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Défense

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Le réarmement européen finance notre dépendance

By Défense, Travaux des adhérents

– Par Louis Domergue, adhérent du CRSI et consultant en aéronautique et défense

La France doit faire le choix de l’endurance industrielle

Nous réarmons dans l’urgence. Les drones vrombissent et les missiles sifflent à nos portes. L’UE mobilise des centaines de milliards d’euros, près de 400 en 2025.

Avec l’inflation des budgets de défense et la fragilité de notre base industrielle européenne, la tentation est grande d’acheter sur étagère. En effet depuis 2020 les exportations d’armements des Etats-Unis vers l’Europe ont bondi de plus de 200% selon le SIPRI, institut de référence sur les transferts d’armes. Treize pays européens ont commandé le F-35. Certains de nos voisins dépendent à 95% de matériel américain. Chaque milliard qui traverse l’Atlantique est un milliard qui échappe à notre industrie ; c’est un vote stratégique. Moins nous finançons nos usines moins elles sont capables de s’adapter à la guerre du XXIe siècle. Et les prochains achats iront s’ajouter aux précédents.

Le réarmement n’est donc pas, en soi, le moyen de réduire notre dépendance. Il l’accélère.

Et les remèdes aggravent le problème. L’Europe s’est dotée de mécanismes de financement pour son industrie de défense, mais autorise jusqu’à 35% de composants étrangers. Or dès qu’un simple capteur américain entre dans un système d’arme il faut demander un accord, que ce soit pour l’utiliser ou l’exporter. L’argent est européen et le veto à Washington. Cette règle s’applique depuis des années, comme pour notre missile Meteor, dont la modification pour se libérer des composants américains prendrait dix ans et coûterait 900 millions d’euros selon un rapport du Sénat. C’est hors de portée. Nous avons une trappe déguisée en garde-fou : l’Europe finance sa dépendance pour des décennies.

Le problème n’est donc pas budgétaire. Une partie de la classe politique pense toujours la défense européenne comme une réunion de portefeuilles pour pouvoir dépenser plus. Or le SCAF, plus grand programme de coopération industrielle du continent, est en sursis. Non par manque de moyens, mais parce que deux pays n’ont ni la même doctrine, ni les mêmes besoins opérationnels, ni les mêmes intérêts industriels.

Durant les dividendes de la paix, les militaires et les industriels se sont battus pour préserver au mieux les capacités souveraines mises en place il y a 70 ans. L’excellence technologique d’une armée d’échantillons ne suffit plus. Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est la capacité à faire fonctionner ensemble des drones à quelques centaines d’euros avec des satellites, des capteurs et du renseignement qui les rendent utiles. C’est la capacité à utiliser l’ensemble du spectre technologique et, surtout, à raccourcir la boucle entre le terrain et l’usine.

Pour cela il faut justement des usines. Aujourd’hui l’Occident redécouvre les vertus du stock et de l’autonomie. Et se rend compte des nombreuses lacunes laissées par les illusions de la mondialisation et des dépendances engendrées par l’exode de son industrie. La France a fermé ses usines de poudres et de munitions pour mutualiser avec ses partenaires européens. Le résultat n’est pas au rendez-vous. Nous reconstruisons à Bergerac, dans l’urgence, une fraction de ces capacités et redécouvrons, vingt ans plus tard, ce que nous avions décidé d’abandonner. Une forme de vision stratégique. Derrière des choix rationnels, la responsabilité est collective.

Quatre ans après le discours sur l’économie de guerre nous sortons progressivement d’hibernation. Les grands programmes d’armement se sont étalés dans le temps pour tenir face aux baisses des budgets post guerre froide. Aujourd’hui l’industrie se prépare au mieux à accélérer mais cela ne sera possible qu’avec des engagements clairs et durables. Sans cela une PME ne peut ni investir ni recruter. Attendre 18 mois entre une annonce et une commande n’est plus une option.

Après la dissuasion nucléaire et la dissuasion conventionnelle, une industrie de défense capable de s’adapter rapidement, avec des volumes importants, et de tenir dans la durée sera le troisième volet dissuasif. La dissuasion par la masse et la profondeur.

La France est aujourd’hui le seul grand pays européen à pouvoir employer ses armes sans demander la permission, avec une dépendance limitée aux équipements américains. La prise de conscience est faite et la direction apparaît : des commandes de munitions, une usine de drones, la reconversion de moyens civils. Nous en sommes au tout début.

L’endurance ne se décrète pas à Bruxelles. Elle se prépare ici, au niveau national. Il y a des vocations à susciter : la défense ne recrute pas assez d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs. Les commandes doivent porter sur plusieurs années pour donner de la visibilité aux industriels et leur permettre d’investir. Et aucune industrie ne peut fonctionner sans énergie compétitive, dont le nucléaire est aujourd’hui le pilier. Être endurant demande aussi d’être lucide sur nos capacités et de faire des choix. Le premier à s’imposer est politique : réindustrialiser la France.

Les conflits qui nous menacent vont tester notre aptitude à former, produire et remplacer dans la durée. Le temps redevient le facteur stratégique, il n’y a pas le luxe d’attendre. Les coopérations sont utiles si elles permettent de produire de meilleurs équipements, plus vite et moins chers. Décider seul pour ce qui est vital, coopérer avec ceux qui sont capables d’agir pour massifier. L’échelle européenne peut servir pour standardiser, financer ou réaliser des achats groupés. Nations, coalitions, Europe. Dans cet ordre.

L’innovation impressionne, la masse dissuade. Sans industrie, réarmer la France et l’Europe revient à acheter leur dépendance et leur incapacité à tenir.

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BITD : entre essor industriel et contraintes financières

By Défense

par un membre du CRSI 

Bien qu’elles demeurent fragiles sur certains aspects financiers, les entreprises de la base industrielle et technologique de défense (BITD) affichent des signes d’amélioration depuis le début du conflit en Ukraine. Les données récentes mettent en évidence une dynamique globalement plus favorable que celle observée dans des entreprises comparables hors secteur de la défense, même si certaines limites persistent.

I. Portées par le contexte géopolitique, les entreprises de la BITD sont plus dynamiques que les entreprises équivalentes 

Le contexte international favorise les investissements publics en matière de défense

Le principal facteur explicatif de cette amélioration réside dans l’évolution du contexte international. En Europe, la guerre en Ukraine a accentué la tendance, amorcée dès 2017, à l’augmentation des dépenses de défense des États. Cette dynamique ne se limite toutefois pas à l’Europe, mais concerne l’ensemble des régions du monde. Ainsi, le volume des transferts d’armements sur la période 2021-2025 a été supérieur de 9,2 % à celui observé entre 2016 et 2020.

En France, les crédits alloués à la défense atteignent 57,1 milliards d’euros en 2026, soit une hausse de 13 % par rapport à 2025, représentant environ 2,3 % du PIB. Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large : 36 pays européens se sont engagés (à l’exception de l’Espagne) à porter leurs dépenses militaires à 3,5 % du PIB à l’horizon 2035.

Ce contexte crée un environnement particulièrement favorable aux entreprises de la BITD. La hausse des commandes publiques se traduit par une augmentation significative de l’activité industrielle. Par exemple, la production d’équipements tels que les canons Caesar, les avions de combat Rafale ou encore les munitions a fortement accéléré afin de répondre aux besoins opérationnels et à la reconstitution des stocks.

Des investissements propices au dynamisme de la BITD

Plusieurs indicateurs économiques illustrent la bonne santé des entreprises de la BITD :

  • Le taux de marge médian est revenu à son niveau d’avant la crise du COVID-19, se situant même 1,5 point au-dessus de celui des entreprises comparables hors secteur.
  • Le taux d’utilisation des capacités de production atteint désormais 90 %, contre seulement 80 % pour les entreprises équivalentes, traduisant une forte sollicitation de l’appareil productif.
  • Les investissements médians représentent 6,5 % de la valeur des entreprises, contre 2 % dans les autres secteurs, témoignant d’un effort soutenu de modernisation et d’augmentation des capacités.
  • Les réserves de trésorerie médianes atteignent 61 jours, contre 33 jours pour les entreprises comparables, reflétant une amélioration de la liquidité à court terme.
  • Enfin, depuis 2020, la valeur ajoutée médiane des entreprises de la BITD a progressé de 48 %, contre seulement 12 % pour les entreprises équivalentes.

Ces éléments témoignent d’un regain d’activité et d’un dynamisme porté par la demande publique. Par ailleurs, les dépenses de défense soutiennent également l’effort de recherche et développement.

II. Une santé financière encore fragile, mais des facteurs d’amélioration en cours

Malgré leur croissance, une marge de manœuvre financière plus limitée

Malgré cette dynamique positive, la situation financière des entreprises de la BITD demeure, à certains égards, plus fragile que celle des entreprises comparables. Cette fragilité s’explique notamment par des contraintes structurelles propres au secteur de la défense.

En particulier, les entreprises de la BITD présentent des niveaux d’endettement légèrement plus élevés :

  • Le ratio d’endettement brut s’établit à 12 %, contre 10 % pour les entreprises équivalentes.
  • Les dettes financières médianes représentent 33 % des bénéfices, contre seulement 12 % pour les entreprises hors secteur.

Ces écarts traduisent une marge de manœuvre financière plus réduite, liée notamment à des cycles de production longs, à des besoins en capitaux importants et à une forte dépendance aux commandes publiques, souvent étalées dans le temps.

Des évolutions réglementaires et structurelles favorables

Toutefois, les causes historiques de ces fragilités tendent à évoluer. Pendant longtemps, le secteur de la défense a souffert d’un accès limité aux financements, en raison notamment de son exclusion de nombreux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). De nombreux investisseurs institutionnels refusaient ainsi de financer des activités liées à l’armement, jugées incompatibles avec leurs politiques d’investissement responsable.

Ce cadre a été partiellement remis en cause. Le 5 mars 2025, une évolution importante de la réglementation a permis de réintégrer, sous certaines conditions, les entreprises de la défense dans les grilles d’analyse ESG, facilitant ainsi leur accès au financement.

Par ailleurs, on observe une multiplication des initiatives publiques et privées visant à soutenir le financement de la BITD. En France comme à l’échelle européenne, plusieurs fonds d’investissement spécialisés ont été créés pour accompagner les entreprises du secteur, notamment les PME et ETI souvent sous-capitalisées.

Le programme européen SAFE constitue un exemple de cette évolution. Il vise à mobiliser des capitaux afin de renforcer les capacités industrielles de défense, favoriser l’innovation et soutenir la montée en puissance des chaînes de production. Ce type d’initiative contribue progressivement à réduire les contraintes financières qui pèsent historiquement sur le secteur.



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Montée en puissance de la lutte anti-drones en France

By Défense, Sécurité/Justice

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Source principale : En France, face à la montée de la menace, la lutte anti-drones passe à l’échelle industrielle, Le Monde, 9 mars 2026

Sources secondaires en bas de page

Contexte

La multiplication des incidents impliquant des drones autour d’infrastructures sensibles en Europe et en France conduit les autorités à renforcer les dispositifs de protection.

Un incident récent illustre cette tendance : un drone identifié comme d’origine russe a été neutralisé à proximité du porte-avions français Charles-de-Gaulle lors d’une escale en Suède². Depuis mi-2025, plus de 40 incidents de survol de drones ont été recensés en Europe³, notamment autour de sites militaires et industriels sensibles.

