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Naissances en berne, parents plus âgés, le défi démographique français

By Economie

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Contexte général

La natalité en France connaît depuis plusieurs années une baisse continue. Cette tendance s’inscrit dans un phénomène démographique plus large observé dans de nombreux pays développés.

Chiffres clés récents

  • Nombre de naissances (2024) : environ 663 000, en baisse de 2,2 % par rapport à 2023 et 21,5 % depuis 2010.
  • Taux de fécondité (2024) : 1,62 enfant par femme, le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale.
  • En 2024 : 251 270 IVG réalisées vs 663 000 naissances soit ≈ 0,38 IVG pour 1 naissance vivante
  • Solde naturel (naissances – décès, 2024) : +17 000, le plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale.
  • Population totale (1er janvier 2025) : ≈ 68,6 millions, croissance modeste principalement due à l’immigration.
  • Taux de natalité (2024) : 9,7 naissances pour 1 000 habitants.
  • Âge moyen des mères au premier enfant (2024) : 31,0 ans.

Tendances

  • L’âge moyen des mères augmente régulièrement, retardant la parentalité et contribuant à une fécondité plus faible.
  • La natalité est en recul sur toutes les tranches d’âge et concerne toutes les régions de France.
  • Comparativement à l’Europe, la France reste parmi les pays avec le taux de fécondité le plus élevé, mais la tendance à la baisse se confirme. 

Enjeux et impacts

  • Vieillissement de la population : augmentation du ratio personnes âgées/personnes actives.
  • Systèmes sociaux et retraites : moins de jeunes générations pour soutenir les systèmes de sécurité sociale.
  • Économie et emploi : potentiel déficit de main-d’œuvre, impact sur les services et infrastructures.
  • Services publics : ajustement possible dans l’éducation et la santé, fermetures ou réorganisation d’écoles et services pédiatriques. 

Facteurs explicatifs

  • Report de la parentalité et réduction du nombre d’enfants souhaités.
  • Contraintes économiques et coût de la vie.
  • Évolution des aspirations personnelles et professionnelles.
  • Effets structurels liés à la démographie des femmes en âge de procréer. 

Actualité récente

  • Les premiers mois de 2025 confirment la baisse : mars 2025 affiche 53 520 naissances (-2,3 % vs mars 2024).
  • En octobre 2025, une diminution de 3,6 % des naissances est observée par rapport à octobre 2024.

Les tendances devraient se poursuivre, soulignant les défis démographiques et économiques à venir.

 

Source exploitée : 

  • INSEE, Statistiques et analyses démographiques 2024–2025.
  • Le Monde, analyses récentes sur la natalité en France.
  • INED, rapports sur l’âge des pères et mères.

Trafic et usage de stupéfiants en France : tendances 2016-2024

By Santé, Sécurité/Justice

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Données issues du rapport Interstats Analyse n°78 – Déc. 2025

L’étude statistique conduite par le SSMSI dresse un panorama très documenté de l’évolution des infractions liées aux stupéfiants en France depuis 2016. Elle met en évidence une hausse continue des mis en cause, un poids écrasant du cannabis, et une progression spectaculaire de la cocaïne et des drogues de synthèse, bouleversant l’équilibre historique du marché illicite des drogues.

1. Un niveau d’interpellations historiquement élevé

Selon le rapport, 2024 marque un sommet dans les procédures enregistrées par police et gendarmerie :

  • 290 400 mis en cause pour usage, en hausse constante depuis 2016
  • 52 300 pour trafic, soit +6 %/an en moyenne depuis 2016
  • 68 % des usagers sanctionnés par AFD (196 400 personnes) suite à la réforme de 2020

Concrètement : 1 Français est interpellé pour usage de stupéfiants toutes les 2 minutes.

Le rapport souligne que cette augmentation s’inscrit dans un contexte d’usage en hausse depuis plus de 15 ans, notamment pour le cannabis mais aussi pour certaines drogues illicites émergentes .

2. Cannabis : socle du marché, massivement majoritaire

Le cannabis demeure la première drogue enregistrée dans l’ensemble des infractions.

  • 92 % des mis en cause pour usage
  • 78 % pour trafic
    plus de 300 000 personnes impliquées en 2024

Le rapport insiste sur la prépondérance de la résine, identifiée dans :

  • 87 % des cas pour trafic
  • 78 % pour usage

Une économie structurée, accessible, et portée par des profils très jeunes :
22 % des trafiquants sont mineurs – âge médian 21 ans.

3. Cocaïne : progression fulgurante et montée en puissance

L’étude note un changement majeur depuis 2016, avec une accélération du marché de la cocaïne.

  • Trafic : +176 % en 9 ans → presque triplé
  • 21 900 mis en cause trafic / 29 500 usage en 2024

La géographie du phénomène est marquée :
Guyane : 300 mis en cause pour trafic pour 100 000 habitants (≈1 pour 340 habitants) .

La cocaïne devient la deuxième drogue du marché, mais la première en dynamique.

4. Crack : niche numériquement, enjeu social et sécuritaire majeur

Le rapport distingue le crack du reste de la cocaïne, du fait de ses profils spécifiques et sa localisation extrême.

  • 900 mis en cause trafic / 1 600 usage – faibles volumes, mais :
    >50 % des faits commis à Paris
    41 % des usagers et 47 % des trafiquants étrangers, majoritairement africains

Concentration urbaine + précarité = pression sociale forte et visible.

5. Drogues de synthèse : montée rapide, souvent en poly-usage

Le rapport met en lumière une croissance très marquée :

  • Ecstasy/MDMA : +118 % trafic depuis 2016
  • Usage kétamine ×5 ; cathinones (3-MMC) ×11

Profil très différent du cannabis :
83 % des consommateurs d’ecstasy sans AFD consomment un autre produit,
89 % des trafiquants d’ecstasy multi-produits .

Un marché festif devenu structuré, connecté aux réseaux, en hybridation avec cocaïne/cannabis.

6. Profils sociologiques des mis en cause

Le rapport indique une jeunesse très marquée, surtout pour le cannabis.

  • Usage cannabis → âge médian 24 ans
  • Trafiquants cannabis → 79 % ont moins de 30 ans
  • Femmes ~8 % à 10 % selon produit (sous-représentation nette)
  • Étrangers → 22 % des mis en cause trafic (vs 8 % population générale)

Pic particulier :

Crack : 47 % trafiquants étrangers / 41 % usagers → phénomène très segmenté.

À retenir

  • 2024 = volume d’interpellations record
  • Cannabis = 9 usages interpellés sur 10
  • Cocaïne = +176 % de trafic depuis 2016 = basculement de marché
  • 3-MMC ×11 → signal fort de mutation vers la synthèse
  • Les trafiquants cannabis ont 21 ans en médiane
  • Crack : Paris concentre >50 % des faits → enjeu ciblé

Densité médicale en France : un indicateur trompeur qui masque de fortes inégalités d’accès aux soins

By Santé

– Note du CRSI Sud-Est

La densité médicale – souvent présentée comme le nombre de médecins pour 100 000 habitants – donne l’impression rassurante d’une France correctement dotée. Avec 339 médecins pour 100 000 habitants en 2023, le pays semble bien équipé. Mais ce chiffre global, en hausse par rapport à 2019 (318), dissimule des réalités beaucoup plus contrastées. Il inclut en effet l’ensemble des praticiens, hospitaliers comme libéraux, alors que 40 % exercent à l’hôpital, principalement dans les grandes métropoles. Dès qu’on se concentre sur ceux que la population consulte en premier recours – les médecins libéraux –, la densité tombe à 217 pour 100 000 habitants, et même 146 pour les généralistes. C’est là que les disparités territoriales apparaissent.

Des inégalités marquées entre territoires

La densité médicale varie du simple au double selon les départements. Les zones rurales et montagneuses (Creuse, Hautes-Alpes…) peinent à attirer des médecins, en raison de l’isolement géographique et d’un bassin de patientèle dispersé. À l’inverse, les départements urbains ou touristiques comme les Alpes-Maritimes ou le Val-de-Marne affichent des densités élevées, dopées par les hôpitaux et les pôles universitaires. Mais même dans ces territoires attractifs, les libéraux restent moins nombreux qu’il n’y paraît : 190 pour 100 000 habitants dans les Alpes-Maritimes, contre 163 dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Selon l’Atlas démographique du CNOM (2023), 20 % des communes françaises – environ 6 000 – sont classées en désert médical, c’est-à-dire en dessous de 120 généralistes libéraux pour 100 000 habitants ou à plus de 30 minutes du cabinet le plus proche. Et ce phénomène ne touche plus seulement la France périphérique : il gagne les centres urbains sensibles, où l’insécurité freine l’installation.

PACA : une région dense en apparence, fissurée en profondeur

La région Provence-Alpes-Côte d’Azur offre une illustration parfaite de ce paradoxe. Avec 409 médecins pour 100 000 habitants en 2023, elle figure parmi les régions les mieux dotées, grâce à son attractivité touristique et universitaire. Mais si l’on s’intéresse aux libéraux, la densité chute à 340, dont 169 généralistes. Les écarts internes sont considérables :

Département Densité totale Libéraux / 100k hab.
Alpes-Maritimes (06) 520 190
Bouches-du-Rhône (13) 421 172
Var (83) 394 164
Vaucluse (84) 360 160
Hautes-Alpes (05) 312 158
Alpes-de-Haute-Provence (04) 298 163

On observe jusqu’à 74 % d’écart d’un département à l’autre. Selon l’ARS (2023), 60 % des déserts médicaux régionaux se situent dans les zones alpines et l’arrière-pays varois, où le temps d’accès à un médecin dépasse régulièrement 45 minutes.

Les nouveaux déserts : au cœur des villes

Les grandes villes PACA affichent des densités globales flatteuses (Nice 540, Marseille 520, Toulon 430). Mais en termes de libéraux :

  • Marseille : 180
  • Toulon : 172
  • Nice : 190

Et dans certains quartiers sensibles, la densité chute sous 120 médecins libéraux pour 100 000 habitants, comme aux Quatre-Cents à Marseille (112), dans les cités nord-est de Toulon (115) ou à l’Ariane à Nice (118) : moins qu’à Brignoles, petite commune rurale du Var (155).

La raison majeure ? L’insécurité.
Entre 2021 et 2023, 127 agressions de médecins libéraux ont été recensées par le CNOM, dont 73 % en zone urbaine, touchant majoritairement des femmes (61 %). Or celles-ci représentent désormais 52 % des médecins en activité et 60 % des jeunes diplômés (DREES 2024). 68 % des femmes médecins de moins de 35 ans refusent l’exercice isolé en zone sensible.

Résultat : les cabinets ferment, les urgences se saturent. À l’hôpital de La Timone (Marseille), 42 % des admissions relèvent de pathologies non urgentes, contre 28 % en moyenne nationale. À Nice-Saint-Roch, la surcharge grimpe à +30 % l’été, et jusqu’à 60 % de consultations qui auraient dû relever du secteur libéral. Cette mauvaise orientation génère selon l’Observatoire régional de la santé une surmortalité évitable estimée à 5 % dans les zones sous-dotées.

Conclusion : un indicateur à manier avec prudence

La densité médicale nationale masque des écarts profonds entre territoires, avec des déserts médicaux ruraux mais aussi urbains, souvent aggravés par l’insécurité. Pour inverser la tendance, un changement d’échelle est nécessaire : un choc d’autorité et d’attractivité permettant d’assurer la sécurité des praticiens, de favoriser l’installation en zone sensible et de renforcer les alternatives (maisons de santé, télémédecine, incitations fiscales, assistanat médical).

À défaut, la fracture sanitaire risque de se creuser et les populations les plus fragiles continueront à subir la pénurie médicale.

 

Références : DREES 2024 ; CNOM Atlas 2023 ; ARS PACA 2023 ; Insee 2023.

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 11 : Mobilité militaire, actualités judiciaires et pression migratoire (novembre 2025)

By Institutions, Sécurité/Justice

– Par Aurélien JEAN, membre du CRSI

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

Europe et mobilité militaire : un « Schengen militaire » pour répondre aux lacunes.

Le sujet de la mobilité militaire en Europe – et surtout des freins à celle-ci – n’est pas neuf et a même fait l’objet d’un rapport de la Cour des comptes européenne en février 2025. L’institution de Luxembourg y relevait tout un ensemble de problèmes et de difficultés opérationnelles pouvant remettre en question la viabilité des engagements de défense en cas d’attaque majeure. Pire encore, les obstacles et les procédures administratives sont telles qu’elles sont à l’origine de la majorité du temps perdu pour transporter du matériel militaire entre les différents EM. Suite à ce rapport très critique, la Commission a lancé une consultation afin d’identifier les principaux irritants dans la mobilité militaire ; le tout complété par un paquet législatif révélé le 19 novembre 2025.

En effet, et ainsi que le relève Euractiv, les goulets d’étranglements sont nombreux : délais parfois importants pour la délivrance des permis de transit, nombre d’entités chargées d’examiner la demande (Ministère, agences de sécurité…), ou encore habitudes différenciées qu’ont les forces des EM à travailler ensemble : un contingent portugais n’aurait ainsi aucun mal à traverser l’Espagne. En revanche, le problème est tout autre avec l’Allemagne… puisqu’il faut déclarer le passage des troupes dans chaque Land traversé.

Pour tenter de répondre à cette situation sous-optimale, la Commission européenne met sur la table un cadre contraignant pour faciliter le transport de troupes et d’équipement dans toute l’Union et permettre l’accès des infrastructures à des usages duaux, civils comme militaires. L’horizon est fixé à 2027, en ligne avec les discours sur la nécessaire accélération de la préparation aux crises. Pour y arrives, cinq axes sont mis en avant : supprimer des obstacles réglementaires ; mettre en place un nouveau ‘Système européen de réponse renforcée pour la mobilité militaire’ (EMERS) ; renforcer la résilience des infrastructures de transport ; mettre en commun et partager des capacités de mobilité militaire des États membres et enfin renforcer la gouvernance et la coordination avec un nouveau groupe de transport de mobilité militaire et un comité renforcé du réseau transeuropéen de transport (RTE-T). A noter que l’EMERS s’accordera avec les mouvements de l’OTAN afin de simplifier les processus.

A ce titre, une autorisation unique sera mise en place afin de rationaliser et prioriser les formalités pour cette étape déclarative qui est actuellement celle qui prend le plus de temps. Dans le cadre d’EMERS (crise aigüe voire guerre donc), une simple notification de mouvements transfrontaliers suffira, et non une autorisation en bonne et due forme. Pour faciliter la mise en place, la Commission a identifié 500 projets prioritaires où les goulets d’étranglement devront être supprimés. Le focus mis sur les infrastructures duales est justifié pour profiter également à l’économie et générer des gains de productivité en temps de paix. Le financement, renforcé, est actuellement imputé sur le « Mécanisme pour l’interconnexion en Europe » qui serait doté de 17.65 milliards d’euros dans le prochain budget pluriannuel 2028-2034 – encore au stade des premières discussions, rappelons-le.

 

La Commission révèle une stratégie de modernisation digitale des systèmes judiciaires

La Commission européenne a dévoilé le 20 novembre 2025 une nouvelle stratégie ambitionnant, notamment, de faire évoluer le fonctionnement des tribunaux et réguler l’usage de l’IA dans les juridictions. DigitalJustice@2030 décline des objectifs sur cinq ans afin de rendre les services judiciaires plus efficients et résilients face aux transformations numériques. Les principaux axes peuvent être résumés comme suit :

  • Favoriser l’interaction et le fonctionnement intégré des différents outils en service dans les EM, afin de garantir un minimum de cohérence et un partage d’expériences adéquat ;
  • Favoriser un usage responsable de l’IA – uniquement comme outil de soutien et non de décision – dans les domaines comme la transcription automatique, l’analyse de documents ou la priorisation de dossiers ;
  • Améliorer l’accès aux juridictions et aux jurisprudences nationales et européennes, en soutenant l’Espace européen des données juridiques. Cela se déclinera par exemple par un accès plus transparent aux décisions pour les professionnels du droit (généralisation des identifiants ELI et ECLI) ou la création d’outils d’IA plus adaptés ;
  • Rendre davantage interopérables des visioconférences judiciaires transfrontalières, dans le but final de pouvoir aboutir à une numérisation intégrale des procédures civiles et commerciales. Les avancées escomptées en matière de numérisation expliquent la hausse des moyens alloués à la justice dans le prochain budget pluriannuel présenté en juillet 2025 ;
  • Développer l’acquisition de compétences utiles à la gestion numérique des dossiers pour les juges, procureurs et personnels judiciaires. Ceci, via une stratégie 2025-2030 axée sur la formation.

A noter que l’emphase portée sur la digitalisation n’est pas neuve. Elle se place dans le contexte plus large des retours d’expériences de la crise Covid, qui avait largement révélé une justice trop dépendante au papier et aux procédures insuffisamment flexibles. Enfin, elle s’inscrit dans le cadre de divers programmes orientés – en tout ou partie – vers la transition numérique des services publics essentiels d’ici 2030, tels que l’Union des compétences ou la décennie numérique.

 

Au chapitre migration…

Le (très sensible) rapport sur la pression migratoire publié alors que les chiffres sont encourageants

Les chiffres rendus publics le 10 octobre 2025 par l’agence européenne Frontex auraient de quoi réjouir les décideurs européens. En effet, et en comparaison de la même période en 2024, le nombre d’entrées irrégulières sur le territoire de l’Union a chuté de 22% – pour s’établir à plus de 133 000. Dans le détail, les flux sont irréguliers : la route de Méditerranée orientale (Mer Egée) a vu une diminution de 22% dans ses traversées et ce chiffre atteint même 58% de baisse pour la route de Méditerranée orientale (Canaries). En revanche, d’autres voies sont plus actives, par exemple la traversée de la Manche vers le Royaume-Uni, qui a enregistrée 14% de départs en plus.

