Category

Publications

Vidéoprotection et IA : des technologies au service d’une meilleure résilience des territoires

By Numérique

Vidéoprotection et IA : des technologies au service d’une meilleure résilience des territoires :

Par Benoit Fayet, consultant Défense & Sécurité Sopra Steria Next, membre du Comité stratégique du CRSI


A moins d’un an des élections municipales, la sécurité est la 1ère attente des français vis-à-vis de leur municipalité et un enjeu « important » pour plus de 60% des maires. Ces données illustrent la transition de la thématique de la sécurité, autrefois résolument régalienne et étatique, devenue désormais un enjeu local. Face à ce constat et dans un contexte budgétaire contraint, les territoires s’engagent fortement et doivent encore plus se renforcer, en conjuguant moyens humains, physiques et technologiques. 

D’autant qu’à ces enjeux de sécurité s’ajoutent désormais pour les collectivités territoriales, et comme constaté durant cet été, d’autres risques notamment climatiques et naturels (inondation, incendie, …), impliquant une forte évolution de l’écosystème local de la sécurité. 

A cet égard, l’IA représente une opportunité pour les territoires pour assurer leur résilience, en s’appuyant notamment sur les outils existants, comme la vidéoprotection.

Une « mise en données » de l’espace public dans les territoires 

En septembre 2018, le rapport « Fauvergue – Thourot » consacrait la notion de continuum de sécurité. Ce concept, mis en œuvre depuis dans plusieurs lois, signifie que l’Etat appelle les collectivités territoriales à s’engager dans la réponse à apporter à une meilleure sécurité du quotidien. Cette logique de coopération a notamment permis de fortifier les relations entre les forces de sécurité intérieure dites « étatiques » (police et gendarmerie nationales), les forces de secours (pompiers,…) et les polices municipales, dont les effectifs sont en forte croissance (28 000 agents en 2025). 

En parallèle, la révolution digitale a entrainé ces dernières années une « mise en données » des territoires. Les villes produisent désormais des flux importants de données, par le biais de canaux toujours plus nombreux (services en ligne à la population, applications citoyennes, caméras de vidéoprotection,…). C’est à l’interface de la coopération voulue par le continuum de sécurité, et de la technologie dans des territoires appelés parfois « intelligents » ou « connectés », que réside la solution d’un territoire sûr pour ses citoyens.


L’avènement de la vidéoprotection dans les territoires

L’exemple de la vidéoprotection illustre l’apport de la technologie pour la sécurité d’un territoire. La vidéoprotection est devenue un outil incontournable pour les collectivités territoriales et très apprécié de la population (87 % des Français sont favorables à l’utilisation de la vidéoprotection dans l’espace public). En 2024, plus de 6 000 communes en France sont ainsi équipées de caméras (soit +20% en 10 ans). Ce succès s’explique par l’efficacité de la vidéoprotection pour la verbalisation (détection de déchets ou d’objets abandonnés, traitement d’infractions routières ou de stationnement, etc.) et pour l’aide, désormais indispensable, apportée à l’élucidation de faits et enfin pour l’optimisation de la présence des policiers municipaux sur le terrain en tant que police de proximité (ilotage, …). Enfin, elle permet d’anticiper des évènements à l’ère du changement climatique (inondation, incendie, …), d’obtenir une connaissance plus fine d’une situation et de piloter plus efficacement des opérations par exemple lors d’une manifestation (sportive, culturelle, populaire, …).

Toutefois, ce développement spectaculaire de la vidéoprotection masque certaines limites actuelles. Les dispositifs reposent essentiellement sur une supervision humaine d’agents territoriaux assermentés dans des centres de supervision urbain (CSU), efficace mais forcément limitée, un opérateur ne pouvant avoir en permanence les yeux derrière chaque écran. De même, une des limites est la non-exploitation d’une manne d’autres capteurs présents, comme évoqué auparavant.