Face à cette menace, les autorités françaises ont décidé de structurer une capacité nationale industrielle et opérationnelle de lutte anti-drones, associant acteurs publics et industriels⁴.

Montée en puissance des capacités anti-drones

La France développe désormais des systèmes capables de détecter, identifier et neutraliser les drones hostiles, reposant sur :

  • des radars et capteurs de détection⁵ ;

  • des systèmes de brouillage pour perturber les communications du drone⁵ ;

  • des moyens d’interception ou de neutralisation⁵.

Ces technologies ont été testées et déployées lors des Jeux olympiques de Paris 2024, où elles ont permis la neutralisation de plusieurs drones près des sites olympiques⁶.

Structuration du marché industriel

Le gouvernement soutient la création d’un écosystème industriel français dédié à la lutte anti-drones, visant à garantir la souveraineté nationale et la protection des infrastructures sensibles.

Parmi les entreprises impliquées :

  • Thales⁷ : développement de solutions de détection et de neutralisation ;

  • CS Group⁸ : systèmes de commandement et technologies anti-drones ;

  • Hologarde⁹ : surveillance et détection ;

  • MC2 Technologies¹⁰ : brouillage et équipements électroniques ;

  • Cerbair¹¹ : systèmes de détection et neutralisation pour sites sensibles.

Les industriels indiquent que la demande va continuer à croître pour répondre aux besoins des forces armées et des opérateurs d’infrastructures critiques, et que le marché devrait se structurer à l’échelle nationale⁷⁻¹¹.

Les pouvoirs publics envisagent également :

  • la certification des fournisseurs technologiques ;

  • la mise en place d’un cadre de réponse graduée face aux drones hostiles ;

  • l’identification des infrastructures critiques nécessitant des dispositifs renforcés⁴.

Limites réglementaires

Le cadre légal actuel limite l’usage de certaines technologies (brouillage et interception) principalement aux forces armées et aux services de sécurité⁴.

Cette situation laisse certains opérateurs civils vulnérables face aux survols illégaux. Le gouvernement étudie donc des évolutions législatives pour élargir le champ d’intervention et renforcer la protection des sites sensibles⁴.

Enseignements

Les principales tendances identifiées sont :

  • augmentation rapide des incidents liés aux drones autour d’infrastructures sensibles²⁻³ ;

  • prise de conscience stratégique par les autorités françaises de l’importance de cette menace⁴ ;

  • structuration progressive d’un secteur industriel national dédié à la lutte anti-drones⁷⁻¹¹ ;

  • nécessité d’adapter le cadre juridique pour permettre la protection efficace des infrastructures civiles⁴.

Conclusion

La lutte contre les drones malveillants constitue désormais un enjeu majeur de sécurité nationale. Face à la multiplication des incidents et à l’évolution rapide des technologies, la France cherche à industrialiser ses capacités de détection et de neutralisation et à renforcer la coopération entre acteurs publics, industriels et opérateurs d’infrastructures critiques.

 

 

Notes et sources

  1. Le Monde, « En France, face à la montée de la menace, la lutte anti-drones passe à l’échelle industrielle », 9 mars 2026.
    https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/09/en-france-face-a-la-montee-de-la-menace-la-lutte-anti-drones-passe-a-l-echelle-industrielle_6670045_3234.html

  2. Swedish Armed Forces – identification du drone neutralisé près du porte-avions français Charles-de-Gaulle.
    https://www.forsvarsmakten.se

  3. Incidents de survol de drones en Europe depuis mi-2025 et survols de sites sensibles en France (Mourmelon, Eurenco, Île Longue), compilés par les autorités de sécurité publique.

  4. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) – pilotage des réflexions gouvernementales sur la lutte anti-drones et protection des infrastructures critiques.
    https://www.sgdsn.gouv.fr

  5. Technologies de détection, brouillage et neutralisation de drones, déployées lors des événements sensibles. Sources : Ministère des Armées, https://www.defense.gouv.fr

  6. Déploiement anti-drones lors des Jeux olympiques 2024, Paris. 2024 Summer Olympics, https://www.paris2024.org

  7. Thales Group, solutions anti-drones. https://www.thalesgroup.com

  8. CS Group, technologies de commandement et lutte anti-drones. https://www.csgroup.eu

  9. Hologarde, solutions de surveillance. https://www.hologarde.com

  10. MC2 Technologies, équipements électroniques et brouillage anti-drones. https://www.mc2-technologies.com

  11. Cerbair, systèmes de détection et neutralisation. https://www.cerbair.com

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Réformer pour pérenniser : les défis de la modernisation des lycées de la défense

By Défense

Source : Rapport de la Cour des Comptes le 2 février 2026

Réformer pour pérenniser : les défis de la modernisation des  lycées de la défense  

– par Lilou LECLERCQ, membre Jeunes CRSI

 

Les lycées de la défense sont des établissements d’excellence placés sous la tutelle du ministère  des Armées et du ministère de l’Éducation nationale. Ils dispensent un enseignement général et  technologique allant du collège aux classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), militaires et  civiles. 

Il existe 6 établissements de ce genre et accueillent à eux six, près de 4 500 élèves. Ces établissement remplissent une double mission :  

une mission d’aide aux familles de militaires pour les classes du secondaire ;
une mission d’aide au recrutement des armées pour les classes d’enseignement supérieur,  notamment via les CPGE. 

Par ailleurs, ces établissements disposent d’un statut atypique : les élèves sont rattachés à  l’institution militaire et donc au ministère des armées. L’enseignement y est assuré par des  professeurs détachés de l’Éducation nationale, tandis que l’encadrement est supervisé par des  militaires. 

 

I- Résultats /Constats 

A – Constats positifs 

Les lycées de la défense affichent des résultats particulièrement solides, notamment en classes  préparatoires aux grandes écoles (CPGE). En 2024, 38 % des élèves de CPGE ont intégré une école militaire à l’issue de leur scolarité. Ces donnes illustre l’efficacité du dispositif mis en place  dans les lycées de défense.  

De plus, il s’avère que les résultats au baccalauréat sont excellents, avec des taux de réussite très  élevés et une proportion importante de mentions. Les performances observées sont  régulièrement supérieures aux moyennes nationales. 

Ces résultats peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs :  

En effet, les effectifs sont réduis en comparaison des moyennes nationales, ils sont environ 25 en  secondaire et 20 en CPGE ce qui facilite l’apprentissage et l’encadrement. En effet, le taux  d’encadrement pédagogique et militaire est élevé (3,5 élèves par encadrant civil et militaire et un  enseignant pour 10,9 élèves, contre 13 dans la moyenne des pays de l’OCDE et 15 en France).  

Enfin, sont organisés un accompagnement systématique aux devoirs ainsi que des activités  périscolaires nombreuses et, 

pour beaucoup, gratuites. Le cadre militaire entretient en outre une discipline et une dynamique studieuse qui fait également une large place au sport, les établissements étant dotés d’infrastructures conséquentes.

B – Les limites  

Plusieurs constats ont démontrés les limites structurelles et financières importantes.  

Tout d’abord, la gestion du personnel est complexe. En l’absence d’un véritable corps d’accueil  au sein du ministère des Armées et des anciens combattants, la situation administrative des  personnels peut présenter des inconvénients et générer des difficultés de gestion. Ensuite, les emplois du temps sont parfois jugés trop denses, laissant peu de place au temps  libre et à l’équilibre personnel des élèves. Si la discipline constitue un facteur de réussite, elle peut  également entraîner une pression importante. 

Sur le plan social, le ministère reconnaît qu’une réflexion pourrait être menée concernant le poids  des critères sociaux dans l’admission. Le système actuel repose sur un double régime d’aides,  jugé coûteux et insuffisamment lisible. Son articulation manque de clarté, ce qui peut nuire à  l’équité entre les familles. 

La question budgétaire constitue un autre point majeur. Les dépenses sont complexes à identifier  et à quantifier, et elles augmentent d’année en année. Le coût annuel complet de fonctionnement  est estimé à 146 millions d’euros, soit environ 33 300 € par élève et par an. À titre de  comparaison, ce montant est très supérieur au coût moyen d’un élève dans l’enseignement public  classique. 

 

II – Les recommandations en vu d’une amélioration 

Afin de remédier à ces dysfonctionnements, le rapport de la Cour des comptes formule neuf  recommandations essentielles pour renforcer la cohérence du modèle. L’objectif prioritaire réside  dans l’amélioration de la gouvernance globale par une clarification des responsabilités  ministérielles et un pilotage stratégique plus affirmé. Une coordination interarmées accrue est  également préconisée pour harmoniser la gestion des différents sites et rationaliser les  investissements. Sur le plan social, une simplification des régimes d’aides est jugée nécessaire  pour garantir une meilleure équité entre les familles. Enfin, le rapport souligne l’importance de  mettre en place des outils d’évaluation rigoureux afin de mesurer l’efficacité réelle des politiques  publiques engagées depuis 2018 et d’ajuster les orientations futures aux besoins réels de la  défense. 

En définitive, bien que les lycées de défense soient des lycées avec d’excellents résultats  scolaires et bien qu’ils représentent une filière d’excellence ; les limites structurelles, sociales et  budgétaires soulignées par la Cour des comptes imposent une réforme profonde du modèle.

Chypre europe

Brève Européenne 14 : Chypre s’installe aux commandes d’une Europe inquiète et malmenée par son « partenaire » américain

By Défense, Economie, Institutions, Sécurité/Justice

– Brève par Aurélien JEAN

Les priorités de la présidence chypriote du Conseil de l’UE

Tous les six mois, un Etat-membre (EM) prend les rênes du Conseil européen selon un calendrier rotatif (pour la France, la dernière occurrence est arrivée au premier semestre 2022). C’est ainsi que, le 1er janvier 2026, Chypre a succédé au Danemark et aura donc la main sur l’agenda européen jusque début juillet 2026. Cette position lui permet de mettre sur la table ses priorités mais l’oblige aussi à chercher des compromis au sein du Conseil, bâtir des coalitions autour des textes proposés et représenter l’institution dans les négociations en trilogue avec le Parlement européen et la Commission. 

Pour ce faire, l’EM révèle avant le début de sa présidence un programme de travail, généralement fourni, qui récapitule les axes d’action et les priorités. A noter pour Chypre :

Un semestre assez important pour l’avancée des travaux autour du prochain budget pluriannuel de l’UE (le CFP, voir la note du CRSI). Sujet tendu et facteur de divisions s’il en est, ce CFP voit un certain nombre de changements se dessiner, afin d’ambitionner de placer l’UE dans une capacité de réponse efficace à un monde durci et au retour de menaces diverses et plurielles sur le continent. A ce titre, la Commission avait prévu une augmentation des fonds pour la défense et la diplomatie, limitant de ce fait d’autres politiques comme la PAC. Pour autant, Chypre compte bien faire avancer les discussions sur les fonds alloués à la politique de cohésion, dont elle est une bénéficiaire notable depuis son entrée dans l’UE en 2004. Cela concerne des programmes comme le FEDER (développement régional), le FSE (fonds social) ou encore Interreg (coopération autour des zones frontalières).

