All Posts By

Olivier Debeney

Cyberattaque

Août 2026 — Cyberattaques contre la DGFiP : jusqu’où peut aller la menace ?

By Numérique

Par Laurent PE., membre de la commission CRSI numérique

 

Suite à un piratage informatique, une fuite massive de données fiscales a été annoncée à la mi-août par la Direction générale des Finances publiques (DGFiP). Plus de 678.000 comptes de particuliers et professionnels sont concernés.

Certains experts en cybersécurité la présentent comme l’une des cyberattaques les plus graves que la France ait connues.

 

Que s’est-il passé exactement ?

Le 26 juin dernier, un intrus a réussi à accéder au système d’information de la DGFiP. Des accès frauduleux ont ensuite permis, en juin et juillet, de consulter et d’extraire de nombreuses données sensibles.

Les pirates ont utilisé des identifiants compromis pour accéder à un outil interne permettant d’effectuer des recherches sur des particuliers et professionnels. Les pirates ont limité leurs consultations afin de rester sous les seuils d’alerte, les requêtes importantes pouvant être légitimes dans le travail quotidien des agents de la DGFIP.

Le 12 août, ce groupe de hackers se présentant sous le nom ZeroBytes met en ligne une annonce pour vendre ces données sur un forum cybercriminel : Au total, ZeroBytes affirme détenir les données de 678 438 particuliers et professionnels : noms et prénoms, revenu fiscal de référence, adresses, téléphone, e-mail, dates et lieux de naissance, situation familiale, identifiants fiscaux, adresses et caractéristiques des biens immobiliers, etc.

Ce n’est que le 14 août que la DGFIP a révélé publiquement la fuite, après une alerte de l’ANSSI du 12 août faisant suite à la revendication de l’attaque.

Malgré la communication officielle de Bercy, le mode d’attaque à l’origine de la fuite de données, n’est en réalité ni original ni très sophistiqué : Bercy fait mention d’« usurpations d’identifiants d’un agent de la DGFiP et d’un tiers habilité ».

Lors d’une interview confidentielle le 18 août auprès de journalistes via messagerie chiffrée, ZeroBytes se présente comme étant un groupe de deux français. Ils déclarent avoir agi pour des motivations financières uniquement, et aussi par opportunisme, car selon eux, les administrations françaises sont faciles à pirater. Ils justifient leur attaque de la DGFIP en affirmant que « leur service était mal sécurisé, c’est tout ».

Voici les chiffres revendiqués :

Personnes uniques potentiellement concernées : 678 437

– Professionnels : 285 570

– Particuliers : 392 867

Particuliers associés à un Revenu Fiscal de Référence :

– de 100 000 € ou plus : 26 805

– supérieur à 1 million d’euros : 386

– supérieur à 10 millions d’euros : 8

source: French Breaches

NB :  À ceci s’ajoute une fuite supplémentaire de la DGFIP le 18, celle des données du Cadastre, de l’ordre de 433 485 particuliers. Mais aussi, un autre incident supplémentaire, concernant le portail des Successions.

Pour rappel, fin janvier 2026, FICOBA, le fichier national des comptes bancaires DGFIP, dont 1,2 million de comptes avaient fait l’objet d’accès illégitimes (RIB/IBAN, identités et adresses des titulaires).

Sans oublier France Travail : 44,3 millions de personnes (2024). L’ANTS (cartes d’Identité) : 11,7 millions (2026). L’Éducation nationale mi-août : 346 millions de lignes de données revendiquées (ZeroBytes).

 

Pourquoi est-ce si grave ou dangereux ?

Des experts en cybersécurité, parmi lesquels les hackers éthiques SaxX et Baptiste Robert, ont souligné la gravité exceptionnelle de cette attaque de la DGFIP.

Les bases de données aujourd’hui sont tellement détaillées qu’elles permettent aux personnes mal intentionnées d’évaluer par exemple le niveau de vie d’un foyer, sa composition et une partie de son patrimoine, mais aussi de faire des recoupements très détaillés avec d’autres données sensibles disponibles sur le darknet.

A minima, un acteur malveillant disposant simultanément de toutes ces informations peut aisément construire des tentatives de phishing, de fraudes ou d’ingénierie sociale extrêmement crédibles et personnalisées.

De plus, ces données dispersées dans la nature peuvent être conservées, revendues, recoupées et exploitées pendant des années.

Mais au-delà de ça, connaître le patrimoine d’une personne (immobilier, bitcoin, or) ou d’autres détails sur sa possession d’armes (fichier déclaratif piraté) et son adresse de domicile, donne à un agresseur ou un criminel un avantage considérable.

Une fois ces fichiers recoupés avec d’autres fuites, ils peuvent devenir un outil de ciblage. Les criminels peuvent identifier un détenteur d’actifs, retrouver son domicile, estimer ses avoirs et choisir le montant à extorquer.

 

Est-ce exagéré ?

En mars 2026, une compromission d’une entreprise utilisatrice du Système d’information sur les armes (SIA) en France a laissé « fuiter » des informations concernant 62 511 armes et leurs propriétaires respectifs. D’autant plus préoccupant qu’il y avait déjà eu fin 2025, d’autres fuites concernant notamment la Fédération française de tir.

Depuis, entre 20 et 30 cambriolages de domiciles de détenteurs d’armes, considérés comme liés à ces différents piratages, selon des médias spécialisés.

Aussi, l’année dernière, un agent des impôts de Bobigny avait été mis en examen pour avoir utilisé ses accès fiscaux pour obtenir des informations sur des personnes ciblées par des criminels, notamment des contribuables détenteurs de Bitcoin ou de cryptomonnaies.
Une étape de plus dans la progression de la corruption et de la menace de l’intérieur.

Depuis le début de l’année 2026, la France a recensé 77 séquestrations, enlèvements, extorsions ou tentatives liés aux cryptos, selon la Gendarmerie nationale, contre 45 durant toute l’année 2025. Certaines victimes ont été ligotées, battues ou mutilées, ainsi que leurs proches ou membres de la famille.

Début août, s’ajoute un home-jacking visant une détentrice de cryptomonnaies dans les Yvelines.

À peine les lignes de cet article sont-elles écrites, qu’un nouveau cas est rapporté. Un couple a été séquestré puis enlevé dans les Landes, la nuit du 10 août, pour ses bitcoins. L’homme a été retrouvé nu et lacéré, et sa femme enlevée, retrouvée à plusieurs kilomètres. Deux hommes ont été interpellés.

Ce type d’agression se multiplie en France.

Des données fiscales ou patrimoniales sensibles, volées et recoupées avec d’autres sources, peuvent ainsi fournir aux criminels des informations qui facilitent le ciblage de victimes, pouvant aller dans certains cas jusqu’à causer des agressions et des préjudices physiques.

 

 

Une nécessaire remise en question : le risque d’un État qui veut tout centraliser et qui disperse les responsabilités

Lors de l’interview de ZeroBytes, le hacker a déclaré de façon désinvolte : « Les impôts, ce n’était que le début. »

Ces dernières semaines, pas moins de 57 comptes d’agents de la DGFiP ont été identifiés comme compromis et potentiellement utilisés pour accéder aux données, avant d’être bloqués.

Nos administrations sont devenues un véritable millefeuille administratif et organisationnel.

Centraliser toujours davantage d’informations et accorder à de nombreux comptes administratifs des droits d’accès très étendus représente un risque majeur. Une seule compromission peut exposer des centaines de milliers, voire des millions de personnes, et créer des risques sérieux pour leur sécurité.

L’État exige toujours davantage d’informations sur nos revenus, nos comptes et notre patrimoine. Il centralise ces données au nom du contrôle fiscal et de la lutte contre la criminalité. En contrepartie, sa responsabilité est immense lorsqu’il échoue à les protéger.

Nous finançons l’un des États les plus coûteux au monde. Il est donc légitime d’attendre de lui qu’il soit à la hauteur de ses responsabilités lorsqu’il s’agit de protéger nos données et notre sécurité.

Face à ces évènements, la réponse du gouvernement a été d’annoncer une nouvelle unité cyber.

Mais faut-il rajouter une énième entité alors même que l’on a déjà pléthore d’agences au sein de l’état ?

L’ANSSI, par exemple, existe déjà et remplit pleinement ses missions d’expertise et de certification. Mais la mise en œuvre de ses recommandations demeure inégale au sein des innombrables entités de l’État, dont la complexité administrative et organisationnelle peut parfois s’apparenter à de véritables « usines à gaz ».

Il apparaît nécessaire plutôt de revoir la gouvernance de l’État dans le domaine du numérique.

La France n’a peut-être pas besoin d’une agence de plus, mais d’un pilote ayant pour mission de rationaliser toutes ces agences de l’État en surnombre.  La solution existe : créons un ministère du numérique de plein exercice, avec une véritable stratégie et son propre budget.

pixelkult media 998990 1920

Réseaux sociaux : une loi de majorité numérique finalement censurée

By Numérique, Santé

Note transversale des groupes numérique et santé, 3/3.

Selon l’institut Reuters, les réseaux sociaux sont devenus la première source d’information dans le monde, dépassant pour la première fois en 2026 les médias traditionnels. Et le phénomène est encore en devenir puisque la moitié des 18-24 ans s’informent exclusivement via les réseaux sociaux.

 

Par François Bargoin, membre de la commission CRSI Numérique

 

  1. La loi dite de majorité numérique

  2. Une efficacité discutable pour un positionnement essentiellement politique

  3. Fin de l’anonymat

  1. Un climat hostile aux réseaux sociaux

  2. Le Conseil constitutionnel censure

 

1. La loi dite de majorité numérique

En conclusion d’un parcours législatif commencé en janvier, la version finale du texte, élaborée par une commission mixte paritaire, a été votée par les deux assemblées le 21 juillet dernier.

Ce texte prévoit une interdiction effective des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans dès le 1ᵉʳ septembre pour les nouveaux comptes, et au 1ᵉʳ janvier 2027 pour les comptes existants. Des exceptions sont prévues pour « les encyclopédies en ligne » et pour « les projets numériques à vocation éducative ».

Il est également prévu l’interdiction des téléphones portables dans les collèges et les lycées dès la rentrée prochaine.

 

2. Une efficacité discutable pour un positionnement essentiellement politique

L’efficacité réelle du texte voté est largement sujette à caution, pour au moins deux raisons fortes.

Tout d’abord, l’expérience Australienne (premier pays à avoir interdit les réseaux aux moins de 16 ans en décembre 2025) montre que les jeunes ont déployé beaucoup d’imagination pour contourner l’interdiction : utilisation de VPN pour se localiser fictivement dans un pays étranger, usurpation d’identité, photos vieillies par l’IA, accès sous le compte des parents, et souvent avec leur accord … Les premiers bilans publiés en Australie montrent que 85 % des jeunes de moins de 16 ans continuent à utiliser les plateformes interdites.

Ensuite, l’interdiction des réseaux constitue un nouvel exemple de chevauchement du droit national et du droit européen.

En effet, la prérogative d’imposer des outils et des obligations aux plateformes est une compétence de l’UE, conformément au Digital Service Act (DSA).

Dans ce contexte juridique, le texte voté en France formule un principe d’interdiction aux moins de 15 ans, mais il est totalement muet sur les outils permettant la mise en œuvre de l’interdiction, ainsi que sur les sanctions. Il appartiendra donc aux plateformes d’intégrer le ou les outils qu’elles jugent nécessaires. Et dans la mesure où lesdites plateformes devront composer avec des mécanismes qui seront probablement imposés ultérieurement par l’UE, il est permis de s’interroger sur ce qui sera réellement fait au 1ᵉʳ septembre 2026.

Dans ces conditions, la loi ressemble davantage à une déclaration d’intention qu’à un texte abouti. Il est clair qu’il y a eu un empressement français à être le premier pays européen à légiférer sur le sujet. D’autres pays, l’Espagne et la Grèce notamment, souhaitent aussi légiférer sur les réseaux sociaux, mais attendent l’avancée des travaux menés au niveau européen.

Cet empressement obéit à des motivations qui sont avant tout politiques ; volonté de donner du contenu à la fin du quinquennat ; volonté du Président d’apparaître comme un leader sur ces questions, à l’échelle européenne et mondiale ; positionnement en protection des Français et de la jeunesse ; positionnement volontariste sur les questions de souveraineté nationale et numérique.

Le vote du texte a été une victoire politique. Le Président s’est immédiatement félicité « d’une avancée majeure » et a mis en ligne une vidéo (sur ces mêmes réseaux sociaux…) dans laquelle il montre sa persévérance sur le sujet et il se félicite de ce que « la France ouvre la voie en Europe pour la protection de nos enfants, de nos adolescents ».

Le Président Macron a d’ailleurs été suivi par les censeurs de tous bords qui voudraient limiter l’expression sur les réseaux sociaux : citons Marine Tondelier, réclamant dans Libération l’interdiction de X en cas « d’ingérence constatée » ou encore Thierry Breton, toujours surprenant, demandant après l’affaire de Ceuta que « les frontières numériques de l’Europe soient renforcées » et que l’UE « impose à ses partenaires un contrôle des réseaux et des plateformes en s’inspirant du DSA ».

 

3.  Fin de l’anonymat

La fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux est un premier coup à la liberté d’expression. Selon les outils qui seront mis en place, tous les utilisateurs devront présenter leur carte d’identité ou une reconnaissance faciale sur internet. Qui aura la garde de cette masse de données personnelles ? Quel niveau de sécurité pour ces données, sachant le nombre élevé de piratages de données constatés récemment ? Ne faut-il pas craindre qu’il s’agisse d’une porte ouverte à d’autres types de contrôles et de restrictions ?

Le principe officiel mis en avant est le « double anonymat » : la plateforme (TikTok, Instagram, etc.) ne doit pas connaître l’identité de l’utilisateur. Elle reçoit seulement une attestation binaire du type « a plus de 15 ans ». Le prestataire de vérification (par exemple France Identité) ne doit pas savoir pour quel site la vérification est demandée. Ainsi, en théorie, aucune des deux parties ne détient à la fois l’identité et l’usage. Les documents d’identité ou les images faciales sont traités par le tiers, souvent avec suppression après vérification (minimisation des données exigée par le RGPD).

Reste qu’en pratique, les données transitent par des prestataires (l’État via France Identité, etc.). Le cloisonnement dépend de la qualité de l’architecture. Et de toute façon, les données permettant la traçabilité des propos tenus sur les réseaux existeront quelque part.

 

4. Un climat hostile aux réseaux sociaux

Le vote du texte de majorité numérique intervient dans un climat général où les réseaux sociaux sont décrits comme le lieu de toutes les manipulations, contre lesquelles il faudrait impérativement protéger la population.

Au-delà de la protection de la jeunesse, la tentation est forte de maîtriser, réguler, contrôler ces nouveaux espaces informationnels, qui jouent un rôle d’importance croissante. Plusieurs actualités récentes montrent que des dispositifs sont mis en place qui pourraient facilement servir à censurer ce qui se dit sur les réseaux et à réguler la liberté d’expression dans l’espace public.

  • En juillet, une mission sénatoriale proposait de créer un observatoire de la désinformation et demandait un encadrement plus strict des créateurs de contenu et des plateformes. Le sénateur Laurent LAFON parlait même « d’ingérence intérieure». Un oxymore qui a choqué car il pourrait conduire à considérer comme une menace toute mobilisation sur les réseaux sociaux qui aurait une influence significative sur l’opinion.
  • L’ARCOM identifie les créateurs de contenu sur les réseaux comme des médias qui vont influer sur la prochaine élection présidentielle, mais qui malheureusement échappent encore à tout contrôle. L’ARCOM voudrait leur appliquer les mêmes règles qu’aux médias traditionnels.
  • Des manipulations grossières concernant E. Philippe, R. Glucksmann, et G. Attal, pourtant d’un faible niveau de visibilité sur les réseaux, sont opportunément dévoilées et font aussitôt les titres de la presse.
  • Une nouvelle commission est installée pour la prochaine élection présidentielle. Cette commission « indépendante » composée de hauts fonctionnaires vise à lutter contre les ingérences étrangères et à réagir rapidement aux campagnes numériques susceptibles d’altérer le débat démocratique. Parallèlement, les peines encourues « pour atteinte à la sincérité du scrutin» sont alourdies et un nouveau référé permettra à un juge de faire cesser immédiatement la diffusion de contenus « manifestement inexacts ou trompeurs ».

