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Olivier Debeney

Le message “alerte extrêmement grave” diffusé par SMS le 13 mai à Paris

By Sécurité/Justice

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

Le message “alerte extrêmement grave” diffusé par SMS le 13 mai à Paris

Lundi 13 mai à 20h00, un message intitulé « Alerte extrêmement grave » a été diffusé sur les téléphones portables des Parisiens se trouvant dans le périmètre de sécurité des Jeux olympiques. 


 

Cette alerte, accompagnée d’une sonnerie stridente, diffusée y compris sur les téléphones mis en mode silencieux,  a provoqué la surprise et parfois la panique de nombreux habitants.

En effet, le dispositif FR-Alert est habituellement réservé aux situations d’urgence majeures telles que : 

  • les catastrophes naturelles, 
  • les risques industriels, 
  • les attentats, 
  • les alertes nucléaires. 

 

Les réactions ont été d’autant plus vives que le niveau d’alerte choisi pour ce message est le plus élevé :

Or, il ne s’agissait cette fois-ci que d’une information pour prévenir de la mise en place du « Pass Jeux », le fameux QR code indispensable pour circuler dans la zone olympique pendant les Jeux cet été.

La préfecture de Police a présenté cette alerte comme  un “test”.

Le ministère de l’Intérieur l’a commenté en ces termes : « À événement exceptionnel dispositif exceptionnel ».

Le trafic des œuvres d’art pillées par l’Organisation État islamique (OEI)

By Economie

Le trafic des œuvres d’art pillées par l’Organisation État islamique (OEI)

De juin 2014 (proclamation du “Califat” par le dirigeant Abu Bakr al-Baghdadi à Mossoul, en Irak) à décembre 2017 (perte de la dernière ville, Deir ezz Zor, en Syrie, tenue par l’organisation terroriste), l’Organisation Etat islamique (OEI) a contrôlé un vaste territoire à cheval sur la Syrie et l’Irak. L’organisation djihado-terroriste musulmane sunnite, d’obédience salafiste, a donc eu accès à de nombreuses ressources pour financer le fonctionnement et la projection militaire de son État. Parmi elles, le trafic d’œuvres d’arts issues des pillages commis par l’OEI.

Par Emmanuel de Gestas


D’après les chiffres de la CIA, citée par BFMTV, le trafic des “antiquités de sang”  aurait constitué pour l’OEI sa deuxième source de financement.

À hauteur de 6 à 8 milliards de dollars par an (chiffres de 2015), juste derrière le trafic de pétrole. 

D’après un rapport de l’Assemblée nationale, cité par Challenges en 2016, l’organisation terroriste n’aurait récolté “que” 20 à 100 millions de dollars via cette seule source de financement. 

Une véritable mine d’or, au sens propre comme au figuré.

Mais qu’est-ce qu’au juste qu’une “antiquité de sang” ?

Il s’agit de pièces de musée, d’archéologies, de bijoux, d’œuvres d’arts diverses et variées pillées par l’OEI durant sa domination territoriale sur le “Califat” irako-syrien. La grande majorité de ces antiquités proviennent, par exemple, du pillage des musées antiques de Mossoul (Irak) à l’été 2014, soit juste après la prise de la ville par l’organisation terroriste. 

Ils proviennent aussi de la cité antique romaine de Palmyre (Syrie), un site archéologique classé par l’Unesco, pris puis pillé par l’OEI courant mai 2015. Les djihadistes de l’organisation détruiront en grande partie la cité antique, vestige préislamique d’un passé vu par ces salafistes comme païen et donc à annihiler physiquement et mémoriellement, mais ils pilleront aussi ce qu’ils pourront, afin d’en tirer profit. Cela coûtera d’ailleurs la vie à Khaled Assaad, l’ancien directeur du site archéologique de la ville, atrocement décapité par les terroristes le 18 août 2015, pour avoir refusé de livrer à l’OEI les trésors qu’il avait pu dissimuler.

Mais à quoi servent exactement ces “antiquités de sang » ?

Ces pillages d’œuvres d’art ont plusieurs objectifs : 

  • “Purger” le “dawla islamyya (l’État islamique en arabe, acronymisé en Daesh) de toute “souillure préislamique” (cf. paragraphe précédent). 
  • Se financer par le trafic de ces œuvres d’arts, et même opérer du blanchiment d’argent “sale” en argent “propre”. 

“Le scénario de risque BC-FT (Blanchiment de capitaux – Financement du terrorisme) auquel font face les secteurs de l’art et du luxe diffère en fonction de l’utilisation des produits. En matière de financement du terrorisme, des œuvres d’art et antiquités issues du pillage peuvent procurer des bénéfices aux organisations terroristes, soit par revente via un intermédiaire (principalement lors de ventes privées), soit par le biais de “taxes” imposées lors des fouilles ou lors du transport de ces œuvres. Les métaux précieux peuvent être transportés dans des zones de conflit et servir au financement du terrorisme. Le scénario de risque en matière de blanchiment peut être similaire (blanchiment de produit de trafic illicite d’œuvres d’art) ou bien recouvrir le cas d’un achat d’œuvres, d’antiquités ou de produits de luxe à des fins de dissimulation de produits illicites et de blanchiment. Les menaces de financement du terrorisme sont liées, d’une part, aux possibilités de pillage d’œuvres d’art et d’antiquités offertes par le conflit en zone irako-syrienne. D’autre part, s’agissant des métaux précieux, les facilités d’accès et de transport rendent attractif ce mode de financement du terrorisme.” 

Extrait de l’Analyse nationale des risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme en France, rapport du Conseil d’orientation de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (Colb) en date de septembre 2019, page 82

Concrètement, comment se déroulent ces trafics ?

Peu de temps après sa “proclamation”, le “Califat” de l’OEI se dote d’un “Ministère des Antiquités”, le “Diwan al-Rikaz”. Ce “ministère”, soit entreprend des fouilles archéologiques (en fait des pillages) avec ses propres “fonctionnaires”, soit accorde les permis de fouilles, moyennant une taxe, à des “sous-traitants”. 

D’après le chercheur australien Patrick Blannin, le “Diwan al-Rikaz” contrôlait courant 2015 “plus de 4 500 sites archéologiques, rien qu’en Irak”.

Islamic State’s Financing: Sources, Methods and Utilisation, in “Counter Terrorist Trends and Analyses”, pages 16 & 17

En 2017, le nombre de sites archéologiques et musées sous le contrôle du “ministère” de l’OEI était identique, toujours selon la même source.

Ces œuvres d’art ont pu être acheminées clandestinement dans des pays voisins du “Califat”, le plus souvent, le Liban et la Turquie, via des réseaux de trafiquants. 

D’après le journaliste Jean-Baptiste d’Albaret, auteur d’un article pour le magazine Valeurs actuelles, les revendeurs, surnommés dans le jargon de la LFT-BC, les “Janus”, sont essentiels pour assurer la transaction entre les intermédiaires, l’OEI, et, en bout de chaîne, le client, qui ne sait pas toujours par quel(s) sombre(s) réseau(x) a transité le bien dont il fait l’acquisition (soit en ligne via le deep/dark web, soit sur un marché de Beyrouth au Liban ou d’Istanbul en Turquie, parfois par une salle de vente européenne réputée). 

Une fois la “marchandise” acheminée, il faut la stocker. C’est là que la notion de “ports francs” entre en jeu (source idem à supra) : ce sont des zones de stockage, des entrepôts libres de tout contrôle douanier. Bien des marchandises peuvent y être stockées, les œuvres d’art y trouvent en particulier leur place. 

