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La Martinique : un pilier stratégique de la souveraineté française

By Publications, Défense, Institutions

La Martinique : un territoire stratégique et historique au service de la  souveraineté française

Par Louis Domergue 

 


 

Française depuis 1635, bien avant des territoires comme la Franche-Comté (1678) ou encore Nice  et la Savoie (1860), la Martinique s’est imposée dès son intégration comme un levier majeur de la  puissance française. Sa position dans les Caraïbes a permis de sécuriser des routes maritimes vitales  pour le commerce transatlantique et de renforcer durablement l’influence française dans cette  région du monde. En 1946, elle est devenue l’un des premiers territoires d’outre-mer à accéder au  statut de département, consolidant ainsi son intégration à la République et affirmant son rôle  d’avant-poste de souveraineté dans la région.  

Aujourd’hui, la Martinique incarne une pièce maîtresse de la présence française dans la Caraïbe, au  cœur des enjeux sécuritaires, économiques et diplomatiques.  

Un bastion stratégique dans la Caraïbe

Carrefour maritime entre l’Europe, les Amériques et l’Afrique, la Martinique joue un rôle clé de  stabilisateur régional. Les Forces Armées aux Antilles (FAA), déployées en Martinique et en  Guadeloupe, assurent la surveillance d’une zone maritime de 4 millions de km², soit deux fois la  surface de la Méditerranée. Elles mènent des missions variées : lutte contre les trafics de drogue et  d’armes, surveillance des eaux territoriales, assistance humanitaire et intervention rapide dans les  crises régionales.  

Cette position l’expose néanmoins à des menaces croissantes. En 2022, plus de 30 % des  exportations mondiales de cocaïne ont transité par la Caraïbe, alimentant des réseaux criminels qui  fragilisent l’économie locale et exacerbent l’insécurité. À cela s’ajoutent les flux migratoires  clandestins, notamment en provenance d’Haïti, et l’intensification des rivalités internationales : la  Chine investit massivement dans les infrastructures portuaires de la région, la Russie renforce sa  présence diplomatique et économique, tandis que le Venezuela, fragilisé, demeure une source  d’instabilité.  

Dans ce contexte, moderniser les capacités des FAA, renforcer les coopérations avec les États-Unis  et les organisations régionales et adapter les infrastructures logistiques sont des impératifs pour  préserver cette position.  

Par ailleurs, dans un contexte de tensions diplomatiques, la Martinique n’échappe pas aux  stratégies d’influence étrangères. En soutenant des mouvements indépendantistes (comme le  RPPRAC – Rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro-Caribéens – dont  le représentant, Rodrigue Petitot, a été condamné à plusieurs reprises pour trafic de drogues et  violence avec arme et ne dispose d’aucune légitimité) par le biais du groupe d’initiative de Bakou,  l’Azerbaïdjan tente d’exacerber les tensions locales et d’affaiblir la position française sous couvert  de discours anti-coloniaux. Cette stratégie, déjà observée en Nouvelle-Calédonie, impose une  réponse diplomatique et sécuritaire ferme ainsi qu’une surveillance accrue pour neutraliser toute  tentative de déstabilisation.  

Un modèle économique à transformer

L’influence régionale de la Martinique repose aussi sur une économie résiliante, essentielle à son  développement et au bien-être de sa population.  

L’un des principaux foyers de tensions en Martinique reste le coût de la vie, qui dépasse en  moyenne de 12 % celui de la Métropole, avec des écarts atteignant 40 % sur certains produits  alimentaires. Si l’insularité explique en partie ce phénomène, la dépendance excessive aux  importations et une fiscalité spécifique, notamment l’octroi de mer, y contribuent largement. Ce  dernier, principale ressource des collectivités, alourdit les importations et alimente une inflation  structurelle via des budgets publics déséquilibrés.  

À cela s’ajoute la forte proportion de fonctionnaires (plus de 40 % des emplois salariés), dont les  primes, bien que compensatoires, entretiennent cette dynamique inflationniste en tirant vers le  haut les prix du logement et des biens de consommation, accentuant les écarts de pouvoir d’achat  avec le secteur privé.  

Au-delà des chiffres, la vie chère reflète une fragilité économique persistante, amplifiée par un tissu  productif limité et une fiscalité contraignante. Une refonte progressive des prélèvements locaux,  limitant leur effet inflationniste, et un soutien accru à l’investissement productif sont essentiels pour  préserver le pouvoir d’achat et garantir la résilience budgétaire du territoire. La réduction des  surcoûts logistiques, le soutien aux filières locales, l’insertion régionale et une transparence accrue  sur la formation des prix devront accompagner cette transformation.  

L’adhésion de la Martinique à la CARICOM (Communauté Caribéenne) le 20 février 2025 est une  avancée significative vers une intégration régionale accrue. Cette affiliation ouvre des perspectives  économiques nouvelles, facilitant les échanges avec les 21 États membres et associés. Elle permet  également d’ancrer davantage la Martinique dans un espace géopolitique structurant.  

Cependant, cette intégration impose une vigilance accrue. La gestion des flux commerciaux et la  protection des filières locales face aux importations à bas coûts en provenance des autres Etats  membres doivent être encadrées rigoureusement. Une harmonisation fiscale et douanière avec la  Métropole sera nécessaire. De plus l’ouverture économique impliquera d’encadrer les flux  migratoires qui pourraient se trouver facilités. L’objectif est de garantir à la Martinique, par une  stratégie équilibrée, les bénéfices de son double ancrage caribéen et français.  

Des annonces techniques, sans réponse structurelle

Le projet de loi contre la vie chère, annoncé en mars 2025 par le ministre des Outre-mer, vise à  renforcer le contrôle des prix et de la concurrence, à instaurer un suivi sectoriel plus strict, et à  soutenir les acteurs économiques affectés par les tensions sociales. La réforme de l’octroi de mer a  été évoquée, mais sans échéancier ni orientation claire.  

Ces annonces, largement dictées par l’urgence sociale de fin 2024 et la pression politique du  RPPRAC, ne sauraient tenir lieu de stratégie de transformation. L’architecture fiscale locale, fondée  sur l’octroi de mer, renchérit mécaniquement les produits importés, alimente les budgets publics  sans incitation à l’efficience, et accentue les inégalités entre secteur public et privé. Une réglementation dense, des aides mal ciblées et l’absence de leviers pour la production locale sont  au cœur du problème.  

Cibler les distributeurs et renforcer la régulation peut répondre à une pression politique  immédiate, mais ne produit pas de transformation durable. Une réforme utile supposerait de  réduire les surcoûts logistiques, de simplifier le cadre fiscal, et de construire un environnement  économique réellement incitatif pour produire, investir et recruter localement.  

Un socle culturel à intégrer dans l’action publique

La culture martiniquaise ne se limite pas à une vitrine identitaire : elle constitue un système vivant  d’organisation sociale, de reconnaissance mutuelle et d’expression collective. Trois temps forts  structurent notamment l’année et mobilisent l’ensemble du territoire : les Chanté Nwèl, le Carnaval  et le Tour des Yoles.  

Les Chanté Nwèl, qui débutent dès la mi-novembre, sont bien plus que des veillées de chants  religieux en créole. Ce sont des rassemblements communautaires où la musique, la cuisine  (boudin, schrubb, pâtés), la mémoire et la convivialité s’entrelacent. Organisés par des associations,  des mairies, des entreprises ou des familles, ils réactivent les solidarités locales à une période  charnière du calendrier.  

Le Carnaval, au cœur du mois de février, est un exutoire collectif à la fois festif et subversif, où la  rue devient espace de transgression ritualisée. Par ses vidé, ses jours thématiques (Mariage  burlesque, Mercredi des Cendres), ses reines et ses groupes à pied, il permet une mise en scène  codifiée des tensions sociales, des formes de satire politique, mais aussi une respiration nécessaire  dans le rythme de l’année.  

Le Tour des Yoles, dont la prochaine édition aura lieu du 27 juillet au 3 août 2025, est un  événement unique dans la Caraïbe. Il associe sport de haut niveau, transmission d’un savoir-faire  maritime ancestral, et mobilisation populaire à grande échelle. Chaque étape redessine une carte  affective du littoral, chaque yole incarne une commune, une équipe, une histoire. Ce n’est pas un  simple spectacle nautique, c’est une mise en mouvement du territoire.  

Autour de ces grands moments gravitent d’autres pratiques tout aussi structurantes : les fêtes  patronales, les soirées bèlè, les commémorations de l’abolition de l’esclavage, les concours de  cuisine, la Toussaint vécue comme une célébration. Toutes participent d’un rapport à la  transmission, à l’espace public, à la mémoire.  

Comprendre ces formes culturelles, ce n’est pas “faire local” : c’est prendre acte de ce qui fonde les  équilibres sociaux, les dynamiques d’adhésion ou de rejet, les représentations de la légitimité. Une  politique publique sérieuse ne peut s’y soustraire.  

Freiner l’exode des jeunes : une urgence sociale et économique

Chaque année, environ 4 000 Martiniquais quittent l’île pour la Métropole, attirés par des  opportunités éducatives et professionnelles plus favorables. Cet exode, amplifié par un chômage structurel (15 % en moyenne, 40 % chez les jeunes), prive la Martinique de ses forces vives et  affaiblit son tissu économique.  

Pour inverser cette tendance, il est indispensable de structurer des filières porteuses d’avenir. Le  numérique, l’énergie (valorisation du solaire et de la géothermie pour plus d’autonomie,  intégration d’un smart grid pour compenser l’intermittence), l’agrotransformation et les circuits  courts offrent des perspectives prometteuses.  

Des programmes d’investissement ciblés et des mesures favorisant le retour des talents expatriés,  soutenus par des incitations fiscales spécifiques, pourraient renforcer l’attractivité économique  locale. En parallèle, des partenariats plus étroits entre les entreprises locales et les établissements  d’enseignement supérieur en Métropole et dans la Caraïbe contribueraient à limiter la fuite des  compétences tout en valorisant les jeunes talents martiniquais.  

Valoriser pleinement les atouts économiques

Malgré ses fragilités, la Martinique dispose d’atouts uniques qui pourraient constituer les  fondements d’un développement économique plus résilient. Le rhum agricole, seul au monde à  bénéficier d’une AOC, génère environ 100 millions d’euros par an et représente 40 % des  exportations agricoles de l’île. Ce produit emblématique pourrait être davantage valorisé par le  développement du “spiritourisme”, sur le modèle des circuits écossais autour du whisky, attirant  des visiteurs tout en dynamisant l’économie locale.  

Le tourisme, bien qu’identifié comme un levier économique, reste un secteur fragile et les  stratégies passées n’ont pas permis de structurer une filière durable et compétitive. En 2023, la  Martinique a franchi le seuil symbolique du million de visiteurs, générant plus de 500 millions  d’euros de retombées économiques. Si cette progression est encourageante, elle masque une  réalité plus préoccupante : l’île reste à la traîne par rapport à ses voisins. Sainte-Lucie attire  davantage avec trois fois moins d’habitants, et la République dominicaine enregistre onze millions  de visiteurs.  

Face à cette concurrence, la Martinique ne peut viser l’augmentation mécanique des flux et doit  engager une stratégie de différenciation. L’enjeu est de construire une offre touristique plus lisible,  qualitative, ancrée dans les circuits économiques locaux. Spiritourisme, écotourisme, tourisme de  séjour long et accueil de nomades digitaux doivent structurer un repositionnement ambitieux,  fondé sur la valeur plutôt que sur la masse.  

Le développement économique de la Martinique doit se faire par un choix clair des filières à  privilégier, dont la viabilité réelle et la longévité sont démontrées. Les stratégies généralistes  doivent être évitées pour privilégier les secteurs avec un avantage comparatif certain.  

Conclusion : un levier stratégique pour la France

La Martinique ne peut être pensée comme une simple périphérie française, mais comme un levier  stratégique au service de la puissance nationale. Trois axes majeurs doivent guider son avenir :  

  • Faire de la Martinique une position stratégique avancée, par la modernisation et le renfort  des FAA, le développement des alliances régionales et la consolidation du rôle sécuritaire du  territoire.  
  • Stimuler un développement autonome et compétitif par la réduction de la dépendance aux  importations, la structuration de filières d’avenir et le soutien au retour des jeunes talents.  
  • Inscrire son développement dans une intégration régionale maîtrisée, par la préservation des  intérêts locaux et le maintien de liens solides avec la Métropole.  

À l’horizon 2040, la Martinique doit devenir un modèle d’innovation et de stabilité. Elle peut et doit  s’imposer comme un acteur clé de la souveraineté sécuritaire et diplomatique française dans la  Caraïbe et en Amérique latine. Avec les investissements adéquats, elle pourra se transformer en  modèle d’autonomie régionale et d’innovation.  

La France renforcera non seulement son rayonnement, mais également sa capacité à s’adapter aux  défis stratégiques, économiques et énergétiques du XXIe siècle. 


Sources

Taube, M. (24 octobre 2024). Marcellin Nadeau à Bakou pour décoloniser la Martinique : trahison d’État ? L’édito de Michel Taube. Opinion Internationale.

Marianne. (12 décembre 2023). Les voyages tous frais payés de deux députés ultramarins en Azerbaïdjan pour dénoncer le colonialisme français. Marianne.

France Info. (30 octobre 2024). Outre-mer, terres d’ingérences ? France Info.

Le Monde. (5 mai 2024). Outre-mer : des indépendantistes attaqués par l’exécutif sur leurs liens avec l’Azerbaïdjan. Le Monde.

Le Figaro. (13 novembre 2024). Ingérence de l’Azerbaïdjan en Martinique : la France ne doit pas tendre l’autre joue. Le Figaro.

Le Nouvel Observateur. (21 novembre 2024). Pourquoi l’Azerbaïdjan veut en découdre avec la France. Le Nouvel Obs.

Le Point. (7 juin 2024). L’Azerbaïdjan accentue sa campagne contre le néocolonialisme de la France. Le Point.

France-Antilles. (10 février 2025). Marcellin Nadeau : « Je ne crois pas à la concurrence libre et non faussée en Martinique ». France-Antilles.

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 1 : Allemagne, PPE, ProtectEU : l’Europe renforce ses frontières et sa sécurité

By Publications, Institutions, Sécurité/Justice

Allemagne, PPE et ProtectEU : nouvelles approches pour la migration et la sécurité en Europe

L’Allemagne présente les résultats de ses contrôles aux frontières, le PPE détaille son plan pour gérer la migration, et la Commission européenne introduit la stratégie ProtectEU pour renforcer la sécurité intérieure. Ces développements reflètent des efforts concertés pour répondre aux enjeux migratoires et sécuritaires actuels en Europe.

Par Aurélien Jean

 


L’Allemagne se félicite de sa nouvelle approche en matière de contrôles aux frontières

Alors que le pays vit toujours au rythme des négociations entre CDU et SPD afin d’aboutir à un gouvernement à la suite des élections législatives anticipées du 23 février dernier, la ministre de l’intérieur sortante a présenté le bilan de sa politique migratoire en conférence de presse.

La sociale-démocrate Nancy Faeser attribue la baisse du nombre de demandes d’asile au rétablissement des contrôles aux frontières. Dans le détail, ce chiffre a diminué de 34% entre 2023 et 2024, pour atteindre 213 000 demandes. Pour 2024, la baisse est même de 35% en comparaison de l’année dernière. En parallèle, les douanes ont refusé l’accès au territoire allemand à 50 000 personnes et procédé à l’arrestation d’environ 2 000 passeurs. La ministre s’est satisfaite de ces chiffres, les plus faibles depuis la sortie de la période Covid.