Nous ne développerons pas ici ces nouveaux dispositifs, ce pourrait être l’objet d’un autre dossier.

Contentons-nous d’observer qu’ils pourraient servir à exclure certains propos jugés non conformes, à étouffer le débat démocratique, à commander le retrait de publications dissidentes, et à pénaliser certaines plateformes.

Et qu’ils auront aussi un effet dissuasif, l’autocensure étant toujours la forme la plus aboutie de la censure.

5. Le Conseil constitutionnel censure

Dans sa décision du 14 août, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 1er du projet de loi. (L’interdiction des téléphones portables dans les collèges et lycées est maintenue.) Concrètement, l’objectif de protection de la jeunesse n’est pas remis en cause, mais deux motifs sont invoqués :

Tout d’abord, le texte excluait du périmètre d’interdiction les seules encyclopédies en ligne et les répertoires éducatifs. Le conseil a considéré que ces exceptions étaient insuffisantes et laissaient dans le champ de l’interdiction « des services de communication en ligne dont les risques pour la santé et la sécurité des mineurs ne sont pas établis ».

Ensuite, le Conseil constitutionnel a jugé que les modalités d’application étaient trop restrictives et portaient atteinte à la liberté d’expression et de communication, d’une manière qui « n’est pas adaptée, nécessaire et proportionnée à l’objectif poursuivi » ; d’une part parce qu’il n’existait aucun moyen permettant à l’autorité parentale de « décider de lever l’interdiction, d’en limiter la portée ou d’autoriser l’accès à certains services » ; et d’autre part en obligeant toute personne, même majeure, à faire la preuve de son âge, sans qu’il soit prévu les « conditions et les limites dans lesquelles il devra en être justifié ».

Au vu de l’engagement du Président sur cette question, de nombreux observateurs ont considéré que cette décision constituait « un revers », voire « un camouflet ». Emmanuel Macron s’est efforcé de réagir rapidement, en chargeant le Premier ministre de travailler, d’ici la fin de la mandature, à une « nouvelle rédaction juridiquement robuste », tenant compte de la décision du Conseil constitutionnel ainsi que du cadre européen.

Reste que, entre droit européen et Conseil constitutionnel, la voie pour un texte « juridiquement robuste » est étroite.

En effet, avant la version finale issue de la commission mixte paritaire, la version du texte élaborée par le Sénat le 31 Mars prévoyait deux choses : que l’interdiction ne concernerait que les réseaux susceptibles de nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral, et figurant sur une liste établie par un arrêté du ministre chargé du numérique, pris après avis de l’ARCOM ; et que l’accès aux réseaux ne figurant pas sur la liste interdite serait conditionné à l’accord d’au moins un des responsables légaux.

Cette version du Sénat aurait donc pu satisfaire le Conseil constitutionnel … mais pas la Commission européenne ! Celle-ci avait estimé le 6 juillet que la version sénatoriale du texte n’était pas pleinement compatible avec le DSA. En cause notamment le pouvoir excessif confié à l’ARCOM (pouvoir de proposer les plateformes interdites, signalement des manquements de plateformes établies dans d’autres États), et la volonté de la commission de « minimiser la fragmentation des systèmes nationaux qui pourrait créer une insécurité juridique ou affaiblir l’application des règles ». Autrement dit, chaque pays ne peut pas faire ce qu’il veut et interdire les plateformes qu’il veut.

La même démonstration peut être faite sur les modalités de contrôle de l’âge. Il semble compliqué de satisfaire à la fois le Conseil constitutionnel, qui sanctionne le texte pour absence de conditions, de limites et de garanties légales dans la vérification de l’âge, et le DSA, qui définit la capacité à imposer des obligations et des vérifications aux plateformes comme une compétence de niveau européen.

Les partisans de la liberté d’expression se réjouiront de la censure de ce texte.

Reste que cette décision illustre une nouvelle fois l’irruption de plus en plus prégnante du Conseil constitutionnel comme un acteur législatif majeur.

Plus largement, cette séquence sur l’interdiction des réseaux sociaux montre que les volontés du Parlement et du Président, tous deux élus par le peuple, ne suffisent pas même lorsqu’elles sont convergentes, et doivent naviguer entre un droit européen de plus en plus développé, et un Conseil constitutionnel toujours plus présent.

mohamed hassan addiction 3747769 1920

La cyberdépendance chez les jeunes

By Numérique, Santé

Note transversale des groupes numérique et santé, 2/3

 

Par Bruno Mahieux, membre de la commission CRSI Numérique

 

Une société ultra-connectée

Notre société évolue dans un monde où les écrans et le numérique occupent une place prépondérante dans le cercle familial : ce sont plus de 10 écrans par foyer recensés en France. Cette abondance d’équipements n’est pas sans conséquence sur nos comportements au quotidien.  Selon une étude du PEW Research publiée en septembre 2025(1), plus de 2 Français sur 3 utilisent internet plusieurs fois par jour, dont 28 % reconnaissent l’utiliser presque constamment, quel que soit l’équipement utilisé (smartphone, PC, montres, tablettes, consoles de jeux).   Comme dans la plupart des pays occidentalisés, les jeunes adultes sont beaucoup plus présents sur les réseaux sociaux que leurs aînés : près d’un sur deux a entre 18 et 34 ans.

Cette hyperconnectivité n’épargne pas nos enfants et adolescents :  Dès le plus jeune âge, ils disposent d’équipements qui leur sont dédiés : entre 7 et 12 ans, le nombre d’équipements détenus par chaque petit Français est en moyenne de 1,6 ; cette moyenne passe à 2,9 dans la tranche d’âge des 13-19 ans. La détention d’un smartphone est devenue la norme dès l’âge de 13 ans (ils sont 89 % à en disposer) et un ordinateur personnel est détenu par 69 % des adolescents de 13 ans et plus.

La cellule familiale n’est pas la seule responsable de cette surexposition au numérique : les écrans sont également accessibles à l’école, souvent dès le plus jeune âge (selon les données fournies par la direction du numérique (DNE), près de 60 % des écoles maternelles disposent d’un accès internet !)

 

Des pratiques problématiques

Les parents sont de plus en plus confrontés à des pratiques problématiques de la part de leurs enfants, avec une perte de contrôle en termes de temps passé et d’usage :

Selon la cinquième édition du baromètre CNL/Ipsos bva « Les jeunes Français et la lecture », publiée le 14 avril 2026(2), les jeunes âgés de 7 à 19 ans consacrent, sur leur temps libre, 3 heures par jour aux écrans. Ce résultat est encore plus marqué chez les 16-19 ans qui y dédient toujours plus de 5h quotidiennes (hors école / études / travail).  À titre de comparaison, les jeunes Français consacrent en moyenne seulement 18 minutes par jour à la lecture de livres.

Au-delà du temps passé devant un écran, ce qui pose problème est l’usage fait des écrans par les enfants et les adolescents.

Toujours selon le Centre National du Livre, les jeux vidéo dominent chez les 10-15 ans, surtout chez les garçons, alors que les réseaux sociaux prennent le relais chez les 16-19 ans.

Selon une enquête menée par l’ARCOM en 2025(3), plus de quatre jeunes sur cinq âgés de 11 à 17 ans utilisent tous les jours au moins une grande plateforme en ligne.  44 % des jeunes accèdent aux réseaux sociaux avant 13 ans.

Pour les cas les plus extrêmes, un usage excessif peut dériver vers l’addiction, dans ce cas, la perte de contrôle devient pathologique et est susceptible d’être prise en charge par un médecin spécialisé.

 

Le modèle économique des réseaux sociaux

L’usage compulsif des réseaux sociaux par nos enfants est loin d’être un dommage collatéral du numérique.  Il est le fruit d’une stratégie assumée et voulue où le bien-être des utilisateurs n’est clairement pas la motivation première.

Les réseaux sociaux étant gratuits pour l’utilisateur, leur modèle économique est entièrement dépendant des revenus publicitaires, payés par les annonceurs.  Ces revenus sont directement liés au nombre de publicités vues et donc au temps passé sur l’application.

La conséquence majeure de cette logique :  les contenus proposés ne sont pas ceux qui informent, instruisent ou enrichissent mais ceux qui captent le plus l’attention des utilisateurs.

Le design des réseaux sociaux est conçu à cet effet :  design épuré et facile à comprendre, conçu principalement pour un fonctionnement sur un smartphone de préférence à un ordinateur, couleurs vives, images et vidéos prioritaires sur le texte, système de notifications en temps réel, utilisation de symboles universels (les émoticônes), tout est pensé pour maximiser le temps passé sur l’application, un objectif souvent appelé engagement dans l’industrie.

Le temps passé alimente aussi un autre objectif business : la rétention. Un utilisateur qui consulte ou publie du contenu chaque jour et qui commente attire d’autres utilisateurs (effet de réseau) et devient moins susceptible de partir à la concurrence.

Pour la plupart, les propriétaires de ces réseaux sociaux sont des entreprises cotées en bourse, évaluées par les marchés en fonction de ces indicateurs d’engagement. Il est donc essentiel de maximiser le temps passé sur une application en captant l’attention de l’utilisateur le plus longtemps possible. L’utilisateur final n’est donc pas un client, mais un produit proposé aux annonceurs !

 

Les mécanismes d’addiction

Les phénomènes d’addiction sont le fruit de mécanismes technologiques simples ayant un ressort psychologique avéré sur le comportement des utilisateurs.  Ils ont fait l’objet d’études approfondies de la part de leurs concepteurs, et leur efficacité n’est plus à démontrer. Ils peuvent se résumer à trois méthodes principales.

Le contenu infini et la lecture automatique

Ce mécanisme, utilisé dans tous les réseaux sociaux, consiste à faire défiler le contenu proposé en supprimant toute rupture dans sa présentation (c.-à-d. une fin de page ou un passage à la page suivante).  Sur TikTok, Instagram Reels ou YouTube Shorts, le principe est le même : la vidéo suivante démarre automatiquement, supprimant toute rupture qui pourrait inciter l’utilisateur à s’arrêter.

Les mécanismes de notifications

Les notifications sont des messages d’alerte visuels ou sonores, courts par nature, pour vous avertir d’une nouvelle activité sur votre réseau social :  il peut s’agir de la publication d’un nouveau contenu, d’un message ou de la réaction d’un ami à vos propres publications.  Ces notifications sont présentées sous forme de métriques (nombre de vues, nombre de likes) qui transforment l’interaction sociale en indicateurs mesurables.  Elles renforcent le besoin de reconnaissance de la part de ses amis ou de sa famille.  Ce besoin de réagir est d’autant plus puissant qu’il est souvent le résultat de réactions d’amis ou de membres de la famille avec lesquels il existe un lien affectif fort, inscitant à réagir, ou à répondre.

Les algorithmes de recommandations personnalisés

Les plateformes collectent en permanence les données qui résultent de nos comportements devant l’écran, qu’elles soient explicites (par exemple, nos recherches, nos commentaires ou même nos réactions sous forme de likes ou d’émoticônes), ou implicites (notre temps de visionnage d’un contenu, notre localisation, nos données sociales).

En analysant nos comportements et nos actions, les algorithmes apprennent en continu ce qui capte le plus l’attention de chaque utilisateur.  Ils adaptent les flux d’informations diffusés en fonction de ses préférences, de son réseau social et de son historique, dans le but de renforcer l’engagement de l’utilisateur.

Ces mécanismes, qui s’apparentent aux techniques de Machine Learning(4), sont particulièrement efficaces chez les jeunes, dont l’usage est beaucoup plus impulsif que chez les adultes, créant un flux de données particulièrement riche.

Plus l’usage est intense, plus l’algorithme affine sa précision et plus l’utilisateur restera connecté, créant ainsi un cercle vicieux où l’utilisateur devient captif de son application préférée.

Ces techniques simples, incitant les utilisateurs finaux à consulter leur téléphone en permanence, de peur de manquer une information essentielle à leurs yeux, sont un mécanisme très puissant qui s’apparente à celui des machines à sous : la peur de rater une bonne occasion (Fear Of Missing Out), en l’occurrence une information, un scoop, un message d’un ami ou d’un membre de la famille.

Cette frénésie de l’usage est d’autant plus forte qu’elle est le fruit de contenus générés par des proches, ce qui renforce les réactions émotionnelles et le sentiment d’obligation de répondre.

 

Faut-il interdire les réseaux sociaux ?

Face à la place prépondérante prise par les réseaux sociaux, de plus en plus de pays décident de limiter ou d’interdire leur accès aux plus jeunes. Le 21 juillet dernier, le Parlement français a adopté définitivement la loi interdisant les réseaux sociaux tels que TikTok, Facebook, Instagram ou Snapchat aux moins de 15 ans.

La France était ainsi le premier pays européen à tenter d’instaurer une majorité numérique.  Elle suivait l’exemple de l’Australie qui avait fixé la majorité numérique à 16 ans.  Le Canada, le Royaume-Uni ainsi que de nombreux pays européens devraient suivre d’ici la fin de 2026.

Initialement prévue pour entrer en vigueur le 1er septembre 2026, cette loi a pourtant été invalidée par le Conseil constitutionnel. C’est en soi une bonne nouvelle, car la solution visant à interdire purement et simplement l’accès aux réseaux sociaux en dessous d’un certain âge interroge.

Chacun conviendra qu’il est nécessaire de chercher des mécanismes de régulation pour contenir les effets destructeurs sur la psyché de nos enfants.  Le débat n’est pas de savoir si les enfants doivent être protégés des réseaux sociaux, mais plutôt de savoir comment y parvenir.

Tout d’abord, parce que cette loi semblait  ignorer les aspects positifs de certains réseaux sociaux :  ils créent des liens, développent la pratique des technologies collaboratives qui sont devenues incontournables dans les entreprises, ils peuvent informer ou donner une voix à des personnes qui ne seraient pas entendues dans d’autres circonstances.  Il existe aujourd’hui de nombreux outils pédagogiques accessibles au travers de ces plateformes. Ils sont fréquemment utilisés par les enseignants à des fins éducatives.

D’autre part, parce que l’expérience australienne démontre qu’il existe des moyens de contourner l’interdiction :  le VPN (Virtual Private Network) est un outil logiciel permettant aux adolescents les plus technophiles de contourner les restrictions au niveau national. Mais une simple ouverture de compte sous un faux âge, voire l’utilisation d’un compte d’un proche peut suffire.

Enfin, parce que la divulgation de l’âge des utilisateurs implique la mise en place d’un contrôle numérique sans précédent au niveau des plateformes concernées, qui cette fois concerne tout le monde, quel que soit l’âge.  Au-delà des risques de cybercriminalité que cela va engendrer, c’est la question de nos libertés individuelles et de la protection de nos données personnelles qui est posée.

Interdire l’usage des réseaux sociaux aux plus jeunes paraît d’autant plus absurde que les adultes ne sont pas exempts de tout reproche en la matière, y compris sur leur lieu de travail(5). Au contraire, ils sont souvent un mauvais exemple pour leurs enfants.

De ce point de vue, la censure du Conseil constitutionnel rejoint les recommandations de nombreux experts(6) qui privilégient des mécanismes de régulation des usages au niveau des plateformes plutôt qu’une interdiction basée sur l’âge.

