Par Raphael Piastra, maître de Conférences en droit public
Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution
Jeudi, un corps a été retrouvé dans un silo à grains à Puycasquier. Il était « porteur de vêtements similaires à ceux » que portait la jeune Lyhanna au moment de sa disparition, a annoncé le procureur de la République d’Agen. Les analyses ADN ont prouvé ce vendredi qu’il s’agissait, comme on pouvait le craindre, de la jeune fille de 11 ans, disparue depuis vendredi 29 mai à Fleurance dans le Gers. Elle a été vue pour la dernière fois vers 15 heures à la sortie de son collège, montant dans la voiture d’un homme de 41 ans connu de sa famille, J. Barella.
Un contexte pesant
La découverte de ce petit corps est d’abord et avant tout un drame pour la famille et les proches. Mais ce qui atterre beaucoup dans cette affaire dramatique c’est le profil du mis en examen. L’enquête s’est donc concentrée dès le départ sur un homme de 41 ans, Jérôme Barella, marié et père de deux enfants. Il a été mis en examen pour enlèvement et séquestration et placé en détention provisoire. Ce qui n’est tout de même pas anodin.
Précisons que la mise en examen est une décision du juge d’instruction dans le cadre d’une information judiciaire. Une personne soupçonnée d’infraction et contre laquelle il existe des indices graves ou concordants peut être mise en examen après avoir été interrogée par le juge d’instruction. Le mis en examen bénéficie de droits et est soumis à des obligations (article 80-1 du CPP). Ce qui est important de noter ici c’est l’expression « indices graves et concordants ». Cela signifie clairement que cet individu va être poursuivi pour « enlèvement et séquestration » de la jeune Lyhanna et très certainement pour pédo-crime. L’individu bénéficie encore à ce stade de la présomption d’innocence (art 9 de la Déclaration de 1789).
Visiblement cet individu avait une sorte de fascination pour les jeunes enfants. C’est la première étape, on le sait, vers la pédophilie ou la pédocriminalité. Arrêtons- nous un peu sur ces déviances. Chaque année, 165 000 enfants sont victimes d’agressions sexuelles en France. On qualifie de pédophilie le désir sexuel éprouvé pour les enfants, sans passage à l’acte. Dès lors qu’il y a passage à l’acte, on parle de pédocriminalité. L’âge à partir duquel un enfant peut exprimer clairement un consentement pour avoir une relation avec un adulte est fixé à 15 ans par la loi. Cependant, une personne majeure entretenant une relation sans l’accord des parents avec un enfant âgé de 15 à 18 ans pourra être poursuivie. La pédophilie touche toutes les catégories sociales. En France, il y a 20 000 plaintes par an pour abus sexuel sur mineur. Ça fait 54 par jour, soit 2,3 plaintes par heure. Ce chiffre ne prend pas en compte les plaintes qui ne sont pas déclarées (on estime que seulement 10% des cas sont révélés). Des avocats, des victimes et des associations disent que la France est « l’eldorado » des pédophiles et qu’on ne sait pas empêcher ni punir les agressions sexuelles sur mineurs parce qu’il y a un tabou autour de ce sujet : les enfants parlent peu, on manque de formation dans la police, au sein du personnel médical, dans les écoles et même chez les parents. Et on trouve des pédophiles dans toutes les couches de la société et dans toutes les professions.
Même si son casier judiciaire est encore vierge, on s’aperçoit que cela fait depuis 2017 que J. Barella est « visé par plusieurs signalements et plaintes » a estimé la procureure d’Auch. À chaque fois pour des problèmes de contacts « inappropriés » avec des mineures. Pas une fois on a donc réussi à le « neutraliser », à le mettre hors d’état de nuire à des enfants ? Désolé de conclure avec D. Rizet que, une fois encore en l’espèce, « l’État a failli« . Il est clair que la mort de Lyhanna va obliger, il faut l’espérer, certains magistrats et quelques gendarmes à nourrir du remords. Mais comme le dit Cocteau, dans la vie on ne regrette que ce qu’on n’a pas fait. Encore faut-il avoir une capacité à regretter. Or dans la magistrature ( pour y avoir œuvré quelques années de notre vie professionnelle), nous n’en avons pas souvent vu avoir regret ou remords. En revanche réserve, distance voire certitudes et mépris sont souvent à l’ordre du jour.
