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La sécurité civile, composante méconnue de la sécurité intérieure

By Sécurité/Justice

– Par Patrick HERTGEL, médecin sapeur-pompier urgentiste à la BSPP, et maître de conférence à  SciencesPo Paris.

La sécurité civile constitue une composante généralement inattendue, et souvent méconnue, de la sécurité intérieure. Habituellement, la sécurité civile est plutôt regardée comme une force distincte de la sécurité intérieure : la première répondant schématiquement aux événements accidentels tandis que la seconde faisant face aux atteintes intentionnelles portées à l’ordre social.

En réalité, elle constitue pourtant un autre versant de la sécurité intérieure qui vient compléter les forces de sécurité publique, armées, dotées de prérogatives de puissance publique et de capacités de coercition.

C’est le droit positif en vigueur qui vient en premier lieu établir cette appartenance puisque ses principales dispositions relatives à la sécurité civile sont codifiées au livre VII du code de la sécurité intérieure. La sécurité civile y est préalablement définie à l’article L112-1 qui dispose qu’elle «  […] a pour objet la prévention des risques de toute nature, l’information et l’alerte des populations ainsi que la protection des personnes, des animaux, des biens et de l’environnement contre les accidents, les sinistres et les catastrophes par la préparation et la mise en œuvre de mesures et de moyens appropriés relevant de l’État, des collectivités territoriales et des autres personnes publiques ou privées. Elle concourt à la protection générale des populations, en lien avec la sécurité publique au sens de l’article L. 111-1 et avec la défense civile […]. »

Nous pouvons donc nous pencher brièvement sur les moyens et les missions des forces de sécurité civile en France.

 

Des moyens relevant largement de l’engagement citoyen 

Il convient tout d’abord de relever qu’aux termes de la loi « Toute personne concourt par son comportement à la sécurité civile. En fonction des situations auxquelles elle est confrontée et dans la mesure de ses possibilités, elle veille à prévenir les services de secours et à prendre les premières dispositions nécessaires ».

Chaque citoyen est ainsi le propre acteur de sécurité civile et ce concept est central dans la résilience nationale. Contrairement aux forces chargées de la sécurité publique qui constituent des administrations de l’État, civiles ou militaire, les moyens de la sécurité civile relèvent de divers statuts et pour une grande part des collectivités territoriales. Son administration centrale se trouve naturellement au ministère et l’intérieur à la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC).

La DGSCGC, outre ses missions classiques de conception des politiques publiques, de coordination des acteurs et de production normative, gère également un centre opérationnel de gestion interministérielle et crises (COGIC) et dispose d’un état-major qui exerce une autorité directe sur des moyens nationaux déconcentrés de sécurité civile : les régiments d’instruction et d’intervention de la sécurité civile (RIISC), les moyens aériens (avions et hélicoptères), les services de déminage et des établissements de soutien opérationnel et logistique (ESOL).

Cependant, l’essentiel des capacités opérationnelles de la sécurité civile ne relève pas directement de l’État mais se trouve dans les services d’incendie et de secours (SIS) dont l’organisation répond à modèle original à deux égards : une gouvernance bicéphale d’une part et un important recours au volontariat d’autre part. La majorité du territoire national est défendue par des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) à l’exception de la région parisienne et de la ville de Marseille. La Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP) est une grande unité de l’Armée de terre, appartenant à l’arme du génie et placée à la disposition du préfet de police pour l’accomplissement des missions de sécurité civile. Le Bataillon de Marins-Pompiers de Marseille, relevant de la Marine nationale, relève quant à lui du maire de Marseille pour son financement et son emploi.

A l’exceptions de ces deux unités militaires, les SIS sont portés par des établissements administratifs territoriaux disposant d’une personnalité juridique et d’un conseil d’administration présidé de droit par le président du conseil départemental. Leurs ressources proviennent majoritairement des contributions du département ainsi que des communes et intercommunalités. C’est ainsi que la première originalité de ce modèle réside dans cette distinction entre les autorités de gestion, le conseil d’administration du SDIS, et d’emploi, le maire et le préfet du département principalement.

La seconde originalité se trouve dans la composition des ressources humaines puisque 80% des sapeurs-pompiers des SDIS sont des volontaires tandis que seuls 20% sont des professionnels. Les sapeurs-pompiers volontaires effectuent environ les deux-tiers des missions des SDIS ; ils exercent leur activité au titre d’un engagement qui nécessite une disponibilité souvent exigeante. Les SDIS emploient également des personnels administratifs, techniques et spécialisés (PATS)

Le maintien de cette disponibilité des sapeurs-pompiers volontaires est menacé par des contraintes réglementaires, notamment issues du droit européen qui tend à les considérer comme des travailleurs du fait notamment de leur indemnisation et du lien de subordination existant avec leur service. Il est également affecté par le fréquent éloignement du lieu de travail du lieu de résidence : il est ainsi difficile de disposer de sapeurs-pompiers volontaires disponibles aux heures ouvrables.

Au total, on dénombrait au 31 décembre 2023 en France 256 446 sapeurs-pompiers parmi lesquels 200 046 volontaires, 43 448 professionnels et 12 952 militaires. 

 

Des missions élargies et répondant aux enjeux sociétaux

Les missions de sécurité civile relèvent de l’exercice de la police administrative et sont donc placées sous la direction de l’autorité compétente en la matière : le maire, le préfet et le premier ministre (ou par délégation le ministre de l’Intérieur) selon leur périmètre et leurs enjeux.

Historiquement, la première mission de sécurité civile a constitué dans la lutte contre les incendies puis dans la réponse aux accidents, sinistres ou catastrophes. Progressivement, les sapeurs-pompiers se sont vus également confier les secours et les soins d’urgences aux personnes qui constituent actuellement les missions les plus nombreuses et, à plusieurs égards, parmi les plus dimensionnantes.

Les SIS assurent ainsi la protection des personnes, les animaux, des biens et de l’environnement en répondant aux risques courants, du quotidien, ainsi qu’aux risques particuliers, moins fréquents mais aux conséquences plus sévères.

Parmi ces risques particuliers, on distingue classiquement les risques naturels, les risques technologiques et les risques sociaux. Les forces de sécurité civile sont ainsi amenées à faire face aux phénomènes climatiques, aux feux d’espaces naturels, aux accidents industriels et aux attentats, troubles sociaux et violences urbaines. Les changements climatiques, les mouvements sociaux et les conflits armés entraînent une augmentation notable de ce type de situations.

L’inclusion de la sécurité civile au sein de la sécurité intérieure ne constitue pas uniquement une construction intellectuelle mais se manifeste également dans le fonctionnement et l’activité des services.

 

Patrick Hertgen

aurélien jean cedh

La CEDH : au-delà des fantasmes, pourquoi tant de haine ?

By Publications, Institutions

– par Aurélien JEAN, membre du CRSI.

* Les propos évoqués à la présente production relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution.

 

« Se fixant de grandes ambitions, l’Europe pourra faire entendre sa voix et défendre des valeurs fortes ». Cette phrase de Simone Veil, alors Présidente du parlement européen en 1979, trouverait tout aussi bien à s’appliquer pour le Parlement et la Commission que pour la CEDH (Cour européenne des Droits de l’Homme). En effet, bien plus que la CEE puis l’UE, la défense des droits humains a été un leitmotiv constant du Conseil de l’Europe (CoE) – voire sa seule raison d’être, son action en d’autres politiques étant bien moins prononcée que ce que les institutions de Bruxelles peuvent réaliser.

 

La CEDH est, à ce titre, une émanation directe du CoE (voir la note du CRSI sur cette instance) et a été créé en 1959 afin d’assurer le respect des dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CESDHLF). Elle comporte 46 juges (un par EM) et son Président actuel est le français Mattias Guyomar, élu par ses pairs le 30 mai 2025. Un autre Français, René Cassin, en a été son premier président dans les années 1960. Si sa première session a eu lieu en 1959, son premier arrêt n’est rendu qu’en 1960 et elle ne siège en permanence que depuis 1998, à la suite d’une réforme ayant considérablement élargi les possibilités de sa saisie. Son siège, justement, inauguré dans les années 1990 se situe à Strasbourg ; capitale unique des instances du CoE – au contraire de l’UE – qui, il est vrai, a besoin de nettement plus de place et de personnel.

Mentionnons dès à présent il n’est pas rare de se « mélanger les pinceaux » entre le CoE et l’UE ; entre la CJUE, navire-amiral de la justice européenne, doté d’un portefeuille de compétences diversifié, et la CEDH, à la réputation variable selon le bord politique dans lequel on se situe. C’est précisément en raison de cette réputation fluctuante que de nombreux débats ont cours sur son utilité réelle et, surtout, sur les dispositions pratiques que ses arrêts engendrent. Il est ainsi devenu banal, dans certaines formations politiques, d’affirmer que la CEDH bride le législateur national, que ses juges sont activistes et qu’il vaudrait mieux quitter cette instance afin de « reprendre le contrôle » sur la jurisprudence s’appliquant à la Nation. Historiquement un discours britannique, un tel argumentaire se développe depuis déjà plusieurs années (sinon décennies) dans l’Hexagone – les diverses crises migratoires et d’intégration n’ayant, évidemment, rien arrangé. Mais qu’en est-il réellement ?

La présente note abordera d’abord la structure, les moyens et les méthodes de la CEDH dans l’exercice de ses missions courantes avant de s’attarder sur son poids réel et sur l’autorité – effective ou fantasmée – qu’elle incarne, parfois jusqu’à voir certains Etats-membres (EM) déclarer réfléchir à remettre tout simplement en cause leur participation.

I – La CEDH est l’instance la plus visible et la plus « politique » en matière de Droits de l’Homme

A – Une instance juridique dédiée à la défense des droits de l’Homme et saisissable sous conditions

La saisine

L’article 35 de la Convention européenne des droits de l’homme fixe les conditions de recevabilité d’un recours devant la Cour de Strasbourg. Le principe central est celui de l’épuisement des voies de recours internes : un requérant doit avoir utilisé l’ensemble des procédures disponibles dans son pays avant de s’adresser à la Cour. Cette exigence découle du caractère subsidiaire de la juridiction européenne, qui n’intervient qu’une fois les juridictions nationales saisies et mises en mesure de statuer. Seules les voies de recours accessibles, effectives et susceptibles de remédier à la violation alléguée sont prises en compte. La Cour a précisé que l’effectivité d’un recours s’apprécie non pas en théorie mais dans la pratique, et que le requérant n’est pas tenu d’exercer des recours manifestement inefficaces ou illusoires (Akdivar et autres c. Turquie, 1996). En cas de doute, c’est à l’État défendeur de démontrer que le recours interne invoqué est réellement disponible et de nature à apporter réparation. Par ailleurs, la Convention impose un délai de six mois à compter de la décision interne définitive pour introduire une requête.

Dans certaines circonstances, la CEDH peut être saisie en urgence pour demander des mesures provisoires, prévues par l’article 39 de son règlement Celles-ci ne sont ordonnées que de manière exceptionnelle, principalement lorsqu’il existe un risque immédiat de violation des droits protégés par les articles 2 et 3 de la Convention (droit à la vie et interdiction des traitements inhumains). Ces mesures visent généralement à suspendre un éloignement ou une expulsion, mais non à intervenir dans le déroulement habituel des procédures judiciaires nationales.

Un exemple récent illustre la portée de ces principes. Marine Le Pen, déclarée inéligible en France à la suite d’une condamnation pénale, avait demandé à la Cour européenne d’intervenir en urgence pour suspendre l’exécution de cette sanction. La CEDH a rejeté sa requête, estimant d’une part que le caractère imminent et irréparable du préjudice n’était pas démontré, et d’autre part que les voies de recours internes n’avaient pas encore été intégralement utilisées. Ce cas met en évidence la fonction de filtre de l’article 35 : la Cour ne se substitue pas aux juridictions nationales, mais intervient uniquement une fois celles-ci épuisées, ou lorsque les recours disponibles apparaissent dépourvus d’effectivité. Comme le dit d’ailleurs le Président de la CEDH lui-même : « [Il faut prendre en compte] le cadre de la responsabilité partagée entre les autorités nationales et la Cour qui, en vertu du principe de subsidiarité, intervient après épuisement des voies de recours internes et dans le respect des marges d’appréciation nationales. La Convention ne se substitue pas aux cadres juridiques nationaux. Elle s’applique avec eux sans imposer aucun modèle juridique uniforme. » Précisions ainsi que saisir la CEDH d’un recours recevable est tout sauf simple, et n’est en rien une porte ouverte à tous les problèmes ; ainsi qu’ont pu s’en rendre compte en juin 2025 une dizaine de migrants ayant échoué à faire condamner l’Italie pour un sauvetage ne relevant pas de sa juridiction.

L’interprétation de la base juridique

Contrairement à la CJUE, la CEDH ne peut s’appuyer sur un droit dérivé en évolution constante, précisé et agrandi chaque jour ou presque. L’UE développe son corpus juridique au-delà des seuls traités et enrichit son « acquis » principalement par des règlements, directives et autres décisions créatrices de droits adoptées par la Commission et les colégislateurs – sur un modèle quasi-national donc. A l’inverse, les travaux du CoE sont plus discrets, bien moins impératifs et ne peuvent constituer la même solidité juridique que les textes de l’Union. Ce faisant, la principale source de développements notables en matière de protection des droits fondamentaux est due à la jurisprudence de la CEDH. Comme le résume très bien Ioannis Sarmas : « Par un travail discret et évolutif, conduit pourtant d’une manière inventive et ferme, la Cour a littéralement transformé un texte qui en apparence consacrait seulement des droits de l’homme de tradition libérale, à un texte qui consacre aussi, en les soumettant aux mêmes garanties de protection que ces derniers, des droits sociaux fondamentaux ». Que l’on admire ou que l’on abhorre une telle démarche, la réalité est que la Cour de Strasbourg a interprété de manière souvent audacieuse des dispositions initialement peu pensées pour recouvrir un tel champ de droits. Ce faisant, elle n’a pas simplement tranché des litiges inter partes mais est allée plus loin en consacrant erga omnes un élargissement du panel des droits fondamentaux d’une part et de ce que ces derniers peuvent recouvrir d’autre part.

La clé pour comprendre un tel mouvement n’est pas à chercher nécessairement dans une quelconque démarche « activiste » motivée politiquement ; elle est surtout le reflet d’une approche téléologique poussée très loin. Souvent présentée pour qualifier des arrêts de la CJUE des premiers temps, cette approche est en fait mieux qu’ailleurs mise en œuvre par la CEDH. Elle consiste à interpréter le droit moins en fonction de ce qu’il dit textuellement que de la démarche globale à laquelle il aspire. En clair, la CESDHLF ne vise pas à la protection de droits illusoires ou théoriques, mais bien à leur déclinaison opérationnelle et applicable au quotidien. Plus que la consécration théorique, c’est la tangibilité et l’utilité immédiate qui est recherchée. Ici encore, laissons parler M. Sarmas : « Le droit au travail dans son aspect d’accès sans empêchement à une profession et des garanties contre le licenciement abusif avait été dégagé à partir de l’article 8 de la Convention sur le respect dû à la vie privée ; et dans son aspect de protection de la rémunération de travail à partir de l’article 1 du protocole additionnel ; le droit à l’éducation a été engendré par la combinaison de l’article 14 de la Convention et 2 de son premier protocole ; le droit à la santé a été formulé comme un impératif qui découle de l’article 8 de la Convention sur l’intégrité physique de la personne et de ses articles 2 et 3, qui garantissent le droit à la vie et proclament l’interdiction des traitements inhumains ; le droit à la sécurité sociale, dans ses aspects d’allocation de chômage, de pension de retraite ou autres avantages sociaux a pu être fondé soit sur l’article 1 du protocole additionnel soit sur une combinaison de cet article avec l’article de la Convention, qui interdit les discriminations ; enfin, un droit à l’assistance sociale pour les personnes vulnérables ou nécessiteuses est formulé sur la base des articles 2, 3 et 8 de la Convention, lesquels, selon la Cour, consacrent des droits de protection en cas d’extrême urgence pour la vie ou l’intégrité de la personne ». Pour un exemple récent, on se réfèrera à l’arrêt du 9 avril 2024 Verein KlimaSeniorinnen Schweiz/Suisse qui a tiré de l’article 8 de la CESDHLF une obligation d’action pour lutter contre le changement climatique.

Cette conception très large des droits protégés a été auto-renforcée par le dégagement d’obligations incombant aux EM – un instrument conceptuellement très puissant puisque déclinant de manière plus opérationnelle encore les droits sociaux (obligation d’assistance aux plus démunis par exemple). A l’inverse, la CJUE s’appuie davantage sur le droit dérivé – bien plus étoffé il est vrai – que sur le droit primaire, ce qui restreint (sous une certaine forme) la créativité juridique.

