Prévenir les maladies est bien plus efficient que de les soigner.
Par Aurore & Stéphane, membres de la commission CRSI santé
Deux thèmes majeurs occupent la commission santé du CRSI. Insécurité et perte de souveraineté augmentent aussi dans le secteur du soin. Notre système de santé plonge à tous les niveaux, à tel point que, parfois, nous nous demandons si la France peut encore soigner ses patients. Ainsi, la prévention des maladies est fondamentale pour tous les membres du groupe CRSI santé. Nous aborderons ici le thème de la sédentarité et du manque d’activité physique qui menacent les Français, spécialement les jeunes qui ont un ennemi impromptu : la chaise !
« Et la chaise tue… »
Avec plus de 3 583 milliards de dettes(1), un montant des intérêts qui s’élève à plus de 77 milliards en 2026 et des dépenses de santé toujours croissantes, qu’attendons-nous pour prévenir les maladies chroniques dont la prévalence* ne cesse de grimper ?
Le Pr Carré est professeur émérite en physiologie cardiovasculaire (Faculté de médecine, Université de Rennes 1) et également cardiologue et médecin du sport (CHU Rennes). Il participe aux recherches sur les liens entre activité physique et sportive et santé dans le Laboratoire Traitement du Signal et de l’Image, à l’Université de Rennes 1. Depuis plus de 40 ans, il étudie, mais aussi mobilise et alerte tous les décideurs politiques et les acteurs de terrain qui pourraient agir pour que nous restions en bonne santé le plus longtemps possible(2).
L’espérance de vie en bonne santé dans différents pays européens est précisée dans le tableau 1 ci-dessous. En France, en 2024, elle est en moyenne de 63,6 ans, 10 ans de moins qu’en Italie !
Notre espérance de vie en bonne santé n’a progressé que d’un an en 20 ans contre 3,5 ans pour l’Italie et presque 7 ans pour la Suède. En 2022, les dépenses courantes de santé étaient pour la France de 11,8 % du produit intérieur brut contre 9 % pour l’Italie. Cette dernière dépense donc presque 3 % de moins pour sa santé, mais environ deux fois plus pour la prévention médicale (cf. graphique 1) et ses citoyens vivent en moyenne dix ans de plus en bonne santé !
Tous en Italie …

Tableau 1 : Années de vie en bonne santé à la naissance (Hommes et femmes confondus) (b) rupture de série, (e) estimé. Source Eurostat(3).
En effet, la prévention** est le parent pauvre de notre pays. Dans une récente interview(4), le Pr Carré déclare que le ministère de la Santé ne consacre qu’une faible partie de son budget à la prévention ; le reste est majoritairement pour les malades ; logiquement, « il devrait s’appeler le ministère de la Maladie ». En France, les dépenses de prévention représentent une part relativement faible de l’un des budgets de santé les plus élevés de l’Union européenne, environ deux fois moins que l’Italie ou que l’Allemagne, cf. graphique 1 ci-dessous. La dépense française courante de santé au sens international (DCSi) chute un peu en 2024, à 11,4 % du produit intérieur brut, ce qui représente tout de même 332,6 milliards d’euros dont 8,7 milliards pour la prévention institutionnelle(5).