A noter aussi une évolution dans les pays du Maghreb, avec une forte hausse des départs de puis la Libye tant en direction de l’Italie (+ 50%) que de la Crète (+ 280% sur un an). La « nouveauté » si l’on peut dire concerne le report de réseaux de passeurs du Maroc vers l’Algérie – en grande partie dus aux efforts de Rabat pour lutter contre le phénomène et aux tactiques de plus en plus complexes utilisées par les passeurs dans la région. D’autres solutions peuvent être avancées pour expliquer une partie de ce succès d’estime, notamment les accords passés avec des Etats comme l’Egypte ou la Tunisie. Le changement d’attitude de certains Etats-Membres (EM) depuis plusieurs mois sur ce sujet peut aussi concourir.

Pourtant, malgré ces constats plutôt encourageants, la perception du sujet ne varie guère dans les EM, et continue d’occuper une place hautement sensible ; c’est ce qui a motivé la Commission à reporter la présentation du rapport sur la pression migratoire (voir aussi les brèves d’octobre 2025 du CRSI). Les tensions récurrentes entre EM sur le sujet n’arrangent rien à l’affaire, notamment entre les pays soumis à une particulière pression migratoire (Italie, Grèce) et les autres. Celui-ci a finalement été présenté le 10 novembre 2025.

Dans le détail, ce rapport pave la voie pour une proposition de décision implémentant certains aspects du Pacte sur l’asile et la migration. Y figure, entre autres, une catégorisation en 3 parties, chacune basée sur des critères comme la taille du pays, le nombre de demandes d’asile, le nombre d’arrivées irrégulières ou encore celui des opérations de sauvetage en mer. Ainsi sont catégorisés :

  • Les pays sous pression migratoire ;
  • Les pays exposés à un risque de pression migratoire à court terme (<1 an) – la France figurant dans cette catégorie ;
  • Les pays confrontés à une situation migratoire grave.

Point important, cette façon de classer les EM est plus souple que d’autres modèles alternatifs et peut conduire à ce que des EM « de deuxième ligne » puissent aussi bénéficier des mécanismes de solidarité – France ou Allemagne notamment.

A noter une seconde décision, du Conseil cette fois-ci, devant fixer le nombre de demandeurs d’asile relocalisables au titre de ce mécanisme de solidarité ainsi que leur ventilation par EM. Le Pacte prévoyait un chiffre minimum de 30 000 personnes.

Danemark : controverse sur un contournement des règles d’immigration

Un début de polémique agite Copenhague après la révélation d’une part anormalement élevée d’étudiants bangladais dans les cursus de master de l’université de Roskilde, située non loin de la capitale. Ils représentent en effet 16% des nouveaux étudiants de maitrise, ce qui a éveillé les soupçons d’une partie de la classe politique qui a demandé des explications. La première ministre elle-même a estimé que les universités ne devaient pas contourner les règles gouvernementales en matière migratoire.

Cette situation a conduit à mettre sur le devant de la scène un angle mort de la politique migratoire danoise : les étudiants étrangers admis en études au Danemark peuvent venir avec leurs familles, ce qui donne le droit à l’étudiant et à ses proches de chercher du travail. D’où l’accusation des oppositions selon laquelle ce système sert de porte dérobée pour venir s’installer au Danemark sous couvert d’un projet d’études ne constituant en réalité pas la priorité principale. En effet, d’après des médias locaux, le nombre d’accompagnants a décuplé sur les dernières années.

Face à cette polémique, le Gouvernement danois a réagi en introduisant des règles plus strictes concernant les étudiants internationaux. Les nouvelles mesures incluent un niveau de danois rehaussé, une justification plus complète des études et des diplômes obtenus ainsi qu’une attention renforcée aux modalités de recrutement de la part des établissements. Aussi, en 2026, les étudiants internationaux ne pourront plus amener avec eux leurs partenaires.

Rappelons que, malgré une coalition de centre-gauche, le Danemark dispose d’une des législations les plus strictes d’Europe en matière migratoire – ce qui a inspiré la Commission européenne pour plusieurs initiatives actuellement en discussion. Ce scandale intervient alors que des élections nationales sont prévues pour 2026.

Migration de travail : Accord des colégislateurs sur la « réserve de talents »

Le 18 novembre 2025, le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à un accord sur le projet de vivier de talents ambitionnant de mettre en adéquation les besoins du patronat européen avec les projets de migration légale des ressortissants de pays tiers. Ayant pour projet de combler les besoins en main d’œuvre dans les secteurs en tension, il reposera toutefois sur une participation volontaire des EM et s’organisera sous forme de plateforme numérique. Le vote formel par chacun des deux colégislateurs doit encore intervenir, mais plusieurs nouveautés sont appelées à voir le jour.

Ainsi, une liste continentale des secteurs en pénurie de main d’œuvre sera établie, ce qui permettra de mieux trier les compétences que les aspirants candidats à la migration rempliront. Ceux-ci seront donc invités à créer un profil et à exposer leurs compétences, qualifications, expériences professionnelles et niveaux de langues. Il leur sera aussi possible de mentionner, facultativement, leur(s) EM de préférence et/ou leur disponibilité immédiate. Les offres d’emploi, elles, devront comporter au minimum : le nom et les coordonnées de l’employeur direct et de l’intermédiaire, une description du poste, la durée du contrat et le lieu de travail ainsi que, de manière facultative, des informations sur la rémunération initiale et/ou la fourchette salariale appliquée. Les syndicats européens, de leur côté, déplorent une initiative qui n’offre, selon eux, pas de garanties de protection suffisantes ni de mécanismes de prévention des fraudes adéquats.

Pour autant, une inscription ou une sélection pour un poste vacant ne garantissent en rien un droit au séjour effectif dans l’un des EM. En complément, la Commission souhaite que les EM disposent de procédures accélérées afin de faciliter le recrutement et répondre aux besoins des employeurs (visas/permis de travail, non-application de tests préalables, reconnaissances des qualifications/équivalences…). En outre, un pays pourra se retirer de ce système, mais avec un préavis de neuf mois.

Il est à noter enfin que seuls les employeurs « légitimes » pourront poster des offres, ce qui protège contre les entreprises radiées ou suspendues des registres nationaux – où tout simplement ceux dont l’accès à la plateforme a été refusé pour diverses raisons. Naturellement, seuls les candidats majeurs seront éligibles et aucun système de travail détaché ne sera possible par cette plateforme.

Royaume-Uni : Réforme des règles sur l’asile

Le pays est devenu ces derniers temps un avant-poste du durcissement migratoire sur le continent européen. Depuis déjà quelques mois, on a pu assister à des tentatives de dissuader la traversée de migrants irréguliers via des partenariats avec la France, un accord (avorté) avec le Rwanda ou bien la mise en place de nouvelles initiatives numériques compliquant l’insertion des clandestins (voir, à ce titre, les travaux du CRSI ici, et ici). Ce mois de novembre 2025 a vu de nouvelles règles venir s’ajouter à ce paquet dissuasif, visant ici une refonte notable du système d’asile. Ci-après, un aperçu des changements souhaités par la home secretary Shabana Mahmood.

Tout d’abord, il est proposé que les personnes ayant obtenu le statut de réfugié pourraient être contraintes de retourner dans leur pays une fois les conditions de sécurité redevenues acceptables dans celui-ci. Ainsi, il serait mis fin au statut permanent de réfugié, avec un renouvellement de demande à effectuer tous les deux ans et demi – une des mesures inspirées par le système danois de « negative nation branding » (ou « dénigrement de la nation ») auprès des candidats à l’exil ; bien que les recherches empiriques soient plus circonspectes sur l’efficacité réelle de cet affichage. De plus, le gouvernement britannique envisage de multiplier par quatre le temps d’attente permettant de demander un permis de séjour permanent – sésame indispensable en vue de la naturalisation. Il passerait de cinq à vingt ans mais ne concernerait que les nouveaux arrivants.

En outre, Londres veut s’attaquer à l’application jugée extensive de la convention des droits de l’Homme par la CEDH, notamment son article 8 sur le droit à la vie familiale. Une précision législative est attendue pour redéfinir ce qu’est la « famille proche » (un parent ou un enfant par exemple). Cette mesure est l’une des plus symboliques et met mal à l’aise une partie du gouvernement du Premier ministre Keir Starmer (travailliste). Le ministère britannique de l’Intérieur précise que les règles annoncées s’appliqueront aux réfugiés ukrainiens ; tout en ajoutant que la majorité d’entre-eux souhaiterait rentrer en Ukraine une fois la guerre terminée.

Un troisième point très notable, notamment dans le contexte des évènements de l’été survenus autour de l’hôtel d’Epping (voir les brèves du CRSI), concerne les aides accordées aux migrants. L’automaticité de la fourniture d’un logement et d’allocations hebdomadaires sera supprimée, de même que l’aide accordée aux demandeurs en droit de travailler et pouvant subvenir à leurs besoins. Aussi, tout migrant qui enfreindrait la loi, ne respecterait pas la directive d’éloignement ou travaillerait illégalement se verrait retirer les aides. Celles-ci devant être accordées en priorité aux personnes contribuant à l’économie. Enfin, les personnes possédant des objets de grande valeur pourraient se voir mises à contribution pour participer aux frais de leur logement.

Au rang des autres mesures figurent l’utilisation de l’IA pour évaluer l’âge des personnes arrivant illégalement sur le territoire, un enjeu majeur au regard de la difficulté à déterminer l’âge des mineurs isolés. Par ailleurs, la mise en place de nouvelles voies d’accès sûres est à l’étude, sur le modèle de ce qui a été fait pour l’Ukraine (parrainage de type « Homes for Ukraine »). L’accent est mis sur l’inclusion dans les communautés locales, avec l’accord de celles-ci ainsi qu’un bon niveau d’anglais préalable. Enfin, Londres veut faire pression sur la Namibie, l’Angola et la République démocratique du Congo en suspendant l’octroi de visas jusqu’à ce que ces gouvernements ne renforcent leur coopération en matière de retour des criminels et des illégaux et allègent en conséquence les contraintes qui pèsent sur ces expulsions.

Les priorités migratoires de la présidence chypriote

Le 1er janvier 2026, ce sera au tour de Chypre de prendre les rênes du conseil européen, et ce pour une durée de six mois. En succédant à la présidence danoise en fonctions depuis juillet 2025, Nicosie reprendra à sa charge les négociations au Conseil sur les dossiers en cours – ainsi que les négociations en Trilogue avec le Parlement européen et la Commission. Le pays, l’un des plus petits de l’UE, a la particularité d’être coupé en deux depuis les années 1970 en raison d’une occupation turque de sa partie nord. Si cela l’empêche d’intégrer l’OTAN – dont Ankara est membre – il a néanmoins pu rejoindre l’UE en 2004, et vis donc sa deuxième présidence tournante.

Les chypriotes devront donc gérer tout un ensemble de sujets sensibles dont entre autres les règlements relatifs au retour des personnes en situation irrégulière dans l’UE et au concept de « pays tiers sûrs » ou encore la finalisation de la mise ne place du Pacte asile et migration. L’Etat le plus oriental de l’UE – reconnu par la Commission comme étant « sous pression migratoire » – devra en outre faire atterrir des règles standardisées sur les centres de retours en pays tiers et faire accepter la réserve de solidarité imaginée par Bruxelles. Au demeurant, la lutte contre les réseaux de passeurs figure aussi dans les axes de travail.

 

La Commission et les procédures d’infraction

A intervalles réguliers, la Commission européenne rend publiques les procédures ouvertes contre les EM pour défaut de transposition des textes du droit européen dans leur droit national. Agissant sur base des traités, elle maintient ainsi son rôle historique de « Gardienne » desdits traités et sa capacité à maintenir la cohérence et l’uniformité du droit de l’Union. Les procédures d’infraction se déroulent généralement en trois temps : lettres de mises en demeure, avis motivés et, ultimement, saisie de la CJUE (voire aussi, et pour plus de détails, la note du CRSI consacrée au juge de l’UE). Ci-après, l’état des lieux des procédures d’infraction pour le mois de novembre 2025.

Au rang des lettres de mises en demeure, ont notamment été adressés :

  • À la Bulgarie et à la Hongrie une injonction à transposer les règles relatives à l’aide juridictionnelle dans le cadre des procédures pénales telles qu’elles ressortent de la directive 2016/1919. Ce texte ambitionne d’établir des normes communes pour la protection des suspects et établir un droit uniforme à l’aide juridictionnelle.
  • A l’Allemagne, à l’Espagne et à la Lettonie une injonction à transposer les règles relatives à la directive sur les armes à feu (2021/555) avec, pour Berlin, des dispositions additionnelles manquantes des directives 2019/68 et 2019/69. Ce texte fixe des normes minimales communes concernant l’acquisition, la détention et le transfert d’armes à feu à usage civil (sport, chasse) et vise à prévenir le trafic illicite et les actes criminels.

Concernant les avis motivés :

  • Bruxelles demande à la Suède de transposer correctement les dispositions de la directive 2017/1371 sur la lutte contre la fraude atteignant les intérêts de l’Union. L’objectif du texte était précisément d’éviter les infractions contre le budget européen en harmonisant les définitions, sanctions et compétences respectives.
  • L’exécutif européen enjoint la Belgique et la Lettonie à transposer les dispositions de la directive 2022/2557 relative à la résilience des entités critiques, un texte qui vise à garantir la fourniture des services vitaux en cas de crise (énergie, transports, santé, eau, banque, numérique…). Dispositions d’actualité s’il en est et qui n’ont que partiellement été mises en œuvre dans les EM visés.
  • La Commission demande à l’Estonie, à la Hongrie et à la Pologne de respecter la directive 2013/40 ayant trait aux cyberattaques. Celle-ci vise à renforcer les législations nationales et introduire des sanctions. La transposition par ces trois EM est jugée incorrecte sur plusieurs points, entre autres sur les dispositions relatives aux interceptions illégales.

A noter enfin qu’une lettre de mise en demeure a été envoyée à la Slovaquie pour violation des principes fondamentaux de l’Union, notamment des exigences de primauté, d’autonomie, d’effectivité et d’application uniforme du droit de l’UE. Cela fait suite aux modifications constitutionnelles de septembre 2025 qui permettent aux autorités nationales d’examiner de quelles manière les règles européennes peuvent s’appliquer dans le pays (voir les brèves du CRSI). De telles dispositions sont absolument proscrites par les traités, même en cas de révision constitutionnelle, car elles remettent en cause la primauté du droit communautaire. Les amendements à la loi fondamentale de Bratislava visaient à limiter les droits des personnes et groupes LGBT.

 

Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…

Séjour dans l’UE et notion de « ressources »

Dans un arrêt rendu le 13 novembre 2025 (C-525/23 Oti), la Cour de Luxembourg a dû se pencher sur la notion de « ressources » associée à la directive 2016/801 relative aux conditions de séjour dans l’UE pour les ressortissants de pays tiers impliqués dans des actions de volontariat ou des projets d’études. L’affaire part d’un ressortissant de pays tiers arrivé en Hongrie pour du volontariat. Afin de pouvoir vivre pendant son séjour sur le sol hongrois, l’individu en question pouvait obtenir des ressources financières provenant de son oncle. Or, les autorités magyares ont refusé le renouvellement du titre de séjour, arguant d’une disposition de droit national restreignant le champ d’interprétation de ce qui relève d’un « membre » de la famille. Si la Cour de Budapest-Capitale lui a donné raison en estimant que les moyens de subsistance pouvaient provenir tant du travail que d’allocations diverses, la cour suprême hongroise a estimé qu’il fallait préciser la nature des fonds reçus, ce à quoi ils correspondent et s’ils peuvent être considérés comme illimités et définitifs.

Malgré cette réponse, la cour de Budapest a saisi la CJUE d’une question préjudicielle afin de vérifier la conformité au droit européen de la réponse de la cour suprême. Les juges de l’Union ont répondu en estimant que les vérifications additionnelles demandées par la plus haute juridiction hongroise n’ont pas lieu d’être. En effet, un ressortissant de pays tiers remplissant les conditions fixées par la directive susmentionnée a le droit de recevoir un titre de séjour ; sans qu’il ne puisse être ajouté de conditions supplémentaires. En effet, la notion de « ressources » doit être uniforme dans toute l’UE, ce qui dit conduire à vérifier les ressources à disposition du demandeur uniquement dans l’optique de savoir s’il est effectivement en mesure d’en disposer – sans devoir s’attacher donc à leur nature ou leur provenance spécifique.

Travail des juges et compensation adéquate des heures supplémentaires

Toujours le 13 novembre 2025 et toujours dans le cadre d’un renvoi préjudiciel, la Cour de justice a eu à connaitre des conditions réglementant la compensation des heures supplémentaires prestées par les magistrats nationaux (C-272/24 Tribunalul Galaţi). Dans le cas d’espèce, il s’agissait d’un juge roumain travaillant au sein d’une juridiction en sous-effectif et ayant donc accompli un surcroit de travail par rapport à ses tâches normales. Il a par la suite demandé une compensation sous forme pécuniaire – ce qui a été rejeté par le tribunal de grande instance de Bucarest, au motif que la compensation peut prendre d’autres formes (jours de repos par exemple).

La CJUE commence par rappeler la nécessaire indépendance des juges comme partie essentielle au droit fondamental à la protection juridictionnelle. Par ailleurs, le juge européen note qu’une garantie de cette même indépendance provient d’un niveau de rémunération en concordance avec l’importance des fonctions exercées, notamment afin de prémunir contre le risque de corruption. Pour autant le juge de l’Union note que l’octroi d’un repos compensateur peut se révéler suffisant et est, en tout cas, une mesure appropriée au regard du droit européen. Pour autant, deux conditions sont attachées pour que ce type de compensation soit opérant : pouvoir effectivement faire valoir le temps de repos compensateur et que rien de tout cela ne porte préjudice à l’adéquation de la rémunération des juges au regard de leurs responsabilités, notamment en termes de neutralité, d’imperméabilité aux éléments extérieurs et d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs exécutifs et législatifs.