 

 

Former plutôt qu’interdire 

Plutôt que d’interdire, ne faut-il pas éduquer et mieux former nos enfants aux usages numériques ?  Bien souvent, l’âge est moins le problème que le milieu social dans lequel l’enfant évolue.

Une meilleure éducation au sein des familles est essentielle. Ces habitudes prises dès l’enfance auront un impact économique certain lorsque ces enfants deviendront adultes et intégreront le monde du travail.

Des solutions existent :  à commencer par des pratiques d’autolimitation des usages

  • S’imposer des règles au quotidien
  • Recourir aux fonctionnalités de limitation d’usage
  • N’avoir que les applications essentielles
  • Se contraindre par un appareil limité

Il pourrait également être judicieux d’imposer des paramètres par défaut adaptés à l’âge et de les rendre efficaces sans l’action des jeunes utilisateurs : pas de publicité personnalisée sur les comptes des jeunes, pas de flux sans fin, pas de lecture automatique de contenu, pas de systèmes de récompense basés sur l’utilisation.  Ces techniques sont déjà appliquées dans le monde de l’audiovisuel, où les programmes sont classifiés en fonction de l’âge.

Les opérateurs télécoms ont un rôle à jouer

Même s’ils ne détiennent pas les plateformes des réseaux sociaux, les opérateurs de télécommunications constituent un rouage essentiel dans leur utilisation, car ils en contrôlent l’accès.

Si la technologie ne peut pas à elle seule assurer la sécurité physique et mentale de nos enfants, elle peut y contribuer via la mise en œuvre de mesures simples :

  • Protéger les utilisateurs face au cyberharcèlement, indépendamment de l’équipement, du réseau ou de l’application qu’ils utilisent.
  • Assister les parents en les aidant à surveiller, guider et protéger leurs enfants grâce à des outils de contrôle que leurs enfants ne pourraient pas contourner.
  • Fournir les données nécessaires pour s’assurer de l’adéquation des contenus proposés avec l’âge des enfants.

A l’image des banques qui protègent nos avoirs financiers, les opérateurs de télécommunications deviendraient ainsi des tiers de confiance, responsables de la sécurité de nos communications et de nos données.   Imagine-t-on choisir une banque qui serait dans l’incapacité d’assurer la sécurité de notre argent ?

 

Sources :

1. https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/09/08/most-adults-across-24-countries-are-online-at-least-several-times-a-day/

2. https://centrenationaldulivre.fr/sites/default/files/2026-04/%C3%89tude%202026%20-%20Les%20jeunes%20Fran%C3%A7ais%20et%20la%20lecture%20-%20Rapport%20Complet.pdf

3. https://www.arcom.fr/sites/default/files/2025-09/Dossier_presse_protection_mineurs.pdf

4. Le machine learning est une branche de l’intelligence artificielle qui permet aux ordinateurs d’apprendre à partir de données et de s’améliorer par l’expérience, sans avoir été programmés pour cela de façon explicite

5. Dans une journée de travail, les salariés consacreraient entre 20 mn et deux heures 30 par jour à des activités non professionnelles sur leur smartphone. S’y ajoute le temps nécessaire, non négligeable, pour se reconcentrer après chaque interruption. (Les Echos 5 septembre 2025)

6. Lire à ce sujet un article paru dans le Handelsblatt du 4 août 2026 https://nachrichten.handelsblatt.com/cde8dec12b5ba411d3d4de3dc1d4b1b446d369a52a4a148e508f0e55e583d589995e4d36ae83fb6d280eaf450e4360f90100243679?product=hb&utm_medium=in&utm_source=app&utm_campaign=verschenken

sik92 smartphone 4540273 1920

Ecrans et addictions : physiologie du plaisir

By Numérique, Santé

La commission santé en partenariat avec la commission numérique s’est penchée sur les problèmes d’addiction aux écrans qui soulèvent mille questions, notamment auprès des adolescents. Cet article présentera quelques éléments du fonctionnement cérébral de manière simple, donc simplifiée, afin que tous puissent comprendre qu’il est assez facile de se laisser happer par l’addiction aux écrans.

 

Par Aurore, membre de la commission CRSI Santé

 

Note transversale des commissions Numérique et Santé, 1/3

 

Plantons le décor !

Notre système nerveux perçoit et analyse les éléments de notre environnement. Il élabore la pensée, stocke des informations, communique avec l’extérieur, régule les fonctions de l’organisme et contrôle la fonction motrice. Certains voudraient l’assimiler à un ordinateur ou l’inverse ! En anatomie, on distingue le système nerveux central (SNC) du système nerveux périphérique. Nous nous intéressons ici au SNC, protégé par le crâne et le rachis*, et plus particulièrement à l’encéphale. Le tissu nerveux est le plus complexe de notre organisme ; il se compose d’environ 100 milliards de neurones chez l’humain. Le neurone en est l’unité structurelle et fonctionnelle ; son fonctionnement de base est « électrique ». Les molécules chimiques qui servent de messagers entre deux neurones sont appelées neurotransmetteurs.

rs 1

Schéma 1 : Le circuit de la récompense. Il est constitué de structures cérébrales en interrelation : striatum ventral gauche ou noyau accumbens, septum, amygdale, hippocampe, cortex préfrontal. Source : https://acces.ens-lyon.fr/acces/thematiques/neurosciences/fiches-pedagogiques-profs/fiches-pedagogiques-banque-neuropeda/pet-scan-dopamine-et-circuit-de-recompense-sujet-13242

En 1954, Olds et Milner ont, par leurs expériences, montré que la stimulation électrique de certaines aires cérébrales, chez des rats, entraînait une satisfaction si intense qu’elle leur faisait perdre toute sensation de faim et de soif, jusqu’à en mourir.

D’un point de vue biologique, l’humain, comme les autres vertébrés, possède certains mécanismes physiologiques qui lui assurent de meilleures chances de survie. Au niveau cérébral, un ensemble de structures anatomiques appelé « circuit de la récompense » est l’un d’eux (cf. schéma 1). Pourquoi se nomme-t-il ainsi ? Certains actes associés à un retour positif (prise de nourriture par exemple) procurent du plaisir et sont donc mémorisés plus facilement. Tous les individus cherchent à les répéter pour obtenir le même plaisir et le même bénéfice.

 

Tous dopés à la dopamine

Pour schématiser, cette sensation de plaisir, déclenchée par un acte, est liée à l’activation de neurones qui libèrent un neurotransmetteur appelé dopamine. Ces neurones dits à dopamine sont situés dans l’aire tegmentale ventrale et contrôlent le circuit de la récompense.

Dans des conditions normales, l’activité des neurones dopaminergiques augmente à l’occasion de récompenses (nourriture, boisson, sexualité…). Avec l’apprentissage, ce n’est plus la récompense qui active ces neurones, mais juste les signaux qui annoncent son arrivée.

Par exemple, un chaton qui réussit pour la première fois à attraper une souris, qui la goûte, active ce circuit. Il retiendra alors le geste et la proie qu’il a mangée et qui ont conduit à cette sensation gustative plaisante. Le chaton améliorera ses gestes, ses techniques d’affût jusqu’à devenir un redoutable prédateur, garantie de sa survie en milieu naturel.

L’humain est, contrairement au chat, lui, un animal social. Vivre en groupe est un de ses besoins vitaux. Ainsi, les comportements qui lui permettent de tisser des liens avec ses congénères, de les renforcer, activent là aussi le circuit de la récompense (compliments, sourire, acquiescement à un acte ou à une idée, etc.).

Pour faire simple là encore, lors de l’usage d’écrans pour aller sur des réseaux sociaux, la réception d’un like, d’un cœur ou d’un émoticône positif, qui suit un message envoyé sur ces mêmes réseaux, a le même effet, « d’un point de vue de la physiologie cérébrale », qu’un encouragement donné de vive voix.

 

Shoot de like

Toutefois, si la récompense est systématique ou trop prévisible, le circuit ne s’active pas aussi puissamment. Imaginez que votre employeur vous complimente toutes les heures ; cela ne vous fera pas le même effet que s’il vous gratifie verbalement de temps en temps et à l’improviste. Le côté aléatoire et l’incertitude liés à la présence de likes, ou pas, augmentent notre envie de récompense et donc, pour certains, l’envie de se connecter toujours à leur réseau social numérique préféré.

Ce circuit de la récompense fonctionne aussi sur l’immédiateté : « je mets un message, j’attends un retour dans l’instant si possible : un like, un cœur, un émoticône ». Plus je vais surfer sur les réseaux sociaux, plus j’ai de chances d’en avoir et très vite. Je cherche mon shoot de dopamine en quelques clics !

Alors, apprendre une leçon, faire une évaluation en classe le lendemain et recevoir sa note dix jours plus tard… c’est loin de procurer ce plaisir immédiat !

Vous comprenez donc pourquoi beaucoup d’enfants préfèrent, si on leur en laisse l’occasion, surfer sur le web plutôt que de réviser leurs cours… C’est juste, dans l’immédiat, plus agréable.

rs 2

Graphique 1 : Proportions pondérées d’enfants scolarisés en maternelle et élémentaire en France hexagonale, ayant accès aux réseaux sociaux (à la connaissance des parents) selon l’âge. Enabee (2022). Source : https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/881687_spf00006175.pdf

 

Cortex, cœurs et conséquences

Évidemment, quand notre cerveau est dopé à la dopamine, et que d’un coup, zéro like, aucun cœur, privé de portable, le cerveau de nos enfants, préados ou ados, est en manque. Ils peuvent alors ressentir une certaine anxiété. C’est à ce moment-là que le mot « accro » ou « dépendance » peut être employé. L’ado ne surfe plus pour son seul plaisir, mais pour éviter de ressentir un mal-être ou de faire disparaître ce malaise. Comme le fumeur et sa première cigarette du matin, l’ado cherche dès l’aube à retrouver de manière quasi automatique sa dose de dopamine ! La répétition des prises de dopamine fait passer de l’abus à la dépendance… Quand on voit le nombre d’enfants de 3 à 11 ans qui sont sur les réseaux, cf. graphique 1, il est impératif que le politique prenne en compte ces problématiques !

rs 3

Extrait de l’infographie Toluna Harris – Baromètre des comportements numériques. Source : https://www.drogues.gouv.fr/publication-des-resultats-de-la-quatrieme-edition-du-barometre-mildecaharris-interactive-sur-les

Biologiquement, il existe des contre-pouvoirs à ce circuit ! Le cortex préfrontal, situé à l’avant de l’encéphale, est le siège de la volonté et de la planification (cf. schéma 1). Il peut contrebalancer les effets du striatum ventral, mais il n’est pas mature avant l’âge d’environ 25 ans. Voilà une des raisons pour lesquelles nos ados restent sensibles aux comportements possiblement addictifs.

La prévention est donc primordiale car l’addiction aux écrans peut être liée à :

  • Une consommation augmentée de confiseries, sodas et snacks.
  • Une consommation augmentée de tabac, d’alcool, voire de drogues.

En 2017, une étude de l’Inserm sur 800 enfants montrait que  « plus les garçons passent de temps devant des écrans à 2 ans, plus ils ont un pourcentage de masse grasse corporelle élevé à 5 ans. Leur temps d’écran à 2 ans était d’ailleurs associé à un recours plus fréquent aux aliments transformés de type snacking / fast-food ».

Il peut être donc observé certaines conséquences délétères sur la santé :

  • Physiologiques : syndrome de l’œil sec, troubles musculosquelettiques, TCA** jusqu’à l’obésité, myopie, dégradation de la qualité du sommeil avec une dette de sommeil retrouvée chez 30 % des 15-19 ans, etc. ;
  • Psychologiques : isolement, perte de confiance en soi, dépression, etc. ;
  • Cognitifs : retard du développement lors de l’usage excessif d’écrans, surtout durant la petite enfance. Cela peut entraver le développement des capacités psychomotrices et freiner le développement du langage par l’absence d’interaction sociale.

Quand on résiste à l’attrait des récompenses immédiates (les likes, les cœurs) offertes par les réseaux sociaux, notre cortex se renforce et freine alors plus facilement l’activité du striatum ventral. Il faut prendre, ou faire prendre, conscience que l’on recherche des récompenses dans certaines situations (solitudes, difficultés d’apprentissage, sollicitation par des notifications, etc.). Cela permet de mieux réagir à ces éléments déclencheurs qui poussent vers les écrans.

 

Des pistes pour s’en sortir

Pour apprendre à résister à la tentation, voici quelques pistes :

=> essayer de limiter le temps d’écran, mais cette solution est peu efficace ! C’est comme avec le paquet de bonbons, on dit qu’on en mange un, et on ne s’arrête plus !

=> détourner le regard de la source addictive, choix plus pertinent. Tous les addictologues recommandent aux ados de ne pas travailler à côté de la source qui peut les distraire ; le smartphone doit être éteint et en dehors du bureau où ils travaillent pour ne pas être tentés par la vue ou par l’ouïe (notifications sonores).

=> faire autre chose quand l’envie devient pressante et remplacer une addiction par une passion (musique, sport, jeux de société, etc.). Le transfert vers une autre activité donne les meilleurs résultats pour décrocher des écrans.

Le site gouvernemental français souligne : « en 2023, la France compte 92,8 % de foyers connectés et 47,4 millions d’internautes mensuels. Deux Français sur trois se connectent chaque jour sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées. Les usages se concentrent majoritairement sur le smartphone, facilitant la connexion en tout lieu et à tout moment. »

Et combien d’ados dépendants des écrans ?

Il existe une très grande variabilité dans la relation des jeunes aux écrans, suivant leur milieu socio-économique, l’implication de leurs parents dans leur éducation, leur vulnérabilité propre. Il est nécessaire que les parents, en premier lieu, mais aussi l’enseignement national accompagnent nos jeunes vers une utilisation appropriée de ces outils, qui, bien utilisés, seront possiblement d’un intérêt majeur dans leur découverte du monde actuel.

Néanmoins, les grandes firmes du numérique ont très bien compris comment exploiter notre physiologie naturelle, la détourner à leur profit et elles ne s’en privent pas ! Deux articles, à suivre, et issus de la commission CRSI numérique, présenteront respectivement les moyens employés par ces entreprises pour rendre accros nos ados et l’actualité sur la loi dite de majorité numérique.

 

Sources :

* rachis : colonne vertébrale qui abrite la moelle épinière, l’autre partie, avec l’encéphale, du système nerveux central.

** TCA : troubles compulsifs de l’alimentation, maladies à la fois physique et psychique.

https://www.drogues.gouv.fr/lessentiel-sur-les-usages-problematiques-decrans

https://institutducerveau.org/lexique/dopaminergique-voie

https://planet-vie.ens.fr/thematiques/animaux/systeme-nerveux-et-systeme-hormonal/le-circuit-de-la-recompense

https://www.drogues.gouv.fr/que-nous-dit-la-science-des-addictions

https://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2016/03/PAGES-DE-1283-1296.pdf

https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/appel_090419.pdf

mohmadnady woman 6032751 1920

Sédentarité des Français : Voulons-nous enterrer nos enfants ?

By Santé

Prévenir les maladies est bien plus efficient que de les soigner.

 

Par Aurore & Stéphane, membres de la commission CRSI santé

 

Deux thèmes majeurs occupent la commission santé du CRSI. Insécurité et perte de souveraineté augmentent aussi dans le secteur du soin. Notre système de santé plonge à tous les niveaux, à tel point que, parfois, nous nous demandons si la France peut encore soigner ses patients. Ainsi, la prévention des maladies est fondamentale pour tous les membres du groupe CRSI santé. Nous aborderons ici le thème de la sédentarité et du manque d’activité physique qui menacent les Français, spécialement les jeunes qui ont un ennemi impromptu : la chaise !