En matière de politique étrangère et de voisinage, la priorité reste donnée au conflit ukrainien. A l’image des présidences précédentes, Nicosie aura à gérer un contexte politique très tendu, tant à l’intérieur de l’Union qu’à l’international. L’axe principal envisagé est de renforcer Kiev au moyen de la Facilité européenne pour la paix – toujours bloquée par la Hongrie. Un vingtième paquet de sanctions est aussi sur la table et se combinerait aux pourparlers avec les Etats-Unis – « allié » dont la fiabilité relative est devenu quasi-proverbiale. Pour autant, les relations transatlantiques restent centrales dans la vision chypriote, qui entend promouvoir le dialogue et l’influence diplomatique européenne. Ladite influence devant aussi se matérialiser avec d’autres régions du globe, à l’image des Etats du Golfe et, naturellement, des partenaires méditerranéens.

En matière commerciale, Chypre entend poursuivre la posture historique de l’UE, tournée vers le libre-échange, et se démarquer ainsi du mouvement de fond entamé par la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. Sur ces deux pays justement, la nouvelle Présidence n’en dit que très peu, ne mentionnant même pas les risques liés aux menaces sur la souveraineté numérique de l’Union. Sur le segment de la compétitivité, Nicosie poursuit pleinement l’agenda entamé depuis quelques mois, en défendant les plans de sauvegarde de l’acier européen et en ambitionnant l’autonomie de l’Union par sa capacité à innover, à sécuriser ses approvisionnements en composants essentiels et à réduire l’empreinte bureaucratique. Le tout, en accord avec les objectifs climatiques – bien que ce dernier point soit bien moins développé. La révision, controversée, des règles sur les droits des passagers aériens est en outre poursuivie.

Parmi les autres axes d’action figurent la simplification de la législation fiscale, la lutte contre la fraude et la coopération fiscale internationale ou encore la réforme de l’union douanière et la révision des règles sur la TVA pour les ventes à distance et les importations, deux dossiers techniques et d’actualité. Dans les domaines sociaux et professionnels, Nicosie ambitionne de nouer des accords sur les emplois de qualité (incluant la peu consensuelle directive sur les stages de qualité), sur le bien-être animal, sur les initiatives contre la pauvreté, sur la santé (biotechnologies et médicaments critiques) et sur l’accès à un logement abordable et durable. Deux autres serpents de mer européens figurent aussi dans le document : les textes sur les nouvelles règles de coordination des régimes de sécurité sociale et sur la directive sur l’égalité de traitement, en souffrance respectivement depuis 2016 et 2008. Des initiatives de coordination des politiques de la jeunesse et de la culture  ainsi que du tourisme – essentiel dans ce pays insulaire – sont par ailleurs délinées.

En matière agricole, la présidence chypriote aura fort à faire alors que l’actualité récente est pour le moins inflammable. En dehors de la très-commentée signature des accords de libre-échange avec le Mercosur, obtenue à la suite de concessions de la Commission ayant fait changer l’Italie de position, d’autres dossiers sont sur la table. La PAC d’abord, avec un montant prévu au prochain CFP qui continue d’être au cœur des attentions mais aussi en raison des enjeux climatiques et de durabilité qu’elle comporte. Un focus spécifique lié à la situation des marchés agricoles au regard du conflit russo-ukrainien figure au programme. Plusieurs autres textes relatifs à la sécurité alimentaire, aux végétaux, aux pratiques commerciales déloyales et à la politique commune de la pêche seront aussi soumis au Conseil sous la présidence chypriote.

Enfin, en matière d’affaires intérieures et de justice, le programme de travail se révèle aussi chargé avec des travaux qui se focaliseront sur la coopération judiciaire civile (protection des adultes vulnérables et reconnaissance automatique de la parentalité dans toute l’UE) ou bien sur les droits de l’Homme (inclusion, égalité de genre et lutte contre les discriminations). Plus fondamentalement, la lutte contre les menaces internes sera mise en avant, en accord avec la stratégie ProtectEU (voir la note du CRSI) et en réponse aux violations de l’espace aérien européen par des drones. Le renforcement des capacités répressive sera en outre un axe de travail, dans l’optique de contrer la recrudescence des actes imputables au crime organisé et continuer la lutte contre le terrorisme. A noter aussi que Chypre aura à gérer les discussions sur le paquet législatif visant à lutter contre les ingérences et les pressions sur les médias et sur les propositions de réforme d’Eurojust. La poursuite d’une ligne durcie en matière migratoire et de facilitation des retours est enfin à l’agenda, en combinant une emphase sur les « causes profondes de la migration » avec une volonté de solidarité intra-européenne renforcée.

A noter que ces priorités sont très similaires à celles de la présidence danoise avant elle, et pour cause. Afin d’éviter des disparités préjudiciables dans l’agenda européen (où six mois ne sont pas grand-chose), des grands axes sont définis par cycle d’un an et demi. En clair, trois présidences doivent s’accorder sur les grandes lignes communes qu’elles envisagent. La prochaine présidence marquera le début d’un nouveau cycle, avec l’arrivée aux commandes du Conseil de l’Irlande.

UE, Etats-Unis, régime des visas… et transfert automatique de données personnelles

La question de l’immigration est très sensible aux Etats-Unis, encore davantage sans doute depuis l’arrivée du très-peu stable 47ème président en janvier 2025. Parmi tous les projets en cours sur cette question, figure l’accès des ressortissants européens au territoire américain. Dans le cadre d’une discussion plus large sur le régime des visas, les Etats-Unis souhaitent avoir accès à de nombreuses données afin de pouvoir, le cas échéant, refuser l’entrée de personnes pouvant poser un risque à la sécurité nationale. 

C’est dans cette optique que le locataire de la Maison Blanche avait émis l’idée d’exiger des voyageurs qu’ils soumettent jusqu’à cinq ans d’historique de leurs activités sur les réseaux sociaux avant leur arrivée. Si cette idée n’a pas connu de développements récents, il n’en a pas de même pour le programme « visa waiver » (exemption de visa pour 24 EM), pour lequel la Commission européenne a commencé à négocier avec les autorités américaines fin janvier 2026. Pour tenter d’aboutir à un accord sur la question, les capitales ont donné un mandat de négociation à la Commission afin de traiter avec le gouvernement américain. Une version actualisée d’une proposition de recommandation de juillet 2025 s’est trouvée ébruitée dans la presse et apporte quelques clarifications sur ce que les européens pourraient lâcher pour amadouer l’Oncle Sam. Notons qu’il ne s’agit que d’un mandat de négociation – et non d’un texte final – et que Bruxelles devra consulter les EM sur tout développement important.

Si l’Union campe fermement sur sa volonté de bannir les transferts de données à grande échelle et compte mettre en place un modèle d’échange en deux étapes pour limiter le partage automatique à des informations très basiques, d’autres concessions entrainent des inquiétudes. En effet, les autorités américaines pourraient se voir autorisées à conserver les données personnelles « pour lutter contre l’immigration irrégulière et prévenir, détecter et combattre la criminalité grave et les infractions terroristes ». Ceci, uniquement dans le cadre d’un accord bilatéral.

De plus, le nombre et l’identité des administrations américaines autorisées à accéder aux données restent imprécises, le mandat de négociation autorisant même la transmission à d’autres autorités que celles prévues dans l’accord en cas de « menace grave et imminente à la sécurité publique » – même si tout transfert vers un pays ou une organisation tierce serait interdit. Tout un ensemble de notions peu définies qui soulèvent des critiques juridiques sur l’application concrète des limites posées et sur la manière de s’assurer que l’accord ne soit pas travesti par la réalité. Pour autant, le système en deux étapes ne transmettrait de manière automatique que des données limitées, limitées à la stricte identification de la personne. Le second volet – des informations supplémentaires et plus détaillées – se ferait après appréciation humaine et « sur autorisation explicite de la partie requise ».

Plus encore, les USA seraient seulement tenus d’informer les EM de ce partage de données entre administrations. Point crucial, cette disposition pourrait primer sur d’autres garanties, autorisant ainsi une diffusion à plus large échelle des données des voyageurs – à des fins autres que la simple vérification d’identité donc. Malgré tout, le Conseil exige que des niveaux de protection des données « essentiellement équivalents » à ceux conférés par le RGPD soient définis (vœu pieux ?). Les européens veulent enfin se réserver le droit de dénoncer les États-Unis si ces derniers ne respectent plus les garanties inscrites dans l’accord – ceci, via la mise en place d’un organe de gouvernance.

Malgré une certaine prudence affichée pour la suite des négociations, les associations de défense des droits numériques soulignent que l’expérience des précédents accords de transfert de données avec les États-Unis ne permet pas d’être optimiste sur une utilisation raisonnable de ce qui sera transmis ni sur un respect du droit à la protection des données.

Au chapitre migration…

Premières indications sur le futur plan quinquennal de la Commission sur l’asile et la migration

La Commission a adopté le 29 janvier deux nouvelles stratégies-jumelles :  une, quinquennale, relative à l’asile et à la migration et une autre – la toute première du genre – sur la politique des visas. Bruxelles n’a pas fait d’annonce majeure, alors que l’actualité autour de ces sujets est déjà soutenue, mais a « simplement » structuré les différentes initiatives en cours au sein d’un unique plan d’ensemble. Ainsi, dans la première, sont repris le développement des hubs de retour, le contrôle renforcé des frontières la révision du mandat de Frontex ou encore le déploiement opérationnel de l’EES/ETIAS – autant de sujets qui sont en discussion (voire mis en place) depuis plusieurs mois déjà. Pour ce faire, six priorités ont été définies : la diplomatie migratoire ; des frontières européennes fortes ; un système d’asile et de migration équitable, ferme et adaptable ; les retours et les réadmissions ; les voies légales et la mobilité de la main-d’œuvre ; l’utilisation stratégique des ressources financières associée à un soutien opérationnel renforcé.

Dans le détail, plusieurs tendances de fond se voient confirmées, par exemple la révision du mandat de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) et de celui de l’Agence européenne pour la coopération des services répressifs (Europol). Le mandat de l’Agence européenne pour l’asile (EUAA) se verra évalué, le tout pouvant conduire à une éventuelle modification de « règlement fondateur ».

Sans surprise également au vu de l’actualité récente (retracée dans les brèves du CRSI), les procédures de traitement des demandes d’asile seront renforcées, notamment dans la perspective de l’envoi des demandeurs déboutés vers des « centres de retour » situés dans des pays hors-UE. Les accords passés avec des pays tiers dans cette perspective sont donc réaffirmés comme une étape-clé dans le contrôle des flux migratoires. Il est notamment question de renforcer les accords existants avec l’Egypte, la Jordanie et la Tunisie, d’élargir les coopérations avec d’autres pays et de travailler à la réadmission des ressortissants syriens et afghans – l’une des évolutions les plus notables observées dans le discours européen en 2025. Le partenariat avec la Syrie est en outre appelé à se renforcer après l’annonce par la Commission de l’octroi de 620 millions d’euros d’aides sur deux ans.

