Centre de Réflexion
sur la Sécurité Intérieure
10 rue Cimarosa – 75116 PARIS
Par Isabelle Gonthier, adhérente au CRSI
Le facteur humain, premier vecteur — et premier angle mort
Chaque édition du Data Breach Investigations Report de Verizon confirme la même constatation : le facteur humain est impliqué dans environ 62 % des compromissions de données (DBIR 2026), à travers le phishing, la réutilisation d’identifiants, l’ingénierie sociale et l’erreur. Les acteurs internes en sont directement responsables d’une part significative des violations, et le rapport Ponemon 2026 évalue le coût moyen annuel des risques liés aux collaborateurs à 19,5 millions de dollars par organisation, en hausse de plus de 12 % sur un an, avec environ 13,5 événements internes par an et par organisation. Selon IBM, l’attaquant interne malveillant demeure le vecteur d’attaque au coût moyen le plus élevé : 4,92 millions de dollars par incident.
Autrement dit : les RSSI investissent massivement dans des pare-feu, de la détection, du zero trust — mais restent juridiquement aveugles sur la seule variable qui traverse tous ces contrôles : la personne à qui l’on remet les accès. L’identité est devenue le nouveau périmètre ; or nous connaissons mieux l’état d’un terminal que l’état judiciaire de son utilisateur.
Le paradoxe français : une exigence de sécurité, une interdiction de savoir
La doctrine de sécurité français est pourtant exigeante sur le papier. Le référentiel ISO 27001 (contrôle A.6.1 de vérification des antécédents avant l’embauche) et son code de pratique ISO 27002, les méthodes d’analyse de risques MEHARI (Clusif) et EBIOS RM (ANSSI), et la réglementation européenne sur la cybersécurité (Cyber Resilience Act, NIS2, DORA) imposent toutes, sous une forme ou une autre, une gouvernance des risques liés aux personnes. NIS2 met la cybersécurité à la charge des dirigeants et impose la sensibilisation et la formation de tous les collaborateurs ; le CRA, applicable en deux temps (obligations de notification depuis le 11 septembre 2026, application complète le 11 décembre 2027), fait de la sécurisation de la chaîne de développement une obligation — développement exécuté par des personnes.
Mais dans le même temps, le droit positif neutralise cette exigence au moment où elle s’applique :
Le bulletin n°3 du casier judiciaire, seul document accessible à l’employeur privé, est quasi vide.
Emprisonnement ferme de plus de deux ans, mentions spécialement ordonnées par le tribunal, interdictions professionnelles en cours : c’est tout. Le sursis — même probatoire, même pour des faits de pillage ou de violences —, l’amende, le travail d’intérêt général, la composition pénale n’y figurent jamais. Un candidat condamné pour dégradation en manifestation peut postuler à un poste d’administrateur systèmes avec un extrait « vierge ».
Le candidat est seul maître de la divulgation. Le bulletin n°3 « ne doit, en aucun cas, être délivré à un tiers » (article 777 du code de procédure pénale). L’employeur ne peut ni le demander directement, ni passer par un intermédiaire, ni croiser ses recrutements avec quelque fichier que ce soit — le RGPD (article 10) réserve le traitement des données pénales à la loi et aux autorités habilitées.
La jurisprudence prive l’employeur de réaction même a posteriori. Une condamnation pour des faits étrangers à l’activité professionnelle ne peut justifier un licenciement qu’en cas de trouble objectif caractérisé dans l’entreprise. L’entreprise apprend souvent le passé judiciaire de son administrateur « au détour d’un article de presse » — trop tard.
Le résultat est une incohérence stratégique : l’État exige des entreprises qu’elles sécurisent leur facteur humain, tout en leur interdisant de le connaître. Il exige des habilitations pour les fonctions réglementées (sécurité privée, contact avec les mineurs, défense), mais laisse les fonctions les plus sensibles au plan cyber — administrateur systèmes, développeur d’un produit soumis au CRA, gestionnaire des identités et des accès, responsable des sauvegardes — hors de tout régime de vérification.
Ce que le contexte de 2026 change
Les violences du 17 octobre ont rendu la question tangible : une partie des casseurs-pilleurs interpellés n’étaient pas des marginaux insérés nulle part, mais des personnes en emploi ou en recherche d’emploi, dont le passage à l’acte supposait précisément l’absence de conséquence professionnelle. Le législateur a commencé à bouger — inscription des amendes forfaitaires délictuelles au bulletin n°2 (loi n° 2026-798 du 18 août 2026), proposition de loi n° 3026 sur l’information des employeurs publics, projet « casseurs-payeurs » au Sénat — mais toujours dans le périmètre public ou réglementé. Le sujet cyber, lui, reste intact.
Il faut le dire clairement : la question n’est pas de ficher la population, ni de donner aux employeurs un accès généralisé aux casiers. C’est de construire, pour les fonctions à risque cyber, un régime de connaissance proportionnée du collaborateur — le même principe que l’habilitation de défense, transposé au privé et à l’échelle de l’entreprise.
Proposition : un régime de « habilitation de confiance numérique »
1. Définir par décret les fonctions cyber-sensibles. Administrateurs systèmes et réseaux, développeurs de produits soumis au CRA, gestionnaires IAM, responsables MCO et sauvegardes, CISO et leurs adjoints, tout poste à accès privilégié au système d’information critique. La sensibilité se définit par l’accès, pas par le statut.
2. Créer une vérification négative opérée par une autorité, pas par l’employeur. Le modèle existe déjà : pour les accueils de mineurs, la structure demande au service compétent de vérifier si le bulletin n°2 porte une mention — elle ne voit jamais le contenu. Transposons : pour une fonction cyber-sensible, l’employeur demande au casier judiciaire (ou à l’ANSSI) une simple réponse oui/non sur l’existence de condamnations inscrites pertinentes, limitativement définies. L’employeur ne voit rien ; il sait seulement que la fonction requiert instruction complémentaire. Le RGPD est respecté car le traitement est autorisé par la loi et opéré par une autorité.
3. Élargir le périmètre des mentions pertinentes pour ces seules fonctions. C’est le point clé : le bulletin n°3 actuel est inutile parce qu’il est pensé pour le droit commun de l’embauche. Pour les fonctions cyber-sensibles, la vérification devrait porter sur les condamnations en lien avec la confiance numérique : atteintes aux systèmes de traitement de données, fraude informatique, escroquerie, abus de confiance, vol, atteintes aux biens commises en réunion, appartenance à un groupement criminel. Le sursis doit compter : un sursis probatoire pour fraude est un signal de contrôle des accès, pas une circonstance atténuante.
4. Instaurer une évaluation continue encadrée. La menace interne ne naît pas qu’à l’embauche ; elle se dégrade dans la durée (endiguement, rançonnement, idéologisation). Le modèle américain des programmes de prévention de la menace interne (Continuous Evaluation, National Insider Threat Task Force) couple signaux RH et signaux techniques. Une version française, pilotée par le CISO avec le RH et encadrée par la CNIL, pourrait s’appuyer sur l’obligation d’exécution de bonne foi du contrat de travail (art. L1222-1) et le devoir de discrétion qui en découle, ainsi que sur le pouvoir de direction de l’employeur pour ajuster les accès en fonction des missions. Le cadre légal existe déjà en creux : les articles L1222-2 et L1222-4 du code du travail n’interdisent pas l’ajustement des accès, mais imposent que toute information collectée sur un salarié ait un lien direct et nécessaire avec ses aptitudes professionnelles et que tout dispositif de collecte lui soit préalablement porté à connaissance. Ce qu’il manque, c’est un régime clair pour le signalement interne et le retrait d’accès — pas un outil de surveillance supplémentaire.
5. Préserver la sortie et la proportionnalité. Toute mention visible doit être temporaire (trois à cinq ans après la condamnation), ciblée sur les fonctions cyber-sensibles, et ne jamais équivaloir à une interdiction générale d’embauche. L’objectif n’est pas d’exclure les condamnés du marché du travail — c’est de les éloigner des accès critiques tant que la sanction est en cours. La distinction est décisive : on refuse un accès, pas une personne.
Objections, et réponses
Le droit à la réhabilitation. L’objection est forte et légitime. Mais l’habilitation de défense démontre depuis des décennies qu’un contrôle d’honorabilité ciblé sur des fonctions sensibles peut coexister avec l’effacement du casier pour le reste de la vie sociale. Personne ne conteste le secret défense au motif qu’il violerait la réhabilitation.
Le risque de discrimination. Il est réel si le dispositif s’applique à tous les postes. C’est précisément pour cela que le périmètre doit être fonctionnel (accès privilégié) et non géographique, ethnique ou générationnel. Une vérification négative par une autorité — et non une collecte par l’employeur — élimine en outre la tentation du fichier maison.
La présomption d’innocance. Seule la condamnation définitive déclenche la vérification. Les mis en cause, les gardés à vue, les simples interpellations du 17 octobre ne doivent jamais entrer dans le dispositif. Ligne rouge absolue : sinon nous créons le fichier des suspects, qui n’a aucun rapport avec la cybersécurité et toute la parentèle avec les dérives historiques.
« Le vrai problème est la négligence, pas la malveillance. » C’est vrai — environ 55 % des incidents internes sont des erreurs ou de la négligence, pas des trahisons. Mais la réponse à la négligence (formation, contrôle d’accès, gouvernance) ne dispense pas de la réponse à la malveillance : ce sont deux lignes de défense distinctes. Personne ne propose de supprimer les pare-feu au motif que la plupart des incidents viennent de l’erreur humaine.
Conclusion : le zero trust commence au recrutement
Le consensus technique du zero trust — ne jamais accorder une confiance implicite, vérifier toujours — s’arrête brusquement à la porte du service RH. C’est là que le droit français maintient une zone de confiance implicite absolue : on vérifie l’identité d’une requête API avec plus de rigueur que l’historique de la personne qui administre le domaine. Pour des fonctions cyber-sensibles clairement délimitées, une vérification négative opérée par une autorité, fondée sur des condamnations définies, temporaire et soumise au juge, protège à la fois l’entreprise, la cybersécurité nationale et les droits des personnes. Le jour où un jeune saura que casser une vitrine peut lui coûter, trois ans durant, l’accès aux postes qui touchent au cœur du numérique, la sanction aura retrouvé sa vertu. Et les RSSI auront enfin, sur leur premier vecteur d’attaque, l’outillage minimal qu’ils ont sur tous les autres.
Références principales : Verizon DBIR 2026 (facteur humain : environ 62 % des compromissions ; acteurs internes) ; Ponemon Institute, Cost of Insider Risks 2026 (19,5 M$ par an et par organisation ; 13,5 événements) ; IBM Cost of a Data Breach 2025 (4,92 M$ pour l’insider malveillant) ; code du travail, art. L1221-6, L1222-1, L1222-2, L1222-4 ; code de procédure pénale, art. 775, 777 et s. ; RGPD, art. 10 ; loi n°2026-798 du 18 août 2026 (« Ripost ») ; NIS2, DORA, Cyber Resilience Act (application 11 septembre 2026 / 11 décembre 2027) ; ISO/IEC 27001 A.6.1 ; méthodes MEHARI (Clusif) et EBIOS RM (ANSSI).
Samedi 17 octobre, des pilleurs exhibaient leur butin face caméra pendant que le buste de Marianne gisait au sol de l’hôtel de ville de Marseille.
Anthropologue de formation, Claire- Marine Gros voit dans ces images le symptôme d’une société qui ne sait plus ce que montrer veut dire, et une menace directe pour sa sécurité intérieure
Samedi 17 octobre, à Marseille, le buste de Marianne de l’hôtel de ville a été jeté au sol. À Limoges, la mairie a brûlé. Des commerces ont été pillés à travers le pays, parfois en quelques minutes. Le soir même, certains de leurs auteurs exhibaient leur butin face caméra. La République à terre d’un côté, le butin en gros plan de l’autre : deux images, une seule question.
