Dans un rapport, l’International Institute for Strategic Studies dresse un portrait des récentes incursions de véhicules aériens non-habités (UAV) dans le ciel européen

Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI

 

Source : International Institute for Strategic Studies (IISS) – Russia’s UAV Campaign

Over Europe

 

Contexte général

Entre août 2024 et février 2026, des drones (UAV – Uninhabited Aerial Vehicles) ont été observés dans l’espace aérien d’une douzaine d’États membres de l’OTAN ainsi qu’en Irlande. Ces incursions ont provoqué les fermetures répétées de grands hubs aériens civils (Bruxelles, Copenhague, Munich, Oslo, Vilnius), perturbé des opérations militaires et pénétré le périmètre de sites de défense parmi les plus sensibles d’Europe – notamment des sites hébergeant des bombes nucléaires américaines B61-12 dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN, et la base sous-marine française de l’Île Longue (dissuasion nucléaire).

Le rapport évalue qu’il est hautement probable que le Kremlin ait mené une campagne de drones contre l’Europe, et probable que des navires liés à la Russie – notamment la « flotte fantôme » (shadow fleet) – aient servi de plateformes de lancement/récupération de drones, dans le cadre plus large de la guerre non conventionnelle menée par Moscou contre l’Europe.

Point méthodologique clé et prudence du constat

Le rapport ne prétend pas que chaque signalement soit d’origine russe, ni même qu’il s’agisse à chaque fois réellement d’un drone. L’argument central est que le schéma agrégé des signalements ne peut pas s’expliquer uniquement par des erreurs d’identification, l’activité amateur ou du harcèlement opportuniste.

Quatre sources de données triangulées :

  • Données de suivi maritime AIS (Automatic Identification System)
  • Base de données ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project)
  • Presse et sources ouvertes
  • Entretiens semi-structurés avec des responsables de défense et de renseignement européens (off-record)

Une attribution des actes indéterminée :

  1. Le matériel est-il d’origine russe ou conforme à un modèle de fabrication russe connu ?
  2. Qui a lancé la plateforme, d’où, sous quelle direction tactique ?
  3. S’agit-il d’une campagne centralisée du Kremlin, ou de l’agrégation d’actions disjointes de plusieurs services (FSB, GRU, SVR) et de proxies criminels recrutés via Telegram ou autre ?

Les objectifs stratégiques identifiés 

Le rapport identifie quatre finalités, non exclusives, à la campagne :

Objectif Description
Reconnaissance par le combat (razvedka boyem) Doctrine soviéto-russe consistant à provoquer une réaction adverse pour révéler ses capacités. Les réponses de défense aérienne alliées (activation radar, décollage de chasseurs) génèrent elles-mêmes du renseignement pour Moscou.
Cartographie des infrastructures critiques Sites nucléaires et à double usage (B61-12), nœuds logistiques soutenant l’Ukraine (entraînement sur Patriot, chars Abrams), sites de production d’armement (Rheinmetall, en Allemagne).
Attrition économique et guerre psychologique Coût des fermetures d’aéroports, campagnes de désinformation (réseau Doppelganger) niant l’implication russe ou l’attribuant à l’Ukraine, érosion de la confiance publique.
Normalisation des violations de l’espace aérien Effet cumulatif : abaisser progressivement le seuil de ce qui est perçu comme nécessitant une réponse, créant un environnement permissif pour des actions plus graves à l’avenir.

Ampleur du phénomène 

144 incidents recensés dans la base de données IISS (activités amateurs et « spillover » de la guerre ukrainienne exclus) sur la période étudiée.

Une répartition par type de site intéressée : 48 % installations militaires, 18 % aéroports civils, 26 % infrastructures critiques (ports, énergie, industrie)avec un pic net entre septembre et décembre 2025 : la moyenne mensuelle passe de 4 incidents (août 2024–août 2025) à 22,5 par mois.

Classement par pays (nombre de signalements) : Allemagne (58), Belgique (25), Danemark (16), Pays-Bas (9), France (8), Royaume-Uni (7), Norvège (7), Finlande (4), Suède (4), Irlande (2), Espagne (2), République tchèque (1), Pologne (1)

Caractéristiques techniques probables 

  • Vols nocturnes, forte autonomie, tailles incompatibles avec un usage civil courant
  • Modèles russes plausibles : Orlan-10 (portée ~500 km, autonomie jusqu’à 12h, moteur thermique), Merlin-VR (lancement par catapulte, récupération par parachute), Legioner E29 (VTOL, Kalachnikov)
  • Hypothèse alternative : usage de plateformes commerciales modifiées (FPV longue portée, communications cellulaires plutôt que RF) pour préserver le déni plausible

Le vecteur maritime

Le mécanisme AIS

Le système AIS, censé assurer la transparence du trafic maritime, est manipulable de trois façons :

  1. « Going dark » : extinction pure et simple du transpondeur
  2. Spoofing GNSS : diffusion de fausses coordonnées
  3. Usurpation d’identité : navires « fantômes » empruntant l’identité de navires légitimes

La technique la plus pertinente pour le lancement de drones est le « dark sailing » : approche discrète des côtes, coupure de l’AIS le temps du lancement/récupération, reprise de la transmission ensuite.