La stratégie se focalise en outre sur le contrôle des frontières, en soutenant l’implémentation de systèmes informatiques à grande échelle, la numérisation des procédures frontalières et l’utilisation de technologies comme l’IA dans la surveillance, les contrôles et l’analyse des donnés. L’emphase est mise sur une approche « durcie » des relations diplomatiques en liant plus étroitement la coopération migratoire avec l’octroi d’incitants financiers et de préférences commerciales par l’UE. En clair, pour obtenir ces avantages de la part de l’Union, le pays tiers devrait réadmettre une proportion conséquente de ses nationaux refoulés de l’asile en Europe.

Enfin, concernant les visas, il est prévu une révision des règles en vigueur afin de renforcer les moyens d’action sur les retours, les visas multiples l’accélération de la délivrance de visas d’affaires et des simplifications pour les étudiants et chercheurs (par exemple avec l’Inde).

L’UE et l’Inde évoquent les voies de migration légales pour les travailleurs indiens

Dans un contexte international plus que troublé et alors que l’Indopacifique semble être devenu le cœur des tensions géopolitiques du moment, l’UE cherche à renforcer sa posture et son influence dans la zone. Pour cela, un acteur incontournable est l’Inde, première démocratie du monde en termes numérique – et pays le plus peuplé de la planète depuis 2023. A ce titre, Bruxelles et New Delhi ont tenu un sommet commun, le 27 janvier 2026, dans la capitale indienne. En marge des discussions portant sur l’économie, l’industrie de défense ou le commerce international, un mémorandum consulté par le média de référence Agence Europe prévoit plusieurs évolutions en matière de migration entre les deux entités.

La volonté première est de faciliter les voies de migration légale, notamment celle des profils hautement qualifiés, des étudiants et chercheurs et des travailleurs saisonniers, via l’utilisation à terme d’une plateforme « talent pool ». Cette volonté s’inscrit en outre dans un cadre plus large visant à accueillir de la main d’œuvre immigrée dans des secteurs en tension qui peinent à recruter en Europe. Des projets-pilotes existent ainsi avec le Maroc, la Tunisie ou l’Égypte.

L’UE compte mettre en place un « portail juridique européen » (Legal Gateway Office) en Inde, axé en priorité sur le secteur des technologies numériques et de communication. Cet office est censé servir de portail unique d’information et d’accompagnement des candidats indiens sur les voies légales de migration vers l’UE – le tout, avec une durée pilote d’environ 26 mois. De l’autre côté, un renforcement de la coopération est aussi demandé en matière de gestion des flux migratoires et de réadmission des migrants irréguliers. La lutte contre les trafics d’êtres humains est enfin évoquée.

A noter que, contrairement au Mercosur, l’accord passé par l’Europe avec l’Inde ne fait pas débat au Conseil et est même salué par la quasi-intégralité de la classe politique européenne.

Les chiffres de Frontex montrent une baisse durable des traversées irrégulières

D’après le bilan annuel de l’agence européenne Frontex, le nombre de franchissements irréguliers des frontières de l’Union continue sa baisse amorcée en 2024 et atteint même le seuil le plus bas enregistré depuis 2021 avec « que » 178 000 détections.

La route de la Méditerranée centrale est restée la plus empruntée, avec des niveaux de détection globalement similaires à ceux de 2024 (-1%) et des départs majoritairement effectués depuis la Libye, tandis que les détections sur la route ouest-africaine ont chuté d’environ deux tiers (-63%), en lien avec la baisse des départs depuis la Mauritanie, le Maroc et le Sénégal. La route de la méditerranée orientale voit les passages diminuer de 27% (51 000+ traversées). Sont aussi en diminution notable les routes des Balkans occidentaux (-42% sur un an) et de l’Est (-37%). Les traversées depuis la France vers le Royaume-Uni affichent un timide recul de 3% (65 861 traversées), loin de pouvoir contenter Londres. Seule la route de Méditerranée occidentale (détroit de Gibraltar et enclaves espagnoles au Maroc) affiche une augmentation de 14% avec plus de 19 000 traversées. Pour autant, un point d’attention majeur reste la route Libye-Crète qui, en dépit de la baisse globale dans la région, a enregistré un triplement des traversées sur 2025.

Les trois nationalités les plus fréquemment identifiées aux frontières de l’UE étaient les Bangladais, les Égyptiens et les Afghans. L’agence de Varsovie estime enfin à plus de 1800 le nombre de personnes ayant perdu la vie en mer durant leurs traversées, à comparer avec les plus de 2500 de 2024.

Frontex rappelle également que l’année 2026 revêt d’une certaine importance en raison de la mise en œuvre complète du système EES (entry/exit system) et de l’entrée en application du Pacte sur l’asile et la migration – deux programmes majeurs décidés il y a quelques années et qui sont appelés à produire des effets notables. En outre, ETIAS (système européen d’autorisation et d’information concernant les voyages) doit aussi être lancé cette année. Enfin, l’UE veut rester vigilante quant à l’instrumentalisation des migrations, particulièrement par la Russie et la Biélorussie, à la frontière Est du continent.

Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…

Le Parlement européen saisit la CJUE d’une opinion juridique quant au traité MERCOSUR

Le 21 janvier 2026, les eurodéputés ont voté, par une majorité serrée (334 vs 324 avec 11 abstentions), le déferrement du texte de l’accord commercial passé avec les pays du MERCOSUR à la Cour de justice de l’Union européenne. Cette procédure, prévue à l’article 117 du règlement intérieur de l’institution, est peu fréquente mais permet de vérifier la compatibilité des textes signés avec les exigences imposées par les traités. En clair, de savoir si cet accord de libre-échange ne contrevient pas au cadre juridique européen. Pourtant, ce vote avait une dimension bien plus politique que juridique. En effet, et contrairement à la majorité des textes soumis à l’approbation des députés européens, les votes se sont faits moins sur une base d’affiliation partisane que de nationalité – les français ayant par exemple largement voté pour le renvoi à Luxembourg tous partis confondus. On retrouve ainsi les lignes de fracture nationales déjà exprimées au Conseil quelques jours auparavant.

Si ce vote peut apparaître comme une défaite pour la Commission – et sa Présidente Ursula von der Leyen (qui a échappé à une quatrième motion de censure dans la foulée) – est une victoire pour les mouvements agricoles fortement mobilisés, la réalité est plus nuancée. Dans les faits, l’opinion des juges européens peut prendre des mois (au mieux) voire des années avant d’être rendue – les estimations oscillant entre 18 et 24 mois, mais sans qu’il ne soit possible d’en être certain. Dans cet intervalle, la Commission peut choisir d’appliquer de manière temporaire l’accord commercial sans attendre le verdict juridique – pourvu que l’un des pays sudaméricains le décide aussi. Cela aurait l’avantage de contenter les pays les plus allants (Allemagne en tête) et de ne pas braquer des États sud-américains (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) déjà très courtisés par la Chine. Si la Commission est théoriquement censée patienter jusqu’au vote du Parlement, elle peut s’en affranchir si le délai devient irraisonnable, une notion floue par essence. Enfin, rien ne dit que la CJUE ne validera pas le dispositif de l’accord – demander une opinion ne signifie pas qu’il y a nécessairement des fautes de droit. L’hypothèse juridique la plus probable restant précisément l’absence de contre-indications.

Sur les aspects juridiques proprement dits, deux points sont soumis à l’avis des juges :

  • Le premier concerne l’outrepassement du mandat de la Commission européenne, en ce qu’elle serait allée plus loin que ce que les traités lui permettent en séparant les volets commerciaux et politiques de l’accord – une manœuvre permettant de contourner l’approbation de tous les parlements nationaux lors de la ratification (et à l’inverse de ce que le CETA avait dû subir).
  • Le second a trait au « mécanisme de rééquilibrage » prévu dans l’accord. Il permet à un État d’exiger des compensations si une réglementation de l’autre partie (introduite postérieurement à l’entrée en vigueur de l’accord) réduit ses exportations. Dans les faits, cette disposition pourrait être actionnée par un État sud-américain dans le cas où l’UE renforcerait ses règles en matière de pesticides ou de lutte contre la déforestation importée.

Rappelons que la Cour de Luxembourg a déjà dû, par le passé, donner son opinion sur plusieurs textes en négociation. Ainsi, en 2014, son opinion négative quant à l’entrée de l’Union dans la CEDH avait gelé le processus – jusqu’à aujourd’hui encore (voir la note du CRSI).

Hongrie : stupéfiants, position à l’ONU et violation des compétences de l’UE

Un recours en manquement est un recours adressé par la commission européenne ou un autre EM à l’encontre d’un EM de l’UE qui a manqué à ses obligations découlant du droit de l’Union. Cela peut concerner un défaut de transposition en droit interne, une mauvaise application des règles… ou un refus d’endosser une position commune validée par le Conseil. C’est dans ce dernier cas que la Hongrie a été condamnée par la Cour de justice le 27 janvier 2026 (C-271/23, Commission/Hongrie).

L’affaire remonte à 2020 et à une session de la commission des stupéfiants des Nations-Unies. Lors de la réunion de cette instance, Budapest a voté dans un sens opposé à la position commune validée par le Conseil de l’UE (les autres EM donc). Cela concernait la modification du classement du cannabis et des substances apparentées dans les conventions des Nations unies sur les stupéfiants et les substances psychotropes, suivant en cela une recommandation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). De plus, le représentant hongrois s’est fendu d’une déclaration revendiquant son action et justifiant le choix de son pays, arguant que le Conseil n’avait pas le droit de prendre cette position. Face à cela, la Commission a engagé un recours en manquement, estimant que la Hongrie avait violé la compétence externe exclusive de l’UE ainsi que le principe de coopération loyale.

Les juges ont fait entièrement droit à l’argumentation de la Commission. En effet, en votant contre une position commune du Conseil, la Hongrie a compromis le principe de coopération loyale, qui veut que les EM soient tenus de faciliter l’accomplissement par l’Union de ses missions. Le gouvernement magyar a aussi rompu le principe d’unité dans la représentation internationale de l’Europe et affaibli le pouvoir de négociation collectif des 27. De plus, la chambre relève que la modification du classement des substances pouvait influer sur d’autres textes juridiques susceptibles d’affecter directement le droit de l’UE. C’est pourquoi l’adoption de la position commune relève d’une compétence exclusive de l’Union, ce que Budapest a méconnu. Enfin, la Cour précise que, dans le cadre d’un recours en manquement, un EM ne peut pas plaider l’illégalité d’un acte d’une institution – sinon cela reviendrait à légitimer le fait de « se faire justice soi-même ».

Opinion AG – décision de retour et emprisonnement de longue durée.

Le 22 janvier 2026, l’Avocat général (AG) Spielmann a rendu ses conclusions dans l’affaire C-877/24. Celle-ci concerne un renvoi préjudiciel effectué par le Conseil d’État néerlandais qui demande l’avis de la Cour de Luxembourg dans deux affaires dont il est saisi. Elles impliquent en effet deux ressortissants de pays tiers (Azerbaïdjan et Afghanistan) respectivement condamnés à la réclusion criminelle pour des homicides et pour des tentatives d’assassinats terroristes commis sur le territoire de l’Union. La juridiction néerlandaise se demande s’il est possible de délivrer une décision d’éloignement alors qu’il est impossible matériellement d’expulser la personne en question en raison de sa peine d’emprisonnement. Ceci, alors que la directive 2008/115 semble être imprécise sur ce point.