De là, les œuvres d’arts peuvent être revendues pour blanchir l’argent sale du terrorisme sans nécessairement changer de place, car certaines, trop connues, pourraient aisément “faire tache” dans un salon privé ou dans une salle des ventes, face à des experts en arts pouvant identifier lesdites œuvres et leur provenance. 

De fait, au lendemain des attentats du 13-Novembre (Bataclan, Stade de France, et plusieurs terrasses de cafés parisiens), le président de la République François Hollande dénonçait le 17 novembre 2015, ces ports francs, à l’occasion de la remise d’un plan d’action par le président du musée du Louvre pour préserver le patrimoine culturel du terrorisme :

“La première de ces priorités, c’est la lutte contre les trafics des biens culturels. Il faut savoir qu’en ce moment même, l’organisation terroriste Daesh délivre des permis de fouilles, prélève des taxes sur des œuvres qui vont ensuite alimenter le marché noir mondial, transitant par des ports francs qui sont des havres pour le recel et le blanchiment, y compris en Europe. La France a donc décidé d’introduire un contrôle douanier à l’importation de biens culturels et intègrera dans son droit les résolutions du Conseil de sécurité interdisant le transport, le transit, le commerce du patrimoine culturel mobilier ayant quitté illégalement certains pays.”

Discours de François Hollande devant l’Unesco, 17 novembre 2015

Comment lutter contre ces trafics ?

Toujours dans ce même discours, François Hollande livre une première piste pour lutter contre ces trafics : “Nous parlons beaucoup des paradis fiscaux et nous avons raison de vouloir là encore faire en sorte qu’ils puissent disparaître, mais nous devons également éliminer les paradis du recel dans le monde.”

Aussi, la commission parlementaire européenne spéciale Tax3, créée en février 2018 à la suite du scandale dit des “Paradise Papers”, va s’attacher à lutter contre, outre l’évasion et la fraude fiscale, le sujet du blanchiment, et donc du FT-BC. 

A noter que le Colb, dans son “Analyse nationale des risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme en France” de septembre 2019, indique que “les vulnérabilités intrinsèques du secteur de l’art […] peuvent être considérées comme élevées”.

Le rapport du Colb préconise ensuite :

L’assujettissement de la plupart des opérateurs atténue dans une certaine mesure les vulnérabilités de ce secteur. Les sociétés de ventes aux enchères publiques sont soumises au contrôle du Conseil des ventes volontaires (CVV), les études de commissaires-priseurs judiciaires à celui de la Chambre nationale des commissaires de justice (CNCJ), tandis que les personnes se livrant au commerce d’antiquités et d’œuvres d’art sont contrôlées par la DGDDI et sanctionnées par la CNS. Les professionnels du secteur du luxe sont soumis au contrôle de la DGCCRF et au pouvoir de sanction de la commission nationale des sanctions (CNS).

Le Colb rappelle en outre que :

les personnes se livrant habituellement au commerce d’antiquités et d’œuvres d’art, si elles étaient assujetties aux obligations de LCB-FT, ne disposaient pas d’une autorité de contrôle. L’ordonnance n° 2016-1635 du 1er décembre 2016 et le décret du n° 2018-284 du 18 avril 2018 ont remédié à cette faiblesse en désignant la DGDDI comme autorité de contrôle de ces professionnels. A l’issue d’un travail d’échange avec les professionnels ayant conduit à la publication en mai 2019 de lignes directrices conjointes avec Tracfin, et de la réalisation concomitante de son analyse sectorielle des risques, la DGDDI a débuté les premiers contrôles du secteur en juillet 2019.” Le Colb explique aussi que “l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC) contrôle régulièrement la tenue du registre des objets mobiliers (ROM) par les professionnels du marché de l’art mettant en vente des biens mobiliers usagés ou d’occasion.”

Le Colb propose la :

limitation de la circulation d’espèces” pour “atténuer les vulnérabilités identifiées” : “Ainsi, un plafond de paiement en espèces de 15 000 euros a été mis en place pour les acheteurs étrangers, qui sont particulièrement nombreux eu égard à la place particulière qu’occupe la France et notamment Paris sur les marchés de l’art et du luxe. Il est encore plus contraignant (1 000 euros) pour les résidents français.”

De plus, le même Colb rappelle que :

les réglementations européenne et nationale en matière d’importation et d’exportation de biens culturels, dont les manquements sont contrôlés par la DGDDI, permettent par ailleurs d’atténuer la vulnérabilité liée au caractère transfrontalier des secteurs de l’art et du luxe. Dans le secteur de l’art, […] le règlement (UE) 2019/880 du Parlement européen et du Conseil du 17 avril 2019 prévoit la mise en place de licences d’importation pour certaines catégories de biens culturels ayant plus de 250 ans d’âge (règlement applicable à l’horizon 2025). En outre, trois textes juridiques encadrent et permettent de mieux protéger les professionnels et le marché national légal de la vente pièces qui seraient issues de pillages ou de fouilles illégales : obligation que les pièces soient sorties d’Irak avant le 6 août 1990, sorties de Syrie avant le 9 mai 2011, et pour les objets issus de théâtres d’opérations de groupement terroristes, nécessité de justifier la licéité de l’origine du bien sous peine de poursuites pénales.”

Enfin, les mesures les plus récentes (2016) explicitées par le Colb sont aussi les plus “dures” :

Dès 2016, des mesures pénales ont été également prises pour lutter contre le trafic des biens culturels et le financement du terrorisme. L’article 322-3-2 du code pénal réprime les transactions des biens provenant des territoires assujettis à des groupements terroristes en imposant une justification de la licéité de l’origine de ce bien. Les articles L. 111-8 et L. 111-9 du code du patrimoine interdisent et sanctionnent également l’importation de biens culturels notamment en provenance d’Irak et de Syrie.”

Conclusion

Le trafic d’œuvres d’art, ou “antiquités de sang”, par l’OEI entre 2014 et 2017 a donc représenté la deuxième source de financement pour le groupe terroriste et son proto-État. A l’aide de réseaux souvent purement criminels et sans davantage d’allégeance idéologique que celle de l’appât du gain, l’OEI a pu “inonder” l’Europe en particulier, du fait de sa proximité géographique avec les territoires contrôlés par le “Califat”, d’œuvres d’art pillées. Ce trafic avait autant pour objectif de financer directement l’OEI que de blanchir son “argent sale”.

Les institutions européennes, les pays européens, et en particulier la France, ont relativement rapidement pris la mesure du problème.

Les services français dédiés à la LFT-BC ont émis un certain nombre de recommandations et de mises en garde pour s’attacher à lutter contre ce phénomène. Le code pénal français a notamment été modifié pour y intégrer la répression de l’importation de biens en provenance de territoire contrôlés par des groupes terroristes similaires à l’OEI.

Lettre de la Sécurité Intérieure n°9 – Mai 2024

By Dossiers LSI

Actualité du CRSI, Enjeux de sécurité et de souveraineté, Dossier sur la cybersécurité


Chers amis,

Alors que nous terminons ce nouveau numéro de notre LSI, le jeune Matisse, 15 ans, était assassiné à Châteauroux de 5 coups de couteau par un jeune afghan connu de la justice pour des précédents violents.

Ce nouveau drame illustre la hausse continue des violences graves commises dans notre pays, en particulier par les étrangers et par les mineurs. Il s’agit d’une tendance de fond qu’il est urgent d’enrayer par la mise en œuvre d’un véritable choc d’autorité coordonné par l’Intérieur et la Justice.

S’il était encore besoin de s’en convaincre, nous publions la compilation édifiante des principaux faits commis en France entre le 1er janvier et le 30 avril.

