Crime organisé : l’Europe face à des « entreprises criminelles »

Par Sixte Paire, chargé de mission pour le Cabinet du CRSI

 

Un état des lieux sans précédent du crime organisé

Vendredi 26 juin 2026 à Bruxelles, Europol a dévoilé la deuxième édition de son évaluation des réseaux criminels les plus menaçants pour l’Union européenne, recensant 731 structures actives regroupant plus de 400 000 membres issus de 118 nationalités. Ce chiffre, en baisse apparente face aux 820 réseaux de 2024, masque une recomposition permanente du paysage criminel : 76 % des organisations d’alors ont disparu ou fusionné, mais 533 nouveaux réseaux ont aussitôt émergé, tandis qu’un noyau dur d’environ 198 groupes subsiste sans discontinuer. Le profil-type dressé par les enquêteurs est celui de structures « agiles, sans frontières, dominantes et destructrices », que le directeur exécutif d’Europol, Jürgen Ebner, compare désormais ouvertement à des « entreprises mondiales » dotées d’une assise financière solide et de structures juridiques formelles.

Une criminalité polymorphe, économique avant tout

Si le trafic de stupéfiants reste l’activité principale d’environ un tiers des réseaux, l’évaluation souligne la diversification croissante des sources de revenus comme la fraude, l’atteintes aux biens, la traite des êtres humains, le trafic de migrants, le blanchiment qui traduit un « degré élevé d’adaptabilité » plutôt qu’une spécialisation rigide. Deux tendances dominent : l’essor de la « criminalité en tant que service », avec des structures se spécialisant dans la fourniture de prestations à d’autres organisations (23 réseaux dédiés au seul blanchiment pour le compte de tiers), et l’explosion de la cybercriminalité, avec plus de 120 marques actives de rançongiciels et l’apparition de l’intelligence artificielle comme accélérateur d’opérations frauduleuses. « Tout le crime est aujourd’hui nourri en ligne, accéléré par l’IA et la technologie », a résumé Jürgen Ebner.

L’économie légale, principal point d’appui

L’un des constats les plus préoccupants du rapport tient à l’imbrication croissante entre criminalité organisée et économie formelle : Europol révèle que 85 % des réseaux les plus menaçants utilisent des structures commerciales légales pour dissimuler leurs activités et blanchir leurs profits. Conséquence directe pour les autorités, l’arrestation des têtes de réseau ne suffit plus : « si l’arrestation de figures clés peut déstabiliser un réseau, de nouveaux acteurs émergent souvent pour exploiter les opportunités qui en résultent », souligne Europol, qui plaide pour un changement de doctrine consistant à cibler en priorité les infrastructures financières, numériques et logistiques permettant à ces organisations de se reconstituer presque instantanément.

Focus France : la « mexicanisation » du narcotrafic

Cette évaluation est replacée dans le contexte des ports du nord de l’Europe et de la façade méditerranéenne française, où la ‘Ndrangheta calabraise domine l’approvisionnement en cocaïne en gros et la Mocro Maffia maroco-néerlandaise contrôle les flux via Rotterdam et Anvers. En France, c’est la « DZ Mafia » qui a émergé depuis 2023 dans les quartiers nord de Marseille avant d’essaimer vers Lyon, Nantes ou Clermont-Ferrand, au prix d’une guerre des gangs meurtrière contre le clan rival « Yoda ». Cette dynamique confirme à l’échelle locale les constats d’Europol : un marché estimé à plusieurs milliards d’euros annuels, des points de deal présents dans près de 80 % des communes, et une violence, assassinats, attaques contre des établissements pénitentiaires,  qui traduit la capacité de ces réseaux à « s’adapter rapidement aux perturbations ».

Les réponses des forces de l’ordre européennes

Face à cette menace, l’évaluation met en avant plusieurs opérations significatives menées ces derniers mois :

– Une coordination policière belge, française, allemande, italienne et néerlandaise mobilisée à plusieurs reprises pour démanteler des « structures claniques » aux ramifications internationales actives dans toute l’UE et au-delà ;

– Plusieurs coups de filet d’envergure, dont un en Albanie (dix membres présumés arrêtés, extension à Chypre et Israël) et un autre ayant conduit à 23 arrestations et à la saisie de 35,7 millions d’euros en espèces, comptes et cryptomonnaies, ainsi que 36 véhicules et des biens immobiliers ;

– Le renforcement des dispositifs de coopération entre grands hubs logistiques européens, à l’image de l’« Alliance portuaire » lancée en 2024 pour sécuriser les terminaux conteneurs face à l’infiltration criminelle.

Le rapport Europol dresse le portrait d’une criminalité organisée européenne ayant achevé sa mutation vers un modèle quasi-entrepreneurial : flexible, internationalisée, technophile et adossée à l’économie légale , « une menace existentielle pour les États de l’Union », selon les mots mêmes de l’agence. La situation marseillaise, avec l’essor de la DZ Mafia, n’apparaît ainsi pas comme une exception française mais comme la déclinaison locale d’une dynamique continentale, justifiant l’appel d’Europol à une réponse pensée à l’échelle européenne plutôt que strictement nationale.

 

Source : 

– Le Figaro – Les réseaux criminels emploient 400 000 personnes en Europe par Christophe Cornevin

– Evaluation d’Europol « The Blueprint of Criminal Opportunism », publiée le 26 juin 2026.