Face à cette question, l’AG estime que la directive en question ne s’oppose pas à la délivrance d’une décision d’expulsion même en cas d’emprisonnement de longue durée – sous réserve que les autorités vérifient périodiquement si l’éloignement peut s’envisager au regard de la situation pénale de la personne. Aussi, la directive n’impose pas la délivrance de titre de séjour durant l’exécution de la peine. Pour le reste, l’avocat général estime que l’adoption d’une décision de retour est en revanche impossible lorsqu’une perpétuité réellement incompressible est prononcée – puisque l’expulsion elle-même devient dès lors impossible.

Rappelons que l’avis d’un AG a pour vocation d’éclairer la formation de jugement par la proposition d’une solution juridique, mais ne la lie pas quant au dispositif du prononcé.

Le rapport du Conseil de l’Europe sur les conditions d’interpellation et d’incarcération en France

Le Conseil de l’Europe est une institution, plus ancienne que l’Union européenne, destinée à la promotion et à la défense des droits de l’Homme sur le continent européen. Basée à Strasbourg (avec la CEDH), elle dispose de plusieurs comités et institutions pour exercer cette mission. L’une d’entre elles est le Comité de prévention de la torture (CPT), composée de plusieurs experts qualifiés menant des visites dans les différents Etats-parties au CoE (46). Pour plus d’informations générales sur le CoE et ses instances, se référer à la note du CRSI.

Le CPT a donc, au cours de l’une de ses missions, été amené à visiter plusieurs postes de police et établissements pénitentiaires français – aussi bien pour adultes que pour mineurs. Sans grande surprise, leur rapport pointe une situation préoccupante sur plusieurs aspects. Le premier concerne la surpopulation carcérale – un sujet récurrent et conscientisé depuis longtemps – qui atteint plus de 80 000 personnes emprisonnées pour 63 000 places ; conduisant à ce qu’environ 3 000 détenus soient contraints de dormir au sol. Toujours concernant les prisons, les auteurs estiment que les activités sont largement insuffisantes, avec plus de 20 heures par jour en cellule et des lacunes dans les activités récréatives et éducatives des mineurs. De « graves déficiences » sont aussi relevées dans la prise en charge des détenus atteints de troubles psychiatriques. Quant aux postes de police, le CPT affirme avoir relevé des cas de violences volontaires sur des individus interpellés et pointe une insalubrité de certains locaux.

A noter que, dans la liste des établissements et des brigades contrôlées, une très large partie des visites s’est effectuée en zone urbaine (police nationale) et notamment à Paris et Marseille – c’est-à-dire l’ensemble des 11 emprises de police et un tiers des emprises de la gendarmerie. Seules deux unités de l’ex-maréchaussée complètent cette mission. Il en est de même pour les établissements pénitentiaires, où quatre sur cinq sont à Marseille ou en banlieue parisienne. 

Si le nombre et la répartition des visites effectuées sont naturellement insuffisantes pour pouvoir tirer un constat général et absolu, les situations pointées n’en sont pas moins réelles. A ce titre, les autorités françaises ont répondu au rapport en reconnaissant certains dysfonctionnements et en affichant leur intention de renforcer la formation des personnels, augmenter le nombre de places de prison et améliorer les conditions de détention. Rappelons qu’il ne s’agit que d’un rapport visant à visibiliser un sujet auprès des autorités nationales concernées, le CPT n’ayant pas de pouvoir contraignant.

Europol annonce le démantèlement d’un réseau de drogues de synthèse

L’Agence européenne pour la coopération des services répressifs (Europol) est habituée à communiquer sur ses actions aux quatres coins du continent. Pour autant, le 21 janvier 2025, l’agence de la Haye (Pays-Bas) a annoncé le démantèlement d’un vaste réseau de production et de distribution de drogues de synthèse – dont de la MDMA, des méthamphétamines et des amphétamines. L’opération est, de l’avis même des responsables d’Europol, l’une des plus vastes jamais menées en Europe puisqu’elle a conduit à l’arrestation de 85 personnes (dont deux chefs de réseau présumés) et à la saisie de plus de 1000 tonnes de produits chimiques – qui peuvent conduire à 300 tonnes de drogue. Le communiqué annonce en outre la mise hors service de 24 laboratoires clandestins (dont neuf en Belgique) et la saisie de 500 000 euros, de 9 véhicules et de biens immobiliers. La majorité des arrestations concerne des citoyens polonais, mais des belges et des néerlandais seraient aussi concernés. Rien qu’en Allemagne, ce sont 800 kilos de produits et 160 000 litres de déchets chimiques qui ont été saisis – ainsi que 45 personnes interpellées. 

Les autorités de plusieurs pays européens ont été mobilisées pour cette opération, baptisée « Fabryka » : Pays-Bas, Belgique, République Tchèque, Allemagne, Pologne et Espagne. Selon elles, il s’agit d’un coup dur porté aux réseaux criminels actifs sur le marché clandestin des drogues de synthèse. Ces produits sont réalisés à partir de composants initialement légaux, importés d’Asie en grande quantité – et dont le circuit de distribution en Europe a attiré l’attention des autorités. Il est enfin de plus en plus évident que la fabrication et le trafic en masse de tels produits à un impact environnemental conséquent.

Dans le reste de l’actualité européenne :

PARLEMENT : Les députés européens ont adopté, le 20 janvier 2025, une proposition de résolution appelant à intensifier la lutte contre le narcotrafic dans l’UE. Déposée de manière commune par cinq groupes (PPE, S&D, Les Verts, Renew, La Gauche) et approuvée à une large majorité, elle vise à inciter les institutions européennes à agir davantage pour contrer les violences liées aux organisations criminelles impliquées dans le trafic de stupéfiants. Cette résolution intervient dans le contexte plus particulier des multiples homicides commis à Marseille, et notamment l’assassinat de Mehdi Kessaci. 

Le 27 janvier 2026, les eurodéputés de la commission LIBE (libertés civiles, justice et affaires intérieures) ont en outre adopté deux accords politiques sur deux accords passés avec le Conseil de l’UE (« trilogues »). Dans le détail, le premier accord concerne les textes migratoires sur les « pays tiers surs » et les « pays d’origine surs » – un dossier qui s’était conclu de manière étonnamment rapide pour un tel sujet. Le second accord concerne la directive relative à la lutte contre la corruption et harmonisant la prévention et les sanctions – un texte quelque peu édulcoré par rapport à la position initiale du PE. Sur le détail de ces mesures, voir les brèves du CRSI de décembre 2025.

POLOGNE : Le gouvernement a demandé à la Commission européenne de se saisir de ses prérogatives conférées par le Digital services Act (DSA) afin de mettre la pression sur le réseau social TikTok. Selon Varsovie, la plateforme ne respecte pas ses obligations et favorise la diffusion de contenus ouvertement anti-UE et appelant à un « Polexit ». Ces vidéos, entièrement générées par IA, sont suspectées par les autorités d’être le dernier avatar d’une campagne d’ingérence russe dans le pays. La Commission a accusé réception de la demande polonaise.

CJUE : La Cour de justice de l’Union européenne a mis en ligne un nouveau portail d’information à destination des citoyens et des professionnels du droit. Reprenant les informations déjà disponibles, celles-ci sont réagencées au travers d’interfaces modernisés et de nouveaux critères de recherche pensés pour être plus intuitifs. Cela concerne notamment un site internet rénové, un nouveau formulaire de recherche de la jurisprudence (InfoCuria), une page pour les communiqués de presse et le lancement de la chaine vidéo Curia Web TV. Le tout, afin de rendre l’accès au droit européen plus proche et plus intuitif pour le citoyen.

PAYS-BAS : La police néerlandaise a utilisé des drones le long de sa frontière avec la Belgique durant les fêtes de fin d’année afin de prévenir l’entrée illégale de mortiers et autres feux d’artifice sur son territoire. Les engins aériens peuvent notamment surveiller les véhicules les plus suspects afin de faciliter leur contrôle. L’objectif poursuivi est de contrer l’utilisation croissante de ces feux d’artifice achetés à l’étranger et interdits à la vente en territoire néerlandais – produits dont 120 kilogrammes ont pu être saisis en une journée. Ils provoquent en effet chaque année des blessures parfois importantes, y compris sur des mineurs. A noter que diverses interdictions existent déjà des deux côtés de la frontière, principalement décidées au niveau local.

COMMISSION :  La Direction générale des affaires intérieures et de la migration (DG HOME) a rendu public un communiqué le 18 janvier 2026 soulignant la bonne mise en œuvre du système EES (Entry/Exit system), un programme qui a initialement connu des difficultés pour aboutir. Bruxelles se félicite que l’EES ait pu, en trois mois, enregistrer près de 20 millions de franchissements de frontières extérieures de l’UE et ait pu empêcher près de 10 000 arrivées illégales (qui se sont traduites par des refus d’entrée). La Commission relève aussi que la plupart des pays ont dépassé le seuil de 35% d’enrôlement biométrique dès la mi-novembre 2025, alors que l’échéance était fixée au 10 janvier 2026 et que la mise en place complète doit intervenir le 10 avril 2026. Enfin, le système a aussi prouvé sa capacité à détecter des faux documents d’identité. Rappelons que l’EES consiste à enregistrer les entrées et sorties de ressortissants non européens aux frontières de l’UE et introduit une vérification d’identité biométrique (visage et empreintes digitales) en lieu et place du traditionnel cachet.

CONSEIL DE L’UE : Les ministres européens de la Justice ont, le 23 janvier 2026, convenu de la nécessité d’une action plus forte concernant le trafic de biens culturels et la restitution de ceux exportés illégalement. En ce sens, ils ont demandé à la Commission de présenter des études sur le sujet. Le ministre chypriote concerné estime que cinq milliards d’euros sont engendrés chaque année par ce type de trafic – lequel peut profiter de régimes juridiques variables d’un EM à l’autre et d’une action commune encore très timide en la matière.

Lors de la même « rencontre informelle », les ministres ont exprimé leur souhait de faire progresser le recouvrement des avoirs criminels – et ce, alors que le taux de confiscation reste inférieur à 2% dans l’UE et que les revenus annuels de la criminalité organisée sont estimés à au moins 139 milliards d’euros. Sur ce point, le cadre juridique est déjà existant, notamment via la directive 2024/1260 qui pourrait produire des effets si elle était appliquée de manière plus rapide et ambitieuse. Les EM soutiennent aussi une meilleure coopération entre public et privé et un échange d’informations renforcé. Le tout, dans le respect de l’Etat de droit et de la protection des données personnelles.

 

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

Chiffres Immigration 2025

Chiffres de l’immigration 2025 en France

By Publications, Défense, Institutions

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Derrière les chiffres de l’immigration en 2025 se dessinent des tendances lourdes et des évolutions marquantes. Ce rapport s’appuie sur les données provisoires du ministère de l’Intérieur, arrêtées au 27 janvier 2026, pour en décrypter les principaux enseignements.

Une hausse globale des entrées légales

En 2025, la France a délivré 384 000 premiers titres de séjour, soit une hausse de 11,2 % par rapport à 2024, atteignant un niveau historiquement élevé. Cette augmentation s’inscrit dans une tendance de long terme : les entrées légales annuelles ont doublé en vingt ans, pour atteindre environ 376 000 à 380 000 primo-délivrances en 2025.