 

« Et la chaise tue… »

Avec plus de 3 583 milliards de dettes(1), un montant des intérêts qui s’élève à plus de 77 milliards en 2026 et des dépenses de santé toujours croissantes, qu’attendons-nous pour prévenir les maladies chroniques dont la prévalence* ne cesse de grimper ?

Le Pr Carré est professeur émérite en physiologie cardiovasculaire (Faculté de médecine, Université de Rennes 1) et également cardiologue et médecin du sport (CHU Rennes). Il participe aux recherches sur les liens entre activité physique et sportive et santé dans le Laboratoire Traitement du Signal et de l’Image, à l’Université de Rennes 1. Depuis plus de 40 ans, il étudie, mais aussi mobilise et alerte tous les décideurs politiques et les acteurs de terrain qui pourraient agir pour que nous restions en bonne santé le plus longtemps possible(2).

L’espérance de vie en bonne santé dans différents pays européens est précisée dans le tableau 1 ci-dessous. En France, en 2024, elle est en moyenne de 63,6 ans, 10 ans de moins qu’en Italie !

Notre espérance de vie en bonne santé n’a progressé que d’un an en 20 ans contre 3,5 ans pour l’Italie et presque 7 ans pour la Suède. En 2022, les dépenses courantes de santé étaient pour la France de 11,8 % du produit intérieur brut contre 9 % pour l’Italie. Cette dernière dépense donc presque 3 % de moins pour sa santé, mais environ deux fois plus pour la prévention médicale (cf. graphique 1) et ses citoyens vivent en moyenne dix ans de plus en bonne santé !

Tous en Italie …

maladie 1

Tableau 1 : Années de vie en bonne santé à la naissance (Hommes et femmes confondus) (b) rupture de série, (e) estimé. Source Eurostat(3).

En effet, la prévention** est le parent pauvre de notre pays. Dans une récente interview(4), le Pr Carré déclare que le ministère de la Santé ne consacre qu’une faible partie de son budget à la prévention ; le reste est majoritairement pour les malades ; logiquement, « il devrait s’appeler le ministère de la Maladie ». En France, les dépenses de prévention représentent une part relativement faible de l’un des budgets de santé les plus élevés de l’Union européenne, environ deux fois moins que l’Italie ou que l’Allemagne, cf. graphique 1 ci-dessous. La dépense française courante de santé au sens international (DCSi) chute un peu en 2024, à 11,4 % du produit intérieur brut, ce qui représente tout de même 332,6 milliards d’euros dont 8,7 milliards pour la prévention institutionnelle(5).

maladie 2

Graphique 1 : Dépenses de santé allouées à la prévention en proportion des dépenses de santé courantes, 2013, 2021 et 2023 (ou année la plus proche). Source OCDE(6).

Déçu des décideurs

Le Pr Carré estime que l’un des freins vient notamment du ministère de l’Économie qui ne voit pas l’intérêt de dépenser de l’argent pour la prévention, par exemple pour éviter la survenue d’affections chroniques. Un comble quand l’on sait que la Cour des comptes estime le contraire(7). Selon son rapport de 2021, la prévention du cancer, des maladies neuro-cardio-vasculaires et du diabète de type II serait d’un grand bénéfice pour la collectivité. En effet, ces trois affections touchent 10 millions de personnes (15 % des assurés sociaux) et représentent 23 % des dépenses de l’assurance maladie (47 milliards €).

Par ses précédentes notes, le groupe CRSI santé a entamé un travail sur la prévention, cf. articles sur la prévention de la myopie(8) et de la sarcopénie(9) notamment. Nous devons être acteurs de notre santé car, comme le dit François Carré, « nous ne pouvons pas vivre dans un autre corps humain que le nôtre », nous n’en avons qu’un et nous devons en être souverains.

En janvier 2026, M. Lecornu, le Premier ministre, confie une mission sur la prévention primaire au député Cyrille Isaac-Sibille du Rhône(10). Très bien, mais le sujet est connu et devrait être vraiment promu depuis fort longtemps pour notre santé et pour notre budget ! 

Vous avez dit 2027 ?

Certains découvriraient-ils la lune dans un contexte d’élection présidentielle ?

« Puisqu’en haut, ils ne nous écoutent pas », le Pr Carré s’est uni à 16 experts indépendants issus du monde du sport, de la santé et des médias pour créer un collectif, « Pour une France en forme », en 2018(11). Ils agissent auprès des acteurs de terrain où la prise de conscience s’accélère comme le montrent les propositions de campagne lors des dernières élections municipales. Par exemple, pour certains candidats, la voie cyclable serait désormais vue aussi comme une proposition « santé » pour favoriser l’activité physique pour tous.

Néanmoins, dans une conférence de 2023, François Carré regrette : « Nous sommes dans un pays qui ne comprend pas l’intérêt de la prévention ». Malgré tout, il continue de diffuser les informations, les idées et les actions existantes auprès d’un large public, notamment les écoles, comme tout médecin devrait le faire pour améliorer la santé de ses concitoyens. « La Grande Cause Nationale 2024 a permis à l’activité physique de gagner du terrain dans la vie de beaucoup de Français, mais il reste encore du chemin à faire pour que toute la France bouge et soit en forme », a estimé le Pr Carré dans un communiqué de presse de janvier 2025 sur le site du ministère des Sports :  https://www.sports.gouv.fr/la-grande-cause-nationale-2024-bilan-d-une-annee-placee-sous-le-signe-de-l-activite-physique-et.

 

Des malades par millions

« Bouger, bien manger, bien dormir », « 3B » pourrait être son slogan. Le fait de pratiquer une activité physique fait chuter le risque de souffrir de multiples maladies chroniques pourtant très fréquentes : hypertension artérielle, diabète de type II, bronchite chronique, insuffisance rénale chronique, etc.

Nos muscles au travail, de même que tous nos organes, produisent des molécules qui nous soignent. Le Dr Martine Duclos*** appelle cela « notre pharmacie ambulante » dont la porte reste fermée si nous sommes au repos. « La sédentarité est la première cause de mortalité évitable et la quatrième cause de mortalité mondiale », souligne le Pr Carré(12). Son impact sur les jeunes générations fait craindre le pire car la proportion de personnes pratiquant une activité physique reste insuffisante, cf. carte 1 ci-dessous pour les adultes et Tableau 2 ci-après pour les jeunes gens. « En Europe, nous sommes champions de l’addiction à la chaise », déclare le Pr Carré (cf. tableau 2) et selon lui, « la chaise tue ! ».

maladie 3

Carte 1 : Proportion d’atteinte des recommandations d’activité physique. Par région, chez les femmes et les hommes, en France hexagonale et dans les DROM en 2021. Source : Santé Publique France(13).

maladie 4

Tableau 2 : Proportion d’enfants atteignant les recommandations d’activité physique, selon le sexe, la classe d’âge et le niveau de diplôme de l’adulte de référence du ménage. Etude Esteban (2014-2016). Source : Santé Publique France(14).

 

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que six adultes sur dix et un enfant sur trois seront obèses en 2050. Entre 2020 et 2030, nous aurons, en plus, sur la planète, 500 millions de malades souffrant d’une affection chronique !

En France, tous les 5 ans, on attend entre 750 000 et 1 million de malades chroniques en plus…

À combien se monte notre déficit budgétaire déjà ? Vous avez oublié ???

Face à un nombre croissant de malades, on peut se poser cette question : « mathématiquement, sommes-nous face à un problème de taille ? Quel que soit le nombre de médecins formés, tous les citoyens français pourront-ils être soignés ? ».

Et nous provoquions le débat dans un article récent avec ce titre : « La France ne soigne plus ses patients(15) ». Il est aujourd’hui factuellement faux, mais demain ?

Déficit budgétaire abyssal, impéritie politique, inertie étatique…

+ manque de médecins, par ailleurs insuffisamment formés sur la prévention,

+ tsunami de malades chroniques, qui prendront tous les jours un médicament…

= cocktail explosif si nous ne faisons rien !

 

Ados en danger

À 15 ans, beaucoup de nos adolescents adoptent des comportements (addictions, alimentation, sédentarité) qui se traduisent par une augmentation de leur pression artérielle. Celle-ci reste dans les normes, certes, mais elle s’élève par rapport aux générations précédentes. Nos ados font déjà le lit favorisant une maladie coronarienne et leur futur infarctus… Car cette affection grave touche de plus en plus de jeunes de 30 ans !

Le diabète est également en progression chez nos jeunes. Il n’est plus exceptionnel de le rencontrer avant l’âge de 19 ans alors qu’il était autrefois considéré comme une maladie de la cinquantaine. Ainsi, selon les données de Santé publique France(16), la prévalence du diabète traité par insuline des jeunes de 0 à 19 ans a augmenté de près de 39 % entre 2012 et 2020 (France, hors Mayotte).

Le coût des affections chroniques s’élèvera d’autant que ces maladies toucheront des individus de plus en plus jeunes puisqu’ils seront traités sur des périodes de plus en plus longues et aussi pour de nombreuses complications possibles. L’encart ci-dessous montre le coût supplémentaire du diabète en France entre 2015 et 2024, +3,3 milliards d’euros !

maladie 5

Source : https://www.federationdesdiabetiques.org/information/diabete/chiffres-france

Pour le Pr Carré, une question doit nous tarauder : « sommes-nous la génération de parents qui enterrera ses enfants ? ». A l’échelle mondiale, selon l’OMS, 81 % des adolescents, âgés de 11 à 17 ans, étaient physiquement inactifs.

 

Il faut de manière urgente inverser les courbes.

Il est encore possible d’agir.

Les études scientifiques le prouvent et les moyens à mettre en place ne sont pas si compliqués, notamment en milieu scolaire. En plus, « L’activité physique améliore le bien-être social, mental et physique de chacun » (Seizièmes Rencontres de Santé respiratoire France(17), Sénat, 17 novembre 2023).

Il est aujourd’hui recommandé au moins 30 minutes pour les adultes et 1 heure pour les enfants d’activité physique par jour, nous n’avons pas dit le mot sport… Les adolescents français sont 119e sur 146 en ce qui concerne l’activité physique et sportive dans le classement mondial (https://www.info.gouv.fr/actualite/promouvoir-lactivite-physique-et-sportive-pour-la-sante-des-jeunes). Selon, l’Anses****, parmi les enfants de 11 à 17 ans, 49 % font plus de 4 h 30 d’écrans et/ou moins de 20 mn d’activité physique par jour et présentent un risque sanitaire très élevé(18).

Tous nous devrions donner l’exemple. Parents, employeurs et médecins. « Ne pas attendre la pilule qui fait tout et n’importe quoi ! » comme le dit le Pr François Carré (Conférence à l’espace des sciences, Rennes(19), 24 février 2024). Les futurs candidats à l’élection présidentielle doivent prendre conscience que la prévention n’est pas une option, c’est la seule solution pour que les Français vivent plus longtemps en bonne santé et pour que notre budget de la santé n’explose pas.

Ayons enfin une vision de long terme en santé !

Elle passe par la prévention.

Quel homme politique dira « nos enfants ne doivent plus faire des maladies de vieux » ?

Les médecins doivent être mieux formés sur les prescriptions qui aident leurs patients au quotidien. Il ne s’agit pas de supprimer les médicaments, mais de prescrire aussi, et en premier lieu le plus souvent, de l’activité physique adaptée au patient. Ne pas le faire est une perte de chance pour le patient, et selon le Pr Carré, une faute professionnelle du médecin qui ne le ferait pas.

L’être humain est né pour bouger, nous pouvons tous le faire et à tout âge.

Vous commencez quand ?

 

Sources :

* La prévalence reflète la proportion de patients touchés par une maladie à un instant t.

** La prévention a été définie en 1948 par l’organisation mondiale de la santé (OMS) comme l’ensemble des mesures « visant à éviter ou réduire le nombre et la gravité des maladies, des accidents et des handicaps ».

*** Martine Duclos : Médecin endocrinologue et physiologiste, service de médecine du sport, CHU Clermont-Ferrand, Université Clermont Auvergne, INRA, UNH, Unité de Nutrition Humaine, CRNH Auvergne, Directrice scientifique de l’Observatoire National de l’Activité Physique et de la Sédentarité, Clermont-Ferrand.

**** Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.

 

1. https://horloge-de-la-dette-publique.com/dette-publique-france/

2. https://www.frm.org/fr/actualites/francois-carre

3. https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/sdg_03_11/default/table?lang=fr

4. https://www.youtube.com/watch?v=BU6UfNPXjyM

5. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2384508 – graphique-figure1

6. https://www.oecd.org/fr/publications/panorama-de-la-sante-2025_2f564c6c-fr/full-report/health-expenditure-on-prevention-and-primary-healthcare_e65bf24a.html

7. https://www.ccomptes.fr/fr/documents/57947

8. https://www.crsi-france.fr/etre-acteur-de-sa-sante-lexemple-de-la-myopie/

9. https://www.crsi-france.fr/etre-acteur-de-sa-sante/

10. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053353451

11. https://pourunefranceenforme.fr/

12. https://www.emro.who.int/fr/noncommunicable-diseases/causes/physical-inactivity.html

13. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/772669_spf00005577.pdf

14. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/772669_spf00005577.pdf

15. https://www.crsi-france.fr/la-france-ne-soigne-plus-ses-patients-lexemple-de-la-penurie-de-medicaments/

16. https://www.santepubliquefrance.fr/diabete/donnees

17. https://www.youtube.com/watch?v=U9W5p7VrCV0

18. https://www.anses.fr/fr/content/inactivite-physique-et-sedentarite-chez-les-jeunes-lanses-alerte-les-pouvoirs-publics

19. https://www.youtube.com/live/oRlg8cKANbs

Image Rottweiler

Morsures canines – Changer de paradigme

By Santé

Cet article fait suite au précédent(1) intitulé « Morsures et santé : mieux vaudrait prévenir que guérir ».

 

Par Aurore, membre de la commission CRSI santé

 

 

L’adage, verbe valoir au présent, est connu, encore faut-il qu’il soit systématiquement appliqué… Car être acteur de notre santé, un axe de réflexion du groupe CRSI santé, commence par se prémunir contre des risques sanitaires et médicaux, mais aussi par s’informer, de manière adaptée et au bon moment, pour éviter ces risques.

En santé, les campagnes massives soutenues par les pouvoirs publics et les grands médias ne suffisent pas. Pour preuve, le slogan « Manger cinq fruits et légumes par jour » n’empêche pas la courbe de l’obésité de grimper…

Pour ce qui concerne les risques de morsures, information et prévention doivent passer par les acteurs de terrain : vétérinaires, médecins, chirurgiens, infirmiers, aides-soignants et auxiliaires de soins vétérinaires, mais aussi éleveurs de carnivores domestiques, animaleries, etc.

Nous avons donc choisi de présenter, dans ce second opus, une liste de propositions concrètes qui s’appuient notamment sur le tissu de professionnels de santé déjà existant. Certaines propositions dépendent cependant du pouvoir politique.

L’année 2027 sera peut-être l’occasion d’en débattre !

L’objectif est donc de réduire au maximum le nombre de morsures en France, estimées à 250 000 par an(2). On rappelle que 54 % des Français possèdent un chien ou un chat. Ici nous aborderons uniquement les mesures qui visent à réduire les morsures liées aux chiens, qui sont près de 10 millions sur notre territoire…

 

– Première mesure : informer les propriétaires en amont de l’achat

Les morsures proviennent régulièrement de gestes inappropriés de la part d’humains envers les animaux, ces gestes sont liés à une méconnaissance de l’animal. Il est nécessaire de renforcer l’information des futurs propriétaires sur les animaux qu’ils envisagent d’acheter, leurs spécificités, leurs besoins au quotidien, le coût d’entretien d’un animal, etc.