Je me l’étais posée il y a quinze ans. En septembre 2010, j’avais 16 ans et je découvrais la Jordanie : un pays beau, brûlant, peuplé de gens d’une gentillesse désarmante. Quelques mois plus tard, sur les téléviseurs des épiceries, défilaient les premières images des printemps arabes. Des corps à terre, des morts filmés de près. Et je me demandais quelle civilisation pouvait montrer cela à l’heure du dîner. J’ai 32 ans, j’ai étudié l’anthropologie. La question est revenue. Elle porte désormais sur la France.
“ Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie”
La formule de Lévi-Strauss m’a d’abord donné tort. Ma question d’adolescente trahissait une grammaire du visible très française, et très récente. Norbert Elias l’a montré : la civilisation occidentale est un long travail de mise à l’écart de tout ce qui rappelle le corps, la souffrance et la mort. En 1955, l’anthropologue Geoffrey Gorer constatait que la mort était devenue, pour ses contemporains, une obscénité.
En Jordanie régnait un autre régime. Et un mot aurait dû m’alerter : shahid. On le traduit par « martyr » ; sa racine signifie « témoigner ». Montrer le corps du mort, en 2011, c’était verser une pièce au dossier contre un régime, sous le regard d’une communauté sommée de répondre. Ces images avaient un destinataire, une fonction, une fin. C’est ce cadre que nous avons perdu.
Je filme, donc j’existe
Au sein du CRSI, j’ai passé des journées à lire ce que magistrats, policiers et chercheurs disent de la violence française. J’en retiens une conviction, que samedi a confirmée : la sécurité intérieure se joue désormais sur les écrans. L’image n’est plus le reflet de l’insécurité, elle en est un acteur. La journée est partie d’un appel sur TikTok, et le renseignement a été pris de vitesse. Girard l’avait formulé avant les algorithmes : la violence est mimétique, elle se transmet par le regard. Une vidéo de pillage vue des millions de fois n’informe pas. Elle recrute.
Dans l’émeute filmée, la caméra fait partie de la scène : un acte non filmé ne vaut plus d’être commis. L’anthropologie connaît ce mécanisme, celui du trophée. Le guerrier rapportait la preuve de son exploit pour être reconnu des siens ; le pilleur déballe ses baskets devant ses abonnés. Nous avions vu en 2020 l’image-trophée poussée à son terme, quand l’assassin de Samuel Paty publiait lui-même la photographie de sa victime. Elle frappe aussi ceux qui nous protègent : quelques secondes sorties de leur contexte suffisent à livrer un policier à la vindicte. Ironie pourtant : deux cents enquêteurs épluchent désormais ces vidéos, souvent tournées à visage découvert. L’image redevient témoignage, au sens du shahid. Mais elle témoigne contre celui qui l’a tournée.
Le keffieh de l’épicier d’Amman
Dans les cortèges flottaient aussi des drapeaux palestiniens, jusque dans l’hôtel de ville de Marseille. Ces symboles, je les ai côtoyés tous les jours. En Jordanie, le foulard se lit comme une carte d’identité : le shmagh rouge et blanc dit l’appartenance jordanienne, le keffieh noir et blanc dit la Palestine, la famille, le village perdu. Il est devenu emblème national par un rite : en 1938, les chefs de la grande révolte arabe ont demandé aux citadins de l’adopter pour qu’on ne puisse plus distinguer les insurgés du peuple. Le vêtement engageait celui qui le portait.
En France, le signe a voyagé sans son contexte. Arjun Appadurai a décrit ces symboles mondialisés, détachés du territoire qui leur donnait sens ; Lévi-Strauss parlait de bricolage. Le keffieh du paysan palestinien devient le costume d’une colère contre le prix du carburant. Tous ceux qui le portent ne cassent pas. Mais un symbole qui sert à tout ne témoigne plus de rien. À Toulouse, la statue de Jeanne d’Arc a été recouverte d’un gilet jaune et d’un drapeau palestinien : sur une héroïne française, l’emblème d’une autre nation, choisi pour ce qu’il oppose. C’est le geste du pilleur qui se filme : remplacer ce qui rassemble par ce qui distingue.
Les entrepreneurs de colère
Ces symboles n’arrivent pas seuls dans les cortèges. La France insoumise a fait de la conflictualité une stratégie et du keffieh un uniforme. En mai 2024, l’un de ses députés brandissait un drapeau palestinien dans l’hémicycle : il a franchi les portes de l’Assemblée avant celles de la mairie de Marseille. Quand ceux qui font la loi traitent le Parlement comme un cortège, ils ne peuvent s’étonner qu’un cortège traite une mairie comme un butin.
Samedi, Jean-Luc Mélenchon reprochait aux chaînes d’information de diffuser en boucle des images de violence. L’extrême gauche n’a pourtant rien contre la violence filmée : la séquence d’un policier qui frappe, elle la relaie et en fait une pièce à conviction. Elle ne réclame la pudeur que pour les vitrines brisées. Ce n’est pas une éthique de l’image, c’est un tri. Girard aurait reconnu l’agitateur : celui qui désigne à la foule sa victime. Ils ne lancent pas les pierres. Ils leur fournissent un sens.
Printemps arabes, « soulèvement » français
Il ne manquait que le récit. La gauche radicale affectionne le mot « soulèvement » ; le scénario est prêt : une jeunesse qui rejouerait sur la Canebière la place Tahrir. J’étais là-bas en 2011. Ce mot désignait des peuples privés de bulletin de vote, face à des régimes qui tiraient à balles réelles. En Syrie, des adolescents avaient été torturés pour un graffiti. Le printemps arabe se payait en vies. Le « soulèvement » français se filme en story.
Victor Turner a décrit la structure du rite de passage : une séparation, une suspension des règles, puis un retour à l’ordre commun. Une révolte qui n’offre aucune sortie n’est plus un passage, c’est une errance. On sait comment la plupart des printemps de 2011 ont fini : la guerre en Syrie, le chaos en Libye, les militaires au pouvoir en Égypte. L’Etat Islamique partout. La Jordanie, elle, n’a pas basculé. Ceux qui rêvent d’un soulèvement français devraient dire lequel de ces destins ils nous souhaitent.
La sécurité intérieure se joue sur nos écrans
Norbert Elias savait que le processus de civilisation peut s’inverser : la décivilisation commence quand une société perd la maîtrise de ses affects. Elle a aujourd’hui un terrain, et ce terrain est celui de la sécurité intérieure. Samedi l’a montré : l’émeute se convoque sur TikTok, se coordonne sur des messageries chiffrées, se revendique en vidéo. Un État qui ne lit pas ces images avant qu’elles ne deviennent des pierres a déjà un temps de retard.
Il faut donc le dire sans détour. Le renseignement doit se doter des moyens de suivre les appels à l’émeute aussi sûrement qu’il suit les réseaux terroristes. La loi de 2007, qui punit l’enregistrement et la diffusion de violences, doit s’appliquer à chaque vidéo de pillage. Ceux qui exposent un policier ou un gendarme en diffusant ses informations personnelles tombent sous le coup de la loi depuis 2021 : qu’on les poursuive. Et les plateformes, que le droit européen oblige à répondre de leurs algorithmes, doivent rendre des comptes quand elles transforment un appel au pillage en tendance.
Mais aucune loi ne refait seule un rite. Il y faudra aussi des rédactions qui choisissent ce qu’elles montrent, des élus qui cessent de souffler sur les braises et des symboles communs que l’on ose de nouveau défendre. Savoir qui montre, à qui, et pour quoi faire : c’est cela, un rite. C’est cela, une civilisation. Et c’est aujourd’hui la première condition de notre sécurité.
À 16 ans, je me demandais quelle civilisation peut montrer de telles images. À 32 ans, la question est plus inconfortable : que devient une civilisation qui les montre sans plus savoir pourquoi ?
Un nom, un mandat, des évolutions
Par Aurélien Jean, membre des Jeunes CRSI
«Alle Menschen werden Bruder », comprendre : « tous les Hommes deviennent frères ». Cette phrase est issue du texte de l’Ode à la joie, célèbre œuvre de Beethoven devenue dans les années 1980 l’hymne européen. Le sens est évident et n’est pas sans rappeler l’idéal de fraternité et d’unité dans la diversité qui est à la base du projet communautaire. Ces mêmes valeurs, plastronnées par les institutions dans leur communication mais, parallèlement, questionnées par de nombreux acteurs ; soit pour affirmer que l’on fait trop de choses en leur nom, soit, à l’inverse, pour dire que l’on ne cesserait de se trahir en n’en faisant pas assez. Quel meilleur exemple en cela que la thématique migratoire sur les quinze dernières années ? On se rappellera à ce titre le véritable conflit de positions entre la vision « humaniste » ayant conduit à l’accueil massif de réfugiés en 2015 et le backlash retentissant qui l’a suivi – conduisant notamment à une série de durcissements sur la gestion des frontières.
Il y a, justement, dans la façon dont l’Union européenne parle de ses frontières, un paradoxe qui mérite d’être souligné. L’UE a aboli les frontières intérieures entre ses États membres – c’est l’espace Schengen, l’une de ses réalisations les plus concrètes et les plus visibles pour le citoyen ordinaire. Et dans le même mouvement, cette Union a dû se doter de quelque chose dont elle n’avait jamais vraiment voulu, au moins au départ : une force opérationnelle commune chargée de protéger le périmètre extérieur de ce grand espace de libre circulation. Car supprimer les contrôles entre Paris et Berlin, entre Madrid et Amsterdam, n’a de sens que si quelqu’un surveille ce qui entre et sort par les portes d’accès que constituent les côtes grecques, les enclaves espagnoles ou les forêts polonaises.
Ce quelqu’un, c’est Frontex. Ou plutôt, ce sont ses acronymes successifs — l’agence n’a pas eu moins de trois noms officiels en vingt ans, signe d’une institution en mouvement permanent. Créée en 2004 dans l’indifférence générale, elle était alors conçue comme un modeste organe de coordination entre gardes-frontières nationaux. Personne, à l’époque, n’imaginait raisonnablement qu’elle deviendrait vingt ans plus tard l’agence européenne la mieux dotée financièrement, dotée de son propre corps en uniforme, et armé s’il vous plaît. Le tout, déployé sur quatre continents et au cœur de l’un des débats politiques les plus clivants qu’a connu, que connaît et que connaîtra sans doute encore longtemps le continent. Le tournant se matérialise temporellement mieux qu’ailleurs en 2015, avec ce qui convient d’appeler une crise migratoire : plus d’un million d’entrées sur le territoire européen (avec ca et là quelques ratés).
Le choc de l’évènement et l’ampleur de la situation que les européens n’ont que très imparfaitement gérés les a incité à adopter une réforme, de fond en comble, de l’agence, avec le règlement de 2019, qui transforme le nom, les moyens, les missions. Symboles parmi d’autres : le droit de porter une arme. Avec un panel de missions et de moyens sans cesse en hausse, qui n’est pas parti pour s’arrêter en si bon chemin, et grâce à (ou à cause, selon la tendance politique) d’un pouvoir politique qui trouve là une agence malléable, fonctionnelle et en croissance humaine et technique continue, Frontex se voit mandatée pour de nouvelles missions. Le renforcement de son expertise permettant un appui aux forces nationales, qui peuvent dès lors se concentrer sur d’autres tâches.
Pourtant, présentée comme le bouclier indispensable de la forteresse européenne par ceux qui veulent des frontières hermétiques, l’Agence a aussi ses nombreux détracteurs : ceux qui la voient comme le bras armé d’une politique inhumaine, ceux aussi qui estiment que l’Europe trahit ses valeurs dès lors qu’elle choisit la fermeté. Ainsi, une horde d’associations, d’activistes ou « d’humanistes » (ou les trois à la fois) se mobilise sans discontinuer pour clouer au pilori une agence qu’ils jugent responsable de tous les maux, et dont ils exagèrent parfois singulièrement les pouvoirs effectifs. Loin de l’image de l’ogre responsable de « crimes contre l’Humanité » et de pushbacks à foison que l’on brosse parfois avec une bonne dose de mauvaise foi, Frontex opère dans un contexte où la protection des frontières est une compétence de l’Etat-membre (EM) avec laquelle elle doit jongler. Selon où l’on se situe politiquement, les uns lui reprochent de ne pas en faire assez, les autres d’en faire trop, et mal. Dans les deux cas, l’agence de Varsovie en ce qu’elle est et en ce qu’elle peut faire dans la vraie vie est largement ignorée au profit d’une image projetée qui la dépasse.
