Financiarisation de la santé : les enjeux de souveraineté médicale

Par Patrick Houvet, adhérent au CRSI 

 

Résumé

La financiarisation de la santé ne doit pas se confondre avec la simple présence du secteur privé dans le soin. La médecine libérale, les cliniques privées, les laboratoires et les cabinets de radiologie appartiennent depuis longtemps au paysage sanitaire français. Le changement est ailleurs : il réside dans le transfert progressif du pouvoir de décision depuis les professionnels de santé vers des acteurs financiers dont l’objectif premier est la rémunération du capital investi.

Cette évolution peut apporter des capitaux, moderniser certaines organisations, financer des équipements lourds et accélérer des regroupements parfois nécessaires. Mais lorsqu’elle devient excessive, opaque, très endettée ou contrôlée par des acteurs éloignés des réalités territoriales, elle peut menacer trois principes essentiels : l’indépendance médicale, la continuité de l’offre de soins et la souveraineté sanitaire.

La proposition de loi déposée par M. Thibault Bazin le 23 juin 2026 intervient dans ce contexte. Elle ne doit pas être lue comme une opposition idéologique à tout investissement privé. Elle répond à une question plus précise : comment empêcher que les structures financées par l’argent public de l’Assurance maladie soient progressivement gouvernées par des logiques de rendement, de concentration, d’arbitrage patrimonial ou de revente, au détriment du patient, du médecin et du territoire ?

 

1. La financiarisation de la santé : peut-on la définir ?

La financiarisation désigne l’entrée d’acteurs privés non directement professionnels de santé dans le capital ou le contrôle d’organisations de soins, avec une finalité première de rémunération du capital investi.

Ce phénomène ne signifie pas seulement qu’un investisseur détient une part du capital. Il devient préoccupant lorsque l’investisseur, même minoritaire en apparence, contrôle en réalité les décisions stratégiques : choix des implantations, choix des actes privilégiés, politique de recrutement, politique d’investissement, niveau de dette, remontée de dividendes, loyers immobiliers, contrats de prestations, organisation du temps médical.

La difficulté est que le contrôle ne se voit pas toujours dans la répartition simple du capital. Il peut passer par des pactes d’associés, des actions de préférence, des holdings, des sociétés de services, des sociétés immobilières, des conventions de management ou des mécanismes d’endettement. Le médecin peut rester juridiquement majoritaire, tout en perdant la maîtrise réelle de son outil de travail.

 

2. Pourquoi la santé attire-t-elle les capitaux financiers ?

La santé est devenue un secteur particulièrement attractif pour les investisseurs, car : 

La demande augmente avec le vieillissement de la population. 

A ce jour, le risque économique est donc plus faible que dans d’autres secteurs, car le payeur public garantit une grande partie des flux. La dépense est largement solvabilisée par l’Assurance maladie.

Certaines activités sont potentiellement fortement récurrentes, industrialisables et techniquement rentables : biologie médicale, imagerie, dialyse, endoscopie, ophtalmologie, soins non programmés, chirurgie ambulatoire.

Ce modèle économique est donc séduisant : acheter des structures, les regrouper, standardiser les processus, mutualiser les achats, optimiser l’immobilier, réduire les coûts, augmenter les volumes, puis revendre à un prix supérieur. La logique industrielle peut avoir des effets positifs lorsqu’elle finance des équipements ou améliore l’organisation. Mais appliquée sans garde-fous, elle peut transformer le soin en actif financier.

Or le soin n’est pas un marché ordinaire. Il repose sur une asymétrie d’information entre médecin et patient, sur une prise en charge financée par la solidarité nationale, et sur une exigence déontologique d’indépendance. C’est précisément cette spécificité qui justifie une régulation renforcée.

 

3. Les secteurs les plus exposés

Les cliniques privées

Le mouvement de concentration des cliniques est ancien. Le modèle de la clinique indépendante, souvent portée par des médecins propriétaires de leur outil de travail, a progressivement laissé place à des groupes régionaux, nationaux ou internationaux. Ramsay, Elsan, Vivalto, Amalviva et d’autres acteurs structurent désormais une part importante de l’hospitalisation privée.

Cette concentration peut permettre une meilleure organisation des plateaux techniques, une mutualisation des achats et une mise aux normes plus rapide. Mais elle crée aussi des acteurs devenus indispensables localement. Lorsqu’un groupe contrôle une part significative de l’offre dans une région, il devient un interlocuteur incontournable pour l’Agence Régionale de Santé (ARS). Il peut peser sur les autorisations, les fermetures, les restructurations et les négociations tarifaires.

Le risque souverain apparaît lorsque des décisions essentielles pour un territoire, maintien d’une maternité, d’un service d’urgence, d’une activité chirurgicale peu rentable mais nécessaire, dépendent moins d’une logique de santé publique que d’un arbitrage financier interne au groupe.