B – Une Cour au programme de travail chargé et aux moyens somme toute limités

Une activité soutenue, mais concentrée sur certains pays et certains objets
Des chiffres et des cas

A l’image de nombreuses instances judiciaires, la CEDH doit faire face à une forte activité. Quelques chiffres tirés de son rapport annuel d’activité pour l’année 2024 éclairent ce constat. Ainsi, l’an dernier, la Cour de Strasbourg a statué sur plus de 36 000 requêtes, avec un arrêt rendu sur plus de 10 800 d’entre-elles. A noter que le stock d’affaires pendantes est encore particulièrement élevé, avec plus de 60 000 affaires encore en attente de traitement. Pourtant, et malgré les apparences et l’impression d’un délai sans fin, le stock a diminué assez nettement : – 8100 requêtes en comparaison de 2023 et même – 14300 au regard de la situation fin 2022. A noter que l’examen d’une requête se différencie du prononcé d’un arrêt dessus : cela peut simplement vouloir signifier son irrecevabilité, et donc la notification au requérant que son cas n’ira pas plus loin que la vérification d’éligibilité par le greffe. C’est notamment le cas au regard de l’article 35 précédemment mentionné.

Ainsi, sur le total des requêtes jugées l’an dernier, 61,1% ont été classées comme irrecevables et moins de 30% ont fait l’objet d’un arrêt. Cela démontre tout à la fois que le justiciable européen se saisit des possibilités de saisine de la CEDH mais aussi que cette dernière adopte une approche restrictive de son office, refusant de sortir des règles de saisine assez strictes. A noter que 3% des requêtes ont fait l’objet d’un règlement amiable (soit 1164). Enfin, et assez logiquement au vu du flux d’affaires entrantes chaque année, près de 60% des requêtes introduites devant le juge des Droits de l’Homme attentent encore leur premier examen en chambre/comité. A l’inverse, moins de 1% sont en attente d’une action du Gouvernement de l’EM concerné.

Fait particulièrement illustratif de l’état des droits de l’Homme, du fonctionnement de la justice et des libertés diverses – au moins ressentis comme tels par les populations locales – sur le continent européen, 75% des requêtes proviennent de seulement cinq EM (Turquie, Russie, Ukraine, Roumanie, Grèce). Ces EM concentrent même 80% des requêtes prioritaires. Fait logique, bien que la Russie ait cessé d’être une « Haute Partie contractante à la Convention », toutes les affaires introduites contre elle avant son retrait sont valides. En revanche, plus aucune affaire ne peut être examinée en langue russe, pas plus que de nouvelles demandes de mesures provisoires introduites en cette langue. Concernant la France, en 2024, 32 arrêts ont été rendus à son encontre, dont plus de la moitié (17) ne constataient aucune violation de la CESDHLF. Pour les requêtes introduites, on en compte 0.11/10 000 habitants, trois fois moins que la moyenne des EM du CoE. Les micro-Etats (Monaco, Saint-Marin et Liechtenstein) affichant les taux les plus élevés en raison de leur faible population.

Des affaires en hausse soutenues depuis 1998 

1998 marque une année-charnière dans l’histoire de la CEDH. Peu avant le tournant du millénaire, le protocole n°11 remplace un mécanisme existant depuis la création de la Cour, quarante ans auparavant. Là où, dans l’ancien système, la CEDH se voyait adjointe d’une commission des Droits de l’Homme filtrant les requêtes, le nouveau système supprime cette « barrière à l’entrée ». La conséquence est simple : tout le monde peut désormais saisir directement la CEDH. Cela a donc fortement augmenté le nombre de requêtes adressées au greffe de la Cour et, partant, le nombre d’irrecevabilités. Depuis, d’autres refontes ont eu lieu, comme en 2010 avec l’introduction d’un nouveau critère de recevabilité, en l’occurrence l’existence d’un « préjudice important » pour le requérant. Néanmoins, cela n’a pas suffi à tarir le flux de saisines dont fait l’objet la Cour de Strasbourg.

Pourtant, dès 2006, un rapport commandé à un magistrat anglais notait que la CEDH faisait face à une hausse très importante des affaires portées à sa connaissance et qu’en l’état de ses moyens elle ne pourrait rester à flot. Plusieurs recommandations avaient alors été émises à destination tant des requérants que des juges ou des EM. Si elles n’ont pas toutes été suivies d’effets, cela a néanmoins marqué une étape supplémentaire dans l’adaptation des méthodes de la CEDH pour traiter de la manière la plus qualitative possible les questions juridiques portées à sa connaissance – avec un focus particulier sur les graves questions de droit ou les situations « d’urgence » (urgence relative, car le temps judiciaire est difficilement compressible).

Ainsi, dans une optique de gain de temps et de concentration des moyens sur les questions de droit plus complexes, l’examen des requêtes peut se faire en juge unique ou en chambre à trois juges. Ce faisant, les ressources des chambres à sept juges sont mieux utilisées pour statuer sur des questions nouvelles et, souvent, particulièrement complexes. C’est un exemple de réforme qui montre que la CEDH ne vis pas en vase clos et est capable de se réformer en interne afin d’optimiser son processus de fonctionnement. La CEDH veut ainsi communiquer sur le fait qu’elle est consciente des attentes qui sont placées en elle et qui, bon an mal an, trouvent à s’exprimer au regard des arrêts qu’elle rend – bien que les délais de jugement soient toujours son problème principal. D’ailleurs, le Président de la CEDH, Matthias Guyomar, ne dit pas autre chose : « Les réformes de la Cour doivent se poursuivre afin que sa capacité annuelle de jugement, qui est de près de 40 000 affaires, lui permette de ne pas être submergée. Nous recueillons déjà le fruit de réformes mises en place afin de juger plus vite les affaires « à impact ». Mais il nous reste des progrès à faire, particulièrement en ce qui concerne les délais de jugement. […] Il faut que les gens comprennent ce que la Convention européenne des droits de l’homme apporte à l’Europe. La justice est rendue par des personnes humaines pour des personnes humaines ; il faut rendre visible cette dimension. »

Le propos de M. Guyomar n’est pas qu’un simple manifeste de défense de son institution, elle est la traduction d’une réalité tangible : les principaux motifs de condamnation reflètent des objets assez importants dans la conception des droits de l’Homme et du rôle que se donne la CEDH. Ainsi, en 2024, sur les affaires ayant donné lieu à un arrêt (donc qui sont recevables et pour lesquelles une violation a été constatée), 485 concernaient l’article 6 – droit à un procès équitable – et 465 l’article 5 – droit à la liberté et à la sûreté. Viennent ensuite l’article 3 (401 violations de l’interdiction de traitement inhumains) et 260 l’article 13 (260 violations du droit à un recours effectif).

Mentionnons ici que, dans son travail et comme n’importe quelle juridiction, la CEDH s’appuie sur son greffe pour les tâches de procédure et de communication entre les parties. Néanmoins, son mandat est plus large que celui de ses homologues de la CJUE puisque le greffe de Strasbourg a aussi en charge la gestion de la bibliothèque, la publication du recueil des décisions ou encore la fourniture de services linguistiques. Elle dispose aussi de pouvoirs en matière de communication, de ressources humaines ou de budget. C’est ainsi au sein du greffe que sont répartis la majorité des équipes linguistiques en charge de traiter les dossiers qui parviennent à la Cour. Ce faisant, le greffe est une forme d’ensemble unique qui administre le volet juridique de toute l’institution : loin de n’être qu’un simple service orienté « procédure », son champ d’action recouvre aussi le fond des affaires.

C – L’UE et la CEDH – ou l’histoire d’une adhésion a priori évidente mais risquée

L’UE et le CoE ont un certain nombre de points communs et d’influences réciproques – que nous n’allons pas tous rappeler ici. L’ensemble des EM de l’UE adhèrent notamment au CoE et sont tenus par un principe de coopération loyale. Pourtant, et malgré la relative logique du processus, l’UE en tant qu‘ensemble n’est toujours pas partie prenante à la Convention EDH – pas plus donc qu’à la CEDH. Cependant, cette adhésion est prévue dans les traités européens depuis Lisbonne en 2007 (art 6 § 2 TUE), mais n’a toujours pas été mise en œuvre. Prévue pour aller dans la logique des choses et de la préservation de l’Etat de droit sur le continent, l’intégration de l’UE à la CEDH aurait pour logique de renforcer la protection des droits fondamentaux en ne permettant plus seulement le contrôle du respect des obligations par les EM, mais également par les juridictions de l’UE. Elle pourrait être entendue dans les affaires portées devant la Cour et même y nommer un juge. En somme, une intégration en tant qu’organisation distincte des EM qui la composent : une première. Et c’est précisément là le problème selon la CJUE.

En effet, la Cour de Luxembourg a été saisie d’un avis juridique parallèle aux pourparlers lancés en 2010 ; et s’est opposée à ce que l’UE intègre la Convention, ne relevant pas moins de sept incompatibilités réelles ou hypothétiques. Pour n’en reprendre que quelques-unes, la CJUE a considéré qu’une telle démarche placerait de facto l’UE dans l’orbite d’un ordre juridique distinct, qui serait à même de pouvoir contrôler les actes des institutions de l’Union ainsi que ceux de ses juridictions. En clair : cela mettrait en danger l’autonomie du droit de l’UE, ce qui est complètement incompatible avec la volonté, établie par les traités, d’un droit européen indépendant et distinct de celui des EM. Ce faisant, la primauté du droit de l’UE sur les autres droits se verrait remise en question – qui plus est par une juridiction dont une petite moitié de juges ne proviennent pas d’un EM de l’UE. Plus encore, la CEDH aurait un pouvoir de contrôle asymétrique sur les actes de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune), puisque c’est un domaine que les traités excluent en grande partie du champ de compétence de la CJUE. Pour toutes ces raisons, les juges du Kirchberg ont émis un avis négatif en 2014, bloquant le processus. Si des discussions ont bien été relancées en 2020, elles n’ont pour l’heure pas abouties. Le président de la CEDH, lui, se montre en tout cas ouvert, évoquant une « convergence » et une « étape plus que jamais nécessaire ». De son côté, la Commission se veut également optimiste et escompte envoyer un projet d’accord révisé pour avis à la CJUE dans les prochains mois.

Pour être complet, mentionnons que l’UE n’a pas de réelle urgence à intégrer la CEDH, en ce que les droits de l’Homme ne risquent pas d’être moins bien protégés dans l’ordre juridique de l’UE que dans celui du CoE. En effet, et dès 2000, l’UE a adopté la Charte des Droits Fondamentaux ; un texte qui ressemble beaucoup à la CESDHLF et qui a grosso modo pour but de garantir une protection des droits équivalente à celle mise en œuvre par la CEDH. En clair, que le juge de l’Union puisse lui aussi protéger avec des armes équivalentes les droits fondamentaux. Il est même possible de s’interroger sur qui protège le mieux, attendu que la CDF de l’UE comporte plus d’articles et, en étant agencée différemment, offre des standards de protection très élevés, régulièrement mobilisés dans les affaires portées devant son office.

II – Au-delà des fantasmes, quels pouvoirs et quelle influence réels du CoE et de la CEDH ?

A – La CEDH dispose d’une autorité morale mais de peu de moyens de contrainte

Comparaison croisée : l’effet sur la France et sur la Hongrie

Membres à la fois de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe, la Hongrie et la France sont tenues au respect des droits fondamentaux sur deux plans juridiques. Cette double appartenance implique qu’elles doivent garantir une protection effective des personnes demandant l’asile, notamment en bannissant les expulsions collectives sans examen individuel conforme aux conventions internationales.

Pourtant, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) rendu le 24 juin 2025 dans l’affaire H.Q. et autres c. Hongrie constate que les expulsions opérées par Budapest visaient des personnes en situation irrégulière ou avec permis expiré sans examen sérieux de leurs recours : deux Afghans et un Syrien ont été reconduits sans prise en compte de leur situation personnelle, en violation de l’article 4 du Protocole n° 4 (interdiction des expulsions collectives), de l’article 13 (droit à un recours effectif) et, pour deux d’entre eux, de l’article 3 de la Convention (interdiction des traitements inhumains ou dégradants). La procédure dite de « embassy procedure » — leur unique voie d’accès à la procédure d’asile via l’ambassade hongroise — a été jugée insuffisamment encadrée. La Cour a enjoint la Hongrie d’adopter des mesures immédiates pour prévenir de nouveaux refoulements collectifs et garantir un accès réel à la protection internationale. Néanmoins, elle souligne aussi que cette action juridique n’est pas la première contre la Hongrie, la CEDH ayant déjà jugé le mécanisme contraire aux droits fondamentaux – tout comme la CJUE, qui l’a jugé assez logiquement contraire au droit de l’Union. Ce faisant, la répétition des procédures sur des sujets connexes illustre toute la limite des arrêts de la CEDH dans leur effectivité pratique : contrairement à l’UE, elle ne dispose pas d’instruments plus puissants que la volonté des Etats et du Comité des ministres afin de faire respecter la force de ses arrêts.

En France, la CEDH est plutôt souvent suivie dans ses arrêts, conduisant à des changements notables. Si l’on se focalise sur la sécurité intérieure, le droit pénal et la sauvegarde concomitante des droits humains, plusieurs changements sont intervenus suite à une condamnation de la France par les juges de Strasbourg – qu’on l’applaudisse ou qu’on le déplore. Par exemple, un encadrement plus strict des écoutes téléphoniques (arrêts Kruslin et Huvig du 24 avril 1990) ou bien la suppression de certaines pratiques pour les gardés à vue (mise à nu). Il est toutefois utile de rappeler ici que Paris ne s’est pas abandonné corps et âme en ratifiant la CESDHLF en 1974 (24 ans après la signature !). L’acceptation s’est faite sous certaines réserves, comme celles qui protégeait l’alors monopole de l’ORTF ou bien les pouvoirs spéciaux du président de la République prévus à l’article 16 de la Constitution. D’ailleurs, le contexte des années 1950 ne se prêtait guère à la ratification d’un tel texte – ne serait-ce qu’au vu des pratiques anti-insurrectionnelles de la guerre d’Algérie. Cette adhésion a, plus que par idéologie, été surtout le fruit d’un arbitrage calculé entre le symbole affiché pour les droits humains et la réalité des obligations qui incombaient dès lors.

Le respect des arrêts de la CEDH comme facteur de différentiation politique : Ukraine VS Russie

La Russie, qui a cessé d’être partie à la Convention européenne des droits de l’homme en septembre 2022, demeure néanmoins tenue responsable des violations commises avant son retrait. C’est dans ce cadre que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu, le 9 juillet 2025, un arrêt majeur concernant la destruction du vol MH17 et le conflit dans l’est de l’Ukraine (Ukraine et Pays-Bas / Russie, requêtes 8019/16, 43800/14, 28525/20 et 11055/22). Elle y constate de multiples violations « flagrantes et généralisées » de la Convention, retenant la responsabilité de Moscou non seulement dans l’abattage de l’avion civil malaisien en juillet 2014, mais aussi dans une série d’exactions commises dans les zones sous contrôle des forces séparatistes prorusses.

L’arrêt souligne que la Russie a exercé un contrôle effectif sur les territoires de Donetsk et Louhansk et qu’à ce titre, elle doit répondre des actes commis : exécutions sommaires de civils et de militaires ukrainiens hors de combat, actes de torture, déplacements forcés de populations, destructions de biens, pillages et expropriations. Ces pratiques ont été jugées contraires à plusieurs articles de la Convention, notamment l’article 2 (droit à la vie), l’article 3 (interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants) et l’article 1 du Protocole n° 1 (protection de la propriété). La Cour a également mis en évidence le défaut d’enquêtes effectives de la part des autorités russes.

M. Guyomar a ainsi qualifié l’attitude russe de « menace pour la paix en Europe », rappelant l’importance de cet arrêt, même contre un État membre sortant. Pourtant, cette condamnation illustre la limite actuelle du système conventionnel : Moscou, qui ne reconnaît plus l’autorité contraignante de la CEDH, a indiqué qu’elle ne donnerait aucune suite à la décision. À l’inverse de pays comme l’Ukraine, qui mettent en avant le respect des arrêts pour affirmer leur crédibilité démocratique et leur attachement à l’État de droit, la Russie apparaît ici comme un cas emblématique d’indifférence aux mécanismes européens de protection des droits fondamentaux – sans que le CoE ne puisse faire quelque-chose pour la contraindre à agir autrement.

Cet arrêt rappelle en creux l’ampleur des violations documentées en Ukraine et met en lumière le contraste entre des États qui cherchent à se distinguer par la conformité aux standards européens et ceux qui, comme la Russie ou parfois la Turquie, accumulent les condamnations sans réelle mise en œuvre. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au sein du greffe de la CEDH, les équipes linguistiques de ces deux pays comptent parmi les plus importantes – reflet du nombre de recours introduits.

B – La CEDH : un irritant politique menacé ?

Le coup de semonce : la volonté de diluer les « pouvoirs » de la CEDH

Le 22 mai 2025, le Danemark et l’Italie, soutenus par sept autres pays membres de l’UE, ont appelé à une réforme de la Cour européenne des droits de l’homme. Ils demandent un débat sur l’interprétation de la Convention européenne des droits de l’homme concernant les questions de migration. Dans une déclaration commune, ces pays affirment que l’immigration irrégulière a significativement contribué à l’immigration en Europe, avec des résultats variés en termes d’intégration et de respect des valeurs européennes. Ces pays sont d’ailleurs à l’avant-garde d’un durcissement des règles migratoires de l’UE.