Pour nourrir la réflexion, vous trouverez dans cette lettre une tribune passionnante du constitutionnaliste Jean-Éric Schoettl “Un sursaut d’autorité pour combattre l’ensauvagement ?”.

Le dossier de ce numéro est consacré à la cybersécurité, sujet majeur s’il en est, tant le domaine cyber constitue à la fois l’artère qui irrigue le fonctionnement de notre société, et son tendon d’achille.

Vous retrouverez également les actualités du CRSI pour ces deux derniers mois ainsi que nos réflexions habituelles avec en particulier une analyse du bilan sénatorial des émeutes de l’été 2023.

Le CRSI continue à se développer, et je remercie vivement ceux qui y contribuent.

Thibaut de Montbrial

Lire la Lettre de la Sécurité Intérieure

Message aux universités de Florence Bergeaud-Blackler

By Dernièrement

Communiqué

Depuis la supension de ma conférence à la Sorbonne en Mai 2023 (qui fut finalement organisée sans problème en juin), aucune université française ne m’invite -ou annule au dernier moment pour des motifs spécieux-.

Je fais donc appel à invitation pour présenter mes recherches dans les universités françaises et les centres de recherche publics, seuls lieux où je ne peux plus aller.

J’ai un doctorat depuis 25 ans, une habilitation à diriger des recherches, un CV et une liste de publication consistants, je suis CR fonctionnaire titulaire du CNRS.

On peut ne pas partager mes analyses évidemment, mais faut-il en connaitre le contenu. Je demande le levée de cette censure dans le milieu académique qui est naturellement le mien.

Focus sur l’interdiction du territoire français (ITF)

By Sécurité/Justice

Focus sur l’interdiction du territoire français (ITF)


L’article 433-23-1 du code pénal permet au juge de prononcer une peine complémentaire d’interdiction du territoire français soit à titre définitif soit pour une durée minimale de 10 ans, pour certaines infractions.

En réponse à une question écrite, le Gouvernement indique le 22 février :

Une centaine de mesures d’ITF ont été prononcées chaque année dans le cadre de condamnations criminelles entre 2014 et 2019.

Oscillant entre 93 en 2014 et 123 en 2020, le nombre de mesures d’interdiction du territoire français a doublé à partir de 2021 : 221 condamnations ont été prononcées en 2021 et 208 en 2022 [1].

Depuis 2014, le nombre de mesures d’interdiction du territoire français prononcées chaque année en matière correctionnelle est en augmentation régulière : 1 800 condamnations délictuelles prononçant une ITF étaient enregistrées en 2014, contre plus de 6 200 en 2022 [2].

Les citoyens européens représentent 16 % des condamnés encourant l’ITF, les ressortissants de pays africains 58 %, les autres nationalités 25 % et les personnes de nationalité inconnue, 2 % [3].

L’augmentation du nombre d’ITF par les juridictions de jugement résulte, non seulement de l’élargissement du champ infractionnel éligible à cette peine, mais également de la diffusion de circulaires de politique pénale territoriale.

En effet, par la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, l’interdiction du territoire français a vu son champ étendu à de nombreuses infractions, principalement de violences, de vols et d’escroqueries aggravées.

En outre, a circulaire de politique pénale territoriale pour la Guyane du 29 septembre 2022 incite au prononcé de peines complétaires d’ITF à l’encontre des auteurs de trafic de stupéfiants, la circulaire de politique pénale territoriale pour Mayotte du 11 mars 2022 préconisant les mesures d’ITF contre « les passeurs » en matière d’immigration clandestine.

Enfin, le ministère de la Justice ne dispose pas de données relatives aux expulsions effectives.

 


Sources

[1] SG-SDSE tables statistiques du Casier judiciaire national, traitement DACG-PEPP, données 2022 provisoires

 

[2] SG-SDSE SID/CASSIOPEE-Traitement DACG/PEPP

 

[3] SG-SDSE SID/CASSIOPEE-Traitement DACG/PEPP

Exclusivité CRSI : Tribune de Jean-Éric Schoettl

By Institutions

Un sursaut d’autorité pour combattre l’ensauvagement ?

 

Le Premier ministre a raison : face à la montée de la violence des mineurs, nous ne pouvons plus nous bercer de mots ou nous contenter de demi-mesures. Mais il nous faut plus qu’un sursaut d’autorité. Il nous faut la réinventer. Et revoir de fond en comble plusieurs de nos politiques publiques. Est-il encore temps ?

Le mélange explosif formé par la violence juvénile, d’une part, la délinquance courante et les crimes communautaires et religieux, d’autre part, nous plonge dans un tel désarroi que nous sommes tentés, pour nous rassurer, d’attribuer la violence des mineurs à une cause unique (la drogue, les réseaux sociaux…) et d’en tirer une médication simple et expédiente. C’est la tentation de beaucoup de commentateurs et de personnalités politiques. Mais la réalité est autrement complexe. Le simplisme du diagnostic ne peut conduire qu’à l’insuffisance de la thérapeutique. Pour y voir plus clair et, si possible, entrer en voie de résilience, il faut au moins répondre aux questions suivantes.

 

Comment caractériser la violence des mineurs qui sévit actuellement à l’extérieur comme à l’intérieur de l’univers scolaire ?

Une partie de la violence des mineurs tient à l’environnement culturel contemporain, dans lequel baigne l’ensemble de la jeune génération. On en connaît les principaux traits : individualisme tout-puissant, indifférence à l’autre, hédonisme, consumérisme, dégradation du niveau scolaire, effondrement de la lecture remplacée par l’addiction aux écrans, enfermement narcissique dans les réseaux sociaux, exposition précoce aux contenus violents et pornographiques. Une autre composante de la violence des mineurs trouve sa source dans la déstructuration du tissu social, alliant pauvreté et monoparentalité, cas fréquent dans la population d’origine sahélienne.

Une forte proportion des mineurs interpellés lors des émeutes de l’été 2023 provenait de familles monoparentales pauvres.

Une autre encore est liée à la consommation ou au trafic de drogue, et à tout son halo de délinquance courante. Une quatrième forme de violence, communautaire et confessionnelle, est le produit d’un endoctrinement frériste et salafiste qui touche désormais un nombre malheureusement non négligeable de familles musulmanes. 

Ces différentes composantes de la violence juvénile sont d’intensités différentes. Les réseaux sociaux par exemple sont loin de tout expliquer : ils peuvent être vecteurs et catalyseurs de violence, mais n’en sont pas la cause première. Ces composantes sont en outre de natures très différentes : l’anomie, au sein de la société globale, est un facteur de violence, mais l’excès de normes, au sein des communautés d’appartenance, en est un autre, non moins puissant. Ces composantes n’en sont pas moins inter-corrélées et elles sont toutes favorisées par la faiblesse des réponses que leur oppose le monde adulte. En s’interdisant d’être coercitive à l’égard des mineurs, la société – c’est-à-dire les parents, les maîtres et l’Etat – laisse libre cours à chacune de ces composantes de la violence juvénile.

Le lien entre carence de l’autorité (entendue comme une absence ou une insuffisance de coercition légale) et ensauvagement (pas seulement des mineurs) se manifeste dans d’autres domaines, tous plus ou moins liés à la crise de l’intégration. On pourrait parler de la justice des mineurs (le problème principal, à cet égard, étant non celui de l’excuse de minorité, mais celui de l’effectivité et de la célérité de la sanction, auquel le récent code pénal des mineurs apporte une réponse contre-productive), du faible nombre et de la gestion (aujourd’hui défectueuse) des centres éducatifs fermés, du maintien de l’ordre en général et du contrôle des manifestations sur la voie publique en particulier. Sans oublier le traitement des émeutes urbaines et la conduite à tenir par les forces de police et de gendarmerie en cas de refus d’obtempérer. Et l’ombre qui plane sur tout cela : la politique migratoire (ou plutôt son absence).