La vidéoprotection augmentée, des gains opérationnels grâce à l’IA 

Ainsi, ces limites peuvent être traitées par de la vidéoprotection algorithmique ou appelée aussi augmentée qui consiste en l’installation et l’utilisation de logiciels d’IA, analysant les images des caméras de vidéoprotection afin de repérer et identifier des situations, des objets ou des personnes.  L’enjeu est de mieux analyser et interpréter des données et en grande quantité. Ces logiciels sont notamment basés sur des algorithmes, permettant d’isoler des informations spécifiques à partir d’images fixes ou de vidéos. Il est ainsi estimé qu’un opérateur d’un CSU, au bout d’une heure d’observation d’images ou de vidéos en temps réel, perd de sa vigilance et potentiellement 50% des évènements peuvent lui échapper.

Les développements génératifs de l’IA peuvent apporter beaucoup avec une capacité à exploiter des images en grande quantité avec des données hétérogènes. Ces solutions peuvent permettre d’appuyer l’analyse d’images issues d’un CSU et identifier ainsi des images d’intérêt (détection de véhicules, de personnes, …). L’IA permet ainsi une plus grande vigilance dans l’observation d’images de vidéoprotection, une meilleure efficacité et une accélération de la réponse à apporter à des situations données (incendie, inondation, rixe, rassemblement type point de deal, …). Ainsi, des alertes en temps réel, qui permettent de repérer, dans une grande quantité de flux vidéo, des événements que le logiciel relève de manière automatique et en notifie les agents du CSU, qui gardent le contrôle in fine et la prise de décision. A terme, un opérateur d’un centre de supervision ou un policier municipal pourrait ainsi avec des systèmes d’IA ne plus regarder de flux en temps réel mais se concentrer sur de la levée de doutes, de l’analyse et de la prise de décision.  

La vidéoprotection augmentée peut aussi être utilisée, en temps différé, pour automatiser des recherches dans des flux vidéo (requêtes de reconnaissance d’image afin de faire remonter l’ensemble des passages des vidéo correspondant à des critères définis, …). La vidéoprotection augmentée peut également raccourcir le temps de visionnage en condensant des heures ou jours de vidéos. Le rôle de la vidéoprotection augmentée dans cet usage est de sélectionner automatiquement les passages demandés et de masquer ou omettre le reste du flux vidéo.

En plus de l’apport sur ce volet de sécurité au quotidien et dans un contexte critique de changement climatique, la vidéoprotection augmentée peut aussi permettre de mieux gérer les situations de crise, anticiper les menaces (incendie, inondation, …) et in fine décider, agir ou intervenir plus rapidement. L’été 2025 a été marqué par des incendies débordant en zones péri-urbaine et urbaine, la vidéoprotection augmentée est un levier pour détecter plus rapidement des départs de feux ou d’incendies, dans une logique de captation précoce (signaux prédéterminés type émanations de gaz, …) ou de détection en temps réel avec alerte instantanée. Cela vaut également pour la surveillance des cours d’eau (en cas d’inondation ou de pollution), l’IA pouvant en outre capitaliser sur les évènements passés et dans une logique de rejeu, détecter en amont des points d’alerte. La vidéoprotection augmentée peut permettre aussi de repérer en temps réel des véhicules ou des individus présents dans des zones interdites, parce que dangereuses et d’émettre des alertes à des agents ou directement à destination des individus (proximité d’un cours d’eau, présence dans une zone à risque incendie, …). Enfin, le pilotage des forces de sécurité ou de secours et de leurs équipements (véhicules, …) intervenant sur une crise peut aussi être amélioré par de la vidéoprotection augmentée. De même, l’IA peut aussi permettre d’exploiter l’ensemble des capteurs présents dans les territoires, dans une logique d’hypervision et de sécurité globale en cas de survenance d’une situation de crise.