Ils estiment ainsi nécessaire de s’interroger pour savoir si la Cour n’est pas allée « trop loin » dans sa lecture de la Convention, suggérant que certaines interprétations ont étendu son champ d’application au-delà des intentions initiales – limitant concomitamment la capacité des États à prendre des décisions politiques. Ils citent des affaires d’expulsions de ressortissants étrangers criminels où l’interprétation de la Convention a, selon eux, protégé indûment certains individus et limité la capacité des EM à effectuer des expulsions. Critiquée sans surprise par les ONG de défense des droits de l’Homme et des migrants ainsi que par de nombreux euro-députés, cette lettre s’inscrit toutefois dans un contexte européen particulier, marqué par un durcissement des politiques migratoires, tant par les EM que dans les projets des instances de l’UE. A ce titre, les arrêts de la CEDH sur l’immigration peuvent être interprétés comme un irritant pour certains gouvernements, en ce qu’ils pourraient menacer les différents projets à l’étude dans les capitales du continent. Plus que la CEDH, on peut se demander si ce n’est pas l’intégralité du CoE et de ses organes qui est en réalité visée par la lettre – la Cour n’en représentant que l’émanation la plus visible. En effet, le rapport du Commissaire aux droits de l’Homme sur les projets d’externalisation des migrations en discussion à l’UE va, lui aussi et de manière plus franche encore, à l’encontre de la position des Etats signataires.

Alain Berset – Secrétaire général du CoE – a répondu dès le 23 mai 2025 à cette lettre. Dans son propos, il reconnaît la complexité des défis auxquels les États sont confrontés, notamment en matière d’immigration et de sécurité, mais souligne que la Cour européenne des droits de l’homme est une institution créée par les États eux-mêmes, chargée de veiller au respect d’une Convention librement signée et ratifiée. Il insiste sur le fait que toute remise en cause de la Convention ou de la Cour fragiliserait un système qui, depuis 70 ans, garantit une protection commune des droits fondamentaux à plus de 700 millions de personnes. Précision subsidiaire, il alerte contre le risque de politiser la CEDH alors que le pouvoir judiciaire doit, conceptuellement, rester indépendant et à l’abri de pressions extérieures.

Enfin, mentionnons l’avis du juge Guyomar lors de sa prise de fonctions. Interrogé sur cette initiative, il a voulu objectiver le débat en rappelant que « sur environ 407 000 affaires jugées depuis 2016, toutes matières et tous États confondus, la Cour n’a constaté des violations des droits humains que dans moins de trois cents requêtes liées à la question de l’immigration ». Il estime en outre que la CEDH doit vivre avec son temps et ne peut se reposer sur l’interprétation juridique qui avait cours en 1950. Avec l’évolution des affaires modernes, le raisonnement juridique doit s’interpréter précisément pour faire vivre l’esprit initial de la Convention : « Le contexte actuel est marqué par les crises, notamment climatique et migratoire, ainsi que par le retour de la guerre en Europe. Le juge européen serait hors sol s’il tranchait les litiges qui lui sont soumis sans en tenir compte ». En bref, il s’agit d’une réaction intellectuellement compréhensible pour le Président d’une institution cherchant à vivre avec son temps et, peut-être surtout, à défendre les prérogatives de sa juridiction alors que celles-ci sont déjà amoindries par la défiance ouverte de certains Etats parties.

L’acte technique mais concret : la nomination des juges

Il est devenu un quasi-lieu commun de considérer que la justice, particulièrement aux strates européennes ne se rend pas selon le droit mais selon les appétences politiques de la formation de jugement. Il est certain que des arrêts ont pu voir advenir une forme de créativité juridique ayant conduit à une interprétation extensive (audacieuse ?) du droit. Les débuts de la construction européenne en sont remplis. En projeter une règle générale semble en revanche exagéré. Pour autant, la question de la nomination des juges dans les cours supranationales parait de plus en plus étudiée, impliquant conceptuellement un meilleur « contrôle » par les EM de l’orientation idéologique de la Cour. S’il ne s’agit pas de superviser directement le travail des juges (indépendance faisant), cela consiste à s’assurer que les positions de la personne nommée ne la conduiront pas à interpréter le droit selon des orientations qui se placeraient en porte-à-faux avec celles de l’Etat de nomination. Par conséquent, et avec un certain nombre d’EM raisonnant du même, on aboutirait à une CEDH plus « docile » et moins contraignante sur les marges d’action des EM dans certaines matières.

C’est exactement ce qu’a demandé le gouvernement belge à l’ancien Président de sa Cour Constitutionnelle, Marc Bossuyt. D’après le média Euractiv, le magistrat a fourni une note au Premier ministre conservateur Bart de Wever l’invitant à scruter plus attentivement qui la Belgique nommera aux postes de juges à la CEDH et à la CJUE ; et ce afin de ne pas faire entrer de juges « militants » (et donc favoriser une certaine retenue). Le prisme retenu consiste à estimer que la Cour de Strasbourg est allée trop loin dans la protection des individus au détriment de la sécurité nationale. Au passage, il estime que les tribunaux nationaux ont aussi leur part de responsabilité en refusant les transferts vers les Etats-tiers – influencés par une interprétation maximaliste de l’article 3 de la Convention EDH. Ce dernier, stricto sensu, traite de l’interdiction de la torture et non de l’accueil décent des demandeurs d’asile expulsés. Néanmoins, il est aussi précisé dans le document que cette méthode ne saurait suffire à elle seule et ne pourra remplacer une stratégie plus active des EM pour modifier les textes qui leur posent problème. Il est en effet délicat politiquement et symboliquement d’influencer directement la jurisprudence.

« L’arme nucléaire » de la sortie de la CEDH – un débat irréfléchi ?

La sortie de la CEDH (et, partant du Conseil de l’Europe) est un sujet qui revient assez régulièrement dans le débat politique national. Toutefois, cela n’a rien de typiquement français, et les britanniques sont d’ailleurs assez coutumiers quant au fait de s’interroger – sinon sur leur maintien dans cette organisation – au moins sur les diverses voies pour arriver à une interprétation plus conforme à leurs vues (article 3 et article 8 de la CESDHLF en matière migratoire notamment). David Cameron himself s’est posé en partisan d’une telle solution. En France aussi, le débat est vocal. Sans prôner de mesures trop radicales à son encontre, des responsables de partis de Gouvernement se sont parfois mis en porte-à-faux avec des prescriptions de la CEDH, récusant la portée et le dispositif de certains de ses arrêts (mères porteuses, syndicalisme militaire, etc.). Néanmoins, et contrairement à d’autres formations plus vocales – souvent situées à droite et à la droite de la droite de l’échiquier politique – il n’est nullement question de sortie.

Précisons d’emblée qu’une sortie de la CEDH implique également une sortie du CoE, en ce que se maintenir au Conseil de l’Europe n’a pas de sens si l’on refuse la jurisprudence de la Cour de Strasbourg – puisque le Comité des ministres est précisément chargé du suivi de l’exécution des arrêts.

La principale motivation est la quête d’une « souveraineté » renouvelée, en ce que la CEDH imposerait une lecture juridique des choses qui serait incompatible avec l’organisation sociale voire politique des EM, et singulièrement de la France. En corollaire, c’est avant tout un refus du supra-nationalisme qui peut se lire, a fortiori quand celui-ci n’est basé que sur des considérants humains, et non sur des assises économiques sérieuses. Toutefois, une sortie de la CEDH et du CoE – bien que potentiellement porteuse électoralement – ne changerait pas grand-chose aux problèmes identifiés, et pourrait même se révéler contre-productive sur certains aspects.

  • D’abord, la France ne gagnerait pas davantage de marge de manœuvre juridique. Rappelons que si Paris adhère à la CEDH, elle est aussi partie prenante à l’UE – et donc soumise à la jurisprudence de Luxembourg, qui dispose de moyens autrement plus coercitifs. Ainsi, et attendu que l’UE n’a pas intégré le CoE, la Charte des Droits Fondamentaux de 2000 continuera de s’appliquer en France ; donnant à la CJUE la possibilité de condamner l’Hexagone en vertu de ce texte le cas échéant ; sortie de la CEDH ou non. Comme les dispositions de la CDF reprennent voire vont plus loin que celles de la CESDHLF en certaines matières, l’effet pratique serait vraisemblablement nul.
  • Ensuite, le symbole ne serait pas à l’avantage de la France et de sa diplomatie. Pour un pays qui s’est construit sur l’esprit de 1789 et des libertés issues des Lumières, le contrecoup ne servirait pas les ambitions et le discours prônés sur la scène internationale. Ce faisant, ce serait une remise en question assez nette de la cohérence diplomatique voulue par la France à l’international depuis au moins plusieurs décennies. Cela ne veut pas dire que c’est intrinsèquement mal, mais être frivole dans ses positions tenues en affaires étrangères est difficilement facteur de crédibilité – et Paris l’a appris à ses dépens sur les théâtres syrien et iranien.
  • N’oublions pas aussi que les arrêts de la CEDH dépendent avant tout du bon vouloir des EM à les mettre en œuvre et que les conséquences à une non-exécution sont de facto nulles. Un arrêt gênant pourrait trouver à ne pas être mis en applications sans avoir besoin de renverser la table – et ce faisant compromettre le règlement d’autres cas bien plus préoccupants et qui doivent dans tous les cas être traités, CEDH ou non. Ainsi, lorsque la France est condamnée pour des délais de traitement des affaires trop longs par exemple, c’est moins la faute de l’interprétation des juges supranationaux que celle d’un système judiciaire sous-financé et incapable de juger en des temps corrects des affaires.
  • Dans cette lignée, il est bon de rappeler que la CEDH sait restreindre son contrôle et adopter des positions plus conciliantes sur des thématiques dont elle déduit du contexte national qu’elles revêtent une particulière importance. Ainsi en est-il en France de la question de la laïcité et du port du voile intégral en public. Une femme contestant la loi de 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public s’est vue déboutée par la Cour de Strasbourg, notamment au motif que les exigences du Gouvernement en matière de sécurité étaient fondées et qu’il n’y avait aucune discrimination (arrêt SAS/France, 2014). Reconnaissant que la question du voile constitue « un choix de société », le juge en déduit qu’il y a lieu « d’accorder une importance particulière au rôle du décideur national ». La CEDH sait donc se poser des limites.

En outre, et peut-être de manière plus cynique, une sortie de la CEDH et du CoE impliquerait le départ de ces institutions du sol français. Ce sont donc plusieurs milliers d’agents – et leurs familles – qui quitteraient le sol français pour s’installer ailleurs. En effet, rien n’indique qu’un hypothétique départ de la France conduirait à l’effondrement de l’organisation – loin s’en faut – et de nombreux autres pays seraient ravis d’accueillir ce surcroît de pouvoir d’achat pour leur économie locale. Considérons à ce propos les candidatures acharnées de plusieurs villes de l’UE pour récupérer les sièges des agences européennes localisées au RU après le Brexit. Dans le contexte économique actuel, quelle ville française peut se permettre de perdre d’un coup des milliers d’habitants et de consommateurs locaux ?

Enfin, il importe de rappeler que la place d’un Etat dans le monde se jauge aussi, voire surtout, sur ces mêmes symboles. Quelle serait la place d’une France qui sort d’une organisation dont elle abrite le siège ? Il n’est pas dit qu’elle soit renforcée. Plus encore, quid de la place du français comme langue co-officielle ? Il n’est un secret pour personne que l’anglais gagne du terrain de manière ininterrompue depuis des décennies déjà. L’emploi du français est avant tout un héritage de l’histoire, au CoE comme à l’ONU d’ailleurs. Se retirer d’une instance qui, au moins officiellement, est bilingue affaiblirait d’autant plus la présence internationale de la langue de Molière et ne serait sans doute pas un incitant à son emploi dans d’autres cénacles (notamment à l’UE, où son utilisation est déjà bien moindre que celle de l’anglais, CJUE exceptée).

En conclusion

Le rôle de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans le paysage politique et juridique européen – tout comme celui du Conseil de l’Europe (CoE) d’ailleurs – est souvent sujet à débat. Certains pourraient s’interroger sur l’utilité concrète de ces institutions, notamment en raison de leurs moyens et actions limités par rapport à d’autres organisations internationales comme l’Union européenne (UE). Cependant, il est essentiel de reconnaître que la CEDH joue un rôle dans la mise en lumière de questions qui pourraient autrement passer inaperçues face aux priorités nationales du quotidien.

Institution au combien critiquée et accusée de tous les maux, la CEDH n’a, en effet, rien fait pour contrecarrer l’image d’une juridiction audacieuse, interprétant le droit parfois au-delà de ce qu’il pouvait bien vouloir dire (a minima à l’époque où les textes ont été rédigés). Ce faisant, une partie de la critique adressée est fondée et, dans une acception souverainiste, la jurisprudence de Strasbourg peut se retrouver en porte-à-faux avec les positions politiques et les textes votés par le Parlement. Le tout, nourrissant un foyer de mécontentement à l’encontre d’une Cour dont la remise en cause des prérogatives est à l’agenda d’un nombre croissant d’EM. De là à imaginer une adhésion de l’UE au CoE et un contrôle de la CEDH sur ses actes, de l’eau aura le temps de couler sous les ponts enjambant l’Ill. Illustration s’il en est de l’évolution du paysage politique européen des années 2020.

Faut-il pour autant tout laisser tomber et quitter cette instance ? Plus que tout autre pays du CoE, la France n’aurait que peu d’intérêt à une telle extrémité. Si le départ du commandement intégré de l’OTAN, dans un geste gaullien en 1966, pouvait se concevoir sur l’autel de la souveraineté de la défense nationale et de la force de frappe, sur quelle base se fonderait un départ de la CEDH ? La reprise en main des flux migratoires et de certaines politiques de sécurité intérieure est naturellement louable, mais rien n’empêche en pratique leur implémentation dans le cadre actuel de la Cour des Droits de l’Homme. C’est avant tout au politique de décider, sans mauvaise foi ni excuses détournées. Position sans doute provocante mais non dénuée de pertinence si l’on considère que Paris resterait membre d’une UE qui dispose de son propre schéma de protection des droits et libertés. Plus cyniquement encore, où irait l’instance ? – elle ne resterait certainement pas à Strasbourg, engendrant un certain déclassement de la capitale alsacienne au profit d’autres villes ; et affaiblissant en conséquence la posture tricolore à l’international en général et à l’UE en particulier. Il n’est un secret pour personne que le Parlement européen aimerait bien rationaliser ses possessions à Bruxelles, et qu’il en a toujours été empêché avec constance par la France. Que le CoE et la CEDH quittent Strasbourg et cela remettrait à coup sûr une pièce dans la machine.

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Les systèmes d’alerte et de communication à la population

By Publications, Numérique

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Les systèmes d’alerte et de communication à la population

Contexte

Cette note présente les éléments analysés par la Cour des comptes concernant les systèmes d’alerte et de communication destinés à informer la population en situation de crise.

Le rapport couvre l’ensemble du dispositif français, depuis les outils de vigilance jusqu’aux moyens d’alerte, en passant par la communication institutionnelle et la préparation de la population.

Les enjeux sont importants : l’intensification des risques naturels, industriels et technologiques nécessite une organisation cohérente, réactive et compréhensible par tous. La note expose successivement :

  1. Le cadre institutionnel et les responsabilités des acteurs
  2. Les dispositifs de vigilance et d’alerte
  3. Les pratiques de communication de crise
  4. La préparation et la sensibilisation de la population
  5. La gouvernance, le pilotage et les orientations proposées

Organisation institutionnelle et responsabilités

I. Un partage de compétences entre État et communes

La gestion des alertes repose sur deux niveaux de responsabilité :

  • Les préfets, garants de la sécurité civile dans leur département, sont chargés de la coordination des alertes, de leur diffusion et de l’organisation de la communication institutionnelle en cas de crise
  • Les maires disposent d’un pouvoir de police et doivent assurer la protection de leur population. Ils sont responsables de l’élaboration et de la mise en œuvre du plan communal de sauvegarde (PCS), lorsque celui-ci est obligatoire.

Le rapport relève que ce partage de rôles, bien que formalisé, peut se décliner de manière hétérogène selon les territoires, notamment lorsque les moyens humains et techniques varient d’une collectivité à l’autre.

II. Plans de sauvegarde et outils locaux

Les communes exposées à au moins un risque majeur doivent élaborer un PCS. La Cour observe que, bien qu’obligatoire, ce document n’est pas encore systématiquement en place dans toutes les communes concernées. Le niveau de préparation locale constitue donc un élément essentiel mais encore partiellement consolidé du dispositif global.

 

Les dispositifs de vigilance et d’alerte

I. Les outils de vigilance

Les systèmes de vigilance fournissent aux autorités des informations anticipées sur les phénomènes dangereux. Parmi les principaux outils :

  • La vigilance météorologique produite par Météo-France, avec son système de cartes et de niveaux de couleur.
  • Le dispositif Vigicrues, sous la responsabilité du Service central d’hydrométéorologie et d’appui à la prévision des inondations (SCHAPI).
  • D’autres systèmes spécialisés couvrent notamment les risques volcaniques, sismiques ou liés aux feux de forêt.

Ces dispositifs sont considérés comme opérationnels, fiables et bien intégrés dans les pratiques des autorités. Ils constituent la première étape avant l’activation d’une alerte directe à la population.