Un enchaînement judiciaire mortifère
Ce qui amène à s’interroger à nouveau sur l’efficacité de la justice c’est le passé du suspect. Le nom de ce dernier figurait dans trois procédures d’agressions sexuelles présumées sur mineures, a annoncé la procureure de la République d’Auch. Visiblement le dossier, transféré entre les parquets de Toulouse et d’Auch en raison de la compétence territoriale, a donné lieu à une enquête qui est toujours en cours. Rappelons qu’entre les deux villes il y a 80 km….En 2021, il avait été licencié d’un lycée du Gers, où il était agent d’entretien, après un signalement pour comportement inapproprié envers une lycéenne. Si ce n’était pas là une occasion ? Le proviseur a légitimement fait son signalement. À la police ou au rectorat probablement. Quid de la suite ? Visiblement rien. Malgré ces antécédents, son casier judiciaire ne comporte aucune condamnation, on l’a dit. Et pourtant les méfaits de J. Barella ne datent pas d’aujourd’hui. Voyons-les.
Une première information judiciaire avait été ouverte en décembre 2017, dans le cadre d’une relation consentie avec une adolescente de 17 ans, classée sans suite en 2018. Une seconde procédure, une plainte pour viol, a été déposée en 2022 au commissariat de Béthune, pour des faits qui ont eu lieu à Montestruc-sur-Gers et datant de 2020. Elle a été reçue par le parquet d’Auch en janvier 2024. L’enquête « n’ayant pas permis d’étayer les déclarations » de la petite fille, cela a été classé sans suite. Une autre plainte pour viol, sur une jeune de 12 ans, a été déposée en Haute-Garonne en septembre 2025. Dans ce dernier cas un examen médico-légal réalisé auprès de la jeune fille atteste de lésions compatibles avec les viols décrits. La procédure est très en retard. Mal endémique de notre système judiciaire. Ce que déplore avec lucidité l’emblématique procureur Dallest : « Non, c’est trop long. Il faut que dans ce genre d’affaire d’atteinte aux personnes et notamment d’atteinte aux mineurs il y ait un traitement prioritaire. Je ne sais pas ce qui s’est réellement passé. Il y a souvent une perte de temps dans les transmissions administratives de parquet à parquet, de service d’enquête à service d’enquête. Il faudrait en savoir plus, mais effectivement c’est trop long. Il faut, que très rapidement, dès qu’une plainte est déposée, qu’elle paraît sérieuse évidemment, que l’enquête démarre et que très vite dans un cadre préliminaire, sous le contrôle du parquet, on en sache plus rapidement sur les faits qu’on reproche à la personne. » Qui peut objectivement contredire ses propos ? Au sein d’un même tribunal (Clermont-Ferrand) nous avons vu parfois des courriers transférés d’un bâtiment à l’autre mettre un à deux jours. Redisons ici qu’entre Toulouse et Auch, il y a 80 km… La justice déteste être expéditive. On ne va pas oser lui demander d’être rapide ! Et celui qui fut aussi le patron du Pôle Cold Case de conclure et on ne peut que le rejoindre : « Il faut surtout encore une fois, que tout ce qui relève de faits de nature sexuelle sur les personnes et surtout sur les mineurs, fasse l’objet d’un traitement prioritaire. C’est ça qui est le plus important ». Prioritaire mais aussi rapide voire immédiat.
On va nous opposer de suite des problèmes de moyens. On y reviendra. Il y a aussi à changer l’état d’esprit de certains magistrats trop souvent laxistes et au mode de fonctionnement corporatiste et manquant d’empathie. D’un autre côté, et même si ça s’est amélioré, il y a encore des gendarmes comme des policiers qui ne sont pas des plus diligents avec les affaires de mœurs. Et mal à l’aise lorsque cela concerne les mineurs. Une mère qui avait été signalé à plusieurs reprises des faits sur sa fille visant J.Barella à la gendarmerie de Montestruc-sur-Gers en a témoigné (elle « soulait » et fut menacée de poursuites pour « harcèlement »). Ce qui est intolérable c’est la « surdité » et le refus d’obtempérer de certains militaires…. Là encore, avec le décès de Lyhanna, certains pourront s’en vouloir d’avoir été si négligents et peu diligents.
Et puis, côté magistrats, il faut en parler, l’idéologie badinteriste réactivée par C. Taubira, est toujours présente. Elle est, pour reprendre l’expression de JE Schoettl, emprunte de fondamentalismedroitdel’hommiste. Ce qui signifie, dans le cas qui nous intéresse, que J. Barella au nom de la présomption d’innocence et de ses droits et libertés, ne devait pas être inquiété outre mesure, ni même fiché. Ainsi depuis 2017 il a, en quelque sorte, mené assez librement son funeste périple de pédophile et, à présent, de pédocriminel. Si on l’a mis en examen, c’est qu’un faisceau d’indices visait J. Barella. Non seulement il faut accélérer ce genre d’enquêtes concernant des mineurs mais surtout, au risque de bousculer la sacrosainte présomption d’innocence, il faut mettre en rétention administrative (et non en détention) les suspects vers lesquels convergent des signes, comme le dit le Code de Procédure Pénale, graves et concordants. Il va falloir débusquer les preuves du crime qu’a certainement commis le suspect…..