Beaucoup de personnes n’ont pas conscience de l’engagement que constitue l’adoption d’un chien ou d’un chat. Les nombreux abandons qui existent en France en témoignent, près de 117 000 chiens et chats ont été pris en charge par des associations, refuges et fourrières en 2024, presque 40 000 ont été refusés par manque de place. En 2025, 281 000 à 398 000 chiens et chats ont été abandonnés(3) toujours en France. En Suisse, depuis 2019, les morsures de chiens sont en augmentation dans tous les cantons, en particulier dans celui de Neuchâtel, qui enregistre un bond de 50 %. En cause, une augmentation des adoptions pendant et après la pandémie de Covid, le choix de races inadaptées et l’origine des chiens (élevages étrangers parfois peu respectueux des animaux).

Les gens prennent donc souvent un animal sans trop réfléchir à ses besoins, mais pour combler leur solitude, par effet de mode lié à l’esthétique d’une race, par impulsivité ou encore pour se protéger dans un contexte d’insécurité où avoir un chien apparaît, pour beaucoup, dissuasif contre les délinquants. De plus, les futurs maîtres cherchent aussi le moindre coût, acquièrent donc des chiots vendus moins cher et provenant de l’étranger où les conditions d’élevage et les conditions sanitaires sont moindres. Les chiots sont souvent moins bien socialisés. Ils peuvent être au cœur de trafics très lucratifs dont les acquéreurs se rendent alors complices. Enfin, certains propriétaires débutants et non informés n’éduquent pas toujours correctement leurs animaux, ce qui rend ces derniers inaptes à la vie en société humaine.

Mise en pratique :

=> pour toutes les personnes qui n’ont jamais possédé de chiens, ni de chats, il serait obligatoire de consulter un vétérinaire en amont d’un futur achat afin d’être informé sur les multiples points à prendre en compte lors de l’acquisition d’un animal. Cette consultation serait bien sûr à la charge du futur acquéreur. L’entretien annuel d’un animal a un coût. Le budget annuel pour un chien de taille moyenne reste très variable, mais peut aller de 800 à plus de 1 200 euros (hors frais vétérinaires pour maladie/trauma). La consultation préachat sera l’occasion de responsabiliser les futurs acquéreurs, tout animal doit être a minima nourri et donc coûte de l’argent pour ce faire.

  • à la fin de cette consultation spécifique, un document serait édité par le vétérinaire et serait obligatoirement à présenter lors de l’achat ou de l’adoption d’un chien ou d’un chat.
  • un autre document, résumant les points abordés et les situations de la vie où le chien peut être plus anxieux, donc possiblement plus dangereux, sera remis aux futurs maîtres et contre-signé par eux.

=> un fichier centralisé pourrait réunir tous ces documents et serait consultable par les éleveurs, les refuges et les vétérinaires. Ce fichier pourrait être confié à l’i-cad*.

=> la formation continue des propriétaires serait un des leviers les plus directs pour réduire les morsures liées à une mauvaise éducation. Il est possible d’envisager des MOOC, mis à disposition gratuitement par les instances vétérinaires, sur un site dédié et sur lequel pourraient s’identifier les nouveaux propriétaires.

 

– Deuxième mesure : former les enfants au respect de l’animal et à l’adoption des gestes qui sauvent

Comme souvent, l’éducation est la mère des batailles. Les enfants côtoient chiens et chats régulièrement puisque 54 % des Français possèdent une de ces deux espèces. Sans formation, les enfants ne peuvent comprendre et interpréter les réactions des carnivores domestiques. Ils sont donc plus vulnérables lors de réactions vives, voire agressives. Il faut dès le plus jeune âge apprendre aux enfants à respecter l’animal qui vit avec eux, ce qui suppose de connaître a minima ses besoins vitaux : ne pas le déranger quand il dort, quand il mange, etc. Ensuite, il faut leur apprendre les parties du corps de l’animal qu’il ne faut pas malmener, puis enfin leur apprendre les gestes à adopter face à un chien ou un chat inconnu, voire agressif : ne pas courir, ne pas crier, etc.

Mise en pratique :

=> Editer, par exemple, un album de coloriage pour les enfants de maternelle afin qu’ils apprennent à reconnaître les animaux et les différentes parties de leur corps, cf. photo 1.

=> Editer, par exemple, un album pour les classes de CP qui explique les gestes à ne pas faire sur l’animal et les gestes à adopter en cas d’agressivité d’un chien, cf. photo 1.

=> Utiliser ces albums au cours de leçons de prévention, adaptées à l’âge de l’enfant.

=> Enseigner la prévention des morsures dans le cadre de la SVT au collège, avec des informations plus étoffées et en lien avec les cours déjà existants, notamment sur les germes, les infections, les zoonoses, le monde animal.

=> Augmenter la visibilité du programme PECCRAM** reconnu par le Ministère de l’Agriculture et de la Santé. Ce programme est intégré aux programmes scolaires en Suisse et en Grande-Bretagne(4). Il existe donc depuis les années 2000, mais reste confidentiel faute de financement public ; ce contraste entre l’existence d’un outil et son absence de déploiement est percutant.

=> Projeter en classe des films d’animation de sensibilisation au risque de morsures et aux gestes qui sauvent.

morsures 2 1

Photo 1 : Cahier d’activité pour les enfants de maternelle et de primaire, promu par les vétérinaires états-uniens dès les années 1990. Copyright, Etta M. Agan and Joanna E. Burnette, 1997.

 

– Troisième mesure : extension de la déclaration des morsures et mise en place d’un fichier national des chiens mordeurs

Aux termes de l’article L. 211-14-2 du CRPM***, lorsqu’une personne s’est fait mordre par un chien, c’est d’abord au détenteur du chien de « se dénoncer » à la mairie de son domicile pour se voir appliquer des contraintes pouvant aller jusqu’à l’euthanasie de son animal. Ensuite, le propriétaire est tenu de soumettre son chien à une évaluation comportementale pratiquée par un vétérinaire dont le résultat est communiqué au maire de la commune de résidence du chien. Dans la pratique, peu de propriétaires d’animaux mordeurs font cette démarche.

Par ailleurs, l’article L. 211-14-2 du CRPM précise que  « tout professionnel en ayant connaissance  (de la morsure) dans l’exercice de ses fonctions »  doit aussi la déclarer. Donc vétérinaires, médecins, chirurgiens, infirmiers, policiers, etc. sont normalement obligés de procéder à cette déclaration au maire s’ils en ont connaissance. Les vétérinaires peuvent aussi déclarer la morsure via le site I-Cad(5).

Mais les outils de mesure qui devaient déjà être en place d’un point de vue légal et administratif n’existent toujours pas ! À quoi servent nos lois ?

Ainsi, une proposition de loi, datant de février 2021(6), visant à mieux prévenir les morsures de chiens faisait déjà le constat de notre impéritie législative : « La loi du 20 juin 2008 prévoyait (article 1) la création d’un observatoire national du comportement canin ; mais celui-ci n’a jamais été créé. Le décret n° 2011-768 du 28 juin 2011 l’a purement et simplement supprimé et a instauré (article D. 211-3-4 du CRPM) la publication annuelle, par le ministre chargé de l’agriculture, d’un rapport sur les résultats des évaluations comportementales des chiens mentionnés aux articles L. 211-14-1 et L. 211-14-2. Ce rapport n’a été publié qu’en 2014.  Par ailleurs, l’article 25 de la loi du 5 mars 2007 prévoit que le Gouvernement présente tous les trois ans au Parlement un rapport qui dresse le bilan de la mise en œuvre de l’ensemble des dispositions législatives et réglementaires relatives aux chiens dangereux. Ces rapports n’ont jamais été produits… »

Mise en pratique :

=> offrir la possibilité également aux détenteurs de chiens mordeurs de procéder à la déclaration de la morsure via les vétérinaires et aux victimes de morsures de procéder à la déclaration de la morsure via les médecins, les chirurgiens, ou les vétérinaires. Cela soulagerait les maires qui, jusqu’alors, devaient enregistrer les déclarations des propriétaires de chiens mordeurs et qui n’auraient plus à le faire. Néanmoins, un point juridique se pose quant à la confidentialité médicale, les médecins, qui soigneraient une victime de morsure, pourraient-ils déclarer cette morsure sans le consentement de la victime ? L’article L. 211-14-2 du CRPM, tel que rédigé actuellement, semble déjà les y contraindre, la déclaration devant, pour le moment, être faite aux seuls maires. Mais il semble que cela ne soit presque jamais exécuté en pratique…

=> l’enregistrement des déclarations de la part des victimes et des détenteurs de chiens mordeurs pourrait se faire via l’I-Cad. Pour le moment, ce sont seulement les vétérinaires qui peuvent enregistrer les morsures sur I-Cad. Ce fichier pourra être consulté par les vétérinaires qui connaîtront ainsi les antécédents des chiens qu’ils examinent en consultation. Il permettra ainsi de connaître le chiffre des morsures déclarées annuellement.

 

– Quatrième mesure : améliorer la prise en charge des animaux mordeurs

Les animaux qui ont mordu l’ont fait dans des circonstances particulières. Ils doivent être évalués par un vétérinaire afin premièrement de s’assurer d’une éventuelle dangerosité à court, moyen et long terme, mais aussi surtout pour contrôler l’absence de virus rabique chez le chien au moment de la morsure. Seul un nombre insuffisant de propriétaires, mais aussi de professionnels de santé, connaît les démarches obligatoires qu’un chien mordeur doit suivre d’un point de vue médical. Les vétérinaires s’en étonnent régulièrement !

Rappelons donc qu’un chien mordeur doit être mis sous surveillance pendant les 15 jours qui suivent la morsure ; cela dans le but de s’assurer qu’au moment de la morsure, il n’était pas excréteur du virus de la rage, zoonose mortelle, et donc que la personne mordue n’a pas pu être contaminée, elle aussi, par ce virus. Les victimes mordues sont prises en charge par les médecins et/ou chirurgiens, et si besoin dirigées vers un centre antirabique dont la liste est disponible via ce lien : https://www.pasteur.fr/fr/file/65702/download.

N’oublions pas qu’en France, selon l’Institut Pasteur, en 2023, plus de 3 000 personnes ont reçu un traitement préventif, ou prophylaxie post-exposition (PPE), après une exposition à risque et 70 % de ces personnes venaient d’un pays étranger, cf. Tableau 1.morsures 2 2

Tableau 1 : Répartition des expositions potentielles au virus rabique lors de morsure canine, selon les pays où la morsure a eu lieu et pourcentage de personnes traitées préventivement contre la rage en France en 2023. Source : https://www.pasteur.fr/fr/file/61624/download

Mise en pratique :

 

=> améliorer l’information des médecins, chirurgiens, pharmaciens sur l’existence d’une surveillance obligatoire par un vétérinaire sanitaire de l’animal mordeur pendant 15 jours, et ce dans l’objectif de protéger la victime de morsure d’une éventuelle contamination par le virus de la rage (arrêté du 21 avril 1997, animaux visés à l’article 232-1 du Code rural). Pour plus d’informations,  ce lien : https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F24028

=> renforcer le suivi des chiens mordeurs qui n’est pas enregistré dans les systèmes d’information du ministère de tutelle (SIGAL ou RESYTAL). La Direction générale de l’alimentation (DGAL) ne demande pas, à notre connaissance, de statistiques de suivi.

=> il faut rendre plus accessible la liste des vétérinaires qui acceptent de faire cette évaluation des chiens mordeurs. Historiquement, les DDPP, Directions départementales de la protection des populations, avaient la liste départementale des vétérinaires évaluateurs. Et heureusement, maintenant cette liste, devenue nationale, figure sur le site de l’Ordre des vétérinaires(7). Facile à trouver, quand on sait où chercher !!

=> mettre le compte rendu des vétérinaires évaluateurs accessible à tout vétérinaire via le fichier I-Cad.

morsures 2 3

Photo 2 : Staffordshire Bull Terrier ou bull terrier du StaffordshireCette race est non concernée par la loi de 1999, mais confondue avec les Pitbulls beaucoup plus grands et plus lourds. Crédit photo : Droits réservés.

 

– Cinquième mesure : abroger la loi n° 99-5 du 6 janvier 1999 sur les chiens dits dangereux et les lois qui y sont associées.

En France, les chiens susceptibles d’être dangereux sont classés en deux catégories distinctes par l’article L. 211-12 du CRPM, en fonction de leurs caractéristiques morphologiques raciales. La catégorie 1 réunit les chiens dits d’attaque (American Staffordshire Terrier non inscrit au LOF****, mastiff, tosa), la catégorie 2 réunit les chiens nommés de garde et de défense (American Staffordshire Terrier inscrit au LOF, rottweiler, tosa) … Le Patou qui garde les moutons en montagne n’est pas en catégorie 2, ni les malinois de l’Armée française !

La suppression de cette loi est proposée pour plusieurs raisons :

– Cette loi contient une erreur ! L’arrêté d’application du 27 avril 1999 établit la liste des types de chiens susceptibles d’être dangereux. Or, cette liste comporte un nom de race de chien qui n’existe pas : le Staffordshire terrier(8). Depuis longtemps, de nombreux propriétaires se sont vus régulièrement interpellés à tort car ils possédaient un Staffordshire Bull Terrier ou « bull terrier du Staffordshire » qui n’est pas la race inscrite dans cette loi… cf. photo 2.

– La stérilisation des chiens de première catégorie, qui visait à terme leur disparition, a été inefficace, car notamment des chiots issus de croisements d’autres races peuvent être catégorisés en liste I. Par ailleurs, la population de chiens American Staffordshire Terrier, en liste II, a triplé entre 1999 et 2005, donc davantage de chiens dits « dangereux » !

– Cette loi relie faussement des critères raciaux à une potentielle dangerosité. L’ANSES(9) explique l’inefficacité de cette loi : aucune étude scientifique ne prédit l’agressivité d’un chien en fonction de sa race ou de son type racial. D’ailleurs, il n’y a pas de plus forte prévalence de morsures par des chiens de catégorie 1 et 2, comme définis dans cette loi. Au total, 94 % des chiens mordeurs sont hors catégorie.

Le rapport de l’ANSES d’octobre 2020(10) cite notamment une étude faite en France : « Dans huit services d’urgence d’hôpitaux français, Sarcey et al. (2017) ont analysé 485 accidents de morsure de personnes. Dans cette étude, 6 % (22/357) des chiens responsables des morsures étaient des chiens de catégories 1 et 2 au sens de la réglementation française. Les taux de morsures sévères dues aux chiens de catégories (41 %) n’étaient pas différents de ceux constatés pour les chiens non catégorisés (46 %). D’après Ricard et al. (2010), qui ont analysé les mêmes 485 cas de morsures, les races les plus représentées étaient le berger allemand (10 % des morsures), le Labrador (9 %) et le Jack Russell Terrier (6 %). Cette étude ne permet cependant pas de conclure sur la tendance à mordre de certaines races puisque la répartition des chiens par race n’est pas connue dans la population générale canine. »

– Cette loi pèse sur la pratique des vétérinaires qui sont confrontés régulièrement à des questions de propriétaires de chiots : « mon chiot sera-t-il identifié et évalué comme devant être en liste I ou II, et donc soumis à un permis de détention, très contraignant ? ». Il est difficile de déterminer si un chien est apparenté à un pitbull avant l’âge de 8 mois. Les critères d’évaluation morphologique ne concernent que les animaux adultes(11).

– Une partie des États-Unis, les Pays-Bas ou l’Italie, qui avaient adopté des catégorisations similaires, les ont abandonnées après avoir constaté leur inefficacité dans la réduction du risque de morsure.

– Les propriétaires de ces chiens catégorisés sont donc abusivement discriminés, leur chien doit être muselé lors des sorties, voire stérilisé. Ils doivent payer une assurance particulière et présenter un bulletin n° 2 du casier judiciaire vierge, ce qui n’est pas demandé aux autres propriétaires de chiens potentiellement tout aussi dangereux.