Il s’agit donc de démystifier l’entité européenne la plus dynamique du moment. C’est l’objet de cette note, qui abordera ce qu’est Frontex, son objectif missionnel et ses déploiements majeurs (I), avant d’en examiner l’efficacité réelle, les défis qui l’attendent et aussi les (nombreuses) critiques, légitimes ou non, dont l’agence fait l’objet (II).
I – Frontex : une agence ambitieuse (et décriée) dès le départ
A – L’agence, sa composition, son cadre missionnel
Des origines aux choc de 2015
Le nom « Frontex », bien que le plus connu, n’est plus l’appellation officielle de l’agence, mais reflète l’objet essentiel de son existence par contraction des mots « frontières extérieures » — et cette étymologie dit tout de sa raison d’être. Dès 2002, un groupe d’experts sur les frontières extérieures avait été mis en place, et c’est à la suite d’un processus politique conduit entre 2002 et 2004 qu’est décidée la création d’une agence européenne dédiée, par le règlement n° 2007/2004 du Conseil du 26 octobre 2004. Le 26 avril 2005, le siège est fixé à Varsovie et l’organisme entre en fonction le 1er mai, devenant pleinement opérationnel le 3 octobre 2005.
Le choix de Varsovie n’est pas anodin. La Pologne fait partie de la vague d’élargissement de 2004 — dix nouveaux États membres, dont beaucoup disposent de longues frontières extérieures à l’est et au sud-est de l’Union. Installer le siège de la future agence des frontières dans l’une des nouvelles capitales envoie un signal politique clair : la gestion des frontières est une responsabilité partagée, qui intègre pleinement les nouveaux membres. Personne ne pouvait imaginer à l’époque que ce choix géographique prendrait un sens stratégique entièrement nouveau vingt ans plus tard, lorsque la Pologne se retrouverait en première ligne des tentatives de déstabilisation hybride organisées depuis la Biélorussie et la Russie.
Dans sa version originelle, Frontex est une agence de coordination, pas une agence opérationnelle. Elle aide les États membres à coopérer, échange des informations, organise des opérations conjointes. Ses effectifs sont restreints, son budget sans commune mesure avec les standards désormais alloués : 6 millions d’euros à peine lors de son premier exercice en 2005. Elle ne dispose d’aucun équipement propre, d’aucun personnel déployable en autonomie, et dépend entièrement des contributions volontaires des EM. C’est une nouvelle création institutionnelle, utile mais sans mordant, dans la droite ligne de la politique « des petits pas » conceptualisée dès les premières heures du fait européen.
Le mordant arrivera avec fracas dix ans plus tard. En 2015, l’entrée sur le sol de l’Union de plus d’un million de réfugiés conduit les institutions européennes à revoir en profondeur le rôle de Frontex et, plus fondamentalement, à repenser le prisme sous lequel sont abordées les questions migratoires. La crise révèle brutalement ce que tout le monde savait, ou se doutait, mais que personne ne voulait vraiment admettre : l’agence, « dotée d’un mandat limité pour aider les États membres à sécuriser leurs frontières extérieures, ne disposait pas de personnel et d’équipements suffisants ». Elle était tributaire des contributions volontaires des États membres, et n’était pas habilitée à mener des opérations de gestion des frontières en propre. Le résultat ? Il se voit en quasi-direct sur les écrans de télévision du monde entier : des plages grecques et italiennes submergées, des garde-côtes dépassés réduits au rôle de sauveteurs en mer, des associations qui se donnent le beau rôle… et une Union qui donne l’image d’une organisation incapable de maîtriser ses propres accès.
La réponse législative est rapide, pour les standards bruxellois. En 2016, un premier règlement transforme l’agence et lui donne un nouveau nom — « Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes » — tout en conservant l’acronyme Frontex pour l’usage courant. Mais la réforme décisive vient en 2019 : le règlement (UE) 2019/1896 du Parlement européen et du Conseil du 13 novembre 2019 relatif au corps européen de garde-frontières et de garde-côtes est un texte fondateur, qui transforme Frontex de fond en comble. C’est lui qui crée le contingent permanent, autorise le port d’armes et donne à l’agence la capacité — théorique et désormais juridique — d’intervenir même sans invitation d’un État membre.
Précisions aussi que l’agence n’agit pas seul ; dans son couloir de nage figurent d’autres entités avec qui elle travaille plus ou moins régulièrement, tant en termes de coopération/collaboration que de reddition de comptes. Ainsi en est-il de la DG migration et affaires intérieures de la Commission (DG HOME), qui élabore et se charge de faire avancer tout le cadre normatif sur lequel Varsovie travaille. Ainsi en est-il aussi l’Europol, Eurojust ou l’EUAA, autant d’entités délocalisées à la Haye ou à Malte et qui interviennent en complément de Frontex sur un segment de politiques publiques en lien avec la sécurité des frontières extérieures. Quant au contrôle, la Cour des comptes, la Cour de justice de l’UE et le Parlement européen (via la commission LIBE) sont autant d’exemples du cadrage institutionnel qui existe et qui s’intéresse à Frontex, sa gestion et ses réalisations de terrain. Pour être complets, mentionnons que le Conseil dispose aussi d’une formation traitant de ces activités (dite « JAI », pour Justice et affaires intérieures).
L’architecture actuel et le cadre missionnel
Vingt ans est un âge de jeunesse, c’est aussi celui où l’on peut se retourner et mesurer le chemin parcouru depuis la création ; celui où de nombreux humains réalisent avec un sourire en coin « mon Dieu, mais qu’il est grand ce petit ». Bref, en 2025, le budget annuel de Frontex s’élève à 1,12 milliard d’euros, et l’agence compte plus de 3 500 agents. Ce budget est passé de six petits millions d’euros en 2005 à 845 millions en 2023, soit une multiplication par 140 en moins de vingt ans. C’est, toutes agences confondues, la mieux dotée de toute l’architecture institutionnelle européenne — devant l’Agence européenne des médicaments ou l’Autorité bancaire européenne, dont les objets sont pourtant bien plus anciens dans l’agenda de l’Union. Plus symbolique encore, il n’était pas gagné dès le départ que UE pourrait avoir ses propres agents sur le terrain et leur conférer l’apparence de l’autorité. Employer des gens est une chose, mais leur donner leurs propres uniformes et les armer en est une autre – a fortiori sur une matière telle que les frontières où l’exercice du régalien est jalousement conservée.
Pratiquement, le conseil d’administration de Frontex est composé de représentants de chaque EM de l’UE et de la Commission européenne. L’agence est dirigée depuis le 1er mars 2023 par le Néerlandais Hans Leijtens. Une partie des effectifs travaille au siège de Varsovie — analyse des risques, standards de formation, coopération internationale, affaires juridiques, suivi des droits fondamentaux. L’autre, et c’est la nouveauté essentielle du règlement de 2019, est déployée directement sur le terrain.
Frontex aide les pays de l’UE et de l’espace Schengen pour l’ensemble des aspects liés à la gestion des frontières : soutien opérationnel sur le terrain, lutte contre la criminalité transfrontière, surveillance aérienne et maritime, collecte et analyse du renseignement, assistance aux procédures de retour des personnes en situation irrégulière, identification et développement de nouvelles technologies. Elle communique régulièrement des statistiques détaillées sur les franchissements irréguliers des frontières extérieures, ventilées par zone géographique et par route migratoire — données qui alimentent directement les évaluations de risque des États membres et les décisions opérationnelles de la Commission.
Depuis juin 2026, le Pacte sur la migration et l’asile – négocié et adopté après des années de discussions – est entré en vigueur, ajoutant à Frontex un rôle renforcé d’harmonisation des pratiques entre États membres et de soutien aux procédures de criblage aux frontières. L’agence se trouve désormais au cœur du dispositif opérationnel de ce qui constitue la politique migratoire la plus intégrée que l’Union ait jamais tentée de construire. Plus que jamais, son corps permanent prend toute sa pertinence.
B – L’appui aux forces nationales
Le corps permanent, ou comment visibiliser un changement d’échelle
La nouveauté institutionnelle la plus significative du règlement de 2019 est la création du corps permanent européen de garde-frontières et de garde-côtes – premier service armé et en uniforme de l’Union européenne, rien que ça. Ce n’est pas une formulation rhétorique ou une extrapolation d’une situation plus complexe : c’est un fait institutionnel inédit, qui n’aurait pas été politiquement imaginable quelques années plus tôt. Confier un uniforme et le droit de porter des armes à des agents agissant au nom d’une institution supranationale, sur le territoire d’États membres souverains, représentait une barrière certaine que le décideur européen n’avait encore franchie.
Le corps permanent comprend trois catégories de personnels. La catégorie 1 regroupe les agents statutaires directement employés par Frontex ; la catégorie 2, les experts à long terme détachés par les États membres ; la catégorie 3, les personnels à court terme déployés par les États membres selon les besoins opérationnels. L’objectif fixé par le règlement de 2019 prévoit un corps permanent de 10 000 personnes d’ici 2027, dont 3 000 agents de catégorie 1 employés directement par l’agence.
Ces agents reçoivent une formation standardisée organisée par l’agence — y compris pour les profils sans expérience préalable dans les forces de l’ordre, ce qui constitue une autre nouveauté. Ils opèrent sous l’autorité des forces nationales du pays d’accueil, dans le respect du droit national et du droit de l’Union. Ils peuvent être déployés aux frontières terrestres, maritimes et aériennes, ainsi que dans le cadre d’opérations de retour. Ils sont également présents dans des pays tiers ayant signé un accord de statut avec l’UE — Albanie, Monténégro, Moldavie, Macédoine du Nord, Bosnie-Herzégovine et Serbie — et peuvent être déployés en capacité consultative dans d’autres pays avec lesquels Frontex a conclu un arrangement de travail.
Comment elle se déploie – procédure et coordination
La procédure de déploiement de Frontex suit un cycle opérationnel formalisé. En règle générale, c’est l’État membre qui sollicite l’agence, en demandant un renfort en personnel, en équipement ou en capacité de surveillance. Frontex évalue la demande, mobilise les ressources disponibles depuis le pool des États membres contributeurs et déploie dans les délais convenus.
Mais la grande innovation du règlement de 2019 est le mécanisme d’intervention rapide aux frontières : dans les situations d’urgence ou de défaillance grave du contrôle aux frontières extérieures, Frontex peut proposer son intervention — et depuis 2019, elle peut le faire même si l’État membre concerné ne l’a pas expressément sollicitée. En théorie. En pratique, cette disposition reste politiquement délicate à activer : aucun gouvernement n’apprécie que l’on vienne lui signifier publiquement que ses forces nationales ne sont pas à la hauteur. La disposition existe dans les textes ; son activation effective sans invitation reste, à ce jour, un cas limite non encore éprouvé. Ceci, pour des motifs évidents de bonne coopération et d’entretien de relations cordiales. Sans doute aussi car n’importe quel EM sait que, face à des opinions publiques qui se radicalisent de jour en jour et de fait divers en fait divers, ne pas agir sur l’immigration illégale n’est plus une option souhaitable. A ce titre, Frontex apporte une boite à outils qui, si elle ne peut tout réparer, fournit au moins de l’aide et, tout aussi important, un élément communicationnel.
C – Où est Frontex ?
Les classiques invariables : les pays du flanc sud
La Méditerranée reste le cœur de gravité des opérations de Frontex depuis ses débuts. Créée avec en arrière-pensée l’idée de mieux gérer les migrations depuis le continent africain, l’Agence a maintenu sa focale principale dans cette direction, ne serait-ce qu’au regard des statistiques qui font figurer le voisinage sud en tête des pays de provenance des migrants clandestins. La route de la Méditerranée centrale — Libye et Tunisie vers Italie et Malte — et la route de la Méditerranée orientale — Turquie vers Grèce et Chypre — concentrent la grande majorité des arrivées irrégulières et des opérations de surveillance maritime. Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, petits territoires espagnols/européens enclavés dans le nord du Maroc, constituent des points de pression récurrents depuis des décennies. Avec, il faut le dire, la pression complice des autorités chérifiennes. La Grèce, l’Italie, l’Espagne sont les pays qui sollicitent le plus régulièrement l’appui de Frontex ; leurs autorités de garde-côtes travaillent quotidiennement aux côtés des agents du corps permanent.