Conservation des données génétiques et biométriques de personnes poursuivies

Saisie d’un renvoi préjudiciel dans l’affaire C-57/23 Policejní prezidium, la CJUE a estimé le 20 novembre 2025 que les services de police d’un EM sont en droit de décider de conserver des données biométriques et génétiques ; et ce sans que le droit national ne doive obligatoirement fixer une durée maximale. Le cas en question provenait d’un fonctionnaire tchèque définitivement condamné dans une affaire mais qui contestait la conservation des données comme une atteinte à sa vie privée. La difficulté juridique provenant de l’adéquation ou non de ladite conservation avec la directive 2016/680 sur le traitement des données personnelles dans le cadre d’infraction et d’enquêtes.

Ainsi, la chambre estime que le droit de l’Union ne s’oppose pas à une réglementation nationale régissant la collecte de ce type de données pour toute personne poursuivie ou soupçonnée d’une infraction. Deux conditions sont cependant attachées : aucune distinction ne peut être établie dans la finalité du traitement des données entre les personnes poursuivies et soupçonnées d’une part et les exigences de traitement des données doivent être respectées d’autre part (traitement non excessif, durée n’excédant pas le nécessaire, etc.). Enfin, le juge européen reconnait que la réglementation nationale peut autoriser, sous conditions, l’appréciation de la nécessité de conserver des données biométriques et génétiques par les services de police eux-mêmes sur base de leurs règles internes.

 

Dans le reste de l’actualité européenne :

ELARGISSEMENT : La Commission européenne a présenté le 4 novembre 2025 plusieurs rapports relatifs aux progrès réalisés par les pays candidats à l’intégration de l’UE. Globalement, le bilan est positif, avec de nettes avancées réalisées par l’Ukraine, la Moldavie, l’Albanie et le Monténégro. Ces quatre Etats ont accéléré les processus de réforme avec de se mettre en conformité avec « l’acquis communautaire » ; c’est-à-dire l’ensemble des régulations européennes déjà adoptées et que tout pays candidat se doit de mettre en œuvre pour entrer dans l’UE avec les mêmes législations que ses homologues. Tirana et Skopje sont d’ailleurs dans le peloton de tête des pays les plus avancés, avec possiblement la clôture de tous les chapitres de négociation d’ici 2026 ou 2027. En revanche, le processus est bloqué en ce qui concerne la Géorgie, un pays qui se rapproche de plus en plus de Moscou et pour lequel la Commissaire à l’élargissement (Marta Kos – Slovénie) estime n’être « un pays candidat que de nom ». D’autres pays tels que la Serbie, la Bosnie-Herzégovine ou la Macédoine du Nord n’ont pas connu d’avancées significatives.

BUDGET 2026 : Le Conseil de l’UE et le Parlement européen sont tombés d’accord le 15 novembre 2025 sur les crédits affectés à l’exercice budgétaire 2026. 192.8 milliards d’euros sont prévus en engagements dont 190.1 en paiements. Prévoyant plusieurs centaines de millions d’euros en cas d’imprévus, le texte a donné satisfaction aux représentants du Parlement, notamment grâce à des dotations augmentées de plus de 370 millions d’euros pour des programmes comme la recherche, les réseaux de transport et d’énergie, l’environnement, la protection civile, la mobilité militaire, Erasmus ou encore la gestion des frontières.

Ainsi, plus de 23 milliards d’euros seront affectés au marché unique, 73 milliards d’euros pour les fonds de cohésion, 52.5 pour l’agriculture et l’environnement, 16.5 pour le voisinage et l’action extérieure et presque 4 milliards d’euros pour les politiques migratoires et de gestion des frontières. Les politiques de sécurité et de défense recevront plus de 2.25 milliards d’euros.

Cet accord a été avalisé par les eurodéputés le 26 novembre 2025.

COMMISSION : Dans la foulée du 19ème paquet de sanctions adoptées contre la Russie le 23 octobre 2025 – et qui restreignait notamment la circulation des diplomates russes dans l’UE – la Commission a annoncé le 7 novembre 2025 un durcissement des règles relatives à l’octroi de visas pour les ressortissants russes. Ceux-ci ne peuvent plus obtenir un visa à entrées multiples, et doivent donc demander une nouvelle autorisation pour chaque voyage – Bruxelles justifiant les examens approfondis que cette mesure va engendrer par des considérations de sécurité. Certaines exceptions sont toutefois possibles : journalistes indépendants, membres d’associations e la société civile et de défense des droits, etc.

CONSEIL : Les EM sont tombés d’accord le 19 novembre 2025 sur une position commune concernant le règlement relatif à l’établissement d’une application de voyage numérique européenne. Concrètement, cela servira à faciliter le passage des points frontaliers par une vérification à distance des documents requis en amont du franchissement. Les agents des polices aux frontières pourront ainsi consulter avec une meilleure amplitude les base de données policières ou migratoires ; conduisant à une fluidification des flux. Les voyageurs pourront aussi créer des titres de voyage numériques récapitulant les informations requises – notamment dans la perspective de la mise en place du système ETIAS en 2026.

EUROJUST : Le 13 novembre 2023, l’Agence de l’Union européenne pour la coopération judiciaire en matière pénale (Eurojust) a révélé son document de programmation pluriannuelle 2026-2028 dans lequel elle fait de la numérisation cde la coopération judiciaire un de ses axes forts pour les prochaines années. A ce titre, plusieurs initiatives sont en cours, comme un omnibus de la Commission, le canal JUDEX (communication sur les mandats d’enquête européens), l’intégration du registre antiterroriste ou encore l’identification automatique des liens entre procédures multinationales. Pour répondre à ces défis et à un panel de missions appelé à s’accroitre (voir ici ou ), Eurojust ambitionne de moderniser ses infrastructures et sa sécurité informatique, développer davantage de partenariats hors-UE et être capable d’apporter un soutien rapide aux juges et procureurs.

CJUE :  Le 13 novembre 2024, l’avocat général (AG) Spielmann a rendu ses conclusions dans l’affaire C-666/24, ayant trait à la loi d’amnistie prononcée par le Parlement espagnol pour les actes accomplis dans le cadre du référendum pour l’indépendance de la Catalogne en 2017. L’AG note que l’amnistie reste une matière relevant des EM, et que la directive 2017/451 relative à la lutte contre le terrorisme ne s’oppose pas à une telle loi ; notamment car la situation catalane n’implique pas d’autoamnistie ni de violation des droits de l’Homme. Il relève en outre que le champ et la périodicité d’application sont bien définis et que ladite loi d’amnistie a un objectif évident de réconciliation sociale.

A noter que d’autres conclusions du même AG portant sur une autre affaire (C-523/24) mais toujours reliée à cette loi d’amnistie ont été rendues le même jour et ont trait à l’exonération de responsabilité en matière de deniers publics.

Rappelons enfin que les conclusions de l’AG relèvent d’une opinion juridique individuelle et ne lient pas la formation de jugement.

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

Gestion du risque incendie de forêt et aménagement du territoire : le bilan de l’année 2025

By Sécurité/Justice

– Par Bruno Lafon, Président de la DFCI (Défense des Forêts Contre l’Incendie) en Nouvelle Aquitaine et Pierre Macé, Directeur.

Une année 2025 record pour l’Europe et la France

L’année 2025 a été difficile en termes de feux de forêt. L’Europe a battu les records de surfaces brûlées avec plus d’un million d’hectares détruits au 9 septembre, après deux semaines particulièrement éprouvantes, du 5 au 19 août, ayant vu la destruction de 334 000 ha puis de 251 000 ha. Ces cumuls sont trois fois supérieurs aux moyennes enregistrées depuis 2006.

La France n’a pas été épargnée, avec 36 000 ha touchés au plan national (soit 2,5 fois la moyenne), dont l’incendie de Ribaute, dans l’Aude, qui a détruit 11 133 ha en cinq jours, avec une puissance très importante. Ces éléments font suite à la saison estivale de 2022, où la France avait vu brûler 71 000 ha, dont 28 900 ha en Gironde.

Ces événements sont riches d’enseignements sur l’évolution du risque de feu de forêt. Il convient de changer de paradigme, sans quoi la récurrence et la puissance des incendies pourraient perturber la sécurité du territoire, l’économie et l’environnement.

À titre d’exemple, l’année 2022 en France (71 000 ha brûlés), et en particulier dans le Sud-Ouest (36 700 ha brûlés), illustre une rupture dans le processus de protection du territoire contre les incendies.

Le dérèglement climatique rend les conditions de protection très difficiles. L’été 2022 a battu simultanément des records de température (+1,5 °C) et de sécheresse (75 % des précipitations normales), en Gironde, avec des journées à 42 °C et moins de 8 % d’hygrométrie. Plus inquiétant : les records concomitants de sécheresse et de température s’installent depuis 2000.

Dans le Sud-Ouest, la saison des feux de forêt a duré trois mois sans interruption. Si aucun mort n’est à déplorer, 55 000 personnes ont été évacuées, 19 maisons détruites et plus de 2 000 propriétaires sinistrés. Le climat de l’été 2022 n’est pas une exception, mais s’inscrit dans une tendance durable.

Pression démographique et vulnérabilité accrue

À cela s’ajoute un accroissement structurel de la population (+22 000 personnes par an en Gironde) qui, d’une part, augmente le risque de départs de feu (90 % sont d’origine anthropique) et, d’autre part, entraîne un développement des enjeux et des cibles (population, habitations, industries, sites stratégiques de défense… soit 20 constructions pour 100 ha brûlés). Cet accroissement démographique est particulièrement marqué sur les zones côtières (+26 % depuis 1975 sur les EPCI du littoral, contre +18 % sur le reste du territoire) et se retrouve à l’échelle mondiale, puisque 20 % de la population vit à moins de 30 km des côtes.

Les incendies peuvent aussi avoir un effet pénalisant sur la défense française, en menaçant les industries de l’armement, nombreuses dans la périphérie bordelaise, ainsi que les camps militaires. Lors des incendies de l’été 2022, les panaches de fumée auraient pu avoir des conséquences plus marquées sur les bases aériennes de Mont-de-Marsan et de Cazaux.

L’aménagement du territoire au cœur de la prévention

Une grande vigilance doit être apportée à l’aménagement du territoire, notamment dans les zones urbaines et les interfaces forêt-habitation (PLUI, SCOT…). La masse de combustible doit être maîtrisée, notamment par l’application des Obligations Légales de Débroussaillement (OLD). Les injonctions contradictoires entre les réglementations environnementales et sécuritaires ne facilitent pas leur application. Il convient de laisser aux préfets plus de latitude dans la hiérarchisation des priorités, pour éviter la paralysie du système de protection.

Suite aux tempêtes de 1999 et 2009, le massif des Landes de Gascogne compte 350 000 ha de peuplements de moins de 30 ans. Jamais dans son histoire ce massif n’a connu une telle continuité dans la structure des peuplements sensibles au feu, en raison de la continuité verticale de la végétation. Contrairement aux idées reçues, la surface forestière et les volumes de bois sur pied augmentent également en métropole, notamment grâce aux peuplements du Fonds forestier national. « Le stock de bois vivant a augmenté de 50 % en 30 ans pour atteindre 2,8 milliards de m³ » (source : IGN).

Pourtant, la forêt métropolitaine devient globalement émettrice de carbone, en raison de son mauvais état sanitaire, du vieillissement et du ralentissement du renouvellement. Les quatre principaux incendies en Gironde ont relâché plus de 5 millions de tonnes équivalent CO₂ (source : Forêt Innovation 23_003). À certains endroits, la litière a baissé de 80 cm et le feu s’est enterré à plus d’un mètre. Outre l’augmentation de la masse de combustible, le dépérissement global de la forêt s’accroît, lié aux attaques de pathogènes (insectes, champignons…) sur des peuplements stressés. La mondialisation des échanges intensifie cette menace.

Adapter la forêt au climat de demain

Le défi pour les forestiers est majeur : choisir des essences adaptées aux conditions pédologiques et climatiques actuelles et futures. Comment favoriser des essences capables de survivre dans 50 ans tout en se développant aujourd’hui ? Il convient de mettre en place des peuplements présentant un intérêt économique ou écologique suffisant pour garantir leur entretien, tout en facilitant leur sécurisation.

Les feux de forêt sont majoritairement d’origine anthropique (90 % des départs). Les surfaces brûlées ne sont que la conséquence des départs de feu : les feux les plus faciles à éteindre sont ceux qui ne démarrent pas. Il faut donc renforcer la sensibilisation aux bons gestes : ne pas jeter de mégot, respecter les interdictions d’accès, appliquer les règles de débroussaillement. Le travail des cellules de Recherche des Causes et Circonstances d’Incendies d’Espaces Naturels (RCCI-EN), coordonné par les préfets et associant sapeurs-pompiers, gendarmerie, police et forestiers, doit être poursuivi et renforcé, notamment en lien avec les magistrats.

Un territoire valorisé est un territoire protégé. La forêt représente une opportunité pour la protection du territoire et pour son économie. La balance commerciale du secteur forestier est déficitaire de 6 milliards d’euros, mais la prévention des risques doit être intégrée à l’aménagement forestier : réseau de pistes, taille des parcelles, continuité des massifs, etc. L’Union européenne apporte un financement structurel via le FEADER, complété par des contreparties nationales, notamment celles des régions. Dans le cadre du futur plan 2027, il convient de maintenir des priorités structurantes d’aménagement du territoire, garantes d’une économie globale. 

Le besoin financier en prévention contre les incendies est estimé à 34 millions d’euros par an. La ligne budgétaire DFCI du ministère de l’Agriculture (BOP 149) est historiquement d’environ 18 millions d’euros, portée à 51 millions en 2024 grâce à des crédits exceptionnels. Il serait plus cohérent de stabiliser ce financement sur la ligne historique.

Conclusion : anticiper et renforcer la résilience

Il est nécessaire de rester humble face à l’ampleur des événements et de faire des choix en matière d’aménagement et d’entretien, en complément des actions de lutte. Il faut anticiper les effets de rupture dans le système de protection contre les incendies de végétation pour réduire la vulnérabilité. Si cette culture du risque n’est pas intégrée dès maintenant, dans des conditions climatiques de plus en plus instables, ni les meilleurs hommes ni les meilleures techniques ne suffiront face à l’ampleur des éléments.

Bruno Lafon et Pierre Macé

Modernisation de la sécurité civile : à quand une adaptation des moyens ?

By Sécurité/Justice

Par le Colonel Jean-Paul BOSLAND, Président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France et de l’Œuvre des Pupilles orphelins et fonds d’entraide des sapeurs-pompiers de France

 

Troisième composante de la sécurité intérieure, la sécurité civile est confrontée à un puissant enjeu de modernisation destiné à adapter le modèle français aux nouvelles menaces susceptibles d’affecter les populations. Outre les enjeux sécuritaires globaux que sont le retour de la guerre en Europe, la persistance du terrorisme de masse et la recrudescence des crises hybrides, les forces de sécurité civile sont  confrontées aux défis propres que constituent principalement la désertification médicale, le vieillissement démographique, et le dérèglement climatique.

Principaux acteurs de la sécurité civile, les sapeurs-pompiers sont au cœur de ces défis. Historiques soldats du feu, ils sont aussi devenus aujourd’hui des soldats de la santé avec l’explosion de leur activité de secours et de soins d’urgence aux personnes (SSUAP), laquelle représente en moyenne 86% des interventions. Cette inflation du SSUAP constitue la cause principale de l’augmentation de la pression opérationnelle (+ 17% en 10 ans) et met sous tension les unités, les matériels et les budgets. Cette sur sollicitation repose sur deux causes principales, auxquelles il appartient de remédier pour garantir la viabilité de notre modèle de secours.

En premier lieu, la multiplication du recours aux sapeurs-pompiers pour des demandes non-urgentes d’assistance aux personnes (transport sanitaire, relevage, téléalarme…) par carence des acteurs privés normalement compétents produit chez les sapeurs-pompiers -volontaires pour 80% d’entre eux- une perte de sens de leurs missions, une démotivation et des tensions avec leurs employeurs pour la gestion de leur disponibilité.

En second lieu, la crise de la permanence des soins, l’éloignement des hôpitaux des territoires et l’asphyxie des urgences génèrent une augmentation continue des temps de transport et d’attente, qui consume les ressources des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) et affaiblit leur potentiel de réponse à l’urgence. Afin d’inverser cette tendance, il est indispensable de rompre avec l’organisation actuelle des urgences pré hospitalières, éclatée entre les agences régionales de santé et les préfets et qui confère un droit de tirage illimité aux acteurs de la santé sur les sapeurs-pompiers sans compensation financière pour les collectivités territoriales, pour unifier leur pilotage sous l’autorité des préfets de département. Ces derniers devront pouvoir disposer dans chaque département d’une plateforme de réponse aux appels d’urgence permettant d’accroître la coopération interservices (pompiers, SAMU, ambulanciers, associations agréées de sécurité civile), d’améliorer la gestion de l’alerte et de dimensionner la réponse (délai, vecteur, équipage) selon le caractère urgent ou non de la demande. Il s’agit là de généraliser par la loi dans un délai raisonnable les plateformes qui ont démontré leur efficacité dans de nombreux pays européens et dans 21 départements français, et qui sont en projet dans 15 autres. En outre, les SDIS, forts de leur chaîne de réponse intégrée de niveau secouriste, infirmier et médical, doivent avoir la liberté de gérer les orientations de proximité à travers des bilans simplifiés, les départs différés et le recours aux associations agréées de sécurité civile en cas d’appel non-urgent. 

