti début septembre, OpenAI a classé son propre modèle au niveau « critique » en cybersécurité, et le mot AGI a été prononcé. Dans la foulée, l’école est redevenue un front. On s’alarme des cerveaux en danger, de la tricherie généralisée, de l’effondrement de l’effort. Le ministère, lui, gouverne par l’interdiction : le téléphone d’abord, l’IA ensuite. Quant à former ceux qui enseignent, le nouveau référentiel de compétences numériques des métiers de l’enseignement, paru au Journal officiel en juillet, ne mentionne l’intelligence artificielle qu’en annexe, au titre d’une « utilisation éthique » rangée parmi les priorités de formation. Huit mois plus tôt, le cadre européen dont il procède l’avait intégrée à chacun de ses domaines de compétence.

Distinguons les inquiétudes fondées des questions d’organisation. La sécurité, l’autonomie des agents, les usages malveillants. Les laboratoires et autres hackers travaillent déjà sur ces sujets et c’est sérieux. Mais pour les questions d’organisation, on a l’impression d’avoir déjà entendu ça il y a trente ans.

Avec Internet, l’accès à la connaissance est devenu immédiat, gratuit, illimité. On a annoncé la mort du livre, la fin de la mémoire, des élèves incapables de se concentrer. Trente ans plus tard, plus personne ne propose d’interdire Internet. Il est socialement accepté, y compris par ceux qui le redoutaient. Et l’école ? Elle ne l’a jamais vraiment intégré. Elle a continué de faire mémoriser ce qui était désormais disponible à tout instant. Une compétence nouvelle est apparue, chercher, trier, vérifier, et personne ne l’a enseignée. Certes, un « permis Internet » a vu le jour en CM2, assuré par la gendarmerie. On y apprend à choisir un mot de passe, à se méfier des rencontres en ligne, à repérer le harcèlement. Rien sur la manière de chercher une information, ni sur celle d’en juger la valeur. Et l’on entendait encore récemment que des élèves recopiaient des pages de Wikipédia pour leurs exposés. L’école n’a pas résisté à Internet : elle a fait comme s’il n’existait pas, et le monde a tranché sans elle.

Voilà le vrai risque avec l’IA. Non qu’elle détruise l’école, mais qu’elle la contourne. Et pour savoir ce qu’il faut en faire, il faut d’abord se demander à quoi sert l’école.

Elle a été bâtie quand les livres étaient rares et chers, quand l’accès au savoir passait par un maître et un manuel. Il fallait alors constituer, dans la tête de chacun, un socle commun de connaissances : c’était la seule façon de former des citoyens capables d’agir dans une société qui se complexifiait. L’école était efficace et adaptée à son temps. Les temps ont changé, mais pas la méthode.

Ce qu’elle aurait dû faire, c’était acter le changement sans céder à la facilité. Non, il n’est plus indispensable de mémoriser n’importe quoi. Oui, l’être humain a toujours besoin d’une connaissance immédiate et résiliente, logée en lui, disponible sans écran. Mais on n’a plus à connaître par cœur les milliers de molécules et de réactions du cycle de Krebs pour comprendre le fonctionnement d’une cellule. Sur ce point, le rapport « Sortir de la clandestinité » voit juste lorsqu’il défend une « éducation duale » : des temps avec la machine, et des temps sans, réservés aux fondamentaux.

Ce qui reste, une fois la mémorisation remise à sa place, c’est apprendre à apprendre. Et cela s’enseigne, dans un ordre précis, car on n’apprend ni la même chose ni de la même manière à sept ans et à dix-sept. Au primaire, il n’y a pas de raccourci : lecture fluide, tables, orthographe, faits de base doivent être automatisés. Un esprit qui déchiffre encore n’a plus de place pour raisonner. C’est l’âge où la mémorisation garde tout son sens. Non comme une fin, mais comme une libération de l’attention. Au collège, l’objet change : structurer, comparer, démontrer. Au lycée, et singulièrement pour ceux qui se destinent aux études supérieures, ce dont on a besoin porte un nom : l’épistémologie. Qu’est-ce qui sépare une preuve d’une intuition, une corrélation d’une cause, une source d’une opinion ? À quelles conditions un résultat est-il tenu pour établi ? On continue pourtant de demander l’inverse : ingérer plus pour restituer plus.

Avec l’IA, nous franchissons pourtant un nouveau cap. Ce n’est plus seulement la connaissance qui se démocratise, c’est le raisonnement lui-même. Il n’est plus l’apanage des meilleurs : l’IA peut aider à peu près n’importe qui à tenir un raisonnement mathématique. Faut-il en conclure que raisonner est devenu inutile ? Le rapport redoute plutôt l’inverse : l’« abandon cognitif », ces élèves qui délèguent l’effort à la machine et ne retiennent plus rien. Il s’appuie sur une étude du MIT au verdict sévère, à manier avec prudence : très petit échantillon, conclusions surinterprétées, et un protocole qui teste l’IA comme substitut à l’écriture, non comme appui au raisonnement. À Harvard, un essai contrôlé a montré l’inverse, avec un tuteur IA conçu pour faire chercher pas à pas au lieu de livrer la réponse. Les deux travaux ne se contredisent pas : ils testent deux usages. Ils datent aussi tous les deux de 2025, et plusieurs générations de modèles ont passé depuis.

L’exigence, elle, s’est déplacée : il faut restituer mieux, pas plus. Restituer plus, n’importe quelle machine le fera. Et il faut cesser de croire que c’est tout ce qu’elle sait faire. Depuis GPT-6, elle raisonne sur plusieurs étapes, navigue, exécute, tient la longueur sur des travaux qui se comptaient hier en semaines. Ses hallucinations ont été divisées par près de deux en une génération, sans rien perdre en justesse. Voilà qui rend le jugement plus nécessaire, et non moins. Une erreur grossière se repère sans effort. Une erreur plausible, glissée dans un raisonnement par ailleurs solide, ne se repère que si l’on sait la chercher : le raisonnement qui tient debout mais part d’une prémisse fausse, la référence qui n’existe pas, la réponse qui nous donne raison parce que la question était posée dans ce sens. Un élève capable de voir cela vaut mieux qu’un élève capable de réciter. Et personne n’acquiert cette capacité par la seule fréquentation de l’outil. Elle s’enseigne.

Cette capacité en entraîne d’ailleurs une autre : savoir se documenter oblige à l’esprit critique. Et l’esprit critique engage une responsabilité. Celui qui sait d’où lui vient ce qu’il croit devient comptable de ce qu’il affirme. Il ne peut plus se retrancher derrière ce qu’on lui a dit. Cela s’apprend par des gestes précis. Remonter la chaîne : qui l’affirme ? sur quelles données ? contestées par qui ? Faire l’archéologie de son propre savoir. Distinguer ce qu’on a vérifié de ce qu’on a simplement reçu.

Le raisonnement ne perd pas pour autant sa valeur. Il est désormais à la portée de tous, soit : mais qu’est-ce que cela change ? Presque rien pour ceux qui savaient déjà en tenir un. Beaucoup pour les autres. Et que personne ne se raconte d’histoires : la sélection ne va pas disparaître, l’élitisme non plus. Certains quitteront l’école plus tôt que d’autres. Certains resteront plus doués pour les tâches académiques et pour la recherche fondamentale. C’est ainsi, et ce n’est pas le problème.

Ce qui change, c’est le prix que paient les premiers. Hier, l’absence de diplôme fermait la porte des métiers intellectuels, et l’on a cru y remédier en distribuant les diplômes plus généreusement, ce qui n’a rien réglé, bien au contraire. Demain, celui qui a quitté l’école tôt pourra être un acteur économique à part entière, parce que l’IA lui ouvre des raisonnements qui lui étaient fermés. Une béquille au sens propre : elle ne guérit pas, elle fait marcher. Les seconds, eux, y trouveront des partenaires de réflexion infatigables qui les propulseront dans leur métier. Dans les deux cas, la société y gagne. Mais l’écart entre les deux étages ne se comble pas : il se déplace. Car une béquille ne tient que si l’on sait juger ce sur quoi l’on s’appuie, et celui qui ne peut pas contrôler la réponse qu’on lui donne ne raisonne pas. Il obéit.

C’est encore l’école qui décide de quel côté tombera le plus grand nombre. Puisque tout se joue dans l’usage, c’est à elle qu’il revient de l’enseigner. Non pour courir derrière chaque outil, mais parce que cet usage se décompose en gestes qui s’enseignent et s’évaluent : formuler une demande précise, exiger les sources et aller les vérifier, faire produire deux réponses contradictoires et arbitrer entre elles, refaire à la main le calcul que la machine vient de livrer, savoir dire pourquoi on n’est pas d’accord avec elle. Il y faut aussi une culture : comprendre la nature stochastique de ces modèles sans les réduire à de simples « perroquets stochastiques », saisir comment ils peuvent se tromper, mentir, ou nous brosser dans le sens du poil, ce que le rapport nomme le biais « sycophantique ». C’est cette culture qui séparera, demain, une nation d’utilisateurs de l’IA d’une civilisation qui en serait l’esclave.

L’école doit rendre ce monde possible. On n’y parviendra pas en interdisant, mais en domptant la bête. Et pour dompter l’IA, il faudra maîtriser les premières briques de la pensée : lire vraiment, calculer de tête, tenir un raisonnement simple sans aide, savoir ce qu’est une preuve. Contre-intuitif, n’est-ce pas ? Plus la machine devient intelligente, plus il faut d’intelligence naturelle pour s’en servir correctement. C’est l’inverse exact de ce que promettent ceux qui vendent l’IA comme une dispense d’effort.

Nous avons déjà laissé passer Internet, et il est aujourd’hui si banal que plus personne ne songe à s’en effrayer. L’IA suivra le même chemin, avec ou sans l’école. La question n’est donc pas de savoir si nous avons peur, mais ce que nous faisons du temps qu’il nous reste. Si la société a besoin de gens qui savent apprendre, alors enseignons-le pour de bon : explicitement, à sa place dans les programmes, avec des méthodes éprouvées et des évaluations qui portent sur le jugement plutôt que sur le stock. Cela a toujours été la mission de l’école, et nous ne l’avons jamais vraiment remplie. Apprenons à penser, plutôt qu’à réciter les pensées des autres.