II. FR-Alert : le système d’alerte par téléphonie mobile

a. Présentation générale

Mis en service en 2022, FR-Alert permet l’envoi de notifications géolocalisées aux téléphones portables situés dans une zone définie par l’autorité. Les messages sont sonores, affichés en plein écran, et comportent des consignes d’action.

b. Utilisation et couverture territoriale

Le système a fait l’objet d’usages multiples, tant en situation réelle que lors d’exercices.
Il couvre la quasi-totalité du territoire métropolitain ainsi que la majorité des collectivités ultramarines, même si certaines zones présentent encore des difficultés techniques.

c. Doctrine d’emploi

Le rapport souligne que la doctrine d’utilisation de FR-Alert n’est pas encore totalement stabilisée. Les points suivants restent à clarifier :

  • les conditions de déclenchement,
  • les autorités habilitées,
  • la rédaction et la standardisation des messages,
  • l’articulation avec d’autres modes d’alerte.
d. Appropriation par la population

Le rapport note que FR-Alert reste encore peu connu d’une partie du public. L’efficacité opérationnelle du dispositif dépend en grande partie de cette appropriation.

III. Le réseau de sirènes

Le réseau national d’alerte constitue un dispositif historique basé sur des sirènes implantées dans tout le territoire. Une partie de ce parc est vieillissante et nécessite une modernisation. Plusieurs opérations techniques ont été engagées, mais leur déploiement n’est pas achevé.

Le rapport insiste sur le rôle complémentaire des sirènes, qui demeurent utiles en cas :

  • d’indisponibilité des réseaux mobiles ou électriques,
  • de nécessité d’alerter des populations en extérieur,
  • d’urgence particulière.

Une approche multicanale demeure donc stratégique.

 

La communication de crise

I. Rôle central des préfectures

Les préfectures assurent la communication institutionnelle lors des crises. Elles doivent fournir des informations fiables, régulières et adaptées à la situation, tout en relayant les consignes provenant des autorités compétentes.

II. Organisation et moyens

Le rapport observe une structuration variable selon les territoires. Certains services disposent de personnels spécifiquement formés, tandis que d’autres présentent des moyens plus limités.

III. Désinformation et gestion des contenus

Dans un contexte d’accélération de la circulation de l’information, la lutte contre la désinformation est un enjeu identifié. Les préfectures sont conduites à répondre rapidement aux rumeurs et aux interprétations erronées qui peuvent amplifier les risques ou perturber la gestion de crise.

 

Préparation, sensibilisation et culture du risque

I. Sensibilisation de la population

La Cour constate que la population ne dispose pas toujours d’une connaissance suffisante des risques et des comportements attendus lors d’une alerte.

Cela inclut :

  • la compréhension des signaux (sirènes, messages mobile),
  • la connaissance des réflexes adaptés (mise à l’abri, évacuation, vigilance),
  • la localisation des zones refuges ou des itinéraires recommandés.

II. Plans communaux de sauvegarde

La mise en œuvre des PCS constitue un élément majeur de la préparation locale. Leur diffusion et leur appropriation par les habitants ne sont pas toujours complètes.

III. Exercices de crise et retours d’expérience

Les autorités organisent régulièrement des exercices. Le rapport relève :

  • une augmentation du nombre d’exercices réalisés,
  • mais une participation encore limitée du public,
  • et des retours d’expérience qui ne sont pas systématiquement partagés ou capitalisés.

IV. Journée nationale de la résilience

Créée comme un temps consacré à la sensibilisation, cette journée pourrait constituer un levier important pour renforcer la préparation, notamment à travers :

  • des exercices grandeur nature,
  • des démonstrations,
  • l’activation pédagogique de FR-Alert.

Gouvernance et pilotage des dispositifs

I. Conduite des projets et gestion des systèmes

Le rapport indique que plusieurs projets d’alerte ont été menés en mode projet pendant plusieurs années, avec un formalisme limité :

  • documentation incomplète,
  • suivi budgétaire partiel,
  • articulation entre services encore en cours de structuration.

À partir de 2024, une gouvernance plus organisée est progressivement mise en place.

II. Marchés publics et gestion contractuelle

La Cour observe des marges d’amélioration dans :

  • la définition des besoins,
  • le suivi de l’exécution des marchés,
  • la préparation des évolutions des systèmes.

III. Gouvernance numérique

Le ministère de l’Intérieur s’est engagé dans un renforcement de sa gouvernance numérique, que la Cour considère comme un levier important pour la cohérence des dispositifs d’alerte et de communication.

 

Orientations proposées

Le rapport formule plusieurs orientations visant à améliorer la cohérence, l’efficacité et la lisibilité du dispositif. Parmi les principales :

  1. Actualiser et harmoniser la doctrine d’emploi de FR-Alert, en clarifiant les autorités responsables et les conditions d’utilisation.
  2. Poursuivre la modernisation du réseau de sirènes afin de maintenir une stratégie multicanale.
  3. Renforcer la préparation des populations, notamment via la Journée nationale de la résilience et les plans communaux de sauvegarde.
  4. Développer la professionnalisation de la communication de crise, en y intégrant des actions spécifiques liées à la désinformation.
  5. Consolider la gouvernance numérique et le pilotage des projets, en harmonisant les outils, le suivi des coûts et les contractualisations.
  6. Systématiser les retours d’expérience après chaque crise ou exercice, et assurer leur diffusion auprès des acteurs concernés.

Conclusion

Le rapport met en évidence un dispositif d’alerte et de communication en évolution, doté d’outils modernes tels que FR-Alert et appuyé sur des systèmes de vigilance performants. L’ensemble demeure cependant marqué par des niveaux de préparation variables selon les territoires, une appropriation encore incomplète par la population et une gouvernance en structuration.

Les orientations proposées visent à renforcer la cohérence des dispositifs, leur lisibilité pour le public et leur efficacité opérationnelle dans un contexte de risques croissants.

 


Source exploitée : rapport de la Cour des Comptes
brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 10 : L’Allemagne et le Royaume-Uni en pointe dans un mois d’octobre entre menaces extérieures et débats internes aux européens

By Institutions, Numérique, Sécurité/Justice

– par Aurélien Jean

Le Royaume-Uni compte instituer un nouveau système d’identification numérique

Le Gouvernement britannique a annoncé le 26 septembre 2025 vouloir mettre en place un nouveau système d’identification numérique visant à lutter contre le travail illégal et faciliter l’accès aux services gouvernementaux de base. Ce nouveau fonctionnement digital est prévu pour remplacer les vérifications d’identité basées sur des documents papier et pouvant parfois se révéler complexes. Il pourra ainsi servir lors des demandes administratives pour le permis de conduire, la garde d’enfants, l’aide sociale ou l’accès aux dossiers fiscaux. Le Gouvernement fait aussi valoir que cette identification numérique sera aussi obligatoire pour prouver son droit au travail et sera d’ailleurs mise en place – après une consultation – d’ici la fin de la législature actuelle, en 2029.

Pour ce dernier point, l’identification numérique ambitionne de rendre – sinon impossible – au moins très difficile la recherche d’emploi pour un migrant clandestin arrivé au RU. En effet, les employeurs seront tenus de vérifier l’éligibilité au travail des candidats via ce mécanisme. La facilité à décrocher un emploi est en effet l’une des principales motivations des personnes qui arrivent de manière irrégulière sur le territoire britannique. Cela permettra aussi de poursuivre le travail effectué par les autorités contre le travail informel et l’exploitation des clandestins par des réseaux criminels. Si la détention sera obligatoire pour travailler, elle sera en revanche optionnelle pour les étudiants ou les retraités. A noter que des informations de base (nom, date de naissance, photo, nationalité) seront incluses mais que les forces de l’ordre ne pourront pas exiger de se la voir présenter en cas de contrôle. Le Gouvernement affirme que la préservation de la vie privée, la sécurité des données et la facilité d’utilisation pour des personnes peu à l’aise avec les technologies seront des priorités.

Du côté des oppositions, la mesure subit des critiques, notamment de la part du parti anti-immigration Reform UK pour qui elle ne changera rien pour ceux qui sont déjà clandestins au RU. Une partie de la classe politique nord-irlandaise critique aussi cette proposition, notamment car la détention d’un passeport irlandais (plutôt que britannique) est relativement fréquente. En revanche, la mesure pourrait avoir un meilleur accueil dans l’opinion, alors que l’immigration irrégulière compte toujours parmi les principales inquiétudes des britanniques – malgré des craintes sur de potentielles failles informatiques. Il faut dire que de précédents projets informatiques avaient accumulé les retards et les dépassements de crédits et qu’une précédente tentative d’introduire une carte d’identité avait échouée dans les années 2000 pour des raisons liées aux libertés civiles.

Au chapitre migration…

Un Conseil des Ministres sur fond de débats quant à la stratégie migratoire de l’Union

Le 14 octobre 2025, un conseil des ministres de l’Intérieur des 27, tenu à Luxembourg, a permis de révéler un peu plus les divisions qui agitent les EM quant à la stratégie à adopter pour lutter contre l’immigration irrégulière. Ainsi, plusieurs sujets brulants ont été débattus.

Le premier touche à la reconnaissance mutuelle des décisions nationales de « retour » (= d’expulsion). En effet, un des écueils du système actuel est qu’il entraîne une situation où un migrant peut se voir intimer l’ordre de retourner dans son pays d’origine… alors qu’il se situe physiquement sur le territoire d’un autre EM ; et ce en raison des facilités de circulation et du système dit « de Dublin ». La commission a dès lors proposé un texte visant à la reconnaissance mutuelle des décisions d’expulsion : en clair, un EM ordonnant une telle mesure pourrait voir sa décision s’appliquer par la juridiction de l’EM de présence effective. Certains pays sont favorables à un tel changement, tels la Finlande, l’Espagne ou le Danemark (actuel président du Conseil pour six mois). En revanche, d’autres comme la France, la Belgique ou les Pays-Bas craignent une multiplication des recours et une charge législative à mettre en œuvre – ces pays étant, au passage, des EM connaissant une forte migration « secondaire », et qui auraient donc à appliquer en bonne partie les décisions de retour ordonnées par d’autres juges de l’UE. Ces pays-là préfèreraient donc que la reconnaissance ne soit que volontaire. A noter que le sujet des centres de retour situés en pays-tiers ne semble plus faire débat (à part en Espagne).

Changement de ton sur les Talibans ?

Deuxième sujet brûlant : le retour des ressortissants syriens et afghans. Initialement, le débat sur ces deux pays différait. Autant les afghans devraient rentrer dans un régime islamiste, autant les syriens retourneraient vers un pays débarrassé de Bachar El-Assad. Pourtant, de nombreux EM ont poussé pour un retour des migrants afghans, arguant entre autres d’un risque à la sécurité nationale et de la commission de certains faits-divers et/ou attentats. Les pays les plus allants sur ce point étant la Suède, l’Autriche et l’Allemagne. Vienne a d’ailleurs déjà commencé à expulser des ressortissants syriens vers leur pays d’origine, devenant précurseur en la matière.

C’est donc sans grande surprise que l’Autriche est devenue l’un des premiers EM à expulser vers Kaboul un afghan condamné en Autriche pour de multiples infractions. Un mouvement suivi d’effets puisque Belin s’apprête à faire autant. Toutefois, un relatif consensus s’est dessiné vers le soutien aux retours volontaire et au fait qu’il est désormais envisageable de renvoyer des syriens et des afghans ; en priorité les individus ayant commis des actes délictuels et criminels. Pour autant, et faute d’une situation totalement « stabilisée », le Commissaire aux affaires intérieures a décrit les retours massifs comme prématurés.

Malgré tout, cette position relativement mesurée n’empêche pas l’UE de reconnaitre avoir des « discussions exploratoires au niveau technique » avec le régime taliban dans l’optique d’une meilleure coordination des EM sur les retours. Sans aller jusqu’à reconnaitre – et légitimer – les islamistes, cette position tranche avec la fermeté affichée après le retour au pouvoir des fondamentalistes en août 2021 ; et traduit bien le changement d’attitude observée à l’égard du fait migratoire depuis les élections de 2024.

Pacte asile et migration : mise sur pause des mesures de solidarité

Le troisième gros dossier sensible intervient alors que la Commission, le Conseil et le Parlement tentent d’accorder leurs violons en matière migratoire, et que les idées de chaque groupe politique ou EM se multiplient. Ainsi, le 14 octobre 2025 la Commission, par la voix de son Commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner, Autriche, PPE) a annoncé le report d’une décision pourtant prévue dans le Pacte sur l’asile et la migration, voté en 2024. Cette décision devait en effet mettre en place un point important de ce Pacte : les mesures de solidarité. En clair, Bruxelles devait rendre publique la liste des EM particulièrement exposés aux conséquences de l’immigration irrégulière et, en conséquence, ce que les autres EM allaient devoir faire pour prêter assistance. Ces derniers pourraient choisir entre l’acceptation de migrants sur leur sol ou le soutien aux EM en première ligne sous forme monétaire ou de personnel en renfort. Plusieurs pays ont d’ailleurs manifesté leur volonté de contribuer sous une forme exclusivement monétaire. L’un des problèmes est que de nombreux EM se montrent mécontents de la faible coopération de la Grèce et de l’Italie – les deux EM les plus touchés par le phénomène – envers leur obligation de reprendre les migrants arrivés par leur territoire. En effet, selon les règles de Dublin, ces deux EM devraient accepter les migrants refoulés des autres EM car leur demande d’asile a d’abord été déposée dans le pays d’arrivée. En réalité, les chiffres des réadmissions restent faibles, ne dépassant pas quelques dizaines.

Au surplus, ce n’est pas la seule motivation du choix de la Commission de temporiser sur ce point. En effet, certains EM (Pologne en tête) refusent toute proposition de relocalisation des migrants, ainsi que son nouveau président l’a réaffirmé le jeudi 9 octobre 2025. Karol Nawrocki réaffirme ainsi son opposition au Pacte asile et migration – un marqueur de sa campagne et de son parti – et refuse de répartir la charge dans les EM, préférant une action à la source, ciblant notamment les départs dans les pays tiers et les passeurs. Le premier ministre, l’ancien président du Conseil européen Donald Tusk, suit cette même ligne, arguant d’un contexte déjà tendu à la frontière biélorusse et de nécessaires dépenses dans d’autres secteurs, comme la défense. Cette position est largement partagée dans un pays qui accueille sur son sol près d’un million de réfugiés ukrainiens.

Allemagne : Précision des règles sur les expulsions et durcissement de l’accès à la nationalité

Dans trois arrêts du 28 octobre 2025, la Cour Constitutionnelle fédérale allemande (Bundesverfassungsgericht – BVG) a précisé certaines règles s’appliquant aux procédures d’expulsion de ressortissants de pays tiers. Elle a notamment réaffirmé le principe du contrôle judiciaire complet sur l’entièreté de la chaine procédurale, y inclus le cadre des arrestations.

En clair, lorsqu’une personne est arrêtée pour être mise en garde à vue afin de se voir signifier une expulsion, la privation de liberté doit être préalablement ordonnée par un juge (sauf cas exceptionnels où elle peut s’obtenir ultérieurement). Ce principe, qui peut sembler relativement évident – au moins au vu des règles applicables de ce côté-ci du Rhin – envoie toutefois un signal fort aux tribunaux du pays et ce, alors que la pratique de la rétention administrative est critiquée par plusieurs avocats allemands émettant des doutes quant à son respect des normes de l’Etat de droit. Point secondaire mais néanmoins intéressant, le BVG estime que l’absence de possibilité de rendre une décision en dehors des « heures ouvrables » d’un tribunal ne peut justifier une détention sans ordre judiciaire… car il n’existe pas d’horaires de travail généralement établis pour les juges.

Sur un autre sujet, et comme le gouvernement issu des dernières élections s’y était engagé, le mécanisme d’accélération de la naturalisation (Turbo-Einbürgerungen) a été abrogé par le Bundestag le 8 octobre 2025. Les étrangers devront donc désormais résider légalement en Allemagne depuis au moins cinq ans contre trois depuis la loi entrée en vigueur en 2024. Le changement de philosophie à l’origine de cette révision est net : il s’agit d’accorder la citoyenneté comme « une reconnaissance de l’intégration réussie et non comme une incitation à l’immigration illégale » selon les mots du Ministre de l’Intérieur (Alexander Dobrindt, CSU).

A noter que la double nationalité restera possible ; il s’agissait d’une revendication du SPD, le partenaire de coalition des conservateurs. Ces derniers considèrent que le dispositif « Turbo » n’était pas le principal levier du droit de la citoyenneté. En effet, l’accélération de l’octroi de la nationalité allemande n’était pas un dispositif très usité (573 personnes, à peine 1% du total des naturalisations), et affichait déjà une tendance baissière. Les exigences demandées, notamment en maitrise de la langue, rendaient la démarche assez difficile. Si le Gouvernement se félicite de ce changement, les partis d’opposition et certains acteurs économiques le critiquent, soulignant que l’attrait de main d’œuvre étrangère devrait être une priorité alors que l’économie traverse une période de marasme.

Migrants contre visas : la Commission veut une approche plus ferme envers les pays tiers non coopératifs

Dans une note transmise aux Etats membres et révélée par la presse, la Commission envisage de durcir le ton envers les pays tiers jugés peu coopératifs, c’est-à-dire ceux qui n’acceptent pas ou peu de reprendre leurs ressortissants déboutés du droit d’asile en Europe. Cette note se place dans le contexte plus large de la révision des règles migratoires, du débat sur les centres de retour et, plus généralement, sur la manière la plus efficace possible pour renvoyer les migrants entrés illégalement sur le territoire de l’UE (voir, à ce sujet et entre autres, la note du CRSI).