Soldats du feu et de la santé, les sapeurs-pompiers sont aujourd’hui aussi des soldats du climat, du fait de leur implication en première ligne dans la prévention et la lutte contre les effets du dérèglement climatique : sécheresses, canicules, feux de forêts et d’espaces naturels, tempêtes, inondations, épisodes méditerranéens, cyclones…Hier exceptionnels, ces événements, aujourd’hui de plus en plus fréquents et intenses, affectent l’ensemble de l’Hexagone et de nos territoires ultramarins. Ils exigent donc, là encore, d’anticiper et de consolider toutes les composantes du continuum de sécurité civile. Cet effort d’adaptation implique de renforcer à la fois la résilience de la société par une meilleure formation des citoyens et des élus à la gestion des risques et des crises, la coordination territoriale et nationale des acteurs autour des professionnels du secours, ainsi que les moyens capacitaires en accroissant les effectifs de sapeurs-pompiers, volontaires et professionnels,  et en modernisant leurs équipements grâce aux apports de l’innovation : intelligence artificielle, drones, robots, flotte souveraine d’avions bombardiers d’eau. 

Un tel effort implique un engagement budgétaire accru de l’État dans le renouvellement des moyens nationaux et dans le soutien à l’investissement des SDIS à travers la pérennisation des pactes capacitaires mis en place après les feux de forêts de 2022. Tout comme il requiert de réviser sans plus attendre le financement des SDIS, unanimement reconnu comme obsolète et à bout de souffle, pour doter les départements de ressources robustes et dynamiques, qu’elles proviennent des assurances, de l’activité touristique ou des métropoles.

Mises en exergue par le récent Beauvau de la sécurité civile, ces axes de réforme doivent, malgré les difficultés politiques et financières, alimenter rapidement une loi de modernisation très attendue par les acteurs du secours pour adapter la protection des populations aux défis et menaces du XXIème siècle et pour faire véritablement de la sécurité civile une politique publique structurante de notre sécurité nationale.

Col. Jean-Paul Bosland

La sécurité civile, composante méconnue de la sécurité intérieure

By Sécurité/Justice

– Par Patrick HERTGEL, médecin sapeur-pompier urgentiste à la BSPP, et maître de conférence à  SciencesPo Paris.

La sécurité civile constitue une composante généralement inattendue, et souvent méconnue, de la sécurité intérieure. Habituellement, la sécurité civile est plutôt regardée comme une force distincte de la sécurité intérieure : la première répondant schématiquement aux événements accidentels tandis que la seconde faisant face aux atteintes intentionnelles portées à l’ordre social.

En réalité, elle constitue pourtant un autre versant de la sécurité intérieure qui vient compléter les forces de sécurité publique, armées, dotées de prérogatives de puissance publique et de capacités de coercition.

C’est le droit positif en vigueur qui vient en premier lieu établir cette appartenance puisque ses principales dispositions relatives à la sécurité civile sont codifiées au livre VII du code de la sécurité intérieure. La sécurité civile y est préalablement définie à l’article L112-1 qui dispose qu’elle «  […] a pour objet la prévention des risques de toute nature, l’information et l’alerte des populations ainsi que la protection des personnes, des animaux, des biens et de l’environnement contre les accidents, les sinistres et les catastrophes par la préparation et la mise en œuvre de mesures et de moyens appropriés relevant de l’État, des collectivités territoriales et des autres personnes publiques ou privées. Elle concourt à la protection générale des populations, en lien avec la sécurité publique au sens de l’article L. 111-1 et avec la défense civile […]. »

Nous pouvons donc nous pencher brièvement sur les moyens et les missions des forces de sécurité civile en France.

 

Des moyens relevant largement de l’engagement citoyen 

Il convient tout d’abord de relever qu’aux termes de la loi « Toute personne concourt par son comportement à la sécurité civile. En fonction des situations auxquelles elle est confrontée et dans la mesure de ses possibilités, elle veille à prévenir les services de secours et à prendre les premières dispositions nécessaires ».

Chaque citoyen est ainsi le propre acteur de sécurité civile et ce concept est central dans la résilience nationale. Contrairement aux forces chargées de la sécurité publique qui constituent des administrations de l’État, civiles ou militaire, les moyens de la sécurité civile relèvent de divers statuts et pour une grande part des collectivités territoriales. Son administration centrale se trouve naturellement au ministère et l’intérieur à la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC).

La DGSCGC, outre ses missions classiques de conception des politiques publiques, de coordination des acteurs et de production normative, gère également un centre opérationnel de gestion interministérielle et crises (COGIC) et dispose d’un état-major qui exerce une autorité directe sur des moyens nationaux déconcentrés de sécurité civile : les régiments d’instruction et d’intervention de la sécurité civile (RIISC), les moyens aériens (avions et hélicoptères), les services de déminage et des établissements de soutien opérationnel et logistique (ESOL).

Cependant, l’essentiel des capacités opérationnelles de la sécurité civile ne relève pas directement de l’État mais se trouve dans les services d’incendie et de secours (SIS) dont l’organisation répond à modèle original à deux égards : une gouvernance bicéphale d’une part et un important recours au volontariat d’autre part. La majorité du territoire national est défendue par des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) à l’exception de la région parisienne et de la ville de Marseille. La Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) est une grande unité de l’Armée de terre, appartenant à l’arme du génie et placée à la disposition du préfet de police pour l’accomplissement des missions de sécurité civile. Le Bataillon de Marins-Pompiers de Marseille, relevant de la Marine nationale, relève quant à lui du maire de Marseille pour son financement et son emploi.

A l’exceptions de ces deux unités militaires, les SIS sont portés par des établissements administratifs territoriaux disposant d’une personnalité juridique et d’un conseil d’administration présidé de droit par le président du conseil départemental. Leurs ressources proviennent majoritairement des contributions du département ainsi que des communes et intercommunalités. C’est ainsi que la première originalité de ce modèle réside dans cette distinction entre les autorités de gestion, le conseil d’administration du SDIS, et d’emploi, le maire et le préfet du département principalement.

La seconde originalité se trouve dans la composition des ressources humaines puisque 80% des sapeurs-pompiers des SDIS sont des volontaires tandis que seuls 20% sont des professionnels. Les sapeurs-pompiers volontaires effectuent environ les deux-tiers des missions des SDIS ; ils exercent leur activité au titre d’un engagement qui nécessite une disponibilité souvent exigeante. Les SDIS emploient également des personnels administratifs, techniques et spécialisés (PATS)

Le maintien de cette disponibilité des sapeurs-pompiers volontaires est menacé par des contraintes réglementaires, notamment issues du droit européen qui tend à les considérer comme des travailleurs du fait notamment de leur indemnisation et du lien de subordination existant avec leur service. Il est également affecté par le fréquent éloignement du lieu de travail du lieu de résidence : il est ainsi difficile de disposer de sapeurs-pompiers volontaires disponibles aux heures ouvrables.

Au total, on dénombrait au 31 décembre 2023 en France 256 446 sapeurs-pompiers parmi lesquels 200 046 volontaires, 43 448 professionnels et 12 952 militaires. 

 

Des missions élargies et répondant aux enjeux sociétaux

Les missions de sécurité civile relèvent de l’exercice de la police administrative et sont donc placées sous la direction de l’autorité compétente en la matière : le maire, le préfet et le premier ministre (ou par délégation le ministre de l’Intérieur) selon leur périmètre et leurs enjeux.

Historiquement, la première mission de sécurité civile a constitué dans la lutte contre les incendies puis dans la réponse aux accidents, sinistres ou catastrophes. Progressivement, les sapeurs-pompiers se sont vus également confier les secours et les soins d’urgences aux personnes qui constituent actuellement les missions les plus nombreuses et, à plusieurs égards, parmi les plus dimensionnantes.

Les SIS assurent ainsi la protection des personnes, les animaux, des biens et de l’environnement en répondant aux risques courants, du quotidien, ainsi qu’aux risques particuliers, moins fréquents mais aux conséquences plus sévères.

Parmi ces risques particuliers, on distingue classiquement les risques naturels, les risques technologiques et les risques sociaux. Les forces de sécurité civile sont ainsi amenées à faire face aux phénomènes climatiques, aux feux d’espaces naturels, aux accidents industriels et aux attentats, troubles sociaux et violences urbaines. Les changements climatiques, les mouvements sociaux et les conflits armés entraînent une augmentation notable de ce type de situations.

L’inclusion de la sécurité civile au sein de la sécurité intérieure ne constitue pas uniquement une construction intellectuelle mais se manifeste également dans le fonctionnement et l’activité des services.

 

Patrick Hertgen

aurélien jean cedh

La CEDH : au-delà des fantasmes, pourquoi tant de haine ?

By Publications, Institutions

– par Aurélien JEAN, membre du CRSI.

* Les propos évoqués à la présente production relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution.

 

« Se fixant de grandes ambitions, l’Europe pourra faire entendre sa voix et défendre des valeurs fortes ». Cette phrase de Simone Veil, alors Présidente du parlement européen en 1979, trouverait tout aussi bien à s’appliquer pour le Parlement et la Commission que pour la CEDH (Cour européenne des Droits de l’Homme). En effet, bien plus que la CEE puis l’UE, la défense des droits humains a été un leitmotiv constant du Conseil de l’Europe (CoE) – voire sa seule raison d’être, son action en d’autres politiques étant bien moins prononcée que ce que les institutions de Bruxelles peuvent réaliser.

 

La CEDH est, à ce titre, une émanation directe du CoE (voir la note du CRSI sur cette instance) et a été créé en 1959 afin d’assurer le respect des dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CESDHLF). Elle comporte 46 juges (un par EM) et son Président actuel est le français Mattias Guyomar, élu par ses pairs le 30 mai 2025. Un autre Français, René Cassin, en a été son premier président dans les années 1960. Si sa première session a eu lieu en 1959, son premier arrêt n’est rendu qu’en 1960 et elle ne siège en permanence que depuis 1998, à la suite d’une réforme ayant considérablement élargi les possibilités de sa saisie. Son siège, justement, inauguré dans les années 1990 se situe à Strasbourg ; capitale unique des instances du CoE – au contraire de l’UE – qui, il est vrai, a besoin de nettement plus de place et de personnel.

Mentionnons dès à présent il n’est pas rare de se « mélanger les pinceaux » entre le CoE et l’UE ; entre la CJUE, navire-amiral de la justice européenne, doté d’un portefeuille de compétences diversifié, et la CEDH, à la réputation variable selon le bord politique dans lequel on se situe. C’est précisément en raison de cette réputation fluctuante que de nombreux débats ont cours sur son utilité réelle et, surtout, sur les dispositions pratiques que ses arrêts engendrent. Il est ainsi devenu banal, dans certaines formations politiques, d’affirmer que la CEDH bride le législateur national, que ses juges sont activistes et qu’il vaudrait mieux quitter cette instance afin de « reprendre le contrôle » sur la jurisprudence s’appliquant à la Nation. Historiquement un discours britannique, un tel argumentaire se développe depuis déjà plusieurs années (sinon décennies) dans l’Hexagone – les diverses crises migratoires et d’intégration n’ayant, évidemment, rien arrangé. Mais qu’en est-il réellement ?

La présente note abordera d’abord la structure, les moyens et les méthodes de la CEDH dans l’exercice de ses missions courantes avant de s’attarder sur son poids réel et sur l’autorité – effective ou fantasmée – qu’elle incarne, parfois jusqu’à voir certains Etats-membres (EM) déclarer réfléchir à remettre tout simplement en cause leur participation.

I – La CEDH est l’instance la plus visible et la plus « politique » en matière de Droits de l’Homme

A – Une instance juridique dédiée à la défense des droits de l’Homme et saisissable sous conditions

La saisine

L’article 35 de la Convention européenne des droits de l’homme fixe les conditions de recevabilité d’un recours devant la Cour de Strasbourg. Le principe central est celui de l’épuisement des voies de recours internes : un requérant doit avoir utilisé l’ensemble des procédures disponibles dans son pays avant de s’adresser à la Cour. Cette exigence découle du caractère subsidiaire de la juridiction européenne, qui n’intervient qu’une fois les juridictions nationales saisies et mises en mesure de statuer. Seules les voies de recours accessibles, effectives et susceptibles de remédier à la violation alléguée sont prises en compte. La Cour a précisé que l’effectivité d’un recours s’apprécie non pas en théorie mais dans la pratique, et que le requérant n’est pas tenu d’exercer des recours manifestement inefficaces ou illusoires (Akdivar et autres c. Turquie, 1996). En cas de doute, c’est à l’État défendeur de démontrer que le recours interne invoqué est réellement disponible et de nature à apporter réparation. Par ailleurs, la Convention impose un délai de six mois à compter de la décision interne définitive pour introduire une requête.

Dans certaines circonstances, la CEDH peut être saisie en urgence pour demander des mesures provisoires, prévues par l’article 39 de son règlement Celles-ci ne sont ordonnées que de manière exceptionnelle, principalement lorsqu’il existe un risque immédiat de violation des droits protégés par les articles 2 et 3 de la Convention (droit à la vie et interdiction des traitements inhumains). Ces mesures visent généralement à suspendre un éloignement ou une expulsion, mais non à intervenir dans le déroulement habituel des procédures judiciaires nationales.

Un exemple récent illustre la portée de ces principes. Marine Le Pen, déclarée inéligible en France à la suite d’une condamnation pénale, avait demandé à la Cour européenne d’intervenir en urgence pour suspendre l’exécution de cette sanction. La CEDH a rejeté sa requête, estimant d’une part que le caractère imminent et irréparable du préjudice n’était pas démontré, et d’autre part que les voies de recours internes n’avaient pas encore été intégralement utilisées. Ce cas met en évidence la fonction de filtre de l’article 35 : la Cour ne se substitue pas aux juridictions nationales, mais intervient uniquement une fois celles-ci épuisées, ou lorsque les recours disponibles apparaissent dépourvus d’effectivité. Comme le dit d’ailleurs le Président de la CEDH lui-même : « [Il faut prendre en compte] le cadre de la responsabilité partagée entre les autorités nationales et la Cour qui, en vertu du principe de subsidiarité, intervient après épuisement des voies de recours internes et dans le respect des marges d’appréciation nationales. La Convention ne se substitue pas aux cadres juridiques nationaux. Elle s’applique avec eux sans imposer aucun modèle juridique uniforme. » Précisions ainsi que saisir la CEDH d’un recours recevable est tout sauf simple, et n’est en rien une porte ouverte à tous les problèmes ; ainsi qu’ont pu s’en rendre compte en juin 2025 une dizaine de migrants ayant échoué à faire condamner l’Italie pour un sauvetage ne relevant pas de sa juridiction.

L’interprétation de la base juridique

Contrairement à la CJUE, la CEDH ne peut s’appuyer sur un droit dérivé en évolution constante, précisé et agrandi chaque jour ou presque. L’UE développe son corpus juridique au-delà des seuls traités et enrichit son « acquis » principalement par des règlements, directives et autres décisions créatrices de droits adoptées par la Commission et les colégislateurs – sur un modèle quasi-national donc. A l’inverse, les travaux du CoE sont plus discrets, bien moins impératifs et ne peuvent constituer la même solidité juridique que les textes de l’Union. Ce faisant, la principale source de développements notables en matière de protection des droits fondamentaux est due à la jurisprudence de la CEDH. Comme le résume très bien Ioannis Sarmas : « Par un travail discret et évolutif, conduit pourtant d’une manière inventive et ferme, la Cour a littéralement transformé un texte qui en apparence consacrait seulement des droits de l’homme de tradition libérale, à un texte qui consacre aussi, en les soumettant aux mêmes garanties de protection que ces derniers, des droits sociaux fondamentaux ». Que l’on admire ou que l’on abhorre une telle démarche, la réalité est que la Cour de Strasbourg a interprété de manière souvent audacieuse des dispositions initialement peu pensées pour recouvrir un tel champ de droits. Ce faisant, elle n’a pas simplement tranché des litiges inter partes mais est allée plus loin en consacrant erga omnes un élargissement du panel des droits fondamentaux d’une part et de ce que ces derniers peuvent recouvrir d’autre part.

La clé pour comprendre un tel mouvement n’est pas à chercher nécessairement dans une quelconque démarche « activiste » motivée politiquement ; elle est surtout le reflet d’une approche téléologique poussée très loin. Souvent présentée pour qualifier des arrêts de la CJUE des premiers temps, cette approche est en fait mieux qu’ailleurs mise en œuvre par la CEDH. Elle consiste à interpréter le droit moins en fonction de ce qu’il dit textuellement que de la démarche globale à laquelle il aspire. En clair, la CESDHLF ne vise pas à la protection de droits illusoires ou théoriques, mais bien à leur déclinaison opérationnelle et applicable au quotidien. Plus que la consécration théorique, c’est la tangibilité et l’utilité immédiate qui est recherchée. Ici encore, laissons parler M. Sarmas : « Le droit au travail dans son aspect d’accès sans empêchement à une profession et des garanties contre le licenciement abusif avait été dégagé à partir de l’article 8 de la Convention sur le respect dû à la vie privée ; et dans son aspect de protection de la rémunération de travail à partir de l’article 1 du protocole additionnel ; le droit à l’éducation a été engendré par la combinaison de l’article 14 de la Convention et 2 de son premier protocole ; le droit à la santé a été formulé comme un impératif qui découle de l’article 8 de la Convention sur l’intégrité physique de la personne et de ses articles 2 et 3, qui garantissent le droit à la vie et proclament l’interdiction des traitements inhumains ; le droit à la sécurité sociale, dans ses aspects d’allocation de chômage, de pension de retraite ou autres avantages sociaux a pu être fondé soit sur l’article 1 du protocole additionnel soit sur une combinaison de cet article avec l’article de la Convention, qui interdit les discriminations ; enfin, un droit à l’assistance sociale pour les personnes vulnérables ou nécessiteuses est formulé sur la base des articles 2, 3 et 8 de la Convention, lesquels, selon la Cour, consacrent des droits de protection en cas d’extrême urgence pour la vie ou l’intégrité de la personne ». Pour un exemple récent, on se réfèrera à l’arrêt du 9 avril 2024 Verein KlimaSeniorinnen Schweiz/Suisse qui a tiré de l’article 8 de la CESDHLF une obligation d’action pour lutter contre le changement climatique.