La vidéoprotection augmentée expérimentée lors des JO Paris 2024, dans un périmètre limité

La vidéoprotection augmentée a été autorisée à titre expérimental par la loi du 19 mai 2023, principalement pour les JO Paris 2024. Cette expérimentation concernait un nombre limité d’utilisateurs (police nationale, gendarmerie nationale, polices municipales, forces de secours …) et visait à détecter des situations sur des cas d’usage très restreints (8 situations identifiées).

Selon le rapport d’évaluation de cette expérimentation réalisée par le ministère de l’Intérieur, l’usage de la vidéoprotection augmentée a démontré un réel intérêt opérationnel mais également des limites liées à des performances techniques inégales et parfois décevantes selon les usages d’une part et la nécessité de définir les bonnes situations et disposer des bons paramétrages d’autre part. Le rapport souligne aussi la réussite de l’approche intégrée à la fois éthique, juridique et technologique qui a permis de sécuriser en amont le cadre de l’expérimentation et appréhender l’importance des données manipulées, en termes de sécurité informatique, de transparence et d’information de la population. 

Le rapport relève que si la technologie employée séduit les forces de sécurité, elle a en effet montré ses limites sur plusieurs cas d’usage et doit être améliorée, notamment sur la détection d’objets abandonnés ou sur un nombre important d’erreurs de détection liées à des faux positifs. Ainsi, l’identification préalable des bons cas d’usage, la mise en place de phases d’entrainement prenant en compte l’ensemble des conditions réelles pour une efficacité des dispositifs employés (positionnement des caméras, paramétrage selon l’éclairage ou la luminosité) sont indispensables.

Enfin, des cas d’usage ont révélé un intérêt opérationnel réel comme les dispositifs d’alerte qui ont permis de concentrer l’attention des forces de sécurité sur des faits suspects qui n’auraient pas été repérés sans l’IA, le contrôle de zones pour identifier une présence interdite ou couvrir toute une zone considérée en lieu et place d’une mobilisation importante d’agents sur le terrain, l’intégration de l’IA dans les salles de commandement qui apporte une complémentarité aux images issues de la vidéoprotection. 


Aujourd’hui, un flou juridique préjudiciable et un cadre à sécuriser 

Or, à ce stade la vidéoprotection augmentée n’est plus autorisée. En effet, la prorogation de l’expérimentation, portée par la loi relative au renforcement de la sûreté dans les transports, a été censurée par le Conseil constitutionnel en avril 2025. Toutefois, un projet de loi relatif à l’organisation des JO d’hiver 2030 a été présenté en conseil des ministres en mai 2025 et voté par la commission des Lois du Sénat, avec plusieurs mesures en matière de sécurité, dont une reconduction de l’utilisation de la vidéoprotection augmentée. Ce projet de loi doit encore passer devant l’Assemblée nationale pour une adoption définitive souhaitée d’ici fin 2025, dans le contexte politique incertain du moment.

Au regard des apports opérationnels de l’IA et des besoins des collectivités territoriales, il semble nécessaire d’avancer sur un cadre législatif structurant, au-delà d’une nouvelle « expérimentation JO » via  une proposition de loi, permettant de se projeter vers une sécurisation juridique et un cadre pérenne sur des cas d’usage étendus à la hauteur des enjeux sécuritaires des territoires, des crises à répétition (violences urbaines, …) mais aussi des nouvelles menaces liées au changement climatique qui vont aller en s’amplifiant (inondation, incendie, …).

Les attentes des français à ce sujet sont clairs, l’IA dispose d’une bonne acceptation comme la vidéoprotection, 65 % des Français considérant en effet l’IA comme un outil utile pour les forces de sécurité, 63 % des Français se disant même favorables à la généralisation de la vidéoprotection augmentée, démontrant ainsi une forte adhésion.

 

 

 

 

 

 

 

 

Une recrudescence des actes anti-chrétiens

By Sécurité/Justice

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

Une recrudescence des actes anti-chrétiens

Le 7 août 2025, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau demandait aux préfets de renforcer la protection des lieux de culte chrétiens à l’occasion de la fête de l’Assomption (15 août) dans un contexte de hausse des actes antichrétiens et de tensions internationales.