Pour rappel, en octobre 2023, Berlin avait réintroduit les contrôles aux frontières polonaises, tchèques et suisses avant de les élargir au reste des pays voisins en septembre dernier. Cette décision a été présentée comme une exception aux règles de libre circulation régissant les pays membres de l’espace Schengen – qui abolissent en principe ce type de contrôles sauf situation exceptionnelle (comme la France l’a fait valoir suite aux attentats de 2015). La décision allemande était motivée par des critiques récurrentes sur la politique de la coalition de centre-gauche alors au pouvoir, et ce dans la foulée de plusieurs attaques au couteau, notamment à Solingen. Dans plusieurs cas, des demandeurs d’asile avaient été impliqués.

Le prochain gouvernement prévoit de maintenir un ton ferme concernant la politique migratoire, en autorisant la police aux frontières à détenir des migrants devant être expulsés, en agrandissant les centres de détention et en supprimant le regroupement familial pour les demandeurs d’asile. Peu avant la conférence de Mme Faeser, le président de l’agence fédérale pour l’immigration et l’asile avait tout simplement proposé… la suppression du droit individuel à l’asile, provoquant un tollé.

Le PPE précise son approche en matière migratoire

Le Parti Populaire Européen (PPE) compte 188 sièges sur 720 au Parlement européen, et est de ce fait la principale force politique dans l’hémicycle. Il rassemble notamment les Républicains de François-Xavier Bellamy ou la CDU/CSU allemande de Manfred Weber. Il est aussi l’un des grands vainqueurs des élections de 2024 ayant conduit à un net virage à droite – rendant possible une coalition théorique dite « Venezuela » combinant droite, conservateurs et extrême-droite en lieu et place de la traditionnelle alliance droite-centre-sociaux-démocrates-écologistes. Autant dire que sa position sur des thématiques-phares de la nouvelle mandature, comme la migration, sera cruciale pour le devenir des textes présentés.

Dans cette optique, une approche en 9 points a été rendue publique. Intituler « maîtriser la migration : une approche ferme, équitable et tournée vers l’avenir », elle vise à stopper la migration irrégulière afin de ne pas surcharger le système d’accueil et pouvoir ainsi mieux intégrer les migrants légaux. Fruit de différentes visions nationales réunies au sein du PPE, elles combine plusieurs priorités : renforcement des frontières extérieures, protection de l’espace Schengen, lutte intensive contre les passeurs et détermination à contrer l’instrumentalisation des migrants comme armes de guerre hybride. Ce dernier point renvoie à la situation vécue par la Pologne et les pays Baltes, qui subissent une pression migratoire orchestrée par la Russie et la Biélorussie en marge du conflit ukrainien.

Le PPE se félicite aussi de la baisse du nombre d’entrées irrégulières en Europe observée en 2024, et appelle à renforcer le mouvement via une meilleure effectivité des retours forcés et un renforcement du rôle de Frontex pour permettre sa participation aux retours vers les pays tiers. La réduction de la charge administrative (délais, procédures, effets non suspensifs…) fait aussi partie du programme tout comme la surveillance des frontières au moyen de technologies comme l’IA, les drones ou les systèmes biométriques. Se félicitant des premiers résultats en la matière, la poursuite des coopérations avec les pays tiers est aussi envisagée, au besoin en utilisant les armes de l’aide au développement et des visas. Le PPE veut, en outre, solidifier les politiques d’intégration en ce qui concerne l’immigration légale et l’attraction des talents.

Enfin, le parti reconnait que l’Europe doit changer d’approche, en passant de la « sécurité aux frontières » à la « défense des frontières » et en y allouant des ressources suffisantes dans le prochain budget pluriannuel (MFF).

La Cour de Justice de l’UE (CJUE) se prononce sur la remise au Royaume-Uni d’un individu sous mandat d’arrêt

Le 3 avril dernier, la Cour de Luxembourg a statué sur la possibilité d’extrader un individu faisant l’objet d’un mandat d’arrêt vers le Royaume-Uni (en l’espèce, une personne soupçonnée de terrorisme en Irlande du Nord). La question était de savoir si cela était possible, attendu le durcissement des règles de libération conditionnelle intervenu sur le territoire britannique après la commission des faits en cause. Un détenu doit désormais purger les deux tiers de la peine avant de pourvoir espérer bénéficier du dispositif, contre une libération automatique dès la moitié de la peine effectuée dans le système précédent.

La Cour, en Grande chambre (arrêt C-743/24 Alchaster II), a estimé que l’extradition était possible et ne violait pas la Charte des Droits Fondamentaux de l’UE et, notamment, qu’elle ne contrevenait pas à l’interdiction d’infliger rétroactivement des peines plus fortes que celles applicables au moment de l’infraction. Elle estime dans son raisonnement qu’il faut séparer les notions de « peine » et « d’exécution » de la peine. En outre, le régime britannique continue de prévoir une possibilité de libération conditionnelle et ne conduit pas à un prolongement de la durée totale de détention.

La stratégie ProtectEU dévoilée ou comment la Commission compte revenir au centre du jeu sur la sécurité intérieure

Annoncée à Strasbourg fin mars, cette nouvelle stratégie s’inscrit dans la droite lignée des précédentes initiatives en matière de lutte contre le narcotrafic et la criminalité organisée. Elle reflète aussi les évolutions politiques à l’œuvre depuis déjà plusieurs mois – et singulièrement suite aux dernières élections européennes ayant conduit à un net virage à droite.

ProtectEU affiche de larges ambitions, attendu entre autres le nombre consistant de domaines d’action visés. Sans prétendre à l’exhaustivité, citons : la lutte contre le narcotrafic, la protection des victimes, le renforcement des moyens européens, l’amélioration significative de la coopération entre les autorités nationales (notamment en matière de renseignement), une approche plus efficace du problème de la cybercriminalité ou encore une vision renouvelée de la coopération internationale (avec, sur ce point, une refonte de la directive sur les visas).

De manière concrète, Frontex verra ses moyens humains augmentés à 30 000 agents (contre initialement 10 000 prévus pour 2027). Eurojust se verra aussi mieux dotée en moyens humains et matériels, tout comme Europol ; les deux agences basées à La Haye (Pays-Bas) devant être plus opérationnelles et appuyer plus efficacement les Etats-membres (EM).

Néanmoins, aucun délai n’a été fourni, si ce n’est que les textes seront présentés entre 2025 et 2026. Cela illustre toutes les limites du modèle européen des « stratégies » et autres « plans d’action ». Reposant intrinsèquement sur le bon vouloir des EM sur un sujet dans lequel l’UE n’intervient qu’en appui la Commission ne peut se substituer aux efforts nationaux en matière de coordination. Reste aussi à voir comment tripler les effectifs et, surtout, comment financer ces mesures alors que la négociation du prochain budget européen va commencer et que les autres priorités brûlantes ne manquent pas entre agriculture, industrie et, bien sûr, défense.


Sources

Euractiv, 01/04/2025, « La ministre allemande de l’Intérieur justifie la baisse de l’immigration par les contrôles aux frontières »

EPP Group, 03/04/2025, « Prise de position du groupe PPE sur l’exploitation des migrations »

Agence Europe, 04/04/2025, « La Cour de justice de l’UE se prononce sur les conditions de remise au Royaume-Uni d’une personne faisant l’objet d’un mandat d’arrêt »

Enquête Ifop-CRSI « Les maires et l’insécurité »

By Sécurité/Justice

Sondage Ifop-CRSI « Les maires et l’insécurité »

L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 504 maires (ou adjoints à la sécurité), représentatif de l’ensemble des maires de France.

La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge) après stratification par région et taille de commune. Les communes de taille les plus importantes ont été surreprésentées lors du terrain d’enquête, puis ramenées à leur poids réel lors du traitement informatique des résultats.

Les interviews ont été réalisées par téléphone du 20 février au 15 mars 2025.

  • À un an des prochaines élections municipales, la sécurité est un enjeu important pour 48% des maires.
  • 74% souhaitent une simplification des procédures administratives pour faciliter l’installation de caméras de surveillance par les municipalités dans leur commune.
  • 65% souhaitent que les policiers municipaux puissent pratiquer des contrôles d´identité et la fouille de véhicule ou d´individu, comme le font les policiers nationaux ou les gendarmes.
  • 15% des communes disposent d´une police municipale ou de garde(s) champêtre(s).
  • 62% estiment que le contexte local de leur commune nécessite que la police municipale/ le(s) garde(s) champêtre(s) soit armé(e).
  • En matière de sécurité, 56% ont un sentiment d’abandon de l´État et de devoir pallier en tant que commune cette absence ou cet abandon de l´Etat.
  • 93% estiment souhaitable que les personnes qui sont « fichées S », c´est-à-dire qui font l´objet d´un suivi policier pour menace à la sûreté de l´Etat, et qui résideraient dans leur commune, leur soient systématiquement signalées.
  • 89% souhaitent que l’installation par l´Etat de réfugiés dans une commune reçoive obligatoirement l’aval du maire et du conseil municipal de la commune concernée.
Résultats de l’étude

Ralentissement de la croissance

By Economie

– Par Tristan Audras

Ralentissement de la croissance

Les prévisions du gouvernement

Le 18 mars, l’INSEE a publié ses prévisions de croissance pour l’année 2025. Après 1,1 % de croissance en 2024, le projet de loi de finance 2025 anticipait une croissance de 0,9 % cette année. L’anticipation du taux de croissance est absolument cruciale lors de l’adoption du budget car le niveau du PIB agit directement sur les prévisions de recettes et de dépenses de l’Etat. Une croissance plus faible que prévue par exemple, rendrait impossible la tenue de l’objectif de 5,4 % de déficit public. 

Les prévisions de l’INSEE

Dans sa dernière note, l’INSEE revoit ses prévisions de croissance à la baisse par rapport à ses dernières estimations, fin 2024. Le taux croissance atteindra seulement 0,1 % au premier trimestre et probablement 0,2 % au deuxième trimestre (0,4 % au premier semestre). A ce rythme, les perspectives de croissance du gouvernement apparaissent hors d’atteinte. Pour les atteindre il faudrait que « des aléas positifs se manifestent dès le début de l’année ».

Les prévisions de la Banque de France

L’INSEE n’a pas fourni d’indications concernant l’ensemble de l’année 2025 mais notons que la Banque de France prévoit elle un taux de croissance à 0,7 %. 

Comment expliquer le ralentissement de la croissance ?

Le ralentissement de la croissance s’explique principalement par deux facteurs : 

  • La baisse des dépenses publiques, véritable moteur de la croissance depuis de nombreuses années, et notamment le Covid.  
  • La baisse du commerce mondial notamment du fait de l’augmentation des droits de douane décrétés par l’administration Trump sur les produits chinois. 

Les facteurs porteurs de croissance sont notamment la hausse de la consommation des ménages (0,4 %) dont la hausse des salaires devrait plus que compenser l’inflation. 

Quelles sont les conséquences du ralentissement de la croissance ?

Outre la hausse du déficit public, l’une des conséquences majeures est la hausse du chômage qui devrait atteindre 7.6 % à la fin du premier semestre d’après l’INSEE.


Sources

INSEE, « Désordre mondial, croissance en berne », Note de conjoncture, mars 2025, https://www.insee.fr/fr/statistiques/8388054

Déficit de la sécurité sociale

By Economie

Déficit de la sécurité sociale

La sécurité sociale accuse un déficit de 18,2 Md€ en 2024 (4Md€ de plus qu’en 2023) ; un déficit causé en grande partie par la branche (15 Md€). Les premières projections misent sur un déficit social de 22,1 Md€ en 2025.

La Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades) comble de trou de la sécurité sociale en empruntant sur les marchés internationaux, elle paye ses débiteurs par la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) ainsi que par la contribution sociale généralisée (CSG). Depuis sa création en 1991, la Cades a amorti 243 Md€ sur les 388 Md€ de dette.


Sources

Cour des comptes, février 2025

Cour des comptes, novembre 2024

tribune 200 antennes satellites starlink à mayotte menace pour l'indépendance de la france crsi

TRIBUNE : 200 antennes satellites Starlink à Mayotte : menace pour l’indépendance de la France ?

By Publications, Numérique

TRIBUNE : 200 antennes satellites Starlink à Mayotte : menace pour l’indépendance de la France ?

Par Bruno Mathieux

Dans une note précédente du CRSI [1], nous avions souligné les progrès de la société SpaceX sur le marché des lanceurs de fusées, avec le déploiement notable de la constellation Starlink et le risque qu’elle constitue pour notre souveraineté dans le domaine spatial.  

Une annonce anodine du gouvernement, faite dans l’indifférence générale pendant la  trêve des confiseurs, est venue renforcer ces craintes, car elle illustre les transformations majeures du marché des télécommunications auxquelles la France et l’Europe en  général devront faire face dans les prochaines années, au risque de perdre leur autonomie stratégique dans un domaine d’importance vitale pour le fonctionnement de notre économie et de notre société. 

Entre Noël et le jour de l’an, le premier ministre François Bayrou annonçait le déploiement de 200 antennes satellites Starlink pour parer à l’urgence créée par les dégâts considérables du cyclone Chido. La moitié aurait été offerte par Elon Musk avec un abonnement gratuit de 3 mois. 100 autres seraient achetés par l’État français. 

 

Une annonce dommageable pour l’image des opérateurs nationaux

Cette mesure prise par le gouvernement a provoqué l’agacement des opérateurs télécoms présents sur l’Île de Mayotte, qui n’avaient pourtant pas démérité en  rétablissant les communications essentielles dans des délais extrêmement courts. Au moment de l’annonce du premier ministre, les équipes des opérateurs télécom (Orange, SFR et Only, filiale du groupe Iliad) s’employaient à rétablir les infrastructures de communication considérablement endommagées par le passage du cyclone. Le 30 décembre, jour de l’annonce de François Bayrou, l’opérateur Orange avait déjà réparé 16 antennes du réseau mobile de Mayotte, permettant ainsi de rétablir le service pour 75 % de la population. Le 6 janvier, 34 antennes sur les 54 présentes sur l’île étaient opérationnelles, permettant ainsi à 90 % de la population de l’île de Mayotte d’être de nouveau connectée. À la même date, les équipements Starlink n’étaient pas encore arrivés sur l’Île de Mayotte et la solution pour les déployer n’était pas encore trouvée. 

Dans le même temps, pour renforcer les moyens de communications essentiels, le groupe Orange acheminait et déployait sept « Safety Case », une solution télécom compacte et autonome, déployable sur le terrain en 30 minutes, permettant de rétablir en urgence une connectivité en situation de crise. Cette solution a permis de répondre au besoin des services de secours à la recherche de moyens de communication dans les  zones reculées ou sinistrées comme c’est le cas à Mayotte depuis le passage du cyclone [2].

 

Starlink, un service internet par satellite disponible en France

Starlink ne pouvait rêver d’une meilleure publicité pour Noël. Rappelons que Starlink est un fournisseur d’accès internet de la société SpaceX, propriété d’Elon Musk. Le réseau Starlink fonctionne grâce à ses nombreux satellites de télécommunications. Ils sont placés sur une orbite terrestre basse, tournant au-dessus de nos têtes à 500 km d’altitude, à l’inverse de la majorité des autres satellites, dit géostationnaires, situés à 36  000 km de distance. Fin 2024, Starlink revendiquait plus de 4 millions de clients internet dans le monde pour environ 7000 satellites déployés à ce jour, soit environ la moitié de l’objectif affiché de 14 000 satellites. 

