Par un membre de la commission Numérique

Le 4 décembre 2024, un père de famille et chauffeur VTC, Nessim RAMDANE, était assassiné d’une balle dans la tête par un adolescent de 14 ans. Ce dernier avait été recruté via le réseau social Snapchat pour le compte de la DZ Mafia, une organisation criminelle liée au narcobanditisme. La victime aurait refusé d’amener le tueur à gage à sa destination, provoquant une réaction inconcevable.

Le sujet n’est pas tant de rejouer le procès puisque le tribunal pour enfants de Paris a prononcé une peine de 17 ans de réclusion criminelle à l’encontre du très (trop) jeune tueur, que de s’interroger sur le rôle que jouent les réseaux sociaux et autres plateformes dans le recrutement et l’organisation d’activités criminelles, et ce que les pouvoirs publics peuvent faire pour prévenir cela.

I. Les réseaux sociaux, nouveau Pôle Emploi du crime

Même si les activités liées au Web profond (Dark Web) sont à traiter avec sérieux afin de lutter notamment contre le trafic de produits stupéfiants, les cyberattaques ou la pédocriminalité, les réseaux criminels utilisent de plus en plus les réseaux sociaux pour recruter des mineurs et de très jeunes majeurs. En effet, le Ministère de l’Intérieur, via ses différents services d’investigation, a constaté une accélération du recrutement de « petites mains » pouvant servir à vendre des produits stupéfiants, voler un véhicule, extorquer avec violence, tirer une rafale sur un point de deal, voire assassiner un concurrent gênant. Les têtes de réseau, pour certains depuis l’étranger ou leur lieu de détention, peuvent ainsi sous-traiter leurs opérations auprès d’individus sans lien ni entre eux ni avec leur organisation.

Europol décrit ce recrutement en quatre étapes :

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Plusieurs raisons peuvent expliquer cette externalisation. Tout d’abord, la diminution du nombre de candidats locaux : les têtes de réseau peinent à recruter dans leur quartier. En effet, comme mentionné dans le rapport de commission d’enquête du Sénat en date du 7 mai 2024, « Un nécessaire sursaut : sortir du piège du narcotrafic », l’émergence du phénomène d’« ubérisation » des trafics, est en partie dû à l’insuffisance du recrutement des jeunes habitants des quartiers à proximité des points de deal. Cela peut s’expliquer par les multiples règlements de comptes ainsi que la présence policière accrue. L’« ubérisation » se définit ici comme la modification des structures économiques traditionnelles, valable pour le réseau criminel structuré, par une mise en relations directes via une plateforme numérique entre les différents acteurs.

Cette « ubérisation » du crime entraîne un recrutement de jeunes exécutants au travers des réseaux sociaux ou des plateformes de jeux vidéos. Ils deviennent alors des petites mains corvéables, des « jobbeurs ». Les règles pénales s’appliquant aux mineurs semblent attirer les têtes de réseaux pour réduire l’impact qu’aurait une arrestation de l’exécutant. En effet, les peines encourues doivent, sauf exception, être diminuées de moitié et la sanction éducative prime sur les autres peines. Le risque pris par « l’employeur » et par « l’employé » est donc réduit également de moitié.

La jeunesse des exécutants provient également de l’attrait de l’argent facile. Souvent issus de quartiers défavorisés, voire en situation irrégulière, la promesse d’une rémunération rapide et conséquente allant d’une dizaine d’euros pour un cambriolage à plusieurs milliers pour un assassinat, ces jeunes gens sont des cibles faciles.

                 Ainsi, les réseaux sociaux comme Snapchat voient leur utilisation dévoyée par des réseaux criminels de mieux en mieux préparés et inventifs. L’éphémérité des messages, l’anonymat derrière des pseudonymes, l’utilisation de VPN, et la facilité à contacter des inconnus permettent à des individus de recruter des jeunes partout en France. Dernièrement, une vague d’interpellations a eu lieu en Thaïlande. Plusieurs jeunes Français, sans aucun lien entre eux, ont été interceptés à l’aéroport, transportant plusieurs kilogrammes de drogues dans leurs bagages. Recrutés sur Snapchat, ils s’étaient vu offrir deux semaines de vacances gratuites au pays du Sourire en échange du transport de valises ne leur appartenant pas à Hong-Kong, Londres et Paris.

                  La crédulité de ces jeunes pourrait prêter à sourire si des assassinats ciblés n’étaient pas perpétrés via ce même type de recrutement. Cela se nomme violence-as-a-service (VaaS). Partout en Europe, des « jobbeurs » ont la gâchette facile pour le compte de pseudonymes. La Suède, pays à la réputation tranquille, a vu apparaître le Foxtrot Network, un gang au possible lien avec l’Iran. Depuis 2022, au moins 35 meurtres seraient liés à leurs activités, toujours via l’utilisation de mineurs ou de jeunes vulnérables.

II. La lutte contre la criminalité organisée passera par les plateformes

Pour lutter contre ce phénomène, une approche multi-factorielle est nécessaire :

1) La prévention

Ce phénomène dépassant les frontières de la France, l’Union Européenne doit s’adapter et décliner une prévention commune pour que la jeunesse ne soit pas victime des réseaux criminels. La France, via son site « Masécurité.interieur.gouv.fr », a proposé une prévention expliquant succinctement aux jeunes la manière de refuser une offre de « jobbeur » :

  • Refuse immédiatement.
  • Conserve les messages.
  • Parles-en à un adulte de confiance : un parent, un proche, un enseignant ou un éducateur.
  • Des solutions existent pour sortir de ces situations. Tu peux aussi demander de l’aide via le tchat dédié aux mineurs

Cette candeur ministérielle démontre une volonté louable mais insuffisante. L’Union Européenne doit négocier avec les réseaux sociaux comme Meta et Snapchat, ainsi que les plateformes de jeux vidéos, pour diffuser des messages de prévention là où les jeunes sont susceptibles de les voir : sur les réseaux sociaux et les chats. Rien ne sert de mettre des panneaux contre les feux de forêt au beau milieu d’une ville. L’attention de la jeunesse étant limitée, il faut être chirurgicale dans la prévention.