L’opération Poséidon en mer Égée et en Méditerranée orientale, l’opération Triton puis Thémis en Méditerranée centrale, l’opération Indalo au large des côtes espagnoles et Minerva dans les ports de Ceuta, Algésiras et Tarifa — ces noms sont devenus des repères permanents du calendrier opérationnel de l’agence. Ils se renouvellent, changent de périmètre, voient leurs effectifs ajustés selon les flux, mais ils ne s’arrêtent jamais – signe des invariants du contexte global dans lequel les flux migratoires surviennent.
Les nouvelles tendances de fond
L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a profondément reconfiguré la carte opérationnelle de Frontex. Sans effacer la priorité méditerranéenne, elle a ouvert un front oriental qui n’existait pas dans les premières décennies de l’agence. La Russie de Poutine et le Belarus de Loukachenko, dictatures illibérales s’il en est, ont utilisé – et continuent d’utiliser – la migration comme instrument de pression (voire de guerre) hybride contre les EM frontaliers. La crise à la frontière polono-biélorusse en 2021, les flux instrumentalisés vers les pays baltes, les pressions sur la Finlande après son adhésion à l’OTAN en 2023 : autant d’épisodes qui ont démontré que la gestion des frontières extérieures n’est plus seulement une question de flux migratoires et d’assistance humanitaire, mais une dimension à part entière de la sécurité nationale et collective – avec les demandeurs d’asile envoyés en masse en lieu et place des obus d’artillerie.
Passée le temps d’identifier le phénomène et ses ressorts, Frontex s’est adaptée en renforçant sa présence aux frontières orientales et nordiques. L’implantation à Varsovie du siège, qui avait d’abord une signification symbolique et politique, a pris d’un coup un sens opérationnel nouveau, non prévu au départ. Une ironie de l’histoire que peu de ses fondateurs avaient anticipée. Ceci doit cependant être replacé dans le contexte global des migrations qui affectent l’Europe : malgré tous les efforts du Kremlin, la principale source de pression migratoire est et demeure le flanc sud. Le « complément » oriental s’intensifiant simplement.
À cela s’ajoute, depuis le rapport de mai 2026 d’un responsable de Frontex cité par Politico, une nouvelle préoccupation : le risque de trafic d’armes depuis l’Ukraine vers l’ouest une fois le conflit terminé. Les armes légères et les systèmes d’armement de petit calibre, massivement introduits dans le pays depuis 2022, pourraient alimenter des réseaux criminels transnationaux dans un scénario post-guerre. Frontex anticipe déjà les implications pour la surveillance des frontières orientales dans les prochaines années.
II – Une agence en pleine explosion de moyens, avec le défi de la gestion de l’avenir
A – Une croissance à toute vitesse qui pose la question des moyens
Ceuta 2026, ou quand l’actualité favorise la réponse politique
Le 30 juillet 2026, l’enclave espagnole de Ceuta a connu la crise migratoire la plus massive de son histoire. En moins de deux jours, entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi ou tenté de franchir la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole, représentant l’équivalent de plus de la moitié de la population habituelle de la ville. Plus d’une centaine de personnes sont mortes après avoir été tentées par des publications virales sur réseaux sociaux (Instagram et TikTok en tête) laissant entendre que la frontière était ouverte et offrant même un itinéraire clé en main pour contourner le dispositif de sécurité – itinéraire dont il est apparu bien vite le caractère particulièrement périlleux. Un événement migratoire de masse déclenché par un emballement des réseaux sociaux — illustration s’il en est de ce que peut produire la désinformation à l’ère numérique sur des populations vulnérables, et face à des européens dont la réaction est sans doute plus hésitante que celle qu’auraient eu d’autres autorités d’autres pays moins regardants sur le respect des principes édictés par la CEDH et la CJUE.
Ladite réaction européenne a pourtant été immédiate… mais désordonnée et jouant parfois franchement contre son camp. La Commission européenne a certes proposé une aide opérationnelle et un soutien de Frontex. L’Espagne a rapidement sollicité le renfort de l’agence : déploiement d’agents supplémentaires, prolongation de l’opération Minerva, mobilisation d’Europol et de l’Agence de l’UE pour l’asile. À la veille de la réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur fixée une poignée de jours plus tard, l’exécutif européen appelait à une « réponse européenne commune » pour consolider les frontières du bloc… Tout ceci alors que l’Italie rétablissait des contrôles aux frontières et que le ton montait sur fond de polémiques quant à un possible « appel d’air » provoqué par les régularisations massives opérées quelques mois plus tôt par Madrid.
Le Parlement européen a lui aussi suivi, adoptant en septembre 2026 une résolution demandant une protection renforcée des frontières extérieures de l’Union. L’incident a réactivé, une fois encore, le débat de fond sur la capacité réelle de l’agence — et sur les moyens qu’il faudrait lui accorder pour qu’elle soit à la hauteur des missions qu’on lui assigne. Le tout, en soulignant la duplicité du Maroc et entérinant une volonté morale qui ne fait désormais plus vraiment débat : aller plus loin que le Pacte sur l’asile et la migration, dont l’encre de l’acte qui le durcit a pourtant à peine eu le temps de sécher.
Une crise de croissance ? Comment attirer des personnels ?
L’objectif de 10 000 agents pour le corps permanent d’ici 2027 est ambitieux. Il l’est peut-être trop alors que l’horloge commence désormais à biper sérieusement. En 2025-2026, Frontex planifie de recruter jusqu’à 400 officiers pour le corps permanent – un chiffre qui donne la mesure du chemin à parcourir pour atteindre la cible fixée, l’agence comptant encore moins de 3 500 agents toutes catégories confondues en 2026. Et depuis les discussions sur la stratégie ProtectEU, le cadre stratégique de sécurité intérieure présenté par la Commission au printemps 2025, certaines capitales évoquent des cibles bien plus élevées — jusqu’à 30 000 agents pour l’ensemble du dispositif européen de gestion des frontières, Frontex comprise (voir en ce sens la note du CRSI).
Mais qui va recruter 30 000 gardes-frontières européens ? Où les former ? Dans quels délais les déployer de manière cohérente ? La question des ressources humaines est le vrai goulot d’étranglement de l’ambition européenne en matière de frontières. Recruter des profils qualifiés dans des fonctions relevant de la sécurité publique, capables de travailler dans un contexte multinational, respectueux des droits fondamentaux, formés aux procédures d’asile et de droit international, et disponibles pour des déploiements à l’étranger dans des conditions parfois éprouvantes : c’est un profil rare. Surtout si l’on ajoute à cela la notion de multilinguisme (ou, tout du moins, la maîtrise essentielle de l’anglais) et le caractère assez casanier de certains agents qui s’engagent avant tout pour leur pays, et non pour faire « le travail » les voisins. Ceci, alors que les viviers nationaux qui pourraient l’alimenter sont aussi ceux dont les États membres ont besoin pour leurs propres forces. Cette donnée peut expliquer pourquoi le recours à des agents nationaux détachés auprès de Frontex n’est pas non plus une solution structurelle : déplumer le national pour faire grossir l’européen n’est une option qu’aucun directeur opérationnel national ne peut sérieusement accepter.
Enfin, et avec un grain de malice, n’y a-il pas une forme de schizophrénie au Conseil à demander simultanément une hausse des moyens, personnels, missions, etc. de Frontex et, en même temps, à taper fermement du poing sur la table en exigeant une taille au sabre clair des dépenses administratives de l’Union ? Réduire la bureaucratie, objectif louable, ne doit pas avoir pour effet de contraindre la capacité d’action de Frontex en matière RH – quand bien même cela représenterait le seul point d’accord entre les EM. Le compromis facile immédiat ne doit pas torpiller le bien-fondé des objectifs de long-terme.
B – Les EM, tiraillés entre renforcement de Frontex et préservation de leurs capacités
Un consensus pour renforcer l’Agence
Le renforcement de Frontex est présenté comme un quasi-consensus politique à Bruxelles, tant par la Commission que par les EM ou la majorité du Parlement européen. Et il est vrai que rares sont les gouvernements qui, publiquement, s’y opposent au-delà de certains détails très précis. Moins rares sont les eurodéputés de gauche, mais tel est le rôle d’une opposition. Les résultats électoraux depuis 2022 ont en effet installé durablement les questions relatives aux frontières et à la migration dans le haut de l’agenda des opinions publiques européennes, et aucun gouvernement ne peut se permettre d’être vu comme freinant l’agence chargée de les gérer, surtout à l’approche d’une période qui pourrait durablement réinterroger les missions et le budget de l’UE.
Les capitales européennes discutent donc actuellement d’une extension des pouvoirs de Frontex à la lutte contre les menaces de drones aux frontières — un sujet rendu urgent par les épisodes d’intrusions par drones non identifiés au-dessus d’installations militaires et civiles stratégiques dans plusieurs États membres depuis 2024. Donner à Frontex des capacités anti-drones opérationnelles représenterait un nouveau saut qualitatif dans ses attributions et, fait nouveau, moins motivé par la lutte contre l’immigration clandestine que par la pure protection, basique, de l’espace aérien du continent. A défaut de la très médiatisée (et maladroite) idée du « mur de drones » proposée par la Présidente de la Commission en 2025, un déploiement et une expertise permanents de Frontex sur cet aspect pourraient représenter un apport concret sur le terrain. Illustration parmi tant d’autres : le plan de la Commission européenne, révélé en septembre 2026, visant à lutter contre les entrées massives sur le territoire de l’Union de type « Ceuta ». Si les cinq axes dégagés ne révèlent, en eux-mêmes, rien de bien nouveau ou de sensationnel, ils installent encore davantage l’idée d’une nécessaire révision du mandat de l’Agence afin de lui permettre d’être la plus efficace possible face aux nouveaux phénomènes (où, tout du moins, « nouveau » doit être entendu comme « cela vaut le coup que l’on agisse »). Par un phénomène intéressant, on notera que chaque nouveau risque est associé à une réponse unique tendant vers un interlocuteur unique : Frontex. A l’opposé d’une certaine tendance ayant conduit à multiplier les agences et organismes déconcentrés depuis les années 1990.
Mais nous sommes à l’Europe, et le consensus s’arrête là où commence la discussion sur les moyens concrets. Combien de personnels les États membres sont-ils prêts à contribuer au pool du corps permanent ? Quels équipements mettre à disposition, et pour combien de temps ? En 2021, la Cour des comptes européenne, dans un rapport spécial, n’avait pas mâché ses mots, estimant que Frontex « n’avait pas pleinement rempli le mandat qui lui avait été confié en 2016 » et mettant « également en doute sa capacité à assumer efficacement son nouveau rôle opérationnel ». La critique pointait notamment le fait que les EM contribuaient moins que prévu en termes de personnels et d’équipements – la logique du passager clandestin à l’œuvre, même sur un sujet qui fait l’objet d’un consensus rhétorique. Si des choses ont notablement pu évoluer depuis, l’illustration reste assez frappante pour permettre de s’interroger sur le devenir des annonces et autres stratégies présentées comme autant de réponse à une succession de crises qui appelaient à un positionnement du politique : éteindre une polémique et adoucir les opinions publiques sur l’instant est une chose, traduire les promesses en actes est, et depuis longtemps, le point faible de la crédibilité du décideur.
Et si on (re)parlait du Cadre financier pluriannuel ?