Ces chiffres excluent les renouvellements de titres, les ressortissants de l’Espace économique européen et les étrangers mineurs.

Le rôle central des motifs non économiques

Contrairement à certaines représentations, l’immigration pour raisons professionnelles représente une part minoritaire des titres délivrés : seulement 13 % des primo-délivrances en 2025, en recul par rapport à 17 % en 2024.

I. L’immigration étudiante

Le motif étudiant reste le premier motif d’attribution, représentant environ 30 à 31 % des premiers titres de séjour. Cette dynamique s’accompagne d’une augmentation des visas de court séjour pour études ou stages (+5,8 %).

II. L’augmentation des motifs humanitaires

Les premiers titres de séjour pour motifs humanitaires connaissent une hausse de 65 % en un an, soit 36 000 primo-délivrances supplémentaires. Ils deviennent le deuxième motif d’attribution, représentant environ un quart des titres délivrés. Cette progression constitue l’un des principaux moteurs de la hausse globale de l’immigration.

 

La délivrance des premiers titres de séjour par motif d’admission détaillé :

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La délivrance des renouvellements de séjour par motif d’admission détaillé :

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Des flux majoritairement issus de certaines zones géographiques

Les nationalités les plus représentées parmi les bénéficiaires de titres de séjour sont :

  • Maroc
  • Algérie
  • Tunisie

Les ressortissants du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne demeurent majoritaires. Concernant l’asile, les Ukrainiens, suivis des ressortissants de la République démocratique du Congo et de l’Afghanistan, restent en tête des demandes enregistrées.

 

La délivrance des renouvellements de titres de séjour : principales nationalités par motif en 2025 :

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Une dynamique soutenue des visas

En amont des flux migratoires, la France a délivré près de 3 millions de visas en 2025, en hausse de 3,5 % par rapport à 2024.

  • 2,66 millions concernent des visas de court séjour, principalement touristiques (2 millions).
  • Les visas pour motifs touristiques (+6,4 %) et pour études ou stages (+5,8 %) sont les plus dynamiques.
  • Les principaux bénéficiaires sont les ressortissants chinois, suivis des Marocains et des Indiens.

Une hausse des éloignements sans inversion de tendance

32 379 étrangers en situation irrégulière ont quitté le territoire, soit une augmentation de 16,5 % par rapport à 2024. Cependant, cette hausse des éloignements ne compense pas celle des entrées légales, ce qui contribue à un solde migratoire positif.

Des évolutions contrastées sur l’asile et la nationalité

  • Les demandes d’asile enregistrées en GUDA sont en baisse de 10,3 %, avec 116 476 demandes en 2025
  • Le nombre de décisions accordant une protection (réfugié ou protection subsidiaire) augmente de 12,1 %, atteignant 78 782 décisions positives.
  • Les naturalisations reculent de 6,8 %, avec 62 235 acquisitions de la nationalité française, notamment en raison du durcissement des critères introduit par la circulaire du 2 mai 2025.

 

Conclusion

Les données provisoires du ministère de l’Intérieur pour 2025 montrent une hausse nette et soutenue de l’immigration en France, avec près de 384 000 premiers titres de séjour délivrés, un niveau record. Cette tendance s’inscrit dans une dynamique de long terme.

L’analyse des motifs de séjour révèle que l’augmentation ne repose pas principalement sur l’immigration de travail, dont la part recule à 13 % des primo-délivrances. Elle est surtout portée par les motifs humanitaires, en hausse de 65 % en un an, et par l’immigration étudiante, qui reste le premier motif d’attribution.

Titres valides et documents provisoires de séjour par type de document au 31 décembre :

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Pour rappel 

Données INSEE 2024

En 2024, 7,7 millions d’ immigrés vivent en France, soit 11,3 % de la population totale. 2,6 millions d’immigrés, soit 33 % d’entre eux, ont acquis la nationalité française.

La population étrangère vivant en France s’élève à 6,0 millions de personnes, soit 8,8 % de la population totale. Elle se compose de 5,1 millions d’immigrés n’ayant pas acquis la nationalité française et de 0,9 million de personnes nées en France de nationalité étrangère.

1,6 million de personnes sont nées de nationalité française à l’étranger. Avec les personnes immigrées (7,7 millions), au total 9,3 millions de personnes vivant en France sont nées à l’étranger, soit 13,6 % de la population.

48,9 % des immigrés vivant en France sont nés en Afrique. 30,9 % sont nés en Europe. Les pays de naissance les plus fréquents des immigrés sont l’Algérie (12,4 %), le Maroc (11,7 %), le Portugal (7,3 %), la Tunisie (4,9 %), l’Italie (3,6 %), la Turquie (3,4 %) et l’Espagne (3,1 %). Près de la moitié des immigrés sont originaires d’un de ces sept pays (46,4 %).

Puissance, industrie, alliances : l’autonomie stratégique européenne au test du réel

By Défense, Energie/Industrie

– Par Louis Domergue, consultant aéronautique et défense – ancien officier de réserve 

 

Le monde a rouvert le dictionnaire de la puissance. Il en applique désormais la grammaire avec une rigueur que l’Europe croyait archaïque. Les mots sont connus — capacité, endurance, cohérence, coût — et la règle est simple : ce qui n’est pas prouvé en actes sera  imposé de l’extérieur.  

Dans ce monde, l’autonomie stratégique européenne n’est ni rejetée ni applaudie : elle est évaluée. Washington, Pékin et New Delhi n’en contestent pas le principe. Ils en interrogent la  crédibilité. Cette lucidité extérieure ouvre une fenêtre : refonder l’autonomie stratégique  européenne sur le réel — et sur des règles que la France n’a jamais cessé de pratiquer.  

L’Europe s’est longtemps raconté une histoire rassurante : celle d’une puissance capable de  rendre la force inutile. Le monde, lui, vérifie nos moyens, mesure nos délais et juge notre  capacité à tenir.  

La grammaire n’est pas une idéologie : c’est l’ensemble des règles implicites de la conversation  stratégique. Il est loisible de la déplorer ; elle n’en structure pas moins les rapports de force.  Dans ce cadre, la souveraineté se constate davantage qu’elle ne se proclame ; une alliance se  juge à ses contributions ; une dépendance se paie le jour où elle devient contrainte. L’Union  européenne n’a pas vocation à devenir un État souverain. Mais elle peut, si les États la pilotent,  transformer sa force économique en capacité stratégique.  

Les perceptions de sécurité, y compris russes, structurent le risque d’escalade et rappellent que  la guerre et la langue du réel n’ont jamais disparu. La Russie ne lit plus l’Europe comme un  acteur à convaincre, mais, avant tout, comme un espace à contraindre. Dès lors, la question  posée n’est plus celle d’une vocation morale, mais celle d’une crédibilité. C’est précisément  dans ce monde dur que la chaîne de décision européenne doit redevenir lisible.  

Or un glissement s’est opéré : à la faveur des crises, l’initiative de la Commission tend à se  substituer au pilotage des États lorsque devraient prévaloir des choix politiques explicites. Il  s’agit d’une exigence de maîtrise : la force économique européenne doit être gouvernée. Cela  suppose de renforcer la main du Conseil sur les mandats, les lignes rouges et le suivi,  notamment en matière commerciale et industrielle.  

La convertir en capacité stratégique suppose trois gestes simples : sécuriser les chaînes  critiques ; cesser la naïveté commerciale lorsque des secteurs vitaux sont en jeu — et d’abord  l’alimentaire. Sans autonomie alimentaire, l’autonomie stratégique reste un mot. Une puissance  dépendante pour l’essentiel n’a pas toute sa liberté d’action : l’agriculture ne peut donc rester  une monnaie d’échange dans les accords commerciaux. Enfin, adapter le droit de la  concurrence pour permettre l’émergence de champions dans les segments décisifs.  

 Dans ce texte, « Union européenne » et « Europe » sont employés de manière interchangeable, par souci de fluidité et de rythme, sans préjuger des distinctions institutionnelles. 

Le miroir extérieur  

La multipolarité n’est ni une promesse ni une malédiction : c’est un fait. Elle peut rééquilibrer le  monde, mais seulement si les pôles sont réels — capables de dissuader, de durer, d’absorber les  coûts. Structurée, elle stabilise ; autrement, elle n’est qu’un euphémisme poli pour le retour des  zones grises, des prédations et des dépendances.  

Elle restera rugueuse, mais l’existence de plusieurs centres de puissance rééquilibre : elle  renchérit les coups de force et redonne une chance aux compromis — donc, parfois, à la paix.  Pour la France, c’est une opportunité : jouer puissance d’équilibre, coaliser sans se dissoudre et  donner à sa crédibilité une traduction européenne.  

À Washington, la lecture est moins hostile qu’exigeante. Les États-Unis ne contestent pas l’idée  d’une Europe plus autonome ; ils en redoutent les contresens. Ils la jugent à l’aune d’un critère  très simple : la capacité. Budgets, stocks, interopérabilité, disponibilité : tout se ramène à la  résilience industrielle. Lorsque l’Europe parle de stratégie, Washington demande : combien,  quand, avec quoi, et pour combien de temps. Le partenaire américain n’est pas sensible à nos  formulations ; il est sensible à nos livrables. À ses yeux, l’autonomie stratégique n’est pas un  problème si elle se traduit par le partage du fardeau et si elle renforce l’architecture de sécurité.  

À Pékin, l’analyse est plus froide encore, parce qu’elle est plus utilitariste. La Chine raisonne en  coûts stratégiques. Une Europe fragmentée est un terrain ; une Europe coordonnée devient un  obstacle. La fragmentation européenne n’est pas, pour Pékin, un débat institutionnel : c’est une  prise. Elle permet de segmenter et de choisir ses interlocuteurs, d’exploiter les contradictions et  les dépendances. Le respect, ici, n’est pas un hommage : c’est la reconnaissance d’une  cohérence qui impose un coût.  

À New Delhi, le miroir est pragmatique. L’Inde veut une multipolarité ouverte, elle cherche des  partenaires crédibles qui livrent technologies et capacités industrielles. Or, dans cette logique,  l’Union européenne apparaît souvent comme procédurale et hésitante. La France, en revanche,  est lisible : elle décide et tient des positions. Le cas des coopérations aéronautiques et navales  illustre bien cette différence.  

Ces trois regards diffèrent, mais partagent la même grammaire : cohérence, endurance,  capacité — conditions de la liberté d’action.  

Le test industriel  

Dans cette langue, l’industrie est la syntaxe : elle transforme l’intention en capacité et la décision  en endurance.  

La souveraineté effective des États tient sa source dans la puissance : voilà le cœur du  malentendu européen. Pas dans la pureté des principes, pas dans l’élégance des architectures,  pas même dans la seule légitimité juridique. La souveraineté, c’est la capacité de choisir, de  durer, d’assumer les coûts, de résister aux chantages, et de tenir une ligne lorsque le vent  tourne. La puissance, ici, est une condition d’existence. Refuser ces règles ne protège pas mais  expose.  