Graphique 1 : Dépenses de santé allouées à la prévention en proportion des dépenses de santé courantes, 2013, 2021 et 2023 (ou année la plus proche). Source OCDE(6).
Déçu des décideurs
Le Pr Carré estime que l’un des freins vient notamment du ministère de l’Économie qui ne voit pas l’intérêt de dépenser de l’argent pour la prévention, par exemple pour éviter la survenue d’affections chroniques. Un comble quand l’on sait que la Cour des comptes estime le contraire(7). Selon son rapport de 2021, la prévention du cancer, des maladies neuro-cardio-vasculaires et du diabète de type II serait d’un grand bénéfice pour la collectivité. En effet, ces trois affections touchent 10 millions de personnes (15 % des assurés sociaux) et représentent 23 % des dépenses de l’assurance maladie (47 milliards €).
Par ses précédentes notes, le groupe CRSI santé a entamé un travail sur la prévention, cf. articles sur la prévention de la myopie(8) et de la sarcopénie(9) notamment. Nous devons être acteurs de notre santé car, comme le dit François Carré, « nous ne pouvons pas vivre dans un autre corps humain que le nôtre », nous n’en avons qu’un et nous devons en être souverains.
En janvier 2026, M. Lecornu, le Premier ministre, confie une mission sur la prévention primaire au député Cyrille Isaac-Sibille du Rhône(10). Très bien, mais le sujet est connu et devrait être vraiment promu depuis fort longtemps pour notre santé et pour notre budget !
Vous avez dit 2027 ?
Certains découvriraient-ils la lune dans un contexte d’élection présidentielle ?
« Puisqu’en haut, ils ne nous écoutent pas », le Pr Carré s’est uni à 16 experts indépendants issus du monde du sport, de la santé et des médias pour créer un collectif, « Pour une France en forme », en 2018(11). Ils agissent auprès des acteurs de terrain où la prise de conscience s’accélère comme le montrent les propositions de campagne lors des dernières élections municipales. Par exemple, pour certains candidats, la voie cyclable serait désormais vue aussi comme une proposition « santé » pour favoriser l’activité physique pour tous.
Néanmoins, dans une conférence de 2023, François Carré regrette : « Nous sommes dans un pays qui ne comprend pas l’intérêt de la prévention ». Malgré tout, il continue de diffuser les informations, les idées et les actions existantes auprès d’un large public, notamment les écoles, comme tout médecin devrait le faire pour améliorer la santé de ses concitoyens. « La Grande Cause Nationale 2024 a permis à l’activité physique de gagner du terrain dans la vie de beaucoup de Français, mais il reste encore du chemin à faire pour que toute la France bouge et soit en forme », a estimé le Pr Carré dans un communiqué de presse de janvier 2025 sur le site du ministère des Sports : https://www.sports.gouv.fr/la-grande-cause-nationale-2024-bilan-d-une-annee-placee-sous-le-signe-de-l-activite-physique-et.
Des malades par millions
« Bouger, bien manger, bien dormir », « 3B » pourrait être son slogan. Le fait de pratiquer une activité physique fait chuter le risque de souffrir de multiples maladies chroniques pourtant très fréquentes : hypertension artérielle, diabète de type II, bronchite chronique, insuffisance rénale chronique, etc.
Nos muscles au travail, de même que tous nos organes, produisent des molécules qui nous soignent. Le Dr Martine Duclos*** appelle cela « notre pharmacie ambulante » dont la porte reste fermée si nous sommes au repos. « La sédentarité est la première cause de mortalité évitable et la quatrième cause de mortalité mondiale », souligne le Pr Carré(12). Son impact sur les jeunes générations fait craindre le pire car la proportion de personnes pratiquant une activité physique reste insuffisante, cf. carte 1 ci-dessous pour les adultes et Tableau 2 ci-après pour les jeunes gens. « En Europe, nous sommes champions de l’addiction à la chaise », déclare le Pr Carré (cf. tableau 2) et selon lui, « la chaise tue ! ».

Carte 1 : Proportion d’atteinte des recommandations d’activité physique. Par région, chez les femmes et les hommes, en France hexagonale et dans les DROM en 2021. Source : Santé Publique France(13).

Tableau 2 : Proportion d’enfants atteignant les recommandations d’activité physique, selon le sexe, la classe d’âge et le niveau de diplôme de l’adulte de référence du ménage. Etude Esteban (2014-2016). Source : Santé Publique France(14).
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que six adultes sur dix et un enfant sur trois seront obèses en 2050. Entre 2020 et 2030, nous aurons, en plus, sur la planète, 500 millions de malades souffrant d’une affection chronique !
En France, tous les 5 ans, on attend entre 750 000 et 1 million de malades chroniques en plus…
À combien se monte notre déficit budgétaire déjà ? Vous avez oublié ???
Face à un nombre croissant de malades, on peut se poser cette question : « mathématiquement, sommes-nous face à un problème de taille ? Quel que soit le nombre de médecins formés, tous les citoyens français pourront-ils être soignés ? ».
Et nous provoquions le débat dans un article récent avec ce titre : « La France ne soigne plus ses patients(15) ». Il est aujourd’hui factuellement faux, mais demain ?
Déficit budgétaire abyssal, impéritie politique, inertie étatique…
+ manque de médecins, par ailleurs insuffisamment formés sur la prévention,
+ tsunami de malades chroniques, qui prendront tous les jours un médicament…
= cocktail explosif si nous ne faisons rien !
Ados en danger
À 15 ans, beaucoup de nos adolescents adoptent des comportements (addictions, alimentation, sédentarité) qui se traduisent par une augmentation de leur pression artérielle. Celle-ci reste dans les normes, certes, mais elle s’élève par rapport aux générations précédentes. Nos ados font déjà le lit favorisant une maladie coronarienne et leur futur infarctus… Car cette affection grave touche de plus en plus de jeunes de 30 ans !
Le diabète est également en progression chez nos jeunes. Il n’est plus exceptionnel de le rencontrer avant l’âge de 19 ans alors qu’il était autrefois considéré comme une maladie de la cinquantaine. Ainsi, selon les données de Santé publique France(16), la prévalence du diabète traité par insuline des jeunes de 0 à 19 ans a augmenté de près de 39 % entre 2012 et 2020 (France, hors Mayotte).
Le coût des affections chroniques s’élèvera d’autant que ces maladies toucheront des individus de plus en plus jeunes puisqu’ils seront traités sur des périodes de plus en plus longues et aussi pour de nombreuses complications possibles. L’encart ci-dessous montre le coût supplémentaire du diabète en France entre 2015 et 2024, +3,3 milliards d’euros !