SOURCES

— Conseil national de l’IA et du numérique, Sortir de la clandestinité : mettre l’IA au service d’une nouvelle ambition pour le service éducatif, 2026. Rapport (PDF).

— Gendarmerie nationale, Le Permis Internet pour les enfants. Dispositif destiné aux CM2 : mots de passe, rencontres en ligne, chats, cyberharcèlement, protection de la vie privée. gendarmerie.interieur.gouv.fr

— Arrêté du 15 juillet 2026 portant référentiel des compétences numériques des métiers de l’enseignement (CRCN-Édu), Journal officiel. Cinq domaines, quatre niveaux de maîtrise ; l’IA apparaît en annexe, dans les priorités de formation, sous l’intitulé « utilisation éthique de l’IA en éducation ». dane.ac-lille.fr

— Commission européenne, Joint Research Centre, DigComp 3.0: European Digital Competence Framework, 27 novembre 2025. Intégration systématique de la compétence en IA dans l’ensemble des domaines du cadre, plus de 500 acquis d’apprentissage. joint-research-centre.ec.europa.eu

— Café pédagogique, Numérique, IA, interdictions : l’école française toujours en quête d’un cap, 18 septembre 2026. Interdiction du téléphone, réticences du ministère, référentiel de formation en deçà de DigComp 3.0. cafepedagogique.net

— N. Kosmyna et al., Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task, MIT Media Lab, 2025. 54 participants, protocole de rédaction assistée. arXiv:2506.08872 · brainonllm.com

— G. Kestin et al., AI tutoring outperforms in-class active learning: an RCT introducing a novel research-based design in an authentic educational setting, Scientific Reports, juin 2025. Essai contrôlé randomisé, 194 étudiants de Harvard, tuteur conçu pour ne livrer qu’une étape à la fois. Nature.com

— OpenAI, GPT-6 Astra, 3 septembre 2026. Raisonnement en profondeur récurrente, navigation et exécution autonomes, seuil « critique » atteint sur l’échelle de risque cybersécurité de l’éditeur, accès restreint en conséquence. deploymentsafety.openai.com/gpt-6-astra

— Artificial Analysis, Benchmarking GPT-6 Astra, septembre 2026. Taux d’hallucination ramené de 92 % à 51 % à effort maximal par rapport à la génération précédente, avec 4 points de justesse gagnés dans le même temps. artificialanalysis.ai

— E. M. Bender, T. Gebru, A. McMillan-Major, S. Shmitchell, On the Dangers of Stochastic Parrots: Can Language Models Be Too Big?, FAccT ’21, 2021. Origine de l’expression « perroquets stochastiques ». doi.org/10.1145/3442188.3445922

dette

Réduire la dette de l’État : « Ne me dites pas que c’est impossible ! »

By Numérique, Economie

La charge de la dette dépassera bientôt le déficit primaire de l’Etat

Par Bruno Mahieux, membre de la commission Numérique

Fin 2026, les intérêts de la dette atteindront 65 milliards d’Euros, soit 2,2 % du PIB, devenant ainsi le premier poste de dépenses de l’état.  C’est plus que le budget de l’Education Nationale, 63 milliards en 2026.   Pire, la charge de la dette dépassera bientôt le déficit primaire de l’Etat, c’est-à-dire la différence entre ses recettes et ses dépenses.

Une augmentation des impôts seule ne suffirait pas à résorber le déficit.  Elle serait insoutenable pour l’économie et inopérante pour réduire la charge de la dette.   Il est urgent de tailler dans les dépenses.  Encore faut-il dire lesquelles, et comment y parvenir.

La réforme des retraites au centre des débats

Les retraites sont souvent présentées comme le premier poste de dépenses de l’Etat.  Il est vrai que celles-ci pèsent lourdement dans nos finances publiques :  En 2026, le total des pensions de retraite avoisinera entre 380 et 400 milliards d’Euros. C’est 24 % des dépenses publiques, loin devant l’Education et la Défense.   Chacun comprendra que le sujet du financement des retraites soit sur la table lors des débats pour les élections présidentielles : Assurément, c’est un enjeu majeur pour rétablir l’équilibre de nos comptes.  Mais est-ce le seul ?

La fonction publique : un gisement d’économie immense

Tous les comptables le savent, il existe une autre façon d’analyser les flux de dépenses.  Non pas par destination, mais par nature.

En 2025, le personnel de la fonction publique représentait une dépense de 370 Milliards d’euros.  Soit presque autant que les dépenses de retraite, et bien plus que nos dépenses de santé, évaluées à 261 Mds € en 2024.   Ce n’est pas anodin !  Comment expliquer un tel montant ?

Selon la définition de l’OCDE, la France compte 6,3 millions d’agents public pour une population de 68,5 millions d’habitants, soit un ratio de 92 agents pour 1000 habitants.

En 2025, les agents de la fonction publique ont perçu en moyenne un revenu brut annuel de 39 288 € (chiffres INSEE DGAFP), ce qui se traduit par un coût total pour l’État de 58 079 € (soit 18 971 € de charges patronales).

Toujours selon l’OCDE, l’Allemagne disposait de 5,38 millions d’agents publics pour une population de 83,8 millions d’habitants.  C’est 63 agents de la fonction publique pour 1000 habitants.

Il faudrait environ 1,97 millions d’emplois publics en moins (30 % des effectifs !) pour atteindre un ratio comparable à celui de l’Allemagne.  Qui peut prétendre que l’Allemagne est moins bien administrée que la France ?

Si la France parvenait à réduire sa fonction publique de 1,97 millions d’agents, revenant ainsi au niveau de l’Allemagne en nombre d’agents par milliers d’habitant, ce serait un potentiel de baisse des dépenses d’environ 114 milliards chaque année !

Rares sont les candidats aux prochaines élections présidentielles proposant une réduction d’effectifs dans la fonction publique.  Pourtant, son efficacité est redoutable : A titre de comparaison, souvenons-nous que la dernière réforme des retraites portée par le gouvernement de Mme Borne aurait rapporté au mieux une dizaine de milliards d’Euros à l’horizon 2030, selon la cour des comptes.[1]

Un partenariat public-privé pour réduire la fonction publique

Le sujet est jugé trop sensible politiquement, car souvent assimilé à de la casse sociale. Pourtant, des solutions existent.

Imaginons un dispositif qui permettrait aux agents de la fonction publique de rejoindre des entreprises privées sur la base du volontariat.   Les entreprises prendraient en charge le salaire brut, l’état conservant les contributions employeur, préservant ainsi la protection sociale et la promesse de l’état vis-à-vis de ses agents.

Un tel dispositif, une sorte de partenariat public-privé, faciliterait la réduction du nombre d’agents de la fonction publique, tout en proposant aux entreprises françaises une main d’œuvre qualifiée.  Les agents de la fonction publique travaillent dans de nombreux corps de métiers en tension, pour lesquelles nos entreprises rencontrent des difficultés à recruter :  On y dénombre des emplois dans les domaines de la restauration, de l’informatique, des transports et de la maintenance.

C’est une solution gagnante pour toutes les parties prenantes :  pour l’État, qui verrait le poids de sa masse salariale réduite significativement, pour les entreprises qui se verraient proposer une main d’œuvre qualifiée, à un coût moindre, et pour l’agent, qui préserve ses avantages acquis en matière de protection sociale, tout en pouvant prétendre à des niveaux de salaire souvent plus numérateurs dans le privé que dans la fonction publique.

Reprenons l’exemple type de notre agent de la fonction publique percevant un revenu moyen brut annuel de 39 288 €, générant un coût total pour l’État de 58 079 € (dont 18 971 € de charges patronales)

Ainsi, chaque agent transféré dans le privé représenterait en moyenne une économie annuelle de 39 288 €. Dans l’hypothèse où 100 000 agents bénéficieraient chaque année de ce dispositif, ce serait 1 000 000 de fonctionnaires transférés dans le privé d’ici 2036 (Objectif raisonnable si l’on considère que cela ne réduirait que de moitié notre écart avec les ratios de l’Allemagne).  Une économie supplémentaire de près de 4 milliards chaque année, (100 000 * 39288 €), soit 40 Milliards annuel à un horizon de 10 ans.

Selon les données de France Travail, ce sont environ 3 millions d’offres d’emplois pourvues chaque année. Gageons que les entreprises ne se feront pas priées pour embaucher une main d’œuvre dont les charges patronales sont annulées.

Par le passé, des entreprises étatiques ont accompagné leurs salariés pour des projets personnels hors de l’entreprise.   Pourquoi ne pas reproduire ce type de dispositif pour nos agents de la fonction publique ?  Pour reprendre la formule du général Leclerc, « Ne me dites pas que c’est impossible » !

[1] Situation financière et perspectives du système de retraites février 2025 – Cour des Comptes

robot

Humanoïdes, souveraineté et compétitivité

By Numérique

Entre risques et progrès

Par un adhérent du CRSI

Le 19 avril dernier a eu lieu la deuxième édition du semi-marathon couru de Pékin par des humanoïdes.

Alors qu’en 2025, ils – les humanoïdes – étaient 21 au départ et que seuls 4 avaient obtenu leur t-shirt de finisher, ils étaient 100 à s’aligner cette année. Des participants plus nombreux, mais surtout bien plus performants, et le temps du vainqueur 2026 interpelle : 50 minutes. Non seulement il bat le meilleur temps établi par un homme (57 minutes), mais surtout, il améliore le précédent record établi par un robot de presque 2 heures !  En un an, on conviendra que ce n’est pas un progrès marginal, mais plutôt un grand saut en avant – réussi.

Ces progrès ont profondément marqué le chancelier Merz qui a piqué une colère à la tribune en rentrant de Chine où il avait pu serrer la pince de quelques humanoïdes et les admirer dans une démonstration de Tai-Chi. Plus une semaine ne passe sans donner à voir une nouvelle image choc, comme récemment un policier de Shanghai suivi comme par son ombre par un « robocop » ou des humanoïdes de la société Figure AI, américains ceux-là, sur une chaîne de tri dans un centre logistique.