L’argent est le nerf de la guerre, cela n’a rien de nouveau. Appliqué à Frontex, cela peut se traduire par des postes budgétaires qui, bien qu’en croissance, peuvent se révéler insuffisants face à une situation évolutive. Exemple concret : l’agence a dû suspendre son programme de réintégration des migrants renvoyés après avoir épuisé son enveloppe budgétaire annuelle avant la fin de l’exercice. Lancé en 2022 avec un budget initial de 14,3 millions d’euros — sur une dotation totale de 80,3 millions prévue jusqu’en 2026 — ce programme finançait, via des accords-cadres avec des ONG et des organisations internationales, une assistance post-retour dans 27 pays d’origine : aide à la création d’activité économique, hébergement, accompagnement médical, juridique et scolaire. La montée en charge des retours assistés, amplifiée par la mise en œuvre du Pacte sur la migration et l’asile à partir de juin 2026, a dépassé les prévisions budgétaires initiales – de l’ordre de 63% par rapport aux prévisions internes. C’est même 75% de cas à traiter en plus par rapport à 2025. Pour tenter de répondre à cette situation, la Commission a déposé en octobre 2026 une demande de transfert budgétaire supplémentaire de 41,6 millions d’euros en faveur de l’agence pour couvrir ces besoins, l’objectif étant de soutenir le retour et la réintégration de plus de 65 000 ressortissants de pays tiers d’ici la fin de l’année. Ceci étant, naturellement, un moyen de parer au plus pressé, tout l’enjeu sera de voir dans quelle proportions ce poste de dépenses sera soutenu dans le cadre du prochain budget pluriannuel – les négociations entre EM étant encore en cours.
Ainsi, on le comprend, la vraie mesure de l’ambition politique européenne pour Frontex – et qu’importe pour le coup le type de programmes concernés – ne pourra se lire que dans les chiffres définitifs du prochain cadre financier pluriannuel (CFP, ou MFF en anglais – voir la note du CRSI consacrée au budget de l’Union). La Commission a présenté sa proposition le 16 juillet 2025, et le moins qui puisse être dit est que le signal envoyé est fort : sur les quelque 81 milliards d’euros proposés pour le volet regroupant la migration, la gestion des frontières et la sécurité intérieure dans le MFF 2028-2034, Frontex recevrait à elle seule 11,9 milliards d’euros — soit pratiquement le double de l’enveloppe de la période précédente. En termes globaux, le budget dédié à la migration, aux frontières et à la sécurité intérieure tripleraitpar rapport au MFF actuel.
Ces chiffres sont importants. Ils disent quelque chose de réel sur la hiérarchie des priorités de la Commission von der Leyen II : moins de climat et plus de régalien, moins de gauche et plus de droite. Mais une proposition budgétaire de la Commission n’est pas un budget adopté – loin s’en faut. Les couloirs de Bruxelles bruissent en ce moment même d’interminables heures de négociation entre États membres (surtout) et au Parlement européen (un peu moins) pour arrêter les chiffres définitifs et contenter suffisamment chaque EM pour lever tout risque de veto. Entre les tenants de la cohésion et de la PAC et ceux qui ne jurent que par la frugalité, trouver un terrain d’entente peut être ardu. Et si la gestion des frontières en est un, encore faut-il que l’entièreté de l’enveloppe sur l’entièreté des chapitres convienne, ce qui n’est pas garanti. Et des précédents enseignent à la prudence : les arbitrages finaux produisent quasi systématiquement des enveloppes inférieures aux propositions initiales, d’autant que le contexte de contrainte budgétaire dans la plupart des États membres ne laisse guère de marge pour des contributions supplémentaires généreuses. Sans parler des prochaines élections dans plusieurs EM qui pourraient accoucher de gouvernements bien plus hostiles à l’idée européenne ; voire torpillant leurs intérêts de long-terme au bénéfice de décisions-spectacles prises à la petite semaine.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si Frontex aura 11,9 milliards. C’est de savoir si cette somme, quelle qu’elle soit in fine, permettra de continuer à bâtir et améliorer une agence réellement opérationnelle, à la hauteur des menaces que les textes lui demandent d’affronter et capable de se projeter dans les menaces aux frontières qui pèseront sur l’Europe des années 2030. Ceci, particulièrement si ladite Europe compte quelques nouveaux EM autour de la table.
C – Pourquoi critique-on Frontex ?
Une cible idéale, offrant une prise par rapport à la définition classique des « valeurs » de l’UE
Frontex est, dans l’écosystème des agences européennes, une cible particulièrement exposée. Cela tient à son objet même : gérer des frontières, c’est participer à conseiller le national sur qui entre et qui n’est pas autorisé à entrer. Et décider qui n’entre pas, dans une Union qui se définit par des valeurs d’ouverture, de dignité humaine et de respect des droits fondamentaux, crée une tension structurelle que nulle reformulation institutionnelle ne peut faire disparaître – particulièrement pour les tenants du maximalisme, quitte à appliquer une torsion au sens originel des « valeurs ».
La critique la plus sérieuse et la plus documentée concerne les pushbacks — ces pratiques de refoulement en mer ou à la frontière terrestre, parfois violents, parfois illégaux au regard du droit international, par lesquels des garde-côtes ou des forces de sécurité renvoient des migrants dans les eaux ou les territoires d’où ils viennent. Sans entamer de procédure d’asile ni d’examen individuel de leur situation, ni même leur offrir la possibilité de le faire. En Grèce notamment, les pratiques de refoulement en mer Égée ont été documentées à de nombreuses reprises par des journalistes, des ONG et des organes internationaux. En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’Homme avait confirmé dans plusieurs arrêts l’existence d’une « pratique systématique » de pushbacks de la Grèce vers la Turquie (voir notamment l’arrêt A.R.E/Grèce).
La question qui peut dès lors se poser est celle de la responsabilité de Frontex lorsque ces pratiques se déroulent dans des opérations auxquelles ses agents participent ou bien qu’elle coordonne. La réponse est venue en décembre 2025, dans plusieurs arrêts de la Grande Chambre de la CJUE, dont un rendu en décembre 2025. Dans cette affaire C-134/24 P Hamoudi/Frontex, la Cour de justice a estimé que le Tribunal – l’échelon de première instance – avait porté atteinte au droit à une protection juridictionnelle effective du requérant en n’ayant pas correctement appliqué les règles relatives à la charge et à l’administration de la preuve dans le contexte d’un prétendu renvoi sommaire impliquant Frontex. La Cour rappelle que Frontex, en tant que composante du corps européen de garde-frontières et de garde-côtes, est juridiquement responsable des activités dont elle a le contrôle ou qu’elle coordonne.
Un autre cas d’espèce concerne une requête en indemnisation introduite par des ressortissants syriens, demandeurs d’asile qui avaient exprimé leur intention de solliciter une protection internationale, mais qui avaient été renvoyés en Turquie dans le cadre d’opérations auxquelles participait Frontex. La CJUE a annulé les ordonnances du Tribunal qui avaient rejeté ces demandes sans enquête approfondie, et renvoyé les affaires devant la première instance pour réexamen. Ce renversement de la charge de la preuve — reconnaissant le déséquilibre structurel entre une agence détentrice des informations et des migrants incapables de les produire — constitue un arrêt notable dans la jurisprudence européenne. Frontex ne peut plus faire valoir l’absence de preuve pour justifier de sa bonne foi, ce qui interroge sur l’usage qui sera fait de cette jurisprudence et des moyens pour l’Agence de garder une certaine effectivité dans ses missions.
La dynamique militante et ses limites
Critiquer l’Agence est parfois légitime, et doit être pris au sérieux. Mais il faut aussi dire clairement ce que les discours virulents peuvent aussi incarner : des procès d’intention habillés en psuedo-analyses, sous couverture de « grands principes » parfois dévoyés, menés par des organisations dont l’objectif réel n’est pas de réformer Frontex mais de la supprimer. Cimade, CNCD-11-11-11, France Terre d’Asile, le collectif « Abolish Frontex » — ces noms reviennent régulièrement dans les débats, avec un discours qui présente l’agence comme un instrument de crimes contre l’humanité, responsable direct de la totalité des drames qui se jouent aux frontières de l’Europe.
Ce cadrage est peut-être efficace pour récolter les dons et subsides dont ces structures ont cruellement besoin pour exister, mais est intellectuellement assez malhonnête. Frontex n’a pas le pouvoir d’imposer aux États membres leur politique migratoire. Elle opère sous l’autorité des forces nationales du pays d’accueil, dans le cadre juridique défini par les règlements européens et le droit international. Quand un garde-côte grec refoule un bateau en mer Égée, c’est la Grèce qui engage sa responsabilité internationale — et la responsabilité de Frontex dépend du niveau de contrôle et de coordination qu’elle exerçait sur l’opération, précisément ce que la CJUE a demandé au Tribunal d’examiner dans les affaires susmentionnées. Ce n’est pas la même chose que d’être le bouc-émissaire commode responsable de tous les maux et qui se défend, au demeurant, assez mollement.
Pour tout dire, la politisation du dossier peut venir de l’autre côté du spectre politique. Les résultats électoraux de 2024 ont partout en Europe renforcé les partis qui font de la fermeté migratoire leur marqueur identitaire principal. Dans ce contexte, Frontex est devenue un étendard dont certains ne veulent pas déprécier l’image critique de peur de sembler concéder quelque chose à leurs adversaires politiques. L’agence réelle est prise en étau entre deux récits qui se nourrissent l’un de l’autre et, en tout état de cause, l’ignorent d’une manière ou d’une autre tous les deux.
Un constat conscientisé et une bataille pour changer le narratif
La direction actuelle de Frontex – depuis 2023, dans un contexte de reconstruction de la confiance après la démission du précédent directeur – a fait de la réponse aux critiques sur les droits fondamentaux une priorité affichée. L’instrument principal de cette réponse est le Bureau des droits fondamentaux (FRO — Fundamental Rights Office), renforcé et doté d’une indépendance accrue depuis le règlement de 2019. Le FRO, en existence depuis 2012 et fort de 70 agents, est mandaté pour promouvoir, surveiller et conseiller de façon indépendante sur les droits fondamentaux dans l’ensemble des activités de Frontex. En 2021, il a reçu des garanties renforcées d’indépendance et a commencé à recruter des moniteurs de droits fondamentaux. Aujourd’hui, il surveille les frontières aériennes, terrestres et maritimes, supervise les vols de retour forcé et les activités de surveillance aérienne, contribue à la formation du corps permanent et conseille sur tous les processus pertinents de l’agence.
Les chiffres du rapport 2025 donnent la mesure de l’activité : le FRO a conduit quelque 130 missions de monitoring dans 17 États membres et six pays tiers, soit près de 1 600 jours de monitoring en tout. Sur 200 incidents potentiellement graves signalés comme violations des droits fondamentaux, une cinquantaine ont rempli les critères pour l’ouverture d’une enquête formelle, et plus de 100 plaintes ont été traitées. La Grèce concentre, selon ce rapport, la plus grande part des enquêtes sur incidents graves : 12 des 47 cas qualifiés (soit 26 %), incluant des allégations de pushbacks en mer, de violences contre des migrants, et d’expulsions collectives — des constats que le rapport dit largement étayés par des preuves concrètes.
Deux mécanismes complémentaires existent pour renforcer le dispositif. Les moniteurs de droits fondamentaux (Fundamental Rights Monitors) — des personnels indépendants déployés lors des opérations — peuvent observer les pratiques sur le terrain et rapporter directement au FRO. Le pool de moniteurs des retours forcés surveille les procédures de reconduite à la frontière auxquelles Frontex participe. La part des opérations de retour ayant au moins un moniteur à bord est passée de 60 % (140 vols) en 2020 à 86 % (222 vols) en 2025 – une progression réelle, même si elle n’est pas encore universelle. Un Forum consultatif réunit par ailleurs des organisations de la société civile et des institutions internationales pour conseiller l’agence sur les questions de droits fondamentaux.
La question que ces mécanismes ne résolvent pas entièrement est celle de leur effectivité réelle – qui trouvera toujours à être questionnée par tel ou tel observateur ou milieu associatif. Le rapport 2025 du FRO souligne en effet la « réticence » des autorités grecques à s’engager pleinement dans ses recommandations — ce qui illustre la limite du dispositif : le FRO peut observer, recommander, signaler ; il ne peut pas contraindre un État membre à modifier ses pratiques (voir les brèves du CRSI pour le rapport ). La responsabilité in fine reste nationale, même si c’est précisément ce que les arrêts de la CJUE de décembre 2025 ont cherché à clarifier : Frontex ne peut pas s’abriter derrière la responsabilité des États membres pour les opérations qu’elle coordonne.