  • Entre janvier et juin 2025 : 401 actes antichrétiens
    (+13% par rapport à 2024 sur la même période)
  • Total en 2024 : 770 actes (-9.84%) après 854 actes en 2023 ; avec une hausse des incendies et tentatives d’incendie des lieux de culte.
  • En 2024, sur 2 513 actes antireligieux recensés :
    • 62% antisémites (1 570)
    • 31% antichrétiens (770)
    • 8% antimusulmans (173)

Le rapport du Service central du renseignement territorial (SCRT) de 2022 rapporte que les actes antichrétiens sont majoritairement des atteintes aux biens (92% en 2022) plutôt que des atteintes aux personnes (8% en 2022). Les vols représentent 31% des faits, les dégradations 39%, les inscriptions 12%, les propos et gestes menaçants 10%, les incendies 3%, les violences physiques 3%.

En 2022, la Nouvelle-Aquitaine et le Grand Est sont parmi les régions les plus touchées, avec une hausse marquée dans le Grand Est (+50 %), notamment en matière de vols et de dégradations.

 

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 8 : Migrations, arrêts juridiques et déclinaison de stratégies : une période estivale inhabituellement (et politiquement) chargée en Europe

By Economie, Institutions, Sécurité/Justice

Migrations, arrêts juridiques et déclinaison de stratégies : une période estivale inhabituellement (et politiquement) chargée en Europe

La Cour de Justice de l’UE (CJUE) tranche, dans une batterie d’arrêts, plusieurs contentieux en matière migratoire.

Par Aurélien Jean, diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI


Notion de pays « sûr » : les conditions d’octroi de ce qualificatif précisées

Saisie d’une question préjudicielle posée par un tribunal italien, la Cour de justice a rendu un arrêt le 1er août 2025 relatif à la désignation de pays tiers comme « pays d’origine sûrs » (affaires jointes C-758/24 et C-759/24). Cette notion est tout sauf anecdotique alors que la Commission compte la mettre au centre de ses nouvelles mesures en vue d’améliorer l’exécution des éloignements ordonnés pour les demandeurs d’asile déboutés en Europe. D’ailleurs, Bruxelles reprend à son compte un agenda politique soutenu par Rome, pionnière ces dernières années en matière de créativité pour les éloignements (voir, à ce sujet, la note du CRSI).

L’affaire – jugée en Grande chambre et présentant un nombre élevé d’observations déposées par des Etats-membres (EM) – trouve son origine dans le rejet en procédure accélérée par l’Italie d’une demande d’asile introduite par deux ressortissants bangladais convoyés vers un centre construit en Albanie par Rome. Dans ce contexte, et alors que les conclusions de l’avocat général rendues en mai semblent avoir été suivies, l’arrêt peut sembler en demi-teinte pour le gouvernement de Giorgia Meloni. En effet, si les juges européens considèrent qu’un migrant peut parfaitement être débouté de sa demande d’asile lorsque son Etat d’origine est sûr, plusieurs conditions sont assorties.

D’abord, la désignation de « pays sûr » doit pouvoir faire l’objet d’un contrôle juridictionnel effectif portant notamment sur le respect de certaines conditions matérielles comme, ici, dans le cadre d’une procédure accélérée. Aussi, les sources d’information ayant présidé à la catégorisation des pays tiers en question doivent pouvoir être accessibles pour le demandeur d’asile – et naturellement contrôlables par la juridiction. Dans le cas contraire, cela priverait la partie déboutée d’une protection juridictionnelle effective. La Cour estime qu’elle peut elle-même prendre en compte des informations fiables recueilles par ses soins, moyennant la présentations d’observations sur celles-ci par les parties.