Source : https://www.federationdesdiabetiques.org/information/diabete/chiffres-france
Pour le Pr Carré, une question doit nous tarauder : « sommes-nous la génération de parents qui enterrera ses enfants ? ». A l’échelle mondiale, selon l’OMS, 81 % des adolescents, âgés de 11 à 17 ans, étaient physiquement inactifs.
Il faut de manière urgente inverser les courbes.
Il est encore possible d’agir.
Les études scientifiques le prouvent et les moyens à mettre en place ne sont pas si compliqués, notamment en milieu scolaire. En plus, « L’activité physique améliore le bien-être social, mental et physique de chacun » (Seizièmes Rencontres de Santé respiratoire France(17), Sénat, 17 novembre 2023).
Il est aujourd’hui recommandé au moins 30 minutes pour les adultes et 1 heure pour les enfants d’activité physique par jour, nous n’avons pas dit le mot sport… Les adolescents français sont 119e sur 146 en ce qui concerne l’activité physique et sportive dans le classement mondial (https://www.info.gouv.fr/actualite/promouvoir-lactivite-physique-et-sportive-pour-la-sante-des-jeunes). Selon, l’Anses****, parmi les enfants de 11 à 17 ans, 49 % font plus de 4 h 30 d’écrans et/ou moins de 20 mn d’activité physique par jour et présentent un risque sanitaire très élevé(18).
Tous nous devrions donner l’exemple. Parents, employeurs et médecins. « Ne pas attendre la pilule qui fait tout et n’importe quoi ! » comme le dit le Pr François Carré (Conférence à l’espace des sciences, Rennes(19), 24 février 2024). Les futurs candidats à l’élection présidentielle doivent prendre conscience que la prévention n’est pas une option, c’est la seule solution pour que les Français vivent plus longtemps en bonne santé et pour que notre budget de la santé n’explose pas.
Ayons enfin une vision de long terme en santé !
Elle passe par la prévention.
Quel homme politique dira « nos enfants ne doivent plus faire des maladies de vieux » ?
Les médecins doivent être mieux formés sur les prescriptions qui aident leurs patients au quotidien. Il ne s’agit pas de supprimer les médicaments, mais de prescrire aussi, et en premier lieu le plus souvent, de l’activité physique adaptée au patient. Ne pas le faire est une perte de chance pour le patient, et selon le Pr Carré, une faute professionnelle du médecin qui ne le ferait pas.
L’être humain est né pour bouger, nous pouvons tous le faire et à tout âge.
Vous commencez quand ?
Sources :
* La prévalence reflète la proportion de patients touchés par une maladie à un instant t.
** La prévention a été définie en 1948 par l’organisation mondiale de la santé (OMS) comme l’ensemble des mesures « visant à éviter ou réduire le nombre et la gravité des maladies, des accidents et des handicaps ».
*** Martine Duclos : Médecin endocrinologue et physiologiste, service de médecine du sport, CHU Clermont-Ferrand, Université Clermont Auvergne, INRA, UNH, Unité de Nutrition Humaine, CRNH Auvergne, Directrice scientifique de l’Observatoire National de l’Activité Physique et de la Sédentarité, Clermont-Ferrand.
**** Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
1. https://horloge-de-la-dette-publique.com/dette-publique-france/
2. https://www.frm.org/fr/actualites/francois-carre
3. https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/sdg_03_11/default/table?lang=fr
4. https://www.youtube.com/watch?v=BU6UfNPXjyM
5. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2384508 – graphique-figure1
6. https://www.oecd.org/fr/publications/panorama-de-la-sante-2025_2f564c6c-fr/full-report/health-expenditure-on-prevention-and-primary-healthcare_e65bf24a.html
7. https://www.ccomptes.fr/fr/documents/57947
8. https://www.crsi-france.fr/etre-acteur-de-sa-sante-lexemple-de-la-myopie/
9. https://www.crsi-france.fr/etre-acteur-de-sa-sante/
10. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053353451
11. https://pourunefranceenforme.fr/
12. https://www.emro.who.int/fr/noncommunicable-diseases/causes/physical-inactivity.html
13. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/772669_spf00005577.pdf
14. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/772669_spf00005577.pdf
15. https://www.crsi-france.fr/la-france-ne-soigne-plus-ses-patients-lexemple-de-la-penurie-de-medicaments/
16. https://www.santepubliquefrance.fr/diabete/donnees
17. https://www.youtube.com/watch?v=U9W5p7VrCV0
18. https://www.anses.fr/fr/content/inactivite-physique-et-sedentarite-chez-les-jeunes-lanses-alerte-les-pouvoirs-publics
19. https://www.youtube.com/live/oRlg8cKANbs