– Cette loi n’a pas fait reculer le nombre de morsures de chiens en France puisque la très grande majorité des chiens mordeurs n’entrent pas dans ces deux catégories de la loi de janvier 1999.

–  Cette loi est détournée, soit par l’importation illégale de chiens comme le montrent certains faits divers récents(12), soit par la détention de chiens issus de croisements et ne rentrant pas dans les critères morphologiques complets énoncés par la loi et donc lui échappant totalement…

– L’abrogation de cette loi libérerait du « temps de policiers » qui n’auraient plus besoin de faire des contrôles complexes et totalement inutiles.

– L’abrogation de cette loi libérerait du « temps de maire » pour les mêmes raisons, nos édiles ont d’autres chats à fouetter !

– Ces chiens dits catégorisés semblent particulièrement visés par des actes de cruauté et d’abandon. En effet, certains de ces chiens, parce que présumés dangereux, sont utilisés comme des accessoires de mode ou des objets facilement « jetables »…

– L’article L211-11 du CRPM impose déjà aux maires, ou aux préfets, des obligations concernant la prévention du risque de morsure canine : « Si un animal est susceptible, compte tenu des modalités de sa garde, de présenter un danger pour les personnes ou les animaux domestiques, le maire ou, à défaut, le préfet peut prescrire à son propriétaire ou à son détenteur de prendre des mesures de nature à prévenir le danger ». Il est donc déjà question de prévention des dégâts pouvant être infligés par des chiens. Pourquoi des lois en plus ?

Mise en pratique :

=> abroger la loi du 06 janvier 1999 pour preuve d’incompétence et vice de forme. Faire de même pour les lois associées (loi n° 2008-582 du 20 juin 2008).

=> mettre en parallèle un contrôle plus strict des chiens « illégaux », c’est-à-dire sans papiers et introduits illégalement en France, lutter plus sévèrement contre le trafic animal et mettre en place un suivi plus strict des chiens mordeurs. Les animaux issus de ces trafics ne sont pas élevés dans des conditions favorables à leur équilibre psychique, donc potentiellement plus à risque de troubles du comportement.

=> proposer l’élaboration d’un code urbain de bonne conduite du chien en ville, identique pour toutes les villes de France et informer les citadins de l’existence de ce code. Le Code rural semble ancien pour certains articles et n’est plus adapté à la vie actuelle des animaux dans la ville. Certaines mairies ont déjà établi des principes de bonne conduite  pour les chiens citadins.

La loi du 06 janvier 1999, votée sous le coup de l’émotion, et qui contient une erreur dans la dénomination des races qu’elle vise, a montré son incompétence pour protéger les Français. Les morsures n’ont pas diminué en France parce que 94 % des chiens qui mordent n’appartiennent pas aux catégories visées par cette loi.

Cette loi n’est presque plus contrôlée, le port de la muselière est difficilement suivi par les propriétaires, surtout en période de grosses chaleurs où les chiens ont besoin d’haleter la gueule ouverte pour rafraîchir leurs corps !

A quoi sert de la conserver ? Cela mobilise des énergies qui seraient mieux employées par ailleurs et condamne à mort certains de ces chiens qui ne peuvent être secourus du fait de leur race…

La gestion des morsures implique a minima l’identification des animaux, leur éducation, la responsabilisation des propriétaires, l’information du grand public ainsi que la déclaration systématique des morsures de chiens. La prise en charge des animaux mordeurs est indispensable, médicalement et légalement.

Acquérir un animal doit se préparer, ce n’est pas un jouet !

 

Abréviations :

* I-Cad : Société dont la mission est de gérer le Fichier national d’identification des carnivores Domestiques en France. Créée en 2012 et cogérée par la Société centrale canine) et le Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral).

** PECCRAM : Programme d’éducation à la connaissance du chien et au risque d’accident par morsure

*** CRPM : Code rural et de la pêche maritime

**** LOF : livre des origines français

 

Sources :

1. https://www.crsi-france.fr/morsures-et-sante-prevenir-plutot-que-guerir/

2. https://www.crsi-france.fr/morsures-et-sante-prevenir-plutot-que-guerir/

3. https://www.depecheveterinaire.com/entre-281000et-398000-chiens-et-chats-abandonnes-en-france-en-2025-selon-l-ocad_67A0598A4374B172.html?utm_campaign=317365465-Newsletters&utm_medium=email&_hsenc=p2ANqtz-90uaQLVZmN25FjssxHmmN0NgdyTJliM8jMj2OaFiM0kRAyrCPS3ZrA_TvFHVR9ZA7sIt_uiIw18tZUmfDuMxp736fLPw&_hsmi=143081584&utm_content=143081584&utm_source=hs_email

4. https://questions.assemblee-nationale.fr/q15/15-43424QE.htm

5. https://www.i-cad.fr/

6. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3916_proposition-loi.pdf

7. https://extranet.veterinaire.fr/annuaires/veterinaires

8. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/11/questions/QANR5L11QE47948

9. https://www.anses.fr/fr/content/chez-les-chiens-la-race-ne-suffit-pas-pour-predire-et-prevenir-le-risque-de-morsure

10. https://www.anses.fr/system/files/SABA2015SA0158Ra.pdf

11. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000210847/

12. https://www.franceinfo.fr/faits-divers/femme-enceinte-tuee-par-des-chiens/mort-d-elisa-pilarski-quatre-ans-de-prison-avec-sursis-requis-a-l-encontre-de-christophe-ellul-ainsi-que-l-euthanasie-de-son-chien-curtis_7847372.html

ESTEVES Caroline (2010), les chiens dangereux : un problème toujours présent, des solutions qui se dessinent, thèse Med. Vet, Université Claude-Bernard Lyon 1

https://www.lepointveterinaire.fr/publications/le-point-veterinaire/article/n-454/analyse-sur-le-rapport-de-l-anses-relatif-au-risque-de-morsure-de-chien.html

https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04826219v1

https://academie-veterinaire.fr/fileadmin/user_upload/DossiersThematiques/BienEtreAnimal/Guide_diffuse_par_les_DDPP_La_reglementation_en_matiere_de_chiens_dangereux.pdf

Justice

Le Conseil constitutionnel deviendrait-il plus réaliste ?

By Institutions

Deux décisions récentes montrent que, comme on pouvait ne pas s’y attendre, le CC sait évoluer en matière de sécurité et prendre en compte la réalité sociétale. Pourvu que cela dure !

 

Par Raphaël Piastra, maître de Conférence en droit public des Universités, adhérent CRSI

 

A propos de la « loi Rodwell » (Décision n° 2026-906 DC du 23 juillet 2026)

Le Conseil constitutionnel a validé jeudi 23 juillet dernier l’essentiel de la loi portée par le député Renaissance Charles Rodwell, qui allonge la durée maximale de rétention administrative de certains étrangers jugés dangereux et crée de nouveaux outils de prévention du terrorisme, tout en assortissant certaines dispositions de réserves d’interprétation.

« C’est la preuve que l’État de droit ne doit jamais nous condamner à l’impuissance sécuritaire et migratoire », a réagi auprès de l’AFP Charles Rodwell.  En matière migratoire, nous avons perdu la main au profit de l’Europe. Notre sécurité en pâtit depuis des années.

Le Président Macron a établi un lien entre l’immigration et l’insécurité.  Il déclarait en 2022 : « Quand on regarde aujourd’hui la délinquance à Paris. On ne peut pas ne pas voir que la moitié, au moins, des faits de délinquance qu’on observe viennent de personnes qui sont des étrangers soit en situation irrégulière, soit en attente de titre, en tout cas dans des situations très fragiles. »

Saisi par des députés socialistes ainsi que par des élus de La France insoumise et écologistes, le Conseil a jugé conforme à la Constitution l’allongement de la durée maximale de rétention administrative de 180 à 210 jours pour les étrangers condamnés pour terrorisme, ainsi que pour ceux définitivement condamnés pour certains crimes ou délits passibles d’au moins cinq ans d’emprisonnement. Les Sages estiment que cette atteinte à la liberté individuelle est cette fois « proportionnée », contrairement à une précédente version censurée l’an dernier. Ils rappellent toutefois que cette prolongation ne pourra être prononcée qu’à titre exceptionnel et uniquement si l’intéressé représente une « menace réelle, actuelle et d’une particulière gravité pour l’ordre public ». En général, ce sont des individus sous OQTF qui commettent des crimes et qui les réitèrent.

Le texte prévoit également, en vue de prévenir des actes terroristes et pour des personnes ayant eu des « agissements susceptibles d’être […] liés à des troubles mentaux », la création d’une « injonction d’examen psychiatrique » à la main du préfet, qui pourra, après cet examen, prononcer une hospitalisation forcée. En cas de refus de se soumettre à l’examen, un juge pourra autoriser les forces de l’ordre à se rendre au domicile de la personne pour la présenter à un psychiatre. Toutefois, cette injonction ne débouche pas sur une atténuation de responsabilité.

Le Conseil a émis plusieurs réserves. Une réserve d’interprétation est une décision par laquelle le Conseil constitutionnel valide une loi à la condition qu’elle soit comprise d’une certaine façon. Elle évite de censurer un texte en l’adaptant pour qu’il respecte la Constitution. Une sorte de feu orange clignotant en quelque sorte.

Le Conseil a notamment souligné que le magistrat devrait fixer « la durée maximale de la mesure », qui ne devra pas excéder 12 heures. Il a également demandé que le magistrat prévienne, pour une personne mineure ou protégée, ses parents ou son tuteur.

La loi prévoit enfin la création d’une « rétention de sûreté terroriste », permettant de placer dans un centre de soins, après une peine de prison, des personnes présentant un risque de récidive et adhérant à « une idéologie » terroriste.  Le Conseil constitutionnel a précisé que cette disposition ne pourrait s’appliquer qu’aux condamnations à venir, et seulement si celles-ci portent sur des faits postérieurs à l’entrée en vigueur de la loi. Il s’agit ici du principe de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère selon lequel une loi nouvelle plus dure ne s’applique pas aux faits commis avant son entrée en vigueur. Il repose sur la protection des droits de l’accusé, la sécurité juridique et l’article 112-1 du Code pénal. Toujours en matière de terrorisme, les Sages ont enfin validé le durcissement des conditions de changement de nom à l’état civil.

 

A propos de la « loi Darmanin » (Décision n° 2026-909 DC du 23 juillet 2026)

Le Conseil constitutionnel a censuré plusieurs dispositions de la loi sur la justice criminelle portée par le Garde des Sceaux Gérald Darmanin, dont le recours à la généalogie génétique dans les enquêtes judiciaires, tout en validant l’essentiel de la réforme. Rappelons que ce texte avait été adopté le 9 juillet après avoir été largement remanié ; le texte avait notamment été amputé de sa mesure controversée de « plaider-coupable ». Précisons que ce dispositif, connu en matière délictuelle, devait intégrer le domaine criminel et permettre aux magistrats, sous conditions, de statuer plus vite sur une peine en évitant un procès. Cette nouvelle « procédure de jugement des crimes reconnus (PJCR) » concernait les affaires avec un seul auteur reconnaissant intégralement les faits. Elle nécessitait l’accord du parquet et de la victime. Cette mesure prévoyait une réduction du quantum de peine maximum. « Jusqu’à deux tiers de la peine et trente pour la perpétuité si on rentre dans cette procédure » précisait M. Darmanin. Cette mesure fut finalement retirée du texte par l’Assemblée.  En matière criminelle, il vaut mieux comparaître, en conclusion. Et si les délais sont longs  (4 à 5 ans  pour certains dossiers d’assises), il convient de recruter plus de juges. Notamment en ouvrant, bien plus que cela ne se fait, des postes de magistrat à titre temporaire. Ce dernier est une personne issue de la société civile exerçant temporairement des fonctions judiciaires. Il participe à rapprocher la justice du citoyen. Avec la loi organique n° 2023-1058 du 20 novembre 2023 relative à l’ouverture, à la modernisation et à la responsabilité du corps judiciaire, le magistrat exerçant à titre temporaire peut désormais exercer des fonctions au siège civil ou au siège pénal, au siège civil et pénal ou au parquet. Ces fonctions peuvent être exercées en même temps qu’une activité professionnelle compatible. Or les recrutements sont très difficiles voire impossibles.

Cette réforme de la justice criminelle avait soulevé de vives réticences à gauche ainsi que dans les barreaux où l’on redoutait un recul des droits des victimes et de la défense.

Sur cette loi Darmanin, les Sages ont aussi jugé contraire à la Constitution le dispositif autorisant le recours à la généalogie génétique pour élucider certaines affaires, notamment des dossiers anciens. Selon eux, le législateur n’a pas prévu de garanties suffisantes pour assurer un équilibre entre l’objectif de recherche des auteurs d’infractions et le respect de la vie privée. Il est vrai qu’en l’état le texte était une sorte de bouteille à l’encre aux effets très incertains. En revanche, ils ont validé, les principales mesures de la réforme, notamment l’extension de la compétence des cours criminelles départementales aux crimes commis en récidive légale, la réduction des délais laissés aux avocats pour déposer des requêtes en nullité, ainsi que la prolongation de certaines détentions provisoires. Il faut dire que certaines nullités de procédure deviennent une machine à ralentir et même à enrayer la justice pénale. Ici, un suspect de crime a été libéré car il manquait d’encre ou de papier dans une imprimante.  Là, un autre à qui, pendant une garde à vue,  les policiers n’auront pas notifié (ou tardivement) le droit de garder le silence ou de prévenir un proche. Il est certain aussi que ces nullités de procédure, si elles protègent les droits de la défense, desservent aussi la cause des droits des victimes (ralentissement de la phase pré-procès).

Sur le réseau social X, Gérald Darmanin s’est félicité de cette décision, soulignant que « les principales mesures » de la loi avaient été jugées conformes à la Constitution, en particulier les nouvelles cours criminelles départementales et la réforme des nullités de procédure. Selon le ministre, ces dispositions permettront d’accélérer les délais de jugement en matière criminelle et de renforcer l’efficacité de la justice au bénéfice des victimes.

 

Conclusion

Nous avons suffisamment montré du doigt les dérives du CC notamment dans ces colonnes (Raphaël Piastra, Le Conseil constitutionnel est-il contre la démocratie ?, CRSI – Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure, 2026) pour ne pas remarquer lorsqu’il œuvre correctement. Mais il n’empêche que depuis environ deux décennies l’idéologie droitdel’hommiste y règne. Notamment car certaines nominations sont contestables. Et également, car depuis Mme Beloubet (2013-2017), il n’y a plus un seul professeur de droit (public). Or, dans cette noble enceinte ont siégé des sommités du droit ou de la science politique : René Cassin, François Luchaire, François Goguel, Georges Vedel (« pape » du droit public), Robert Badinter, Jacques Robert,  Alain Lancelot, Jean-Claude Colliard. Le regretté Guy Carcassonne aurait dû en être. Dominique Rousseau, Pascal Perrineau ou Dominique Reynié devraient en être.

En 2024, lors de ses vœux à la tête du CC, Laurent Fabius estimait : « Le Conseil constitutionnel n’est pas une chambre d’appel des choix du Parlement ». A lire certaines décisions récentes, il est malheureusement en train de le devenir….

 

traffic drogues

Le narcotrafic en France : une menace majeure pour la sécurité nationale et la cohésion sociale

By Sécurité/Justice

Le narcotraffic en France constitue dorénavant une menace majeure pour la France et sa sécurité intérieure

 

Par DUROS Q., adhérant au CRSI

 

Une criminalité qui change de dimension

Le narcotrafic n’est plus un phénomène limité à quelques quartiers ou à quelques grandes métropoles. En l’espace d’une quinzaine d’années, il est devenu un phénomène criminel structurant qui irrigue une partie importante de l’économie souterraine française. Les réseaux de stupéfiants disposent aujourd’hui d’une organisation comparable à celle d’entreprises internationales : logistique sophistiquée, blanchiment financier, corruption, recrutement de mineurs, usage massif des technologies numériques et recours croissant à une violence décomplexée.