Depuis 2021, à la suite d’une décision de l’ARCEP, autorité administrative indépendante (AAI) en charge du secteur des télécommunications, Starlink a obtenu les autorisations nécessaires pour proposer ses services internet par satellite en France. Pour un abonnement de 40 € par mois et un coût d’installation de 350€ correspondant au prix de l’équipement (une parabole installée sur votre terrasse ou sur le toit de votre résidence), Starlink propose une connexion internet haut débit, partout en France, avec des performances de l’ordre de 100 Mbps. C’est moins que la fibre optique, mais beaucoup mieux que l’ADSL. 

Ces services ont même été renforcés à la suite du déblocage par l’ARCEP d’une nouvelle bande de fréquences utilisable, afin de permettre à celui-ci d’utiliser la totalité de ses satellites déjà envoyés dans l’espace [3].  

Néanmoins, ces décisions de l’ARCEP interrogent, au regard de la réticence des nombreux acteurs du secteurs qui se sont exprimés lors d’une consultation publique, soulignant les problèmes de distorsion de la concurrence que pose l’offre de Starlink, à plusieurs titres : 

  • En autorisant l’exploitation de plus de satellites en France, la domination de SpaceX sur le territoire français sera inégalée, créant de fait une situation de quasi monopole dans le domaine des communications par satellite à orbite basse  (LEO),
  • D’autre part, l’absorption des ressources orbitales disponibles, va saturer  l’espace, limité par nature, des orbites basses devant être partagées entre  opérateurs de satellites non géostationnaire, empêchant ainsi d’autres constellations de satellites de se déployer dans l’espace.
  • Enfin, la taille de la station terrienne proposée par Starlink, pour recevoir le signal en provenance de la constellation, comparable à celle d’un PC portable, rend de  plus en plus floue la frontière entre service fixe, nomade et mobile. 

La décision de l’ARCEP démontre une fois de plus la difficulté pour une Autorité Administrative Indépendante de faire converger la défense des intérêts nationaux et de l’indépendance stratégique de la France en matière de télécommunications [4], et ceux des consommateurs. Cette difficulté est encore plus flagrante, quand dans le même temps, Orange se voit infligé une amende de 26 millions d’Euros pour non-respect de ses engagements dans le déploiement de la fibre, alors que la France est le pays d’Europe le mieux desservi en fibre optique et qu’une offre de service par satellite existe depuis 2023  pour fournir une alternative crédible dans les zones les plus mal desservies [5]. 

 

Une menace pour le secteur Telecom en Europe

Nous sommes seulement au début de la déferlante Starlink en Europe. L’objectif d’Elon Musk est de proposer des services de connectivité à très haut débit, en s’affranchissant des câbles sous-marins qui constituent l’ossature du réseau Internet mondial. Chaque lancement de fusée SpaceX nous rapproche de l’objectif. Avec les satellites de nouvelle génération, les services Starlink pourront dépasser le gigabit par seconde, (contre  100Mbps constatés aujourd’hui) avec des temps de latence réduits à 20 ms, (quand l’oCre de satellite d’Orange, basée sur les satellites géostationnaires d’Eutelsat, gravitant  à 36 000 km de distance, se situe plutôt autour des 600 ms). C’est mieux que la latence d’un câble transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis. 

Les services Starlink sont aujourd’hui limités aux services fixes par satellite. Depuis 2024, Starlink a démontré sa capacité de capter directement le signal de la constellation depuis un Smartphone. Des premiers tests ont été menés avec succès aux États-Unis, en partenariat avec l’opérateur T-Mobile. D’autres partenariats sont en discussion avec des opérateurs en Suisse, au Canada, en Nouvelle Zélande, au Japon et en Amérique du Sud (Chili, Pérou). A plus long terme, rien n’empêchera Starlink de proposer des services de  téléphonie mobile, partout dans le monde (la constellation de satellites n’a pas de  frontière), sans pour autant investir dans des réseaux spécifiques par pays, comme c’est le cas aujourd’hui. Il suffira d’acheter une licence 6G dans les pays concernés. 

L’annonce de François Bayrou ne fait que souligner le retard pris par la France et l’Europe en matière de communications par satellites et l’urgence d’avancer dans le déploiement du programme IRIS, une constellation de satellites à orbite basse comparable au réseau de Starlink, qui devrait permettre de connecter les zones mal desservies tout en  garantissant des services sûrs pour les gouvernements et les citoyens européens. Ce réseau, prévu pour un déploiement à partir de 2030 au mieux, est la condition d’une autonomie stratégique européenne dans le domaine des communications par satellite.

 


[1] Voir la note publiée sur notre site le 8 juillet 2024 https://www.crsi-paris.fr/lindustrie-spaciale-un secteur-concurrentiel/ 

[2] Par exemple, l’une des Safety Case a été mise au service de l’hôpital de campagne de Cavani.

[3] https://www.arcep.fr/uploads/tx_gsavis/24-2687.pdf 

[4] Faut-il encore rappeler que l’état est toujours actionnaire principal d’Orange en détenant directement ou  indirectement environ 23 % du capital ?

[5] Orange a également sollicité une autorisation à l’Arcep d’utilisation de fréquences pour établir et  exploiter un réseau de service fixe par satellite à destination de la clientèle Entreprises.

Maintien de l’ordre : une nouvelle impulsion s’impose

By Sécurité/Justice

Maintien de l’ordre : une nouvelle impulsion s’impose

En ce mois de décembre 2024, les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS)ont soufflé une nouvelle bougie : les voilà 80 ans après leur création en 1944, par décret du Gouvernement Provisoire de la République Française.

Avec leur « cousine », la Gendarmerie Mobile, créée pour sa part en 1921, elles constituent les unités de Force Mobile autonomes, permettant aux autorités républicaines de disposer de capacités opérationnelles à maintenir ou rétablir l’ordre public sur tout le territoire national.

Si la doctrine et l’organisation du Maintien de l’Ordre (« M.O . ») ont évolué au fil du temps et des gouvernants, elles n’en restent pas moins fondamentales pour assurer la capacité de l’Etat à garantir la sécurité publique, d’autant plus dans un contexte de durcissement des modes de délinquances, y compris lors de troubles massifs à l’ordre public.

Encore faut-il que ces unités disposent des moyens, directives et prérogatives à la hauteur des enjeux de sécurité publique actuels.

Par Christian Breit, ancien policier CRS et P.U., ancien formateur SPI et GTPI (police), formateur et consultant spécialisé, et Guillaume Feiss, consultant et formateur, militant des questions d’usage de la force par les FdO.


Un bref rappel historique tout d’abord

Les CRS et Escadrons de Gendarmerie Mobile, ainsi que d’autres unités spécialisées, constituent les unités permettant de concrétiser une stratégie de maintien de l’ordre « à la française », repensée pour l’essentiel :

  • D’abord dans les années 1920, avant lesquelles le maintien de l’ordre était assuré par l’Armée, dans une approche qui conduisait à des tirs létaux,
  • Puis vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la France libérée et alors administrée par un Gouvernement Provisoire devant s’assurer qu’un ordre public républicain puisse être garanti de nouveau partout sur le territoire, dans une période de libération encore troublée.

La doctrine du « MO à la française » ainsi pensée et étant encore aujourd’hui source d’inspiration de bon nombre d’unités de MO dans le monde, peut être résumée comme reposant sur deux axes essentiels :

  • Le principe du maintien à distance des manifestants, pour éviter contacts, dégradations et blessures graves.
  • Une intervention collective et sur ordre, permettant une coordination tactique et garantissant un emploi validé et mesuré de la force légitime.

Après la Gendarmerie Mobile, constituée comme subdivision de la Gendarmerie Nationale à partir de 1921 et les CRS créées en 1944, toutes deux forces nationales, mobiles et autonomes, d’autres unités spécialisées sont venues compléter le Schéma National du Maintien de l’Ordre au fil du temps, comme forces locales plus sédentaires :

  • Les Compagnies Départementales d’Intervention (CDI) voire les Compagnies de Sécurisation et d’Intervention (CSI), pour le territoire administré hors Préfecture de police de Paris (PP).
  • Depuis 1953 également les Compagnies d’Intervention (CI) pour la zone régie par la PP, rattachées à la DOPC (Direction de l’Ordre Public et de la Circulation), dont l’organisation a pas mal évolué les dernières années en Brigades de Répression de l’Action Violente (BRAV) déclinables sous différentes formes de mode opératoire (BRAV-M, BRAV-L, BRAV-P, BRAV-N).

Etat des lieux et organisation actuelle des forces dédiées au Maintien de l’Ordre

Les CRS : au dernier recensement par la Cour des Comptes [1] près de 11.200 fonctionnaires de police y sont affectés, pour l’essentiel (depuis 2024) dans 64 compagnies dites « de service général », dédiées au maintien de l’ordre, réparties sur le territoire national.

On y compte notamment la très médiatisée « CRS 8 » (Bièvres), réorganisée à l’été 2021 avec près de 200 fonctionnaires pour être projetée rapidement sur les théâtres de trouble à l’ordre public jugés les plus problématiques.

S’en sont suivies des créations analogues sur 2023/2024 avec les CRS 81,82, 83 à 84 (Marseille, St-Herblain, Lyon-Chassieu, Montauban)

(d’autres compagnies spécialisées existent, comme les 9 CRS dites autoroutières, les 6 CRS motocyclistes zonales affectées aux convois et escortes, 2 de secours en montagne ou une spécifiquement dédiée à la protection des personnalités).

Chaque compagnie de service général est composée :

  • D’une Section de Commandement et de Soutien (SCS), abritant en moyenne entre 15 et 20 fonctionnaires propres à la section.
  • 2 Sections Appui et Manœuvre (SAM)
  • 2 Sections Protection et Intervention (SPI), dont des « SPI4G » constituant aussi des effectifs du niveau d’intervention intermédiaire dans le Schéma National d’Intervention repensé en 2016 pour faire face aux commissions d’actes terroristes.

Chacune de ces sections est censée compter une quinzaine de fonctionnaires, réparties en groupes tactiques (siglés A, B et C)

Les Gendarmes Mobiles : près 12.500 personnels de la gendarmerie y sont affectés. Répartis en 109 escadrons de marche (EGM), ainsi que quelques unités spécialisées.

Chaque escadron (EGM) étant composé de près de 110 militaires, répartis en 5 pelotons :

  • 4 dits « de marche », dont un Peloton d’Intervention (PI).
  • 1 dit « hors rang », pour le commandement, l’administration et la logistique).

Ces 111 escadrons sont répartis en 18 groupements, sur tout le territoire national, placés sous le commandement des généraux commandant les 7 Régions de la Gendarmerie Nationale.

Chaque escadron déploie usuellement un groupe de commandement et trois voire quatre pelotons de seize gendarmes chacun, peloton pouvant s’articuler en deux groupes.

Parmi ces pelotons, on trouve les « PI » (Pelotons d’Intervention »), successeurs des « ELI », dédiés, lors de manifestations, à des fonctions d’interpellation d’individus violents, à la protection des biens et personnes ou à la pénétration de lieux barricadés.

Par ailleurs, comme les SPI en CRS, ces PI contribuent au Schéma National d’Intervention pour le niveau d’intervention dit Intermédiaire, face notamment aux actes terroristes types tueries de masse ou prise d’otages.

Un appui aux gendarmeries départementales (interpellations à domicile, escortes, milieux périlleux) fait également partie des prérogatives de ces PI.

Les CDI / CSI : Ces compagnies sont rattachées à des Directions Départementales de Police Nationale (DDPN / ex DDSP), agissant en appui de services départementaux ou régionaux (SD, GIR…) voire des CSP (circonscriptions de sécurité publique) du territoire auquel elles sont affectées.

Si elles sont mobilisables pour des missions de maintien de l’ordre, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’unités d’appui dans les missions de sécurité publique et de police judiciaire, renforçant des effectifs de voie publique comme les BAC (locales comme départementales) ou assistant des services de police judiciaire, notamment pour de l’interpellation à domicile puis de la sécurisation pour perquisition.

En ce qui concerne le maintien de l’ordre, les fonctionnaires composant les CDI/CSI sont mobilisables pour des opérations sur leur département de compétence, dès lors qu’elles ne nécessitent pas d’intervention plus spécialisée qui est celle des CRS ou EGM.

(leurs effectifs peuvent aussi être intégrés à des schémas de CRS ou EGM pour des besoins opérationnels justifiés par les circonstances).

Les CI : (pour la Préfecture de police de Paris / PP) : rattachées à la DOPC, elles sont au nombre de 7, comptant chacune en moyenne environ 110 fonctionnaires de police (une 8ème étant dédiée aux interventions de nuit).

Depuis 2019 (et la crise dite des Gilets Jaunes qui a conduit à de nombreuses et massives manifestations notamment sur Paris intramuros), pour le maintien de l’ordre, ces unités s’articulent en « Brigades de Répression de l’Action Violente » (BRAV), brigades créées sous l’autorité du Préfet de Police alors en fonction, M. Lallement. Brigades aux modalités d’interventions différenciées et adaptables, la plus médiatisée étant la BRAV dite « M » (pour Motorisée), composée d’une unité spécialisée de motocyclistes flanqués chacun d’un opérateur de la CI, permettant des projections rapides d’un noyau de manifestants à un autre ou encore de canaliser ou disperser des manifestants lorsque l’ordre en est donné.

(il s’agit en réalité d’une quasi réplique opérationnelle des « pelotons « voltigeurs motoportés » créés en 1969 puis dissouts en 1986).

Chaque CI comprend aussi une unité spécialisée, dite « d’Intervention et de Réaction Rapide » (ULI2R) qui, au-delà des prérogatives classiques d’une CI, va également concourir au schéma national d’intervention, au même titre et de la même manière que les SPI4G de CRS et les PI de Gendarmerie Mobile.

Distinction opérationnelle : si les CRS et GM peuvent être distingués par des casques de protection rayés de deux bandes horizontales jaunes, les effectifs de CDI/CSI sont identifiables par des bandes horizontales bleu-roi et ceux des CI par des bandes bleues surplombées par l’insigne de la PP.

Une évolution des manifestants lors de rassemblements susceptibles de troubler l’ordre public

Depuis la fin de la 2nde guerre mondiale, l’essentiel des événements conduisant à des mobilisations nécessitant du maintien de l’ordre étaient des manifestations du mouvement social, avec des organisations puissantes (les syndicats) et staffées pour cadrer les manifestations en amont de toute « confrontation » avec les forces de l’ordre mobilisées : non seulement ces organisateurs connaissaient parfaitement les pratiques des professionnels CRS et gendarmes mobiles, mais de surcroît leurs propres services d’ordre évacuaient parfois de leur propre initiative des fauteurs de trouble hors des cortèges de manifestants.