Enfin, et surtout, la Cour dit pour droit qu’un EM ne peut désigner un Etat tiers comme « sûr » s’il ne satisfait pas, pour l’entièreté des personnes présentes sur son sol, aux critères requis pour cette appellation. En clair, un pays globalement « sûr » mais dans lequel des minorités ethniques ou sexuelles peuvent courir des risques d’atteinte à leurs droits ne peut être considéré comme tel – ce qui limite en pratique assez fortement la liste. Point de taille : les juges précisent que cette interprétation n’est valide que jusqu’à l’entrée en vigueur du nouveau règlement remplaçant l’actuelle directive 2013/32 – c’est-à-dire jusqu’au 12 juin 2026, date que les colégislateurs peuvent anticiper s’ils le souhaitent.

Cette décision a été vécue comme une « surprise » par le gouvernement italien qui voit un nouvel obstacle se dresser sur son plan (à 650 millions d’euros) d’externalisation des centres de retour. Un précédent arrêt de la CJUE d’octobre 2024 avait déjà confirmé la nécessité de respecter les critères de désignation sur l’entièreté du territoire ; ce que l’Italie avait pris en compte en qualifiant le Bangladesh et l’Egypte de « pays sûrs » – qualification qui pourrait être désormais annulée par les juges transalpins, au grand dam du Gouvernement. La Première ministre a déjà vivement critiqué la décision de la justice européenne.

Demande s’asile et obligation de présence lors de l’examen du recours : la loi grecque contraire au droit de l’Union

Saisie d’une question préjudicielle posée par le tribunal de première instance de Thessalonique (Grèce), la CJUE a été amenée, le 3 juillet 2025, à préciser le droit européen relatif aux procédures de demande d’asile (affaire C-610/23, Al-Nasiria). En l’espèce, moins que le fond du dossier présenté par le requérant pour justifier de sa demande d’asile, ce sont certaines disposions de la loi hellénique qui ont été visées.

En effet, en Grèce, la législation prévoit qu’un demandeur d’asile doit comparaître physiquement lorsque son cas est abordé par le tribunal instruisant le dossier. S’il ne le fait pas, une présomption automatique d’introduction abusive du recours est appliquée, conduisant au rejet de la requête. Le juge national voulait savoir si ces dispositions sont compatibles avec la directive 2013/32 régissant les procédures communes pour l’octroi et le retrait de la protection internationale. La cour de Luxembourg a répondu par la négative et avancé plusieurs points, à la lumière de l’article 47 de la Charte des Droits Fondamentaux.

D’abord, la Cour note que la présomption automatique d’abus en cas de non-présence crée une automaticité de refus, ce qui n’est pas compatible avec le droit d’être entendu par un tribunal impartial car il n’y a de facto aucun examen au fond de la situation du demandeur d’asile.

Ensuite, les juges ont estimé que la loi grecque n’était pas proportionnée aux objectifs à atteindre, en ce que des mesures moins contraignantes pourraient être adoptées : représentation par un avocat ou preuve de la présence sur le territoire à proximité immédiate du lieu de résidence (commissariat, etc.). Cela est particulièrement vrai pour les personnes ne résidant pas à proximité d’Athènes, où les recours sont examinés.

Enfin, la CJUE a relevé que l’objectif de la comparution physique est surtout de montrer la présence de l’individu, et non de l’entendre effectivement sur sa situation. Ici aussi, cela viole le principe de proportionnalité – quand bien même la Cour reconnait que cela puisse contribuer à l‘efficacité du système judiciaire en dissuadant les recours abusifs.

Obligation de couvrir les besoins fondamentaux des demandeurs d’asile, même en cas d’afflux imprévisible de ces derniers

Dans un arrêt également rendu le 1er août 2025 (C-97/24), et interrogée par la Haute Cour irlandaise, les juges de la troisième chambre de la Cour de justice ont estimé que l’Irlande avait manqué à ses obligations en ne donnant pas un logement à deux demandeurs d’asile arrivés sur son sol – et non éligibles à l’allocation de subsistance prévue par le droit irlandais. Si Dublin a fait amende honorable en reconnaissant les faits allégués, elle a plaidé une saturation de ses capacités d’accueil causée par un afflux massif et imprévisible de demandeurs d’asile.

