La transition énergétique sous l’angle de la souveraineté nationale
Par Alexandru-Victor Andrei, membre de la commission Économie
Cet article analyse la transition énergétique sous l’angle de la souveraineté nationale. À partir du black-out ibérique de 2025, il soutient qu’un système électrique fortement dépendant des énergies intermittentes peut accroître les risques pesant sur la sécurité d’approvisionnement. L’auteur montre également que la décarbonation ne supprime pas les dépendances stratégiques mais les déplace vers les chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. L’étude souligne le rôle essentiel des capacités de production pilotables pour garantir la stabilité du réseau.
Dans cette perspective, le nucléaire apparaît comme un actif stratégique permettant de concilier décarbonation, compétitivité et indépendance énergétique. Enfin, l’article défend l’idée que la politique énergétique doit être guidée prioritairement par des impératifs de sécurité et de souveraineté plutôt que par des considérations idéologiques.
Le 28 avril 2025, à 12 h 33, l’Espagne et le Portugal ont basculé dans le noir. En quelques secondes, environ 15 gigawatts de production ont disparu du système électrique ibérique, soit près de 60 % de la demande instantanée.
La péninsule s’est déconnectée du réseau européen. Feux de circulation éteints, trains arrêtés en pleine voie, réseaux mobiles et distributeurs bancaires hors service, hôpitaux basculés sur groupes électrogènes. Le courant a été rétabli en une dizaine d’heures dans la majeure partie de la péninsule, et jusqu’à une vingtaine d’heures dans les zones les plus touchées. Au moins huit personnes y ont laissé la vie, sept en Espagne, une au Portugal, dont plusieurs intoxiquées au monoxyde de carbone en tentant de se dépanner.
Le rapport définitif de l’ENTSO-E, l’association des gestionnaires de réseau européens, publié en mars 2026, a écarté la thèse de la cyberattaque et impute la panne à une combinaison de défaillances de contrôle de la tension et de la puissance réactive : une surtension que le système n’a pas su réguler en temps réel, entraînant la déconnexion en cascade de nombreuses unités de production, dont les fermes solaires, dont les onduleurs se sont déconnectés sur protection de surtension. Au moment de l’incident, le renouvelable assurait environ 78 % de la production espagnole, dont près de 60 % pour le seul solaire. Un réseau massivement alimenté par des sources non pilotables, dépourvu d’inertie mécanique suffisante, s’est révélé incapable d’amortir le choc.
Cet épisode n’est pas un fait divers ibérique. C’est un avertissement. Il démontre qu’une politique énergétique conçue comme un affichage vertueux, et non comme une fonction régalienne, expose la nation à un risque systémique. L’électricité n’est pas une marchandise comme les autres : elle conditionne l’eau potable, l’alimentation, la santé, les communications, la défense. La sécurité de l’approvisionnement relève donc de la souveraineté, au même titre que la protection des frontières ou la continuité de l’État.
Une dépendance stratégique en remplace une autre
Le récit dominant présente la transition comme une marche vers l’indépendance : sortir des hydrocarbures importés, c’est s’affranchir de la Russie et du Golfe. La réalité industrielle est moins flatteuse. Le solaire et l’éolien ne suppriment pas la dépendance ; ils en changent la nature et la géographie.
La chaîne de valeur photovoltaïque est verrouillée par un seul acteur. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine contrôle entre 75 % et 97 % de chacune des étapes clés (du polysilicium à l’assemblage des modules) et concentre environ 84 % de la production mondiale. L’Europe, qui absorbe une part majeure de la demande, ne pèse plus qu’à hauteur de quelques pour cent dans la fabrication. L’éolien n’échappe pas à cette logique. Ses aimants permanents, comme les batteries de stockage censées compenser l’intermittence, reposent sur les terres rares et les métaux critiques. Là encore, Pékin domine : environ 60 % de l’extraction mondiale, mais surtout 90 % à 91 % du raffinage et de la séparation, et près de 93 % des aimants permanents. En avril 2025, la Chine a imposé des licences d’exportation sur sept terres rares, désorganisant aussitôt des filières entières, de l’automobile à l’armement. L’arme n’est plus le robinet de gaz : c’est le contrôle du raffinage.
Substituer une dépendance russe à une dépendance chinoise n’est pas une victoire stratégique. C’est un transfert de vulnérabilité vers un rival systémique, dans des secteurs qui touchent directement à la défense. La relance des capacités de séparation sur le sol français, comme la ligne de terres rares pour aimants permanents inaugurée par Solvay à La Rochelle en avril 2025, va dans le bon sens, mais elle reste marginale au regard des volumes maîtrisés par Pékin.
L’intermittence, angle mort de la stabilité du réseau
Un système électrique ne se juge pas à sa capacité installée, mais à sa capacité disponible au moment où la demande culmine. Or le vent et le soleil ne se commandent pas. Une nuit d’hiver sans vent, configuration banale en Europe, annule simultanément l’éolien et le solaire, précisément quand la consommation explose sous l’effet du chauffage.