Cette conception très large des droits protégés a été auto-renforcée par le dégagement d’obligations incombant aux EM – un instrument conceptuellement très puissant puisque déclinant de manière plus opérationnelle encore les droits sociaux (obligation d’assistance aux plus démunis par exemple). A l’inverse, la CJUE s’appuie davantage sur le droit dérivé – bien plus étoffé il est vrai – que sur le droit primaire, ce qui restreint (sous une certaine forme) la créativité juridique.

B – Une Cour au programme de travail chargé et aux moyens somme toute limités

Une activité soutenue, mais concentrée sur certains pays et certains objets
Des chiffres et des cas

A l’image de nombreuses instances judiciaires, la CEDH doit faire face à une forte activité. Quelques chiffres tirés de son rapport annuel d’activité pour l’année 2024 éclairent ce constat. Ainsi, l’an dernier, la Cour de Strasbourg a statué sur plus de 36 000 requêtes, avec un arrêt rendu sur plus de 10 800 d’entre-elles. A noter que le stock d’affaires pendantes est encore particulièrement élevé, avec plus de 60 000 affaires encore en attente de traitement. Pourtant, et malgré les apparences et l’impression d’un délai sans fin, le stock a diminué assez nettement : – 8100 requêtes en comparaison de 2023 et même – 14300 au regard de la situation fin 2022. A noter que l’examen d’une requête se différencie du prononcé d’un arrêt dessus : cela peut simplement vouloir signifier son irrecevabilité, et donc la notification au requérant que son cas n’ira pas plus loin que la vérification d’éligibilité par le greffe. C’est notamment le cas au regard de l’article 35 précédemment mentionné.

Ainsi, sur le total des requêtes jugées l’an dernier, 61,1% ont été classées comme irrecevables et moins de 30% ont fait l’objet d’un arrêt. Cela démontre tout à la fois que le justiciable européen se saisit des possibilités de saisine de la CEDH mais aussi que cette dernière adopte une approche restrictive de son office, refusant de sortir des règles de saisine assez strictes. A noter que 3% des requêtes ont fait l’objet d’un règlement amiable (soit 1164). Enfin, et assez logiquement au vu du flux d’affaires entrantes chaque année, près de 60% des requêtes introduites devant le juge des Droits de l’Homme attentent encore leur premier examen en chambre/comité. A l’inverse, moins de 1% sont en attente d’une action du Gouvernement de l’EM concerné.

Fait particulièrement illustratif de l’état des droits de l’Homme, du fonctionnement de la justice et des libertés diverses – au moins ressentis comme tels par les populations locales – sur le continent européen, 75% des requêtes proviennent de seulement cinq EM (Turquie, Russie, Ukraine, Roumanie, Grèce). Ces EM concentrent même 80% des requêtes prioritaires. Fait logique, bien que la Russie ait cessé d’être une « Haute Partie contractante à la Convention », toutes les affaires introduites contre elle avant son retrait sont valides. En revanche, plus aucune affaire ne peut être examinée en langue russe, pas plus que de nouvelles demandes de mesures provisoires introduites en cette langue. Concernant la France, en 2024, 32 arrêts ont été rendus à son encontre, dont plus de la moitié (17) ne constataient aucune violation de la CESDHLF. Pour les requêtes introduites, on en compte 0.11/10 000 habitants, trois fois moins que la moyenne des EM du CoE. Les micro-Etats (Monaco, Saint-Marin et Liechtenstein) affichant les taux les plus élevés en raison de leur faible population.

Des affaires en hausse soutenues depuis 1998 

1998 marque une année-charnière dans l’histoire de la CEDH. Peu avant le tournant du millénaire, le protocole n°11 remplace un mécanisme existant depuis la création de la Cour, quarante ans auparavant. Là où, dans l’ancien système, la CEDH se voyait adjointe d’une commission des Droits de l’Homme filtrant les requêtes, le nouveau système supprime cette « barrière à l’entrée ». La conséquence est simple : tout le monde peut désormais saisir directement la CEDH. Cela a donc fortement augmenté le nombre de requêtes adressées au greffe de la Cour et, partant, le nombre d’irrecevabilités. Depuis, d’autres refontes ont eu lieu, comme en 2010 avec l’introduction d’un nouveau critère de recevabilité, en l’occurrence l’existence d’un « préjudice important » pour le requérant. Néanmoins, cela n’a pas suffi à tarir le flux de saisines dont fait l’objet la Cour de Strasbourg.

Pourtant, dès 2006, un rapport commandé à un magistrat anglais notait que la CEDH faisait face à une hausse très importante des affaires portées à sa connaissance et qu’en l’état de ses moyens elle ne pourrait rester à flot. Plusieurs recommandations avaient alors été émises à destination tant des requérants que des juges ou des EM. Si elles n’ont pas toutes été suivies d’effets, cela a néanmoins marqué une étape supplémentaire dans l’adaptation des méthodes de la CEDH pour traiter de la manière la plus qualitative possible les questions juridiques portées à sa connaissance – avec un focus particulier sur les graves questions de droit ou les situations « d’urgence » (urgence relative, car le temps judiciaire est difficilement compressible).

Ainsi, dans une optique de gain de temps et de concentration des moyens sur les questions de droit plus complexes, l’examen des requêtes peut se faire en juge unique ou en chambre à trois juges. Ce faisant, les ressources des chambres à sept juges sont mieux utilisées pour statuer sur des questions nouvelles et, souvent, particulièrement complexes. C’est un exemple de réforme qui montre que la CEDH ne vis pas en vase clos et est capable de se réformer en interne afin d’optimiser son processus de fonctionnement. La CEDH veut ainsi communiquer sur le fait qu’elle est consciente des attentes qui sont placées en elle et qui, bon an mal an, trouvent à s’exprimer au regard des arrêts qu’elle rend – bien que les délais de jugement soient toujours son problème principal. D’ailleurs, le Président de la CEDH, Matthias Guyomar, ne dit pas autre chose : « Les réformes de la Cour doivent se poursuivre afin que sa capacité annuelle de jugement, qui est de près de 40 000 affaires, lui permette de ne pas être submergée. Nous recueillons déjà le fruit de réformes mises en place afin de juger plus vite les affaires « à impact ». Mais il nous reste des progrès à faire, particulièrement en ce qui concerne les délais de jugement. […] Il faut que les gens comprennent ce que la Convention européenne des droits de l’homme apporte à l’Europe. La justice est rendue par des personnes humaines pour des personnes humaines ; il faut rendre visible cette dimension. »

Le propos de M. Guyomar n’est pas qu’un simple manifeste de défense de son institution, elle est la traduction d’une réalité tangible : les principaux motifs de condamnation reflètent des objets assez importants dans la conception des droits de l’Homme et du rôle que se donne la CEDH. Ainsi, en 2024, sur les affaires ayant donné lieu à un arrêt (donc qui sont recevables et pour lesquelles une violation a été constatée), 485 concernaient l’article 6 – droit à un procès équitable – et 465 l’article 5 – droit à la liberté et à la sûreté. Viennent ensuite l’article 3 (401 violations de l’interdiction de traitement inhumains) et 260 l’article 13 (260 violations du droit à un recours effectif).

Mentionnons ici que, dans son travail et comme n’importe quelle juridiction, la CEDH s’appuie sur son greffe pour les tâches de procédure et de communication entre les parties. Néanmoins, son mandat est plus large que celui de ses homologues de la CJUE puisque le greffe de Strasbourg a aussi en charge la gestion de la bibliothèque, la publication du recueil des décisions ou encore la fourniture de services linguistiques. Elle dispose aussi de pouvoirs en matière de communication, de ressources humaines ou de budget. C’est ainsi au sein du greffe que sont répartis la majorité des équipes linguistiques en charge de traiter les dossiers qui parviennent à la Cour. Ce faisant, le greffe est une forme d’ensemble unique qui administre le volet juridique de toute l’institution : loin de n’être qu’un simple service orienté « procédure », son champ d’action recouvre aussi le fond des affaires.

C – L’UE et la CEDH – ou l’histoire d’une adhésion a priori évidente mais risquée

L’UE et le CoE ont un certain nombre de points communs et d’influences réciproques – que nous n’allons pas tous rappeler ici. L’ensemble des EM de l’UE adhèrent notamment au CoE et sont tenus par un principe de coopération loyale. Pourtant, et malgré la relative logique du processus, l’UE en tant qu‘ensemble n’est toujours pas partie prenante à la Convention EDH – pas plus donc qu’à la CEDH. Cependant, cette adhésion est prévue dans les traités européens depuis Lisbonne en 2007 (art 6 § 2 TUE), mais n’a toujours pas été mise en œuvre. Prévue pour aller dans la logique des choses et de la préservation de l’Etat de droit sur le continent, l’intégration de l’UE à la CEDH aurait pour logique de renforcer la protection des droits fondamentaux en ne permettant plus seulement le contrôle du respect des obligations par les EM, mais également par les juridictions de l’UE. Elle pourrait être entendue dans les affaires portées devant la Cour et même y nommer un juge. En somme, une intégration en tant qu’organisation distincte des EM qui la composent : une première. Et c’est précisément là le problème selon la CJUE.

En effet, la Cour de Luxembourg a été saisie d’un avis juridique parallèle aux pourparlers lancés en 2010 ; et s’est opposée à ce que l’UE intègre la Convention, ne relevant pas moins de sept incompatibilités réelles ou hypothétiques. Pour n’en reprendre que quelques-unes, la CJUE a considéré qu’une telle démarche placerait de facto l’UE dans l’orbite d’un ordre juridique distinct, qui serait à même de pouvoir contrôler les actes des institutions de l’Union ainsi que ceux de ses juridictions. En clair : cela mettrait en danger l’autonomie du droit de l’UE, ce qui est complètement incompatible avec la volonté, établie par les traités, d’un droit européen indépendant et distinct de celui des EM. Ce faisant, la primauté du droit de l’UE sur les autres droits se verrait remise en question – qui plus est par une juridiction dont une petite moitié de juges ne proviennent pas d’un EM de l’UE. Plus encore, la CEDH aurait un pouvoir de contrôle asymétrique sur les actes de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune), puisque c’est un domaine que les traités excluent en grande partie du champ de compétence de la CJUE. Pour toutes ces raisons, les juges du Kirchberg ont émis un avis négatif en 2014, bloquant le processus. Si des discussions ont bien été relancées en 2020, elles n’ont pour l’heure pas abouties. Le président de la CEDH, lui, se montre en tout cas ouvert, évoquant une « convergence » et une « étape plus que jamais nécessaire ». De son côté, la Commission se veut également optimiste et escompte envoyer un projet d’accord révisé pour avis à la CJUE dans les prochains mois.

Pour être complet, mentionnons que l’UE n’a pas de réelle urgence à intégrer la CEDH, en ce que les droits de l’Homme ne risquent pas d’être moins bien protégés dans l’ordre juridique de l’UE que dans celui du CoE. En effet, et dès 2000, l’UE a adopté la Charte des Droits Fondamentaux ; un texte qui ressemble beaucoup à la CESDHLF et qui a grosso modo pour but de garantir une protection des droits équivalente à celle mise en œuvre par la CEDH. En clair, que le juge de l’Union puisse lui aussi protéger avec des armes équivalentes les droits fondamentaux. Il est même possible de s’interroger sur qui protège le mieux, attendu que la CDF de l’UE comporte plus d’articles et, en étant agencée différemment, offre des standards de protection très élevés, régulièrement mobilisés dans les affaires portées devant son office.

II – Au-delà des fantasmes, quels pouvoirs et quelle influence réels du CoE et de la CEDH ?

A – La CEDH dispose d’une autorité morale mais de peu de moyens de contrainte

Comparaison croisée : l’effet sur la France et sur la Hongrie

Membres à la fois de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe, la Hongrie et la France sont tenues au respect des droits fondamentaux sur deux plans juridiques. Cette double appartenance implique qu’elles doivent garantir une protection effective des personnes demandant l’asile, notamment en bannissant les expulsions collectives sans examen individuel conforme aux conventions internationales.

Pourtant, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) rendu le 24 juin 2025 dans l’affaire H.Q. et autres c. Hongrie constate que les expulsions opérées par Budapest visaient des personnes en situation irrégulière ou avec permis expiré sans examen sérieux de leurs recours : deux Afghans et un Syrien ont été reconduits sans prise en compte de leur situation personnelle, en violation de l’article 4 du Protocole n° 4 (interdiction des expulsions collectives), de l’article 13 (droit à un recours effectif) et, pour deux d’entre eux, de l’article 3 de la Convention (interdiction des traitements inhumains ou dégradants). La procédure dite de « embassy procedure » — leur unique voie d’accès à la procédure d’asile via l’ambassade hongroise — a été jugée insuffisamment encadrée. La Cour a enjoint la Hongrie d’adopter des mesures immédiates pour prévenir de nouveaux refoulements collectifs et garantir un accès réel à la protection internationale. Néanmoins, elle souligne aussi que cette action juridique n’est pas la première contre la Hongrie, la CEDH ayant déjà jugé le mécanisme contraire aux droits fondamentaux – tout comme la CJUE, qui l’a jugé assez logiquement contraire au droit de l’Union. Ce faisant, la répétition des procédures sur des sujets connexes illustre toute la limite des arrêts de la CEDH dans leur effectivité pratique : contrairement à l’UE, elle ne dispose pas d’instruments plus puissants que la volonté des Etats et du Comité des ministres afin de faire respecter la force de ses arrêts.

En France, la CEDH est plutôt souvent suivie dans ses arrêts, conduisant à des changements notables. Si l’on se focalise sur la sécurité intérieure, le droit pénal et la sauvegarde concomitante des droits humains, plusieurs changements sont intervenus suite à une condamnation de la France par les juges de Strasbourg – qu’on l’applaudisse ou qu’on le déplore. Par exemple, un encadrement plus strict des écoutes téléphoniques (arrêts Kruslin et Huvig du 24 avril 1990) ou bien la suppression de certaines pratiques pour les gardés à vue (mise à nu). Il est toutefois utile de rappeler ici que Paris ne s’est pas abandonné corps et âme en ratifiant la CESDHLF en 1974 (24 ans après la signature !). L’acceptation s’est faite sous certaines réserves, comme celles qui protégeait l’alors monopole de l’ORTF ou bien les pouvoirs spéciaux du président de la République prévus à l’article 16 de la Constitution. D’ailleurs, le contexte des années 1950 ne se prêtait guère à la ratification d’un tel texte – ne serait-ce qu’au vu des pratiques anti-insurrectionnelles de la guerre d’Algérie. Cette adhésion a, plus que par idéologie, été surtout le fruit d’un arbitrage calculé entre le symbole affiché pour les droits humains et la réalité des obligations qui incombaient dès lors.

Le respect des arrêts de la CEDH comme facteur de différentiation politique : Ukraine VS Russie

La Russie, qui a cessé d’être partie à la Convention européenne des droits de l’homme en septembre 2022, demeure néanmoins tenue responsable des violations commises avant son retrait. C’est dans ce cadre que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu, le 9 juillet 2025, un arrêt majeur concernant la destruction du vol MH17 et le conflit dans l’est de l’Ukraine (Ukraine et Pays-Bas / Russie, requêtes 8019/16, 43800/14, 28525/20 et 11055/22). Elle y constate de multiples violations « flagrantes et généralisées » de la Convention, retenant la responsabilité de Moscou non seulement dans l’abattage de l’avion civil malaisien en juillet 2014, mais aussi dans une série d’exactions commises dans les zones sous contrôle des forces séparatistes prorusses.

L’arrêt souligne que la Russie a exercé un contrôle effectif sur les territoires de Donetsk et Louhansk et qu’à ce titre, elle doit répondre des actes commis : exécutions sommaires de civils et de militaires ukrainiens hors de combat, actes de torture, déplacements forcés de populations, destructions de biens, pillages et expropriations. Ces pratiques ont été jugées contraires à plusieurs articles de la Convention, notamment l’article 2 (droit à la vie), l’article 3 (interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants) et l’article 1 du Protocole n° 1 (protection de la propriété). La Cour a également mis en évidence le défaut d’enquêtes effectives de la part des autorités russes.

M. Guyomar a ainsi qualifié l’attitude russe de « menace pour la paix en Europe », rappelant l’importance de cet arrêt, même contre un État membre sortant. Pourtant, cette condamnation illustre la limite actuelle du système conventionnel : Moscou, qui ne reconnaît plus l’autorité contraignante de la CEDH, a indiqué qu’elle ne donnerait aucune suite à la décision. À l’inverse de pays comme l’Ukraine, qui mettent en avant le respect des arrêts pour affirmer leur crédibilité démocratique et leur attachement à l’État de droit, la Russie apparaît ici comme un cas emblématique d’indifférence aux mécanismes européens de protection des droits fondamentaux – sans que le CoE ne puisse faire quelque-chose pour la contraindre à agir autrement.

Cet arrêt rappelle en creux l’ampleur des violations documentées en Ukraine et met en lumière le contraste entre des États qui cherchent à se distinguer par la conformité aux standards européens et ceux qui, comme la Russie ou parfois la Turquie, accumulent les condamnations sans réelle mise en œuvre. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au sein du greffe de la CEDH, les équipes linguistiques de ces deux pays comptent parmi les plus importantes – reflet du nombre de recours introduits.

B – La CEDH : un irritant politique menacé ?

Le coup de semonce : la volonté de diluer les « pouvoirs » de la CEDH

Le 22 mai 2025, le Danemark et l’Italie, soutenus par sept autres pays membres de l’UE, ont appelé à une réforme de la Cour européenne des droits de l’homme. Ils demandent un débat sur l’interprétation de la Convention européenne des droits de l’homme concernant les questions de migration. Dans une déclaration commune, ces pays affirment que l’immigration irrégulière a significativement contribué à l’immigration en Europe, avec des résultats variés en termes d’intégration et de respect des valeurs européennes. Ces pays sont d’ailleurs à l’avant-garde d’un durcissement des règles migratoires de l’UE.