Conclusion
Frontex est davantage qu’une agence crée pour gérer un problème spécifique et assez restreint à un champ de politiques publiques, comme on en trouve tant dans l’architecture européenne. Elle est, au contraire, l’exemple parfait d’une entité qui n’a cessé de croître en importance, en budget, en personnel et en responsabilités : le quatuor magique. En à peine vingt ans son visage a évolué bien au-delà de ce qui était prévisible lors de sa création et incarne, avec une certaine audace, une forme de mini-UE sur l’asile et la migration. Par un mouvement digne de la théorie du spill over, elle a franchi une à une des lignes qui semblaient infranchissables : le mandat de coordination est devenu mandat opérationnel, l’opérationnel s’est doublé d’un uniforme, l’uniforme d’une arme, et désormais on réfléchit à des drones, à des compétences anti-hybride, à des missions dans des pays tiers sans statut juridique clairement défini. En somme, elle n’est pas une agence ordinaire et n’a sans doute jamais voulu l’être – ou plutôt, les circonstances ne le lui ont pas permis. Créée dans une relative indifférence comme entité de coordination, elle est devenue en vingt ans l’excroissance européenne la plus dotée, la plus exposée, et peut-être la plus révélatrice de ce que l’Union est réellement (et peut faire) lorsqu’elle est contrainte d’agir en termes concrets, plutôt que de « simplement » légiférer. Fait illustratif entre tous de cette volonté de visibiliser un acteur fort : la centralisation de la capacité de réponse devant se lire au travers de la révision de son mandat, en cours. A minima dans le domaine des affaires intérieures, la création de nouvelles entités déconcentrées semble mise en pause et, au contraire, la place est donnée au renforcement significatif des acteurs déjà présents – un mouvement rationnel en soi.
Il y a fort à parier que Frontex n’en a pas fini de grossir. Le MFF 2028-2034 lui promet des ressources sans précédent, les chocs migratoires ne s’annoncent pas moins fréquents avec le réchauffement climatique et les instabilités géopolitiques persistantes, et l’outil hybride restera entre les mains de ceux qui veulent déstabiliser les démocraties européennes. Mais la vraie question n’est pas tant de savoir jusqu’où Frontex ira en termes de moyens. C’est de savoir si elle sera capable de préserver, dans le même mouvement, les compétences techniques et le soutien institutionnel qui seuls peuvent lui permettre d’exercer durablement des missions d’une telle sensibilité. En tout cas, elle est partie pour demeurer un symbole durable d’une Europe qui tente de se bâtir une politique frontalière extérieure cohérente, dans l’espoir de panser les plaies du débat intérieur.
Sources et bibliographie :
Sources institutionnelles
« Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) », Europa.eu. Disponible sur : https://european-union.europa.eu/institutions-law-budget/institutions-and-bodies/search-all-eu-institutions-and-bodies/frontex_fr
“Fundamental rights at Frontex”, Frontex. Disponible sur : https://www.frontex.europa.eu/fundamental-rights/fundamental-rights-at-frontex/
« Frontex Fundamental Rights Office releases its 2025 Annual Report”, Frontex, 15/07/2025. Disponible sur: https://www.frontex.europa.eu/media-centre/news/news-release/frontex-fundamental-rights-office-releases-its-2025-annual-report-3wb244
« How we work » et « Standing Corps”, pages web du site official de Frontex. Disponible sur: https://www.frontex.europa.eu/
«EU 2028-2034 proposed budget triples funds for migration, border management and internal security”, Commission, DG migration and internal affairs, 17/07/2025. Disponible sur: https://home-affairs.ec.europa.eu/news/eu-2028-2034-proposed-budget-triples-funds-migration-border-management-and-internal-security-2025-07-17_en
« 5-point plan to prevent, anticipate and respond to sudden, mass illegal arrivals”, Commission européenne, DG HOME, 29/09/2026. Disponible sur: https://home-affairs.ec.europa.eu/document/5-point-plan-prevent-anticipate-and-respond-sudden-mass-illegal-arrivals_en
« Soutien de Frontex à la gestion des frontières extérieures : pas assez efficace jusqu’ici », Cour des comptes européenne, rapport spécial 08/2021, 07/06/2021. Disponible sur : https://www.eca.europa.eu/fr/publications/SR21_08
Eur-Lex pour les références légales et législatives.
Sources académiques et de presse :
DESGUIN Noemi, « Les arrêts de la Cour de justice de l’UE dans les affaires Frontex : la fin d’une ère d’impunité ? », Cahiers de l’EDEM, mars 2026. Disponible sur : https://uclouvain.be/fr/instituts-recherche/juri/cedie/news/desguin-mars2026
BACZYNSKA Gabriela, « EU border agency chief quits after rights abuse accusations », Reuters, 29/04/2022. Disponible sur : https://www.reuters.com/world/europe/head-eu-border-agency-offers-resign-source-says-after-accusations-rights-abuse-2022-04-29/
IONTA Nicoletta, « EU capitals eye wider powers for Frontex to tackle drone threats”, Euractiv, 02/11/2025. Disponible sur : https://www.euractiv.com/news/exclusive-eu-capitals-eye-wider-powers-for-frontex-to-tackle-drone-threats/
LEQUEUX Vincent, « Migrations : qu’est-ce que l’agence Frontex », Toute l’Europe.eu, 12/06/2026. Disponible sur : https://www.touteleurope.eu/institutions/qu-est-ce-que-l-agence-europeenne-de-garde-frontieres-et-de-garde-cotes-frontex/
MANAUD Justine, « Crise à Ceuta – l’Espagne demande le soutien de Frontex pour prendre en charge les migrants restés illégalement dans l’enclave », Agence Europe, bulletin quotidien du 1er septembre 2026. Disponible sur : https://agenceurope.eu/fr/bulletin/article/13927/6/crise-a-ceuta-lespagne-demande-le-soutien-de-frontex-pour-prendre-en-charge-les-migrants-restes-illegalement-dans-lenclave
MANAUD Justine, « La Commission européenne présente un plan en cinq points pour renforcer les frontières extérieures de l’UE face aux afflux migratoires », Agence Europe, bulletin quotidien du 30/09/2026. Disponible sur : https://agenceurope.eu/fr/bulletin/article/13948/11/la-commission-europeenne-presente-un-plan-en-cinq-points-pour-renforcer-les-frontieres-exterieures-de-lue-face-aux-afflux-migratoires
CLARK Sam, “EU wants to beef up border agency to 30,000 staffers”, Politico, 01/05/2025. Disponible sur: https://www.politico.eu/article/eu-wants-new-police-border-powers-to-counter-very-alarming-security-threats/
GKRITSI Eliza et COKELAERE Hanne, « Frontex suspends reintegration program after blowing through its budget”, Politico, 15/10/2026. Disponible sur: https://www.politico.eu/article/frontex-suspends-reintegration-program-after-blowing-through-its-budget/
WOLDIN Philip et DINGER Alexander, “Frontex official warns of post-war Ukraine arms-smuggling danger”, Politico, 10/05/2026. Disponible sur: https://www.politico.eu/article/frontex-official-warns-of-post-war-ukraine-arms-smuggling-danger/
Articles du CRSI pour références.
* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution
Avec l’avènement de produits ultra-transformés, l’actualisation des recommandations alimentaires est nécessaire. Nous proposons une nouvelle pyramide alimentaire.
Par Stéphane et Aurore, membres de la commission santé
Projet Plan FORME note 4
Robert F. Kennedy Jr., secrétaire américain à la Santé (HHS) depuis 2025, pilote la commission « Make America Healthy Again » (MAHA), créée par décret présidentiel en février 2025 pour identifier les causes profondes des maladies chroniques infantiles aux États-Unis. Le rapport initial de la commission, publié en mai 2025, dresse un constat volontairement alarmiste : « nos enfants [étasuniens] sont les enfants les plus malades du monde ».
Robert F. Kennedy pointe quatre causes principales : une mauvaise alimentation (en particulier les aliments ultra-transformés), l’exposition à des substances chimiques environnementales, le manque d’activité physique et le stress chronique, ainsi que la surmédicalisation des enfants.
Sur le plan alimentaire, son « diagnostic » a débouché le 7 janvier 2026 sur la publication des nouvelles Dietary Guidelines for Americans 2025-2030, un document conjoint du HHS et du Département de l’Agriculture (USDA), qui remplace le repère visuel « MyPlate », introduit par Michelle Obama en 2011, par une pyramide alimentaire inversée. Celle-ci place désormais les protéines (surtout animales), les produits laitiers entiers, les « bonnes » graisses, les légumes et les fruits dans la partie la plus large de la pyramide, reléguant les céréales à la pointe, tout en bas.
Dans un esprit ouvert et non partisan, nous nous sommes penchés sur les motivations de cette inversion de pyramide, l’avons comparée à nos repères français, et avons tiré trois propositions : une pyramide française actualisée, une place explicite pour les produits ultra-transformés, et une réforme du Nutri-Score qui sera l’objet d’une note future.
Notre pyramide alimentaire française
La pyramide alimentaire enseignée en SVT au collège en France et utilisée par de nombreux nutritionnistes indique les aliments à privilégier dans son alimentation quotidienne (base de la pyramide) et ceux à limiter (sommet), cf. schéma 1. Sa logique est celle de la fréquence : plus un étage d’aliments est large, plus on peut en consommer souvent.

Cette pyramide scolaire est en partie en retard sur les repères officiels du Programme national nutrition santé (PNNS), actualisés en 2019 par Santé publique France sur la base d’un avis de l’Anses :
- Produits laitiers : 2 par jour pour l’adulte (et non plus 3 à 4).
- Légumes secs (lentilles, pois chiches, haricots) : au moins 2 fois par semaine ; fruits à coque : une petite poignée par jour.
- Féculents : privilégier les versions complètes ou peu raffinées.
- Viande : privilégier la volaille ; limiter la viande rouge (≈ 500 g/semaine) et la charcuterie (≈ 150 g/semaine) ; poisson 2 fois par semaine dont un poisson gras.
- Alcool : au maximum 10 verres par semaine, pas plus de 2 par jour et pas tous les jours.
- Fait maison et produits bruts : le PNNS 4 (2019-2023) s’était fixé pour objectif de réduire de 20 % la consommation d’aliments ultra-transformés. C’est précisément ce qui manque dans la pyramide du schéma 1.
Les objectifs de Kennedy
Le ministre de la santé de D. Trump justifie cette refonte de deux manières. D’une part, les recommandations nutritionnelles américaines auraient été façonnées, selon lui, depuis 50 ans par des intérêts commerciaux plutôt que par des analyses scientifiques. « Le gouvernement nous a menti pour protéger les profits des entreprises » a-t-il déclaré. D’autre part, le système alimentaire et agricole américain aurait massivement adopté les ingrédients ultra-transformés et les substances chimiques de synthèse, avec pour conséquence directe une explosion de l’obésité et des maladies chroniques chez les enfants notamment.
L’objectif affiché est d’engager « une transformation coordonnée de nos systèmes alimentaire, sanitaire et scientifique » sur les dix prochaines années, explique Kennedy.
Si les objectifs semblent clairs, la méthode interpelle. Kennedy a écarté une grande partie du travail du comité consultatif de 20 experts réuni sous l’administration précédente, et l’a remplacé par un document d’une dizaine de pages sans notes de bas de page ni bibliographie détaillée — une rupture avec la méthodologie des éditions précédentes.
Des paroles et des actes
Ces interrogations ne doivent pas nous empêcher de réfléchir au concept de pyramide inversée qui place notamment les viandes et les produits laitiers parmi les aliments majeurs, ce sera l’objet de notes futures. Retenons que les nouvelles directives américaines ont été saluées par l’industrie laitière et l’industrie de la viande bovine, dont elles augmentent la consommation recommandée, ce qui alimente les accusations de partialité inversée plutôt que d’indépendance retrouvée.