Une autre illustration de cette causalité entre défaut de coercition légale et ensauvagement du tissu social vient d’être mise en évidence par le préfet Michel Auboin dans son rapport sur les étrangers extra-communautaires et le logement social en France (Fondation pour l’innovation politique et Observatoire de l’immigration et de la démographie). Le bailleur public, et mieux encore le maire, “doit s’assurer que les locataires vivent en paix, ce qui suppose qu’il ait la capacité d’agir pour faire cesser les troubles graves à l’ordre public (agressions, trafic de drogue, rodéos…) qui naissent au sein de son patrimoine”. Il faut donc remettre en cause le dogme du maintien dans les lieux, notamment en instituant un bail à durée limitée permettant, indépendamment de mesures plus coercitives (expulsions locatives), de ne pas renouveler un bail en cas de mauvais comportement. La recherche de la mixité sociale impose en outre de confier aux maires plutôt qu’aux algorithmes préfectoraux l’attribution des logements sociaux. Remplaçons “bailleur social” par “proviseur” et “révocation du bail du locataire fauteur de troubles” par “renvoi de l’élève fauteur de troubles” : les solutions se valent mutatis mutandis. De même, ne plus s’obliger à recaser dans un établissement scolaire ordinaire un élève renvoyé en raison de son comportement agressif se justifie autant que ne plus attribuer de logement HLM à un locataire incivil.

 

Faut-il mettre en cause la responsabilité pénale des parents ?

Ce serait non seulement cruel, mais encore inopérant, lorsque les parents sont dépassés par les évènements, ce qui est le cas de ces mères célibataires travaillant loin de leur domicile pour subvenir aux besoins d’une nombreuse nichée abandonnée à elle-même la plupart du temps. Mais il y a des situations où, oui, la famille doit être déclarée responsable parce qu’elle est en effet complice, passive ou active, des agissements de ses enfants. Il en est ainsi lorsqu’elle laisse ses rejetons commettre certains actes tout en ayant conscience de leur caractère délictueux, notamment en matière de trafic de drogue. Il en est ainsi a fortiori lorsqu’elle les y incite par esprit de lucre. Ou lorsqu’elle endoctrine ses enfants en leur inspirant la haine de la France ou de telle ou telle catégorie de Français, voire en les mettant sur le chemin du djihad. En pareilles circonstances, il est à la fois juste et efficace de responsabiliser les parents sur le plan pénal et pas seulement du point de vue de leur responsabilité civile.

A la suite des émeutes urbaines de juin 2023, le garde des sceaux, avait pris une circulaire invitant les parents à exercer leur devoir de surveillance sur la conduite de leurs enfants et leur rappelant non seulement qu’ils peuvent être obligés à indemniser les victimes, mais aussi les risques pénaux qu’ils encourent (selon la circulaire) en application de l’article 227-17 du code pénal. Celui-ci punit de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende “le fait, par le père ou la mère, de se soustraire, sans motif légitime, à ses obligations légales au point de compromettre la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation de son enfant mineur”, obligations définies par l’article 371-1 du code civil (protéger l’enfant dans “sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement”). 

Mais il n’est pas sûr, au regard de ses termes et de la jurisprudence, que l’article 227-17 du code pénal, qui vise le délaissement des enfants par leurs parents, permette de poursuivre les parents à raison des actes criminels ou délictuels de leurs enfants. Le lien causal entre les agissements du mineur et la défaillance parentale serait la plupart du temps difficile à établir. Au demeurant, il ne semble pas que la responsabilité pénale des parents des émeutiers de 2023 ait été beaucoup recherchée et encore moins  reconnue.

Aussi convient-il d’expliciter par un texte la responsabilité pénale des parents à raison des actes commis par leurs enfants. Tel était le sens de la proposition de loi “tendant à renforcer la responsabilité pénale des personnes qui exercent l’autorité parentale sur un mineur délinquant” déposée voici une vingtaine d’années par le sénateur centriste Nicolas About. Cette proposition insérait dans le code pénal un article 227-17 bis disposant que “Le fait, pour une personne qui exerce l’autorité parentale sur un mineur, d’avoir laissé ce mineur commettre une infraction pénale, par imprudence, négligence ou manquement grave à ses obligations parentales, est passible des mêmes peines que si elle s’était rendue coupable de complicité”. Mais cette initiative s’est heurtée à un de ces nombreux tabous qui piègent tout débat sur la justice des mineurs.

Le tabou pourrait cette fois être levé si le parti progressiste et le Conseil constitutionnel n’y font pas barrage. Le projet de loi “relatif à la responsabilité parentale et à la réponse pénale en matière de délinquance des mineurs”, que défendra Eric Dupont Moretti devant le Parlement, sanctionne en effet les parents lorsque leur négligence éducative a conduit leur enfant à commettre plusieurs crimes ou délits.

La peine encourue est de trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, sans préjudice d’une peine complémentaire de travail d’intérêt général.

D’autres pays démocratiques, confrontés à la violence des mineurs, ont déjà sauté le pas. C’est le cas des Etats Unis. Ainsi, le code pénal de Californie, Etat progressiste, prévoit un emprisonnement d’un an et une amende de  2.500 $, ou l’imposition d’une période de probation, pour les parents ayant failli à leur devoir en laissant, en connaissance de cause, leur enfant commettre une infraction. Cette défaillance est en effet considérée comme confinant à la complicité ou au défaut grave de surveillance ayant causé aux tiers des dommages corporels ou matériels. L’Etat du Michigan n’est pas en reste : tout récemment (9 avril 2024), la cour criminelle de Pontiac a condamné les deux époux Crumbley à dix à quinze ans de prison, à la suite du quadruple meurtre commis par leur fils, âgé de quinze ans, avec une arme qu’ils lui avaient offerte alors qu’ils connaissaient ses troubles de comportement.

La mise en cause de la responsabilité parentale, au pénal comme au civil, peut donc, dans certaines situations, constituer un élément de réponse à la délinquance des mineurs. Toutefois, compte tenu des caractéristiques actuelles de la violence juvénile, qui sont multifactorielles, il est illusoire d’en faire la panacée que certains voient en elle. 

 

La défaillance de l’autorité explique-t-elle les phénomènes actuels ?

Carence de l’autorité (des parents, des maîtres et de l’Etat) : pour expliquer la montée de la violence chez les mineurs, ce diagnostic est désormais largement partagé. Les événements récents ont décillé beaucoup d’yeux. À Viry-Châtillon, le 18 avril, le Premier ministre fustige la “culture de l’excuse” et reprend son leitmotiv : 

“Tu casses, tu répares, tu salis, tu nettoies, défies l’autorité, on t’apprend à la respecter”

Il y a loin, bien sûr, de ces fortes paroles aux actes et des actes aux résultats. Mais, en attendant, elles marquent une victoire de la lucidité sur le déni. Hier encore, la référence au déficit d’autorité aurait été taxée de fantasme réactionnaire. En 2016, l’actuelle ministre de l’éducation, Nicole Belloubet, raillait “les fariboles sur la restauration de l’autorité ou le port de la blouse”. Il est symptomatique que soit aujourd’hui portée au crédit de Gabriel Attal par la grande majorité de l’opinion une mesure prohibitive – l’interdiction de l’abaya – qui aurait été jugée stigmatisante par tous les bons esprits il y a quelques années. Nous venons de loin.