Les événements ou manifestations troublant l’ordre public ces dernières années ne se sont clairement plus déroulés dans ce contexte, pour deux raisons :

  1. la perte de main mise des principales centrales de syndicats de salariés et de fonctionnaires sur les mouvements dits « sociaux », désorganisant et déstructurant les cortèges de manifestants et laissant la porte ouverte à davantage de perturbateurs / casseurs; un rapport du Défenseur des Droits en décembre 2017 [2]  décrivait alors ce nouveau phénomène de manifestants en reprenant des propos de responsables de la PP, qualifiant ces nouveaux manifestants de :

‘’ « nébuleuse » dans laquelle se retrouvent les « traditionnels casseurs » ou des « opportunistes », des « étudiants, collégiens, zadistes, retraités, fonctionnaires… » qui peuvent graviter autour d’un noyau dur identifié depuis quelques années sous l’appellation de « Black Blocs ». Evalués entre quelques dizaines et plusieurs centaines d’individus, ils constituent au sein des manifestations « des groupes éphémères, dont l’objectif est de commettre des actions illégales, en formant une foule anonyme non identifiable ». Ces individus, en général cagoulés et vêtus de noir, sont formés et entrainés suivant des stratégies paramilitaires et prônent l’action violente dans un but de déstabilisation des institutions. Ces groupes dégradent prioritairement les biens qui présentent une valeur symbolique pour leurs revendications, tels que des agences bancaires ou des enseignes de luxe ou de grande consommation. Comme l’avait précisé le Préfet de police de Paris, leur stratégie est d’utiliser les cortèges des manifestations comme des « vecteurs » pour leurs actions. Ces individus se positionnent désormais parfois en tête des cortèges et recherchent l’affrontement direct avec les forces de l’ordre. ‘’

2. l’évolution de la délinquance urbaine et péri-urbaine, qui a accentué le phénomène d’ « émeutes de quartiers », regroupements de délinquants ayant pour seuls objectifs apparents de procéder à des dégradations et à des violences contre les forces de l’ordre, sans aucune revendication sociale ou idéologique exprimée clairement. Profils de délinquants que l’on a vus se joindre sur Paris-75 aux casseurs des grandes manifestations (Gilets Jaunes, réforme des retraites, marche contre l’islamophobie…) cités au point 1).

Quatre évolutions nécessaires pour répondre aux défis de la situation sécuritaire actuelle

Face à cette évolution des profils de manifestants et casseurs, dans un contexte de violence généralisée au niveau sociétale, quatre évolutions s’imposent à qui voudrait dignement rétablir des conditions d’un maintien de l’ordre et de paix publique.

1. Considérer les effectifs de Police / Gendarmerie au Maintien de l’Ordre comme des effectifs d’impérative nécessité et spécialisés

Si plus de 22.000 policiers et gendarmes semblent affectés à des unités constituées concernées, de près comme de loin, aux fonctions de maintien de l’ordre, la réalité opérationnelle est autre.

Sur l’évolution des effectifs et des unités, tout d’abord.

Sur 10 ans, les effectifs sont restés quasi stables (un peu plus de 11.000 CRS et un peu plus de 12.000 gendarmes mobiles).

Les Unités de Forces Mobiles paient encore aujourd’hui la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) conduite au début des années 2010 (-1500 ETP de CRS sur 7 ans, – 2300 ETP de gendarmes sur 8 ans, toujours selon le dernier rapport de la Cour des Comptes en la matière [3].

Or, le nombre de compagnies de CRS est resté stable (60 compagnies jusque fin 2023 / +4 en 2024) et le nombre d’escadrons de GM a été carrément réduit de 15 sur 16 ans.

Cette équation effectifs à peine stabilisés + non réduction du nombre de compagnies voire réduction du total d’escadrons n’est pas sans conséquences sur la capacité opérationnelle de nos concitoyens engagés dans les forces du maintien de l’ordre : si l’effectif requis d’une compagnie de CRS est estimé à 132 agents pour efficacité optimale, de nombreuses compagnies n’atteignent pas cet effectif, réduisant le nombre de sections ou pelotons opérationnels (dits « de marche ») à trois au lieu de quatre par compagnie / escadron, réduisant les capacités d’action simultanée sur le théâtre d’opérations de maintien de l’ordre.

Selon le rapport de la Cour des Comptes cité plus haut, 42 unités des compagnies générales de CRS sont frappées par cette problématique. Un EGM réduit à trois pelotons au lieu de quatre, c’est l’impossibilité de se scinder en deux groupes homogènes, nécessitant le renfort à ses côtés d’un autre EGM.

Et ce ne sont pas seulement les Retex des personnels concernés qui l’illustrent, mais bien la Cour des Comptes qui en atteste dans ses observations. Inefficace et coûteux !

Sans compter que les créations de compagnies encore plus spécialisées, faites à grands coups de communication politique, comme la CRS 8 et ses quatre « répliques » constituées sur 2024, ont été effectuées pour la très majeure partie par des transferts d’effectifs de compagnies existantes… !

Parallèlement, les effectifs des CDI / CSI (à l’échelon national, hors Préfecture de police de Paris)) ont certes nettement augmenté : entre 2014 à 2023, de 1800 à près de 2300 [4].

Côté Préfecture de Police (Paris), les effectifs des CI ont plus que doublé entre 2007 et 2023 [4].

Ces personnels, sans remettre en cause leur engagement, formation et parcours, restent tout de même davantage des spécialistes initiaux de l’interpellation et de l’intervention, plus que du maintien de l’ordre public, a contrario des CRS et EGM qui abritent de vrais spécialistes et permanents de la matière « MO ».

Côté Police, on peut donc en conclure que les hausses d’effectifs ont clairement été constituées côté effectifs spécialisés départementaux DDPN (CDI/CSI) bien plus que côté unités ultra-spécialisées (CRS).

Sur l’affectation des effectifs pourtant dédiés au Maintien de l’Ordre.

Au-delà de la question des effectifs spécialisés et de leur répartition sur un nombre croissant d’unités, se pose la question suivante (encore plus absurde) : ces effectifs sont-ils bien affectés à des missions de maintien ou rétablissement de l’ordre est public ?

Bien qu’une instruction fin 2015 était très claire sur cette priorité (objectif « MOSOVO »), là aussi, les conclusions de la Cour des Comptes sont sans appel : entre 2017 et début 2023, seules 30% des unités de force mobile (CRS / EGM) ont été employées pour des missions de maintien de l’ordre !

Entre 70 et 80 unités sont en effet quotidiennement détournées pour d’autres missions, dites « permanentes » :

  • 14 unités affectées à la protection des frontières espagnole, italienne ou britannique
  • 15 unités à la disposition de la Préfecture de Police de Paris pour les gardes statiques des grands palais, ambassades ou encore lieux de culte jugés sensible
  • 3 unités affectées à la sécurisation des départements corses, 21 à celles des territoires ultra-marins
  • 19 unités au renforcement des effectifs de police / gendarmerie dans des départements particulièrement exposés à la délinquance et aux violences dites urbaines

(une des conséquences du plan dit « National de Sécurité Renforcée » / PNSR de 2012).

Parallèlement, l’emplois d’entités de la FIPN comme le RAID lors des émeutes de 2023, consécutives à l’affaire dites Naël en dit long sur l’utilisation de ressources … Sans douter un instant de l’excellence opérationnelle des éléments de la FIPN notamment en termes d’interpellation, vu la sollicitation croissante qui en est déjà faite en matière d’affaires anti-terrorisme, d’anti-stupéfiants ou d’autres missions notamment d’appui aux unités judiciaires, les sur-solliciter encore sur des missions de troubles (certes graves) à l’ordre public illustre une certaine anomalie en la matière…

Compte tenu des enjeux actuels de maintien de l’ordre, face à des mouvements de casseurs ou des émeutiers « urbains » sans limites, les priorités doivent désormais être claires :

  • Un schéma de recrutement qui entérine enfin le renforcement prioritaire des compagnies et escadrons sous-dotés, en stoppant l’éclatement sur de nouvelles unités créées.
  • Une priorité à l’emploi des Unités de Force Mobile (CRS et EGM) pour les questions du maintien de l’ordre, en tant qu’effectifs ultra-spécialisés, plutôt qu’un recours accru à des services départementaux ou de PP déjà fortement sollicités par des missions d’appui aux effectifs de sécurité publique et de police judiciaire.

2. Face à des casseurs et des émeutiers-délinquants à la violence croissante, re-légitimer l’usage légal de la force prévu par les textes, en finir avec l’absurde confusion avec la légitime défense

En matière de dispersion de contrevenants lors de manifestations provoquant des attroupements (« rassemblement de personnes sur la voie publique ou dans un lieu public susceptible de troubler l’ordre public », comme en dispose clairement le Code Pénal), la Loi française est très claire : ce « rassemblement » peut être dispersé par la Force publique, selon des conditions de forme, notamment double sommation préalable, dictées par le législateur via notamment l’article L 211-9 du Code de la Sécurité Intérieure.

Article qui semble faire consensus dans la classe politique depuis une dizaine d’années (à tout du moins pour la partie qui a jusque-là gouverné…) car non révisé depuis le 1er mai 2012, malgré la ribambelle de gouvernements qui se sont depuis succédé !

Si les modalités pratiques telles que vécues par les opérationnels (vitesse de circulation des ordres dans la chaîne de commandement, limitation pratique des profils habilités à effectuer les sommations, alourdissement des sommations à prononcer…) peuvent être clairement débattues, le fond des textes semble sans appel.

Et pourtant : procédures administratives voire judiciaires se sont multipliées ces dernières années face aux personnels des « forces de l’ordre » employées en mission de MO, sans compter les saisines du Défenseur des Droits, sur des sujets notamment d’emploi de moyens de force intermédiaires (MFI), avec la très médiatisée question de l’emploi du Lanceur de Balle de Défense (LBD) type « 40*46 ».

Les arguments de non proportionnalité ou de non immédiateté de l’usage de la force ou de MFI n’étant pas sans rappeler … ceux liés aux conditions de la légitime défense telles que posées par l’article L 122-5 du Code Pénal.

Or, si certes chaque opérateur reste tenu par des obligations réglementaires de discernement (fixées entre autres par le R 434-10 du Code de Sécurité Intérieure) ou déontologiques de maîtrise de soi, ainsi que par un emploi proportionné de la force pour disperser uniquement le temps nécessaire  à la dispersion (R 211-13 du Code de Sécurité Intérieure), il ne s’agit ici, dans le cadre précis de la dispersion d’attroupement, en rien d’acte de défense contre une atteinte injustifiée envers soi ou autrui, mais bel et bien de l’emploi de la force pour poursuivre un but légalement prévu : disperser un attroupement qui refuse d’obtempérer à l’ordre de dispersion.

Du plus haut niveau des instances, lors d’attroupements constitués de contrevenants armés et/ou aux visages dissimulés arborant des comportements ou propos menaçants, ou commençant des dégradations, la consigne centrale donnée aux relais de commandement opérationnels sur le terrain doit redevenir la suivante : l’usage de la force pour dispersion, en pleine conformité avec la loi, pour faire cesser le problème dès détérioration de la situation.

Là aussi, s’agissant de techniques particulières nécessitant un emploi adapté de la force, évidemment non létal et avec des moyens intermédiaires adaptés, elles doivent être pratiquées en premier lieu par les plus spécialistes et les plus entraînés à leur usage : CRS et Gendarmes Mobiles, afin aussi d’éviter des emplois inappropriés (faute d’entraînements ou d’habitudes suffisants de personnels moins spécialisés) et donc susceptibles d’être frappés de procédures de saisine qui finissent par faire douter les forces de l’ordre dans leur ensemble. Doute dont profitent déjà beaucoup trop les contrevenants.  

Parallèlement à cette consigne émanant de la place Beauvau, une autre s’imposera du côté de la place Vendôme, et il faudra l’assumer : la nécessité de circulaire générale sur la non qualification de principe, sauf exception le justifiant, par les parquets, de telles pratiques comme étant a priori des violences commises par personnes dépositaires de l’autorité publique, dès lors que l’emploi de la force a été commis dans le cadre légal du 211-9 du Code de la S.I..

Car là aussi, comme sur tous les sujets de Sécurité Publique, Intérieur et Justice doivent marcher dans la même direction et d’un même pas décidé.

3. Instaurer une culture de cessation des attroupements et des dégradations/violences, plutôt que s’obstiner à vouloir judiciariser (trop souvent en vain…) après commission des faits

Le « tournant » de la manifestation des Gilets Jaunes, au fur et à mesure que le mouvement s’est durci et a perduré, notamment sur Paris (avec un paroxysme de violence en mars 2019), a consisté en un recours accru aux éléments d’intervention en charge de procéder à des interpellations lors de la commission de flagrants délits, autrement dit : commencement de dégradations et de violences, notamment avec armes par destination et contre les forces de l’ordre.

Si l’on peut saluer l’intention louable, procéder à des interpellations massives dans le contexte de fonctionnement actuel de l’appareil judiciaire s’est avéré illusoire. Quand on sait les difficultés systémiques que connaissent déjà parquets et tribunaux, provoquer un afflux de procédures sur des flagrants délits en tentant d’obtenir des comparutions immédiates massives relève d’une mission quasi impossible, en dépit de circulaires illusoirement volontaristes de la Place Vendôme… (comme on a pu en entendre lors de jugements postérieurs aux émeutes de 2023). De plus, le prononcé des peines et leur application en découlant (excepté un petit frémissement constaté dans les délibérés post émeutes de 2023) est encore bien trop souvent loin des peines pourtant encourues : selon le Garde des Sceaux alors en fonction [5], sur 1056 personnes interpellées dans le cadre des « émeutes Nahel » de 2023, 742 ont été condamnés à de la prison ferme pour une durée moyenne de 8,2 mois… et 600 ont réellement fait l’objet d’un mandat de dépôt avec une incarcération à la clé, soit à peine plus de 1 personne jugée sur 2.

Sans compter que parmi les mis en causes déférés, 502 étaient mineurs dont 196 alors âgés de moins de 16 ans [6]… donc relevant des juridictions pour enfants et concernés par un champ de prononcé des peines bien moindre, ainsi que par l’atténuation d’office pour moitié des peines potentiellement encourues…

Quel signal envoyé aux délinquants présents dans les manifestations (quels qu’en soient le contexte ou la genèse) ? On laisse faire, on laisse dégrader ou commettre des voies de fait (donc les préjudices notamment matériels sont déjà là), on interpelle et juge… avec seulement 56% des mis en cause jugés qui sont réellement frappés d’une peine privative de liberté dissuasive.

Or, des retours de terrain, la plupart de ces contrevenants formaient des attroupements au sens du Code Pénal préalablement à la commission d’infractions pour lesquels ils ont été interpellés…

Donc si leur dispersion par la force légitime avait été rendue possible notamment plus tôt, il est évident que moins d’infractions auraient été commises derrière, grâce à la dispersion par la force, éclatant donc les noyaux de délinquants et dissuadant la commission d’infractions grâce à la pression terrain maintenue après dispersion.

Osons le dire : dans un contexte de surcharge générale du système judiciaire et d’une délinquance absolument pas apeurée par la répression pénale à laquelle elle s’expose, laisser commettre les infractions pour chercher un flagrant délit et judiciariser derrière est illusoire et inefficace lors d’événements relevant du maintien de l’ordre.

Sans compter l’immense défiance des victimes des dégradations de biens (dégradations qu’on a « laissées faire ») et le scepticisme compréhensible de forces de l’ordre victimes de voies de fait.