Ils estiment ainsi nécessaire de s’interroger pour savoir si la Cour n’est pas allée « trop loin » dans sa lecture de la Convention, suggérant que certaines interprétations ont étendu son champ d’application au-delà des intentions initiales – limitant concomitamment la capacité des États à prendre des décisions politiques. Ils citent des affaires d’expulsions de ressortissants étrangers criminels où l’interprétation de la Convention a, selon eux, protégé indûment certains individus et limité la capacité des EM à effectuer des expulsions. Critiquée sans surprise par les ONG de défense des droits de l’Homme et des migrants ainsi que par de nombreux euro-députés, cette lettre s’inscrit toutefois dans un contexte européen particulier, marqué par un durcissement des politiques migratoires, tant par les EM que dans les projets des instances de l’UE. A ce titre, les arrêts de la CEDH sur l’immigration peuvent être interprétés comme un irritant pour certains gouvernements, en ce qu’ils pourraient menacer les différents projets à l’étude dans les capitales du continent. Plus que la CEDH, on peut se demander si ce n’est pas l’intégralité du CoE et de ses organes qui est en réalité visée par la lettre – la Cour n’en représentant que l’émanation la plus visible. En effet, le rapport du Commissaire aux droits de l’Homme sur les projets d’externalisation des migrations en discussion à l’UE va, lui aussi et de manière plus franche encore, à l’encontre de la position des Etats signataires.

Alain Berset – Secrétaire général du CoE – a répondu dès le 23 mai 2025 à cette lettre. Dans son propos, il reconnaît la complexité des défis auxquels les États sont confrontés, notamment en matière d’immigration et de sécurité, mais souligne que la Cour européenne des droits de l’homme est une institution créée par les États eux-mêmes, chargée de veiller au respect d’une Convention librement signée et ratifiée. Il insiste sur le fait que toute remise en cause de la Convention ou de la Cour fragiliserait un système qui, depuis 70 ans, garantit une protection commune des droits fondamentaux à plus de 700 millions de personnes. Précision subsidiaire, il alerte contre le risque de politiser la CEDH alors que le pouvoir judiciaire doit, conceptuellement, rester indépendant et à l’abri de pressions extérieures.

Enfin, mentionnons l’avis du juge Guyomar lors de sa prise de fonctions. Interrogé sur cette initiative, il a voulu objectiver le débat en rappelant que « sur environ 407 000 affaires jugées depuis 2016, toutes matières et tous États confondus, la Cour n’a constaté des violations des droits humains que dans moins de trois cents requêtes liées à la question de l’immigration ». Il estime en outre que la CEDH doit vivre avec son temps et ne peut se reposer sur l’interprétation juridique qui avait cours en 1950. Avec l’évolution des affaires modernes, le raisonnement juridique doit s’interpréter précisément pour faire vivre l’esprit initial de la Convention : « Le contexte actuel est marqué par les crises, notamment climatique et migratoire, ainsi que par le retour de la guerre en Europe. Le juge européen serait hors sol s’il tranchait les litiges qui lui sont soumis sans en tenir compte ». En bref, il s’agit d’une réaction intellectuellement compréhensible pour le Président d’une institution cherchant à vivre avec son temps et, peut-être surtout, à défendre les prérogatives de sa juridiction alors que celles-ci sont déjà amoindries par la défiance ouverte de certains Etats parties.

L’acte technique mais concret : la nomination des juges

Il est devenu un quasi-lieu commun de considérer que la justice, particulièrement aux strates européennes ne se rend pas selon le droit mais selon les appétences politiques de la formation de jugement. Il est certain que des arrêts ont pu voir advenir une forme de créativité juridique ayant conduit à une interprétation extensive (audacieuse ?) du droit. Les débuts de la construction européenne en sont remplis. En projeter une règle générale semble en revanche exagéré. Pour autant, la question de la nomination des juges dans les cours supranationales parait de plus en plus étudiée, impliquant conceptuellement un meilleur « contrôle » par les EM de l’orientation idéologique de la Cour. S’il ne s’agit pas de superviser directement le travail des juges (indépendance faisant), cela consiste à s’assurer que les positions de la personne nommée ne la conduiront pas à interpréter le droit selon des orientations qui se placeraient en porte-à-faux avec celles de l’Etat de nomination. Par conséquent, et avec un certain nombre d’EM raisonnant du même, on aboutirait à une CEDH plus « docile » et moins contraignante sur les marges d’action des EM dans certaines matières.

C’est exactement ce qu’a demandé le gouvernement belge à l’ancien Président de sa Cour Constitutionnelle, Marc Bossuyt. D’après le média Euractiv, le magistrat a fourni une note au Premier ministre conservateur Bart de Wever l’invitant à scruter plus attentivement qui la Belgique nommera aux postes de juges à la CEDH et à la CJUE ; et ce afin de ne pas faire entrer de juges « militants » (et donc favoriser une certaine retenue). Le prisme retenu consiste à estimer que la Cour de Strasbourg est allée trop loin dans la protection des individus au détriment de la sécurité nationale. Au passage, il estime que les tribunaux nationaux ont aussi leur part de responsabilité en refusant les transferts vers les Etats-tiers – influencés par une interprétation maximaliste de l’article 3 de la Convention EDH. Ce dernier, stricto sensu, traite de l’interdiction de la torture et non de l’accueil décent des demandeurs d’asile expulsés. Néanmoins, il est aussi précisé dans le document que cette méthode ne saurait suffire à elle seule et ne pourra remplacer une stratégie plus active des EM pour modifier les textes qui leur posent problème. Il est en effet délicat politiquement et symboliquement d’influencer directement la jurisprudence.

« L’arme nucléaire » de la sortie de la CEDH – un débat irréfléchi ?

La sortie de la CEDH (et, partant du Conseil de l’Europe) est un sujet qui revient assez régulièrement dans le débat politique national. Toutefois, cela n’a rien de typiquement français, et les britanniques sont d’ailleurs assez coutumiers quant au fait de s’interroger – sinon sur leur maintien dans cette organisation – au moins sur les diverses voies pour arriver à une interprétation plus conforme à leurs vues (article 3 et article 8 de la CESDHLF en matière migratoire notamment). David Cameron himself s’est posé en partisan d’une telle solution. En France aussi, le débat est vocal. Sans prôner de mesures trop radicales à son encontre, des responsables de partis de Gouvernement se sont parfois mis en porte-à-faux avec des prescriptions de la CEDH, récusant la portée et le dispositif de certains de ses arrêts (mères porteuses, syndicalisme militaire, etc.). Néanmoins, et contrairement à d’autres formations plus vocales – souvent situées à droite et à la droite de la droite de l’échiquier politique – il n’est nullement question de sortie.

Précisons d’emblée qu’une sortie de la CEDH implique également une sortie du CoE, en ce que se maintenir au Conseil de l’Europe n’a pas de sens si l’on refuse la jurisprudence de la Cour de Strasbourg – puisque le Comité des ministres est précisément chargé du suivi de l’exécution des arrêts.

La principale motivation est la quête d’une « souveraineté » renouvelée, en ce que la CEDH imposerait une lecture juridique des choses qui serait incompatible avec l’organisation sociale voire politique des EM, et singulièrement de la France. En corollaire, c’est avant tout un refus du supra-nationalisme qui peut se lire, a fortiori quand celui-ci n’est basé que sur des considérants humains, et non sur des assises économiques sérieuses. Toutefois, une sortie de la CEDH et du CoE – bien que potentiellement porteuse électoralement – ne changerait pas grand-chose aux problèmes identifiés, et pourrait même se révéler contre-productive sur certains aspects.

  • D’abord, la France ne gagnerait pas davantage de marge de manœuvre juridique. Rappelons que si Paris adhère à la CEDH, elle est aussi partie prenante à l’UE – et donc soumise à la jurisprudence de Luxembourg, qui dispose de moyens autrement plus coercitifs. Ainsi, et attendu que l’UE n’a pas intégré le CoE, la Charte des Droits Fondamentaux de 2000 continuera de s’appliquer en France ; donnant à la CJUE la possibilité de condamner l’Hexagone en vertu de ce texte le cas échéant ; sortie de la CEDH ou non. Comme les dispositions de la CDF reprennent voire vont plus loin que celles de la CESDHLF en certaines matières, l’effet pratique serait vraisemblablement nul.
  • Ensuite, le symbole ne serait pas à l’avantage de la France et de sa diplomatie. Pour un pays qui s’est construit sur l’esprit de 1789 et des libertés issues des Lumières, le contrecoup ne servirait pas les ambitions et le discours prônés sur la scène internationale. Ce faisant, ce serait une remise en question assez nette de la cohérence diplomatique voulue par la France à l’international depuis au moins plusieurs décennies. Cela ne veut pas dire que c’est intrinsèquement mal, mais être frivole dans ses positions tenues en affaires étrangères est difficilement facteur de crédibilité – et Paris l’a appris à ses dépens sur les théâtres syrien et iranien.
  • N’oublions pas aussi que les arrêts de la CEDH dépendent avant tout du bon vouloir des EM à les mettre en œuvre et que les conséquences à une non-exécution sont de facto nulles. Un arrêt gênant pourrait trouver à ne pas être mis en applications sans avoir besoin de renverser la table – et ce faisant compromettre le règlement d’autres cas bien plus préoccupants et qui doivent dans tous les cas être traités, CEDH ou non. Ainsi, lorsque la France est condamnée pour des délais de traitement des affaires trop longs par exemple, c’est moins la faute de l’interprétation des juges supranationaux que celle d’un système judiciaire sous-financé et incapable de juger en des temps corrects des affaires.
  • Dans cette lignée, il est bon de rappeler que la CEDH sait restreindre son contrôle et adopter des positions plus conciliantes sur des thématiques dont elle déduit du contexte national qu’elles revêtent une particulière importance. Ainsi en est-il en France de la question de la laïcité et du port du voile intégral en public. Une femme contestant la loi de 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public s’est vue déboutée par la Cour de Strasbourg, notamment au motif que les exigences du Gouvernement en matière de sécurité étaient fondées et qu’il n’y avait aucune discrimination (arrêt SAS/France, 2014). Reconnaissant que la question du voile constitue « un choix de société », le juge en déduit qu’il y a lieu « d’accorder une importance particulière au rôle du décideur national ». La CEDH sait donc se poser des limites.

En outre, et peut-être de manière plus cynique, une sortie de la CEDH et du CoE impliquerait le départ de ces institutions du sol français. Ce sont donc plusieurs milliers d’agents – et leurs familles – qui quitteraient le sol français pour s’installer ailleurs. En effet, rien n’indique qu’un hypothétique départ de la France conduirait à l’effondrement de l’organisation – loin s’en faut – et de nombreux autres pays seraient ravis d’accueillir ce surcroît de pouvoir d’achat pour leur économie locale. Considérons à ce propos les candidatures acharnées de plusieurs villes de l’UE pour récupérer les sièges des agences européennes localisées au RU après le Brexit. Dans le contexte économique actuel, quelle ville française peut se permettre de perdre d’un coup des milliers d’habitants et de consommateurs locaux ?

Enfin, il importe de rappeler que la place d’un Etat dans le monde se jauge aussi, voire surtout, sur ces mêmes symboles. Quelle serait la place d’une France qui sort d’une organisation dont elle abrite le siège ? Il n’est pas dit qu’elle soit renforcée. Plus encore, quid de la place du français comme langue co-officielle ? Il n’est un secret pour personne que l’anglais gagne du terrain de manière ininterrompue depuis des décennies déjà. L’emploi du français est avant tout un héritage de l’histoire, au CoE comme à l’ONU d’ailleurs. Se retirer d’une instance qui, au moins officiellement, est bilingue affaiblirait d’autant plus la présence internationale de la langue de Molière et ne serait sans doute pas un incitant à son emploi dans d’autres cénacles (notamment à l’UE, où son utilisation est déjà bien moindre que celle de l’anglais, CJUE exceptée).

En conclusion

Le rôle de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans le paysage politique et juridique européen – tout comme celui du Conseil de l’Europe (CoE) d’ailleurs – est souvent sujet à débat. Certains pourraient s’interroger sur l’utilité concrète de ces institutions, notamment en raison de leurs moyens et actions limités par rapport à d’autres organisations internationales comme l’Union européenne (UE). Cependant, il est essentiel de reconnaître que la CEDH joue un rôle dans la mise en lumière de questions qui pourraient autrement passer inaperçues face aux priorités nationales du quotidien.

Institution au combien critiquée et accusée de tous les maux, la CEDH n’a, en effet, rien fait pour contrecarrer l’image d’une juridiction audacieuse, interprétant le droit parfois au-delà de ce qu’il pouvait bien vouloir dire (a minima à l’époque où les textes ont été rédigés). Ce faisant, une partie de la critique adressée est fondée et, dans une acception souverainiste, la jurisprudence de Strasbourg peut se retrouver en porte-à-faux avec les positions politiques et les textes votés par le Parlement. Le tout, nourrissant un foyer de mécontentement à l’encontre d’une Cour dont la remise en cause des prérogatives est à l’agenda d’un nombre croissant d’EM. De là à imaginer une adhésion de l’UE au CoE et un contrôle de la CEDH sur ses actes, de l’eau aura le temps de couler sous les ponts enjambant l’Ill. Illustration s’il en est de l’évolution du paysage politique européen des années 2020.

Faut-il pour autant tout laisser tomber et quitter cette instance ? Plus que tout autre pays du CoE, la France n’aurait que peu d’intérêt à une telle extrémité. Si le départ du commandement intégré de l’OTAN, dans un geste gaullien en 1966, pouvait se concevoir sur l’autel de la souveraineté de la défense nationale et de la force de frappe, sur quelle base se fonderait un départ de la CEDH ? La reprise en main des flux migratoires et de certaines politiques de sécurité intérieure est naturellement louable, mais rien n’empêche en pratique leur implémentation dans le cadre actuel de la Cour des Droits de l’Homme. C’est avant tout au politique de décider, sans mauvaise foi ni excuses détournées. Position sans doute provocante mais non dénuée de pertinence si l’on considère que Paris resterait membre d’une UE qui dispose de son propre schéma de protection des droits et libertés. Plus cyniquement encore, où irait l’instance ? – elle ne resterait certainement pas à Strasbourg, engendrant un certain déclassement de la capitale alsacienne au profit d’autres villes ; et affaiblissant en conséquence la posture tricolore à l’international en général et à l’UE en particulier. Il n’est un secret pour personne que le Parlement européen aimerait bien rationaliser ses possessions à Bruxelles, et qu’il en a toujours été empêché avec constance par la France. Que le CoE et la CEDH quittent Strasbourg et cela remettrait à coup sûr une pièce dans la machine.

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Les systèmes d’alerte et de communication à la population

By Publications, Numérique

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Les systèmes d’alerte et de communication à la population

Contexte

Cette note présente les éléments analysés par la Cour des comptes concernant les systèmes d’alerte et de communication destinés à informer la population en situation de crise.

Le rapport couvre l’ensemble du dispositif français, depuis les outils de vigilance jusqu’aux moyens d’alerte, en passant par la communication institutionnelle et la préparation de la population.

Les enjeux sont importants : l’intensification des risques naturels, industriels et technologiques nécessite une organisation cohérente, réactive et compréhensible par tous. La note expose successivement :

  1. Le cadre institutionnel et les responsabilités des acteurs
  2. Les dispositifs de vigilance et d’alerte
  3. Les pratiques de communication de crise
  4. La préparation et la sensibilisation de la population
  5. La gouvernance, le pilotage et les orientations proposées

Organisation institutionnelle et responsabilités

I. Un partage de compétences entre État et communes

La gestion des alertes repose sur deux niveaux de responsabilité :

  • Les préfets, garants de la sécurité civile dans leur département, sont chargés de la coordination des alertes, de leur diffusion et de l’organisation de la communication institutionnelle en cas de crise
  • Les maires disposent d’un pouvoir de police et doivent assurer la protection de leur population. Ils sont responsables de l’élaboration et de la mise en œuvre du plan communal de sauvegarde (PCS), lorsque celui-ci est obligatoire.

Le rapport relève que ce partage de rôles, bien que formalisé, peut se décliner de manière hétérogène selon les territoires, notamment lorsque les moyens humains et techniques varient d’une collectivité à l’autre.

II. Plans de sauvegarde et outils locaux

Les communes exposées à au moins un risque majeur doivent élaborer un PCS. La Cour observe que, bien qu’obligatoire, ce document n’est pas encore systématiquement en place dans toutes les communes concernées. Le niveau de préparation locale constitue donc un élément essentiel mais encore partiellement consolidé du dispositif global.

 

Les dispositifs de vigilance et d’alerte

I. Les outils de vigilance

Les systèmes de vigilance fournissent aux autorités des informations anticipées sur les phénomènes dangereux. Parmi les principaux outils :

  • La vigilance météorologique produite par Météo-France, avec son système de cartes et de niveaux de couleur.
  • Le dispositif Vigicrues, sous la responsabilité du Service central d’hydrométéorologie et d’appui à la prévision des inondations (SCHAPI).
  • D’autres systèmes spécialisés couvrent notamment les risques volcaniques, sismiques ou liés aux feux de forêt.

Ces dispositifs sont considérés comme opérationnels, fiables et bien intégrés dans les pratiques des autorités. Ils constituent la première étape avant l’activation d’une alerte directe à la population.