On pourra valablement se demander si la forme humaine du robot n’est pas un phénomène de mode. Etait-il nécessaire pour ces robots de tri d’avoir deux jambes et deux pieds ? Seraient-ils plus performants en ayant des formes plus adaptées à leur mission ? C’est sans doute vrai pour des tâches très particulières ou pour des contraintes physiques ou spatiales spécifiques. Ainsi un véhicule autonome n’est rien d’autre qu’un robot doté d’un simple châssis muni de 4 roues et d’une intelligence dédiée à analyser le trafic et son environnement. Ainsi, « l’auto-mobile » porte enfin proprement son nom ! Dans le cas d’un robot multitâche, évoluant dans un environnement conçu, dimensionné et habité par les hommes, celui-ci gagne à être humanoïde : par exemple pour monter les escaliers, ouvrir une porte, etc.

Mais la question n’est en fait pas là, ce débat est vain. Il y aura des humanoïdes, des formes nouvelles, et des hybrides, comme le barman du film « Passengers ».   Mais tous auront – ont déjà – en commun d’être des objets articulés doués d’une certaine capacité d’analyse, de décision et d’action. Par commodité, appelons-les tous « humanoïdes ».

Les emplois, je choisis ce mot à dessein, que l’on peut trouver pour nos humanoïdes sont nombreux. Dans les métiers dangereux, répétitifs et fatigants, demandant peu d’initiative (au moins pour un temps), les robots pourront se substituer à l’homme ou l’accompagner et l’assister.

Une étude réalisée aux Etats-Unis arrive à cette conclusion : 60 millions de postes sont amenés à être occupés par des humanoïdes. Un tiers d’une population active de 170 millions ! Comme toute étude prospective, elle repose sur des hypothèses, mais celles-ci sont connues et la méthode est rigoureuse : Pour chaque métier, tel que recensé par l’administration américaine, on applique un taux de remplacement. Pour un métier répétitif et dangereux : 80 % ; métier demandant de l’improvisation, taux de remplacement : nul. Même si ce nombre est surévalué, même s’il ne s’agit pas toujours de substitution 1 pour 1 (il faudra quand même quelques hommes contremaîtres pour diriger une équipe d’humanoïdes), le taux de pénétration dans l’industrie sera très significatif. Et pour certains, une fois l’industrie convertie, c’est vous et moi qui pourrons bénéficier des services d’un humanoïde à demeure. Gageons que les plus anglophiles pourrons le programmer pour parler avec les voix de Mr Carson ou de Mrs Hughes dans la série Downtown Abbey. L’aspirateur robot Dreame aura alors rejoint le vieil iMac au rayon des objets obsolètes, avec le 78 tours du grand-père.

Jean Marc Jancovici a bien raison de nous rappeler que le niveau de vie au salaire médian est encore supérieur à celui d’un grand bourgeois au XVIIe siècle et que notre consommation énergétique correspond à l’énergie de travail de 200 personnes. Alors que le parc de machines et l’énergie abondante devraient, s’ils disparaissaient, être remplacés par 200 esclaves pour le service de chaque homme moderne, Elon Musk n’annonce qu’un, voire deux humanoïdes par personne. C’est plus parlant et plus concret que la comptabilité kWh établie par Jancovici, mais alors, le nombre de 60 millions de postes annoncés par l’étude citée plus haut paraîtront bien ridicules en regard de ce parc d’humanoïdes domestiques.

Pour arriver à ce résultat, il aura fallu résoudre quelques questions qui n’ont rien de secondaires : quelle sera la nouvelle relation au travail dans ce mode de substitution, comment se fera la répartition de la valeur dans un mode de production encore plus capitaliste, à quoi seront affectés les gains de productivité qui résulteront de cette rupture ?

Comment ces humanoïdes accompagneront-ils les évolutions des populations vieillissantes et les flux de population ?

Il y a un grand risque pour les pays européens de perdre encore en compétitivité et en souveraineté. Ce risque est majeur et encore incompris.

Jusqu’à présent, l’Europe a participé d’une façon ou d’une autre aux innovations. Elle a pu en bénéficier, parfois conserver les gains de productivité, fruits de l’innovation, parfois les partager, jamais elle n’a été totalement hors-jeu. Et les chaînes de production européennes ont pu se maintenir, et lorsque nous étions amenés à délocaliser la production physique, nous restions bénéficiaires de l’innovation, grâce aux brevets, ou à la gestion de la complexité (les emplois tertiaires) nécessaire au bon fonctionnement de la production délocalisée.

Mais dans cette rupture qu’est l’IA incarnée, l’Europe risque fort d’être dépassée.  Demain, une chaîne de montage automobile devra acheter des robots américains ou chinois pour rester compétitive (de ce point de vue, c’est peut-être une chance, car les disparités de coût du travail seront gommées, ou tout au moins atténuées).  Mais la compétitivité obtenue sera relative et partielle.

Là où un ouvrier coûte 100, le robot coûtera 50 à son concepteur et nous sera facturé 75 (c’est l’ordre de grandeur). Le gain sera donc partagé et s’exportera sous forme d’un creusement du déficit commercial. Et puisque le robot n’est finalement qu’un logiciel, nécessitant des mises à jour, on peut craindre une forme de chantage à la bonne conduite.

Arthur Mensch, fondateur de Mistral, vient d’alerter les députés français sur ce risque de transfert de valeur, conséquence d’une dépendance à l’IA américaine. Un développeur informatique aujourd’hui ne code plus, mais produit 20 fois plus de code qu’il y a cinq ans. Dans une équipe où subsistent les questions de coordination et de communication, le gain de productivité est de 5 plutôt que de 20, mais cela est néanmoins considérable.

Alors que cette question, dans l’univers des services intellectuels, commence à peine à être appréhendée, se dresse déjà le danger de nouveaux transferts et de pertes de compétitivité liés aux robots.  A la vitesse à laquelle ceux-ci sont développés, en Chine, en Corée et aux Etats-Unis, comment envisager rattraper notre retard ?

Espérons en tout cas que les récents mouvements d’humeur du Président Trump interdisant les dernières versions des IA Anthropic aux non-américains, qui semblent réveiller nos politiques, continueront de les aiguillonner et de les tenir en alerte au moment de protéger le capital de sociétés françaises comme AMI Labs, (Advance Machine Intelligence Labs, fondée par Yann Le Cun), Mistral (fondée par Arthur Mensch) ou encore Genesis AI (co-fondée par Théophile Gervet, cette start-up spécialisée dans les modèles d’intelligence artificielle permet de reproduire à l’aide de robots les mouvements les plus complexes comme ceux de la main).  Espérons également que ces mêmes politiques sauront favoriser Dassault Systèmes, clef dans les systèmes d’apprentissage aux robots, aider au développement de Wandercraft (robots français, en test chez Renault) ou encore travailler avec les Allemands de Neura.

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Ecrans et natalité : l’impact du virtuel est réel

By Numérique, Santé

 

Par Aurore, membre de la commission CRSI santé

Projet transversal des commissions numérique et santé

 

Dans une réflexion intergroupe au CRSI, le sujet des « écrans » est apparu comme incontournable et nombreux sont les liens existants entre notre santé et ces outils numériques. Pour ceux qui douteraient, lire les articles récents qui relatent les procédures judiciaires actuelles opposant les États américains aux plateformes numériques[1]…

Cependant, à côté des effets les plus connus du grand public sur notre santé, c’est-à-dire surtout une perturbation de notre vie relationnelle, psychologique, avec des risques d’addictions, les écrans pourraient-ils avoir des effets sur notre santé « reproductive » ?

La natalité, ou plutôt la chute de la natalité qui préoccupe l’Occident, est plurifactorielle. Un rapport récent de l’Assemblée nationale liste les principales explications retenues actuellement[2] :

Facteurs économiques

– coût du logement

– coût de la garde d’enfant

– difficultés pour trouver un emploi

Arbitrage carrière / parentalité

– allongement des études pour les femmes

– difficultés à concilier vie professionnelle et vie privée

Evolutions socio-culturelles

– besoin de réussite individuelle

– progression du célibat, crise de la conjugalité

– société de plus en plus « no kids »

– anxiété accrue

Infertilité

  • augmentation de l’âge au premier enfant

La liste des causes d’infertilité n’est pas exhaustive, s’ajoutent : tabac, augmentation de l’âge de la paternité, perturbateurs endocriniens, polluants, augmentation des maladies chroniques, augmentation de l’obésité, sédentarité, usage de drogues, troubles du sommeil, etc.

En France, le taux de naissances vivantes entre 1980 et 2025 (y compris Mayotte depuis 2014) est illustré par le graphique 1 ci-dessous :

chute natalité

Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381380

 

Parmi les causes de baisse de la natalité, une semble peu étudiée : l’impact des smartphones sur nos vies. Le travail de chercheurs étasuniens, Caitlin K. Myers et Ezekiel Hooper (NATIONAL BUREAU OF ECONOMIC RESEARCH), vient d’apporter, en juin dernier, quelques pistes supplémentaires à ce sujet[3].

Le nombre de naissances (enfants vivants) pour 1000 femmes (âgées de 15 à 44 ans) est resté constant aux USA entre 1980 et 2007. Il était de l’ordre de 65 à 70 naissances / 1 000 femmes. En 2024, ce taux chute à 54 enfants pour 1 000 femmes. La baisse aux USA est d’environ 22 % depuis 2007, cf. graphique 2.

taux de fécondité usa

Graphique 2 : déclin du taux général de fécondité, pour les femmes âgées de 15 à 44 ans. L’iPhone 1 est introduit aux USA en 2007[4].