La flotte fantôme russe en quelques données

  • Environ 1 300 pétroliers
  • Représente 70 % des exportations pétrolières russes par voie maritime en février 2026 (KSE Institute)
  • Structures d’immatriculation opaques (Îles Marshall, Panama, Sierra Leone ; gestion via Émirats arabes unis ou Turquie)

La réponse européenne

Constat central

Le dispositif européen de contre-drones n’est pas à la hauteur de la menace : détection inégale, autorités légales fragmentées, réponses souvent disproportionnées, attribution trop lente pour permettre une dissuasion en temps utile.

Divergences politiques entre États

  • Pologne : posture offensive (Donald Tusk annonce l’abattage systématique des objets violant l’espace aérien polonais)
  • OTAN (Secrétaire général Mark Rutte) : position officielle de retenue, présentée comme une « réponse proportionnée » – en contradiction directe avec la position polonaise
  • Roumanie : nouveau cadre légal (Loi 73/2025) autorisant explicitement la destruction de drones hostiles ; non appliqué lors d’un incident en septembre 2025 par crainte de dommages collatéraux civils
  • Allemagne : évolution législative autorisant la police à abattre des drones ; création d’un centre national de défense anti-drones (Drohnenabwehrzentrum)
  • Le président du Comité militaire de l’OTAN, l’amiral Giuseppe Cavo Dragone, a évoqué une posture plus proactive, y compris des actions préventives contre les « infrastructures hybrides » russes – provoquant une condamnation de Moscou et une prise de distance de l’Italie

Initiatives collectives

  • Opération Eastern Sentry (lancée le 12 septembre 2025), pilotée par l’OTAN : renforcement de la défense aérienne intégrée de la Baltique à la mer Noire, décrite comme un « bouclier improvisé » plutôt qu’une stratégie cohérente (pas de budget dédié, ni de mandat légal séparé)
  • Opération Baltic Sentry (janvier 2025), pilotée par l’OTAN elle aussi : dissuasion du sabotage maritime et de la flotte fantôme
  • European Drone Defence Initiative (EDDI), ex-« mur de drones » proposé par Ursula von der Leyen : réseau continental de capteurs, brouillage et interception. Capacité opérationnelle initiale visée fin 2026, pleinement fonctionnelle fin 2027. Contestée en interne (Macron : trop complexe ; Pistorius : rejette le concept de « mur »). Le Parlement européen (janvier 2026) juge le dispositif manquant d’agilité et de cohérence doctrinale.

→ Limite structurelle majeure soulignée par le rapport : même pleinement opérationnel, l’EDDI ne cible les drones qu’une fois entrés dans l’espace aérien européen – aucun mandat sur le navire lanceur, ce qui laisse intacte la dimension maritime du problème.

Conclusions

  1. Problématique centrale : l’architecture de défense aérienne européenne a été conçue pour détecter des menaces aériennes conventionnelles dans un espace de bataille reconnaissable – pas pour des incursions de type UAV.
  2. Buts des opérations : reconnaissance par le combat, attrition économique/guerre psychologique, normalisation des violations et cartographie des infrastructures critiques.
  3. Probabilité restreinte sur l’hypothèse d’une direction centralisée par le Kremlin plutôt qu’une convergence d’actions de services concurrents (FSB/GRU/SVR).
  4. La dimension maritime est identifiée comme la vulnérabilité non résolue la plus importante : tant que des navires liés à la Russie peuvent stationner en eaux internationales ou dans les zones économiques exclusives européennes en toute impunité, le mécanisme habilitant de la campagne reste intact.

Trois chantiers identifiés pour une réponse crédible

  • Clarté juridique : harmoniser des règles d’engagement aujourd’hui fragmentées entre aviation civile, application de la loi et cadre militaire
  • Rééquilibrage économique : inverser le rapport coût-échange défavorable (l’EDDI y contribuera, mais pas avant plusieurs années)
  • Responsabilité maritime : combler le vide juridique sur les navires lanceurs opérant en eaux internationales ou dans les ZEE européennes