En maintien de l’ordre, lors d’événements comprenant des individus menaçants ou violents, il faut récréer une culture de la dissuasion grâce au cadre légal permis par le Code de Sécurité Intérieure et refaire de la dispersion par la force de ces attroupements problématiques l’action de base, confortée, des personnels en charge du maintien de l’ordre.

Le signal envoyé sera bel et bien celui d’un rétablissement de l’ordre et d’un usage de la force par celles et ceux qui y sont légalement habilités, face aux contrevenants (qui ne sont plus des manifestants, par définition) qui usent illégitimement de leurs forces pour commettre leurs méfaits.

4. Tourner le dos à la technique de l’encerclement et revenir aux manœuvres fondamentales dans le schéma tactique

Parallèlement au recours intensifié ces dernières années aux sections ou pelotons dédiés à l’intervention pour interpeller, les éléments de manœuvre recouraient davantage à la technique de l’encerclement, dite « de la nasse » (ou « de kettling »), qui consistaient à maintenir dans un périmètre manifestants… et contrevenants, ensemble, parfois pendant plusieurs heures, sans issue possible y compris pour les manifestants non contrevenants.

Cette technique, qui était jugée en 2017 par le Défenseur des Droits comme étant sans base légale et hors enseignements en la matière, a également été contestée, dans son fondement comme dans ses conséquences, par le Conseil d’Etat [7].

L’emploi de cette technique par les forces de l’ordre lors d’une manifestation sur Lyon remontant à 2010 a même fait l’objet d’une condamnation de la France par la CEDH (8 février 2024).

Bien qu’objet de contestations juridiques de différents ordres et niveaux, créant donc un climat d’insécurité juridique dans son usage, le dernier Schéma National de Maintien de l’Ordre n’évoque pas clairement la technique en ces termes, se contentant d’évoquer un « maintien à distance » comme « option privilégiée ».

Pour le bon déroulement de manifestations, et la possibilité aux effectifs affectés de faire un tri d’identification rapide entre manifestants et contrevenants, il semble nécessaire que soit proscrite la technique de l’encerclement, surtout sur une durée longue (parfois elle était opérée pendant plusieurs heures), sauf en cas de circonstances que le commandement sur place estimerait telles que son recours pour isoler des éléments contrevenants regroupés et refusant dispersion serait nécessaire.

Il faut retrouver l’esprit de la possibilité systématique, pour tout manifestant, de « circuler » et d’ échappatoire sécurisé en cas de dispersion d’attroupements ou de ré-orientation de cortèges.

 

En conclusion : face à une évolution évidente des comportements et de la sociologie des acteurs participant à des manifestations, face à un durcissement d’une forme de délinquance recourant facilement à l’émeute violente, l’Etat républicain se doit de disposer d’effectifs suffisants pour garantir le bon ordre public, avec des personnels en confiance, assurés d’un cadre opérationnel et juridique permettant avec efficacité et sérénité l’exercice de la mission.

Le recours à la force légitime pour disperser les attroupements de contrevenants violents et menaçants doit redevenir le principe de base, remplaçant une culture du « laisser commettre » par une vraie culture de dissuasion.

Pour le Maintien de l’Ordre comme pour les autres domaines de la sécurité publique, ambition et détermination sont plus que jamais nécessaires.

 


Sources

[1] Observations Définitives : Les Forces Mobiles, exercices 2017 et suivants ; rendues par la Première Section de la Quatrième Chambre de la Cour des Comptes, délibéré du 12 février 2024

 

[2] Rapport du Défenseur des Droits : « le maintien de l’ordre au regard des règles de déontologie », décembre 2017

 

[3] Observations Définitives : Les Forces Mobiles, exercices 2017 et suivants ; rendues par la Première Section de la Quatrième Chambre de la Cour des Comptes, délibéré du 12 février 2024

 

[4] Décompte dans les « Observations Définitives : Les Forces Mobiles, exercices 2017 et suivants ; rendues par la Première Section de la Quatrième Chambre de la Cour des Comptes, délibéré du 12 février 2024

 

[5] Allocution médiatique du Garde des Sceaux en fonction, le 19 juillet 2023

 

[6] Selon un rapport d’information au Sénat N°521, déposé le 09/04/2024 « Emeutes de juin 2023 : comprendre, évoluer, agir »

 

[7] Décision N°444849 des 10ème et 9ème chambres réunies du Conseil d’Etat, lecture du 10 juin 2021

La France, deuxième puissance exportatrice d’armement en 2024

By Défense

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

La France, deuxième puissance exportatrice d’armement en 2024

En 2024, les exportations d’armement français ont connu une croissance remarquable, atteignant plus de 18 milliards d’euros de commandes, soit une augmentation de 10 milliards d’euros par rapport à 2023. Cette performance, qualifiée de « deuxième meilleure année de notre histoire » par le Ministre des Armées le mardi 7 janvier 2025, témoigne de la vitalité de l’industrie de défense française, deux ans après avoir enregistré un record de 26,9 milliards d’euros d’armement exporté.

Cette année a été marquée par plusieurs contrats significatifs :

  • Naval Group a décroché un contrat de 5,6 milliards d’euros pour l’exportation de 4 sous-marins Barracuda aux Pays-Bas.
  • L’Indonésie a commandé 18 Rafales supplémentaires (dernière tranche des 42 Rafales commandés) et 2 sous-marins Scorpène Evolved.
  • Trois contrats de plus de 200 millions d’euros ont été signés pour l’exportation de Drones Patroller en Grèce, de Canons Caesar en Lituanie et de Corvettes en Angola.

Il est à noter que 50% des exportations ont été réalisées vers des pays européens.

Pour 2025, les perspectives sont également encourageantes. Le Ministre des Armées a annoncé l’exportation de 14 hélicoptères Caracal vers l’Irak et a mentionné des négociations en cours pour la vente de 3 sous-marins Scorpène à l’Argentine et de 3 autres à l’Inde.

Ces chiffres et ces contrats illustrent la dynamique positive des exportations d’armement français et le rôle majeur de l’industrie de défense dans l’économie nationale.

intelligence artificielle un levier dans la lutte contre la délinquance crsi

Intelligence Artificielle : un levier dans la lutte contre la délinquance

By Publications, Numérique

État des lieux et analyse d’une IA pour la sécurité intérieure

Par Benoit Fayet et Bruno Maillot,

*Consultant Défense & Sécurité Sopra Steria Next, membre du Comité stratégique du CRSI (g.)

*Expert Data et Intelligence Artificielle Sopra Steria Next (dr.).

Éléments de contexte

La majorité des Français expérimente l’IA sans parfois s’en rendre compte au quotidien : transports, commerce électronique, énergie, santé, domotique, agriculture etc. L’IA est en revanche moins présente dans le secteur de la sécurité et les métiers exercés par les Forces de sécurité intérieure (FSI), qu’ils soient policiers ou gendarmes nationaux alors que depuis des années l’informatique, les nouvelles technologies ont fait évoluer ces métiers, et que les Armées ou les Collectivités territoriales l’utilisent beaucoup plus sur des problématiques parfois proches. Les policiers et gendarmes nationaux s’appuient en effet aujourd’hui massivement sur le numérique, notamment pour :

  • Leurs activités au quotidien avec des systèmes d’informations et des applications qu’ils utilisent pour prendre un dépôt de plainte, rédiger des procédures, consulter des informations sur un individu, ou avec le développement de la biométrie largement utilisée, pour identifier et authentifier des individus (prises d’empreintes digitales, etc.),
  • Leurs échanges sur le terrain par des réseaux de communication adaptés, des outils mobiles pour les accompagner sur la voie publique ou en intervention.
  • Le suivi de la délinquance notamment localement ou en cas de gestion de crise (vidéoprotection, centre de commandement, etc.)
  • La prise en charge des victimes avec le développement récent de sites en ligne et applications présentant les mêmes offres qu’en unité (dépôt de plainte, signalement, etc.)

L’IA représente un levier décisif pour venir renforcer chacun de ces usages numériques actuels par les policiers et gendarmes nationaux. En effet, les outils numériques dont ils disposent déjà, les données qu’ils exploitent au quotidien et d’ores et déjà disponibles ainsi que leurs besoins opérationnels pourraient permettre cela, offrant ainsi une nouvelle révolution numérique au ministère de l’Intérieur. 

En effet, l’IA n’est pas simplement un outil mais est une innovation disruptive [1] des métiers et des pratiques professionnelles et pourrait ainsi amener des transformations en profondeur pour les métiers exercées par les policiers et gendarmes nationaux, notamment ceux en tension et en crise comme en police judiciaire. L’IA pourrait en outre répondre aux multiples irritants du quotidien que les Français subissent sur le plan de la sécurité en permettant par exemple d’augmenter la présence policière sur la voie publique par la réduction du temps consacré par les policiers et gendarmes nationaux à des tâches techniques ou administratives en unité ou en augmentant concrètement leurs capacités d’enquête, en permettant d’améliorer les taux d’élucidation de certaines infractions ou délits. Les capacités analytiques de l’IA dans le traitement de données complexes par exemple pourrait également venir renforcer la lutte contre la criminalité organisée ou le narcotrafic.

Pour déployer des systèmes d’IA, de nombreux prérequis sont toutefois nécessaires, à commencer par une bonne maîtrise du cadre juridique national et européen relatif à l’IA. Ensuite, il est indispensable de poser le cadre politique de l’usage de l’IA afin d’en faciliter l’acceptation par les policiers et gendarmes nationaux eux-mêmes et par les Français [2] afin que l’IA soit identifiée comme un outil, non une fin en soi. La prise de décision et le contrôle devront toujours relever des forces de police, pour éviter de basculer dans « la civilisation des machines », comme le redoutait déjà Georges Bernanos dans La France contre les robots (1947).

Enfin, dans un contexte accru de cybermenaces et de menace sur nos souverainetés, il conviendrait de s’assurer de la maturité, de la résilience des technologies employées et de travailler à une nécessaire identification des outils les plus sécurisés. Un point de vigilance doit ainsi être évoqué concernant le manque de souveraineté technologique de l’UE et de la France sur des solutions d’IA provenant aujourd’hui majoritairement de l’espace extra-européen. Il convient donc d’identifier des outils d’IA qui ne permettent pas une perte de cette souveraineté et d’une vulnérabilité renforcée à des opérations d’intelligence ou d’influence.

Les objectifs de cet article sont donc d’analyser les potentialités permises par le cadre juridique actuel pour s’appuyer sur l’IA dans le secteur de la sécurité intérieure et d’identifier des usages opérationnels concrets, réalistes à un horizon rapproché et maîtrisés d’un point de vue technologique.

Des premiers usages de l’IA en cours, une bascule avec les JO de Paris 2024 ?

Des projets existent déjà en France, que ce soit sur la voie publique dans le traitement de la délinquance, sur des activités à caractère administratif ou d’investigation. De récentes innovations autour de l’IA ont été permises avec les JO de Paris 2024.

De l’IA utilisée pour aider à la prise de décision dans la lutte contre la délinquance

L’IA a d’ores et déjà été sollicitée car elle répond parfaitement au cœur de métier des Forces de sécurité intérieure (FSI), à savoir l’anticipation et la prévention de faits, en l’occurrence de délinquance. L’IA a été développée non pas pour les prédire mais pour mieux les comprendre, les analyser et in fine aider à décider. En effet, la délinquance n’est pas un fait aléatoire et peut être analysée en récupérant des données statistiques sur un territoire défini et alimenter des modèles permettant aux FSI de mieux opérer au quotidien sur ce territoire (localisation, horaires des patrouilles, etc.). Des méthodes analytiques ont été utilisées par la Gendarmerie nationale sur des données non personnelles issues du Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure (SSMSI) et ensuite exploitées par de la data visualisation pour cartographier et suivre l’évolution de la délinquance sur un territoire. Il ne s’agit donc pas d’outils de police prédictive, car ils ne prévoient rien mais d’analyse décisionnelle sur des faits passés et qui peuvent fournir une orientation aux FSI qui ne peuvent croiser autant de données sans la capacité d’analyse de l’IA. La méthode consiste à regarder à titre d’exemple où ont eu lieu des cambriolages et des atteintes aux véhicules sur une période donnée et un territoire pour en déduire où risque de se produire les prochains. L’idée est de s’en servir pour cibler des territoires précis et planifier l’engagement de FSI où l’infraction risque de se produire et dissuader la délinquance.

D’autres expérimentations avec des outils plus prédictifs allant au-delà de l’aide à la décision et comprenant une prédiction en termes de risque ou d’occurrence ont aussi été réalisées mais n’ont pas démontré leur plus-value opérationnelle.

De l’IA développée pour aider au traitement de données en police judiciaire

Des premiers outils de traitement de données à base d’IA ont aussi été développés par la Gendarmerie nationale pour appuyer des phases d’enquête et d’investigation. Des outils peuvent ainsi être employés pour appuyer les FSI dans la surveillance de communications dans le cadre d’une enquête pour détecter des langues parlées dans des écoutes téléphoniques autorisées par un juge d’instruction, pour retranscrire et traduire les échanges, identifier et signaler les sujets pertinents pour l’enquête via des réseaux récurrents de neurones. 

De même, un projet a été développé permettant la retranscription d’audition filmée d’une victime et offrant un outil d’annotation des objets d’un texte de procédure (personnes, lieux, date, objets, etc.). 

Enfin, l’Agence du numérique des Forces de sécurité intérieure (ANFSI), en charge du développement de leurs équipements numériques, expérimente un outil de réalisation du compte rendu d’intervention simplifié par « commande vocale » sur les outils mobiles NEO [3].

Un tournant décisif avec les JO de Paris 2024 ?

A l’occasion des JO de Paris 2024, la « vidéo augmentée » a été autorisée en Île-de-France, sous la supervision de la préfecture de Police de Paris. La loi du 19 mai 2023 [4] a permis en effet, pour la première fois, la mise en œuvre de solutions d’IA dans la vidéoprotection, dans un cadre strict excluant l’utilisation de la reconnaissance faciale. L’expérimentation ne visait que la détection d’évènements prédéterminés à savoir la présence d’objets abandonnés, la présence ou utilisation d’armes, le non-respect par un véhicule du sens de ce circulation ou d’une zone interdite, les mouvements de foule et les départs de feux. L’article 10 a notamment autorisé la mise en œuvre de l’IA sur certains flux vidéo à partir de caméras fixes [5] aux fins de détecter certaines situations pour sécuriser les événements particulièrement exposés à un risque terroriste ou d’atteinte à la sécurité des personnes. Un comité d’évaluation de ces caméras algorithmiques doit remettre un rapport d’ici la fin de l’année 2024. D’ores et déjà, plusieurs cas d’usage de la vidéoprotection intelligente ont été jugés très efficaces, notamment ceux qui ont permis une détection d’individus dans des zones non autorisées, facilitant en outre l’ajustement de la présence policière dans ces zones, une détection d’une densité de population ou de mouvements de foule (liés à des rixes, etc.) ou encore des interpellations dans les transports urbains. 

En synthèse, si des projets existent, ceux-ci restent toutefois à la marge, loin d’un passage à l’échelle généralisé qui devrait s’inscrire en outre dans un cadre juridique contraint et évolutif.