Dans le détail, les mesures transmises aux EM prévoient une révision des règles d’exemption de visa applicables à certains pays tous les trois ans voire moins en cas de durcissement des tensions. En clair, l’idée est de rendre le système actuel plus flexible et révisable rapidement, afin de gagner en force de négociation et de riposte le cas échéant. Reprenant l’idée circulant pour les visas accordés aux russes, l’exécutif européen compte donner la possibilité à l’UE d’imposer des sanctions ciblées sur certains pays, par exemple en suspendant les visas « non-essentiels » ou ceux des officiels en voyage. Ce recalibrage pourrait ainsi permettre de suspendre partiellement ou en totalité – selon la gradation des tensions – les octrois pour des catégories plus ciblées de personnes : diplomates, touristes de court séjour, etc. Corollaire, ces restrictions pourraient aussi s’appliquer pour les visas de long séjour, de travail ou encore les titres de séjour. Pour ce faire, l’UE propose de renforcer Frontex, l’Agence européenne déjà appelée à croitre substantiellement en moyens et en missions. L’idée serait de créer en son sein une unité dédiée au soutien des EM en matière de visas, qui s’occuperait notamment de la formation des officiers consulaires voire de l’envoi de personnel en détachement de courte durée pour épauler certains consulats nationaux souffrant d’un afflux de demandes. La Commission s’intéresse enfin aussi aux opérateurs privés gérant pour le compte de certains EM les visas. Une affaire de corruption dans la délivrance de ces titres avait en effet donné lieu à des remous politiques en Pologne en 2023.

Pour être complet, mentionnons que cette stratégie de la Commission comporte un volet dédié à l’attraction des talents, des chercheurs et des créateurs de valeur économique (travailleurs qualifiés, start-ups…). Bruxelles recommande ainsi aux EM de simplifier les démarches accordant un permis de séjour de longue durée et de résidence dans l’espoir d’attirer ces profils à haute valeur ajoutée – alors que l’économie européenne manque de main d’œuvre très qualifiée et affronte une période de stagnation économique. Ici, il est avancé que l’UE pourrait assister les consulats dans la manière de traiter les demandes de travailleurs qualifiés et d’étudiants afin de rendre le processus plus fluide et rapide. Un mécanisme de visa décennal à entrées multiples est notamment évoqué.

Notons enfin que l’arme des visas n’est pas nouvelle, déjà plusieurs fois évoquée en réponse à des tensions avec des pays tiers – tant par les autorités nationales (et françaises en premier lieu) que par les instances européennes (diplomates russes notamment).

Royaume-Uni : un rapport parlementaire très sévère sur l’hébergement des demandeurs d’asile

La commission des affaires intérieures de la Chambre des communes a rendu un rapport parlementaire consacré à la gestion du système d’hébergement des demandeurs d’asile – une initiative se plaçant dans la suite des évènements d’Epping intervenus cet été. Ce texte, très critique pointe de nombreuses défaillances dans les contrats et la gestion d’ensemble du dispositif ; le tout ayant empêché le pays de faire face à l’afflux de demandes qu’il a subi.

Dans le détail, les députés pointent le coût important du logement en hôtels, qui se chiffrent à environ 15 milliards de livres sterling, soit le triple du montant prévu au départ. Celui-ci était prévu pour être réparti selon plusieurs contrats régionaux de grande envergure, mis en place en 2019 pour une durée de 10 ans. Ainsi, sur les plus de 100 000 demandeurs d’ailes hébergés par le gouvernement britannique, environ un tiers le sont toujours en hôtels. Dès le départ, cette solution impopulaire et peu adaptée aux demandeurs d’asile eux-mêmes était prévue pour n’être activée qu’en solution de secours, lorsque la demande dépassait l’offre dans le système « classique ». De surcroit, une autre critique du rapport concerne le manque de contrôle des autorités sur les prestataires et la non-sanction des manquements constatés. Leurs bénéfices excédentaires liés à ces contrats n’ont pas non plus été recouvrés alors que les performances étaient en deca des objectifs contractuels.

Les parlementaires ont aussi pointé la philosophie globale des autorités, dénonçant le recours aux hôtels comme des « solutions de facilité » au détriment d’autres moyens plus efficients. A ce titre, le Premier ministre (travailliste) Keir Starmer s’est dit déterminé à en finir avec cette situation, voulant « fermer » les établissements de ce type. Selon lui, le Gouvernement (conservateur) précédent est toutefois en partie responsable de ce « désastre ».

Le Luxembourg se dote d’une nouvelle stratégie de réponse aux crises

Dans un contexte mondial marqué par de nombreuses crises, de nombreux pays européens ont mis à jour leurs stratégies de réponses aux crises et de résilience multisectorielles ; dans l’optique d’une aggravation des tensions et des menaces hybrides. La Suède, pionnière avec sa voisine finlandaise de la préparation totale a ainsi choisi d’éditer en novembre 2024 un livret actualisé à destination de sa population. En mars 2025, la Commission européenne avait, elle aussi, publié ses grandes lignes directrices en la matière. Le 13 octobre 2025, cela a été au tour du Grand-Duché de présenter sa déclinaison au travers d’une stratégie nationale de résilience (SNR).

Dans le détail, cette stratégie repose sur huit piliers embrassant un spectre de thématiques larges et transversales ; allant de la résilience de l’économie aux services publics en passant par la défense du territoire luxembourgeois et celui de l’OTAN. Les pistes d’action sont nombreuses et, par exemple, concernent un nouveau système d’information et d’alerte sur téléphone portable ou bien la montée en puissance d’une réserve nationale dédiée aux interventions d’urgence. En parallèle des mesures concrètes, il s’agit aussi de sensibiliser la population – qui n’a, pour moitié, pas la nationalité – et renforcer la coordination entre les divers services impliqués : CGDIS (pompiers), protection civile, armée, Administration des douanes et accises, police, etc. Une attention particulière a été portée à la cyber-résilience, aux contingences logistiques, aux plans de continuité des services publics et à la protection des infrastructures critiques.

A noter le choix d’une approche active, devant impliquer les citoyens et résidents ; ceci par la promotion d’une réserve individuelle de survie, la promotion des canaux d’information fiables en cas de crise aigüe ou encore la formation aux gestes de premiers secours. Enfin, le pays prend en compte une approche résolument otanienne en se définissant comme une « host nation support », tournée vers le soutien des forces alliées en transit sur le territoire luxembourgeois.

La Communauté politique européenne veut mettre en place une coalition pour lutter contre le narcotrafic

La communauté politique européenne (CPE) est une initiative diplomatique crée en 2022 de la volonté du Président Français Emmanuel Macron de rassembler dans un forum de discussion non seulement les pays de l’UE mais aussi les Etats candidats (Ukraine, Moldavie, Albanie, Turquie) ainsi que le Royaume-Uni. Le contexte d’alors, marqué par le déclanchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie visait à afficher une Europe unie derrière Kiev et offrir un espace de discussions de haut niveau entre les dirigeants de 47 Etats. Si se parler ne fait jamais de mal, le bilan concret de la CPE est cependant questionné par plusieurs observateurs et diplomates d’après Politico. Le court format des réunions de haut-niveau ne permettrait en effet pas d’entrer dans la complexité des sujets. A noter que la CPE s’est tenue à sept reprises depuis sa première édition à Prague et a vu la réunion du 2 octobre 2025 être colocalisée à Copenhague en marge du Conseil européen.

Néanmoins, et malgré ce constat, la réunion de Copenhague a servi de cadre à l’annonce d’une coalition européenne contre les drogues réunissant près de 40 dirigeants à l’initiative de la Première ministre Italienne Giorgia Meloni et d’Emmanuel Macron. Les pistes ayant motivé cette annonce sont diverses mais se rejoignent dans la volonté de lutter plus efficacement contre les réseaux criminels, d’améliorer la coordination, le partage de données opérationnelles et la coopération judiciaire dans l’identification, la saisie et la confiscation des avoirs. Il est aussi mentionné un focus particulier porté à la question des ports – non sans rappeler les initiatives déjà existantes (ici ou notamment) – ainsi qu’une échelle d’action continentale, aussi bien dans l’UE que les Balkans ou le Caucase.

Le Portugal adopte des règles plus strictes concernant la naturalisation

Le Portugal a adopté le 28 octobre 2025 une nouvelle loi durcissant l’accès à la nationalité. Le Gouvernement a pu compter sur le soutien des députés d’extrême-droite pour faire adopter un projet de loi relatif aux naturalisations des étrangers. Le dirigeant du parti Chega se félicite d’ailleurs que « le Portugal entre aujourd’hui dans le groupe des pays européens où il sera plus difficile d’obtenir la nationalité ». La formation politique a notamment obtenu des concessions sur l’une de ses propositions relatives à l’obtention frauduleuse de la nationalité.

Le Gouvernement portugais, bien que reconduit après des législatives anticipées en mai 2025, ne dispose en effet pas d’une majorité absolue au Parlement et doit donc s’allier à d’autres partis pour faire voter des textes. C’est déjà avec le soutien de Chega qu’une autre loi sur la migration avait pu passer en juillet 2025. Pour rappel cette dernière prévoyait une refonte des règles régissant le regroupement familial ou encore la fin des règles plus souples s’appliquant aux immigrés brésiliens. Le Portugal compte aujourd’hui environ 1.5 million d’immigrés sur son sol (ressortissants de l’UE inclus), soit environ 15% de sa population – un chiffre qui a quadruplé depuis 2017.

Allemagne et défense du territoire : entre réponse aux intrusions de drones et volonté de repeupler les casernes

Le Conseil des ministres allemand a adopté le 8 octobre 2025 un projet de loi renforçant les moyens de la police fédérale (Bundespolizei). Dans un contexte marqué par une forte utilisation des forces de l’ordre (contrôles aux frontières, menace de drones, etc…), ce projet de loi est censé apporter des réponses aux évolutions du contexte sécuritaire et renforce significativement l’arsenal pénal. Il permet de moderniser le cadre actuel, vieux de trente ans, et comprend notamment :

  • Une plus grande rapidité des procédures de détention provisoire, que la police pourra demander au tribunal dans le cas d’un étranger tenu de quitter le territoire – et ce afin d’assurer l’effectivité de cette injonction ;
  • Un renforcement des moyens alloués à la lutte contre le trafic d’êtres humains et aux cybermenaces, avec de nouveaux pouvoirs d’enquête comprenant la surveillance préventive des télécommunications. Les compagnies aériennes auront aussi à collecter automatiquement certaines données sur les passagers des vols en provenance de l’extérieur de l’espace Schengen, dans le but de lutter contre les réseaux de passeurs internationaux ;
  • La possibilité d’effectuer des contrôles dans l’espace public sans soupçon préalable de port d’arme prohibée. Les personnes coupables de troubles / violences / actes criminels pourront se voir imposer des interdictions de séjour temporaires et des obligations de déclaration ;
  • Une vérification plus poussée des antécédents des candidats à l’intégration de la police.

Mais le plus gros morceau, dicté en partie par l’actualité, reste la défense contre les drones – dont le cadre juridique sera clarifié. La police fédérale verra ainsi une unité être crée en son sein et pourra abattre plus facilement les appareils intrus, en les brouillant par exemple. L’armée (Bundeswehr) pourra aussi prêter assistance plus facilement pour certaines menaces (localisation de drones militaires en altitude). Aussi, les forces de l’ordre pourront utiliser leurs propres drones pour effectuer des tâches de surveillance ou de reconnaissance lors de grands évènements ou pour sécuriser des infrastructures critiques. 90 millions d’euros et 341 employés supplémentaires sont prévus à cette fin.

Sur un sujet connexe, lié à la remontée en puissance des forces armées (Bundeswehr), le ministère allemand de la Défense a suspendu la reconversion de 13 emprises encore militaires à des fins civiles – et ce, en raison des besoins accrus des forces armées en personnel et en matériel. En clair, ces bâtiments continueront d’être pleinement exploitées par l’armée. 187 autres implantations, ex-casernes mais toujours propriétés de l’Etat allemand, seront affectées à une réserve immobilière stratégique mobilisable rapidement en cas de besoin / d’urgence. Disséminés sur l’ensemble du territoire, on en trouve par exemple plusieurs en Bavière, en Rhénanie, dans le Schleswig-Holstein ou encore l’aéroport désaffecté de Berlin-Tegel.

A noter que la politique de reconversion des emprises militaires a commencé avec la fin de la Guerre froide, alors que le pays accueillait un nombre de militaires (nationaux et étrangers) très élevé – en RFA comme en RDA. Elle s’est ensuite poursuivie après la suppression du service militaire en 2011, qui a entrainé de moindres besoins en logement. Ironie de l’histoire, ledit service militaire – volontaire – sera réinstauré dans les prochaines années. Néanmoins, les bâtiments ne sont, pour beaucoup, pas restés à l’abandon et ont profité aux communes pour leur reconversion en logements, commerces ou centre d’accueil pour migrants. Ces dernières avaient ainsi déjà prévues d’utiliser ces sites considérés comme déclassés pour leur propres besoins – posant la question de la cohabitation des projets.

Dans le reste de l’actualité européenne :

Contre-terrorisme

Le coordinateur de l’UE pour le lutte contre le terrorisme, Bartjan Wegter, s’est exprimé en faveur d’un meilleur accès des services de police aux messages cryptés (type WhatsApp) afin de contrer les menaces pesant sur la sécurité européenne. Accéder à ces messages chiffrés de bout en bout – mais aussi à certaines métadonnées comme le lieu où l’heure – pourrait faciliter le travail des enquêteurs. Un rapport d’Europol de décembre 2024 avait en effet pointé des exemples de facilitation d’activités terroristes par le biais de telles messageries. M. Wegter plaide en outre pour des règles européennes uniformes sur la conservation des données, afin notamment d’établir une durée minimale de conservation. Néanmoins, certains groupes de défense des libertés soulignent les atteintes à la vie privée et à la sécurité des données personnelles qui pourrait résulter d’une telle possibilité. Les entreprises technologiques se sont elles aussi, par le passé, opposées à toute tentative visant à affaiblir leur modèle de chiffrement.

Conseil de l’Europe

L’assemblée parlementaire du CoE a adopté le 3 octobre 2025 une résolution consacrée à l’utilisation de l’IA dans la gestion des migrations. Si elle souligne les bénéfices des technologies d’intelligence artificielle (traduction, appui au sauvetage, soutien à l’intégration, etc.) elle souligne aussi les risques et appelle les EM à ratifier la convention-cadre sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit – qui vise notamment à interdire le recours à une IA qui violerait le droit de demander asile. Sont visées aussi les technologies qui faciliteraient le refoulement aux frontières ou qui supprimeraient tout contrôle humain dans le parcours migratoire. Rappelons que les recommandations du CoE ne sont pas juridiquement contraignantes.

A noter que cette résolution complète le Protocole de la Valette, ouvert à la signature des EM en septembre 2025 dans la capitale maltaise. Celui-ci veut encourager l’adoption de règles commune dans les usages numériques visant à lutter contre la criminalité transnationale. Se donnant pour volonté d’apporter des garde-fous, il se base notamment sur la jurisprudence de la CEDH et vise à encadrer par exemple la reconnaissance faciale, respecter la vie privée et la proportionnalité des mesures mises en place, etc. Il complète aussi le mandat d’arrêt européen, applicable uniquement dans l’UE et non envers tous les EM du CoE. Il n’est, lui non plus, pas juridiquement contraignant.

Allemagne

Le mois d’octobre 2025 a été marqué par une polémique d’autour des termes utilisés par le chancelier (CDU) Friedrich Merz dans le contexte plus large des problématiques liées à la gestion des migrations. Le Chancelier a en effet affirmé que les problèmes liés à l’immigration persisteraient « dans le paysage urbain » (« Stadtbild »). Selon lui, cela peut se référer à des phénomènes comme de jeunes migrants irréguliers ou des femmes voilées. Très rapidement, un fort mouvement de contestation est venu des rangs de la gauche et d’une partie des conservateurs. Les principales critiques portant sur le flou des termes employés, leur manque de nuance et le fait qu’ils reprennent certains des thèmes-fétiches du parti AfD, en regain de popularité dans les sondages.

En réponse, un débat plus large s’est organisé sur la sécurité dans l’espace urbain. Des lettres ouvertes, notamment de femmes, ont été publiées afin de mettre l’accent sur la sécurité des femmes dans le rue et ne pas « utiliser un prétexte facile pour justifier des discours racistes ».

Code des douanes

Un rapport de la Commission du 2 octobre 2025 révèle que la mise en place de la dernière mouture du Code des douanes de l’Union souffre de retards dans certains Etats, et ce alors que la phase d’implémentation des mesures est censée s’achever fin 2025. Pour autant, l’institution pointe un satisfecit global, notamment dans les systèmes de gestion des garanties, ceux du contrôle des importations ou encore du transit informatisé. La Commission appelle en conséquence les EM et les autres parties prenantes à poursuivre et intensifier les efforts afin de limiter les retards dans le déploiement des systèmes numériques et donc les surcoûts.