Or, cette année-là, le premier smartphone de la firme Apple est mis sur le marché et commercialisé uniquement via l’opérateur AT&T. Une comparaison des zones géographiques desservies par cet opérateur est faite avec les zones qui ne l’étaient pas. Les résultats indiquent que la chute des naissances en lien avec l’accès à l’iPhone 1 est de 4,5 à 8 % chez les 15 à 19 ans et de 3,2 à 6,6 % chez les 20 à 24 ans. Il persiste une différence statistiquement significative pour les femmes plus âgées, mais elle est moins marquée.

Selon ces auteurs, la diffusion de l’iPhone 1 expliquerait 33 à 52 % du déclin du taux de fécondité* chez les femmes de 15 à 44 ans. Cela se justifierait notamment par la réduction de l’interaction entre les personnes, l’accroissement de la consommation de contenus pornographiques et la réduction de la fréquence des rapports sexuels.

Une autre étude a été menée sur la chute de la fécondité chez les adolescents en lien avec le digital[5]. Elle conclut qu’il existe, aux USA et au Royaume-Uni, une accélération de cette chute chez les adolescents depuis 2007 et l’arrivée du premier smartphone.

Le 9 novembre 1965, une panne géante de courant à New York avait marqué les esprits et, neuf mois plus tard, des journalistes avaient publié de nombreux articles sur une augmentation nette des naissances, de manière erronée car les statistiques ont depuis infirmé leur dires[6]. Une soirée sans écrans, la télévision à l’époque, ne suffit pas pour rendre plus prolifiques les couples !

Certes, les écrans ne sont probablement pas les premiers responsables de la chute de fécondité observée partout dans le monde, et ce parfois depuis la fin du XXe siècle[7], mais leur usage en augmentation constante, l’impact qu’ils ont sur les relations humaines, l’isolement qu’ils procurent parfois, les dérives qui y sont associées, notamment concernant la consommation de pornographie, et l’évolution de la société humaine en recherche accrue de plaisirs immédiats (cf. les articles sur les écrans[8] et l’addiction[9]) sont autant de facteurs qui éloignent les individus physiquement les uns des autres et donc d’une vie de couple et de famille qui suppose le plus souvent de se projeter dans un futur trop lointain pour certains…

 

* Le taux de fécondité est le rapport du nombre de naissances vivantes de l’année à l’ensemble de la population féminine en âge de procréer c’est-à-dire de 15 à 50 ans pour les données françaises (source Ameli, https://www.ameli.fr/assure/sante/devenir-parent/concevoir-un-enfant/sterilite-pma-infertilite/baisse-de-la-fertilite-et-de-la-fecondite-pourquoi)

 

Sources : 

[1] https://www.lefigaro.fr/medias/danger-des-reseaux-pour-les-mineurs-meta-verse-17-milliards-de-dollars-pour-regler-son-proces-aux-etats-unis-20260826

 

[2]   https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/natalite/l17b2474-ti_rapport-information

 

[3] https://www.nber.org/papers/w35310

 

[4] https://www.nber.org/papers/w35310

 

[5] https://homepages.uc.edu/~moscoshn/Personal_webpage/papers/Smartphone_web.pdf

 

[6] https://www.persee.fr/doc/estat_0336-1454_1970_num_18_1_2019

 

[7] https://atlantico.fr/article/decryptage/hausse-du-nombre-de-smartphones-chute-de-la-natalite-et-si-nos-telephones-etaient-un-coupable-trop-facile-couples-naissance-enfants-bebes-David-Le-Breton-Laurent-Chalard-Pascal-Neveu

[8] https://www.crsi-france.fr/la-cyberdependance-chez-les-jeunes/

[9] https://www.crsi-france.fr/ecrans-et-addictions-physiologie-du-plaisir/`

Cyberattaque

Août 2026 — Cyberattaques contre la DGFiP : jusqu’où peut aller la menace ?

By Numérique

Par Laurent PE., membre de la commission CRSI numérique

 

Suite à un piratage informatique, une fuite massive de données fiscales a été annoncée à la mi-août par la Direction générale des Finances publiques (DGFiP). Plus de 678.000 comptes de particuliers et professionnels sont concernés.

Certains experts en cybersécurité la présentent comme l’une des cyberattaques les plus graves que la France ait connues.

 

Que s’est-il passé exactement ?

Le 26 juin dernier, un intrus a réussi à accéder au système d’information de la DGFiP. Des accès frauduleux ont ensuite permis, en juin et juillet, de consulter et d’extraire de nombreuses données sensibles.

Les pirates ont utilisé des identifiants compromis pour accéder à un outil interne permettant d’effectuer des recherches sur des particuliers et professionnels. Les pirates ont limité leurs consultations afin de rester sous les seuils d’alerte, les requêtes importantes pouvant être légitimes dans le travail quotidien des agents de la DGFIP.

Le 12 août, ce groupe de hackers se présentant sous le nom ZeroBytes met en ligne une annonce pour vendre ces données sur un forum cybercriminel : Au total, ZeroBytes affirme détenir les données de 678 438 particuliers et professionnels : noms et prénoms, revenu fiscal de référence, adresses, téléphone, e-mail, dates et lieux de naissance, situation familiale, identifiants fiscaux, adresses et caractéristiques des biens immobiliers, etc.

Ce n’est que le 14 août que la DGFIP a révélé publiquement la fuite, après une alerte de l’ANSSI du 12 août faisant suite à la revendication de l’attaque.

Malgré la communication officielle de Bercy, le mode d’attaque à l’origine de la fuite de données, n’est en réalité ni original ni très sophistiqué : Bercy fait mention d’« usurpations d’identifiants d’un agent de la DGFiP et d’un tiers habilité ».

Lors d’une interview confidentielle le 18 août auprès de journalistes via messagerie chiffrée, ZeroBytes se présente comme étant un groupe de deux français. Ils déclarent avoir agi pour des motivations financières uniquement, et aussi par opportunisme, car selon eux, les administrations françaises sont faciles à pirater. Ils justifient leur attaque de la DGFIP en affirmant que « leur service était mal sécurisé, c’est tout ».

Voici les chiffres revendiqués :

Personnes uniques potentiellement concernées : 678 437

– Professionnels : 285 570

– Particuliers : 392 867

Particuliers associés à un Revenu Fiscal de Référence :

– de 100 000 € ou plus : 26 805

– supérieur à 1 million d’euros : 386

– supérieur à 10 millions d’euros : 8

source: French Breaches

NB :  À ceci s’ajoute une fuite supplémentaire de la DGFIP le 18, celle des données du Cadastre, de l’ordre de 433 485 particuliers. Mais aussi, un autre incident supplémentaire, concernant le portail des Successions.

Pour rappel, fin janvier 2026, FICOBA, le fichier national des comptes bancaires DGFIP, dont 1,2 million de comptes avaient fait l’objet d’accès illégitimes (RIB/IBAN, identités et adresses des titulaires).

Sans oublier France Travail : 44,3 millions de personnes (2024). L’ANTS (cartes d’Identité) : 11,7 millions (2026). L’Éducation nationale mi-août : 346 millions de lignes de données revendiquées (ZeroBytes).

 

Pourquoi est-ce si grave ou dangereux ?

Des experts en cybersécurité, parmi lesquels les hackers éthiques SaxX et Baptiste Robert, ont souligné la gravité exceptionnelle de cette attaque de la DGFIP.

Les bases de données aujourd’hui sont tellement détaillées qu’elles permettent aux personnes mal intentionnées d’évaluer par exemple le niveau de vie d’un foyer, sa composition et une partie de son patrimoine, mais aussi de faire des recoupements très détaillés avec d’autres données sensibles disponibles sur le darknet.

A minima, un acteur malveillant disposant simultanément de toutes ces informations peut aisément construire des tentatives de phishing, de fraudes ou d’ingénierie sociale extrêmement crédibles et personnalisées.

De plus, ces données dispersées dans la nature peuvent être conservées, revendues, recoupées et exploitées pendant des années.

Mais au-delà de ça, connaître le patrimoine d’une personne (immobilier, bitcoin, or) ou d’autres détails sur sa possession d’armes (fichier déclaratif piraté) et son adresse de domicile, donne à un agresseur ou un criminel un avantage considérable.

Une fois ces fichiers recoupés avec d’autres fuites, ils peuvent devenir un outil de ciblage. Les criminels peuvent identifier un détenteur d’actifs, retrouver son domicile, estimer ses avoirs et choisir le montant à extorquer.

 

Est-ce exagéré ?

En mars 2026, une compromission d’une entreprise utilisatrice du Système d’information sur les armes (SIA) en France a laissé « fuiter » des informations concernant 62 511 armes et leurs propriétaires respectifs. D’autant plus préoccupant qu’il y avait déjà eu fin 2025, d’autres fuites concernant notamment la Fédération française de tir.

Depuis, entre 20 et 30 cambriolages de domiciles de détenteurs d’armes, considérés comme liés à ces différents piratages, selon des médias spécialisés.

Aussi, l’année dernière, un agent des impôts de Bobigny avait été mis en examen pour avoir utilisé ses accès fiscaux pour obtenir des informations sur des personnes ciblées par des criminels, notamment des contribuables détenteurs de Bitcoin ou de cryptomonnaies.
Une étape de plus dans la progression de la corruption et de la menace de l’intérieur.

Depuis le début de l’année 2026, la France a recensé 77 séquestrations, enlèvements, extorsions ou tentatives liés aux cryptos, selon la Gendarmerie nationale, contre 45 durant toute l’année 2025. Certaines victimes ont été ligotées, battues ou mutilées, ainsi que leurs proches ou membres de la famille.

Début août, s’ajoute un home-jacking visant une détentrice de cryptomonnaies dans les Yvelines.

À peine les lignes de cet article sont-elles écrites, qu’un nouveau cas est rapporté. Un couple a été séquestré puis enlevé dans les Landes, la nuit du 10 août, pour ses bitcoins. L’homme a été retrouvé nu et lacéré, et sa femme enlevée, retrouvée à plusieurs kilomètres. Deux hommes ont été interpellés.

Ce type d’agression se multiplie en France.

Des données fiscales ou patrimoniales sensibles, volées et recoupées avec d’autres sources, peuvent ainsi fournir aux criminels des informations qui facilitent le ciblage de victimes, pouvant aller dans certains cas jusqu’à causer des agressions et des préjudices physiques.