II. FR-Alert : le système d’alerte par téléphonie mobile

a. Présentation générale

Mis en service en 2022, FR-Alert permet l’envoi de notifications géolocalisées aux téléphones portables situés dans une zone définie par l’autorité. Les messages sont sonores, affichés en plein écran, et comportent des consignes d’action.

b. Utilisation et couverture territoriale

Le système a fait l’objet d’usages multiples, tant en situation réelle que lors d’exercices.
Il couvre la quasi-totalité du territoire métropolitain ainsi que la majorité des collectivités ultramarines, même si certaines zones présentent encore des difficultés techniques.

c. Doctrine d’emploi

Le rapport souligne que la doctrine d’utilisation de FR-Alert n’est pas encore totalement stabilisée. Les points suivants restent à clarifier :

  • les conditions de déclenchement,
  • les autorités habilitées,
  • la rédaction et la standardisation des messages,
  • l’articulation avec d’autres modes d’alerte.
d. Appropriation par la population

Le rapport note que FR-Alert reste encore peu connu d’une partie du public. L’efficacité opérationnelle du dispositif dépend en grande partie de cette appropriation.

III. Le réseau de sirènes

Le réseau national d’alerte constitue un dispositif historique basé sur des sirènes implantées dans tout le territoire. Une partie de ce parc est vieillissante et nécessite une modernisation. Plusieurs opérations techniques ont été engagées, mais leur déploiement n’est pas achevé.

Le rapport insiste sur le rôle complémentaire des sirènes, qui demeurent utiles en cas :

  • d’indisponibilité des réseaux mobiles ou électriques,
  • de nécessité d’alerter des populations en extérieur,
  • d’urgence particulière.

Une approche multicanale demeure donc stratégique.

 

La communication de crise

I. Rôle central des préfectures

Les préfectures assurent la communication institutionnelle lors des crises. Elles doivent fournir des informations fiables, régulières et adaptées à la situation, tout en relayant les consignes provenant des autorités compétentes.

II. Organisation et moyens

Le rapport observe une structuration variable selon les territoires. Certains services disposent de personnels spécifiquement formés, tandis que d’autres présentent des moyens plus limités.

III. Désinformation et gestion des contenus

Dans un contexte d’accélération de la circulation de l’information, la lutte contre la désinformation est un enjeu identifié. Les préfectures sont conduites à répondre rapidement aux rumeurs et aux interprétations erronées qui peuvent amplifier les risques ou perturber la gestion de crise.

 

Préparation, sensibilisation et culture du risque

I. Sensibilisation de la population

La Cour constate que la population ne dispose pas toujours d’une connaissance suffisante des risques et des comportements attendus lors d’une alerte.

Cela inclut :

  • la compréhension des signaux (sirènes, messages mobile),
  • la connaissance des réflexes adaptés (mise à l’abri, évacuation, vigilance),
  • la localisation des zones refuges ou des itinéraires recommandés.

II. Plans communaux de sauvegarde

La mise en œuvre des PCS constitue un élément majeur de la préparation locale. Leur diffusion et leur appropriation par les habitants ne sont pas toujours complètes.

III. Exercices de crise et retours d’expérience

Les autorités organisent régulièrement des exercices. Le rapport relève :

  • une augmentation du nombre d’exercices réalisés,
  • mais une participation encore limitée du public,
  • et des retours d’expérience qui ne sont pas systématiquement partagés ou capitalisés.

IV. Journée nationale de la résilience

Créée comme un temps consacré à la sensibilisation, cette journée pourrait constituer un levier important pour renforcer la préparation, notamment à travers :

  • des exercices grandeur nature,
  • des démonstrations,
  • l’activation pédagogique de FR-Alert.

Gouvernance et pilotage des dispositifs

I. Conduite des projets et gestion des systèmes

Le rapport indique que plusieurs projets d’alerte ont été menés en mode projet pendant plusieurs années, avec un formalisme limité :

  • documentation incomplète,
  • suivi budgétaire partiel,
  • articulation entre services encore en cours de structuration.

À partir de 2024, une gouvernance plus organisée est progressivement mise en place.

II. Marchés publics et gestion contractuelle

La Cour observe des marges d’amélioration dans :

  • la définition des besoins,
  • le suivi de l’exécution des marchés,
  • la préparation des évolutions des systèmes.

III. Gouvernance numérique

Le ministère de l’Intérieur s’est engagé dans un renforcement de sa gouvernance numérique, que la Cour considère comme un levier important pour la cohérence des dispositifs d’alerte et de communication.

 

Orientations proposées

Le rapport formule plusieurs orientations visant à améliorer la cohérence, l’efficacité et la lisibilité du dispositif. Parmi les principales :

  1. Actualiser et harmoniser la doctrine d’emploi de FR-Alert, en clarifiant les autorités responsables et les conditions d’utilisation.
  2. Poursuivre la modernisation du réseau de sirènes afin de maintenir une stratégie multicanale.
  3. Renforcer la préparation des populations, notamment via la Journée nationale de la résilience et les plans communaux de sauvegarde.
  4. Développer la professionnalisation de la communication de crise, en y intégrant des actions spécifiques liées à la désinformation.
  5. Consolider la gouvernance numérique et le pilotage des projets, en harmonisant les outils, le suivi des coûts et les contractualisations.
  6. Systématiser les retours d’expérience après chaque crise ou exercice, et assurer leur diffusion auprès des acteurs concernés.

Conclusion

Le rapport met en évidence un dispositif d’alerte et de communication en évolution, doté d’outils modernes tels que FR-Alert et appuyé sur des systèmes de vigilance performants. L’ensemble demeure cependant marqué par des niveaux de préparation variables selon les territoires, une appropriation encore incomplète par la population et une gouvernance en structuration.

Les orientations proposées visent à renforcer la cohérence des dispositifs, leur lisibilité pour le public et leur efficacité opérationnelle dans un contexte de risques croissants.

 


Source exploitée : rapport de la Cour des Comptes
brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 10 : L’Allemagne et le Royaume-Uni en pointe dans un mois d’octobre entre menaces extérieures et débats internes aux européens

By Institutions, Numérique, Sécurité/Justice

– par Aurélien Jean

Le Royaume-Uni compte instituer un nouveau système d’identification numérique

Le Gouvernement britannique a annoncé le 26 septembre 2025 vouloir mettre en place un nouveau système d’identification numérique visant à lutter contre le travail illégal et faciliter l’accès aux services gouvernementaux de base. Ce nouveau fonctionnement digital est prévu pour remplacer les vérifications d’identité basées sur des documents papier et pouvant parfois se révéler complexes. Il pourra ainsi servir lors des demandes administratives pour le permis de conduire, la garde d’enfants, l’aide sociale ou l’accès aux dossiers fiscaux. Le Gouvernement fait aussi valoir que cette identification numérique sera aussi obligatoire pour prouver son droit au travail et sera d’ailleurs mise en place – après une consultation – d’ici la fin de la législature actuelle, en 2029.

Pour ce dernier point, l’identification numérique ambitionne de rendre – sinon impossible – au moins très difficile la recherche d’emploi pour un migrant clandestin arrivé au RU. En effet, les employeurs seront tenus de vérifier l’éligibilité au travail des candidats via ce mécanisme. La facilité à décrocher un emploi est en effet l’une des principales motivations des personnes qui arrivent de manière irrégulière sur le territoire britannique. Cela permettra aussi de poursuivre le travail effectué par les autorités contre le travail informel et l’exploitation des clandestins par des réseaux criminels. Si la détention sera obligatoire pour travailler, elle sera en revanche optionnelle pour les étudiants ou les retraités. A noter que des informations de base (nom, date de naissance, photo, nationalité) seront incluses mais que les forces de l’ordre ne pourront pas exiger de se la voir présenter en cas de contrôle. Le Gouvernement affirme que la préservation de la vie privée, la sécurité des données et la facilité d’utilisation pour des personnes peu à l’aise avec les technologies seront des priorités.

Du côté des oppositions, la mesure subit des critiques, notamment de la part du parti anti-immigration Reform UK pour qui elle ne changera rien pour ceux qui sont déjà clandestins au RU. Une partie de la classe politique nord-irlandaise critique aussi cette proposition, notamment car la détention d’un passeport irlandais (plutôt que britannique) est relativement fréquente. En revanche, la mesure pourrait avoir un meilleur accueil dans l’opinion, alors que l’immigration irrégulière compte toujours parmi les principales inquiétudes des britanniques – malgré des craintes sur de potentielles failles informatiques. Il faut dire que de précédents projets informatiques avaient accumulé les retards et les dépassements de crédits et qu’une précédente tentative d’introduire une carte d’identité avait échouée dans les années 2000 pour des raisons liées aux libertés civiles.

Au chapitre migration…

Un Conseil des Ministres sur fond de débats quant à la stratégie migratoire de l’Union

Le 14 octobre 2025, un conseil des ministres de l’Intérieur des 27, tenu à Luxembourg, a permis de révéler un peu plus les divisions qui agitent les EM quant à la stratégie à adopter pour lutter contre l’immigration irrégulière. Ainsi, plusieurs sujets brulants ont été débattus.

Le premier touche à la reconnaissance mutuelle des décisions nationales de « retour » (= d’expulsion). En effet, un des écueils du système actuel est qu’il entraîne une situation où un migrant peut se voir intimer l’ordre de retourner dans son pays d’origine… alors qu’il se situe physiquement sur le territoire d’un autre EM ; et ce en raison des facilités de circulation et du système dit « de Dublin ». La commission a dès lors proposé un texte visant à la reconnaissance mutuelle des décisions d’expulsion : en clair, un EM ordonnant une telle mesure pourrait voir sa décision s’appliquer par la juridiction de l’EM de présence effective. Certains pays sont favorables à un tel changement, tels la Finlande, l’Espagne ou le Danemark (actuel président du Conseil pour six mois). En revanche, d’autres comme la France, la Belgique ou les Pays-Bas craignent une multiplication des recours et une charge législative à mettre en œuvre – ces pays étant, au passage, des EM connaissant une forte migration « secondaire », et qui auraient donc à appliquer en bonne partie les décisions de retour ordonnées par d’autres juges de l’UE. Ces pays-là préfèreraient donc que la reconnaissance ne soit que volontaire. A noter que le sujet des centres de retour situés en pays-tiers ne semble plus faire débat (à part en Espagne).

Changement de ton sur les Talibans ?

Deuxième sujet brûlant : le retour des ressortissants syriens et afghans. Initialement, le débat sur ces deux pays différait. Autant les afghans devraient rentrer dans un régime islamiste, autant les syriens retourneraient vers un pays débarrassé de Bachar El-Assad. Pourtant, de nombreux EM ont poussé pour un retour des migrants afghans, arguant entre autres d’un risque à la sécurité nationale et de la commission de certains faits-divers et/ou attentats. Les pays les plus allants sur ce point étant la Suède, l’Autriche et l’Allemagne. Vienne a d’ailleurs déjà commencé à expulser des ressortissants syriens vers leur pays d’origine, devenant précurseur en la matière.

C’est donc sans grande surprise que l’Autriche est devenue l’un des premiers EM à expulser vers Kaboul un afghan condamné en Autriche pour de multiples infractions. Un mouvement suivi d’effets puisque Belin s’apprête à faire autant. Toutefois, un relatif consensus s’est dessiné vers le soutien aux retours volontaire et au fait qu’il est désormais envisageable de renvoyer des syriens et des afghans ; en priorité les individus ayant commis des actes délictuels et criminels. Pour autant, et faute d’une situation totalement « stabilisée », le Commissaire aux affaires intérieures a décrit les retours massifs comme prématurés.

Malgré tout, cette position relativement mesurée n’empêche pas l’UE de reconnaitre avoir des « discussions exploratoires au niveau technique » avec le régime taliban dans l’optique d’une meilleure coordination des EM sur les retours. Sans aller jusqu’à reconnaitre – et légitimer – les islamistes, cette position tranche avec la fermeté affichée après le retour au pouvoir des fondamentalistes en août 2021 ; et traduit bien le changement d’attitude observée à l’égard du fait migratoire depuis les élections de 2024.

Pacte asile et migration : mise sur pause des mesures de solidarité

Le troisième gros dossier sensible intervient alors que la Commission, le Conseil et le Parlement tentent d’accorder leurs violons en matière migratoire, et que les idées de chaque groupe politique ou EM se multiplient. Ainsi, le 14 octobre 2025 la Commission, par la voix de son Commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner, Autriche, PPE) a annoncé le report d’une décision pourtant prévue dans le Pacte sur l’asile et la migration, voté en 2024. Cette décision devait en effet mettre en place un point important de ce Pacte : les mesures de solidarité. En clair, Bruxelles devait rendre publique la liste des EM particulièrement exposés aux conséquences de l’immigration irrégulière et, en conséquence, ce que les autres EM allaient devoir faire pour prêter assistance. Ces derniers pourraient choisir entre l’acceptation de migrants sur leur sol ou le soutien aux EM en première ligne sous forme monétaire ou de personnel en renfort. Plusieurs pays ont d’ailleurs manifesté leur volonté de contribuer sous une forme exclusivement monétaire. L’un des problèmes est que de nombreux EM se montrent mécontents de la faible coopération de la Grèce et de l’Italie – les deux EM les plus touchés par le phénomène – envers leur obligation de reprendre les migrants arrivés par leur territoire. En effet, selon les règles de Dublin, ces deux EM devraient accepter les migrants refoulés des autres EM car leur demande d’asile a d’abord été déposée dans le pays d’arrivée. En réalité, les chiffres des réadmissions restent faibles, ne dépassant pas quelques dizaines.

Au surplus, ce n’est pas la seule motivation du choix de la Commission de temporiser sur ce point. En effet, certains EM (Pologne en tête) refusent toute proposition de relocalisation des migrants, ainsi que son nouveau président l’a réaffirmé le jeudi 9 octobre 2025. Karol Nawrocki réaffirme ainsi son opposition au Pacte asile et migration – un marqueur de sa campagne et de son parti – et refuse de répartir la charge dans les EM, préférant une action à la source, ciblant notamment les départs dans les pays tiers et les passeurs. Le premier ministre, l’ancien président du Conseil européen Donald Tusk, suit cette même ligne, arguant d’un contexte déjà tendu à la frontière biélorusse et de nécessaires dépenses dans d’autres secteurs, comme la défense. Cette position est largement partagée dans un pays qui accueille sur son sol près d’un million de réfugiés ukrainiens.

Allemagne : Précision des règles sur les expulsions et durcissement de l’accès à la nationalité

Dans trois arrêts du 28 octobre 2025, la Cour Constitutionnelle fédérale allemande (Bundesverfassungsgericht – BVG) a précisé certaines règles s’appliquant aux procédures d’expulsion de ressortissants de pays tiers. Elle a notamment réaffirmé le principe du contrôle judiciaire complet sur l’entièreté de la chaine procédurale, y inclus le cadre des arrestations.

En clair, lorsqu’une personne est arrêtée pour être mise en garde à vue afin de se voir signifier une expulsion, la privation de liberté doit être préalablement ordonnée par un juge (sauf cas exceptionnels où elle peut s’obtenir ultérieurement). Ce principe, qui peut sembler relativement évident – au moins au vu des règles applicables de ce côté-ci du Rhin – envoie toutefois un signal fort aux tribunaux du pays et ce, alors que la pratique de la rétention administrative est critiquée par plusieurs avocats allemands émettant des doutes quant à son respect des normes de l’Etat de droit. Point secondaire mais néanmoins intéressant, le BVG estime que l’absence de possibilité de rendre une décision en dehors des « heures ouvrables » d’un tribunal ne peut justifier une détention sans ordre judiciaire… car il n’existe pas d’horaires de travail généralement établis pour les juges.

Sur un autre sujet, et comme le gouvernement issu des dernières élections s’y était engagé, le mécanisme d’accélération de la naturalisation (Turbo-Einbürgerungen) a été abrogé par le Bundestag le 8 octobre 2025. Les étrangers devront donc désormais résider légalement en Allemagne depuis au moins cinq ans contre trois depuis la loi entrée en vigueur en 2024. Le changement de philosophie à l’origine de cette révision est net : il s’agit d’accorder la citoyenneté comme « une reconnaissance de l’intégration réussie et non comme une incitation à l’immigration illégale » selon les mots du Ministre de l’Intérieur (Alexander Dobrindt, CSU).

A noter que la double nationalité restera possible ; il s’agissait d’une revendication du SPD, le partenaire de coalition des conservateurs. Ces derniers considèrent que le dispositif « Turbo » n’était pas le principal levier du droit de la citoyenneté. En effet, l’accélération de l’octroi de la nationalité allemande n’était pas un dispositif très usité (573 personnes, à peine 1% du total des naturalisations), et affichait déjà une tendance baissière. Les exigences demandées, notamment en maitrise de la langue, rendaient la démarche assez difficile. Si le Gouvernement se félicite de ce changement, les partis d’opposition et certains acteurs économiques le critiquent, soulignant que l’attrait de main d’œuvre étrangère devrait être une priorité alors que l’économie traverse une période de marasme.

Migrants contre visas : la Commission veut une approche plus ferme envers les pays tiers non coopératifs

Dans une note transmise aux Etats membres et révélée par la presse, la Commission envisage de durcir le ton envers les pays tiers jugés peu coopératifs, c’est-à-dire ceux qui n’acceptent pas ou peu de reprendre leurs ressortissants déboutés du droit d’asile en Europe. Cette note se place dans le contexte plus large de la révision des règles migratoires, du débat sur les centres de retour et, plus généralement, sur la manière la plus efficace possible pour renvoyer les migrants entrés illégalement sur le territoire de l’UE (voir, à ce sujet et entre autres, la note du CRSI).