Toutefois, pour trouver une thérapeutique opérante, il faut aller jusqu’au bout du diagnostic. La nostalgie de l’autorité perdue ne suffira pas à remonter la pente. Pour que l’autorité s’affirme, il faut que la société dote sans réticence son titulaire des moyens effectifs et suffisants (matériels, juridiques, statutaires, psychologiques) d’exercer sa fonction. Ce n’est pas le cas aujourd’hui et cela donne la mesure de l’effort à accomplir pour restaurer ce qui peut l’être de l’autorité perdue.

 

La société contemporaine refuse-t-elle au dépositaire de l’autorité les moyens de sa  fonction ?

Oui. Prenons le cas du proviseur du lycée Maurice Ravel, à Paris, confronté à l’élève qui refuse de retirer son voile dans l’enceinte de l’établissement. Peut-il, face à ce refus, déclencher des poursuites disciplinaires ? Les circulaires n’évoquent de telles sanctions que d’une plume tremblante, mettant sans cesse en avant la nécessité impérieuse du “dialogue” (avec l’élève, avec les parents). Hier l’élève insolent était consigné et, de surcroît, réprimandé par ses parents. C’était la double peine. Aujourd’hui beaucoup de parents demandent des comptes (lorsqu’ils ne le bousculent pas) au professeur qui ose admonester leur progéniture. Aujourd’hui, une suspension de plusieurs jours pour comportement illicite, agressif ou injurieux impose de réunir un conseil de discipline dont la composition n’est nullement acquise aux responsables scolaires. Dans les quartiers à forte population immigrée, une certaine paranoïa communautaire paralyse les responsables scolaires lorsqu’ils auraient des velléités de sévir.

Et que faire face à une attitude provocatrice caractérisée ? Le proviseur du lycée Maurice Ravel pouvait-il, comme cela aurait paru naturel y a quelques décennies, contraindre physiquement l’élève à ôter son voile ou, à défaut, la saisir par le bras pour la mener à une salle de retenue ou à la porte de     l’établissement ? Une telle “contrainte par corps” est ce que le droit administratif classique nomme “privilège d’exécution d’office”. C’est, en théorie, celui de tout détenteur de l’autorité publique confronté à un refus d’obtempérer. Mais il a été implicitement aboli dans les établissements scolaires autant que dans les lieux publics. 

Jusque dans les années soixante-dix, les gardiens de square, avec leurs casquettes, leurs houppelandes et leurs sifflets (panoplie des signes visibles et audibles de l’autorité), n’hésitaient pas à agripper un chenapan par l’oreille s’il piétinait une plate bande. Cela ne choquait personne. Aujourd’hui, le gardien de square serait révoqué et poursuivi pénalement s’il osait une telle manifestation d’autorité. Et, aujourd’hui, un policier ou un gendarme qui utilise son arme, même en respectant les conditions d’emploi, sera très souvent poursuivi pour homicide si un drame survient. 

Si le proviseur du lycée Maurice Ravel s’était livré au quart de ce dont l’accuse, sur les réseaux sociaux, l’élève voilée, les autorités académiques l’auraient désavoué au motif que le souci de faire respecter la loi ne justifie aucun geste brutal. La doctrine est gravée dans le marbre des bons sentiments humanistes et pédagogistes : il faut toujours privilégier le dialogue sur la coercition lorsque sont en cause des questions aussi délicates que celles intéressant la personnalité et les convictions. Agripper la rebelle voilée par le bras ? Groupes militants et médias crieraient à la maltraitance islamophobe. Dans le contexte non pas multiconfessionnel, mais religieusement homogène, qui est celui de beaucoup de quartiers dont la population est issue du monde musulman (Maghreb, Sahel, Turquie, Caucase, Proche- Orient et Moyen-Orient), une partie significative des élèves verrait une héroïne dans la révoltée et une partie significative des parents, exposés aux discours communautaristes et aux prêches intégristes (l’interdiction du voile est une brimade contre les musulmans), en ferait une martyre. On imagine la suite. Si une simple sommation de respecter la loi a fait pleuvoir des menaces de mort sur le proviseur, le poussant à la démission, on n’ose penser à ce qu’une manifestation d’autorité musclée, banale il y a une cinquantaine d’années, aurait pu provoquer.

 

Le statut des titulaires de l’autorité doit-il être revu, y compris en dehors du monde enseignant ?

Rétablir l’autorité, c’est vrai au-delà de l’enseignement, suppose que la collectivité s’en remette beaucoup plus amplement qu’aujourd’hui au dépositaire de l’autorité. Et donc remplir celui-ci de la plénitude de ses prérogatives, y compris des plus traditionnelles d’entre elles, tel le “privilège d’exécution d’office”. Sa latitude décisionnelle doit être sensiblement élargie, ce qui impose de se passer de ces encadrements sourcilleux censés interdire l’arbitraire. Quant au risque d’usage abusif du pouvoir délégué, inhérent à toute large délégation, il peut être combattu par un contrôle a posteriori sensible aux difficultés de la fonction. 

A l’inverse, refuser de faire confiance au titulaire de l’autorité, refuser de lui déléguer un pouvoir de contrainte, c’est abdiquer l’essence même de l’autorité. Le législateur, comme les tutelles administratives et juridictionnelles, doivent le comprendre.

 

Comment la société peut-elle aider les professeurs confrontés, au sein même de leurs classes, à l’indiscipline, à la violence ou à la contestation des enseignements ?

Aide-toi et la société t’aidera. La communauté éducative doit pouvoir compter sur la société, mais elle doit d’abord rassembler et employer ses propres forces. 

Des cours d’empathie et d’initiation aux valeurs de la République ne rétabliront pas la sérénité lorsqu’elle est sérieusement atteinte. Seule serait opérante une volonté farouche et solidaire de la communauté éducative de ne plus rien laisser passer en matière de violation des règles de la vie scolaire, qu’il s’agisse d’indiscipline, de harcèlement ou d’atteintes à la laïcité. 

Ceci implique le pouvoir hiérarchique donné au proviseur ou au principal de se séparer d’un enseignant ou d’un surveillant hostile aux exigences de cette solidarité ; la fluidité de l’information entre professeurs, proviseurs, rectorat et, au-delà, avec tous les acteurs responsables de l’ordre public au sens large (police, justice, services sociaux) ; l’intervention de la police ou de la justice en direction de la famille ou du milieu pour contrer les représailles communautariste, punir les auteurs de discours de haine sur les réseaux sociaux ou pour mettre en cause, le cas échéant, la responsabilité civile ou pénale des parents ; la présence d’assistants d’éducation (terme symptomatiquement substitué à celui  de  “surveillants” il y a une vingtaine d’années) aptes moralement et physiquement à inspirer du respect aux élèves ; l’exercice par le dirigeant de l’établissement d’un pouvoir disciplinaire autonome allant jusqu’à la radiation de l’élève ; la remise en vigueur des codes de courtoisie passés (se lever à l’entrée du professeur, se mettre en rangs dans la cour avant de pénétrer en classe, vouvoyer le professeur…) ; l’attribution à chaque élève d’une note de conduite, inscrite à son bulletin ; l’uniforme scolaire ; la symbolique patriotique (distribution des prix, Marseillaise, salut aux couleurs…) ; la multiplication des internats et des placements d’office en internat des élèves qui, dans leur propre intérêt, comme dans celui de la collectivité, doivent être soustraits à leur milieu ; la garde des élèves dans les établissements d’enseignement après les heures de cours (comme le souhaite à juste titre Gabriel Attal) ; le transfert des établissements d’enseignement en dehors des cités problématiques ; l’inscription des élèves renvoyés dans des établissements spécialisés. 

A quoi il faut ajouter un allègement de la tutelle juridictionnelle sur les décisions quotidiennement prises par les autorités scolaires, décisions qui, jusqu’à une date récente, étaient considérées comme des “actes d’ordre intérieur” échappant au contrôle du juge. 