De plus, au-delà de l’argent facile, la jeunesse voit dans la criminalité un nouveau romantisme. Le crime est aujourd’hui glorifié à travers des codes vestimentaires, verbaux, artistiques. Cette jeunesse en quête d’identité et de statut social s’accroche plus facilement à des discours simplistes. Dévaloriser le crime à l’école, dans les médias et sur les réseaux sociaux participera également à cette prévention et rendra plus difficile le recrutement.

2) L’innovation

Les GAFAM disposent de ressources illimitées pour empêcher, de l’intérieur, ce type de recrutement mortifère. Une utilisation raisonnée de l’IA pourrait par exemple supprimer automatiquement les comptes ayant des modes de fonctionnement s’apparentant à un recruteur : le compte présenterait ainsi de nombreux abonnés mais peu d’abonnements à d’autres comptes, il aurait une existence très éphémère et son contenu mentionnerait des armes à feu ou autre plan criminel. Les réseaux sociaux font déjà la chasse à la nudité ou à la pédocriminalité en comptant à la fois sur des modérateurs, sur des dénonciations d’utilisateurs mais aussi sur l’IA. Ces plateformes ont donc les outils nécessaires pour lutter à leur échelle contre la criminalité organisée.

De plus, pour asseoir sa souveraineté numérique, l’Europe doit investir massivement dans le développement et l’utilisation d’outils technologiques et cyber dans le domaine judiciaire, notamment pour appliquer pleinement le Digital Services Act (DSA). Ce dernier a été voté pour que ce qui est illégal hors ligne devienne illégal en ligne. En 2024, lors de la publication du DSA, les plateformes relevaient les recrutements en ligne comme anecdotiques et ne prenaient pas la mesure du problème. L’UE doit s’assurer de l’application stricte du DSA auprès des plateformes en ce qui concerne la protection des mineurs et la suppression rapide des contenus illicites.

3) La traque

Les forces de l’ordre européennes, au travers d’Europol, ont déjà pris conscience du phénomène. Une Operational TaskForce (OTF) a été créée en ce sens. La France, la Belgique, le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, la Norvège, l’Islande, l’Espagne et le Royaume-Uni ont lancé l’opération « Grimm » afin de lutter contre la « VaaS ». Cette OTF permet un plus grand partage des informations, des renseignements et une mise en commun des compétences. Cela a conduit à l’identification des réseaux, à la prévention du recrutement de certains mineurs mais également, entre 2025 et 2026, à l’arrestation de 280 individus dont 6 têtes de réseaux et au rattachement de plus de 1400 individus à des activités de « VaaS ».

Toutefois, la rigidité des cadres juridiques empêche les enquêteurs d’avancer au même rythme que les réseaux criminels. Ainsi, par exemple, il serait utile d’élargir et de faciliter l’enquête sous pseudonyme pour infiltrer massivement les comptes de recruteurs en ligne. L’article 230-46 du Code de Procédure Pénale réglemente ce type d’enquête :

« Aux seules fins de constater les crimes et les délits punis d’une peine d’emprisonnement commis par la voie des communications électroniques, et lorsque les nécessités de l’enquête ou de l’instruction le justifient, les officiers ou agents de police judiciaire agissant au cours de l’enquête ou sur commission rogatoire peuvent, s’ils sont affectés dans un service spécialisé et spécialement habilités à cette fin dans des conditions précisées par arrêté du ministre de la justice et du ministre de l’intérieur, procéder sous pseudonyme, y compris en faisant usage d’un dispositif permettant d’altérer ou de transformer leur voix ou leur apparence physique, aux actes suivants sans en être pénalement responsables (…). »

Ainsi, seuls quelques membres des forces de l’ordre, listés et habilités, peuvent agir sur les réseaux sociaux et participer aux enquêtes visant la « VaaS ». L’arrêté du 17 avril 2025, publié dix ans après la première liste exhaustive des « habilités » à enquêter sous pseudonyme, ajoutant à celle-ci les gendarmes des brigades territoriales, démontre une volonté d’élargissement. Toutefois, là où l’État agit lentement par arrêté et décret, les réseaux criminels continuent de recruter de jeunes tueurs en deux clics et trois messages.

En conclusion, comme évoqué par le Sénat en 2024, un sursaut est nécessaire si l’on veut gagner cette guerre contre la criminalité organisée. L’Europe doit, à l’instar de l’OTF Grimm, faire preuve d’innovation, de décloisonnement et de cohésion. En effet, si nous voulons rattraper le retard face aux réseaux criminels, il devient urgent de sortir d’un processus bureaucratique lourd qui grève toute action rapide et efficace. Cela doit se faire au niveau français en réduisant les blocages systématiques de la CNIL, mais aussi européen. Ainsi, un nouveau traité sur la base de Prüm II, mis en place en 2024, pourrait être nécessaire. En effet, ce dernier permet un partage fluide des données de type ADN, empreintes digitales et immatriculations entre les polices des États-membres. Un traité créant une base européenne commune regroupant les données de connexion révélées au cours d’enquête sur la criminalité organisée pourrait permettre aux enquêteurs d’accélérer leurs recherches et de remonter plus facilement vers les recruteurs et les têtes de réseau. Pour gagner la guerre, il faut a minima lutter à armes égales.

Sources :