Belgique

Dans une lettre publiée anonymement le 27 octobre 2025, une juge d’instruction anversoise alerte sur le fait que la Belgique devient un « narco-Etat », faisant face à une montée en puissance des réseaux criminels et des trafiquants de drogue. Elle y explique notamment son expérience à la tête de dossiers ayant abouti à l’arrestation de fonctionnaires, d’employés du port d’Anvers (le plus grand du pays, d’une superficie supérieure à Paris intra-muros) et même de membres des forces de l’ordre. Selon cette juge, les principaux signes d’un narco-Etat sont désormais réunis : économie parallèle dotée de réseaux de blanchiment brassant des milliards d’euros, corruption d’agents publics et actes de violence dans l’espace public. En outre, les juges sont l’objet d’intimidations et la conduite des affaires est, en conséquence, rendue plus délicate.

Au rang des solutions, la magistrate préconise la mise en place de l’anonymat dans les dossiers, une assurance contre la dégradation des biens des juges pris pour cible ainsi que des mesures plus fortes pur lutter contre les communications entre criminels en prison, notamment via des messageries cryptées.

Cette situation n’est pas nouvelle alors que des villes comme Bruxelles font face à une recrudescence de faits criminels et délictuels sur fond de réforme des polices (voire la note du CRSI), et alors que l’idée de déployer l’armée aux côtés de la police a été mise sur la table.

Les opioïdes en France

By Sécurité/Justice

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Le rapport du Sénat (n°848) dresse un état des lieux complet de la consommation d’opioïdes en France, de leurs modes de circulation et des risques émergents, tout en évaluant les stratégies de prévention et de réduction des risques actuellement mises en œuvre. Il s’appuie sur les données de l’Observatoire français des drogues et des conduites addictives (OFDT), de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), ainsi que sur les réseaux de veille sanitaire TREND et SINTES.

Contexte international et circuits d’approvisionnement

En 2023, la production mondiale d’opium, matière première de l’héroïne, est estimée à environ 1 990 tonnes. L’Afghanistan, longtemps premier producteur mondial, a connu une chute de 95 % de sa production entre 2022 et 2023 à la suite de l’interdiction de la culture du pavot, passant de 6 200 tonnes à 333 tonnes. La Birmanie est désormais le principal pays producteur avec environ 1 080 tonnes, soit un doublement de sa production par rapport à 2021. Ces bouleversements sur le marché mondial traduisent un choc d’offre majeur susceptible d’influencer les routes du trafic et de favoriser le développement des opioïdes de synthèse.

Les analyses réalisées en France révèlent que 14 % des échantillons d’héroïne collectés en 2023 ne contenaient pas de principe actif : un signe d’adultération croissante, souvent associée à la substitution par d’autres substances, y compris des opioïdes de synthèse.

Les opioïdes de synthèse : un risque émergent

Le rapport souligne la montée en puissance des opioïdes de synthèse, notamment le fentanyl et ses dérivés, ainsi que les nitazènes, qui représentent une menace croissante pour la santé publique. Bien que leur présence demeure limitée sur le territoire français, plusieurs signaux d’alerte ont été enregistrés ces dernières années. En 2021, un premier échantillon d’héroïne contenant de l’étonitazépine a été identifié par le dispositif SINTES. En 2023, plusieurs clusters d’intoxications aiguës ont été détectés, notamment à Montpellier et à La Réunion, où des nitazènes (i-sotonitazène et protonitazène) ont été retrouvés. En 2024, la cyclorphine, un nouvel opioïde non encore reconnu dans les circuits de vérification des drogues, a été détectée pour la première fois en France.

Parallèlement, la consommation et le détournement d’opioïdes médicamenteux restent une préoccupation majeure. Entre 2006 et 2017, la prescription d’opioïdes forts tels que l’oxycodone a augmenté d’environ 150 % en France. Les opioïdes dits faibles, comme le tramadol ou la codéine, sont plus largement diffusés, mais leur usage détourné ou non conforme demeure préoccupant. Ces tendances traduisent une banalisation progressive de l’usage médical des opioïdes, qui peut favoriser des conduites de dépendance ou de mésusage.

Conséquences sanitaires et sociales

Les conséquences de cette consommation sur la santé publique sont significatives. En 2022, 136 décès ont été directement attribués à l’usage d’antalgiques opioïdes selon les données de l’ANSM. Le nombre d’hospitalisations liées à ces substances est passé de 15 à 40 pour un million d’habitants entre 2000 et 2017, soit une progression de 167 %. Sur la même période, la mortalité liée aux opioïdes a augmenté de 146 %.

L’héroïne demeure une cause importante de prise en charge dans les structures spécialisées. En 2022, près de 33 000 personnes ont été suivies dans des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) pour usage d’héroïne. Parmi elles, 57 % consommaient par voie nasale, 25 % par inhalation et 17 % par injection. La grande majorité (72 %) déclarait une consommation quotidienne et près de 80 % indiquaient une consommation commencée depuis plus de dix ans. Ces chiffres traduisent une forte chronicisation des usages et une population d’usagers relativement stable mais vieillissante.

Prévention, réduction des risques et politiques publiques

Le rapport constate une intensification des efforts de prévention et de réduction des risques, mais souligne leur hétérogénéité selon les territoires. L’accès à la naloxone, antidote des overdoses, s’est développé de manière notable : entre 2021 et 2023, les commandes de kits ont augmenté de 40 %, passant de 18 132 à près de 29 700 unités distribuées dans les pharmacies, hôpitaux et structures spécialisées. Toutefois, le rapport souligne la difficulté à mesurer l’utilisation effective de ces kits sur le terrain.

Les structures de première ligne, telles que les CSAPA et les centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD), demeurent essentielles pour la prise en charge des personnes les plus vulnérables. Les salles de consommation supervisée, expérimentées depuis 2016 à Paris et à Strasbourg, ont montré des effets positifs : diminution des pratiques à risque, meilleure orientation vers les soins et réduction des nuisances publiques. Le rapport recommande d’envisager leur inscription dans le droit commun, tout en adaptant leur déploiement aux besoins locaux.

Limites et perspectives

Les auteurs du rapport rappellent que les données disponibles restent partielles et parfois anciennes. Certaines consommations, notamment clandestines ou liées à de nouveaux opioïdes de synthèse, échappent encore à la surveillance. La relation entre l’augmentation des prescriptions médicales et les phénomènes de dépendance ne peut être établie de façon stricte en raison de la diversité des sources et des méthodes de collecte.

Enfin, si la France ne connaît pas à ce jour de crise des opioïdes comparable à celle observée en Amérique du Nord, les indicateurs de consommation, d’intoxication et de mortalité invitent à renforcer la vigilance. Le rapport conclut à la nécessité d’un suivi continu, d’un encadrement plus strict des prescriptions et d’un soutien accru aux dispositifs de prévention et de réduction des risques.

Rachat de SFR : une opportunité pour le secteur des télécoms en France

By Economie, Numérique

– par Bruno MAHIEUX, spécialiste en télécommunications.

 

Le 14 octobre dernier, Bouygues Telecom, Illiad (Free) et Orange ont déposé une offre commune non engageante de 17 milliards, pour racheter l’opérateur de télécommunications SFR, propriété d’Altice. Cette offre a été immédiatement rejetée par Patrick Drahi, son propriétaire. Pourtant, SFR est bien à vendre. L’opérateur est lourdement endetté (à hauteur de 15,5 milliards), et à la suite d’une restructuration majeure de la dette, les actionnaires ont ouvert la porte à une cession de l’opérateur.

La proposition de rachat de SFR par ses 3 concurrents principaux est la première étape d’un processus long, complexe et à l’issue très incertaine, qui ne se concrétisera probablement pas avant 2027, en pleine élection présidentielle. Il est pourtant souhaitable que cette opération de consolidation du marché des télécommunications françaises aboutisse : elle constitue une opportunité unique pour la France de redonner un second souffle à un secteur qui a beaucoup souffert de la déréglementation débridée imposée par l’Union Européenne, alors qu’il est stratégique et vital pour notre économie et notre souveraineté numérique.

La déréglementation du marché des télécoms

Pendant près d’un siècle, les réseaux et services de téléphonie étaient sous le contrôle d’un monopole d’état, rattaché au ministère des Postes Télégraphes et Téléphones (les fameux PTT), qui prend le nom de Direction Générale des Télécommunications (DGT) en 1946. C’est sous ce régime du monopole d’état que la France, dans les années 80, grâce à un effort exceptionnel, s’est dotée d’un réseau téléphonique français entièrement numérisée, et d’un leader mondial des réseaux de données avec le lancement de Transpac, qui a permis le succès du minitel et ses 6,5 millions de clients. A la fin des années 80, la France faisait figure de modèle en matière de télécommunications.

C’est en 1988, que l’état français va progressivement se désengager du secteur des télécommunications, pour se conformer aux directives de l’Union Européenne dont l’objectif était de créer un marché concurrentiel des télécommunications semblable à celui qui existe aux Etats-Unis, depuis la fin du plus grand monopole privé, l’opérateur AT&T. Sur le plan opérationnel, la DGT devient un exploitant de droit public en 1988, avec la création de France Telecom avant d’opérer l’ouverture du capital en 1998, puis de céder progressivement une partie de ses actions en 2004 et en 2007. Aujourd’hui, la participation de l’état (directement, ou indirectement via BPI France) ne représente plus qu’un peu moins de 23 % du capital d’Orange, ex France Telecom.

Dans le même temps, l’état français abandonne progressivement ses prérogatives dans le domaine réglementaire : En 1985, la fonction réglementaire est isolée au sein du ministère des PTT, en créant une direction générale de la stratégie et de l’investissement, distincte de la DGT, avant de lui donner son indépendance définitive, avec la création de l’ART (autorité de régulation des télécommunications), qui deviendra ensuite l’ARCEP Autorité Administrative Indépendante que nous connaissons aujourd’hui.

Des services performants à des prix compétitifs

Il est généralement admis que la politique européenne en matière de télécommunications est une réussite du point de vue du consommateur. L’offre de services proposée est de qualité : alors que la couverture géographique des services mobiles est quasiment complète (assurée à 99 %), le déploiement de la fibre en France est parmi les plus avancés des pays européens, avec près de 90 % des foyers éligibles à la fibre. Surtout, les services des 4 opérateurs français sont proposés à des prix très compétitifs : Les tarifs français figurent parmi les moins chers d’Europe, que ce soit pour l’internet ou la téléphonie mobile. La France propose les tarifs fixe et mobile les plus compétitifs d’Europe, quasiment 2x moins chers qu’au Royaume-Uni et en Allemagne.

En termes réels, le coûts des services de télécommunications ont diminué de 9 points depuis 2013, dans le même temps, quand l’inflation cumulée a augmenté de 21 % et l’électricité de 83 %. Le poids des services de télécommunications dans la consommation des ménages ne cesse de diminuer, passant de 1,7 % à 1,3 % en 2022. A titre de comparaison, les ménages français payent moins cher leur abonnement mensuel internet que l’eau qu’ils consomment. Si les consommateurs ont tout lieu de se réjouir de la déréglementation du marché des télécommunications, les bénéfices de celle-ci sont beaucoup moins évidents du point de vue des entreprises du secteur et pour la souveraineté numérique française.

Des investissements massifs pour financer le haut débit

Construire des réseaux de télécommunications est une activité hautement capitalistique : Le déploiement des réseaux haut débit de dernière génération (réseaux fixes en fibre optique, réseaux mobiles 5G) ont représenté un investissement considérable pour les opérateurs français : Au cours de la décennie écoulée, ce sont environ 115 milliards d’Euros qui ont été investis par les 4 opérateurs français.2 C’est de loin le plus fort taux d’investissement en Europe : 123 €/habitant, c’est 20 % de plus que la plupart de nos pays voisins (Allemagne, Italie et UK)3, alors que le taux de couverture des services très haut débit est de loin le plus avancé en Europe. Les opérateurs télécom investissent 3 fois plus que la moyenne des entreprises du CAC 40.

Le coût de ces investissements est renforcé par les exigences de service universel, les opérateurs, étant dans l’obligation de financer les investissements dans des zones à faible densité (donc peu rentables), pour garantir à tous les citoyens l’accès à internet à un tarif abordable, avec une qualité de service minimale. Cette contrainte des autorités de régulation interroge, alors qu’il existe des solutions de substitutions, (que ce soit par satellite ou mobile) beaucoup moins onéreuses pour les opérateurs et tout aussi efficaces pour les clients. Ceux-ci l’ont d’ailleurs bien compris comme l’illustre le succès de Starlink en France.

Une rentabilité incertaine

Pourtant, alors que les opérateurs français ont dû investir massivement dans le haut débit, la rentabilité de ces investissements est de plus en plus longue et incertaine. La raison en revient à une concurrence accrue, encouragée par l’autorité de régulation, l’ARCEP, relais diligent des autorités européennes. L’arrivée d’un quatrième opérateur mobile en 2012 avec Free a entrainé le marché dans une guerre des prix féroce qui a grandement affecté la rentabilité des opérateurs : Alors que l’opérateur historique France Telecom annonçait des marges d’EBITDA de l’ordre de 37 à 38 % en 2003, celles d’Orange sont tombées à environ 30 %. Cette baisse des prix a créé des déséquilibres majeurs dans le partage de la valeur : Selon la Fédération Française des Télécommunications, si les opérateurs représentent plus de 50 % des investissements dans l’écosystème du numérique, leurs revenus ne représentent qu’un tiers. L’essentiel de la valeur est capté par les acteurs internet (Microsoft, Google, Amazon, Facebook) et par les fournisseurs de contenus (Netflix). Ils sont à l’origine de 47 % du trafic internet en France. Pourtant, ils ne prennent pas en charge les coûts qu’ils génèrent !

Enfin, la fiscalité spécifique appliquée aux opérateurs français complique considérablement leur équation financière : Celle-ci a augmenté de 5 % par an entre 2018 et 2023, pour atteindre 1,5 milliards d’Euros, alors que dans la même période, l’IS a diminué de 33 % à 25 %. Au total, ce sont plus de 2,5 milliards d’impôts qui sont payés par les opérateurs chaque année. Cela est sans compter sur les dividendes généreux que se verse l’état aux dépends de l’opérateur historique, (plus de 360 millions en 2025). Pendant ce temps, les GAFAM ne payent que très peu d’impôts en France, grâce à des stratégies d’optimisation fiscales.

Des opérateurs endettés

Avec des revenus en baisse et des besoins d’investissements massifs nécessaires au déploiement de la fibre optique et de la 5G, les opérateurs français sont sous pression, avec des niveaux de dettes qui fragilisent leur capacité à innover et à investir. C’est le cas d’Orange, avec une dette de 22,4 milliards d’Euros, soit 1,84x EBITDA. C’est également la raison pour laquelle SFR, lesté d’une dette de plus de 15 milliards d’Euros, est à vendre. Le marché français n’est pas une exception : La plupart des opérateurs européens sont lourdement endettés avec des ratios d’endettement souvent proches voire supérieurs à deux fois l’EBITDA. Cette situation est le résultat d’une politique réglementaire de l’UE qui a favorisé la concurrence et le consommateur au détriment des intérêts stratégiques des états européens. Cela a abouti à un marché morcelé, avec plus de 200 opérateurs mobiles se partageant un marché de 360 millions d’habitants.

En France, ce sont 4 opérateurs télécoms qui se partagent un marché de 65 millions d’habitants. C’est une aberration. A titre de comparaison, il n’y a que 4 opérateurs aux États-Unis, pour une population de 340 millions d’habitants. Les opérateurs de télécommunications français ont besoin de passer à l’échelle pour rentabiliser leurs investissements et diminuer leur dette. Seule une opération de consolidation en revenant à 3 opérateurs pourra le permettre. La mise en vente de SFR est une opportunité à ne pas manquer.

Un processus réglementaire complexe

En admettant que les parties trouvent un terrain d’entente sur le prix et la répartition des actifs de SFR, les acheteurs devront surmonter un nouvel obstacle, avec la consultation des autorités de la concurrence. L’opération étant complexe, l’étude du dossier pourrait durer environ 18 mois. L’une des préoccupations majeures de celles-ci sera de s’assurer que la consolidation du marché par suite du rachat de SFR n’engendre pas une concentration excessive et des hausses de prix pour les consommateurs. A date, il n’est pas clair si l’opération nécessitera l’aval des autorités européennes et en particulier de la commission européenne. Les critères de notifications aux autorités européennes dépendent du chiffre d’affaires des entreprises concernées et du nombre de pays membres concernés par l’opération. Nul doute que Bruxelles aura son mot à dire, mais le dossier pourrait être renvoyé à Paris compte tenu de la prépondérance des intérêts français dans cette opération.

Par le passé, les autorités européennes se sont toujours montrées hostiles à toute fusion dans le secteur des télécommunications. Dans ce processus, le rôle de l’ARCEP sera plutôt limité : elle n’a pas vocation à s’opposer à une opération de consolidation. Son rôle se résumera à s’assurer que les conditions de la concurrence soient respectées. Elle émettra cependant un avis lorsque l’autorité de la concurrence lui demandera, comme c’est toujours le cas lorsque celle-ci est consultée sur des questions concernant le secteur des télécommunications. Sur ce point, notons que la France se distingue du Royaume-Uni, où l’Ofcom, autorité de régulation anglaise, cumule les deux compétences de régulation concurrentielle a priori et a posteriori, et de l’Allemagne, où l’Autorité de la concurrence se refuse à intervenir sur un secteur régulé. Une piste de rationalisation à l’heure des choix budgétaires.