Programme indigeste ? Impossibilité de faire rentrer le dentifrice dans le tube ? Peut-être. Mais sans un big bang de l’autorité, la violence étendra ses quartiers dans l’univers scolaire. Dire qu’il est “trop tard” est un alibi trop commode pour éluder le changement de paradigme qui s’impose. Rattraper tant d’années de négligence, de lâcheté et de complaisance oblige l’école, et la société tout entière, à émettre aujourd’hui un message net et fort de retour à l’ordre. Il est peut-être trop tard, mais le déraillement est certain si nous ne tentons même pas de changer le cours des choses.

 

N’est-ce pas prôner le retour à un passé scolaire idéalisé ?

Restaurer l’autorité à l’école, c’est en effet reconstruire l’estrade malencontreusement supprimée après 1968. C’est revenir à Jules Ferry : replacer l’enseignant en surplomb, refaire de lui “celui qui institue”. 

L’enseignant doit tirer l’élève vers le haut, en faire un être rationnel et un citoyen. Il doit l’intégrer au monde des adultes, le connecter à tout ce que la nation tisse entre nous de commune appartenance, à commencer par ce  “riche legs de souvenirs” et cette “volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis” dont parlait Ernest Renan dans “Qu’est-ce qu’une nation ?”. L’enseignant doit transmettre des connaissances, une mémoire et des valeurs, avec ce que cette fonction de transmission implique d’unilatéralisme. 

L’enseignant doit redevenir le “maître”, dans les deux sens du terme. 

 

Cela ne doit pas le conduire bien sûr à délaisser la pédagogie ou à négliger le sentiment de l’enfant. Mais ce n’est pas à l’enfant de piloter sa propre éducation. 

Pendant le temps éducatif, le monde adulte, en la personne du maître, doit tenir la barre, afin de pouvoir un jour la confier à l’élève devenu adulte. Tenir la barre, c’est faire œuvre de capitaine, et donc conduire, animer et inspirer. Mais aussi, le cas échéant, prévenir ou mâter des mutineries.  Tout ne peut reposer sur le charisme personnel de l’enseignant. Aussi l’école doit-elle réapprendre à punir. Outre qu’elle garantit à tous les conditions d’une bonne transmission des connaissances, la sanction a, par elle-même, une vertu éducative sur l’élève fautif. On a trop confondu, pendant des années, autorité et autoritarisme. 

S’il y a un domaine où on peut dire, sans gros risque de se tromper, que “c’était mieux avant”, c’est celui de l’éducation publique.

 

Quelle est la part de l’immigration dans la montée de la violence juvénile ?

L’immigration n’explique pas toute la violence juvénile, mais elle y contribue substantiellement. On le voit bien avec les mineurs isolés étrangers. On l’observe dans les quartiers à forte population immigrée avec le trafic de drogue, les règlements de comptes, le vandalisme, les agressions sexuelles et les rodéos. On l’a constaté lors des émeutes urbaines de 2023, même s’il se trouvait en effet des Kevin et Matteo parmi les casseurs et les pillards.

C’est vrai aussi à l’école. Beaucoup de faits récents de violence survenus dans l’univers scolaire ou sa périphérie ont des connotations ethno-religieuses : enseignants agressés dans les salles de classe pour des propos jugés impies, passages à tabac d’élèves trop bien intégrés, remise en cause véhémente des enseignements et des règles de la vie scolaire. Y sont impliqués non seulement des élèves, mais leurs familles.

Un des traits communs de ces évènements est de révéler combien les cultures d’origine des populations nouvellement établies sur notre sol entretiennent avec l’Etat une relation différente de celle de la population native. Ces cultures d’origine considèrent généralement que l’Etat n’a pas à interférer avec la norme familiale et religieuse. Elles estiment, souvent en toute candeur, que la règle religieuse et communautaire prévaut sur la loi française, laquelle est fréquemment ignorée ou mal comprise par les familles immigrées. Elles récusent pour cette raison le recours à la justice légale et se défient d’institutions nationales qu’elles perçoivent comme mystérieuses ou hostiles. 

Qui plus est, contrairement à la société d’accueil, la plupart des cultures d’origine n’ont pas répudié le recours à la violence privée et en sacralisent même certaines formes, que ce soit  pour des motifs religieux (guerre sainte, châtiment des blasphémateurs et des apostats) ou pour se conformer à des codes claniques (crimes d’honneur et vendettas). Ajoutons-y la jalousie d’adolescents étouffés par un carcan familial, communautaire et religieux à l’égard de celui (et surtout de celle) qui s’affranchit des interdits tribaux en adoptant les mœurs de la société d’accueil. Cette jalousie semble être à l’origine des agressions subies par Samara à Montpellier et par Shamseddine à Viry-Châtillon. Le crime du “miroir d’eau” à Bordeaux, le 10 avril, pourrait être de la même veine : des musulmans trinquant avec des kouffars à la fin du ramadan ont pu apparaître, aux yeux du jeune Afghan intégriste qui les a poignardés, comme des renégats lui inspirant une haine ambivalente à base de répulsion et d’attirance. Comprenons aussi que le refoulement sexuel des jeunes gens élevés dans un milieu musulman rigoriste, induit par l’inaccessibilité des partenaires féminins (a fortiori parmi les jeunes hommes célibataires qui composent une forte proportion des demandeurs d’asile), est une source de violence, notamment à l’égard des femmes.

Cette violence latente, de nature culturelle, a un effet inhibiteur sur l’exercice de l’autorité à l’école. Le scénario conduisant à l’assassinat de Samuel Paty est dans toutes les têtes. Il s’agit non d’une crainte isolée, mais d’une peur collective et permanente : comme le révèle une enquête du syndicat national des directions de l’Education nationale, un principal de collège ou proviseur du lycée sur quatre a vu l’enseignement dispensé dans son établissement ou les règles de vie de son établissement contestés au nom de l’islam. Dans ce lourd contexte, toute intimidation, devant être prise au sérieux, est susceptible de conduire à l’autocensure.

Par culpabilité post-coloniale, par peur de stigmatiser et d’amalgamer, par paresse, par lâcheté ou par embarras, la République a pratiqué jusqu’ici un irénisme préjudiciable tant à l’équilibre de la société française qu’à la bonne intégration des nouveaux venus. Il faut désormais non plus seulement cesser de pousser la poussière sous le tapis, non plus seulement accompagner psychologiquement nos enseignants, non plus seulement diffuser des guides de vivre ensemble et des vademecum sur la laïcité, mais encore couper les têtes  de l’hydre islamiste plus vite qu’elles ne repoussent. 

Combat régalien, mais aussi culturel et social. Il faut être intraitable à l’égard des activistes, mais aussi améliorer les conditions de vie et conquérir les cœurs de ceux qu’ils cherchent à rallier. L’école ne pourra redevenir cette fabrique de citoyens qu’évoquait Jean Jaurès dans sa lettre aux instituteurs de 1888 que si elle redevient un ascenseur social et si elle donne un contenu positif et attractif aux idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. 

La France doit apprendre à se faire aimer de ses nouveaux enfants. Mais il faut, pour cela, qu’elle réapprenne à s’aimer elle-même. C’est ici que le bât blesse. Que peut faire l’éducation nationale si, pour un tiers d’entre eux (comme cela semble être le cas), les jeunes enseignants adhèrent au gauchisme woke, souscrivent à la vulgate décoloniale, dénigrent le récit national et voient dans la laïcité un pavillon de complaisance de la xénophobie ?

