Entre risques et progrès

Par un adhérent du CRSI

Le 19 avril dernier a eu lieu la deuxième édition du semi-marathon couru de Pékin par des humanoïdes.

Alors qu’en 2025, ils – les humanoïdes – étaient 21 au départ et que seuls 4 avaient obtenu leur t-shirt de finisher, ils étaient 100 à s’aligner cette année. Des participants plus nombreux, mais surtout bien plus performants, et le temps du vainqueur 2026 interpelle : 50 minutes. Non seulement il bat le meilleur temps établi par un homme (57 minutes), mais surtout, il améliore le précédent record établi par un robot de presque 2 heures !  En un an, on conviendra que ce n’est pas un progrès marginal, mais plutôt un grand saut en avant – réussi.

Ces progrès ont profondément marqué le chancelier Merz qui a piqué une colère à la tribune en rentrant de Chine où il avait pu serrer la pince de quelques humanoïdes et les admirer dans une démonstration de Tai-Chi. Plus une semaine ne passe sans donner à voir une nouvelle image choc, comme récemment un policier de Shanghai suivi comme par son ombre par un « robocop » ou des humanoïdes de la société Figure AI, américains ceux-là, sur une chaîne de tri dans un centre logistique.

On pourra valablement se demander si la forme humaine du robot n’est pas un phénomène de mode. Etait-il nécessaire pour ces robots de tri d’avoir deux jambes et deux pieds ? Seraient-ils plus performants en ayant des formes plus adaptées à leur mission ? C’est sans doute vrai pour des tâches très particulières ou pour des contraintes physiques ou spatiales spécifiques. Ainsi un véhicule autonome n’est rien d’autre qu’un robot doté d’un simple châssis muni de 4 roues et d’une intelligence dédiée à analyser le trafic et son environnement. Ainsi, « l’auto-mobile » porte enfin proprement son nom ! Dans le cas d’un robot multitâche, évoluant dans un environnement conçu, dimensionné et habité par les hommes, celui-ci gagne à être humanoïde : par exemple pour monter les escaliers, ouvrir une porte, etc.

Mais la question n’est en fait pas là, ce débat est vain. Il y aura des humanoïdes, des formes nouvelles, et des hybrides, comme le barman du film « Passengers ».   Mais tous auront – ont déjà – en commun d’être des objets articulés doués d’une certaine capacité d’analyse, de décision et d’action. Par commodité, appelons-les tous « humanoïdes ».

Les emplois, je choisis ce mot à dessein, que l’on peut trouver pour nos humanoïdes sont nombreux. Dans les métiers dangereux, répétitifs et fatigants, demandant peu d’initiative (au moins pour un temps), les robots pourront se substituer à l’homme ou l’accompagner et l’assister.

Une étude réalisée aux Etats-Unis arrive à cette conclusion : 60 millions de postes sont amenés à être occupés par des humanoïdes. Un tiers d’une population active de 170 millions ! Comme toute étude prospective, elle repose sur des hypothèses, mais celles-ci sont connues et la méthode est rigoureuse : Pour chaque métier, tel que recensé par l’administration américaine, on applique un taux de remplacement. Pour un métier répétitif et dangereux : 80 % ; métier demandant de l’improvisation, taux de remplacement : nul. Même si ce nombre est surévalué, même s’il ne s’agit pas toujours de substitution 1 pour 1 (il faudra quand même quelques hommes contremaîtres pour diriger une équipe d’humanoïdes), le taux de pénétration dans l’industrie sera très significatif. Et pour certains, une fois l’industrie convertie, c’est vous et moi qui pourrons bénéficier des services d’un humanoïde à demeure. Gageons que les plus anglophiles pourrons le programmer pour parler avec les voix de Mr Carson ou de Mrs Hughes dans la série Downtown Abbey. L’aspirateur robot Dreame aura alors rejoint le vieil iMac au rayon des objets obsolètes, avec le 78 tours du grand-père.