 

 

Une nécessaire remise en question : le risque d’un État qui veut tout centraliser et qui disperse les responsabilités

Lors de l’interview de ZeroBytes, le hacker a déclaré de façon désinvolte : « Les impôts, ce n’était que le début. »

Ces dernières semaines, pas moins de 57 comptes d’agents de la DGFiP ont été identifiés comme compromis et potentiellement utilisés pour accéder aux données, avant d’être bloqués.

Nos administrations sont devenues un véritable millefeuille administratif et organisationnel.

Centraliser toujours davantage d’informations et accorder à de nombreux comptes administratifs des droits d’accès très étendus représente un risque majeur. Une seule compromission peut exposer des centaines de milliers, voire des millions de personnes, et créer des risques sérieux pour leur sécurité.

L’État exige toujours davantage d’informations sur nos revenus, nos comptes et notre patrimoine. Il centralise ces données au nom du contrôle fiscal et de la lutte contre la criminalité. En contrepartie, sa responsabilité est immense lorsqu’il échoue à les protéger.

Nous finançons l’un des États les plus coûteux au monde. Il est donc légitime d’attendre de lui qu’il soit à la hauteur de ses responsabilités lorsqu’il s’agit de protéger nos données et notre sécurité.

Face à ces évènements, la réponse du gouvernement a été d’annoncer une nouvelle unité cyber.

Mais faut-il rajouter une énième entité alors même que l’on a déjà pléthore d’agences au sein de l’état ?

L’ANSSI, par exemple, existe déjà et remplit pleinement ses missions d’expertise et de certification. Mais la mise en œuvre de ses recommandations demeure inégale au sein des innombrables entités de l’État, dont la complexité administrative et organisationnelle peut parfois s’apparenter à de véritables « usines à gaz ».

Il apparaît nécessaire plutôt de revoir la gouvernance de l’État dans le domaine du numérique.

La France n’a peut-être pas besoin d’une agence de plus, mais d’un pilote ayant pour mission de rationaliser toutes ces agences de l’État en surnombre.  La solution existe : créons un ministère du numérique de plein exercice, avec une véritable stratégie et son propre budget.

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Réseaux sociaux : une loi de majorité numérique finalement censurée

By Numérique, Santé

Note transversale des groupes numérique et santé, 3/3.

Selon l’institut Reuters, les réseaux sociaux sont devenus la première source d’information dans le monde, dépassant pour la première fois en 2026 les médias traditionnels. Et le phénomène est encore en devenir puisque la moitié des 18-24 ans s’informent exclusivement via les réseaux sociaux.

 

Par François Bargoin, membre de la commission CRSI Numérique

 

  1. La loi dite de majorité numérique

  2. Une efficacité discutable pour un positionnement essentiellement politique

  3. Fin de l’anonymat

  1. Un climat hostile aux réseaux sociaux

  2. Le Conseil constitutionnel censure

 

1. La loi dite de majorité numérique

En conclusion d’un parcours législatif commencé en janvier, la version finale du texte, élaborée par une commission mixte paritaire, a été votée par les deux assemblées le 21 juillet dernier.

Ce texte prévoit une interdiction effective des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans dès le 1ᵉʳ septembre pour les nouveaux comptes, et au 1ᵉʳ janvier 2027 pour les comptes existants. Des exceptions sont prévues pour « les encyclopédies en ligne » et pour « les projets numériques à vocation éducative ».

Il est également prévu l’interdiction des téléphones portables dans les collèges et les lycées dès la rentrée prochaine.

 

2. Une efficacité discutable pour un positionnement essentiellement politique

L’efficacité réelle du texte voté est largement sujette à caution, pour au moins deux raisons fortes.

Tout d’abord, l’expérience Australienne (premier pays à avoir interdit les réseaux aux moins de 16 ans en décembre 2025) montre que les jeunes ont déployé beaucoup d’imagination pour contourner l’interdiction : utilisation de VPN pour se localiser fictivement dans un pays étranger, usurpation d’identité, photos vieillies par l’IA, accès sous le compte des parents, et souvent avec leur accord … Les premiers bilans publiés en Australie montrent que 85 % des jeunes de moins de 16 ans continuent à utiliser les plateformes interdites.

Ensuite, l’interdiction des réseaux constitue un nouvel exemple de chevauchement du droit national et du droit européen.

En effet, la prérogative d’imposer des outils et des obligations aux plateformes est une compétence de l’UE, conformément au Digital Service Act (DSA).

Dans ce contexte juridique, le texte voté en France formule un principe d’interdiction aux moins de 15 ans, mais il est totalement muet sur les outils permettant la mise en œuvre de l’interdiction, ainsi que sur les sanctions. Il appartiendra donc aux plateformes d’intégrer le ou les outils qu’elles jugent nécessaires. Et dans la mesure où lesdites plateformes devront composer avec des mécanismes qui seront probablement imposés ultérieurement par l’UE, il est permis de s’interroger sur ce qui sera réellement fait au 1ᵉʳ septembre 2026.

Dans ces conditions, la loi ressemble davantage à une déclaration d’intention qu’à un texte abouti. Il est clair qu’il y a eu un empressement français à être le premier pays européen à légiférer sur le sujet. D’autres pays, l’Espagne et la Grèce notamment, souhaitent aussi légiférer sur les réseaux sociaux, mais attendent l’avancée des travaux menés au niveau européen.

Cet empressement obéit à des motivations qui sont avant tout politiques ; volonté de donner du contenu à la fin du quinquennat ; volonté du Président d’apparaître comme un leader sur ces questions, à l’échelle européenne et mondiale ; positionnement en protection des Français et de la jeunesse ; positionnement volontariste sur les questions de souveraineté nationale et numérique.

Le vote du texte a été une victoire politique. Le Président s’est immédiatement félicité « d’une avancée majeure » et a mis en ligne une vidéo (sur ces mêmes réseaux sociaux…) dans laquelle il montre sa persévérance sur le sujet et il se félicite de ce que « la France ouvre la voie en Europe pour la protection de nos enfants, de nos adolescents ».

Le Président Macron a d’ailleurs été suivi par les censeurs de tous bords qui voudraient limiter l’expression sur les réseaux sociaux : citons Marine Tondelier, réclamant dans Libération l’interdiction de X en cas « d’ingérence constatée » ou encore Thierry Breton, toujours surprenant, demandant après l’affaire de Ceuta que « les frontières numériques de l’Europe soient renforcées » et que l’UE « impose à ses partenaires un contrôle des réseaux et des plateformes en s’inspirant du DSA ».

 

3.  Fin de l’anonymat

La fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux est un premier coup à la liberté d’expression. Selon les outils qui seront mis en place, tous les utilisateurs devront présenter leur carte d’identité ou une reconnaissance faciale sur internet. Qui aura la garde de cette masse de données personnelles ? Quel niveau de sécurité pour ces données, sachant le nombre élevé de piratages de données constatés récemment ? Ne faut-il pas craindre qu’il s’agisse d’une porte ouverte à d’autres types de contrôles et de restrictions ?

Le principe officiel mis en avant est le « double anonymat » : la plateforme (TikTok, Instagram, etc.) ne doit pas connaître l’identité de l’utilisateur. Elle reçoit seulement une attestation binaire du type « a plus de 15 ans ». Le prestataire de vérification (par exemple France Identité) ne doit pas savoir pour quel site la vérification est demandée. Ainsi, en théorie, aucune des deux parties ne détient à la fois l’identité et l’usage. Les documents d’identité ou les images faciales sont traités par le tiers, souvent avec suppression après vérification (minimisation des données exigée par le RGPD).

Reste qu’en pratique, les données transitent par des prestataires (l’État via France Identité, etc.). Le cloisonnement dépend de la qualité de l’architecture. Et de toute façon, les données permettant la traçabilité des propos tenus sur les réseaux existeront quelque part.

 

4. Un climat hostile aux réseaux sociaux

Le vote du texte de majorité numérique intervient dans un climat général où les réseaux sociaux sont décrits comme le lieu de toutes les manipulations, contre lesquelles il faudrait impérativement protéger la population.

Au-delà de la protection de la jeunesse, la tentation est forte de maîtriser, réguler, contrôler ces nouveaux espaces informationnels, qui jouent un rôle d’importance croissante. Plusieurs actualités récentes montrent que des dispositifs sont mis en place qui pourraient facilement servir à censurer ce qui se dit sur les réseaux et à réguler la liberté d’expression dans l’espace public.

  • En juillet, une mission sénatoriale proposait de créer un observatoire de la désinformation et demandait un encadrement plus strict des créateurs de contenu et des plateformes. Le sénateur Laurent LAFON parlait même « d’ingérence intérieure». Un oxymore qui a choqué car il pourrait conduire à considérer comme une menace toute mobilisation sur les réseaux sociaux qui aurait une influence significative sur l’opinion.
  • L’ARCOM identifie les créateurs de contenu sur les réseaux comme des médias qui vont influer sur la prochaine élection présidentielle, mais qui malheureusement échappent encore à tout contrôle. L’ARCOM voudrait leur appliquer les mêmes règles qu’aux médias traditionnels.
  • Des manipulations grossières concernant E. Philippe, R. Glucksmann, et G. Attal, pourtant d’un faible niveau de visibilité sur les réseaux, sont opportunément dévoilées et font aussitôt les titres de la presse.
  • Une nouvelle commission est installée pour la prochaine élection présidentielle. Cette commission « indépendante » composée de hauts fonctionnaires vise à lutter contre les ingérences étrangères et à réagir rapidement aux campagnes numériques susceptibles d’altérer le débat démocratique. Parallèlement, les peines encourues « pour atteinte à la sincérité du scrutin» sont alourdies et un nouveau référé permettra à un juge de faire cesser immédiatement la diffusion de contenus « manifestement inexacts ou trompeurs ».

Nous ne développerons pas ici ces nouveaux dispositifs, ce pourrait être l’objet d’un autre dossier.