La Cour a estimé que la directive 2013/33, ainsi que la Charte des Droits fondamentaux de l’UE, imposait aux EM d’octroyer des conditions matérielles garantissant un niveau de vie satisfaisant (logement, allocation…). Ce faisant, en s’en abstenant, l’Irlande est allée au-delà de la marge d’appréciation dont elle dispose en la matière – et a donc violé le droit de l’Union. En effet, même en cas de circonstances exceptionnelles entraînant l’application du régime dérogatoire, l’EM doit pouvoir couvrir les besoins fondamentaux des demandeurs de protection internationale – au nom de la dignité humaine. La CJUE précise en outre que rien ne prouve que l’Irlande n’aurait pu agir autrement, par exemple en donnant des bons financiers ou un logement en dehors du système normalement prévu. La méconnaissance des obligations est enfin suffisamment caractérisée pour engager la responsabilité du pays et donner droit à une indemnisation.


Belgique : fusion des zones de police à Bruxelles et réforme du regroupement familial… mais jugement sévère adressé par le Conseil d’Etat néerlandais

Le débat sur la fusion des zones de police à Bruxelles est aussi vieux que la création de ces mêmes zones à la fin du siècle dernier (voir, pour un rappel approfondi du dossier et de ses différents enjeux, la note-dossier du CRSI). Cependant, depuis le début de l’année 2025, le Gouvernement fédéral belge montre une volonté d’avancer sur cette question et un accord politique est tombé en « Kern » – conseil des ministres restreint, avant présentation à la Chambre donc – le 21 juillet 2025, jour de la fête nationale. Le Kern s’est accordé sur les modalités pratiques de la mise en œuvre de cette réforme, et notamment sur le soutien financier de 55 millions d’euros sur cinq ans à destination des zones bruxelloises, notoirement endettées et défavorisées par la méthode de calcul des dotations fédérales. Une clause de rendez-vous est également prévue afin d’ajuster, si besoin, cette enveloppe à la hausse.

Précisions au passage que cette réforme intervient dans un contexte estival marqué par une recrudescence notable des fusillades, notamment à Bruxelles-ville, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek et Anderlecht – des zones parmi les plus touchées par les violences liées au narcotrafic. A ce titre, le Procureur du Roi a une nouvelle fois tiré la sonnette d’alarme et rappelé le manque d’effectifs de la police judiciaire – le tout alors qu’aucun gouvernement régional bruxellois n’a encore été formé, quinze mois après les élections.

En parallèle de ces développements politiques, un autre évènement a rappelé les difficultés des autorités belges en matière migratoire et de respect des décisions de justice par le fédéral. Un constat sévère sur ce sujet a été adressé par le Conseil d’Etat des Pays-Bas dans un arrêt du 23 juillet 2025. La Cour administrative du pays note que les demandeurs d’asile qui devaient normalement, en vertu des règles de Dublin, être renvoyés en Belgique ne doivent plus l’être. Le pays souffrirait en effet de « défaillances systémiques » dans la fourniture des besoins de base et de solutions d’hébergement et de protection. Les juges néerlandais notent en outre que ces problèmes sont davantage durables que temporaires et rappellent que l’Etat belge a été condamné des milliers de fois en matière sans que la situation n’évolue réellement. Le Gouvernement belge, par la voix de la ministre (NV-A, nationaliste flamande) Anneleen Van Bossuyt, se défend en parlant d’une situation à l’échelle européenne et d’une « surcharge structurelle » des capacités d’accueil du pays.