Jean Marc Jancovici a bien raison de nous rappeler que le niveau de vie au salaire médian est encore supérieur à celui d’un grand bourgeois au XVIIe siècle et que notre consommation énergétique correspond à l’énergie de travail de 200 personnes. Alors que le parc de machines et l’énergie abondante devraient, s’ils disparaissaient, être remplacés par 200 esclaves pour le service de chaque homme moderne, Elon Musk n’annonce qu’un, voire deux humanoïdes par personne. C’est plus parlant et plus concret que la comptabilité kWh établie par Jancovici, mais alors, le nombre de 60 millions de postes annoncés par l’étude citée plus haut paraîtront bien ridicules en regard de ce parc d’humanoïdes domestiques.

Pour arriver à ce résultat, il aura fallu résoudre quelques questions qui n’ont rien de secondaires : quelle sera la nouvelle relation au travail dans ce mode de substitution, comment se fera la répartition de la valeur dans un mode de production encore plus capitaliste, à quoi seront affectés les gains de productivité qui résulteront de cette rupture ?

Comment ces humanoïdes accompagneront-ils les évolutions des populations vieillissantes et les flux de population ?

Il y a un grand risque pour les pays européens de perdre encore en compétitivité et en souveraineté. Ce risque est majeur et encore incompris.

Jusqu’à présent, l’Europe a participé d’une façon ou d’une autre aux innovations. Elle a pu en bénéficier, parfois conserver les gains de productivité, fruits de l’innovation, parfois les partager, jamais elle n’a été totalement hors-jeu. Et les chaînes de production européennes ont pu se maintenir, et lorsque nous étions amenés à délocaliser la production physique, nous restions bénéficiaires de l’innovation, grâce aux brevets, ou à la gestion de la complexité (les emplois tertiaires) nécessaire au bon fonctionnement de la production délocalisée.

Mais dans cette rupture qu’est l’IA incarnée, l’Europe risque fort d’être dépassée.  Demain, une chaîne de montage automobile devra acheter des robots américains ou chinois pour rester compétitive (de ce point de vue, c’est peut-être une chance, car les disparités de coût du travail seront gommées, ou tout au moins atténuées).  Mais la compétitivité obtenue sera relative et partielle.

Là où un ouvrier coûte 100, le robot coûtera 50 à son concepteur et nous sera facturé 75 (c’est l’ordre de grandeur). Le gain sera donc partagé et s’exportera sous forme d’un creusement du déficit commercial. Et puisque le robot n’est finalement qu’un logiciel, nécessitant des mises à jour, on peut craindre une forme de chantage à la bonne conduite.

Arthur Mensch, fondateur de Mistral, vient d’alerter les députés français sur ce risque de transfert de valeur, conséquence d’une dépendance à l’IA américaine. Un développeur informatique aujourd’hui ne code plus, mais produit 20 fois plus de code qu’il y a cinq ans. Dans une équipe où subsistent les questions de coordination et de communication, le gain de productivité est de 5 plutôt que de 20, mais cela est néanmoins considérable.

Alors que cette question, dans l’univers des services intellectuels, commence à peine à être appréhendée, se dresse déjà le danger de nouveaux transferts et de pertes de compétitivité liés aux robots.  A la vitesse à laquelle ceux-ci sont développés, en Chine, en Corée et aux Etats-Unis, comment envisager rattraper notre retard ?

Espérons en tout cas que les récents mouvements d’humeur du Président Trump interdisant les dernières versions des IA Anthropic aux non-américains, qui semblent réveiller nos politiques, continueront de les aiguillonner et de les tenir en alerte au moment de protéger le capital de sociétés françaises comme AMI Labs, (Advance Machine Intelligence Labs, fondée par Yann Le Cun), Mistral (fondée par Arthur Mensch) ou encore Genesis AI (co-fondée par Théophile Gervet, cette start-up spécialisée dans les modèles d’intelligence artificielle permet de reproduire à l’aide de robots les mouvements les plus complexes comme ceux de la main).  Espérons également que ces mêmes politiques sauront favoriser Dassault Systèmes, clef dans les systèmes d’apprentissage aux robots, aider au développement de Wandercraft (robots français, en test chez Renault) ou encore travailler avec les Allemands de Neura.