Le comité Kennedy 2025-2030 a par ailleurs été critiqué pour avoir regroupé les déclarations de conflits d’intérêts au lieu de les détailler individuellement ; des entreprises comme Beyond Meat, Dairy Management ou l’American Egg Board y figurent, aux côtés de laboratoires pharmaceutiques (Pfizer, Lilly, Novo Nordisk).
En revanche, et conformément aux recommandations de l’OMS, la pyramide de Kennedy désigne le sucre ajouté comme un facteur de risque bien identifié pour le diabète et l’obésité, ce qui ne fait pas de controverse scientifique majeure. Elle va même plus loin que les versions précédentes : pas plus de 10 g de sucres ajoutés par repas, et aucun sucre ajouté pour les jeunes enfants. C’est aussi la première édition qui recommande explicitement d’éviter les aliments « hautement transformés ».
Néanmoins, cette recommandation reste pour l’instant un slogan : aucune définition officielle des aliments ultra-transformés, aucun étiquetage et aucune mesure contraignante ne l’accompagnent à ce jour. La promesse de lutter contre les ultra-transformés n’est donc pas encore tenue dans les faits.
Enfin, les limites fixées pour l’alcool (1 verre/jour pour les femmes et 2 pour les hommes) ont été remplacées par des recommandations plus vagues « boire moins d’alcool pour une meilleure santé » perçues par plusieurs experts comme un net recul à contre-courant des données scientifiques les plus récentes.
Deux approches face à face
Ce qui rapproche les deux approches (exposées dans le tableau 1) :
- La priorité donnée aux fruits, aux légumes et aux aliments peu transformés (« eat real food »).
- Le sucre ajouté et les céréales raffinées comme cibles prioritaires.
- L’idée que l’industrie agroalimentaire pèse sur nos choix et que l’alimentation est d’abord un enjeu de santé publique.
Ce qui les sépare :
- La place des produits animaux et des graisses saturées : la France privilégie les légumineuses et restreint la viande rouge ; Kennedy fait l’inverse.
- Le statut des féculents complets : un pilier en France, un complément aux États-Unis.
- La méthode : la France s’appuie sur une expertise collective traçable ; la pyramide Kennedy est un document politique peu sourcé.

Notre lecture
Le diagnostic de Kennedy sur les ultra-transformés et le sucre est largement partagé par la science. Ses propositions sur la viande, le beurre et les céréales le sont beaucoup moins. Plutôt que de retourner la pyramide, nous proposons de garder sa forme française et d’y ajouter ce qui lui manque : la question de la transformation des aliments.
Produits ultra-transformés, mais oubliés
La classification NOVA (Carlos Monteiro, université de São Paulo) range les aliments en quatre groupes selon leur degré de transformation, et non selon leur composition en nutriments :
- Aliments bruts ou peu transformés : fruits, légumes, œufs, viande fraîche, lait, légumineuses, farine.
- Ingrédients culinaires : huile, beurre, sel, sucre.
- Aliments transformés : conserves de légumes, fromage, pain de boulanger, jambon cuit traditionnel.
- Aliments ultra-transformés : formulations industrielles contenant des substances peu ou pas utilisées en cuisine (sirop de glucose-fructose, dextrose, isolats de protéines, amidons modifiés, huiles hydrogénées) et/ou des additifs « cosmétiques » (arômes, colorants, émulsifiants, édulcorants, exhausteurs de goût). Exemples : sodas, céréales du petit-déjeuner, biscuits, plats préparés, nuggets, pain de mie industriel, nombreux substituts végétaux.
En France, les aliments ultra-transformés représentent environ 30 % des aliments consommés(davantage aux États-Unis ou au Royaume-Uni, où ils dépassent la moitié des calories). De nombreuses études d’observation, dont la cohorte française NutriNet-Santé, associent une forte consommation de ces aliments à un risque accru d’obésité, de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires, de certains cancers et de mortalité. Un essai contrôlé du NIH (Hall, 2019) a montré qu’avec un régime « ultra-transformé », sans restriction de quantité, les 20 volontaires ingéraient spontanément environ 500 kcal de plus par jour et prenaient du poids [1].
Les mécanismes restent discutés (densité énergétique, rapidité de consommation, additifs, perturbation du microbiote, attractivité des emballages). La définition doit encore être consolidée. Mais le signal est assez constant pour justifier une recommandation simple : en manger le moins possible.
Notre proposition de pyramide alimentaire
Nous proposons de conserver la logique de la pyramide française, d’actualiser ses étages selon les repères PNNS 2019, et d’ajouter un message transversal sur les ultra-transformés (schéma 2). Ils ne forment pas un étage de plus : un ultra-transformé peut se trouver à tous les étages (céréales sucrées pour les féculents, yaourt aromatisé pour les laitiers, nuggets pour les protéines). Le conseil porte donc sur la façon de choisir à chaque étage, cf. schéma 2.

Et cinq réflexes à adopter
Pour manger le moins possible d’ultra-transformés :
- Lire la liste d’ingrédients, pas seulement le logo : au-delà de cinq ingrédients ou en présence de noms qui ne correspondent à aucun aliment présent dans sa cuisine, c’est probablement un aliment ultra-transformé.
- Choisir la version brute : flocons d’avoine plutôt que céréales soufflées, yaourt nature plutôt qu’aromatisé, morceau de viande plutôt que préparation panée.
- Cuisiner simple et en quantité, pour avoir des plats « faits maison » d’avance.
- Boire de l’eau, sodas sucrés restant occasionnels et boissons « zéro » à éviter.
- Faire du goûter un vrai repas : fruit, pain, produit laitier nature, une poignée de noix.
La pyramide inversée de Kennedy a au moins un mérite : elle remet au premier plan une question que nos propres repères ont trop longtemps laissé de côté, celle de la transformation des aliments. Son diagnostic sur le sucre et les ultra-transformés rejoint largement le consensus scientifique ; ses propositions qui misent sur la viande, le beurre et les produits laitiers entiers au détriment des céréales complètes, reposent sur une méthode trop peu documentée pour être adoptés en l’état.
Il n’est donc pas nécessaire de retourner notre pyramide, mais plutôt de la moderniser : actualiser ses repères (2 produits laitiers, légumineuses, féculents complets), y inscrire clairement le message « ultra-transformés : le moins possible », et donner au consommateur un Nutri-Score qui ne récompense plus un produit ultra-transformé. Les « dogmes » à revoir ne sont pas tant ceux de la nutrition que ceux de l’information du consommateur.
Références
[1] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7946062/pdf/nihms-1528772.pdf
Sources
- Pyramide scolaire – académie de Strasbourg
- Dietary Guidelines 2025-2030 : comprendre la nouvelle pyramide (ASTHO, 2026)
- New dietary guidelines urge Americans to avoid processed foods and added sugar (AP, 7 janv. 2026)
- Nutri-Score et aliments ultra-transformés – NutriNet-Santé (2023)
- Le Nutri-Score pourrait devenir obligatoire dès l’année prochaine (Journal du Geek, oct. 2026)
- Danone retire le Nutri-Score de ses yaourts à boire (LSA)
- Repères alimentaires PNNS – Manger Bouger (Santé publique France)
Pour une nouvelle approche de la sécurité intérieure fondée sur la connaissance, la culture et la résilience
Par Sylvie Guerra, adhérente au CRSI
Les crises contemporaines invitent à élargir l’analyse de la sécurité au-delà de la protection physique des personnes, des infrastructures et des institutions. Aux conflits armés, au terrorisme et à la délinquance s’ajoutent des risques liés aux manipulations informationnelles, aux fragilités démocratiques, aux vulnérabilités environnementales, aux dépendances technologiques et aux crises sanitaires. Les environnements informationnels peuvent également affecter le jugement et la qualité des décisions individuelles et collectives.[1]
Dans ce contexte, la sécurité devient un enjeu systémique. Elle dépend autant des capacités opérationnelles de l’État que de la qualité des ressources intellectuelles, culturelles et éducatives de la société.[2]
Les Humanités de la Sécurité proposent précisément d’étudier cette dimension.
Dans cette note, nous proposons la définition de travail suivante :
Les Humanités de la Sécurité désignent une approche interdisciplinaire proposée pour analyser la manière dont les sciences humaines et sociales, les sciences cognitives, les humanités numériques, les humanités environnementales et les pratiques culturelles peuvent contribuer à la résilience démocratique, sociale et territoriale face aux crises contemporaines.[3]
L’hypothèse centrale de cette approche est que les capacités de compréhension, de discernement, d’adaptation et de coopération des citoyens constituent une infrastructure immatérielle de la sécurité démocratique. Il s’agit d’une proposition conceptuelle à discuter et à évaluer.[4]
Ainsi, la sécurité ne relève plus uniquement de la protection contre une menace extérieure ; elle devient également une capacité collective à produire du sens, à maintenir la confiance dans les institutions, à préserver les conditions du débat démocratique et à renforcer la cohésion sociale dans un environnement marqué par l’incertitude.[5]
[1][1] PNUD, Human Development Report 1994, Oxford University Press, 1994, chap. 2, « New dimensions of human security ». https://hdr.undp.org/content/human-development-report-1994[2] SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025[9] OCDE, Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en. https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html
[2][2] SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025[13] UNDRR, Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030, Nations unies, 2015, quatre priorités d’action. https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030
[3][3] Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde, Security: A New Framework for Analysis, Lynne Rienner Publishers, 1998. https://researchprofiles.ku.dk/en/publications/security-a-new-framework-for-analysis/[8] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011. https://archive.nt2.uqam.ca/oic-2/fr/biblio/pour-un-humanisme-numerique.html[11] Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman (dir.), Guide des Humanités environnementales, Presses universitaires du Septentrion, 2016. https://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100453190
[4][16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705[17] Conseil de l’Europe, Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie, 2018, 3 volumes : modèle, descripteurs et mise en œuvre. https://www.coe.int/en/web/education/-/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture
[5][20] OCDE, OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions – 2024 Results: Building Trust in a Complex Policy Environment, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/9a20554b-en. https://www.oecd.org/en/publications/2024/07/oecd-survey-on-drivers-of-trust-in-public-institutions-2024-results_eeb36452.html[9] OCDE, Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en. https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html
Les Humanités de la Sécurité reposent alors sur plusieurs piliers complémentaires :
- Le premier pilier concerne la sécurité cognitive, entendue ici comme la capacité à exercer son jugement dans des environnements informationnels exposés à la manipulation. Les recherches en psychologie cognitive et sociale documentent le rôle de l’attention, de la mémoire, des émotions, des connaissances antérieures et des appartenances sociales dans l’adhésion à des informations erronées et la résistance à leur correction. Développer l’esprit critique et former aux mécanismes de l’influence peut contribuer à la résilience informationnelle ; l’efficacité des interventions doit être évaluée selon les publics et les contextes.[1]
- Le deuxième pilier est constitué par les humanités numériques. L’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les algorithmes modifient profondément les conditions de production et de circulation des connaissances. La souveraineté numérique, la lutte contre les manipulations informationnelles et l’éducation aux environnements numériques deviennent des dimensions essentielles de la résilience démocratique.[2]
- Le troisième pilier relève des humanités environnementales. Le changement climatique, les tensions sur les ressources et les catastrophes peuvent accentuer des vulnérabilités sanitaires, sociales et territoriales et affecter les mobilités humaines. Leurs effets sur les conflits et la stabilité sociale dépendent aussi des conditions économiques, politiques et institutionnelles : ils ne relèvent pas d’une causalité automatique. Une lecture interdisciplinaire de ces interactions peut éclairer l’adaptation et la prévention des risques.[3]
- Le quatrième pilier concerne la culture. Les pratiques artistiques, le patrimoine et les récits collectifs peuvent soutenir la transmission, le dialogue et le sentiment d’appartenance, dans le respect de la pluralité des identités. Les réseaux sociaux et les liens de coopération sont des ressources documentées de la reconstruction après catastrophe. La contribution propre des dispositifs culturels à la résilience constitue un objet de recherche à évaluer, plutôt qu’un effet systématique à présumer.[4]