– La biologie médicale

La biologie médicale est probablement l’exemple le plus avancé de financiarisation. Elle est au cœur du diagnostic moderne. Une grande partie des décisions médicales dépend des résultats biologiques. Pourtant, les laboratoires ont été massivement regroupés en quelques grands groupes.

La concentration a permis l’automatisation, l’accréditation et la création de grands plateaux techniques. Mais elle a aussi éloigné une partie de la biologie de proximité. Le prélèvement peut rester local, mais l’analyse est souvent centralisée. Ce modèle peut fragiliser l’accès aux examens urgents, réduire les horaires de proximité, créer une dépendance à quelques opérateurs et rendre la continuité du service vulnérable en cas de crise sociale, de faillite, de cyberattaque ou de retrait d’un investisseur entrainant un phénomène de “Kill Switch”.

La crise Covid a montré que la biologie n’était pas une activité secondaire : elle est une infrastructure stratégique de santé publique. Lorsqu’un nombre limité de groupes détient une capacité diagnostique majeure, la puissance publique peut se retrouver dépendante d’acteurs privés dans la gestion d’une crise sanitaire.

 

– La radiologie

La radiologie constitue le prochain terrain sensible. La concentration a déjà débuté.

L’imagerie moderne (IRM, scanner, Pet Scan, etc.) nécessite des investissements lourds, des autorisations, des équipements coûteux et une organisation territoriale fine. Elle attire donc naturellement les capitaux.

Mais l’imagerie n’est pas une simple production d’images. Elle suppose une indication médicale, une rencontre entre patient, machine et professionnel, une interprétation spécialisée et une articulation avec le parcours de soins. Le risque est de voir se développer des réseaux où la logique de volume, de télé-interprétation (sans interface avec le médecin radiologue, voire même avec le technicien radiologiste) et de rentabilité l’emporte sur la responsabilité médicale locale.

Les montages financiers peuvent proposer à des radiologues proches de la retraite des valorisations très élevées de leurs parts, supérieures aux transmissions traditionnelles entre médecins. Cela crée une pression sur les cabinets indépendants et peut conduire à une perte de contrôle collectif. Le danger n’est pas seulement économique. Il est médical : un radiologue qui ne maîtrise plus son plateau, son personnel, ses horaires, ses investissements et sa stratégie territoriale perd progressivement son indépendance professionnelle. C’est encore plus probant pour les jeunes médecins qui seront amenés à remplacer leurs aînés et à travailler dans ces centres avec des conditions financières imposées et bien loin de de celles de leurs prédécesseurs. 

 

– Les pharmacies, centres de santé et sociétés d’exercice libéral

Les officines, les centres de santé, les Sociétés d’Exercice Liberal (SEL) et les Sociétés de Participation Financières de Professions Libérales (SPFPL) sont également concernés. Le point commun est l’utilisation de structures juridiques complexes permettant à des investisseurs de peser sur la gouvernance, parfois sans apparaître clairement comme les décideurs.

C’est pourquoi la loi doit insister sur la transparence : composition du capital, droits de vote, conventions de gouvernance, contrats pouvant influencer l’exercice professionnel, registre des participations, contrôle par les Ordres, analyse des montages complexes.

 

4. Le risque pour la souveraineté médicale nationale

La souveraineté médicale peut être définie comme la capacité d’un pays de garantir à sa population une offre de soins indépendante, accessible, territorialisée et orientée par les besoins de santé publique, non par les seules stratégies financières des détenteurs de capital.

La financiarisation excessive menace cette souveraineté de plusieurs façons.

Elle déplace le centre de décision : les choix médicaux et organisationnels ne sont plus toujours décidés par ceux qui soignent, mais par ceux qui financent, administrent ou valorisent l’actif.

Elle crée des dépendances systémiques. Si quelques groupes contrôlent une part importante de la biologie, de l’imagerie ou de l’hospitalisation privée, l’État ne peut plus réellement se passer d’eux. Ils deviennent “too big to fail” dans certains territoires.

Elle affaiblit la régulation publique. Un acteur très concentré dispose d’équipes juridiques, financières et politiques puissantes. Il peut négocier avec l’Assurance maladie, les ARS ou les pouvoirs publics dans un rapport de force asymétrique.

Elle rend la santé vulnérable aux cycles financiers. Un fonds peut acheter, restructurer, endetter, extraire de la valeur puis revendre. Or la santé exige une temporalité longue : formation des professionnels, implantation territoriale, confiance des patients, permanence des soins.

Elle introduit une dépendance extranationale. Lorsque les centres de décision, les investisseurs ou les logiques d’arbitrage sont situés hors du territoire national, la politique de santé française peut devenir partiellement dépendante de stratégies financières conçues ailleurs.