Selon La Dépêche, un père de famille a déposé plainte ce mercredi 3 juin à Auch contre le prévenu pour un viol commis sur sa fille, fin août 2015, lors de la fameuse soirée pyjama à laquelle était également présente Lyhanna, à Montestruc-sur-Gers. Le 25 août 2025, une autre mère de famille avait signalé à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch des faits de viols présumés « répétés » sur sa fille. Mais Jérôme B n’a jamais été entendu suite à ce signalement. Aussi ahurissante que dommageable tant de négligence. Abonné à une salle de sport, le coach de Jérôme Barella révèle qu’il avait des soupçons concernant le suspect : « nous trouvions qu’il passait trop de temps avec les enfants« , dit-il sur RMC. Il s’en veut aussi de n’avoir pas réagi. Il est aussi curieux que tant de personnes aient décrit la proximité de J. Barella avec les enfants et ne soient pas allés plus loin. Là encore certains doivent nourrir des regrets. Il est des comportements, même au sein d’un cercle familial ou amical, qui doivent interroger et être dénoncés d’une manière ou d’une autre.
Face au juge d’instruction, le suspect a choisi de garder le silence. Il faut savoir que, sur injonction de la CEDH notamment, le droit au silence a été consacré à l’article 61-1 du Code de procédure pénale, concernant les enquêtes et contrôles réalisés pour crimes ou délits flagrants, lequel dispose dans son quatrièmement que « la personne à l’égard de laquelle il existe des raisons plausibles de soupçonner qu’elle a commis ou tenté de commettre une infraction ne peut être entendue librement sur ces faits qu’après avoir été informée », « du droit de faire des déclarations, de répondre aux questions qui lui sont posées ou de se taire ». On peut dire qu’avec cette règle le ver est dans le fruit de la procédure pénale.
Précisons même que lorsque les forces de l’ordre n’ont pas informé la personne de ce droit, la procédure engagée à son encontre peut être annulée, et en tout état de cause, les déclarations faites par la personne interrogée ne sauraient être utilisées contre elle. Ne marche-t-on pas sur la tête dans ce pays ? Il faudra un jour revenir sur cette règle. Vous avez le droit au silence mais ce dernier est constitutif d’un début de culpabilité. Qui ne dit mot consent après tout !
Ce qui est incroyable c’est la lenteur judiciaire…. De toute évidence il y a eu à nouveau des dysfonctionnements tant dans la phase gendarmerie que dans celle de la justice. Déjà il aura fallu des mois pour que la procureure d’Auch consente à déclarer dans une conférence de presse que : « les enquêtes judiciaires ouvertes pour viols sur mineurs vont se poursuivre », et « vraisemblablement faire l’objet d’un regroupement afin de les traiter à la lumière les unes des autres« . L’adverbe « vraisemblablement » nous paraît être superfétatoire. Elle a également jugé « envisageable que la procédure qui avait fait l’objet d’un classement sans suite en 2024 soit réexaminée à la lumière des événements récents pour envisager une reprise des investigations« . Bien évidemment que cette reprise s’impose quand il s’agit de présomption de pédophilie. Il apparait que le parquet d’Auch va se dessaisir de l’affaire pour « le parquet d’Agen, pôle criminel« . Attention car entre Agen et Auch il y a 70 km !….
A la suite de la procureure le maire de Fleurance, Grégory Babbato, a pris la parole face la presse pour dénoncer ce qu’il appelle un « dysfonctionnement profond ». Il est en effet revenu sur l’intervention du député David Taupiac lors des questions au gouvernement ce mercredi, qui a lui réclamé la lumière sur « de possibles dysfonctionnements judiciaires » liés au suspect. Et l’édile de préciser de façon fort pertinente : « La réalité, c’est que nous faisons les frais de décennies d’économies sur le dos de sujets cruciaux que son l’accompagnement de la parole des victimes et l’urgence que devrait revêtir les procédures quand il s’agit d’enfants« . Et de juger, à bon droit, que les enfants sont deux fois victimes : une première fois par un criminel pédophile, puis par « un système qui les écrase par sa lenteur ». Et lorsqu’il s’avère que c’est un pédocriminel c’est pire.
Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez avait annoncé mercredi 3 juin l’ouverture d’une enquête administrative pour « identifier d’éventuels dysfonctionnements » dans le traitement de cette plainte pour viols sur mineure déposée en 2025 contre le principal suspect. Elle sera confiée à l’inspection générale de la Justice et à l’inspection générale de la gendarmerie, précise le Ministre. Il a fallu attendre la découverte du corps d’une enfant (dont tout porte à croire qu’il s’agit de celui de Lyhanna) pour que G. Darmanin s’exprime. Il s’est dit terrifié par de possible « dysfonctionnements accablants » des procédures judiciaires. Le premier ministre a convoqué les deux ministres en cause et s’est dit « choqué ». Le président Macron lui-même a ciblé un dysfonctionnement et demandé des enquêtes rapides. Surtout ce dernier a demandé qu’on ne lui parle pas d’un problème de moyens. En effet c’est sous sa présidence que le plus de moyens auront été donnés depuis vingt ans (+ 8 %). Après on peut aussi se poser la question de ce qui est fait de cet argent dans les cours d’Appel ?
Le papa d’Estelle Mouzin, disparu depuis 20 ans, a jugé « surréalistes » les propos des ministres. Effectivement, ils sont presque à chaque fois les mêmes en de pareilles circonstances. A l’heure d’écrire ces lignes pas un seul juge n’a exprimé de regrets ou de compassion. Surtout pas la procureure d’Auch, distante à souhait, pour laquelle la conférence des procureurs a osé monter au créneau.
Alors quoi faire ? Des sanctions s’imposent. De par la Constitution (art. 20) le premier ministre est responsable de l’adminitration. Le Garde des Sceaux et le ministre de l’Intérieur sont chacun responsable administratif et hiérarchique de leur ministère. De concert, ils peuvent relever, même temporairement, de leurs fonctions qui un colonel de gendarmerie, qui un président de tribunal, qui un procureur. G. Darmamnin va d’ailleurs réunir bientôt les procureurs généraux. Au lieu de leur « dire la messe », il devrait agir en ce sens. Notamment sur ceux d’Auch ou Toulouse. Là ce serait un 5 geste fort notamment aux yeux des familles et aussi d’une opinion publique qui n’en peut mais de ce laxisme mortifère.
Dans moins d’un an, se déroulera la présidentielle. Il n’est pas un sondage qui ne place pas l’insécurité parmi les soucis majeurs des français. Des affaires comme celle de la petie Lyhanna, ravivent immanquablement des sentiments de compassion, d’indignation et même de dégôut. Mais aussi, et à raison, de colère. Combien de Fourniret et de Barella sont encore parmi nous ? M. Retailleau s’est déclaré « favorable à la castration chimique pour les pédocriminels sans leur accord« . La castration chimique est un traitement médical qui vise à réduire la production de testostérone par la prise de médicaments. Le traitement a pour but de réduire les pulsions sexuelles de l’individu notamment pédophile. Il n’empêche pas les rapports sexuels, mais les rend beaucoup moins fréquents.
La castration chimique est prévue dans le Code de procédure pénale (article 706-47-1). Dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire, elle nécessite le consentement de la personne condamnée et prévoit des peines en cas de refus (Code pénal : article 131-36-4). Enfin selon le Code de la santé publique (articles L3711-1 à L3711-5) tout est basé sur le rôle du médecin traitant et du médecin coordonnateur. Des études canadiennes (pays où la castration a été pratiquée en premier) démontrent que l’efficacité n’est pas totale. Notons que depuis Février 2026 une pétition intéréssante a été lancée sur le site de l’Assemblée Nationale : Castration chimique obligatoire et irréversible pour violeurs, pédophiles et récidivistes sexuels
Le but est de protéger les victimes et prévenir les récidives, nous demandons au Parlement d’autoriser, dans des cas strictement encadrés (condamnation définitive pour viol aggravé, pédophilie ou récidive sexuelle à risque élevé), la possibilité pour le juge d’ordonner une mesure médicale obligatoire et irréversible de neutralisation hormonale (castration chimique) sous contrôle médical préalable (petitions.assemblee-nationale.fr). L’ambition est louable mais si un texte de loi était adopté en ce sens, il serait certainement censuré par le Conseil Constitutionnel. Chez ce dernier, il y a déjà quelques années que les droits de la défense ont nettement pris le pas sur les droits des victimes, même si ce sont des enfants….
A un enfant, quel que soit son âge, on n’a jamais le droit de voler la fin d’une belle histoire (Maurice Schumann).