Un cadre juridique national clair et récemment renforcé au niveau européen avec l’IA Act

En France, un cadre strict avec la CNIL, des tentatives politiques pour avancer

La CNIL a formulé plusieurs recommandations précises [6] afin de veiller à des déploiements de systèmes d’IA respectueux de la vie privée des individus en suivant les dispositions de la loi « Informatique et Libertés » de 1978 ou la directive européenne dite « Police-Justice » [7] de 2016 définissant les règles relatives à la protection des données à l’égard de systèmes d’informations utilisés par les FSI. Les autorités publiques responsables de systèmes d’IA ont ainsi des obligations de transparence afin de rendre publiques les évaluations de ces systèmes et doivent suivre le principe de double proportionnalité, qui assure que l’usage de l’IA est justifié selon le cadre opérationnel (patrouille, enquête pour un délit, crime ou une menace terroriste) et le type de données utilisées (données personnelles, statistiques, etc.). Pour la CNIL, il convient donc d’appliquer aux systèmes d’IA les règles du droit commun des données (durées de conservation, contrôle indépendant, etc.).

En parallèle, le ministère de l’Intérieur et le pouvoir législatif ont avancé sur cette ligne de crête tracée par la CNIL que ce soit via le livre blanc de la Sécurité Intérieure (2020) [8] ou la Loi d’Orientation et de Programmation du ministère de l’Intérieur (LOPMI, 2023) [9], qui ont notamment formulé puis encadré par la loi les cas d’usage pouvant justifier l’utilisation de l’IA dans le secteur de la sécurité. Un cadre avait aussi été proposé pour des expérimentations, en perspective des JO de Paris 2024 : anonymisation des données, stockage sécurisé, prise de décision et maintien d’un contrôle des technologies par des agents. 

Un cadre renforcé au niveau européen avec l’IA Act

Complétant ce cadre national, la Commission Européenne a élaboré un règlement, l’IA Act, visant à encadrer l’utilisation de l’IA en Europe, voté par le Parlement européen en décembre 2023 [10] et qui entrera en application en août 2026. L’objectif est de garantir que les systèmes d’IA utilisés dans l’Union Européenne soient sûrs, transparents et sous contrôle humain. Une vigilance accrue est portée sur les IA génératives qui créent des textes, du code et des images. L’IA Act apporte ainsi un cadre juridique précis concernant les usages dans la sphère publique et en particulier pour ce qui concerne la sécurité :

  • Des IA sont interdites car dangereuses : identification biométrique dans les espaces publics, base de données de reconnaissance faciale (dont permettant une comparaison avec des données en open source), système de police prédictive, etc.
  • Des IA sont encadrées car à haut risque avec de la documentation à fournir, un contrôle humain, des impératifs de conformité, de l’évaluation continue : système de catégorisation biométrique, gestion de la migration, etc.
  • Des IA à risque limité sont permises avec obligation de transparence : système de détections d’objets, etc. [11]

Il est à noter que l’IA Act fournit des exceptions notamment dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre permettant de la reconnaissance faciale « à distance » (avec caméra ou drone), « sous réserve d’une autorisation judiciaire préalable et pour des listes d’infractions strictement définie » concernant « la recherche d’une personne condamnée ou soupçonnée d’avoir commis un crime grave ».

Les perspectives d’usage et d’application de l’IA dans le secteur de la sécurité intérieure

Compte tenu des réflexions déjà engagées et du cadre réglementaire posé, il convient désormais de se projeter sur les apports concrets que l’IA pourrait amener dans les métiers de la sécurité exercés par la police et la gendarmerie nationales, en s’appuyant sur les technologies existantes, les développements récents notamment autour de l’IA générative, et en identifiant les conditions pour de tels usages : échanges et communications, accès à la donnée, simplification des tâches techniques, analyse de la donnée dans les phases d’enquête, etc.

Il est important de rappeler que les usages identifiés dans cette note le sont dans une démarche prospective qui tient compte du cadre juridique évoqué précédemment et s’inscrivent dans un usage de l’IA soucieux d’apporter une plus-value opérationnelle aux FSI tout en ne transigeant pas sur les enjeux éthiques de protection des données, d’un usage raisonné des données loin des pratiques de certains pays non européens qu’il convient d’éviter pour préserver notre modèle démocratique français. L’IA doit venir en appui des FSI, sans devenir « l’agent », c’est-à-dire que les tâches qui pourraient être confiées à une IA devront rester sous la primauté humaine en contrôle et en validation. Cette délégation doit ainsi accélérer l’action, la décision mais ne doit pas créer une dépendance. Il s’agit donc d’identifier les bons cas d’usage, sur les activités notamment à non ou faible valeur ajoutée afin de maintenir chez les FSI la capacité à prendre les décisions et à faire preuve d’agentivité [12].

L’IA, pour optimiser les échanges et la communication entre les FSI

Dans un contexte sécuritaire fortement dégradé, les enjeux autour de la communication et du partage de la donnée entre FSI sont clés que ce soit au quotidien en patrouille ou en intervention en termes de conduite à tenir (connaissance de la situation, des individus, etc.) ou a fortiori en cas d‘opérations contre des narcotrafiquants ou des situations plus graves (attentats, etc.).  

Des cas d’usage précis, comme la capacité à centraliser puis traiter les données issues des équipements mobiles des FSI ou issues de caméras de vidéoprotection (vidéo, voix, radio, dialogues et appels entre FSI) sont aujourd’hui irréalisables et pourrait l’être en s’appuyant sur des outils intégrant de l’IA, alors que le nombre de données collectées ne cesse de croître. Ces facilités permettraient d’être plus performants grâce à une proximité renforcée et une facilité à se projeter dans les situations opérationnelles et pourraient être intégrées au programme en cours de transformation des moyens de communication des FSI via la mise en place d’un réseau mobile très haut débit [13]. L’IA peut être un atout majeur pour aider au partage d’informations et de renseignements et pour que ceux-ci arrivent plus vite au niveau des policiers et gendarmes nationaux, pour qu’ils puissent traiter le problème identifié avant qu’il ne se détériore, dans le cas par exemple de détection de signaux faibles en lien avec les Cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS) ou la démarche partenariale entre élus, polices municipales, associations, permet d’échanger des informations qu’un outil d’IA peut traiter et qualifier rapidement. 

L’IA, pour produire de la connaissance et appuyer l’action des FSI en temps réel

Produisant de plus en plus de données, notamment grâce à leurs outils mobiles, les FSI réalisent leurs missions dans un environnement où les données produites par des tiers sont en outre de plus en plus nombreuses. Face à cette double évolution, une stratégie de valorisation de ces données avec l’IA pourraient être développée combinant de l’analyse des données du passé, notamment dans des outils décisionnels déjà existants mais aussi de l’enrichissement de l’information opérationnelle en temps réel (géolocalisation des patrouilles, notes d’analyse transmises par de l’IA générative, etc.), le développement algorithmique et la valorisation de certaines données depuis l’extérieur (dans le respect des exigences posées par l’IA Act) avec par exemple l’analyse des données réelles des flux de déplacement de personnes  dans les différents réseaux de transports urbains d’une métropole dans le cas d’une mission d’interpellation ou également en sécurité routière dans la gestion du trafic, en détectant en temps réel les accidents ou les perturbations, facilitant ainsi des réponses immédiates et informées.

L’une des caractéristiques apportées par l’IA est sa capacité à signaler automatiquement des incidents. Si des conditions ou des scénarios prédéfinis sont détectés, tels que des rixes ou des mouvements de foule, un système à base d’IA peut générer automatiquement des rapports d’incidents détaillés et envoyer des alertes aux FSI pour évaluer la situation. Cela accélère non seulement le processus de documentation, mais garantit également que même des infractions ou incidents mineurs (incivilités, dégradations), qui pourraient être négligés, soient remontés et traités.

De plus, la multiplication des données disponibles peut permettre de disposer en temps réel d’un nombre croissant d’informations. La situation tactique pourrait ainsi être enrichie par des données opérationnelles (géolocalisation des patrouilles, y compris d’autres acteurs « producteurs » de sécurité comme les polices municipales, la sécurité privée, géolocalisation d’une personne ciblée par une enquête ou une intervention), des données de contexte (points d’intérêt, densité, état des réseaux, etc.) et des données de capteurs (caméras piétons, etc.). L’IA peut aller chercher ces données nombreuses et diverses, les structurer et les rendre en temps réel aux FSI sur le terrain en voie publique pour des délais d’intervention plus rapides par exemple (communication automatique de données, etc.).

L’enjeu dans ce cas est de bien définir les besoins et les cas d’usage pour disposer de données pertinentes, exploitables et de travailler à la restitution (notamment par de la cartographie) ou à l’automatisation de la présentation des données dans les SI utilisés par les FSI ou leurs outils mobiles.

L’IA, pour faciliter, accélérer et rendre plus simple les tâches administratives et techniques des FSI

Les FSI déplorent que leur temps de travail soit de plus en plus consacré à des tâches administratives et rédactionnelles répétitives, lourdes et sans valeur ajoutée. L’apport de l’IA pour ce type de tâches techniques de « back-office » est largement répandu dans d’autres secteurs d’activité notamment avec l’IA générative qui bascule de l’analyse passive à la création active de contenus. 

Ainsi, l’IA appliquée à ces tâches techniques en les automatisant pourrait permettre de faire gagner du temps aux FSI dans leurs activités au quotidien sur ce même type de tâches et les recentrer ainsi sur leur cœur de métier afin de permettre plus de présence sur le terrain, dans la rue en patrouille afin de renforcer le lien avec la population, dissuader et prévenir des faits de délinquance. Un des retours d’expérience des JO de Paris 2024 est que la présence massive et visible de FSI dans la rue a été non seulement efficace, mais aussi appréciée des populations. 

Appuyer la rédaction des procédures, collecter des informations

L’IA ouvre ainsi de nombreuses fonctionnalités pour faciliter voire supprimer des tâches répétitives et chronophages qui constituent le quotidien des FSI dans des procédures de verbalisation (rédaction de procès-verbaux, etc.) d’interpellation, de prise de dépôt de plainte ou d’enquête. Sur des phases rédactionnelles et de transcription, l’IA pourrait permettre d’aller plus vite dans la rédaction de procès-verbaux que ce soit en unité ou en mobilité [14] via de la génération automatisée de texte ou de propositions de texte (par exemple réglementaire), l’extraction d’informations d’intérêt dans des documents, l’accélération du traitement de bandes vidéo par élimination ou sélection de scènes sur requête sémantique, le masquage de passages, extraits ou parties de documents (identification d’une partie spécifique ou d’un segment dans une masse de vidéos via des « transformers », etc.). 

L’usage de l’IA dans ce cadre se ferait sur la base de réseaux récurrents de neurones interprétant des flux de données et qui ont une mémoire des textes, des enchaînements de mots ou de phrases comme des réseaux de neurones biologiques mais avec une puissance de calcul multipliée et peuvent donc apporter de la valeur sur des activités rédactionnelles et de transcription.

Afin de permettre aux FSI de travailler plus efficacement, l’IA pourrait également démultiplier l’efficacité d’outils déjà en place au ministère de l’Intérieur comme l’intégration du traitement du langage naturel dans les outils du quotidien (réalisation de rapports ou de procès-verbaux par commandes vocales par exemple dans la rue, etc.). L’IA est ainsi un levier pour donner plus de temps aux FSI pour se concentrer sur des tâches à valeur ajoutée, en leur permettant par exemple pendant les temps de garde-à-vue de travailler un dossier, d’interroger un individu plutôt que de consacrer ce temps court [15] à des actes administratifs et techniques. 

Vérifier des faits, aider à la recherche de preuves

Le recueil des déclarations, des témoignages, les différentes auditions constituent la base du travail d’investigation et souvent le premier pas dans la recherche des contradictions ou la vérification des faits. Les centaines de pièces qui viennent bien souvent enrichir un dossier sont encore essentiellement transcrites par un enquêteur, mais de plus en plus fréquemment, ou lorsque cela est prévu par la loi, elles sont filmées et enregistrées. A terme, elles pourraient être directement enregistrées et retranscrites automatiquement par un système à base d’IA constituant des données pouvant ensuite être rapidement exploitées et confrontées par les FSI qui pourront ainsi se concentrer sur l’analyse, la recherche de faits et in fine améliorer le taux d’élucidation des affaires.

Rechercher des informations dans les systèmes d’information

L’IA pourrait aussi permettre de faciliter les travaux de recherche d’informations sur un individu ou un groupe d’individus interpellés ou recherchés. Ces phases de recherche sur des données biographiques, des données sur des antécédents judiciaires sont le quotidien des FSI et se font dans les différents fichiers de police mis à leur disposition (FPR, TAJ, etc. [16]). Ces fichiers de police fonctionnent en silo et communiquent peu entre eux, notamment dans le but de respecter leurs finalités de traitement, conformément aux principes de la CNIL. Ainsi, le partage d’informations entre les fichiers est limité à des interfaçages applicatifs, et les FSI doivent souvent consulter un ou plusieurs fichiers en parallèle. Au regard de la profusion de données et du volume à analyser quotidiennement, l’IA pourrait permettre de dépasser cette problématique et faciliter la vie des FSI en leur apportant l’information agrégée. Cette capacité d’agrégation est un des apports majeurs de l’IA qu’il convient d’appréhender au regard du cadre juridique énoncé par la CNIL mais qui peut permette d’offrir la possibilité aux FSI de disposer plus facilement et plus rapidement des informations qu’ils recherchent, phase clé que ce soit pour leur sécurité personnelle en cas d’interpellation (disposer de l’information de la conduite à tenir rapidement vis-à-vis de l’individu interpellé), pour améliorer l’efficacité des contrôles sur la voie publique (garantie d’identifier la bonne personne par exemple dans le cas d’un contrôle) et enfin dans le domaine de la police judiciaire. L’IA pourrait ainsi utilement appuyer par exemple des rapprochements de données, désormais autorisés entre les systèmes de lecture automatisée des plaques d’immatriculation (LAPI) avec d’autres systèmes d’information, comme le fichier des véhicules volés, celui des données relatives à l’assurance des véhicules ou encore le système de contrôle automatisé [17]. Cette capacité d’agrégation de l’IA pourrait aussi permettre de faciliter le recours à des saisies sur compte bancaire via les systèmes d’information du ministère de l’Economie et des Finances, pour améliorer le recouvrement des amendes, notamment les amendes forfaitaires délictuelles (AFD), ou pour s’adresser directement au « portefeuille » de certains délinquants, volonté politique affichée du Ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau.  

Fiabiliser les fichiers de police et leurs usages

A côté de la consultation, une tâche récurrente consiste à également « alimenter » les fichiers de police sur des individus interpellés ou recherchés, avec des éléments descriptifs de faits, d’infractions, et surtout d’informations sur leurs identités (biographiques ou biométriques). Cette phase est clé, notamment pour ce qui concerne l’acquisition de données biométriques, car elle préfigure ensuite de la qualité des bases de données et permet ensuite dans le cas d’une infraction ou d’un crime d’authentifier des individus interpellés mis en cause ou des individus victimes. La puissance des algorithmes d’IA peut ainsi identifier et mettre en évidence les minuties (points spécifiques sur une empreinte digitale) avec plus de précision que l’œil humain, conduisant à des comparaisons plus précises.

L’interrogation des fichiers de police comportant les bases de données d’empreintes digitales ou génétiques pourrait aussi être automatisée avec l’IA pour aller plus vite et fiabiliser les comparaisons. Par ailleurs, la mise en œuvre d’une automatisation des contrôles de qualité technique permettrait de sécuriser la qualité d’acquisition des données par une application d’aide à la prise de vue des empreintes et de détecter automatiquement les empreintes photos non conformes. De même, l’IA pourrait être bénéfique pour la prise en compte des empreintes digitales laissées involontairement sur des surfaces (dites « latentes ») qui peuvent être parfois partielles, floues ou de mauvaise qualité. L’IA pourrait combler les parties manquantes en se basant sur des motifs reconnus, permettant de meilleures correspondances.