La guerre en Ukraine a rappelé un fait : produire en volume et dans la durée des munitions  essentielles reste un défi majeur — et l’Europe peine encore à le relever pleinement.  C’est précisément pourquoi l’industrie de défense devient centrale. Elle n’est pas un secteur  parmi d’autres ; elle est une infrastructure politique. La guerre de haute intensité — et plus  largement le retour de la conflictualité durable — a déplacé le centre de gravité de la puissance :  des seules plateformes vers l’endurance. Une armée moderne peut disposer des meilleurs  matériels mais sans munitions, sans pièces, sans capacité de maintien en condition  opérationnelle, elle devient une puissance théorique. Dans la langue du réel, cette théorisation  ne vaut rien.  

L’Europe aime l’innovation et elle a raison. Mais elle a parfois oublié une règle élémentaire :  l’innovation impressionne ; l’endurance convainc. Or elle se fabrique, se finance et se gouverne.  Et l’endurance implique de regarder l’industrie de défense comme un outil qui doit obéir à des  contraintes opérationnelles avant d’obéir à des équilibres de répartition.  

C’est ici que s’impose une rupture : sortir des réflexes des dividendes de la paix. L’Europe a pu  se permettre le confort des compromis internes au détriment de la production. Cette logique  devient un handicap lorsque l’urgence redevient la norme.  

Dans l’industrie de défense, le temps stratégique se compte en années : il faut souvent cinq,  parfois sept ans pour créer une capacité critique. Aujourd’hui, chaque retard se paie longtemps.  Une base industrielle de défense n’est pas une politique de cohésion ; c’est un outil de combat.  Sa première mission est de livrer à temps, de produire en volume, de maintenir la disponibilité,  de standardiser ce qui doit l’être, de sécuriser l’approvisionnement, et de permettre la montée  en puissance. Le partage du « gâteau » était possible lorsque l’enjeu principal était de préserver  des équilibres. Il est devenu un luxe.  

Cette rupture ne signifie pas l’abandon de la coopération. Elle signifie la fin de la coopération  comme alibi. Coopérer, désormais, doit vouloir dire : produire plus, livrer plus vite, mutualiser ce  qui doit l’être ; et accepter que certains segments soient portés par des coalitions restreintes  plutôt que par des consensus à vingt-sept.  

À ce stade, une confusion doit être levée : autonomie ne signifie pas autarcie. Aucun État  européen, pas même l’Union, ne maîtrisera seul l’ensemble des briques technologiques et  intrants critiques. L’autonomie consiste à choisir ses dépendances, à les diversifier, à les rendre  réversibles, à constituer des stocks stratégiques, à sécuriser les alternatives, à négocier des  interdépendances symétriques plutôt que d’endurer des dépendances unilatérales.  

Autrement dit : autonomie où c’est vital ; interdépendance où c’est rationnel ; jamais  dépendance subie où c’est critique. C’est ici que la question des accords avec d’autres blocs de  puissance devient nécessaire. L’Europe n’acquerra pas son autonomie stratégique en se  coupant du monde ; elle devra la gagner en choisissant les conditions de son insertion.  

C’est ce que demande Washington, ce que Pékin teste, et ce que New Delhi respecte : des  capacités qui durent.  

Souveraineté en couches  

Reste alors la question la plus délicate : que peut la France dans tout cela, et que peut l’Europe ?  L’Union européenne est une force économique remarquablement structurée ; elle n’est pas un  État souverain et ses institutions ne sont pas conçues pour. Elle dispose d’un marché, de  normes, de financements, d’instruments ; elle ne dispose pas, au même degré, d’une décision  stratégique unifiée ni d’un rapport commun au risque et à l’usage de la force. Dès lors, la  question n’est pas celle d’une souveraineté européenne abstraite, mais d’une capacité  stratégique réelle : nationale, coalitionnelle, et européenne lorsque l’Union donne l’échelle sous  pilotage des États.  

Cela ne condamne pas l’ambition européenne ; cela la clarifie. Et permet de comprendre  pourquoi la France occupe une place particulière — non par supériorité, mais par contrainte.  La France ne dirigera pas l’Europe : elle peut l’entraîner — à condition d’accepter la  différenciation, de bâtir des coalitions avec des partenaires aux priorités différentes et de  transformer les divergences en complémentarités.  

La France connaît la grammaire de la puissance depuis longtemps. Non par nostalgie, ni par  goût de domination. Par nécessité. État ancien, puissance moyenne aux intérêts globaux, elle a  appris à compenser la faiblesse relative par la stratégie ; à articuler alliances et autonomie ; à  décider lorsque le consensus est impossible. Elle a su préserver l’essentiel : des attributs  régaliens, une base industrielle de défense et une diplomatie d’équilibre.  

Certains États ont pu externaliser leur sécurité et vivre dans le confort de la protection. La  France, elle, par ses responsabilités dans la gouvernance internationale, son exposition aux  crises, ses intérêts maritimes et indo-pacifiques, n’en a jamais eu le luxe.  

Cette affirmation n’est pas une leçon. C’est une description.  

De là découle une méthode : la souveraineté en couches.  

Première couche : la couche nationale. Il existe des capacités vitales qui relèvent du cœur  régalien et ne sauraient être transférées dans le champ des compétences de l’Union  européenne : dissuasion nucléaire, renseignement, certains segments cyber, pouvoir de  décision politique, chaîne de commandement et projection de forces. La France, parce qu’elle  porte des responsabilités singulières et des intérêts globaux, doit préserver cette couche avec  une rigueur particulière. Non pour s’isoler, mais pour ne jamais être mise hors-jeu. L’effort  conventionnel, lui, se prête à la mutualisation industrielle, à la massification et aux coalitions.  

C’est dans ce cadre que s’inscrit la montée en puissance d’une dissuasion conventionnelle par  des partenaires comme la Pologne ou l’Allemagne et que la France a compris la nécessité de  passer à l’échelle ses capacités de projection globale.  

Elle a acté ce retour au réel en consacrant plus de 400 milliards d’euros à sa défense sur la  période 2024-2030. Un engagement massif déjà accéléré qui ne vaut que s’il se traduit en  cadences et capacités.  

Deuxième couche : la couche coalitionnelle. Nous ne pouvons pas tout faire. L’organisation  s’impose. Coalitions capacitaires entre Européens, partenariats structurés avec les alliés proches,  accords ciblés sur les dépendances critiques. C’est ici qu’entrent l’IA, certaines composantes technologiques, les intrants industriels, les matières premières : non comme des fantasmes  d’indépendance totale, mais comme des politiques d’interdépendances choisies. Bilatéraliser,  dans ce cadre, ne signifie pas se soustraire à l’Europe ; cela signifie construire des ponts de  capacités lorsque l’autonomie complète est irréaliste, y compris avec d’autres pôles de  puissance.  

Troisième couche : la couche européenne. L’Union, à cet égard, est irremplaçable comme  multiplicateur : standardisation, financement, commandes, massification, marché, sécurisation  de chaînes critiques. L’Europe n’est pas un substitut aux États ; elle est un amplificateur,  lorsqu’elle accepte de transformer des efforts nationaux et de coalition en puissance durable. Et  c’est pourquoi la différenciation n’est pas une faiblesse : c’est souvent la condition de l’efficacité  pour retrouver de la vitesse. Une Europe qui attend l’unanimité se condamne à l’impuissance.  

Ce raisonnement a une conséquence politique : le temps des formules générales s’achève.  L’autonomie stratégique européenne ne se construira pas par incantation, ni par une inflation de  concepts. Elle se construira par une série de décisions très concrètes : des commandes  pluriannuelles, des standards partagés, des capacités de production et de soutien, des stocks,  une chaîne d’approvisionnement sécurisée, des formations, des partenariats structurés sur les  dépendances critiques, une préférence européenne appliquée aux acquisitions de défense  conventionnelle, et une gouvernance qui privilégie l’opérationnel sur la répartition.  

Parler la langue du réel  

Le monde n’attend pas que nous soyons irréprochables, mais que nous soyons crédibles. Nous  serons jugés non à nos intentions, mais à notre capacité à décider, à produire et à tenir.  La France peut ouvrir la voie — non par prétention, mais parce que ses responsabilités l’y  obligent. Encore faut-il qu’elle entraîne les autres : organiser des coalitions, sécuriser des  interdépendances choisies, mobiliser l’échelle européenne lorsqu’elle est décisive (industrie,  standards, massification).  

Une Europe du réel ne naîtra pas d’une formule. Elle naîtra d’un choix : préférer la capacité au  confort, l’opérationnel au symbolique, la cohérence aux compromis de façade, et l’endurance  aux illusions.  

Il ne s’agit pas d’européaniser la France, ni de franciser l’Europe : il s’agit de convertir des  volontés dispersées en capacités durables.  

Le monde parle la langue du réel. L’Europe n’a pas besoin d’un nouveau récit ; elle a besoin  d’un corps. À elle de choisir : lire les sous-titres, ou parler enfin cette grammaire — des États qui  produisent et décident, une Union qui convertit l’effort en puissance commune. Car le réel ne se  discute pas : il tranche. Toujours.

Exportations d’armement de la France en 2024

By Défense, Economie, Energie/Industrie

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Le 29 septembre 2025 le Ministère de l’Intérieur faisait paraître un rapport sur les exportations d’armement de la France en 2024.

Ce document s’organise autour de trois grands axes : la cohérence avec les priorités stratégiques nationales, le contrôle rigoureux des exportations et le soutien constant à l’industrie française de défense. La France conçoit de façon indissociable sa politique de défense et ses engagements internationaux, cherchant à concilier responsabilité stratégique et respect du droit international. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, la progression des dépenses militaires européennes, amorcée depuis plusieurs années, s’est encore accélérée. L’Allemagne occupe désormais le quatrième rang mondial en la matière, devant le Royaume-Uni, tandis que la France se situe au huitième rang et l’Italie au douzième.

Dans un premier temps, la politique d’exportation française vise à contribuer au maintien d’un équilibre international en permettant aux États agressés d’exercer leur droit légitime à la défense. À ce titre, les présidents Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky ont signé le 16 février 2024 un accord bilatéral de sécurité d’une durée de dix ans, valable tant que l’Ukraine ne sera pas entrée dans l’OTAN. Cet accord prévoit des engagements précis et identifie plusieurs domaines de coopération, tant civils que militaires. 

Entre le 24 février 2022 et le 31 décembre 2024, le soutien militaire apporté par la France à l’Ukraine est estimé à 5,9 milliards d’euros, auxquels s’ajoute la contribution nationale au financement de la Facilité européenne pour la paix (FEP), dans le cadre de la solidarité européenne, pour un montant pouvant atteindre 2,3 milliards d’euros. Sur la période 2020-2024, l’Ukraine est ainsi devenue le premier importateur mondial d’armes majeures.

En second lieu, les exportations d’armement participent activement à la vitalité économique et industrielle du pays. Elles contribuent à renforcer l’autonomie stratégique de la France, à maintenir un haut niveau de compétence technologique et à soutenir l’emploi, avec près de 220 000 postes générés dans le secteur de la défense :

  • Avant la guerre en Ukraine, la société KNDS produisait deux canons CAESAR par mois , grâce aux investissements publics réalisés depuis, la cadence a été portée à 6 unités mensuelles en 2024 et devrait atteindre 8 en 2025. De même, la production de missiles Mistral par MBDA a doublé, passant de 20 à 40 missiles par mois. 