En tout état de cause, la nation doit répliquer avec plus de détermination aux provocations de l’islamisme. Il aura fallu attendre quinze ans, entre l’affaire des foulards de Creil de 1989 et la loi de 2004, pour que la République ose interdire le port de signes religieux ostentatoires dans l’enseignement public. Il aura fallu des années de tergiversations et de disputes institutionnelles internes pour qu’elle prohibe l’occultation du visage dans l’espace public. Des délais de réponse aussi longs, de pareils états d’âme, la préparent mal aux batailles à venir.

 

En quoi un changement de la politique migratoire pourrait-il changer la donne ?

Un demi-million d’étrangers d’origine extra-européenne s’installent en France chaque année à divers titres (arrivées légales, asile, entrées clandestines). 

Un afflux de cette ampleur compromet l’intégration de ceux qui s’entassent déjà sur son territoire. 

Dans l’état du monde contemporain, avec la conquête du monde musulman par l’islamisme comme phénomène géopolitique durable et l’explosion démographique en Afrique, une immigration massive en provenance d’outre Méditerranée est ingérable. A court terme, elle déborde nos dispositifs d’accueil ; à moyen terme, elle compromet l’assimilation ; à plus long terme, elle expose la société française à de graves déchirements. 

Bien sûr, une partie de ce flux s’intégrera, et parfois très bien. Mais notre devoir à l’égard des générations futures est de regarder en face les évidences quantitatives et la prégnance des facteurs culturels. La conduite exemplaire d’un Mamoudou Gossama (ce jeune malien sans papier qui sauva en 2018 un petit garçon suspendu à une fenêtre, en escaladant quatre étages à mains nues) ne doit pas être l’arbre héroïque cachant la forêt des ghettos et des fermentations toxiques dont ils sont le chaudron. Nombre d’enseignants professent aujourd’hui devant des classes composées exclusivement d’enfants de famille musulmane. Il est autrement plus difficile de “faire France” dans ces conditions que lorsque les petits Ali côtoient les petits Alain.

Donner ses chances à l’intégration impose de réduire significativement la pression migratoire. Pour prendre une image triviale, un plombier ne peut déboucher un lavabo s’il n’a pas d’abord fermé le robinet.

Cela suppose des révisions que la bien-pensance jugera, comme à l’accoutumée,  “faire le jeu de l’extrême droite”, alors que ce serait lui ôter le monopole de l’expression du sentiment populaire. 

Les mesures à prendre sont sans mystère : limitation des visas et du regroupement familial, évaluation sérieuse des capacités d’intégration lors de la première délivrance d’un titre de séjour, suppression de l’automaticité du renouvellement de la carte de résident, simplification de la procédure de reconduite à la frontière pour rendre celle-ci plus effective, pression accrue sur les pays d’origine pour coopérer au rapatriement de leurs ressortissants, expulsion de tout étranger présentant une menace pour l’ordre public, déchéance de nationalité pour les binationaux ayant manifesté leur haine de la France, limitation de l’attractivité sociale de notre pays. En matière d’asile, il nous faut prendre beaucoup mieux en compte le risque qu’incarnent, pour l’ordre public, non seulement ceux qui ont commis ou participé à des actes terroristes, mais également ceux qui adhèrent à l’idéologie qui en constitue le terreau. Il faut imposer, dans tous les cas d’accès à la nationalité, une vérification rigoureuse de l’assimilation. Enfin, il faut instituer un service national obligatoire pour les jeunes des deux sexes de manière à reproduire, sur le plan social et culturel, le brassage que l’ancien service militaire réalisait sur le plan social.  

Un tel programme est un Himalaya à gravir, dira-t-on non sans raison. 

L’instauration d’un service national obligatoire pose à lui seul une montagne de problèmes logistiques et financiers. Par ailleurs, une politique migratoire aussi ferme que celle évoquée ci-dessus nous mettrait en délicatesse avec la doxa. Elle serait en contradiction avec le lénifiant pacte migratoire européen, en voie de conclusion, qui n’aura pas pour effet, et n’a d’ailleurs pas véritablement pour objet, de réduire l’immigration.  Un tel programme nous exposerait à de sérieuses difficultés diplomatiques, à des sanctions européennes et à une campagne dénonçant un virage illibéral de la France. 

Et que dire des modifications juridiques ici proposées ? Elles se heurtent aujourd’hui à des obstacles constitutionnels ou conventionnels qui, pour être de nature souvent jurisprudentielle, n’en sont pas moins formidables. Nos cinq cours suprêmes, trois nationales (Conseil constitutionnel, Conseil d’Etat et Cour de cassation) et deux européennes (Cour de justice de l’Union européenne et Cour européenne des droits de l’homme), convergent, au titre de leurs divers chefs de compétence et sur divers terrains juridiques, pour entraver toute fermeté des pouvoirs publics en la matière. Au nom d’une vision abstraite et absolutiste des droits de l’homme, les droits de l’immigrant, cet “Autre” magnifié, prévalent sur les intérêts de la collectivité. C’est la revanche d’Antigone sur Créon. On l’a vu, tout récemment encore, avec le Conseil constitutionnel pour la loi immigration et pour l’initiative référendaire (RIP) des parlementaires LR. Ou avec la Cour de justice de l’Union européenne et le Conseil d’Etat pour le refoulement des irréguliers à la frontière franco-italienne. Ou avec la Cour européenne des droits de l’homme pour l’expulsion des islamistes caucasiens et pour le retour en France des femmes de nationalité française parties rejoindre Daech. 

Franchir ces impressionnants obstacles est cependant vital pour l’identité, la sécurité et la souveraineté nationales. Il ne faut pas s’interdire de “renverser la table” par des “lits de justice” ou par la résistance aux jurisprudences inacceptables des cours supranationales. Un traité se renégocie ou se dénonce. La Constitution se révise. Il faut rétablir la primauté de la loi nationale lorsque le législateur, en toute conscience et en toute connaissance de cause, entend déroger au traité. Il faut instaurer un “dernier mot parlementaire” contre les jurisprudences incompatibles avec les intérêts supérieurs de la nation.

 

Le Royaume-Uni compose avec le communautarisme depuis longtemps. Pourquoi la France n’agirait-elle pas de même ?

Le Royaume-Uni compose en effet depuis longtemps avec le communautarisme, sans être épargné pour autant par la violence islamiste. Et ces accommodements produisent des  résultats qui n’ont rien de raisonnable : importation du droit coranique en matière de relations familiales, banalisation des accoutrements religieux jusque dans la police, manifestations pro-palestiniennes imposantes scandant des slogans antisémites, impunité des “grooming gangs” (bandes de violeurs d’origine pakistanaise) pour cause de political correctness. Cerise sur le gâteau : un premier ministre écossais islamo-woke qui fait voter une loi réprimant non seulement l’incitation à la haine, mais tout propos, même tenu en privé, susceptible d’être ressenti comme offensant par une minorité. La liberté d’expression menacée sur les terres qui l’ont vu naître : Robert Burns, David Hume, Adam Smith et Thomas Reid doivent se retourner dans leurs tombes. Pendant ce temps, le Danemark réinvente le délit de blasphème. Et, dans les communes bruxelloises à fortes populations turque et marocaine, travaillées par la propagande frériste, les autorités municipales, pour acheter la paix civile et être réélues, se plient à tous les désidératas communautaires. C’est toute l’Europe qui risque de se renier au nom du vivre ensemble. La bigoterie islamo-woke fait régresser l’Occident.