L’IA, pour renforcer les activités d’analyse des FSI et mieux combattre la délinquance

Travailler sur des grandes masses de données

L’IA offre des opportunités de calcul et d’automatisation de certaines tâches pour les FSI confrontées à des masses de données à traiter, que ce soit dans des tâches administratives (criblage, etc.) ou des activités de police judiciaire. Des agents du ministère de l’Intérieur ont par exemple la charge d’activités de « criblage » des personnes embauchées sur des métiers sensibles auprès de l’ensemble des fichiers de police à analyser pour « valider » la personne concernée. Sur ces activités d’analyse de masse sur des fichiers de données sécurisées, un apport par de l’IA pour aller plus vite et fiabiliser les enquêtes pourrait amener de la valeur et concentrer l’œil humain sur l’essentiel ou permettre un contrôle et une décision in fine plus rapide. L’IA pourrait offrir aussi la possibilité d’optimiser les activités de contrôle par une automatisation des détections de cas de consultation anormale des fichiers de police.

Sur des phases d’enquête et d’investigation, il pourrait être également opportun de s’appuyer sur l’IA pour de la recherche de données et la comparaison avec des bases de données importantes pour renforcer les taux d’élucidation de crimes, par exemple avec la comparaison génétique et le fichier dédié des empreintes génétiques (FNAEG). L’analyse ADN est une des méthodes les plus employées par la police scientifique pour identifier l’auteur d’un crime. De plus, l’IA pourrait faciliter les enquêtes judiciaires ou les pièces et dossiers sont toujours plus volumineux et complexes. Devant la multiplicité et l’hétérogénéité des données, la puissance de calcul de l’IA peut permettre de mieux les classer, les lier entre elles et se souvenir de tout dans un délai très court. L’enquêteur pourrait donc analyser et confronter plus rapidement, avec moins d’erreur pour in fine améliorer les taux d’élucidation des affaires.

Ensuite, la plupart des données d’une enquête judiciaire sont stockées sur des disques durs afin d’être conservées. Des outils d’assistance à même de croiser et lier ces données sont nécessaires pour identifier des indices parmi les grandes masses de données disponibles. L’IA pourrait accomplir ce travail de classification et de connexions entre les faits et les indices, qui sont retrouvés dans les dossiers judiciaires. Un enjeu clé est la gestion de volumétrie de masse pour la donnée judiciaire, pour aller plus vite dans des processus d’enquête et d’investigation, sur la voie publique ou en intervention pour permettre une décision plus rapide. Il s’agit, ici aussi, de bien définir les cas d’usage et d’entraîner au préalable les systèmes à base d’IA pour assurer une pertinence des analyses via de la génération de données synthétiques.

Mieux analyser et interpréter des images, des sons et en grande quantité

L’IA générative introduit de nouvelles techniques qui permettent d’analyser et interpréter des images. Les développements génératifs de l’IA peuvent apporter beaucoup dans l’exploitation d’images en phase d’enquête, en étant capable de comprendre des requêtes, de sortir les éléments demandés d’une image, avec une capacité à exploiter des images en grande quantité avec des données hétérogènes. Ces solutions pourraient permettre d’appuyer les phases d’enquête par l’analyse de photos de scènes de crime, d’accident de la route ou d’images issues d’un centre de supervision urbain (CSU) et identifier ainsi des images d’intérêt (détection de véhicules, de personnes, etc.). De même, la vision par ordinateur pourrait devenir un atout majeur grâce à l’utilisation de réseaux neuronaux qui permettent d’interpréter et d’analyser à large échelle des informations visuelles complexes. Ces réseaux inspirés du fonctionnement du cerveau humain peuvent  avoir un intérêt pour de la détection de surfaces spécifiques à partir de photographies aériennes ou d’images satellites qui peuvent être utiles aux policiers nationaux et gendarmes pour identifier des véhicules recherchés, des points de deal, etc.

L’IA permettra ainsi une plus grande vigilance dans l’observation d’images de vidéoprotection et donc une meilleure efficacité et une accélération de la réponse à apporter à des situations suspectes (points de deal, rixes, rassemblements, etc.). En effet, il est estimé qu’un opérateur d’un centre de supervision ou de commandement, au bout d’une heure d’observation d’images ou de vidéos en temps réel, perd de sa vigilance et potentiellement 50% des événements peuvent lui échapper. A terme, un opérateur d’un centre de supervision ou de commandement pourrait avec des systèmes d’IA ne plus regarder de flux en temps réel mais se concentrer sur de la levée de doutes, de l’analyse et de la prise de décision.

L’IA peut en effet accélérer le processus d’analyse actuellement effectué par l’œil humain et donc de détection via des outils effectuant de l’analyse d’image et de l’analyse comportementale avec des algorithmes de réseau à convolution capables de repérer des objets, des faits ou des individus.  Actuellement les techniques d’apprentissage permettent de retrouver la photo d’un individu, d’un objet, d’une arme parmi les milliers de photos contenues communément dans un ordinateur, un téléphone. Les techniques d’apprentissage de l’IA dédiées à la reconnaissance d’objets ou de formes dans un contenu constituent un apport non négligeable. 

Enfin, l’IA peut apporter beaucoup avec les technologies de reconnaissance vocale qui peuvent déchiffrer les caractéristiques vocales propres à chaque individu, convertir les mots parlés en modèles qui peuvent être exploités, comparés à des empreintes vocales stockées (échantillons vocaux provenant d’appels téléphoniques ou d’enregistrements).

Mieux analyser et détecter rapidement

Le recueil d’information en source ouverte (OSINT, SOCMINT) est une pratique désormais commune et répandue du fait de la multiplicité des données disponibles (réseaux sociaux, etc.). L’appui de l’IA sur ces phases de recueil d’information est fondamental pour détecter et caractériser rapidement des situations de danger et d’urgence à une vitesse supérieure à celle à laquelle des réseaux criminels ou des narcotrafiquants peuvent effacer leurs traces numériques par exemple ou pour réaliser par exemple de la veille pour analyser le « bruit informationnel » (web scraping, etc.), en intégrant le cadre fixé par l’IA Act (exclusion de la reconnaissance faciale, etc.), pour détecter et contrer de la propagande ou de la désinformation. En utilisant des algorithmes avancés d’IA et d’apprentissage automatique, il est possible d’analyser de vastes quantités de données à grande vitesse pour identifier des motifs, des mots-clés ou des contenus visuels, ce qui peut être décisif dans des enquêtes d’ampleur par exemple (narcotrafic, criminalité organisée). De plus, les systèmes pilotés par l’IA peuvent être entraînés sur des matériaux de propagande ou de désinformation connus pour repérer de manière proactive de nouveaux contenus partageant des caractéristiques similaires et les signaler, assurant une suppression réactive et efficace de ces contenus avant qu’ils ne se propagent.

Pour assurer l’efficacité de ces outils, l’enjeu réside dans la capacité à gérer des données structurées (mots, signes, chiffres, etc.) et non structurées à grande échelle (images, sons, vidéos, etc.), de disposer de plateformes pour les traiter et les rendre exploitables grâce à des modèles d’apprentissage automatiques auto-apprenants, ces outils pouvant en effet reformater ces données non structurées. Les technologies d’analyse automatisée du langage écrit, qui reposent sur l’IA, permettent de procéder à de l’analyse et de l’extraction de contenus, et traitent des volumes d’informations qu’il serait impossible de réaliser manuellement. 

L’IA peut enfin permettre d’accéder à une vitesse de réponse plus rapide, via l’apprentissage automatique par exemple en donnant une multitude de données à un système d’IA qui va apprendre, au fur et à mesure, à les traiter automatiquement. Par exemple, un suivi de la trace du véhicule d’un auteur de crime en fuite est possible à travers les caméras de surveillance, l’analyse des vidéos se fera plus rapidement qu’une analyse humaine qui peut alors se concentrer sur l’exploitation des données et le contrôle de l’usage. L’IA pourrait permettre d’appuyer des opérateurs d’un centre de supervision urbain dans leurs activités : détection de déchets, d’objets abandonnés, d’armes ou de départ de feu, calcul du temps de présence d’un véhicule, stationnement près de lieux sensibles, passage feux rouges, franchissement de lignes, analyse de mouvements de foule, etc. 

L’IA, pour augmenter les capacités d’enquête et d’élucidation des faits

Les volumes de données à exploiter en phases d’enquêtes (flux vidéos, images) sont telles que leur exploitation est désormais impossible sans aide numérique. L’augmentation considérable de la volumétrie des données numériques génère une contrainte sur la capacité des FSI à les exploiter. L’utilisation de l’IA devient ainsi une nécessité, et à terme une condition indispensable de la capacité d’exploitation de données ou informations pouvant contribuer à l’établissement d’une preuve. Il est donc nécessaire que les FSI disposent d’outils de rationalisation de l’analyse vidéos, les assistant dans des phases d’enquête permettant de libérer un enquêteur de la visualisation de la totalité de sources vidéos ou d’images, ce qui fera gagner du temps et sera plus efficace, évitant toute perte de concentration dans la visualisation de ces flux et offrant la possibilité de se consacrer à des tâches d’analyse à plus grande valeur ajoutée. A défaut d’IA, il peut être considéré en outre que des enquêteurs renonceraient dans certaines affaires, faute de temps, à une exploitation systématique des sources vidéo disponibles et donc de preuves numériques particulièrement efficaces.

Parmi les éléments d’enquêtes, les enquêteurs disposent souvent d’auditions, de relevés bancaires, téléphonique, et des déclarations qui pourraient faire l’objet d’exploitation par des logiciels à base d’IA dédiés à relever des incohérences, à les repositionner dans une échelle de temps et géographiques ou à générer des schémas relationnels. L’incrémentation de ces données à partir des documents papiers ou numériques est longue. Les outils de l’IA pourraient permettre de détecter ces éléments directement dans des textes, à les identifier et les classer selon leur signification et à générer automatiquement des schémas relationnels. Le gain de temps et la souplesse d’emploi de ces outils offrent un apport réel avec par exemple la capacité de procéder à des classements et des liens, en temps réel à partir d’enregistrements sonores ou numériques, à suggérer des questions qui appuieront le travail des enquêteurs pour leur permettre d’identifier et interpeller plus vite.

L’IA pourrait aussi permettre des détections en temps réel et sur des flux très importants de faux documents, de fraudes que des agents ne peuvent faire et permettre ainsi de meilleurs taux d’élucidation des affaires. Dans les domaines de l’identité, les applications peuvent être multiples ainsi que dans le domaine de la sécurité routière que ce soit pour lutter contre la fraude au permis de conduire, la fraude à l’assurance ou contre des démarches frauduleuses, spécifiques et répétitives (fraudes liées à la contestation en cas d’amendes routières, fraude à l’immatriculation, vols de véhicules, etc.). Enfin, en utilisant des outils d’analyse pilotés par l’IA, les enquêteurs pourraient analyser des millions de transactions financières et détecter des volumes importants de données, tels que des mouvements de fonds suspects pour identifier des opérations de blanchiment difficiles à appréhender. Cela se traduirait concrètement par une capacité accrue à analyser et comprendre les schémas criminels, les connexions et environnements de mise en cause, à détecter des liens et faciliter la lutte contre des réseaux criminels organisés (narcotrafic, etc.). Récemment, les démantèlements de l’outil de communication cryptée EncroChat ou de la messagerie cryptée Matrix ont démontré le rôle crucial de l’analyse de données complexes. 

Enfin, l’IA pourrait venir sécuriser les exploitations par les FSI d’images, de documents, de vidéos en automatisant le masquage de passages, extraits ou parties de documents à des fins de renforcement de la protection des données personnelles et du respect de la vie privée dans la lignée des recommandations de la CNIL et de l’IA Act.  L’IA peut en effet détecter des éléments dans une donnée non structurée comme une image via des réseaux à convolution et opérer un filtre sur ce qui a été défini au préalable comme étant à masquer. L’utilisation de l’IA peut aussi permettre d’exploiter avec précision et rapidité des outils comme les caméras-piétons pour établir des preuves, dans le cas par exemple d’une mise en cause des FSI dans le cadre d’une intervention.   

L’IA, pour renforcer la prise en charge des victimes

Depuis quelques années, des sites en ligne ou applications sont déployés par le ministère de l’Intérieur permettant de signaler et déclarer des faits, de procéder à un dépôt de plainte [18] ou d’accéder à des informations en ligne (localiser une brigade ou un commissariat, etc.) [19]. Ces sites offrent des possibilités pour les citoyens en termes de démarches et aussi un levier concret de développement des usages autour de la donnée. Il s’agit d’un nouveau « gisement » de données bien souvent structurées (mots, signes, chiffres, etc.) qu’il conviendrait de développer et valoriser par de l’IA (cartographies des signalements, localisation de données sur la délinquance, types de faits par localisation, etc.) ou pour mettre à disposition des FSI sur le terrain en voie publique pour des délais d’intervention plus rapides par exemple (production de statistiques et de communication automatiques, etc.). 

Par ailleurs, le développement de ces sites offre l’opportunité de réfléchir à de nouveaux usages de collecte d’informations et de renseignements. Ces sites pourraient s’inscrire dans une logique de renforcement des capacités de détection des signaux, même faibles, via de l’IA dans un contexte sécuritaire qui impose de diversifier les canaux de remontée des signalements en mobilisant tous les capteurs disponibles.

L’IA, pour faire évoluer la relation entre la police et la population

L’IA pourrait aussi faciliter des démarches type dépôt de plainte ou renouvellement de titres administratifs en ayant recours à des assistants conversationnels (chatbot ou callbot [20]) pour obtenir des informations ou le service attendu.

En ajoutant des capacités d’IA aux logiciels de prise de plainte, les policiers et gendarmes nationaux en charge en unité de ces tâches pourraient en outre mieux et plus rapidement prendre en charge les victimes (obtention de rendez-vous dans un délai court via de la catégorisation, etc.). Ainsi, les services de plainte en ligne pourraient être également améliorés grâce à des possibilités offertes d’enregistrer automatiquement les plaintes et les analyser pour orienter les victimes vers les personnes compétentes et proposer la démarche la plus adaptée à l’événement (réponse automatisée avec récépissé de plainte, visioplainte avec un agent, rendez-vous en unité, etc.).

Recommandations et conclusion : Développer un modèle d’IA dans un cadre d’emploi clair et sécurisé

Les retours d’expérience réussis des JO de Paris 2024, les développements technologiques récents appellent à une nécessaire réflexion sur l’IA. En effet, le contexte sécuritaire fortement dégradé en France, une délinquance de plus en plus organisée, des métiers complexes et en tension dans lesquels le numérique est toujours plus présent (enquête, investigation), impliquent de recourir aux outils disponibles comme l’IA qui sont capables d’aider à la résolution de situations, l’élucidation d’affaires et apporter des réponses fortes pour permettre aux FSI de faire face. 