Les rapports de l’Office français des drogues et des tendances addictives (OFDT), de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), ainsi que les travaux de la commission d’enquête du Sénat sur le narcotrafic convergent : la France est devenue à la fois un marché de consommation important et une plateforme logistique stratégique pour les trafics européens.

Les saisies records de cocaïne réalisées ces dernières années témoignent d’un paradoxe. Elles illustrent l’efficacité des services d’enquête et des douanes, mais révèlent également que les volumes importés continuent d’augmenter. En d’autres termes, saisir davantage ne signifie pas automatiquement réduire durablement le trafic.

Les conséquences sont considérables : règlements de comptes, assassinats, intimidation des habitants, corruption, blanchiment d’argent, infiltration de certains secteurs économiques et fragilisation de l’autorité de l’État.

 

Des forces de sécurité fortement mobilisées

Il serait injuste d’affirmer que l’État demeure inactif. Les policiers, les gendarmes, les douaniers et les enquêteurs spécialisés obtiennent régulièrement des résultats remarquables dans des conditions particulièrement difficiles.

Les enquêtes contre les réseaux criminels exigent souvent plusieurs mois, voire plusieurs années de travail. Elles mobilisent des techniques d’investigation complexes : écoutes judiciaires, surveillance physique, exploitation de données numériques, coopération internationale, infiltrations et investigations financières.

Les magistrats du parquet spécialisés jouent également un rôle déterminant. Ils dirigent les enquêtes, coordonnent les investigations avec les services spécialisés et assurent le suivi des procédures devant les juridictions. La création de juridictions spécialisées et le renforcement des outils de lutte contre la criminalité organisée témoignent d’une volonté d’adapter la réponse judiciaire à une menace en constante évolution.

Les douanes françaises obtiennent également des résultats significatifs grâce à des saisies importantes réalisées dans les ports, les aéroports et sur les axes routiers.

Cette mobilisation quotidienne expose les agents à des risques élevés. Les trafiquants disposent de moyens financiers considérables leur permettant d’acquérir des armes de guerre, de recruter des guetteurs très jeunes et d’exercer des pressions sur les témoins ou certains acteurs économiques.

 

Pourquoi le trafic continue-t-il malgré ces efforts ?

La progression du narcotrafic ne s’explique pas par une absence d’engagement des forces de l’ordre.

Elle résulte d’un ensemble de facteurs structurels.

Le premier est économique. Le trafic de stupéfiants génère des profits extrêmement élevés pour un risque pénal que certains délinquants considèrent encore acceptable. Les organisations criminelles disposent ainsi de ressources financières leur permettant de remplacer rapidement les personnes interpellées.

Le deuxième facteur est international. Les filières d’approvisionnement traversent plusieurs continents et impliquent des organisations criminelles implantées en Amérique latine, en Afrique, en Europe et parfois au Moyen-Orient. Aucune politique strictement nationale ne peut, à elle seule, neutraliser ces réseaux.

Le troisième facteur concerne le recrutement. Les réseaux exploitent la précarité sociale de certains jeunes, parfois mineurs, auxquels ils proposent des revenus rapides largement supérieurs aux opportunités offertes par l’économie légale.

Enfin, la rapidité d’adaptation des organisations criminelles constitue un défi permanent. Les communications chiffrées, les cryptomonnaies, les plateformes numériques et les circuits internationaux de blanchiment compliquent considérablement le travail des enquêteurs.

 

Une réponse publique encore confrontée à des limites importantes

Reconnaître l’engagement des services de l’État n’interdit pas une analyse critique.

Plusieurs rapports parlementaires soulignent que les moyens judiciaires demeurent sous tension. Les délais d’audiencement, la charge de travail des juridictions, les difficultés de recrutement dans certains services spécialisés et l’engorgement carcéral limitent parfois l’efficacité de la réponse pénale.

Les magistrats du siège exercent leur mission dans le cadre fixé par la loi. Les décisions qu’ils rendent tiennent compte de nombreux critères juridiques : personnalité du prévenu, antécédents, gravité des faits, individualisation de la peine et jurisprudence. Il serait donc inexact de qualifier globalement l’ensemble de la magistrature de « laxiste ».

En revanche, il existe un débat public parfaitement légitime sur la cohérence de la politique pénale. Certains estiment que certaines peines apparaissent insuffisamment dissuasives face à des organisations criminelles extrêmement violentes. D’autres considèrent que l’efficacité repose davantage sur la certitude de la sanction que sur son aggravation.

Les gouvernements successifs, de sensibilités politiques différentes, portent également une part de responsabilité dans les difficultés actuelles. Pendant de nombreuses années, le narcotrafic a été appréhendé principalement comme un problème de délinquance locale alors qu’il relevait déjà de la criminalité organisée internationale. Cette prise de conscience tardive a retardé certaines adaptations législatives, budgétaires et organisationnelles.

Les critiques formulées à l’encontre de certaines formations politiques de gauche portent souvent sur leur préférence pour des approches davantage centrées sur la prévention, la réduction des risques ou les politiques sociales. À l’inverse, ces formations soutiennent généralement que la répression seule ne suffit pas à faire disparaître les trafics. Ce désaccord relève d’un débat politique réel. En revanche, il n’est pas possible d’établir, sur la base des données disponibles, qu’un seul courant politique serait à lui seul responsable de la situation actuelle.

 

Une responsabilité souvent oubliée : celle des consommateurs

La responsabilité des consommateurs est trop souvent minimisée dans le débat public.

Chaque achat de cocaïne, de cannabis, d’héroïne ou de drogues de synthèse alimente directement une économie criminelle. Derrière un produit présenté comme un simple « loisir » se cache une chaîne de violences : exploitation de populations vulnérables dans les pays producteurs, corruption, blanchiment d’argent, recrutement de mineurs, intimidation des habitants et homicides entre bandes rivales.

Tous les consommateurs n’ont évidemment pas l’intention de financer ces organisations. Néanmoins, économiquement, la demande constitue le moteur du marché. Sans clients, il n’existerait ni réseaux de distribution, ni points de vente, ni profits criminels.

Cette réalité mérite d’être davantage rappelée dans les campagnes de prévention. La consommation de stupéfiants n’est pas un acte sans conséquences collectives. Elle contribue objectivement au financement d’organisations responsables d’actes de violence graves.

La lutte contre le narcotrafic ne peut donc pas reposer exclusivement sur les forces de sécurité. Elle suppose également une prise de conscience citoyenne.

Les pistes d’amélioration

Plusieurs orientations ressortent des travaux parlementaires et des analyses des professionnels :

  • renforcer durablement les effectifs spécialisés de police, de gendarmerie, de douane et de justice ;
  • développer davantage les enquêtes patrimoniales afin de confisquer systématiquement les avoirs criminels ;
  • améliorer la coopération internationale contre les cartels et les filières logistiques ;
  • accélérer les procédures visant les organisations criminelles les plus structurées ;
  • mieux protéger les témoins et les enquêteurs exposés ;
  • intensifier la prévention auprès des jeunes concernant les conséquences réelles de la consommation de stupéfiants ;
  • renforcer les politiques de lutte contre le blanchiment d’argent.

 

Conclusion

Le narcotrafic représente aujourd’hui l’une des principales menaces pesant sur la sécurité intérieure de la France. Les organisations criminelles disposent de ressources financières considérables, d’une capacité d’adaptation remarquable et d’un pouvoir de corruption qui fragilise progressivement l’autorité publique.

Face à cette menace, il convient d’éviter deux erreurs. La première serait d’ignorer le travail remarquable accompli quotidiennement par les policiers, gendarmes, douaniers, magistrats du parquet et enquêteurs spécialisés, dont l’engagement permet chaque année de démanteler des centaines de réseaux et de saisir des quantités record de stupéfiants.

La seconde serait de considérer que la seule action des forces de l’ordre suffira à résoudre le problème. La réponse doit être globale : moyens judiciaires adaptés, coopération internationale, lutte contre les circuits financiers, prévention et responsabilisation des consommateurs.

Le narcotrafic prospère parce qu’il existe une offre internationale extrêmement puissante mais aussi une demande constante. Réduire durablement cette menace suppose d’agir simultanément sur ces deux dimensions. À défaut, les réseaux continueront à remplacer rapidement les trafiquants interpellés et à étendre leur influence sur le territoire national.

EU flag

Crise à Ceuta

By Institutions

La récente crise migratoire à Ceuta témoigne de la désolidarisation européenne en matière migratoire

 

Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI

 

Contexte général : les faits

Avant d’observer la fissure de la solidarité européenne, il faut s’attarder sur les faits objectifs de cette crise qui, après deux semaines de réajustements, sont relativement exhaustifs et définitifs.

Déclenchement : 30 juillet 2026 (avec un précédent pic dès le 29 juillet, jour de la Fête du Trône marocaine).

Lieu : l’enclave espagnole de Ceuta, territoire de 19-20 km² sur la côte nord-africaine, à la frontière avec le Maroc (85 000 habitants). Des passages secondaires ont également été enregistrés à Melilla, autre enclave espagnole, où le poste-frontière de Beni Ensar a été temporairement fermé.

Ampleur : près de 80 000 personnes sont entrées illégalement à Ceuta en l’espace de quelques jours, principalement les 30 et 31 juillet 2026.

Il s’agit du plus important épisode migratoire à la frontière hispano-marocaine depuis la crise de mai 2021 (qui avait concerné environ 8 000 à 10 000 personnes).

Profil des migrants : en très grande majorité des jeunes hommes et adolescents marocains.

Modes d’entrée : franchissement à la nage le long des digues des plages d’El Tarajal et de Benzú, ou à pied le long du rivage.

Bilan humain : au moins 80 personnes sont mortes, selon le bilan communiqué par le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, le samedi 1er août 2026 (un premier bilan provisoire avait fait état de 34 morts, puis 41). Les décès résultent de noyades lors des tentatives de contournement à la nage de la digue frontalière, et de mouvements de foule/bousculades lors des franchissements de la barrière.

Déclencheur immédiat identifié : une rumeur virale diffusée sur les réseaux sociaux (Instagram, TikTok, Facebook) laissant croire à une ouverture de la frontière hispano-marocaine, associée à l’interprétation d’une décision de justice espagnole. Le Tribunal suprême espagnol avait en effet statué, le 8 juillet 2026, que la loi ne permettait pas les « renvois à chaud » (devoluciones en caliente) des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla — une décision largement diffusée et déformée sur les réseaux sociaux marocains comme annonçant une frontière ouverte. De plus, des voies d’entrée ont été popularisées sur les différents réseaux sociaux, notamment par la nage.

Réponse immédiate espagnole : déploiement de l’armée de terre, de la Garde civile, du Corps national de police et de sauveteurs en mer ; envoi de renforts (plongeurs, bateaux, drones) ; installation d’une barrière pneumatique de 500 mètres en mer pour empêcher les traversées à la nage.

Qualification politique espagnole : le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a qualifié l’afflux d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », attribuant la crise à une exploitation malhonnête de la décision judiciaire par des réseaux de passeurs (« mafias »).

 

Historique des relations Espagne-Maroc et précédent de 2021

La crise de mai 2021

Entre le 17 et le 19 mai 2021, environ 9 000 à 10 000 personnes (dont au moins 1 200 mineurs non accompagnés selon le Parlement européen) sont entrées à Ceuta après que la police marocaine a temporairement relâché ses contrôles frontaliers, ouvert les portes de la clôture frontalière et n’a pas agi pour empêcher les entrées illégales.

Cette crise est survenue peu après l’accueil médical en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, mouvement indépendantiste du Sahara-Occidental, ancienne colonie espagnole que le Maroc revendique et occupe. La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, avait alors accusé le Maroc de « chantage » et d’« agression ».

Elle déclencha des conséquences diplomatiques durables : en 2022, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a adressé une lettre officielle au roi Mohammed VI qualifiant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental (présenté en 2007) de « base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le conflit – un changement net par rapport à la neutralité historique de Madrid sur ce dossier, et un rapprochement stratégique avec Rabat qui a par ailleurs dégradé les relations avec l’Algérie.

Le cadre de coopération bilatérale

Le Maroc est un partenaire stratégique de l’UE dans le contrôle des frontières méridionales de l’Europe, recevant financements et appui technique de Madrid et de Bruxelles pour ses dispositifs de contrôle. Le 15ᵉ Conseil d’association UE-Maroc s’est tenu le 30 janvier 2026, coprésidé par la Haute représentante de l’UE Kaja Kallas et le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, réaffirmant un partenariat qualifié de « stratégique, ancien, riche, multidimensionnel et privilégié », et saluant l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 2797 (2025) sur le Sahara occidental.

 

Conséquences politiques et géopolitiques en Europe

Position de l’Espagne et de l’Union européenne

  • Madrid a défendu la nécessité d’une réponse européenne commune, rappelant que Ceuta et Melilla constituent des frontières extérieures de l’UE, impliquant une responsabilité partagée.
  • 22 gouvernements européens ont demandé la tenue d’une réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur, tenue le 4 août 2026.
  • La Commission européenne, par la voix d’Ursula von der Leyen, a plaidé pour un renforcement des frontières aux points sensibles (surveillance accrue, barrières physiques) plutôt que pour une exclusion de l’Espagne.
  • L’Allemagne et la Belgique ont explicitement rejeté la logique d’exclusion de l’Espagne de Schengen, préférant s’appuyer sur le règlement européen de retour.

Pays ayant appelé à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen 

  • Italie – la Présidente du Conseil Giorgia Meloni, appuyée par le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani et le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini
  • Danemark – la Première ministre Mette Frederiksen
  • Finlande – la ministre de l’Intérieur Mari Rantanen
  • Tchéquie – le Premier ministre Andrej Babiš

Pays ayant effectivement mis en œuvre des contrôles renforcés (mesure unilatérale appliquée, distincte d’une exclusion de Schengen)

  • Italie : instauration de contrôles ciblés, pour une durée d’un mois, sur les ressortissants non-UE arrivant d’Espagne par voie aérienne ou maritime – présentée par Giorgia Meloni comme une mesure extraordinaire de protection de la sécurité nationale. Celle-ci ne concerne pas les ressortissants espagnols mais seulement les ressortissants de pays tiers arrivants d’Espagne.
  • France : renforcement des contrôles à ses frontières, annoncé par le gouvernement français à la suite de la crise.

Précision juridique importante : aucun texte de l’accord Schengen ne prévoit de mécanisme permettant d’exclure formellement un État membre de l’espace Schengen. Seul le rétablissement de contrôles temporaires aux frontières intérieures par un État membre, de façon unilatérale et pour une durée de 6 mois reconductibles, est prévu par les textes – ce qui correspond à la mesure prise par l’Italie.

Pays ayant explicitement rejeté l’option d’exclusion

  • Allemagne
  • Belgique
  • Slovaquie

Le bras de fer préalable à la réunion interministérielle entre l’Italie, le Danemark et l’Espagne

La crise de Ceuta a d’abord donné lieu à une confrontation diplomatique ouverte entre Rome, Copenhague et Madrid, avant même la tenue de la réunion du 4 août.

Dès le 30 juillet, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni a évoqué la possibilité de prendre des « mesures exceptionnelles » contre l’Espagne, allant jusqu’à suspendre l’accord de Schengen entre les deux pays, dénonçant les « images impressionnantes » en provenance de Ceuta et affirmant que « l’Italie ne restera pas les bras croisés ». Son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani est allé dans le même sens, se déclarant « favorable à la fermeture de l’espace Schengen avec l’Espagne », estimant que la politique migratoire de Madrid « encourage le trafic d’êtres humains ».