[1][4] Commission présidée par Gérald Bronner, Les Lumières à l’ère numérique, Rapport remis au président de la République, janvier 2022. https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/283201.pdf[5] Ullrich K. H. Ecker et al., The psychological drivers of misinformation belief and its resistance to correction, Nature Reviews Psychology, vol. 1, 2022, p. 13–29. DOI : 10.1038/s44159-021-00006-y. https://www.nature.com/articles/s44159-021-00006-y[6] Stephan Lewandowsky, Ullrich K. H. Ecker et John Cook, Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era, Journal of Applied Research in Memory and Cognition, vol. 6, no 4, 2017, p. 353–369. https://research-information.bris.ac.uk/en/publications/beyond-misinformation-understanding-and-coping-with-the-post-trut/[7] Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow, Farrar, Straus and Giroux, 2011. https://www.penguinrandomhouse.com/books/89308/thinking-fast-and-slow-by-daniel-kahneman/
[2][8] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011. https://archive.nt2.uqam.ca/oic-2/fr/biblio/pour-un-humanisme-numerique.html[9] OCDE, Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity, Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en. https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html[10] UNESCO, Guidelines for the Governance of Digital Platforms, 2023. https://www.unesco.org/en/internet-trust/guidelines
[3][11] Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman (dir.), Guide des Humanités environnementales, Presses universitaires du Septentrion, 2016. https://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100453190[12] GIEC / IPCC, Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability, Contribution du groupe II au sixième rapport d’évaluation, 2022, chap. 7, notamment sections 7.2 et 7.4. https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/chapter/chapter-7/[13] UNDRR, Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030, Nations unies, 2015, quatre priorités d’action. https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030
[4][14] Daniel P. Aldrich, Building Resilience: Social Capital in Post-Disaster Recovery, University of Chicago Press, 2012. https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/B/bo13601684[15] UNESCO, Framework for Culture and Arts Education, 2024. https://www.unesco.org/en/articles/unesco-member-states-adopt-global-framework-strengthen-culture-and-arts-education
- Enfin, un cinquième pilier repose sur la pédagogie. Former des citoyens capables d’apprendre tout au long de la vie, de coopérer dans des environnements complexes, de comprendre les transformations technologiques et d’exercer leur jugement constitue probablement l’un des investissements les plus stratégiques pour une démocratie.[1]
Dans cette perspective, nous proposons d’étudier l’éducation comme une composante de la résilience nationale et démocratique. Cette orientation de recherche préserve sa finalité d’émancipation et ne réduit pas l’enseignement à une fonction de sécurité.[2]
Les Humanités de la Sécurité proposent de compléter la prévention des risques par le développement des capacités collectives. La connaissance, la culture, la créativité, la coopération et l’apprentissage seraient étudiés comme des ressources partagées de résilience. Leur qualification comme biens communs demande de préciser les conditions d’accès, de gouvernance et de protection.[3]
Elles ouvrent ainsi un nouveau champ de recherche susceptible de nourrir les réflexions sur les politiques publiques de sécurité intérieure, la résilience démocratique, la souveraineté numérique, la transition écologique et l’évolution des systèmes éducatifs.[4]
Conclusion et ouverture prospective
Vers une société apprenante : faire des Humanités de la Sécurité un enjeu stratégique de résilience collective
Les Humanités de la Sécurité invitent à dépasser une conception de la sécurité essentiellement fondée sur la prévention des menaces, la protection des infrastructures et les capacités d’intervention. Elles ouvrent une réflexion plus fondamentale sur les ressources intellectuelles, culturelles, éducatives et collectives dont une société doit disposer pour comprendre les transformations qui l’affectent, affronter l’incertitude et préserver sa capacité d’action.
Dans un environnement marqué par l’accélération technologique, les mutations environnementales, les désordres informationnels et la fragilisation de certains équilibres démocratiques, la sécurité ne peut plus être pensée uniquement comme une responsabilité institutionnelle. Elle interroge également les capacités de compréhension, de discernement et de coopération que les citoyens construisent tout au long de leur existence.
Cette perspective conduit à considérer l’éducation non comme un simple instrument de sensibilisation aux risques, mais comme l’un des fondements possibles de la résilience collective. Former à la complexité, apprendre à questionner les informations, développer l’esprit critique, comprendre les interdépendances environnementales et numériques ou encore apprendre à coopérer dans l’incertitude constituent autant de capacités susceptibles de contribuer à la solidité d’une société démocratique.
L’enjeu dépasse donc la seule acquisition de connaissances. Il concerne la manière dont une société construit et transmet une culture commune, sans effacer la diversité des expériences, des appartenances et des représentations. Les humanités prennent ici toute leur dimension : elles permettent de relier les savoirs scientifiques aux expériences humaines, les transformations technologiques aux enjeux éthiques, les risques environnementaux aux réalités territoriales et les apprentissages individuels aux responsabilités collectives.
Une société résiliente ne serait donc pas seulement une société capable de répondre aux crises, mais une société capable d’apprendre, de comprendre ses vulnérabilités, de questionner ses choix et de transformer ses expériences en capacités d’action.
L’ouverture fondamentale pourrait alors se formuler ainsi : et si l’une des conditions majeures de la sécurité future résidait moins dans notre seule capacité à prévoir les menaces que dans notre capacité collective à apprendre à vivre, décider et agir dans un monde que nous ne pouvons entièrement prévoir ?
[1][16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705[17] Conseil de l’Europe, Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie, 2018, 3 volumes : modèle, descripteurs et mise en œuvre. https://www.coe.int/en/web/education/-/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture[18] Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, UNESCO, 1999 ; édition Seuil, 2000. https://www.unesco.org/fr/articles/edgar-morin-enseigner-la-complexite
[2][2] SGDSN, Revue nationale stratégique 2025, 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025[16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705
[3][16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO, Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation, UNESCO, 2021. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705[19] Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990. DOI : 10.1017/CBO9780511807763. https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763
[4][3] Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde, Security: A New Framework for Analysis, Lynne Rienner Publishers, 1998. https://researchprofiles.ku.dk/en/publications/security-a-new-framework-for-analysis/[13] UNDRR, Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030, Nations unies, 2015, quatre priorités d’action. https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030
Bibliographie commentée
Sécurité, risques et résilience
[1] PNUD. Human Development Report 1994. Oxford University Press, 1994, chap. 2, « New dimensions of human security ».
Rapport ; élargissement de la sécurité aux conditions de vie des personnes.
https://hdr.undp.org/content/human-development-report-1994
[2] SGDSN. Revue nationale stratégique 2025. 2025, objectifs stratégiques relatifs à la résilience et à l’excellence académique, scientifique et technologique.
Doctrine publique ; articulation entre capacités nationales, connaissances et résilience.
https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/revue-nationale-strategique-2025
[3] Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde. Security: A New Framework for Analysis. Lynne Rienner Publishers, 1998.
Ouvrage ; secteurs de sécurité et analyse critique de la sécuritisation.
https://researchprofiles.ku.dk/en/publications/security-a-new-framework-for-analysis/
[13] UNDRR. Sendai Framework for Disaster Risk Reduction 2015–2030. Nations unies, 2015, quatre priorités d’action.
Cadre international ; connaissance des risques, gouvernance, préparation et résilience.
https://www.undrr.org/publication/sendai-framework-disaster-risk-reduction-2015-2030
[14] Daniel P. Aldrich. Building Resilience: Social Capital in Post-Disaster Recovery. University of Chicago Press, 2012.
Ouvrage empirique ; réseaux sociaux et reconstruction après catastrophe.
https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/B/bo13601684
Cognition, information et démocratie
[4] Commission présidée par Gérald Bronner. Les Lumières à l’ère numérique. Rapport remis au président de la République, janvier 2022.
Rapport ; désordres informationnels et recommandations éducatives.
https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/283201.pdf
[5] Ullrich K. H. Ecker et al.. The psychological drivers of misinformation belief and its resistance to correction. Nature Reviews Psychology, vol. 1, 2022, p. 13–29. DOI : 10.1038/s44159-021-00006-y.
Article de synthèse ; facteurs cognitifs, sociaux et affectifs de la mésinformation.
https://www.nature.com/articles/s44159-021-00006-y
[6] Stephan Lewandowsky, Ullrich K. H. Ecker et John Cook. Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, vol. 6, no 4, 2017, p. 353–369.
Article ; correction de la mésinformation et contexte social de la post-vérité.
https://research-information.bris.ac.uk/en/publications/beyond-misinformation-understanding-and-coping-with-the-post-trut/
[7] Daniel Kahneman. Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux, 2011.
Ouvrage ; jugement et biais cognitifs. La notice liée présente une édition audio du même ouvrage.
https://www.penguinrandomhouse.com/books/89308/thinking-fast-and-slow-by-daniel-kahneman/
[9] OCDE. Facts not Fakes: Tackling Disinformation, Strengthening Information Integrity. Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/d909ff7a-en.
Rapport ; intégrité de l’information, politiques publiques et libertés fondamentales.
https://www.oecd.org/en/publications/facts-not-fakes-tackling-disinformation-strengthening-information-integrity_d909ff7a-en.html
[20] OCDE. OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions – 2024 Results: Building Trust in a Complex Policy Environment. Éditions OCDE, 2024. DOI : 10.1787/9a20554b-en.
Enquête comparative ; perceptions de la gouvernance et confiance institutionnelle. Édition 2024 utilisée comme base méthodologique, sans prétendre être la plus récente.
https://www.oecd.org/en/publications/2024/07/oecd-survey-on-drivers-of-trust-in-public-institutions-2024-results_eeb36452.html
Humanités numériques
[8] Milad Doueihi. Pour un humanisme numérique. Seuil, 2011.
Ouvrage ; transformations culturelles et intellectuelles liées au numérique.
https://archive.nt2.uqam.ca/oic-2/fr/biblio/pour-un-humanisme-numerique.html
[10] UNESCO. Guidelines for the Governance of Digital Platforms. 2023.
Orientations institutionnelles ; gouvernance des plateformes et liberté d’expression.
https://www.unesco.org/en/internet-trust/guidelines
Humanités environnementales
[11] Aurélie Choné, Isabelle Hajek et Philippe Hamman (dir.). Guide des Humanités environnementales. Presses universitaires du Septentrion, 2016.
Ouvrage collectif ; cadres interdisciplinaires des relations entre sociétés et environnement.
https://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100453190
[12] GIEC / IPCC. Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution du groupe II au sixième rapport d’évaluation, 2022, chap. 7, notamment sections 7.2 et 7.4.
Rapport scientifique ; santé, vulnérabilités, mobilités et conflits, avec causalités différenciées.
https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/chapter/chapter-7/
Culture, pédagogie et capacités collectives
[15] UNESCO. Framework for Culture and Arts Education. 2024.
Cadre institutionnel ; éducation artistique, diversité et apprentissage tout au long de la vie.
https://www.unesco.org/en/articles/unesco-member-states-adopt-global-framework-strengthen-culture-and-arts-education
[16] Commission internationale sur Les futurs de l’éducation / UNESCO. Repenser nos futurs ensemble : un nouveau contrat social pour l’éducation. UNESCO, 2021.
Rapport prospectif ; coopération, éducation comme bien public et bien commun.
https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000379705
[17] Conseil de l’Europe. Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie. 2018, 3 volumes : modèle, descripteurs et mise en œuvre.
Référentiel ; compétences et évaluation au service de la participation démocratique.
https://www.coe.int/en/web/education/-/reference-framework-of-competences-for-democratic-culture
[18] Edgar Morin. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. UNESCO, 1999 ; édition Seuil, 2000.
Ouvrage ; complexité, incertitude et compréhension.
https://www.unesco.org/fr/articles/edgar-morin-enseigner-la-complexite
[19] Elinor Ostrom. Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press, 1990. DOI : 10.1017/CBO9780511807763.
Ouvrage ; gouvernance collective des ressources. Son application aux savoirs constitue ici une extension conceptuelle.
https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763