L’IA n’est pas une fin en soi mais peut être un levier puissant pour améliorer le travail des FSI, comme le furent l’informatique ou la biométrie, et tel doit être le sens de cette innovation technologique [21]. Pour permettre cela, il faut donc s’assurer de :

  • Un cadre politique clair pour rassurer la société dans son ensemble et stabiliser le cadre législatif.
  • Une stratégie ministérielle pour sécuriser les FSI dans l’utilisation de l’IA, associée à une gouvernance claire [22].
  • Une identification des bons cas d’usage de l’IA, des bons projets et de réunir les conditions pour passer à l’échelle : qualité des données pour assurer l’efficience des outils, robustesse, résilience et sécurité by-design des systèmes pour limiter les vulnérabilités face aux risques cyber venant d’une délinquance aguerrie sur ce type de menaces, auditabilité des systèmes pour comprendre et améliorer les résultats proposés par ces systèmes, etc.
  • Une approche intégrée à la fois éthique, juridique et technologique pour appréhender systématiquement l’importance des données manipulées, et qui nécessitent de mettre en place des équilibres en termes de sécurité informatique et de transparence vis-à-vis de la société.
  • Une identification des outils d’IA dont l’usage ne se fasse pas au prix d’une perte de souveraineté de la France et d’un risque de vulnérabilité renforcé face à des fuites de données, des cyberattaques ou des opérations d’intelligence ou d’influence (lutte informationnelle, etc.).

Faire ces pas technologiques est nécessaire pour être à la hauteur des enjeux forts de tranquillité publique et de sécurité qui se posent aujourd’hui en France.

 


Sources
[1] Le dilemme de l’innovateur, Clayton M. Christensen, 1997

[2] Une étude du think tank Le Continuum Lab réalisée en septembre 2024 sur les technologies de sécurité montre que 65% des Français « considèrent l’IA comme utile pour les forces de l’ordre » et 63% sont « plutôt confiants dans la possibilité de concilier liberté et sécurité grâce aux technologies » (Les Français et les technologies de sécurité : le Continuum Lab révèle une étude inédite | Continuum Lab).

[3] Smartphones NEO pour Nouvel Équipement Opérationnel

[4] LOI n° 2023-380 du 19 mai 2023 relative aux jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 et portant diverses autres dispositions (1) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)

[5] Pendant les JO de Paris, la préfecture de Police de Paris a utilisé 185 caméras fixes dans le cadre de ce dispositif.

[6] Intelligence artificielle : le plan d’action de la CNIL | CNIL

[7] Directive « Police-Justice » : de quoi parle-t-on ? | CNIL

[8] Livre blanc de la sécurité intérieure | ministère de l’Intérieur et des Outre-mer (interieur.gouv.fr)

[9] LOI n° 2023-22 du 24 janvier 2023 d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur (1) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)

[10] Textes de la loi | Loi sur l’intelligence artificielle de l’UE (artificialintelligenceact.eu)

[11] Dès février 2025, les IA interdites devront être supprimées ou mises en conformité. A compter d’août 2025, les IA encadrées et à risque limité devront être mises en conformité.

[12] Dieu et la Silicon Valley, Éric Salobir (Éditions Buchet-Chastel, 2020)

[13] Le Réseau Radio du Futur (acmoss.fr)

[14] Cas par exemple des Amendes forfaitaires délictuelles rédigées sur les smartphones NEO via l’application Procès-Verbal électronique Section 9 : De la procédure de l’amende forfaitaire applicable à certains délits (Articles D45-3 à D45-21) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)    

[15] La durée d’une garde à vue est de 24 heures mais peut être portée à 48 heures lorsque le délit ou le crime concerné est puni d’une peine supérieure à un an d’emprisonnement. Pour certaines infractions, elle peut atteindre jusqu’à 96 heures (trafic de stupéfiants, terrorisme, association de malfaiteurs, etc.).

[16] Fichier des Personnes Recherchées, Traitement des antécédents judiciaires, etc.

[17] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000050354599

[18] Perceval (plateforme de signalement des fraudes à la carte bancaire), Pharos (plateforme de signalement de contenus illicites sur internet), THESEE (plateforme de signalement des e-escroqueries), PNAV (plateforme numérique de signalement des atteintes aux personnes et de l’accompagnement des victimes), etc.

[19] Masecurité.fr

[20] Un callbot est un assistant vocal capable de dialoguer au téléphone avec un appelant, pour comprendre son problème et le résoudre en toute autonomie et 24h/24 sans temps d’attente.

[21] Le sens de l’IA à l’école de Blaise Pascal entrepreneur, Étienne De Rocquigny (Boleine, 2023)

[22] A l’instar de ce qui a été fait au ministère des Armées en mars 2024 avec une « stratégie ministérielle relative à l’IA » et une « Agence ministérielle pour l’IA de défense » (AMIAD).

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Intelligence artificielle (IA) et Défense

By Publications, Numérique

Intelligence artificielle (IA) et Défense

Par Christine Dugoin-Clément,

*Chercheur associé de la chaire « Risques » de l’IAE Business School Paris 1 – La Sorbonne, à l’Observatoire de l’Intelligence Artificielle Paris 1 et au Centre de recherche de la Gendarmerie Nationale (CRGN). Ancien auditeur de l’Institut des hautes études de la défense nationale, ses travaux sont spécialisés sur l’Ukraine, la défense, les stratégies d’influence et le cyber. Elle est l’auteur de Influence et manipulations : Des conflits armés modernes aux guerres économiques (VA Éditions).

 

L’IA est un sujet majeur pour les sociétés et le secteur de la défense n’échappe pas à ce constat. Si le ministère des Armées peut être intéressé par des développements touchant au soutien et à la gestion administrative comparables à ce que l’on trouvera dans des organisations de tailles similaires, il est en outre intéressé par les évolutions permettant d’optimiser les missions particulières qui sont les siennes et qui demandent capacités d’adaptation et innovation pour s’adapter au milieu et à la concurrence tout en préservant la souveraineté de la technologie. Ce besoin de développement et de technologie devra compter avec un contexte particulièrement évolutif et, depuis novembre 2024, avec la présidence Trump qui risque de permettre une dérégulation du secteur américain de l’IA accroissant encore la concurrence.

 


Du soutien aux besoins opérationnels

La numérisation est une préoccupation de longue date pour la défense. En effet, depuis la Revolution in Military Affairs (RMA) des années 90 qui annonçait la numérisation du champ de bataille, l’innovation en matière opérationnelle a été une préoccupation majeure des armées. Concernant l’IA, dès septembre 2019, le ministère diffusait un rapport intitulé l’IA à l’appui de la défense [1] où les sujets d’intérêt étaient mis en avant tout en soulignant que le développement de l’IA n’était pas exempt de menaces et de risques et devait être pensé dans un contexte international aux prises avec de grandes tensions mondiales. Des sujets tels que l’autonomie des systèmes d’armes létaux [2] faisaient notamment l’objet d’une attentions particulières et d’un rapport du comité d’éthique quant à leurs développements et limites [3].  

Concernant les armées, on trouve un intérêt en matière de développement d’IA dans plusieurs champs, dont certains se retrouve dans des secteurs plus classiques, comme les bénéfices offerts par l’IA en matière d’aide à la décision et à la planification, d’aide dans les services d’appui ou encore de logistique et préparation opérationnelle. Quelques champs seront transverses et intéresseront particulièrement d’autres structures gouvernementales comme l’IA mise au service de la cybersécurité et de la compréhension et de la prévention de l’influence numérique, d’autant plus que l’influence a été consacrée priorité stratégique dans la Revue Nationale Stratégique de 2022 [4]. D’autres sujets seront par nature bien plus spécifiques, on pensera à l’usage de systèmes d’IA pour le combat collaboratif, pour le renseignement ou encore pour de la robotique et de l’autonomie dédiées aux enjeux militaires. Ces besoins en matière de systèmes d’IA ont augmenté avec l’approche multi-domaines multi-champs (MDMC), inhérente à la conflictualité moderne, et avec le retour de la guerre de haute intensité illustrée par l’invasion de l’Ukraine opérée par la Russie, avec la guerre au Moyen-Orient. Autre acteur de l’augmentation du besoin, les montées de tensions globales qui se jouent du silotage des lectures traditionnelles pour au contraire traverser les différents champs de conflictualité, que ce soit en passant du monde physique au numérique dans des actions d’influence et de déstabilisations, en activant des tensions et disputes dans diverses aires géographiques, ou en mobilisant et perturbant divers champs mobilisables, comme les aspects industriels et financiers ou encore le volet social et sociétal [5].

De plus, l’approche MDMC demande de capter une masse d’information de plus en plus importante. Dès lors, elle fait office de centre de commande et de contrôle (C2C) le point névralgique de la gestion des conflits. Dans ce cadre, l’IA pourrait être un ressort important notamment dans le traitement efficace de données massives venant irriguer ces centres de commandements. Mais encore faut-il capter ces données, ce qui, là encore, supposera de disposer de systèmes reposant sur des IA performantes, que l’on pense à des capteurs traditionnels, à l’intégration dans des systèmes d’information préexistant, ou à la gestion des constellations satellites et des données qu’elles captent [6] qui permettent une forme de transparence tactique du champ de bataille. Or, dans ce champ spécifique particulièrement coûteux et technologique, les armées doivent travailler en collaboration avec d’autres agences mais aussi avec des sociétés privées, qui détiennent une partie non négligeable des constellations : on pensera alors notamment à des structures comme OneWeb, Intelsat ou encore Starshield, la branche militaire de Starlink, société d’Elon Musk, nouvellement promu à la tête du ministère de l’efficacité gouvernementale » aux USA. Enfin, un nouvel entrant est apparu sur le champ de bataille avec l’Ukraine mais aussi avec le Haut Karabakh : les drones. Qu’ils soient terrestres, marins ou aériens, ils sont aujourd’hui incontournables sur le champ de bataille et peuvent parfois reposer sur des IAs demandant robustesse et innovation. En nous projetant dans un futurs proche on pensera aux ailiers loyaux, drones aériens massifs devant, à terme, collaborer avec les pilotes de chasses [7],  ou encore aux drones en essaims qui ont recours à des IA permettant de calculer et d’organiser les mouvements de l’ensemble.

Innovation, dérégulation et défense

Enfin, l’élection de Donald Trump qui sera le 47e président des USA risque de modifier fondamentalement les réglementations préalablement en cours en matière d’IA. Donald Trump aspire à libérer les capacités d’innovation qu’il estime être bridées par les réglementations de l’administration Biden [8]. Si le manifeste du candidat Trump plaidait pour abroger ce qu’il estimait nuire à la liberté d’expression et à « l’épanouissement de l’être humain », faisant craindre une dérégulation de la modération en ligne à l’heure ou la désinformation et l’influence sont des pièces maîtresses de la guerre cognitive et informationnelle, un autre volet touchait aux principes de précaution, voire d’éthique. Cela prend un sens particulier quand on se souvient que l’on retrouve parmi les partisans et financiers de Trump des investisseurs en capital-risque de la Silicon Valley comme Marc Andreessen, qui se décrit comme un « techno-optimiste, un « accélérateur d’IA » souhaitant transformer l’humanité en une race de « surhommes technologiques » [9]. Cependant, les déclarations visant à abroger le décret de Biden sur l’IA restent floues, les agences fédérales continuant à exercer une surveillance sur de plusieurs aspects du déploiement de l’IA. Même si ces poussées pourront être limitées par les agences, il est probable que les projets de dérégulations de Trump ne donnent un coup d’accélérateur à l’industrie américaine en permettant de tester de nouvelles applications d’IA avec plus de liberté. A ce titre, abandonner des règles comme celle de l’AISI relative à la transparence accélérerait le développement, pour autant, mais le fait qu’il n’y ai plus de d’approche fédérale unifiée sur le sujet participera à augmenter les différences entre états et pourra être facteur de complexité pour le secteur de l’IA.

Concernant l’écosystème de la Défense, que pourrait donner la 47e présidence alors qu’en octobre 2024, la secrétaire adjointe à la défense, Kathleen Hicks, parlait de l’engagement du ministère de la défense (DoD) à devenir un leader mondial dans l’élaboration de politiques éthiques saines pour l’utilisation militaire de l’IA [10]?  Donald Trump, notamment encouragé par Elon Musk [11], vise à créer un environnement plus libre pour le développement de l’IA pour garantir aux USA de conserver leur avance sur des concurrents mondiaux comme la Chine. Pour autant en matière de défense on risque d’assister à un premier moment d’hésitation dû au flou entre réglementations précédentes comme le Responsible AI Strategy and Implementation Pathway [12], ou le mémo d’octobre dernier relatif aux cas d’utilisation de l’IA à des fins de sécurité nationale [13]. Cependant, les révisions de décrets envisagées vont probablement alléger les obligations de souscrire aux normes éthiques au bénéfice de l’innovation et vont probablement encourager les contributions du secteur privé, sujet au cœur du programme de Donald Trump axé sur l’innovation.

Dans ce cadre, il ne serait pas surprenant d’observer une montée en puissance de l’IA, potentiellement particulièrement prononcée dans des domaines où secteur public et privé doivent collaborer comme c’est le cas en matière de gestion de constellation satellitaire et de traitement de données issus de ces capteurs spécifiques.

Dans ce cadre, l’UE, devra probablement faire face à une concurrence agressive tout en restant alignée avec l’AI ACT [14], parfois perçu comme étant une approche risquée pour le maintien de la compétitivité du secteur à cause de son cadre stricte. S’il n’est pas question ici de prôner une dérégulation, il faut néanmoins intégrer que le souci européen du respect des règles d’éthiques dans un contexte de dérégulation massive risque de poser un dilemme en matière de développement technologique sur lequel entreprises et commanditaires doivent d’ores et déjà se pencher.

 


Sources
[1]

https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/aid/Report%20of%20the%20AI%20Task%20Force%20September%202019.pdf

[2]

https://theconversation.com/armes-autonomes-et-soldats-augmentes-quel-impact-sur-les-valeurs-des-armees-168295

[3]

https://archives.defense.gouv.fr/actualites/la-vie-du-ministere/communique_le-comite-d-ethique-de-la-defense-publie-son-rapport-sur-l-integration-de-l-autonomie-des-systemes-d-armes-letaux.html

[4]

https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=23071

[5]

https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=23532

[6]

Dugoin-Clément, C. 2024. Le spatial, entre transparence tactique et développement technologique, Def tech décembre 2024

[7]

https://revistacugc.es/article/view/5764

[8]

https://rncplatform.donaldjtrump.com/?_gl=1*1dhufmh*_gcl_au*NDMyMDY5MTguMTcyOTU4NzI2Nw..&_ga=2.255281992.1180040526.1729587267-1531562902.1729587267

[9]

https://a16z.com/the-techno-optimist-manifesto/

[10]

https://www.defense.gov/News/News-Stories/Article/Article/3949441/hicks-highlights-dods-commitment-to-responsible-ai-use/

[11] https://youtu.be/7qZl_5xHoBw?si=71ck81CSGcGqxrrZ

[12]

https://media.defense.gov/2022/Jun/22/2003022604/-1/-1/0/Department-of-Defense-Responsible-Artificial-Intelligence-Strategy-and-Implementation-Pathway.PDF

[13]

https://www.whitehouse.gov/briefing-room/presidential-actions/2024/10/24/memorandum-on-advancing-the-united-states-leadership-in-artificial-intelligence-harnessing-artificial-intelligence-to-fulfill-national-security-objectives-and-fostering-the-safety-security/

[14]

https://www.euaiact.com/