La consolidation du secteur des télécommunications : une nécessité

L’état doit jouer un rôle actif et vigilant pour favoriser cette opération de consolidation. Le ministre de l’Économie actuel a indiqué récemment qu’il serait vigilant à ce que la concrétisation du rachat ne se traduise pas par une hausse des prix pour les consommateurs. Si l’intention est louable, elle ne doit pas se faire au détriment de notre industrie des télécommunications : Il serait contre-productif de privilégier les intérêts des consommateurs au détriment de la souveraineté numérique du pays. Nos infrastructures de télécommunications sont des infrastructures vitales sans lesquelles la société française ne pourrait fonctionner, tant le numérique s’est imposé dans le fonctionnement de notre économie comme dans notre vie quotidienne. C’est un élément important de notre souveraineté qu’il ne faudrait pas sacrifier au nom du libéralisme économique et du seul bénéfice du consommateur.

Bien qu’invisibles pour la plupart des usagers, les infrastructures numériques permettent de développer notre économie, en connectant les individus et les entreprises, en transmettant et en valorisant les informations. Elles favorisent la productivité, l’innovation, les échanges commerciaux. Sans elles, c’est toute notre économie qui serait paralysée. Elles sont nécessaires pour accompagner les grandes ruptures technologiques à venir, à commencer par celle de l’intelligence artificielle.

Si l’offre de rachat de SFR par les 3 opérateurs français ne pouvait aboutir, d’autres scénarios seraient possibles, notamment celui d’un achat par des fonds d’investissements ou des acteurs étrangers. Ce serait une première dans l’histoire des télécommunications françaises : Jusqu’à présent, la préférence nationale a toujours prévalu en France, les licences d’opérateurs étant attribuées à des acteurs français, alors que dans la plupart des autres pays européens, la dérégulation a favorisé l’apparition d’acteurs étrangers sur les marchés nationaux. (Telefonica et Vodafone et Deutsche Telekom notamment sont présents dans de nombreux pays européens). Cette dernière option doit être évitée à tout prix : elle ne pourrait que fragiliser une industrie essentielle à notre souveraineté numérique. En investissant dans le capital de la société Eutelsat à hauteur de 30 % de son capital, soit 717 millions d’Euros, l’état a démontré qu’il souhaitait garder la main sur les infrastructures stratégiques du pays. Il doit donc continuer dans cette voie en favorisant la consolidation des télécommunications françaises. Il faudra pour cela faire prévaloir nos intérêts auprès de l’Union Européenne. C’est ce qu’on attend d’un état stratège.

Traite et exploitation des êtres humains

By Sécurité/Justice

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Source : Ministère de l’intérieur, octobre 2025

Cette publication annuelle, élaborée conjointement par les services statistiques du ministère de l’Intérieur (SSMSI) et de la Justice (SSER), dresse un état des lieux des données administratives concernant les infractions liées à :

  • la traite des êtres humains au sens strict,
  • le proxénétisme,
  • l’exploitation par le travail,
  • l’exploitation de la mendicité,
  • le trafic d’organes.

Les chiffres reposent sur les enregistrements de la police, de la gendarmerie et de la justice. Ils décrivent la part visible du phénomène : les situations détectées et qualifiées par les autorités.

Les victimes enregistrées

  • 2 100 victimes ont été enregistrées en 2024 (soit environ 3 victimes pour 100 000 habitants) ; le total est stable par rapport à 2023 (–0,7 %).
  • La répartition par type d’exploitation est la suivante :
    • 47 % pour proxénétisme,
    • 36 % pour exploitation par le travail,
    • 21 % pour traite des êtres humains au sens strict,
    • 1 % pour l’exploitation de la mendicité.

Profil des victimes

  • 63 % sont des femmes,
  • 23 % sont mineures (490 personnes, en hausse de 22 % sur un an).
  • Les victimes de proxénétisme sont majoritairement féminines (96 %) et jeunes (âge moyen : 24 ans).
  • Les victimes de travail forcé sont surtout des hommes (66 %) d’âge moyen 34 ans.
  • Les enfants victimes de mendicité forcée ont en moyenne 12 ans.

Nationalités

  • 46 % françaises, 54 % étrangères :
    • 27 % originaires d’Afrique,
    • 12 % d’Amérique,
    • 9 % d’Asie,
    • 4 % de l’Union européenne hors France.
  • Les victimes africaines sont particulièrement nombreuses dans la traite au sens strict (54 %).

Répartition territoriale

  • Taux national : 3,1 victimes pour 100 000 habitants.
  • Taux élevés dans certains territoires : Mayotte (13,6 pour 100 000), Seine-Saint-Denis (10,4) et Val-d’Oise (8,6).
  • L’exploitation par le travail est davantage observée dans les petites villes et zones rurales.

Les personnes mises en cause

2 100 mis en cause en 2024 (+9 % par rapport à 2023).

  • 74 % pour proxénétisme,
  • 20 % pour exploitation par le travail,
  • 11 % pour traite au sens strict,
  • 1 % pour exploitation de la mendicité.

92 % sont majeurs, 74 % des mis en cause sont des hommes.

  • Proxénétisme : 28 ans,
  • Traite : 37 ans,
  • Travail forcé : 46 ans.

NB : la part des mis en cause de moins de 25 ans pour proxénétisme passe de 31 % à 53 % entre 2016 et 2024.

Nationalités

  • 72 % sont de nationalité française (+20 points depuis 2016).
  • Pour la traite au sens strict : 58 % français, 6 % de l’UE hors France.
  • Pour le travail forcé : 64 % français, 13 % africains, 13 % asiatiques.

Orientation des affaires (2024)

2 567 personnes orientées par les parquets, dont :

  • 11 % non poursuivables (souvent infraction insuffisamment caractérisée),
  • 2 295 poursuivables.

Une réponse pénale est donnée dans 98,5 % des cas. Et 64 % des affaires donnent lieu à une information judiciaire (instruction par un juge).

  • 72 % pour la traite, 
  • 70 % pour le proxénétisme, 
  • 22 % pour le travail.

Environ 60 personnes morales ont été mises en cause, dont 50 poursuivies.

Modes de poursuite

  • 17 % comparution immédiate,
  • 5 % convocation par officier de police judiciaire,
  • 13 % autres modes (comparution à délai différé, CRPC…).

Les condamnations définitives (2023)

  • 950 personnes condamnées, soit +6 % sur un an.
  • 70 % pour proxénétisme, légère baisse pour la traite au sens strict.
  • Âge moyen : 30 ans (–5 ans depuis 2016).
  • 22 % de femmes parmi les condamnés.
  • 7 condamnations sur 10 entraînent une peine de prison ferme.

Nationalités des condamnés

  • 67 % sont Français (36 % en 2016).
  • 10 % sont ressortissants de l’UE hors France (contre 33 % en 2016).
  • 19 % sont originaires d’Afrique ou d’Asie.

Le paysage médiatique Français

By Institutions

par un contributeur, membre de l’Observatoire du journalisme.


SOMMAIRE

  1. Les difficultés de la presse écrite
  2. L’irruption de l’intelligence artificielle
  3. Ruptures technologiques, nouveaux usages, nouveaux médias
  4. Aperçu des audiences TV et radios
  5. Présentation de l’ARCOM
  6. L’action récente de L’ARCOM
  7. Le contrôle des contenus sur les chaînes
  8. Lorsque la régulation va à l’encontre de la liberté d’informer
  9. La Cour des comptes se penche sur l’audiovisuel public
  10. Le projet de réforme de l’audiovisuel public
  11. Conclusion

Nous connaissons aujourd’hui une polarisation croissante de la société et du débat public. Dans ce contexte, l’espace médiatique qui accueille ce débat public est sous tensions. C’est pourquoi il est intéressant de faire aujourd’hui un tour d’horizon des évolutions et des principales questions qui sont posées.

 

Les difficultés de la presse écrite

La diminution du lectorat et des abonnements, le développement d’internet, les coûts croissants de matière première et de distribution, ne datent pas d’aujourd’hui, et la presse écrite est entrée dans des processus d’adaptation depuis déjà plusieurs décennies.

Les deux groupes leaders que sont Le Monde et Le Figaro, dans cet ordre, revendiquent respectivement 30 millions de visiteurs mensuels sur le site internet, près de 200.000 abonnés papier et 500.000 abonnés numérique pour le premier, 20 millions de visiteurs mensuels sur le site, 100.000 abonnés papier et près de 300.000 abonnés numérique pour le second.

Ces chiffres montrent que l’audience se mesure maintenant davantage en termes de flux internet qu’en termes de tirage ou d’abonnement. Mais si la presse écrite a été contrainte d’être présente sur internet, elle s’y retrouve en concurrence directe avec quantités de nouveaux médias (paragraphe 3).

Aujourd’hui, le modèle survit grâce au soutien de quelques grands groupes ou hommes d’affaires, aux aides d’état à la presse, et à la publicité. Mais ces trois sources de financement sont d’un avenir  incertain.

Concernant le soutien des hommes d’affaires, ils peuvent être attirés par la notoriété et la capacité d’influence qu’ils pensent trouver dans les médias, et peut-être aussi par un intérêt personnel pour le sujet. Mais bien souvent, ces hommes providentiels financent à perte un modèle économique très volatile, et ils finissent par se dégager du système.

Pour prendre un seul exemple, le quotidien Libération a été sauvé plusieurs fois de la faillite par l’intervention de plusieurs hommes d’affaires (ironie de cette situation …) ; Jérôme Seydoux en 1994, Edouard de Rotschild en 2005, Patrick Drahi en 2016 et le milliardaire Tchèque Daniel Kretinsky depuis 2022. Ce dernier a dû injecter environ 27 millions d’euros entre 2022 et 2024 sous forme de prêts et de dons pour renflouer le journal.

Concernant les aides à la presse du ministère de la culture, elles se décomposent en plusieurs volets : aides au pluralisme, aides au transport et à la diffusion de la presse, aides à l’investissement en faveur de la modernisation, aides exceptionnelles papier. Elles représentaient 175,2 millions d’Euros distribués en 2024 à 527 publications, soit un montant non négligeable pour bon nombre de titres ; Libération a ainsi touché 6,6 millions d’Euros en 2024 et L’humanité 3,1 millions d’Euros (soit le montant d’aide le plus élevé rapporté à la diffusion du journal).

Ces aides ont déjà connu une baisse entre 2023 et 2024. Il est évident que ses montants seront régulièrement ré-interrogés, tout particulièrement dans un contexte de contrainte budgétaire forte.

Sur la publicité, la presse écrite se retrouve, de nouveau, en concurrence avec internet, dans la mesure où les budgets des annonceurs sont de plus en plus fléchés vers les GAFAM.

Pour en terminer sur la presse écrite, il convient de relever que son influence réelle a sensiblement diminué. En effet, et contrairement à ce qui se passait « au siècle précédent », même les titres dominants sont consommés de façon de moins en moins exclusive et en complément d’autres médias.

 

L’irruption de l’intelligence artificielle

L’IA est aujourd’hui incontournable dans le travail des médias. Elle est tout à la fois un outil de productivité, un outil de recherche, et un outil qui facilite la création des contenus textes et images. Mais elle tend aussi à standardiser les productions, à diffuser la répétition d’une même vision des choses, et elle expose au risque de plagiat.

Voici 2 exemples d’affaires judiciaires récentes qui illustrent les nouvelles questions posées par l’IA, notamment celles relatives à la propriété intellectuelle :

  • le tribunal judiciaire de Paris a ordonné en Mai 2025 la fermeture pour 18 mois du site News.DayFR qui utilisait l’IA pour produire 6000 articles par jour en plagiant massivement des articles de presse
  • le New York Times et d’autres acteurs Américains ont engagé une action contre Google à propos des AI Overwiews (résumés IA). Ces dossiers réalisés par le géant du Web grâce à l’IA apparaissent en tête de recherche et n’ont pas encore vraiment démarré en France. Mais aux Etats-Unis, cette pratique conduit à une baisse importante du trafic et des revenus générés par les sites des éditeurs, qui sont pourtant les créateurs des contenus utilisés pour générer les AI Overwiews.

 

Ruptures technologiques, nouveaux usages, nouveaux médias

Toutes les chaînes TV, chaînes YouTube ou réseaux sociaux peuvent maintenant être regardés sur un téléviseur (smart TV), sur un ordinateur ou sur un smartphone, ce qui les rends consommables en tous lieux et à toute heure.

Internet est ainsi le lieu où la plus petite chaîne est consultable aussi facilement que le journal le plus prestigieux. C’est un grand nivellement, une grande égalisation, selon le principe fondateur de « neutralité du net » selon lequel le réseau doit garantir l’égalité de traitement et d’acheminement de tous les flux.

Un autre changement technologique majeur est la possibilité de réaliser avec un simple smartphone le travail qui nécessitait auparavant une caméra et du matériel professionnel.

De nombreux nouveaux médias ont profité de ces ruptures technologiques : Blast, Basta, Brut, Fontières, Tocsin, Omerta, QG, Off investigation, Acrimed, Le Crayon, Reporterre, Le Média, Contrepoints … , mais nous pourrions en citer 10 fois plus, ont grandi rapidement et jouent un rôle de plus en plus important dans l’information, notamment pour le public jeune.

Par exemple, près d’un quart des moins de 35 ans s’informent au moins une fois par semaine sur la chaîne Hugo décrypte, qui compte 3,5 millions d’abonnés sur YouTube et 7,2 millions sur TikTok.

Le modèle de ces médias se distingue aussi sur au moins deux aspects ; certaines radicalités trouvent à s’y exprimer à relativement peu de frais, et leur fonctionnement est souvent rendu possible grâce à des donations et autres financements participatifs.

A ces nouveaux médias, il faut ajouter tous les influenceurs qui réunissent des communautés importantes sur les réseaux sociaux, et qui jouent aussi un rôle dans l’information et la perception de l’actualité. Les réseaux sociaux et les podcasts représentent ainsi la principale source d’informations pour 44% des 18-24 ans et pour 38% des 25-34 ans.

Il est reproché beaucoup de choses aux réseaux sociaux et plate-formes numériques ; favoriser un entre-soi idéologique dans lequel l’utilisateur se complaît sans se confronter à d’autres opinions ; propager la désinformation et les fake news ; prioriser certains types d’information grâce aux algorithmes. Toutes ces questions sont complexes. Nous nous bornerons ici à faire le constat qu’il s’agit d’un espace médiatique relativement ouvert, où dans la pratique seul des propos clairement répréhensibles (terrorisme, pédopornographie…) sont bannis.

 

Aperçu des audiences TV et radios

Au niveau des chaînes généralistes, TF1 domine toujours le classement (19,4% d’audience en Septembre 2025, stable par rapport à Septembre 2024), suivi par France 2 (13,7%, en baisse de 1,7 point), France 3 (9% en Sept 2025, stable), M6 (7,8%, stable), France 5 (3,6%, stable) et W9 (3,1%, en hausse de 0,8 point).

Les éléments remarquables sont ici l’érosion sensible de France 2 et et la performance de W9, qui est à mettre en lien avec l’arrivée de Cyril Hanouna (suite à la fermeture de C8).

Concernant les chaînes d’information, Cnews confirme sa position de leader (3,9%, en hausse de 0,7 point), suivie par Bfmtv (2,9%, stable), LCI (2,2%, en hausse de 0,5 point), et France-info TV (1,1%, stable). Rappelons que l’audience de I-télé au moment de son rachat par le groupe canal en 2017 et de sa transformation en Cnews, était de 0,9%. Depuis, l’audience de la chaîne n’a pas cessé de progresser.

Globalement, le média Radio a tendance à se contracter, le nombre total d’auditeurs ayant baissé de 10% depuis 2017. Dans ce contexte défavorable, les grosses stations résistent bien, avec une position dominante des radios du service public. Le leader incontesté est toujours France Inter (12,8% d’audience cumulée), suivi par RTL (8,9%), France Info (8,7%) et Europe 1 (4,7%).

 

Présentation de l’ARCOM

L’autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) résulte de la fusion depuis le 1er Janvier 2022 de l’ancien Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) et de la haute autorité pour la diffusion des oeuvres et pour la protection des droits sur internet (HADOPI).

Concrètement, l’ARCOM dispose d’un budget annuel d’environ 50 millions d’Euros et de 350 collaborateurs. Elle est garante de la liberté de communication, veille au financement de la création audiovisuelle et à la protection des droits. Sa régulation s’étend aux plate-formes en ligne, réseaux sociaux et moteurs de recherche.

Aussi appelée parfois le gendarme de l’audiovisuel, sa mission s’étend à l’attribution des fréquences,  notamment de la TNT et des radios.

L’ARCOM est dirigée par un collège de neuf membres :

  • le président, qui est nommé par le président de la république
  • trois membres désignés par le président de l’Assemblée nationale
  • trois membres désignés par le président du Sénat
  • un membre désigné par le vice-président du Conseil d’état
  • un membre désigné par la première présidente de la Cour de cassation

 

L’action récente de L’ARCOM

Un gendarme a le pouvoir de sanctionner. Et l’ARCOM ne s’en est pas privée à l’encontre de Cnews (9 sanctions en 2024) et de C8 (7 sanctions en 2024). Ces 2 chaînes ont été les seules à subir des amendes pécuniaires, pour des montants importants.