 

5. Le risque pour les Français de l’accès aux soins 

La financiarisation excessive ne menace pas seulement l’indépendance des médecins. Elle peut aussi modifier l’accès réel aux soins.

Le premier risque est la sélection des activités. Les actes rapides, répétitifs, bien rémunérés et techniquement standardisables peuvent être privilégiés. À l’inverse, les activités complexes, chronophages, peu rentables ou exigeant une permanence médicale peuvent être réduites.

Il existe un risque territorial. Les groupes peuvent privilégier les zones denses et solvables, où la demande est forte et les coûts mieux amortis. Les territoires fragiles, ruraux ou périphériques peuvent devenir moins attractif,  contribuant à la désertification médicale

Le troisième risque est la réduction de la proximité et de l’accès facile aux soins En biologie, le maintien de sites de prélèvement ne garantit pas forcément un accès rapide aux résultats urgents si les plateaux techniques sont éloignés ou si les horaires sont réduits. En radiologie, le risque serait une concentration des équipements ou une télé-interprétation déconnectée du parcours local. Telé-interprétation et IA interprétative (hors examen et contexte clinique préalable) sont aussi à la source d’une profonde deshumanisation de la médecine.

La continuité des soins peut aussi être engagée, voire rompue. Une grève, une faillite, une cyberattaque, une cession d’actifs ou un désaccord tarifaire peuvent avoir des effets beaucoup plus importants lorsque l’offre est concentrée entre quelques groupes.

La marchandisation progressive du soin est évidemment le risque le plus dangereux à moyen ou long terme. Des offres rapides, premium, payantes ou semi-abonnées peuvent se développer à côté du système conventionné. Elles répondent à une demande réelle, mais peuvent créer une médecine à plusieurs vitesses.

 

6. Ce que la proposition de loi peut apporter

La proposition de loi déposée par M. Thibault Bazin va dans le sens d’un réarmement de la régulation. Son intérêt principal est de s’attaquer à l’opacité des montages.

Elle vise notamment à renforcer l’information des Ordres professionnels, à rendre visibles les chaînes de détention du capital, à contrôler les droits de vote et les conventions de gouvernance, à mieux encadrer les actions de préférence, à créer des outils d’analyse des montages complexes et à limiter les logiques spéculatives de court terme.

Ces mesures ne suffiront pas à elles seules. Mais elles posent une idée essentielle : on ne peut pas réguler ce que l’on ne voit pas. La transparence est la première condition de la souveraineté.

 

7. Pistes complémentaires

Plusieurs pistes peuvent être proposées à ce projet de loi: 

– Créer une cartographie nationale des acteurs financiers présents dans les soins, par secteur, territoire, parts de marché, niveau d’endettement et bénéficiaires effectifs.

Définir un statut “d’acteur sanitaire à risque systémique” , à définir avec les tutelles, lorsqu’un groupe détient une part importante d’une activité essentielle sur un territoire.

Conditionner les autorisations, conventions et financements publics à des engagements territoriaux : permanence des soins, maintien d’actes peu rentables mais nécessaires, délais, horaires, participation aux Communauté Professionnelles de Santé Territoriales (CPTS) et aux organisations locales.

Renforcer les moyens juridiques et financiers des ARS, de la CNAM et des Ordres pour analyser les montages capitalistiques complexes.

Encadrer les flux intragroupes : loyers immobiliers, « management fees, » prestations obligatoires, remontées de dividendes, dette d’acquisition.

Protéger les modèles professionnels alternatifs : groupes de médecins indépendants, coopératives, sociétés professionnelles, fonds de transmission internes, participation des jeunes praticiens au capital.

Développer une doctrine de souveraineté sanitaire applicable aux investissements étrangers dans les infrastructures de soins essentielles, en particulier biologie, imagerie, dialyse, urgences privées, hospitalisation territoriale.

 

Conclusion

La financiarisation de la santé n’est pas en soi un mal absolu. Le système de soins a besoin d’investissements, d’organisation, de modernisation et parfois de regroupements. 

Mais le soin n’est pas un actif comme un autre. Lorsqu’un cabinet, une clinique, un laboratoire ou un plateau d’imagerie devient principalement un support de rendement financier, c’est la finalité même du système qui se déplace. Le patient devient un flux, le médecin devient un producteur d’actes, le territoire devient un marché, et la solidarité nationale devient une source de revenus sécurisés.

La souveraineté médicale ne consiste pas à nationaliser toute l’offre de soins. Elle consiste à garantir que les décisions essentielles restent guidées par l’intérêt du patient, l’indépendance professionnelle, la continuité du service et les besoins du territoire.

La proposition de loi actuelle ouvre donc un débat nécessaire : celui du contrôle démocratique et professionnel des infrastructures de soins financées par la solidarité nationale. La question n’est pas de refuser l’investissement privé. La question est de savoir qui commande, au nom de quels intérêts, avec quelle transparence, et sous quel contrôle.