En 2024, les prises de commandes dans le domaine de la défense ont atteint un montant total de 21,6 milliards d’euros, tirées par plusieurs grands contrats internationaux : 

  •  18 Rafale pour l’Indonésie, 12 pour la Serbie et 4 sous-marins d’attaque pour les Pays-Bas. 
  • Le secteur aéronautique concentre environ 43 % des commandes, le secteur naval 33 %, les matériels terrestres 15 %, les radars et systèmes de communication 5 %, et enfin les missiles 4 %.
  •  L’année 2024 constitue la deuxième plus importante en volume de commandes après 2022 et reflète la montée en puissance des exportations françaises vers l’Europe, qui représentent désormais 60 % du total.

La France s’impose aujourd’hui comme la deuxième puissance exportatrice mondiale d’armement, ayant quasiment triplé ses livraisons majeures à destination d’États européens entre 2015-2019 et 2020-2023. Cette progression s’explique notamment par la livraison d’avions de combat à la Grèce et à la Croatie, de frégates à la Grèce, de sous-marins aux Pays-Bas, ainsi que par le soutien militaire apporté à l’Ukraine.

Au-delà du cadre européen et de l’Alliance atlantique, la France entretient des partenariats stratégiques durables avec plusieurs grandes puissances. L’Inde, par exemple, a acquis 26 Rafale Marine ; les Émirats arabes unis, l’Indonésie et le Brésil entretiennent également des coopérations denses dans le domaine de l’armement. Par ailleurs, la France poursuit son soutien aux forces africaines et moyen-orientales engagées contre le terrorisme islamiste et les extrémismes violents, tout en offrant aux pays asiatiques souhaitant se détacher de leur dépendance vis-à-vis des matériels russes une véritable alternative technologique.

  •  En 2024, l’Asie a représenté environ 23 % des prises de commandes françaises (contre 42 % en 2023). 
  •  Proche et Moyen-Orient ont conservé une part stable d’environ 11 %.

Guerre économique : enjeux et réponses

By Défense

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Guerre économique : enjeux et réponses

La BITD française fait face à une intensification des menaces économiques, notamment contre les PME. Le rapport de l’Assemblée nationale du 16 juillet 2025 détaille ces risques et présente les mesures mises en place pour sécuriser les entreprises de défense tout en soulignant leurs fragilités financières

 

I. Niveau de menace pesant sur la BITD

La Base industrielle et technologique de défense (BITD) fait face à un niveau élevé de menaces :

    • 500 à 550 atteintes caractérisées par an contre des entités de la BITD ou de la recherche de défense.
    • 750 à 800 alertes de sécurité économique, soit plus du double par rapport à 2020.

80 % des atteintes ciblent les PME, considérées comme des maillons vulnérables, notamment via des sous-traitants moins protégés.

Typologie des menaces :

    • Physiques : vols, intrusions
    • Humaines : espionnage stratégique, économique ou technologique
    • Informatiques : cyberattaques
    • Juridiques : lawfare
    • Capitalistiques et informationnelles

 

II. Origine des menaces

  • Les menaces proviennent de tous les compétiteurs stratégiques de la France.
  • Les plus sévères proviennent de la Russie et la Chine, mais d’autres pays concurrents dans l’industrie de défense sont également impliqués.
  • Même certains alliés stratégiques, comme les États-Unis, peuvent exercer des pressions économiques.

 

III. Réactions de l’Etat français

Renforcement des moyens d’intelligence économique et réorganisation des services pour sécuriser et promouvoir les intérêts nationaux.

Acteurs clés :

    • DGA : expertise en intelligence économique et protection des entreprises
    • SISSE : coordination interministérielle de la protection économique et technologique
    • DRSD et DGSE : renseignement appliqué à la BITD

La protection de la BITD est désormais une priorité nationale, avec des moyens budgétaires comparables à ceux de la lutte contre le terrorisme.

IV. Dispositifs renforcés de sécurité économique

Investissements étrangers en France (IEF) : extension des secteurs stratégiques soumis à autorisation, durcissement des sanctions et négociations avec les investisseurs pour limiter les pertes financières.

Loi de blocage de 1968 réactivée : le nombre de saisines a été multiplié par 5.

Cybersécurité : augmentation des moyens pour renforcer la protection des entreprises.

Autres mesures : enquêtes administratives et avis de sécurité pour le personnel de la BITD, sensibilisation des étudiants d’écoles d’ingénieurs, renforcement du cadre PPST (protection scientifique et technique) et modernisation des outils numériques.

V. Cadre européen et international

Projet de création d’une équivalence européenne à la loi française de blocage de 1968.

Proposition d’un label européen type “ITAR” pour encadrer les transferts d’armes et technologies sensibles.

VI. Difficultés persistantes de financement des PME de la BITD

Accès limité aux financements, malgré un contexte plus favorable.

Financements européens (EDIP) : réservés aux matériels ≥ 65 % européens en conception et production.

Fonds publics : augmentation des budgets de Definvest et du fonds innovation défense ; renforcement du rôle de l’APE via l’affectation des dividendes publics.

Mobilisation de l’épargne privée : création d’un livret défense et souveraineté ou fléchage d’une partie du livret A / LDDS ; mise en place d’un crédit d’impôt pour orienter l’investissement vers les entreprises françaises et européennes.

Cohérence bancaire : certaines banques refusant de financer des exportations autorisées, il est envisagé de rendre les licences d’exportation contraignantes pour elles.

Conclusion

La BITD est confrontée à une montée en intensité et une diversification des menaces (800 alertes annuelles, 80 % visant les PME).

L’État répond par un dispositif renforcé incluant lois, contrôles, financements, cybersécurité et coopération européenne.

Vulnérabilité financière des PME reste un point de fragilité majeur.

Revue nationale stratégique 2025

By Défense

Revue nationale stratégique 2025

Le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN) publie le 14 juillet 2025 la Revue nationale stratégique 2025 (RNS).

La France et l’Europe entrent dans une ère où d’ici 2030 le risque d’une guerre majeure de haute intensité en Europe est explicitement posé par la RNS. En parallèle, il est nécessaire de se préparer aux attaques hybrides qui peuvent viser notre territoire. Ainsi, la Revue nationale stratégique 2025 considère qu’il faut un effort simultané de défense, de résilience et d’industrialisation au niveau national et européen.

La RNS met en avant une ambition 2030 articulée autour de 11 objectifs (dissuasion, résilience nationale et cyber, économie de guerre, autonomie européenne) et de voies et moyens juridiques, industriels, financiers et sociétaux pour armer la Nation.

Quatre priorités:

  1. Protéger et défendre le territoire hexagonal et ultramarin, la population et les ressortissants.
  2. Garantir la sécurité de nos intérêts et alliés extra-européens
  3. Contribuer à la stabilité de l’Indopacifique (présence outre-mer, projections)
  4. Défendre l’Europe (y compris par la dissuasion nucléaire) et assumer un rôle de Nation-cadre si nécessaire

Contexte stratégique 2025:

  • Russie: principale menace pour les intérêts français et européens. La Russie accumule les actions hostiles (cyber, sabotage, influence) et l’effort militaire s’accélère à l’horizon 2030. Le rapport recense près d’un million de morts et blessés en Ukraine depuis 2022
  • Moyen-Orient: guerre régionale indirecte et épisodes de confrontation directe Iran/Israël. Il y a un risque de déstabilisation durable
  • Chine: assertivité envers Taiwan/mer de Chine, accélération technologique (IA, spatial, quantique). Exemple : 310 essais de missiles balistiques en 2024 et tir ICBM ~12 000 km
  • Afrique: compétition stratégique, campagnes anti-occidentales, montée des risques locaux et régionaux
  • Menaces transnationales: retour de la menace djihadiste, narcotrafic structurant la criminalité organisée, cybercriminalité massive. Gros impacts sur l’économie et la cohésion nationale
  • Attaques hybrides: combinaisons informationnelles, juridiques, économiques, cyber et militaires pour fragiliser la Nation
  • Facteurs transverses: climat (+4°C envisagé en fin de siècle), biodiversité, ressources critiques et énergie (sécurisation des approvisionnements). Intégration d’horizons +30/+50 ans dans les politiques publiques

Onze objectifs stratégiques d’ici 2030 (OS):

  • OS1 Dissuasion nucléaire: robuste, indépendante, à deux composantes (océanique/aéroportée). Renouvellement décidé. La dissuasion nucléaire est la clé de voûte de la politique de défense
  • OS2 France unie et résiliente: “réarmement moral” de la Nation, continuité des services vitaux, gestion de crises intérieures (pandémies, émeutes, terrorisme), entraînement citoyen
  • OS3 Économie qui se prépare à la guerre: sécuriser matières/énergie, lever les goulots industriels, cadencer la production (ex. radars, Aster/Mistral, CAESAR, Rafale), soutenir PME/ETI/start-up, maîtriser la dette
  • OS4 Résilience cyber: gouvernance (ANSSI/COMCYBER/DGA/DGSI/DGSE, C4), NIS2, CSIRT, entraînement de la Nation, capacités d’entrave et de contre-attaque dans le respect du droit
  • OS5 Alliés fiables dans l’euro-atlantique: rôle crédible en coalition y compris en tant que Nation-cadre
  • OS6 Moteur de l’autonomie stratégique européenne: préférence européenne, consolidation des capacités et de la BITD au niveau UE
  • OS7 Partenariats de souveraineté: offre sécuritaire crédible (Afrique, Méditerranée, Moyen-Orient, Indopacifique) intégrant les outre-mer
  • OS8 Autonomie d’appréciation/souveraineté décisionnelle: renforcement des capacités de renseignement, d’anticipation inter-ministérielle et de pensée stratégique
  • OS9 Agir dans les champs hybrides: organisation défensive et réponses pour imposer des coûts aux adversaires
  • OS10 Capacité d’emporter la décision dans les opérations militaires: supériorité opérationnelle multi-milieux pour la haute intensité
  • OS11 Excellence scientifique et technologique: IA, guerre électronique, espace, quantique, drones. L’objectif est la souveraineté techno-industrielle

Voies et moyens:

Cadre normatif et organisationnel:

  • Transpositions des directives européennes cyber REC / NIS2 / DORA. Actualisation de la doctrine de défense opérationnelle du territoire (1993)
  • Plan de résilience économique: continuité des réseaux vitaux (télécoms, énergie, eau), sanctuarisation des approvisionnements critiques, cartographie des entreprises clés mobilisables, articulation UE-OTAN en gestion de crise

Économie de guerre et financements:

  • Accélérer l’armement, la création de munitions et de systèmes, sécuriser stocks et les chaînes de valeur
  • Mobiliser investisseurs publics/privés (Bpifrance, CDC, BEI). Éviter que des politiques internes ou critères ESG sur-restreignent le financement de la BITD/BITS

Cyber:

  • Former massivement, entraîner la Nation, pérenniser et renforcer les CSIRT, partager la menace

Sécurité intérieure:

  • Lutter contre l’islamisme antirépublicain avec tout le spectre des outils administratifs et judiciaires
  • Tarir les flux migratoires irréguliers exploités par des filières
  • Priorité à la lutte contre les narcotrafics
  • Renforcer la préparation NRBC (menaces nucléaire, radiologique, biologique et chimique), l’autonomie sanitaire et l’anticipation +30/+50 ans face au climat

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