Contentons-nous d’observer qu’ils pourraient servir à exclure certains propos jugés non conformes, à étouffer le débat démocratique, à commander le retrait de publications dissidentes, et à pénaliser certaines plateformes.

Et qu’ils auront aussi un effet dissuasif, l’autocensure étant toujours la forme la plus aboutie de la censure.

5. Le Conseil constitutionnel censure

Dans sa décision du 14 août, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 1er du projet de loi. (L’interdiction des téléphones portables dans les collèges et lycées est maintenue.) Concrètement, l’objectif de protection de la jeunesse n’est pas remis en cause, mais deux motifs sont invoqués :

Tout d’abord, le texte excluait du périmètre d’interdiction les seules encyclopédies en ligne et les répertoires éducatifs. Le conseil a considéré que ces exceptions étaient insuffisantes et laissaient dans le champ de l’interdiction « des services de communication en ligne dont les risques pour la santé et la sécurité des mineurs ne sont pas établis ».

Ensuite, le Conseil constitutionnel a jugé que les modalités d’application étaient trop restrictives et portaient atteinte à la liberté d’expression et de communication, d’une manière qui « n’est pas adaptée, nécessaire et proportionnée à l’objectif poursuivi » ; d’une part parce qu’il n’existait aucun moyen permettant à l’autorité parentale de « décider de lever l’interdiction, d’en limiter la portée ou d’autoriser l’accès à certains services » ; et d’autre part en obligeant toute personne, même majeure, à faire la preuve de son âge, sans qu’il soit prévu les « conditions et les limites dans lesquelles il devra en être justifié ».

Au vu de l’engagement du Président sur cette question, de nombreux observateurs ont considéré que cette décision constituait « un revers », voire « un camouflet ». Emmanuel Macron s’est efforcé de réagir rapidement, en chargeant le Premier ministre de travailler, d’ici la fin de la mandature, à une « nouvelle rédaction juridiquement robuste », tenant compte de la décision du Conseil constitutionnel ainsi que du cadre européen.

Reste que, entre droit européen et Conseil constitutionnel, la voie pour un texte « juridiquement robuste » est étroite.

En effet, avant la version finale issue de la commission mixte paritaire, la version du texte élaborée par le Sénat le 31 Mars prévoyait deux choses : que l’interdiction ne concernerait que les réseaux susceptibles de nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral, et figurant sur une liste établie par un arrêté du ministre chargé du numérique, pris après avis de l’ARCOM ; et que l’accès aux réseaux ne figurant pas sur la liste interdite serait conditionné à l’accord d’au moins un des responsables légaux.

Cette version du Sénat aurait donc pu satisfaire le Conseil constitutionnel … mais pas la Commission européenne ! Celle-ci avait estimé le 6 juillet que la version sénatoriale du texte n’était pas pleinement compatible avec le DSA. En cause notamment le pouvoir excessif confié à l’ARCOM (pouvoir de proposer les plateformes interdites, signalement des manquements de plateformes établies dans d’autres États), et la volonté de la commission de « minimiser la fragmentation des systèmes nationaux qui pourrait créer une insécurité juridique ou affaiblir l’application des règles ». Autrement dit, chaque pays ne peut pas faire ce qu’il veut et interdire les plateformes qu’il veut.

La même démonstration peut être faite sur les modalités de contrôle de l’âge. Il semble compliqué de satisfaire à la fois le Conseil constitutionnel, qui sanctionne le texte pour absence de conditions, de limites et de garanties légales dans la vérification de l’âge, et le DSA, qui définit la capacité à imposer des obligations et des vérifications aux plateformes comme une compétence de niveau européen.

Les partisans de la liberté d’expression se réjouiront de la censure de ce texte.

Reste que cette décision illustre une nouvelle fois l’irruption de plus en plus prégnante du Conseil constitutionnel comme un acteur législatif majeur.

Plus largement, cette séquence sur l’interdiction des réseaux sociaux montre que les volontés du Parlement et du Président, tous deux élus par le peuple, ne suffisent pas même lorsqu’elles sont convergentes, et doivent naviguer entre un droit européen de plus en plus développé, et un Conseil constitutionnel toujours plus présent.

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La cyberdépendance chez les jeunes

By Numérique, Santé

Note transversale des groupes numérique et santé, 2/3

 

Par Bruno Mahieux, membre de la commission CRSI Numérique

 

Une société ultra-connectée

Notre société évolue dans un monde où les écrans et le numérique occupent une place prépondérante dans le cercle familial : ce sont plus de 10 écrans par foyer recensés en France. Cette abondance d’équipements n’est pas sans conséquence sur nos comportements au quotidien.  Selon une étude du PEW Research publiée en septembre 2025(1), plus de 2 Français sur 3 utilisent internet plusieurs fois par jour, dont 28 % reconnaissent l’utiliser presque constamment, quel que soit l’équipement utilisé (smartphone, PC, montres, tablettes, consoles de jeux).   Comme dans la plupart des pays occidentalisés, les jeunes adultes sont beaucoup plus présents sur les réseaux sociaux que leurs aînés : près d’un sur deux a entre 18 et 34 ans.

Cette hyperconnectivité n’épargne pas nos enfants et adolescents :  Dès le plus jeune âge, ils disposent d’équipements qui leur sont dédiés : entre 7 et 12 ans, le nombre d’équipements détenus par chaque petit Français est en moyenne de 1,6 ; cette moyenne passe à 2,9 dans la tranche d’âge des 13-19 ans. La détention d’un smartphone est devenue la norme dès l’âge de 13 ans (ils sont 89 % à en disposer) et un ordinateur personnel est détenu par 69 % des adolescents de 13 ans et plus.

La cellule familiale n’est pas la seule responsable de cette surexposition au numérique : les écrans sont également accessibles à l’école, souvent dès le plus jeune âge (selon les données fournies par la direction du numérique (DNE), près de 60 % des écoles maternelles disposent d’un accès internet !)

 

Des pratiques problématiques

Les parents sont de plus en plus confrontés à des pratiques problématiques de la part de leurs enfants, avec une perte de contrôle en termes de temps passé et d’usage :

Selon la cinquième édition du baromètre CNL/Ipsos bva « Les jeunes Français et la lecture », publiée le 14 avril 2026(2), les jeunes âgés de 7 à 19 ans consacrent, sur leur temps libre, 3 heures par jour aux écrans. Ce résultat est encore plus marqué chez les 16-19 ans qui y dédient toujours plus de 5h quotidiennes (hors école / études / travail).  À titre de comparaison, les jeunes Français consacrent en moyenne seulement 18 minutes par jour à la lecture de livres.

Au-delà du temps passé devant un écran, ce qui pose problème est l’usage fait des écrans par les enfants et les adolescents.

Toujours selon le Centre National du Livre, les jeux vidéo dominent chez les 10-15 ans, surtout chez les garçons, alors que les réseaux sociaux prennent le relais chez les 16-19 ans.

Selon une enquête menée par l’ARCOM en 2025(3), plus de quatre jeunes sur cinq âgés de 11 à 17 ans utilisent tous les jours au moins une grande plateforme en ligne.  44 % des jeunes accèdent aux réseaux sociaux avant 13 ans.

Pour les cas les plus extrêmes, un usage excessif peut dériver vers l’addiction, dans ce cas, la perte de contrôle devient pathologique et est susceptible d’être prise en charge par un médecin spécialisé.

 

Le modèle économique des réseaux sociaux

L’usage compulsif des réseaux sociaux par nos enfants est loin d’être un dommage collatéral du numérique.  Il est le fruit d’une stratégie assumée et voulue où le bien-être des utilisateurs n’est clairement pas la motivation première.

Les réseaux sociaux étant gratuits pour l’utilisateur, leur modèle économique est entièrement dépendant des revenus publicitaires, payés par les annonceurs.  Ces revenus sont directement liés au nombre de publicités vues et donc au temps passé sur l’application.

La conséquence majeure de cette logique :  les contenus proposés ne sont pas ceux qui informent, instruisent ou enrichissent mais ceux qui captent le plus l’attention des utilisateurs.

Le design des réseaux sociaux est conçu à cet effet :  design épuré et facile à comprendre, conçu principalement pour un fonctionnement sur un smartphone de préférence à un ordinateur, couleurs vives, images et vidéos prioritaires sur le texte, système de notifications en temps réel, utilisation de symboles universels (les émoticônes), tout est pensé pour maximiser le temps passé sur l’application, un objectif souvent appelé engagement dans l’industrie.

Le temps passé alimente aussi un autre objectif business : la rétention. Un utilisateur qui consulte ou publie du contenu chaque jour et qui commente attire d’autres utilisateurs (effet de réseau) et devient moins susceptible de partir à la concurrence.

Pour la plupart, les propriétaires de ces réseaux sociaux sont des entreprises cotées en bourse, évaluées par les marchés en fonction de ces indicateurs d’engagement. Il est donc essentiel de maximiser le temps passé sur une application en captant l’attention de l’utilisateur le plus longtemps possible. L’utilisateur final n’est donc pas un client, mais un produit proposé aux annonceurs !

 

Les mécanismes d’addiction

Les phénomènes d’addiction sont le fruit de mécanismes technologiques simples ayant un ressort psychologique avéré sur le comportement des utilisateurs.  Ils ont fait l’objet d’études approfondies de la part de leurs concepteurs, et leur efficacité n’est plus à démontrer. Ils peuvent se résumer à trois méthodes principales.

Le contenu infini et la lecture automatique

Ce mécanisme, utilisé dans tous les réseaux sociaux, consiste à faire défiler le contenu proposé en supprimant toute rupture dans sa présentation (c.-à-d. une fin de page ou un passage à la page suivante).  Sur TikTok, Instagram Reels ou YouTube Shorts, le principe est le même : la vidéo suivante démarre automatiquement, supprimant toute rupture qui pourrait inciter l’utilisateur à s’arrêter.