Plus la part instantanée de production non pilotable augmente, plus le réseau perd en inertie et en marge de manœuvre. Les centrales classiques, thermiques ou nucléaires, apportent une masse tournante qui stabilise naturellement la fréquence et la tension. Les panneaux et les éoliennes, raccordés par électronique de puissance, n’offrent pas cette stabilité intrinsèque. Le black-out ibérique en fut la démonstration grandeur nature. Ce que les partisans d’un mix « 100 % renouvelable » présentent comme un détail technique est en vérité le cœur du problème : la robustesse d’un réseau se paie en capacités pilotables, disponibles à la seconde.
Le stockage, souvent invoqué comme solution miracle, ne change pas l’équation à l’échelle d’un pays. Aucune technologie ne permet aujourd’hui de restituer plusieurs jours de consommation nationale. Les batteries lissent des variations de quelques heures ; elles ne passent pas un hiver. Et elles ajoutent, on l’a vu, une dépendance supplémentaire aux métaux critiques.
Le nucléaire, colonne vertébrale de la souveraineté française
La France dispose d’un atout que peu de nations possèdent : un parc nucléaire qui fournit une électricité décarbonée, pilotable et bon marché. Ce socle, hérité du programme Messmer lancé en 1974, a longtemps garanti à l’industrie française des prix compétitifs et au pays une indépendance électrique réelle. Le laisser vieillir sans le renouveler serait une faute historique.
Le programme EPR2 en est le vecteur. EDF a engagé la construction des six premiers réacteurs, à Penly, Gravelines et au Bugey, avec une décision finale d’investissement attendue fin 2026 et une première mise en service visée en 2038. C’est l’aboutissement d’une relance industrielle décisive : après des décennies sans nouveau chantier, la France reconstitue une filière complète, réorganisée autour d’EDF, de Framatome et d’Arabelle Solutions, et forme les compétences nécessaires — le programme mobilisera plusieurs dizaines de milliers d’emplois qualifiés dans la prochaine décennie.
La réussite de cette relance est une condition de notre souveraineté. Rapporté à sa durée de vie de soixante ans et à la stabilité qu’il apporte au réseau, l’investissement nucléaire reste l’un des mieux rentabilisés du système électrique : il offre une électricité décarbonée, pilotable et compétitive sur le long terme, là où les capacités intermittentes exigent des infrastructures de secours permanentes. Les petits réacteurs modulaires développés par NUWARD, filiale d’EDF, ouvrent en complément la voie d’un nucléaire décentralisé, adapté aux besoins industriels et à la production de chaleur.
Une objection mérite d’être traitée de front, car elle est fondée : le changement climatique pèse sur le refroidissement des réacteurs. Lors des canicules, l’échauffement des cours d’eau peut contraindre EDF à réduire la puissance de certaines centrales, voire à les arrêter. Le Bugey, sur le Rhône, en a fait l’objet en juillet 2026, l’ASNR relevant temporairement les limites de rejets thermiques et plafonnant à 1 °C l’échauffement du fleuve entre l’amont et l’aval. Il faut cependant mesurer la portée exacte de la contrainte. Ces limites encadrent l’échauffement de l’eau restituée, non la température absolue du fleuve ; elles font l’objet de dérogations ponctuelles, encadrées et surveillées ; elles ne concernent que quelques sites en circuit ouvert, quelques jours par an. Les réacteurs équipés de tours aéroréfrigérantes prélèvent bien moins d’eau. La contrainte est réelle, gérable et marginale, sans commune mesure avec l’intermittence, qui, elle, est structurelle. La reconnaître honnêtement renforce l’argumentaire plutôt qu’elle ne l’affaiblit.
Reste un enjeu que l’on évoque rarement : la maîtrise du nucléaire civil et la dissuasion procèdent d’un même écosystème de compétences. Ingénieurs, métallurgistes, spécialistes du combustible, autorités de sûreté : ces savoir-faire se nourrissent mutuellement. Laisser dépérir la filière civile, c’est fragiliser à terme le socle industriel de la dissuasion française. La question énergétique rejoint ici la question de défense.
Propositions
Quatre orientations peuvent nourrir la réflexion du CRSI en vue des débats de 2027 :
1. Sanctuariser le programme EPR2 en verrouillant son financement et sa gouvernance, avec un audit indépendant des coûts et un calendrier tenu, condition de la crédibilité de la relance.
2. Traiter la souveraineté sur les métaux critiques comme un enjeu régalien, en soutenant le raffinage sur le sol national et européen et en constituant des stocks stratégiques.
3. Réintroduire un critère de pilotabilité dans la planification du mix, afin qu’aucun ajout de capacité intermittente ne se fasse au détriment de la stabilité du réseau.
4. Renforcer les liens entre filière nucléaire civile et base industrielle de défense, en préservant les compétences partagées.
Idée-force. La sécurité énergétique n’est pas un chapitre de la politique environnementale : c’est une fonction de souveraineté. La transition doit être commandée par la stabilité et l’indépendance nationales, non par l’idéologie.
Principales sources
ENTSO-E, rapport sur la panne ibérique du 28 avril 2025 · ASNR (ex-ASN), décisions et notes sur les rejets thermiques des centrales, 2022 et 2026 · EDF, communiqué sur le devis prévisionnel du programme EPR2, décembre 2025 · Cour des comptes, La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants, janvier 2025 · Agence internationale de l’énergie, données sur la chaîne de valeur photovoltaïque et les minéraux critiques, 2024- 2025 · Sfen, décryptages sur le coût du programme EPR2.