Cette sortie a immédiatement provoqué une riposte espagnole : le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares a répliqué que ces propos étaient indignes d’un pays partenaire et ami, dont l’Espagne attend de la solidarité et non de la démagogie partisane, et a convoqué l’ambassadeur d’Italie dès le lendemain.

Le Danemark s’est associé à cette ligne dure. Le ministre danois de la Migration, Morten Bødskov, a réclamé un « contrôle effectif » des frontières et s’est montré favorable à l’étude d’une suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, rappelant qu’il ne fallait pas « répéter la situation chaotique » de 2015, l’immigration incontrôlée constituant selon lui « une menace pour l’Europe ». Selon la presse spécialisée sur les affaires européennes, la Première ministre danoise avait par ailleurs déjà évoqué le sujet avec Giorgia Meloni, les deux dirigeantes cherchant à réunir les chefs d’État et de gouvernement de l’UE pour évaluer la crise.

C’est dans ce contexte que Rome et Copenhague ont pris l’initiative de la lettre signée par 22 chefs d’État et de gouvernement réclamant la réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur. Une analyse du Grand Continent souligne que des positions divergentes existaient même au sein de ce groupe de 22 : l’Italie, le Danemark, la Finlande, l’Autriche, la République tchèque et la Suède ont continué de brandir la suspension de Schengen comme un instrument légitime, tandis qu’un second bloc, incluant l’Allemagne et la Belgique, refusait explicitement cette logique d’exclusion.

En retour, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a dénoncé dans une lettre à Ursula von der Leyen une réponse « plutôt asymétrique » de ses partenaires européens, estimant que certains pays « ont choisi d’attaquer l’Espagne et d’appeler à son exclusion temporaire de l’espace Schengen ».

À l’issue de la réunion du 4 août, cette confrontation s’est en partie apaisée : selon un média spécialisé, le ministre danois Morten Bødskov a lui-même salué le bilan revu à la hausse présenté par l’Espagne (72 000 entrées, 70 000 retours vers le Maroc), se disant satisfait du déploiement rapide de la police et de l’armée espagnoles.

La confrontation entre l’Italie et l’Espagne ne s’est pas apaisée, avec des mesures de contrôle prises de part et d’autre toujours en place.

 

Stratégie marocaine

Position officielle du Maroc

Les autorités marocaines et espagnoles ont conjointement attribué la crise aux réseaux de passeurs et de trafic illicite, évoquant l’action de groupes criminels organisés ayant incité aux traversées massives. Les autorités marocaines n’ont pas produit de communication publique détaillée dans les jours suivant le déclenchement de la crise.

Éléments de contexte

L’hypothèse de la pression marocaine n’est qu’une supposition.

  • Le mécanisme observé en 2026 rappelle celui de mai 2021 : la coopération marocaine en matière de contrôle frontalier peut être resserrée ou relâchée selon le contexte diplomatique bilatéral, cette relation constituant un levier reconnu dans les rapports entre Rabat et Madrid.
  • La crise de 2026 est survenue peu après une visite officielle du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez en Algérie, son premier déplacement dans ce pays en quatre ans, alors même que l’Espagne avait précédemment infléchi sa position en faveur de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
  • Le dossier du Sahara occidental demeure un point de friction structurel entre le Maroc et l’Espagne : le soutien espagnol au plan d’autonomie marocain (2022) n’a pas empêché de nouvelles tensions bilatérales.

Nouvel épisode migratoire à Ceuta à la mi-août 2026

Des appels à traverser la frontière ont circulé sur les réseaux sociaux mi-août, prétendant que le poste-frontière serait ouvert le 15 août, jour férié en Espagne. Ces messages, relayés par de faux comptes, s’inscrivaient dans une campagne de désinformation similaire à celle observée fin juillet. Le Maroc a annoncé des mesures de sécurité renforcées et des poursuites judiciaires contre les auteurs de ces rumeurs, tandis que la Guardia civil espagnole a multiplié les démentis, rappelant que la frontière resterait fermée. Dans la nuit du 15 août, un pic de tentatives a néanmoins été enregistré, avec environ 300 personnes se jetant ensemble à la mer, la plupart interceptées par les forces marocaines et espagnoles.

 

12019 veterinary 85925

Insécurité en santé : le cas des vétérinaires

By Santé

Un précédent article, « Insécurité en santé : L’exemple des violences faites aux professionnels de santé », de Stéphane Aillaud, traitait de l’insécurité dans le milieu de la santé humaine. À la suite, cet article traite du même sujet dans le monde vétérinaire.

 

Par Nathalie PEJANOVIC, membre de la commission CRSI santé

 

« Le coup a projeté l’otoscope dans ma mâchoire. Tu fais mal à mon chien là, a-t-il dit. Abasourdie, j’ai pensé que le chien m’avait cognée d’un mouvement brusque de sa tête alors que j’examinais son oreille. Mon ASV* était sous le choc, pétrifiée ; à son regard, j’ai tout de suite compris : le coup, c’est le propriétaire du chien qui me l’avait porté ! », raconte le Dr X, vétérinaire.

Ce témoignage glaçant, une des réalités de terrain du métier de vétérinaire, m’est rapporté cette semaine par une consœur d’une ville cossue du Val-de-Marne.

Notre profession, vouée au bien-être animal et auréolée d’une image d’Epinal de « gentil docteur des animaux », n’était, jusqu’en 2013, pas considérée comme une profession exposée aux risques de violences… Les temps ont changé !

Les vétérinaires sont l’objet d’agressions et d’incivilités en hausse constante depuis 2022 (cf. graphique 1).

image 1 vétérinaire

Graphique 1 : chiffres des agressions et incivilités subies par les vétérinaires, selon leur sexe, entre 2022 et 2026 (année en cours). Source : https://extranet.veterinaire.fr/observatoires/incivilites

Nature des agressions

Les agressions verbales sont majoritaires (60 %), mais les agressions physiques, les menaces ainsi que le harcèlement font partie du quotidien, de même que les vols dans les cabinets et les dégradations des véhicules professionnels, cf. graphique 2.

Les réseaux sociaux sont aussi devenus le nouveau champ des conflits entre propriétaires d’animaux et vétérinaires : entre avis dénigrants, menaces et harcèlement numérique. Dans une profession majoritairement libérale, c’est la réputation de la clinique qui est mise à mal avec un impact non négligeable sur la pérennité de l’entreprise.

image 2 vétérinaire

Graphique 2 : panorama des agressions et incivilités faites aux vétérinaires en 2025. Source : https://extranet.veterinaire.fr/observatoires/incivilites

Quelle cible ?

Les vétérinaires libéraux sont la cible principale des agressions, cf. graphique 2, mais le personnel de soin ainsi que les collaborateurs sont aussi concernés par ces faits, quel que soit leur lieu d’exercice, rural ou urbain. Ainsi les agressions ont-elles lieu majoritairement durant l’exercice quotidien (78,4 %), en journée (84 %), et la plupart du temps par un client (92 %).

Auteurs des infractions

Bien sûr, les conduites addictives (usage de stupéfiant, alcool), les personnes souffrant de troubles psychiques ou les comportements délinquants sont à même d’engendrer des actes violents.

Mais le facteur déclenchant peut être plus banal :

  • Client qui exige d’être pris immédiatement sans rendez-vous pour une urgence qui n’en est pas une ;
  • Propriétaire dans le déni face à une guérison impossible de son animal, qui rejette la faute sur le praticien ou l’accuse d’incompétence ;
  • Refus des règles d’officine ouverte**, le client exigeant alors une délivrance de médicaments en dehors de tout cadre légal ;
  • Facture jugée trop élevée, contestée, et parfois non réglée… Nous rappelons que tous les frais vétérinaires sont soumis à une TVA de 20 %…

De même, lors de missions sanitaires, les vétérinaires sont en première ligne et se heurtent, et depuis peu, à l’incompréhension des éleveurs face aux abattages massifs dans le cadre de maladies contagieuses des animaux d’élevage, comme ce fut le cas pour la dermatite nodulaire contagieuse ou DNC. Les vétérinaires ont été la cible de pressions et de menaces par certains éleveurs alors qu’ils exerçaient dans le cadre de leur mandat sanitaire sous l’autorité des instances ordinales. Cf. l’article « Plaidoirie rurale » paru dans les travaux des adhérents du CRSI.

Conséquences

Dans ce contexte, les conséquences sont :

  • Psychologiques et personnelles : mal-être, perte de confiance, épuisement professionnel, dépression ;
  • Difficultés de recrutement et de pérennisation du personnel vétérinaire ;
  • Arrêts de travail, voire démissions et risque de diminution de la qualité des soins.

67 % des vétérinaires disent que leur moral est affecté, 37 % craignent l’épuisement professionnel et 17 % songent à quitter la pratique médicale. Ces chiffres sont particulièrement préoccupants dans un contexte où plusieurs régions connaissent déjà une pénurie de vétérinaires.

Dans le cadre des missions sanitaires à risque, Matthieu Mourou, vice-président du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires, alertait en décembre 2025 sur « le risque de perte de confiance entre les éleveurs et les vétérinaires et l’impact négatif sur les vocations, avec pour conséquence un effet délétère sur le maillage vétérinaire en rurale déjà très affecté et un risque de désertification ».

Pistes d’action

Informer

Les vétérinaires peuvent déclarer, auprès de leur Ordre, les incivilités et les agressions qu’ils subissent. Celles-ci sont répertoriées dans « l’Observatoire Ribbens », outil statistique créé en 2005, par le Conseil national de l’Ordre, en hommage au Dr vétérinaire Alain Ribbens décédé des suites d’une attaque à l’arme blanche.

La profession dispose depuis d’un inventaire des agressions et des incivilités subies par les vétérinaires libéraux (cf. graphique 1).  Ces données statistiques permettent d’intervenir auprès des pouvoirs publics afin de mettre en place des programmes de protection des professionnels. Ainsi, en juillet 2013, le « protocole sécurité » applicable aux professionnels de santé a intégré les vétérinaires, mais l’information gagnerait à être encore mieux diffusée auprès d’eux.

Et depuis le printemps 2026, un amendement a ajouté les vétérinaires à la liste des professions contre lesquelles des menaces constituent un délit « d’outrage », aux côtés des dépositaires de l’autorité publique, pompiers et professionnels de santé (article 222-7 et suivants du Code pénal). Une avancée que salue David Quint, président du SNVEL ****, sans oublier de noter que les délits devront être suivis de poursuites effectives…

Se former à la communication

Face à des individus agressifs, il est important de savoir éteindre un conflit qui couve.

– La Gendarmerie nationale propose une formation aux élus pour désamorcer les conflits et s’appuie sur l’expertise du GIGN*** et du RAID****. Pourquoi ne pas ouvrir ces formations aux vétérinaires ?

– Augmenter et améliorer la formation des étudiants au sein des écoles vétérinaires sur les modalités d’interaction avec les propriétaires, qui est largement insuffisante. Les cours consacrés à la communication sont majoritairement destinés à une communication scientifique entre confrères et à la gestion et management de l’entreprise. Prendre le temps d’écouter le propriétaire : ses doutes, ses requêtes afin de pouvoir répondre au plus près de ses besoins. Reformuler et acquérir son approbation. S’assurer que le discours est bien compris, validé et accepté ; voilà autant d’éléments qui apaisent la relation.

Mettre en place des protocoles

Gérer la relation en clinique et former le personnel afin de limiter les conflits en amont est indispensable. Cela implique la mise en place de protocoles clairs pour bannir les comportements abusifs. L’Ordre des vétérinaires édite déjà des fiches pour les vétérinaires, à destination du grand public.

– Avoir recours à un document écrit, qui récapitule les actes qui vont être réalisés, leur coût, les difficultés pouvant survenir ainsi que leurs conséquences, permet de bien fixer les objectifs de chacun.

– Afficher les tarifs et les règles de délivrance des médicaments afin de rappeler la loi.  Modifié par Ordonnance n°2007-613 du 26 avril 2007 – art. 46 () JORF 27 avril 2007

– Editer une charte de comportement pour informer la clientèle. Pourquoi ne pas lancer une campagne de sensibilisation du grand public sur l’exemple de celle lancée en 2025 par la direction de la communication et du mécénat de l’AP-HP dans les GHU et les hôpitaux pour sensibiliser tous les usagers aux incivilités commises à l’encontre des professionnels de l’AP-HP ?

– Certaines cliniques vont même jusqu’à s’équiper d’un sas d’accès afin de filtrer les clients. Une de mes proches consœurs en a installé un, après un braquage à main armée.

– Enfin, à l’instar de nombreuses cliniques, refuser des clients (68 %) ou les mettre à la porte (51%) sont des pratiques qui deviennent progressivement une composante normale de la gestion des établissements vétérinaires et qui ne devraient pas l’être !

Gérer l’e-réputation

Le cyberharcèlement accompagne désormais presque toutes les incivilités. Il devient important pour les établissements de développer une stratégie de gestion de la réputation numérique et des attaques en ligne :

– Former les équipes à la réponse professionnelle aux critiques numériques.

– Documenter, le cas échéant, les cas de diffamation ou de harcèlement.

Le problème est systémique et nécessite une réponse collective

Les incivilités doivent être reconnues comme un enjeu majeur de santé au travail. Les incivilités ne sont pas seulement un problème relationnel avec les clients, mais un véritable enjeu de santé psychologique et de rétention des professionnels. Stratégiquement, les organisations vétérinaires devraient considérer les incivilités comme un facteur de risque professionnel comparable au stress ou à la surcharge de travail.

L’ampleur du phénomène et la perception d’une augmentation des incivilités suggèrent qu’il ne s’agit pas simplement de cas isolés. Les réponses les plus efficaces devront probablement être collectives, impliquant : les Ordres professionnels, les associations vétérinaires, les réseaux de cliniques et les institutions de formation vétérinaire.

 

* ASV : auxiliaire spécialisé vétérinaire.

** Officine ouverte : contrairement aux pharmaciens, la réglementation interdit à votre vétérinaire de prescrire un médicament sans avoir effectué au préalable un examen clinique de l’animal et fait un diagnostic.

*** GIGN : Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale.

**** RAID : Recherche, assistance, intervention, dissuasion.  

***** SNVEL : Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral.

 

Sources

https://www.veterinaire.fr/je-suis-veterinaire/mon-exercice-professionnel/les-fiches-professionnelles/lobservatoire-des-agressions-et-des-incivilites

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/climat-insurrectionnel-messages-haineux-en-pleine-crise-de-la-dermatose-les-veterinaires-pris-pour-cibles-20251214

https://www.depecheveterinaire.com/creation-d-un-delit-d-outrage-a-veterinaire-cette-initiative-repond-a-une-demande-de-longue-date-de-la-profession_679B4E7FB869A667.html

https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/gendinfo/actualites/2025/la-gendarmerie-nationale-propose-une-formation-aux-elus-pour-desamorcer-les-conflits

https://fafvac.org/data/documents/Enquete-sur-les-Incivilites-envers-les-veterinaires-20-avril-2026.pdf

https://www.veterinaire.fr/je-suis-veterinaire/mon-exercice-professionnel/les-fiches-professionnelles/animaux-de-compagnie-la-delivrance-lexecution-de-lordonnance

https://www.aphp.fr/actualites/fait-le-maximum-pour-votre-sante-le-minimum-cest-de-nous-respecter

https://eve.vet-alfort.fr/local/envasyllabus/syllabuspage.php?id=557

https://www.depecheveterinaire.com/creation-d-un-delit-d-outrage-a-veterinaire-cette-initiative-repond-a-une-demande-de-longue-date-de-la-profession_679B4E7FB869A667.html