Les mécanismes de notifications

Les notifications sont des messages d’alerte visuels ou sonores, courts par nature, pour vous avertir d’une nouvelle activité sur votre réseau social :  il peut s’agir de la publication d’un nouveau contenu, d’un message ou de la réaction d’un ami à vos propres publications.  Ces notifications sont présentées sous forme de métriques (nombre de vues, nombre de likes) qui transforment l’interaction sociale en indicateurs mesurables.  Elles renforcent le besoin de reconnaissance de la part de ses amis ou de sa famille.  Ce besoin de réagir est d’autant plus puissant qu’il est souvent le résultat de réactions d’amis ou de membres de la famille avec lesquels il existe un lien affectif fort, inscitant à réagir, ou à répondre.

Les algorithmes de recommandations personnalisés

Les plateformes collectent en permanence les données qui résultent de nos comportements devant l’écran, qu’elles soient explicites (par exemple, nos recherches, nos commentaires ou même nos réactions sous forme de likes ou d’émoticônes), ou implicites (notre temps de visionnage d’un contenu, notre localisation, nos données sociales).

En analysant nos comportements et nos actions, les algorithmes apprennent en continu ce qui capte le plus l’attention de chaque utilisateur.  Ils adaptent les flux d’informations diffusés en fonction de ses préférences, de son réseau social et de son historique, dans le but de renforcer l’engagement de l’utilisateur.

Ces mécanismes, qui s’apparentent aux techniques de Machine Learning(4), sont particulièrement efficaces chez les jeunes, dont l’usage est beaucoup plus impulsif que chez les adultes, créant un flux de données particulièrement riche.

Plus l’usage est intense, plus l’algorithme affine sa précision et plus l’utilisateur restera connecté, créant ainsi un cercle vicieux où l’utilisateur devient captif de son application préférée.

Ces techniques simples, incitant les utilisateurs finaux à consulter leur téléphone en permanence, de peur de manquer une information essentielle à leurs yeux, sont un mécanisme très puissant qui s’apparente à celui des machines à sous : la peur de rater une bonne occasion (Fear Of Missing Out), en l’occurrence une information, un scoop, un message d’un ami ou d’un membre de la famille.

Cette frénésie de l’usage est d’autant plus forte qu’elle est le fruit de contenus générés par des proches, ce qui renforce les réactions émotionnelles et le sentiment d’obligation de répondre.

 

Faut-il interdire les réseaux sociaux ?

Face à la place prépondérante prise par les réseaux sociaux, de plus en plus de pays décident de limiter ou d’interdire leur accès aux plus jeunes. Le 21 juillet dernier, le Parlement français a adopté définitivement la loi interdisant les réseaux sociaux tels que TikTok, Facebook, Instagram ou Snapchat aux moins de 15 ans.

La France était ainsi le premier pays européen à tenter d’instaurer une majorité numérique.  Elle suivait l’exemple de l’Australie qui avait fixé la majorité numérique à 16 ans.  Le Canada, le Royaume-Uni ainsi que de nombreux pays européens devraient suivre d’ici la fin de 2026.

Initialement prévue pour entrer en vigueur le 1er septembre 2026, cette loi a pourtant été invalidée par le Conseil constitutionnel. C’est en soi une bonne nouvelle, car la solution visant à interdire purement et simplement l’accès aux réseaux sociaux en dessous d’un certain âge interroge.

Chacun conviendra qu’il est nécessaire de chercher des mécanismes de régulation pour contenir les effets destructeurs sur la psyché de nos enfants.  Le débat n’est pas de savoir si les enfants doivent être protégés des réseaux sociaux, mais plutôt de savoir comment y parvenir.

Tout d’abord, parce que cette loi semblait  ignorer les aspects positifs de certains réseaux sociaux :  ils créent des liens, développent la pratique des technologies collaboratives qui sont devenues incontournables dans les entreprises, ils peuvent informer ou donner une voix à des personnes qui ne seraient pas entendues dans d’autres circonstances.  Il existe aujourd’hui de nombreux outils pédagogiques accessibles au travers de ces plateformes. Ils sont fréquemment utilisés par les enseignants à des fins éducatives.

D’autre part, parce que l’expérience australienne démontre qu’il existe des moyens de contourner l’interdiction :  le VPN (Virtual Private Network) est un outil logiciel permettant aux adolescents les plus technophiles de contourner les restrictions au niveau national. Mais une simple ouverture de compte sous un faux âge, voire l’utilisation d’un compte d’un proche peut suffire.

Enfin, parce que la divulgation de l’âge des utilisateurs implique la mise en place d’un contrôle numérique sans précédent au niveau des plateformes concernées, qui cette fois concerne tout le monde, quel que soit l’âge.  Au-delà des risques de cybercriminalité que cela va engendrer, c’est la question de nos libertés individuelles et de la protection de nos données personnelles qui est posée.

Interdire l’usage des réseaux sociaux aux plus jeunes paraît d’autant plus absurde que les adultes ne sont pas exempts de tout reproche en la matière, y compris sur leur lieu de travail(5). Au contraire, ils sont souvent un mauvais exemple pour leurs enfants.

De ce point de vue, la censure du Conseil constitutionnel rejoint les recommandations de nombreux experts(6) qui privilégient des mécanismes de régulation des usages au niveau des plateformes plutôt qu’une interdiction basée sur l’âge.

 

 

Former plutôt qu’interdire 

Plutôt que d’interdire, ne faut-il pas éduquer et mieux former nos enfants aux usages numériques ?  Bien souvent, l’âge est moins le problème que le milieu social dans lequel l’enfant évolue.

Une meilleure éducation au sein des familles est essentielle. Ces habitudes prises dès l’enfance auront un impact économique certain lorsque ces enfants deviendront adultes et intégreront le monde du travail.

Des solutions existent :  à commencer par des pratiques d’autolimitation des usages

  • S’imposer des règles au quotidien
  • Recourir aux fonctionnalités de limitation d’usage
  • N’avoir que les applications essentielles
  • Se contraindre par un appareil limité

Il pourrait également être judicieux d’imposer des paramètres par défaut adaptés à l’âge et de les rendre efficaces sans l’action des jeunes utilisateurs : pas de publicité personnalisée sur les comptes des jeunes, pas de flux sans fin, pas de lecture automatique de contenu, pas de systèmes de récompense basés sur l’utilisation.  Ces techniques sont déjà appliquées dans le monde de l’audiovisuel, où les programmes sont classifiés en fonction de l’âge.

Les opérateurs télécoms ont un rôle à jouer

Même s’ils ne détiennent pas les plateformes des réseaux sociaux, les opérateurs de télécommunications constituent un rouage essentiel dans leur utilisation, car ils en contrôlent l’accès.

Si la technologie ne peut pas à elle seule assurer la sécurité physique et mentale de nos enfants, elle peut y contribuer via la mise en œuvre de mesures simples :

  • Protéger les utilisateurs face au cyberharcèlement, indépendamment de l’équipement, du réseau ou de l’application qu’ils utilisent.
  • Assister les parents en les aidant à surveiller, guider et protéger leurs enfants grâce à des outils de contrôle que leurs enfants ne pourraient pas contourner.
  • Fournir les données nécessaires pour s’assurer de l’adéquation des contenus proposés avec l’âge des enfants.

A l’image des banques qui protègent nos avoirs financiers, les opérateurs de télécommunications deviendraient ainsi des tiers de confiance, responsables de la sécurité de nos communications et de nos données.   Imagine-t-on choisir une banque qui serait dans l’incapacité d’assurer la sécurité de notre argent ?

 

Sources :

1. https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/09/08/most-adults-across-24-countries-are-online-at-least-several-times-a-day/

2. https://centrenationaldulivre.fr/sites/default/files/2026-04/%C3%89tude%202026%20-%20Les%20jeunes%20Fran%C3%A7ais%20et%20la%20lecture%20-%20Rapport%20Complet.pdf

3. https://www.arcom.fr/sites/default/files/2025-09/Dossier_presse_protection_mineurs.pdf

4. Le machine learning est une branche de l’intelligence artificielle qui permet aux ordinateurs d’apprendre à partir de données et de s’améliorer par l’expérience, sans avoir été programmés pour cela de façon explicite

5. Dans une journée de travail, les salariés consacreraient entre 20 mn et deux heures 30 par jour à des activités non professionnelles sur leur smartphone. S’y ajoute le temps nécessaire, non négligeable, pour se reconcentrer après chaque interruption. (Les Echos 5 septembre 2025)

6. Lire à ce sujet un article paru dans le Handelsblatt du 4 août 2026 https://nachrichten.handelsblatt.com/cde8dec12b5ba411d3d4de3dc1d4b1b446d369a52a4a148e508f0e55e583d589995e4d36ae83fb6d280eaf450e4360f90100243679?product=hb&utm_medium=in&utm_source=app&utm_campaign=verschenken

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Ecrans et addictions : physiologie du plaisir

By Numérique, Santé

La commission santé en partenariat avec la commission numérique s’est penchée sur les problèmes d’addiction aux écrans qui soulèvent mille questions, notamment auprès des adolescents. Cet article présentera quelques éléments du fonctionnement cérébral de manière simple, donc simplifiée, afin que tous puissent comprendre qu’il est assez facile de se laisser happer par l’addiction aux écrans.

 

Par Aurore, membre de la commission CRSI Santé

 

Note transversale des commissions Numérique et Santé, 1/3

 

Plantons le décor !

Notre système nerveux perçoit et analyse les éléments de notre environnement. Il élabore la pensée, stocke des informations, communique avec l’extérieur, régule les fonctions de l’organisme et contrôle la fonction motrice. Certains voudraient l’assimiler à un ordinateur ou l’inverse ! En anatomie, on distingue le système nerveux central (SNC) du système nerveux périphérique. Nous nous intéressons ici au SNC, protégé par le crâne et le rachis*, et plus particulièrement à l’encéphale. Le tissu nerveux est le plus complexe de notre organisme ; il se compose d’environ 100 milliards de neurones chez l’humain. Le neurone en est l’unité structurelle et fonctionnelle ; son fonctionnement de base est « électrique ». Les molécules chimiques qui servent de messagers entre deux neurones sont appelées neurotransmetteurs.