La motivation est généralement que les chaînes ont méconnu leurs obligations d’honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information, pour des propos qui sont généralement tenus par des intervenants et qui ne sont pas modérés par le journaliste animateur.

Le renouvellement des autorisations de diffusion de la TNT arrivant à échéance en 2025 a été un autre dossier traité par l’ARCOM, qui a procédé à un large appel d’offres à l’issue duquel les chaînes C8 et NRJ12 ont perdu leur autorisation d’émettre.

A l’appui de cette décision, l’ARCOM a évoqué une motivation plutôt vague : « l’intérêt du public et le pluralisme des courants d’expression socio-culturels ».

Une pétition de soutien à C8 a recueilli un million de signatures, tandis que C8 et NRJ12 ont fait appel devant le Conseil d’état ; mais cela n’a rien changé à l’affaire et le Conseil d’état a confirmé l’exclusion des deux chaînes, qui ont cessé d’émettre le 28 Février 2025.

Les 2 fréquences retirées ont été attribuées d’une part au projet RÉELS TV de Daniel Kretinsky et d’autre part au projet OUEST FRANCE TV issu du groupe OUEST FRANCE.

Enfin, l’ARCOM a pris une autre décision importante en Mai 2025 en reconduisant Delphine Ernotte pour un troisième mandat à la présidence de France Télévisions (mandat de 5 ans).

 

Le contrôle des contenus sur les chaînes

Dans le contexte de polarisation du débat public évoqué en introduction, tous les regards se tournent naturellement vers l’autorité de régulation.

En 2022, l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) avait saisi l’ARCOM en lui demandant la mise en demeure de la chaîne Cnews pour « des manquements à ses obligations légales d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme de l’information » pour des propos tenus lors de l’émission l’heure des Pros.

Dans un premier temps, l’ARCOM avait refusé d’agir contre Cnews. RSF avait alors porté l’affaire devant le Conseil d’état, qui avait rendu le 13 Février 2024 une décision globalement favorable à RSF ; la plus haute juridiction administrative avait annulé la décision de non-intervention de l’ARCOM en lui demandant de « prendre en compte la diversité des courants de pensée et d’opinions représentés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités, et pas uniquement le temps d’intervention des personnalités politiques ».

Pour le Conseil d’état,  « en s’en tenant ainsi à la seule prise en compte du temps d’antenne accordé aux personnalités politiques pour l’appréciation des obligations du service en matière de pluralisme de l’information, l’ARCOM a fait une inexacte application des dispositions de la loi du 30 septembre 1986 ».

Cette décision du Conseil d’état a été critiquée par différents journalistes et connaisseurs des médias. Elle marque l’extension des prérogatives du régulateur en matière de respect du pluralisme ; l’ARCOM se voit enjointe d’élargir son contrôle au delà des seuls hommes politiques. 

Mais, s’il est relativement facile de décompter le temps de paroles des hommes politiques, le décompte devient bien plus compliqué, et aussi très subjectif, pour ce qui concerne les différents  animateurs, écrivains, philosophes, journalistes et personnalités qui interviennent sur les plateaux.

Faudrait-il donc apposer une étiquette politique sur chaque intervenant afin de savoir comment décompter son temps de parole ?

Comme cela était prévisible, cette décision a ouvert la voie à d’autres demandes de tous bords adressées à l’ARCOM. Et nous assistons à une multiplication des saisines de l’autorité de régulation (112421 saisines sur l’année 2024).

La plupart des grands sujets qui traversent l’actualité font désormais l’objet de contestations devant l’ARCOM.

A titre d’exemples, le traitement de la condamnation de Nicolas Sarkozy a fait l’objet d’une plainte déposée par le député LFI Aurélien Saintoul contre Cnews et Europe 1 ; le traitement éditorial de « l’affaire Legrand-Cohen » a aussi fait l’objet d’une plainte déposée par Radio France et France Télévisions contre les mêmes Cnews et Europe 1.

Notons que si l’objectif est de véritablement respecter les équilibres sur toutes les chaînes et radios, il faudrait aussi s’intéresser, au delà de la couleur politique des intervenants, au choix des thèmes qui sont traités. Et de ce point de vue, les déséquilibres sont patents.

Le 1er Octobre dernier, Martin Ajdari, président de l’ARCOM, présentait son rapport d’activité devant la commission de la culture du Sénat. Un mois après « l’affaire Legrand-Cohen », il a dû reconnaître que la question de l’impartialité du service public se posait.

Il a souhaité que  « chacun s’y retrouve » par rapport à « un service public que tous financent, dont tous doivent bénéficier et dont tous sont propriétaires ». Il a aussi admis que le service public devait faire preuve  « d’introspection sur leurs procédures, leurs formations et la façon dont elles abordent les différents thèmes autour desquels le débat public s’organise, pour que le maximum de Français se sentent représentés sur leurs antennes ».

 

Lorsque la régulation va à l’encontre de la liberté d’informer

En phase avec cette tendance au contrôle généralisé, Aurore Bergé a annoncé en Juillet 2025 la mise en place d’un financement à des associations chargées de faire remonter à l’ARCOM les « contenus haineux » vus sur les médias. Les associations listées par la ministre dans son dispositif sont pour la plupart des associations LGBT ou « anti-racistes », plutôt marquées à gauche.

L’enfer, ou plutôt en l’occurrence l’atteinte à la liberté d’expression, est toujours pavé de bonnes intentions !

Il est d’autres tentatives qui tendent à formater le travail du journaliste et à imposer une auto-censure ; par exemple à l’occasion des assises méditérranéennes du journalisme, qui se sont tenues à Marseille en avril 2025, une trentaine de médias ont signé et ont cherché à imposer une « charte déontologique », ayant théoriquement pour vocation « de répondre aux défis journalistiques liés aux migrations ».

Cette charte prétend orienter le travail des médias selon onze principes. Parmi ces principes, on trouve la recommandation faîte aux journalistes de ne « mentionner l’origine, la religion ou l’ethnie que s’ils estiment que cela est pertinent pour l’information du public », d’être vigilant sur les termes employés afin « d’éviter les amalgames et approximations », de « ne pas invisibiliser les personnes migrantes », de mettre les chiffres et les données statistiques en perspective « afin de lutter contre les stéréotypes ».

La charte recommande également de développer les formations initiales et continues des journalistes sur les questions migratoires en incluant des partenariats avec des ONG, dont nous connaissons l’orientation.

Autrement dit, il s’agit de définir un cadre idéologique restreignant la liberté à délivrer une information transparente, notamment en ce qui concerne les affaires de justice impliquant des personnes d’origine étrangère, de privilégier les récits compassionnels, de diluer les réalités concrètes dans un discours complexe.

 

La Cour des comptes se penche sur l’audiovisuel public

Comme pour mieux poser les questions concernant le service public, il se trouve que la Cour des comptes a publié en 2025 deux rapports sur les deux principales entités que sont Radio France et France Télévisions.

Bien entendu, le travail de la Cour se limite à l’utilisation des fonds publics et ne traite pas de la ligne éditoriale. Mais les constats qui sont faits sur le fonctionnement sont malheureusement clairs.

Arrêtons-nous un instant sur le rapport sur Radio France (environ 652 millions d’Euros de ressources publiques, 4000 collaborateurs permanents et 1000 collaborateurs occasionnels) qui a été remis en Janvier 2025. La Cour donne un satisfecit sur les audiences qui se maintiennent ou augmentent dans certains cas, qui doit cependant être pondéré par un vieillissement du public et une difficulté à toucher les CSP moins. Elle relève aussi la mise en œuvre satisfaisante de plate-formes numériques qui favorisent une nouvelle consommation du média Radio (activité podcasts et formats courts).

Mais le rapport met en avant « La gestion des ressources humaines, d’une rare complexité de statuts et d’organisations, résulte de la sédimentation d’un grand nombre d’accords d’entreprise, qui font apparaître une différence marquée entre la situation avantageuse des salariés permanents et celle précaire des autres collaborateurs », avec des congés qui atteignent selon les statuts entre 12 et 14 semaines par an.

L’entreprise se caractérise par «l’intensité du dialogue social». Pas moins de 44 instances CSE et CSSCT, ainsi que 36 commissions spécialisées, sont réunies chaque année de façon obligatoire.

«Toutes les transformations affectant l’outil de production, les conditions de travail, ou les éléments constitutifs du contrat de travail, font l’objet en règle générale d’une présentation aux instances représentatives du personnel (IRP), d’une négociation et d’un accord collectif. ».

Le rapport évoque aussi le coût des formations musicales et de l’interminable chantier de la maison de la Radio et conclut sans surprise que « ce cadre social freine l’adaptation de l’entreprise ».

Le rapport sur France Télévisions (environ 2,6 milliards de ressources publiques et 8900 salariés) publié en Septembre 2025 est à l’avenant ; malgré certaines restructurations déjà réalisées, la Cour alerte sur la situation financière actuelle qui fait courir un risque de dissolution de l’entreprise, et met en avant le poids des charges d’exploitation, une rigidité en matière de gestion des ressources humaines et l’insuffisance de suivi de certains coûts.

Le rapport juge « étonnantes » certaines pratiques et certains frais, et conclut à « une situation financière non soutenable sans réformes structurelles majeures.».

La contribution à l’audiovisuel public, ou redevance TV, avait été supprimée en 2022, pour faire suite à une promesse de campagne du candidat Emmanuel Macron. Le service public (France Télévision, Radio France, Arte, France Médias Monde c’est à dire RFI et France 24, l’INA, TV5 monde), est maintenant financé par une fraction de la TVA, à hauteur d’environ 4 milliards d’Euros.

La suppression de la redevance avait sa logique ; mais elle rend aujourd’hui le financement de l’audiovisuel public plus apparent et visible que le financement par une ressource propre fléchée, ce qui expose davantage ledit service public.

 

Le projet de réforme de l’audiovisuel public

L’audiovisuel public fonctionne aujourd’hui sous le régime de la loi Léotard de 1986.

Au vu des bouleversements rapides du secteur, l’intérêt d’une réforme était apparu dés 2019. Mais le projet avait été plusieurs fois reporté, suite à la crise du COVID, puis à l’élection présidentielle. 

Le projet prévoit de créer un pôle puissant, avec une gouvernance commune. Dans un premier temps, une holding « France Médias » serait créée, avec un capital détenu à 100% par l’état, pour regrouper les composantes de l’audiovisuel public. Puis un an après le regroupement, soit un calendrier très serré, le projet prévoit la fusion de toutes les entreprises regroupées. Le nouvel audiovisuel public comporterait trois pôles ; l’international, le national et le local.

La philosophie du projet est d’aider le service public à s’adapter à la concurrence et aux évolutions du secteur, et de veiller à la complémentarité et à la cohérence des programmes. La nouvelle holding aura aussi pour mission de rechercher des synergies, des mutualisations de moyens et des suppressions de doublons. La BBC britannique est citée en exemple sur certains aspects.

Certains détracteurs du projet font remarquer que la conséquence sera de créer encore une couche supplémentaire dans les organigrammes, au moins dans un premier temps. Et que dans d’autres situations plus ou moins comparables, par exemple les inter-communalités, le regroupement et la mutualisation théorique des moyens n’ont pas toujours permis de réaliser les économies escomptées.

Ernotte ne s’est pas montrée défavorable au projet, tandis que les syndicats y sont farouchement opposés.

Le parcours législatif du texte à date est le suivant ; proposition de loi déposée au Sénat en Avril 2023 ; adoptée en première lecture par le Sénat en Juin 2023 ; retardée suite à la dissolution de Juin 2024 et à la chute du gouvernement en Décembre 2024 ; rejetée par l’assemblée nationale en Juin 2025 ; adoptée en deuxième lecture par le Sénat en Juillet 2025.

Le texte, modifié depuis ses débuts, devrait être examiné prochainement en deuxième lecture par l’assemblée nationale. Mais les contraintes de l’agenda parlementaire ainsi que le contexte gouvernemental incitent à la prudence sur ce point.

Par ailleurs, Eric Ciotti avait demandé la création d’une commission d’enquête parlementaire « sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » après la diffusion des vidéos de l’affaire Legrand-Cohen. Cette demande a été jugée recevable le 21 octobre dernier. Après la désignation d’un président et d’un rapporteur, la commission aura 6 mois pour mener ses travaux.

Projet de loi, commission d’enquête … il est probable que l’avenir de l’audiovisuel public occupera encore une place importante dans l’actualité des prochains mois.

 

Conclusion

En définitive, ce tour d’horizon permet de dégager plusieurs questions de fond ;

  • jusqu’où doit aller la régulation de l’audiovisuel ?

L’ARCOM, qui est pourtant dotée d’un réel pouvoir de sanction, se retrouve sur une ligne de crête et dans un rôle d’arbitre qui risque d’être compliqué à tenir pour une autorité administrative.

  • comment garantir la pluralité des opinions et protéger la liberté d’expression ?

La tendance au contrôle croissant des chaînes de la TNT et des radios contraste avec la dérégulation relative qui prévaut sur le net, et aussi avec le principe consacré de « liberté de la presse », jamais remis en question depuis une loi de 1881.

  • quelle place pour le service public ? Quelles obligations particulières en matière de neutralité et de pluralisme ? Et quelles sont les obligations de service public qui doivent en principe venir en contrepartie des avantages : couverture du territoire, continuité du service, programmation sur la culture, la politique, le patrimoine…

Déficits de sûreté du musée du Louvre à la lumière du vol du 19 octobre 2025 et des prescriptions ministérielles

By Sécurité/Justice

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Le vol d’octobre 2025 n’est pas un accident isolé, mais le symptôme d’un écart persistant entre les prescriptions nationales et leur application opérationnelle

Le vol survenu au musée du Louvre le 19 octobre 2025, au cours duquel plusieurs bijoux historiques ont été dérobés dans la Galerie d’Apollon, met en évidence un déficit de protection et de vigilance. Les auteurs ont pénétré dans le bâtiment par la façade côté Seine à l’aide d’un engin élévateur, neutralisant en quelques minutes les dispositifs humains et techniques en place. Les premières constatations révèlent une zone non couverte par la vidéosurveillance, une absence de détection périmétrique, et une sous-dotation en personnel de sûreté lors des heures de fermeture.

Ces défaillances contreviennent directement aux orientations fixées depuis quinze ans par les documents de référence du ministère : le guide “Sécurité des biens culturels” (2010), le vade-mecum “Sécurité des personnes et des biens” (2013), et le plan d’actions “Sécurité des cathédrales” (2023). Le premier insistait sur la nécessité d’une vidéosurveillance opérationnelle continue, de contrôles physiques renforcés et d’une coopération étroite avec les forces de l’ordre. Le second prescrivait une analyse systématique des vulnérabilités, l’entretien des dispositifs techniques et la formation du personnel. Le plan 2023, plus récent, a formalisé l’exigence d’un responsable unique de sûreté (RUS) et d’audits annuels assortis d’un tableau national de suivi des incidents. Aucun de ces principes ne semble avoir été pleinement appliqué au Louvre au moment du vol.

Sur le plan budgétaire, la situation traduit un déséquilibre entre les moyens disponibles et leur emploi effectif pour la sûreté. En 2025, le budget du ministère de la Culture s’élève à 4,45 milliards d’euros, dont 406 millions en autorisations d’engagement pour le Programme 175 “Patrimoines des musées de France” (Assemblée nationale, PLF 2025). Le Louvre bénéficie d’une subvention pour charges de service public de 95 millions d’euros, mais aucun poste budgétaire spécifique n’est identifié pour la sécurité des installations. L’ensemble des travaux de mise aux normes de sûreté et de sécurité des musées ne représente que 7,2 millions d’euros en autorisations d’engagement à l’échelle nationale (Annexe Culture, PLF 2025). Cette proportion — moins de 2% des crédits consacrés aux musées — illustre le sous-financement chronique des dispositifs anti-intrusion et de la maintenance de surveillance.

Ainsi, le vol d’octobre 2025 n’est pas un accident isolé, mais le symptôme d’un écart persistant entre les prescriptions nationales et leur application opérationnelle. L’absence d’un pilotage unifié, la dégradation des systèmes techniques et le manque de présence humaine effective ont rendu possible une intrusion prévisible. Les textes de 2010, 2013 et 2023 avaient précisément identifié ces faiblesses.

SOURCES
Ministère de la Culture. Sécurité des biens culturels : de la prévention du vol à la restitution de l’objet volé. Paris, 2010.
Disponible en ligne : culture.gouv.fr
→ Voir chap. 1, sections 1.1–1.2 (prévention des vols, dispositifs techniques et humains).
Ministère de la Culture. Vade-mecum – Sécurité des personnes et des biens. Tome II : Établissements culturels, plan de sauvegarde des œuvres. Paris, 2013.
Disponible en ligne : Scribd (copie officielle)
→ Voir introduction et chapitres sur l’analyse de vulnérabilité et la maintenance des dispositifs de sûreté.
Ministère de la Culture. Plan d’actions “Sécurité des cathédrales”. Paris, mai 2023.
Disponible en ligne : culture.gouv.fr
→ Voir sections sur le responsable unique de sûreté, la télésurveillance et le tableau de suivi des incidents (p. 40-45).
Compte-rendu et enquêtes de presse sur le vol au Louvre (19 oct. 2025) — Le Monde; Reuters; AP.