Nous n’en sommes pas arrivés là en France, mais, par endroits, nous glissons sur cette pente. Il faut la remonter. Pour ne pas “éteindre les Lumières”, il ne faut transiger avec le communautarisme ni à l’école, ni dans les autres services publics, ni dans l’espace public. Aucune société ne peut vivre sans un ordre symbolique. Nous devons réapprendre à faire respecter le nôtre. Y compris dans nos entreprises et nos associations. Il faut soutenir celles d’entre elles qui prennent des règlements intérieurs pour soumettre leur personnel à des obligations de neutralité. A cet effet, il faut donner sa pleine portée à l’article L. 1321-2-1 introduit dans le Code du travail par la loi El Khomri (“Le règlement intérieur (de l’entreprise) peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché”), sans le limiter aux personnels en rapport direct avec le public (ce qui est la tendance du juge judiciaire, comme l’illustre l’arrêt Camaïeu du 14 avril 2021 de la chambre sociale de la Cour de cassation). 

La bonne nouvelle est que les imams éclairés existent, et que leur apport théologique pourrait inspirer un islam de France compatible avec la laïcité à la française, laquelle a une dimension non seulement juridique mais aussi coutumière. La mauvaise nouvelle est que les imams éclairés n’ont guère d’influence sur toute une partie des jeunes issus de l’immigration. Ceux-ci importent des idées théologiques du moyen âge parce qu’ils sont dans une logique d’affrontement manichéen avec la société française et qu’ils font de l’islam guerrier et de la lecture littérale du Coran leur oriflamme identitaire. Cette réalité est niée par les idiots utiles de l’islamisme, mais les imams éclairés, eux, en ont douloureusement conscience.

 

Que faire, en résumé, pour ne pas injurier l’avenir ?

Face à la montée de la violence en général et à celle des mineurs en particulier, face au fanatisme qui séduit si souvent la jeunesse, nous ne pouvons plus nous bercer de mots et nous contenter de demi-mesures. Il nous faut un “choc d’autorité”. Il nous faut aussi revoir de fond en comble plusieurs de nos politiques publiques et non des moindres : logement social, politique de la ville, immigration, sécurité intérieure (s’agissant non seulement de la lutte contre le terrorisme, mais encore de la prévention et de la répression de ce  “djihadisme d’atmosphère” dont parle Gilles Kepel). Il nous faut enfin rééquilibrer nos mécanismes institutionnels dans le sens de la restauration de la souveraineté nationale et populaire, qu’il s’agisse des relations entre droit national et droit européen, de la place de la justice ou de la séparation des pouvoirs. 

La contention de la violence est au fondement du pacte social. Si, en cette matière, cruciale pour l’avenir du pays, nous renonçons aux moyens de nos fins, il ne faudra plus larmoyer sur l’état de décivilisation dans lequel il s’enfonce.

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A propos de l’auteur

Jean-Éric Schoettl est un haut fonctionnaire français et constitutionnaliste de renom, principalement connu pour avoir été le secrétaire général du Conseil constitutionnel de 1997 à 2007.
Jean-Éric Schoettl est l’auteur de La Démocratie au péril des prétoires (Gallimard, « Le Débat », 2022) et publie régulièrement des articles dans la presse.
Enfin, il est Commandeur de la Légion d’honneur.

Thibault de Montbrial pour Décideurs Magazine

By Ils en parlent !

Crédit photo : Maud Koffler

Le régalien n’est ni de droite ni de gauche

Décideurs Magazine. Quelle idée principale défend le CRSI ?

Thibault de Montbrial. Depuis sa création en 2015, le CRSI garde la même conviction : pour durer, une démocratie doit protéger le peuple. Si elle échoue, le pacte social est brisé et les citoyens auront tendance à vouloir se défendre puis à se faire justice à eux-mêmes. Avec ce scénario, le risque est de voir des forces parallèles monter en puissance, ce qui commence à être le cas par exemple avec les cercles de protection de commerçants, de voisins ou la montée en puissance des mafias. Ces dernières disposent désormais d’un arsenal non négligeable voire de ramifications au sein de la justice, de l’administration et du pouvoir politique.

Votre think tank se veut donc apolitique ?

Oui. Il suffit de jeter un œil aux membres de notre comité stratégique pour s’en rendre compte. Certains sont étiquetés à droite comme Patrick Stefanini (notamment ancien directeur de campagne de François Fillon et Valérie Pécresse, ndlr), Marie-Hélène Thoraval, maire LR de Romans-sur-Isère. Nous comptons aussi l’ancienne députée LREM Alice Thourot ou encore l’universitaire Frédéric Encel, classé à gauche. Parmi les membres, il y a également des intellectuels comme la sociologue Florence Bergeaud-Blackler ou l’écrivain Boualem Sansal. Nos travaux s’adressent à toutes les forces politiques. Nous avons participé à l’élaboration du livre blanc sur la sécurité intérieure de 2020 et les députés de tous les groupes parlementaires ont pu avoir accès à nos travaux.

Il existe un cliché selon lequel la gauche est naïve et manque de fermeté sur les questions régaliennes. Est-ce vrai ?

Tout dépend de quelle gauche il s’agit. Celle de gouvernement a le sens de l’État. Le CRSI a par exemple parfaitement travaillé avec Bernard Cazeneuve qui a repris certaines de nos propositions comme l’acquisition par la police de fusils d’assaut ou de casques balistiques, ou encore l’extension des prérogatives de la BAC pour riposter en cas d’attaque terroriste. De même, lors de mes déplacements dans les petites et moyennes communes, je ne remarque pas forcément de clivage entre un maire de gauche ou de droite sur la question du maintien de l’ordre. En somme, le régalien n’est ni de droite ni de gauche.

Il est vrai que, durant les campagnes électorales et lorsqu’elle est dans l’opposition, la gauche tend à avoir une approche plus angélique, mais l’exercice du pouvoir ouvre les yeux. Notons toutefois que, depuis 2017, la gauche devient muette sur le régalien. Désormais, notamment depuis 2022, elle se déporte vers plus de radicalité, prend des positions qui n’étaient pas dans sa culture, souvenons-nous du slogan « La police tue ». Cela dit, les problèmes d’insécurité en France sont le fruit de tous les partis qui ont exercé le pouvoir depuis des décennies.

Pourtant, depuis les années 1990, les questions sécuritaires sont toujours évoquées dans les campagnes électorales et il y a souvent une course à la fermeté. Les discours martiaux se répètent, la situation change peu. Pourquoi ?

Il existe toujours une réticence à sortir d’un schéma datant des années 1970 qui consiste à penser que les solutions et les responsabilités relèvent de la société elle-même et non de l’individu. On peut également observer une peur d’être jugé négativement par une partie des médias ou des ONG, quand bien même cela va à l’encontre de l’opinion publique. Ce qui est cocasse, c’est de constater un fossé entre ce que disent certains dirigeants politiques entre quatre murs (c’est souvent très ferme) et la réalité des politiques menées.

Est-ce un danger pour la démocratie ?

Ce décalage entre la parole et les actes a un impact sur la démocratie car il démonétise la parole publique, laisse chez les électeurs un sentiment d’éloignement, de trahison. Il suffit d’interroger nos concitoyens pour réaliser que certaines phrases reviennent souvent : « Les paroles ne sont jamais traduites en actes », « À Paris, on ne se rend pas compte… ». Toutefois, les questions liées à la sécurité et à l’immigration ne sont pas les seules en cause. Le non-respect du résultat du référendum établissant une constitution pour l’Europe en 2005 a entraîné une vraie cassure.

Quel conseil donneriez-vous aux responsables politiques ?

Tout simplement de faire preuve de courage, de ne pas avoir peur d’appliquer la loi et de prendre des mesures qui sont partagées par la majorité des Français. Gabriel Attal parle de choc d’autorité. Il a compris les enjeux mais, il est enfin temps d’agir, lister une dizaine de mesures et les appliquer vraiment.