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Schéma 1 : Le circuit de la récompense. Il est constitué de structures cérébrales en interrelation : striatum ventral gauche ou noyau accumbens, septum, amygdale, hippocampe, cortex préfrontal. Source : https://acces.ens-lyon.fr/acces/thematiques/neurosciences/fiches-pedagogiques-profs/fiches-pedagogiques-banque-neuropeda/pet-scan-dopamine-et-circuit-de-recompense-sujet-13242

En 1954, Olds et Milner ont, par leurs expériences, montré que la stimulation électrique de certaines aires cérébrales, chez des rats, entraînait une satisfaction si intense qu’elle leur faisait perdre toute sensation de faim et de soif, jusqu’à en mourir.

D’un point de vue biologique, l’humain, comme les autres vertébrés, possède certains mécanismes physiologiques qui lui assurent de meilleures chances de survie. Au niveau cérébral, un ensemble de structures anatomiques appelé « circuit de la récompense » est l’un d’eux (cf. schéma 1). Pourquoi se nomme-t-il ainsi ? Certains actes associés à un retour positif (prise de nourriture par exemple) procurent du plaisir et sont donc mémorisés plus facilement. Tous les individus cherchent à les répéter pour obtenir le même plaisir et le même bénéfice.

 

Tous dopés à la dopamine

Pour schématiser, cette sensation de plaisir, déclenchée par un acte, est liée à l’activation de neurones qui libèrent un neurotransmetteur appelé dopamine. Ces neurones dits à dopamine sont situés dans l’aire tegmentale ventrale et contrôlent le circuit de la récompense.

Dans des conditions normales, l’activité des neurones dopaminergiques augmente à l’occasion de récompenses (nourriture, boisson, sexualité…). Avec l’apprentissage, ce n’est plus la récompense qui active ces neurones, mais juste les signaux qui annoncent son arrivée.

Par exemple, un chaton qui réussit pour la première fois à attraper une souris, qui la goûte, active ce circuit. Il retiendra alors le geste et la proie qu’il a mangée et qui ont conduit à cette sensation gustative plaisante. Le chaton améliorera ses gestes, ses techniques d’affût jusqu’à devenir un redoutable prédateur, garantie de sa survie en milieu naturel.

L’humain est, contrairement au chat, lui, un animal social. Vivre en groupe est un de ses besoins vitaux. Ainsi, les comportements qui lui permettent de tisser des liens avec ses congénères, de les renforcer, activent là aussi le circuit de la récompense (compliments, sourire, acquiescement à un acte ou à une idée, etc.).

Pour faire simple là encore, lors de l’usage d’écrans pour aller sur des réseaux sociaux, la réception d’un like, d’un cœur ou d’un émoticône positif, qui suit un message envoyé sur ces mêmes réseaux, a le même effet, « d’un point de vue de la physiologie cérébrale », qu’un encouragement donné de vive voix.

 

Shoot de like

Toutefois, si la récompense est systématique ou trop prévisible, le circuit ne s’active pas aussi puissamment. Imaginez que votre employeur vous complimente toutes les heures ; cela ne vous fera pas le même effet que s’il vous gratifie verbalement de temps en temps et à l’improviste. Le côté aléatoire et l’incertitude liés à la présence de likes, ou pas, augmentent notre envie de récompense et donc, pour certains, l’envie de se connecter toujours à leur réseau social numérique préféré.

Ce circuit de la récompense fonctionne aussi sur l’immédiateté : « je mets un message, j’attends un retour dans l’instant si possible : un like, un cœur, un émoticône ». Plus je vais surfer sur les réseaux sociaux, plus j’ai de chances d’en avoir et très vite. Je cherche mon shoot de dopamine en quelques clics !

Alors, apprendre une leçon, faire une évaluation en classe le lendemain et recevoir sa note dix jours plus tard… c’est loin de procurer ce plaisir immédiat !

Vous comprenez donc pourquoi beaucoup d’enfants préfèrent, si on leur en laisse l’occasion, surfer sur le web plutôt que de réviser leurs cours… C’est juste, dans l’immédiat, plus agréable.

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Graphique 1 : Proportions pondérées d’enfants scolarisés en maternelle et élémentaire en France hexagonale, ayant accès aux réseaux sociaux (à la connaissance des parents) selon l’âge. Enabee (2022). Source : https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/881687_spf00006175.pdf

 

Cortex, cœurs et conséquences

Évidemment, quand notre cerveau est dopé à la dopamine, et que d’un coup, zéro like, aucun cœur, privé de portable, le cerveau de nos enfants, préados ou ados, est en manque. Ils peuvent alors ressentir une certaine anxiété. C’est à ce moment-là que le mot « accro » ou « dépendance » peut être employé. L’ado ne surfe plus pour son seul plaisir, mais pour éviter de ressentir un mal-être ou de faire disparaître ce malaise. Comme le fumeur et sa première cigarette du matin, l’ado cherche dès l’aube à retrouver de manière quasi automatique sa dose de dopamine ! La répétition des prises de dopamine fait passer de l’abus à la dépendance… Quand on voit le nombre d’enfants de 3 à 11 ans qui sont sur les réseaux, cf. graphique 1, il est impératif que le politique prenne en compte ces problématiques !

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Extrait de l’infographie Toluna Harris – Baromètre des comportements numériques. Source : https://www.drogues.gouv.fr/publication-des-resultats-de-la-quatrieme-edition-du-barometre-mildecaharris-interactive-sur-les

Biologiquement, il existe des contre-pouvoirs à ce circuit ! Le cortex préfrontal, situé à l’avant de l’encéphale, est le siège de la volonté et de la planification (cf. schéma 1). Il peut contrebalancer les effets du striatum ventral, mais il n’est pas mature avant l’âge d’environ 25 ans. Voilà une des raisons pour lesquelles nos ados restent sensibles aux comportements possiblement addictifs.

La prévention est donc primordiale car l’addiction aux écrans peut être liée à :

  • Une consommation augmentée de confiseries, sodas et snacks.
  • Une consommation augmentée de tabac, d’alcool, voire de drogues.

En 2017, une étude de l’Inserm sur 800 enfants montrait que  « plus les garçons passent de temps devant des écrans à 2 ans, plus ils ont un pourcentage de masse grasse corporelle élevé à 5 ans. Leur temps d’écran à 2 ans était d’ailleurs associé à un recours plus fréquent aux aliments transformés de type snacking / fast-food ».

Il peut être donc observé certaines conséquences délétères sur la santé :

  • Physiologiques : syndrome de l’œil sec, troubles musculosquelettiques, TCA** jusqu’à l’obésité, myopie, dégradation de la qualité du sommeil avec une dette de sommeil retrouvée chez 30 % des 15-19 ans, etc. ;
  • Psychologiques : isolement, perte de confiance en soi, dépression, etc. ;
  • Cognitifs : retard du développement lors de l’usage excessif d’écrans, surtout durant la petite enfance. Cela peut entraver le développement des capacités psychomotrices et freiner le développement du langage par l’absence d’interaction sociale.

Quand on résiste à l’attrait des récompenses immédiates (les likes, les cœurs) offertes par les réseaux sociaux, notre cortex se renforce et freine alors plus facilement l’activité du striatum ventral. Il faut prendre, ou faire prendre, conscience que l’on recherche des récompenses dans certaines situations (solitudes, difficultés d’apprentissage, sollicitation par des notifications, etc.). Cela permet de mieux réagir à ces éléments déclencheurs qui poussent vers les écrans.

 

Des pistes pour s’en sortir

Pour apprendre à résister à la tentation, voici quelques pistes :

=> essayer de limiter le temps d’écran, mais cette solution est peu efficace ! C’est comme avec le paquet de bonbons, on dit qu’on en mange un, et on ne s’arrête plus !

=> détourner le regard de la source addictive, choix plus pertinent. Tous les addictologues recommandent aux ados de ne pas travailler à côté de la source qui peut les distraire ; le smartphone doit être éteint et en dehors du bureau où ils travaillent pour ne pas être tentés par la vue ou par l’ouïe (notifications sonores).

=> faire autre chose quand l’envie devient pressante et remplacer une addiction par une passion (musique, sport, jeux de société, etc.). Le transfert vers une autre activité donne les meilleurs résultats pour décrocher des écrans.

Le site gouvernemental français souligne : « en 2023, la France compte 92,8 % de foyers connectés et 47,4 millions d’internautes mensuels. Deux Français sur trois se connectent chaque jour sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées. Les usages se concentrent majoritairement sur le smartphone, facilitant la connexion en tout lieu et à tout moment. »

Et combien d’ados dépendants des écrans ?

Il existe une très grande variabilité dans la relation des jeunes aux écrans, suivant leur milieu socio-économique, l’implication de leurs parents dans leur éducation, leur vulnérabilité propre. Il est nécessaire que les parents, en premier lieu, mais aussi l’enseignement national accompagnent nos jeunes vers une utilisation appropriée de ces outils, qui, bien utilisés, seront possiblement d’un intérêt majeur dans leur découverte du monde actuel.

Néanmoins, les grandes firmes du numérique ont très bien compris comment exploiter notre physiologie naturelle, la détourner à leur profit et elles ne s’en privent pas ! Deux articles, à suivre, et issus de la commission CRSI numérique, présenteront respectivement les moyens employés par ces entreprises pour rendre accros nos ados et l’actualité sur la loi dite de majorité numérique.

 

Sources :

* rachis : colonne vertébrale qui abrite la moelle épinière, l’autre partie, avec l’encéphale, du système nerveux central.

** TCA : troubles compulsifs de l’alimentation, maladies à la fois physique et psychique.

https://www.drogues.gouv.fr/lessentiel-sur-les-usages-problematiques-decrans

https://institutducerveau.org/lexique/dopaminergique-voie

https://planet-vie.ens.fr/thematiques/animaux/systeme-nerveux-et-systeme-hormonal/le-circuit-de-la-recompense

https://www.drogues.gouv.fr/que-nous-dit-la-science-des-addictions

https://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2016/03/PAGES-DE-1283-1296.pdf

https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/appel_090419.pdf