Dans le détail, les mesures transmises aux EM prévoient une révision des règles d’exemption de visa applicables à certains pays tous les trois ans voire moins en cas de durcissement des tensions. En clair, l’idée est de rendre le système actuel plus flexible et révisable rapidement, afin de gagner en force de négociation et de riposte le cas échéant. Reprenant l’idée circulant pour les visas accordés aux russes, l’exécutif européen compte donner la possibilité à l’UE d’imposer des sanctions ciblées sur certains pays, par exemple en suspendant les visas « non-essentiels » ou ceux des officiels en voyage. Ce recalibrage pourrait ainsi permettre de suspendre partiellement ou en totalité – selon la gradation des tensions – les octrois pour des catégories plus ciblées de personnes : diplomates, touristes de court séjour, etc. Corollaire, ces restrictions pourraient aussi s’appliquer pour les visas de long séjour, de travail ou encore les titres de séjour. Pour ce faire, l’UE propose de renforcer Frontex, l’Agence européenne déjà appelée à croitre substantiellement en moyens et en missions. L’idée serait de créer en son sein une unité dédiée au soutien des EM en matière de visas, qui s’occuperait notamment de la formation des officiers consulaires voire de l’envoi de personnel en détachement de courte durée pour épauler certains consulats nationaux souffrant d’un afflux de demandes. La Commission s’intéresse enfin aussi aux opérateurs privés gérant pour le compte de certains EM les visas. Une affaire de corruption dans la délivrance de ces titres avait en effet donné lieu à des remous politiques en Pologne en 2023.

Pour être complet, mentionnons que cette stratégie de la Commission comporte un volet dédié à l’attraction des talents, des chercheurs et des créateurs de valeur économique (travailleurs qualifiés, start-ups…). Bruxelles recommande ainsi aux EM de simplifier les démarches accordant un permis de séjour de longue durée et de résidence dans l’espoir d’attirer ces profils à haute valeur ajoutée – alors que l’économie européenne manque de main d’œuvre très qualifiée et affronte une période de stagnation économique. Ici, il est avancé que l’UE pourrait assister les consulats dans la manière de traiter les demandes de travailleurs qualifiés et d’étudiants afin de rendre le processus plus fluide et rapide. Un mécanisme de visa décennal à entrées multiples est notamment évoqué.

Notons enfin que l’arme des visas n’est pas nouvelle, déjà plusieurs fois évoquée en réponse à des tensions avec des pays tiers – tant par les autorités nationales (et françaises en premier lieu) que par les instances européennes (diplomates russes notamment).

Royaume-Uni : un rapport parlementaire très sévère sur l’hébergement des demandeurs d’asile

La commission des affaires intérieures de la Chambre des communes a rendu un rapport parlementaire consacré à la gestion du système d’hébergement des demandeurs d’asile – une initiative se plaçant dans la suite des évènements d’Epping intervenus cet été. Ce texte, très critique pointe de nombreuses défaillances dans les contrats et la gestion d’ensemble du dispositif ; le tout ayant empêché le pays de faire face à l’afflux de demandes qu’il a subi.

Dans le détail, les députés pointent le coût important du logement en hôtels, qui se chiffrent à environ 15 milliards de livres sterling, soit le triple du montant prévu au départ. Celui-ci était prévu pour être réparti selon plusieurs contrats régionaux de grande envergure, mis en place en 2019 pour une durée de 10 ans. Ainsi, sur les plus de 100 000 demandeurs d’ailes hébergés par le gouvernement britannique, environ un tiers le sont toujours en hôtels. Dès le départ, cette solution impopulaire et peu adaptée aux demandeurs d’asile eux-mêmes était prévue pour n’être activée qu’en solution de secours, lorsque la demande dépassait l’offre dans le système « classique ». De surcroit, une autre critique du rapport concerne le manque de contrôle des autorités sur les prestataires et la non-sanction des manquements constatés. Leurs bénéfices excédentaires liés à ces contrats n’ont pas non plus été recouvrés alors que les performances étaient en deca des objectifs contractuels.

Les parlementaires ont aussi pointé la philosophie globale des autorités, dénonçant le recours aux hôtels comme des « solutions de facilité » au détriment d’autres moyens plus efficients. A ce titre, le Premier ministre (travailliste) Keir Starmer s’est dit déterminé à en finir avec cette situation, voulant « fermer » les établissements de ce type. Selon lui, le Gouvernement (conservateur) précédent est toutefois en partie responsable de ce « désastre ».

Le Luxembourg se dote d’une nouvelle stratégie de réponse aux crises

Dans un contexte mondial marqué par de nombreuses crises, de nombreux pays européens ont mis à jour leurs stratégies de réponses aux crises et de résilience multisectorielles ; dans l’optique d’une aggravation des tensions et des menaces hybrides. La Suède, pionnière avec sa voisine finlandaise de la préparation totale a ainsi choisi d’éditer en novembre 2024 un livret actualisé à destination de sa population. En mars 2025, la Commission européenne avait, elle aussi, publié ses grandes lignes directrices en la matière. Le 13 octobre 2025, cela a été au tour du Grand-Duché de présenter sa déclinaison au travers d’une stratégie nationale de résilience (SNR).

Dans le détail, cette stratégie repose sur huit piliers embrassant un spectre de thématiques larges et transversales ; allant de la résilience de l’économie aux services publics en passant par la défense du territoire luxembourgeois et celui de l’OTAN. Les pistes d’action sont nombreuses et, par exemple, concernent un nouveau système d’information et d’alerte sur téléphone portable ou bien la montée en puissance d’une réserve nationale dédiée aux interventions d’urgence. En parallèle des mesures concrètes, il s’agit aussi de sensibiliser la population – qui n’a, pour moitié, pas la nationalité – et renforcer la coordination entre les divers services impliqués : CGDIS (pompiers), protection civile, armée, Administration des douanes et accises, police, etc. Une attention particulière a été portée à la cyber-résilience, aux contingences logistiques, aux plans de continuité des services publics et à la protection des infrastructures critiques.

A noter le choix d’une approche active, devant impliquer les citoyens et résidents ; ceci par la promotion d’une réserve individuelle de survie, la promotion des canaux d’information fiables en cas de crise aigüe ou encore la formation aux gestes de premiers secours. Enfin, le pays prend en compte une approche résolument otanienne en se définissant comme une « host nation support », tournée vers le soutien des forces alliées en transit sur le territoire luxembourgeois.

La Communauté politique européenne veut mettre en place une coalition pour lutter contre le narcotrafic

La communauté politique européenne (CPE) est une initiative diplomatique crée en 2022 de la volonté du Président Français Emmanuel Macron de rassembler dans un forum de discussion non seulement les pays de l’UE mais aussi les Etats candidats (Ukraine, Moldavie, Albanie, Turquie) ainsi que le Royaume-Uni. Le contexte d’alors, marqué par le déclanchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie visait à afficher une Europe unie derrière Kiev et offrir un espace de discussions de haut niveau entre les dirigeants de 47 Etats. Si se parler ne fait jamais de mal, le bilan concret de la CPE est cependant questionné par plusieurs observateurs et diplomates d’après Politico. Le court format des réunions de haut-niveau ne permettrait en effet pas d’entrer dans la complexité des sujets. A noter que la CPE s’est tenue à sept reprises depuis sa première édition à Prague et a vu la réunion du 2 octobre 2025 être colocalisée à Copenhague en marge du Conseil européen.

Néanmoins, et malgré ce constat, la réunion de Copenhague a servi de cadre à l’annonce d’une coalition européenne contre les drogues réunissant près de 40 dirigeants à l’initiative de la Première ministre Italienne Giorgia Meloni et d’Emmanuel Macron. Les pistes ayant motivé cette annonce sont diverses mais se rejoignent dans la volonté de lutter plus efficacement contre les réseaux criminels, d’améliorer la coordination, le partage de données opérationnelles et la coopération judiciaire dans l’identification, la saisie et la confiscation des avoirs. Il est aussi mentionné un focus particulier porté à la question des ports – non sans rappeler les initiatives déjà existantes (ici ou notamment) – ainsi qu’une échelle d’action continentale, aussi bien dans l’UE que les Balkans ou le Caucase.

Le Portugal adopte des règles plus strictes concernant la naturalisation

Le Portugal a adopté le 28 octobre 2025 une nouvelle loi durcissant l’accès à la nationalité. Le Gouvernement a pu compter sur le soutien des députés d’extrême-droite pour faire adopter un projet de loi relatif aux naturalisations des étrangers. Le dirigeant du parti Chega se félicite d’ailleurs que « le Portugal entre aujourd’hui dans le groupe des pays européens où il sera plus difficile d’obtenir la nationalité ». La formation politique a notamment obtenu des concessions sur l’une de ses propositions relatives à l’obtention frauduleuse de la nationalité.

Le Gouvernement portugais, bien que reconduit après des législatives anticipées en mai 2025, ne dispose en effet pas d’une majorité absolue au Parlement et doit donc s’allier à d’autres partis pour faire voter des textes. C’est déjà avec le soutien de Chega qu’une autre loi sur la migration avait pu passer en juillet 2025. Pour rappel cette dernière prévoyait une refonte des règles régissant le regroupement familial ou encore la fin des règles plus souples s’appliquant aux immigrés brésiliens. Le Portugal compte aujourd’hui environ 1.5 million d’immigrés sur son sol (ressortissants de l’UE inclus), soit environ 15% de sa population – un chiffre qui a quadruplé depuis 2017.

Allemagne et défense du territoire : entre réponse aux intrusions de drones et volonté de repeupler les casernes

Le Conseil des ministres allemand a adopté le 8 octobre 2025 un projet de loi renforçant les moyens de la police fédérale (Bundespolizei). Dans un contexte marqué par une forte utilisation des forces de l’ordre (contrôles aux frontières, menace de drones, etc…), ce projet de loi est censé apporter des réponses aux évolutions du contexte sécuritaire et renforce significativement l’arsenal pénal. Il permet de moderniser le cadre actuel, vieux de trente ans, et comprend notamment :

  • Une plus grande rapidité des procédures de détention provisoire, que la police pourra demander au tribunal dans le cas d’un étranger tenu de quitter le territoire – et ce afin d’assurer l’effectivité de cette injonction ;
  • Un renforcement des moyens alloués à la lutte contre le trafic d’êtres humains et aux cybermenaces, avec de nouveaux pouvoirs d’enquête comprenant la surveillance préventive des télécommunications. Les compagnies aériennes auront aussi à collecter automatiquement certaines données sur les passagers des vols en provenance de l’extérieur de l’espace Schengen, dans le but de lutter contre les réseaux de passeurs internationaux ;
  • La possibilité d’effectuer des contrôles dans l’espace public sans soupçon préalable de port d’arme prohibée. Les personnes coupables de troubles / violences / actes criminels pourront se voir imposer des interdictions de séjour temporaires et des obligations de déclaration ;
  • Une vérification plus poussée des antécédents des candidats à l’intégration de la police.

Mais le plus gros morceau, dicté en partie par l’actualité, reste la défense contre les drones – dont le cadre juridique sera clarifié. La police fédérale verra ainsi une unité être crée en son sein et pourra abattre plus facilement les appareils intrus, en les brouillant par exemple. L’armée (Bundeswehr) pourra aussi prêter assistance plus facilement pour certaines menaces (localisation de drones militaires en altitude). Aussi, les forces de l’ordre pourront utiliser leurs propres drones pour effectuer des tâches de surveillance ou de reconnaissance lors de grands évènements ou pour sécuriser des infrastructures critiques. 90 millions d’euros et 341 employés supplémentaires sont prévus à cette fin.

Sur un sujet connexe, lié à la remontée en puissance des forces armées (Bundeswehr), le ministère allemand de la Défense a suspendu la reconversion de 13 emprises encore militaires à des fins civiles – et ce, en raison des besoins accrus des forces armées en personnel et en matériel. En clair, ces bâtiments continueront d’être pleinement exploitées par l’armée. 187 autres implantations, ex-casernes mais toujours propriétés de l’Etat allemand, seront affectées à une réserve immobilière stratégique mobilisable rapidement en cas de besoin / d’urgence. Disséminés sur l’ensemble du territoire, on en trouve par exemple plusieurs en Bavière, en Rhénanie, dans le Schleswig-Holstein ou encore l’aéroport désaffecté de Berlin-Tegel.

A noter que la politique de reconversion des emprises militaires a commencé avec la fin de la Guerre froide, alors que le pays accueillait un nombre de militaires (nationaux et étrangers) très élevé – en RFA comme en RDA. Elle s’est ensuite poursuivie après la suppression du service militaire en 2011, qui a entrainé de moindres besoins en logement. Ironie de l’histoire, ledit service militaire – volontaire – sera réinstauré dans les prochaines années. Néanmoins, les bâtiments ne sont, pour beaucoup, pas restés à l’abandon et ont profité aux communes pour leur reconversion en logements, commerces ou centre d’accueil pour migrants. Ces dernières avaient ainsi déjà prévues d’utiliser ces sites considérés comme déclassés pour leur propres besoins – posant la question de la cohabitation des projets.

Dans le reste de l’actualité européenne :

Contre-terrorisme

Le coordinateur de l’UE pour le lutte contre le terrorisme, Bartjan Wegter, s’est exprimé en faveur d’un meilleur accès des services de police aux messages cryptés (type WhatsApp) afin de contrer les menaces pesant sur la sécurité européenne. Accéder à ces messages chiffrés de bout en bout – mais aussi à certaines métadonnées comme le lieu où l’heure – pourrait faciliter le travail des enquêteurs. Un rapport d’Europol de décembre 2024 avait en effet pointé des exemples de facilitation d’activités terroristes par le biais de telles messageries. M. Wegter plaide en outre pour des règles européennes uniformes sur la conservation des données, afin notamment d’établir une durée minimale de conservation. Néanmoins, certains groupes de défense des libertés soulignent les atteintes à la vie privée et à la sécurité des données personnelles qui pourrait résulter d’une telle possibilité. Les entreprises technologiques se sont elles aussi, par le passé, opposées à toute tentative visant à affaiblir leur modèle de chiffrement.

Conseil de l’Europe

L’assemblée parlementaire du CoE a adopté le 3 octobre 2025 une résolution consacrée à l’utilisation de l’IA dans la gestion des migrations. Si elle souligne les bénéfices des technologies d’intelligence artificielle (traduction, appui au sauvetage, soutien à l’intégration, etc.) elle souligne aussi les risques et appelle les EM à ratifier la convention-cadre sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit – qui vise notamment à interdire le recours à une IA qui violerait le droit de demander asile. Sont visées aussi les technologies qui faciliteraient le refoulement aux frontières ou qui supprimeraient tout contrôle humain dans le parcours migratoire. Rappelons que les recommandations du CoE ne sont pas juridiquement contraignantes.

A noter que cette résolution complète le Protocole de la Valette, ouvert à la signature des EM en septembre 2025 dans la capitale maltaise. Celui-ci veut encourager l’adoption de règles commune dans les usages numériques visant à lutter contre la criminalité transnationale. Se donnant pour volonté d’apporter des garde-fous, il se base notamment sur la jurisprudence de la CEDH et vise à encadrer par exemple la reconnaissance faciale, respecter la vie privée et la proportionnalité des mesures mises en place, etc. Il complète aussi le mandat d’arrêt européen, applicable uniquement dans l’UE et non envers tous les EM du CoE. Il n’est, lui non plus, pas juridiquement contraignant.

Allemagne

Le mois d’octobre 2025 a été marqué par une polémique d’autour des termes utilisés par le chancelier (CDU) Friedrich Merz dans le contexte plus large des problématiques liées à la gestion des migrations. Le Chancelier a en effet affirmé que les problèmes liés à l’immigration persisteraient « dans le paysage urbain » (« Stadtbild »). Selon lui, cela peut se référer à des phénomènes comme de jeunes migrants irréguliers ou des femmes voilées. Très rapidement, un fort mouvement de contestation est venu des rangs de la gauche et d’une partie des conservateurs. Les principales critiques portant sur le flou des termes employés, leur manque de nuance et le fait qu’ils reprennent certains des thèmes-fétiches du parti AfD, en regain de popularité dans les sondages.

En réponse, un débat plus large s’est organisé sur la sécurité dans l’espace urbain. Des lettres ouvertes, notamment de femmes, ont été publiées afin de mettre l’accent sur la sécurité des femmes dans le rue et ne pas « utiliser un prétexte facile pour justifier des discours racistes ».

Code des douanes

Un rapport de la Commission du 2 octobre 2025 révèle que la mise en place de la dernière mouture du Code des douanes de l’Union souffre de retards dans certains Etats, et ce alors que la phase d’implémentation des mesures est censée s’achever fin 2025. Pour autant, l’institution pointe un satisfecit global, notamment dans les systèmes de gestion des garanties, ceux du contrôle des importations ou encore du transit informatisé. La Commission appelle en conséquence les EM et les autres parties prenantes à poursuivre et intensifier les efforts afin de limiter les retards dans le déploiement des systèmes numériques et donc les surcoûts.

Belgique

Dans une lettre publiée anonymement le 27 octobre 2025, une juge d’instruction anversoise alerte sur le fait que la Belgique devient un « narco-Etat », faisant face à une montée en puissance des réseaux criminels et des trafiquants de drogue. Elle y explique notamment son expérience à la tête de dossiers ayant abouti à l’arrestation de fonctionnaires, d’employés du port d’Anvers (le plus grand du pays, d’une superficie supérieure à Paris intra-muros) et même de membres des forces de l’ordre. Selon cette juge, les principaux signes d’un narco-Etat sont désormais réunis : économie parallèle dotée de réseaux de blanchiment brassant des milliards d’euros, corruption d’agents publics et actes de violence dans l’espace public. En outre, les juges sont l’objet d’intimidations et la conduite des affaires est, en conséquence, rendue plus délicate.

Au rang des solutions, la magistrate préconise la mise en place de l’anonymat dans les dossiers, une assurance contre la dégradation des biens des juges pris pour cible ainsi que des mesures plus fortes pur lutter contre les communications entre criminels en prison, notamment via des messageries cryptées.

Cette situation n’est pas nouvelle alors que des villes comme Bruxelles font face à une recrudescence de faits criminels et délictuels sur fond de réforme des polices (voire la note du CRSI), et alors que l’idée de déployer l’armée aux côtés de la police a été mise sur la table.