Toujours en matière migratoire, un projet de loi en examen à la Chambre prévoit de durcir les règles du regroupement familial, première porte d’entrée pour l’immigration légale en Belgique – 59 000 titres de séjour accordés en 2023. L’axe principal défendu par le Gouvernement est de réduire le coût du regroupement familial pour la société, en exigeant du demandeur un revenu plus élevé (110% du salaire minimum augmenté de 10% par membre de la famille) assorti d’autres conditions comme un logement correct. D’autres mesures concernent aussi les délais, qui seront raccourcis pour les personnes reconnues réfugiées. Elles auront 6 mois pour remplir les démarches contre un an actuellement. Les frais de dossier pour une demande de naturalisation seront portés de 150 à 1000 euros et les étrangers en séjour irrégulier pourront être expulsés plus facilement, au besoin via une visite domiciliaire pour les plus dangereux. Enfin, l’obligation, pour les personnes candidates au regroupement, de se présenter physiquement dans un poste consulaire belge est maintenue (en dépit de l’absence de tels postes dans certains pays). Précisons que de nombreuses associations, rejointes par le Haut-Commissariat aux Réfugiés (organisme de l’ONU), dénoncent ce durcissement.

A noter que le durcissement du regroupement familial n’est pas qu’une tendance d’outre-Quiévrain, puisque le Portugal a lui aussi réformé ses règles en la matière dans une loi votée le 16 juillet 2025. Ici aussi, les conditions seront rehaussées, les visas n’étant accordés qu’à des immigrés hautement qualifiés. Les Brésiliens perdront la règle spéciale qui leur permet de ne régulariser leur situation après l’arrivée sur le territoire portugais. Le volet « expulsions » sera renforcé, avec la création d’une unité spéciale dans la police. L’objectif affiché est de mettre fin à l’une des politiques les plus libérales d’Europe, qui permettait de régulariser un étranger travaillant depuis un an. Un délai d’attente sera instauré et fixé à deux ans avant de pouvoir demander le regroupement familial.


Les migrations : sujet d’initiatives et de tensions en Europe et dans son entourage

Statistiques :

L’agence européenne de garde-côtes et de gardes-frontières (Frontex) a rendu publiques ses statistiques actualisées pour le premier semestre 2025. Elle y relève une diminution d’environ 20% des franchissements illégaux de frontières en comparaison de la même période en 2024. Avec 76000 cas recensés, ce chiffre continue sa décrue constante depuis le pic de 2023. Comme souvent, les différentes routes ne sont pas égales. Alors que la route des Balkans occidentaux et celle de la Méditerranée orientale ont connu une baisse significative, une hausse est notable en Méditerranée centrale (notamment depuis la Libye – 39% des arrivées en Europe par ce trajet) ainsi que dans le nord de la France vers le Royaume-Uni. La route de l’Atlantique, via les iles Canaries, enregistre une baisse même si la Mauritanie reste un point de départ majeur – une des raisons qui motivent Madrid à vouloir renforcer la coopération avec ce pays, en complément des accords déjà signés l’an dernier.

Grèce :

Malgré ces chiffres plutôt satisfaisants pour Athènes, la Grèce durcit le ton à l’égard des migrants avec de nouvelles mesures à l’étude pour renforcer la dissuasion. Le gouvernement conservateur, par la voix de son ministre en charge des migrations Thanos Plevris, compte réévaluer l’ensemble des prestations sociales versées aux demandeurs d’asile afin de conduire une « réduction drastique » de leur montant. Une autre mesure vise à criminaliser le séjour irrégulier après rejet de la demande d’asile, à hauteur de cinq années de prison (sauf départ volontaire). Plus encore, le Gouvernement s’attaque aussi au terrain symbolique en assumant voulant revoir les menus servis dans les centres d’accueil et de détention pour migrants : « personne ne peut entrer illégalement, demander l’asile et bénéficier d’allocations, de menus trois fois par jour et d’un hébergement, tout cela aux dépens du contribuable grec et européen. Le service des Migrations n’est pas un hôtel. »

Dans le même temps, le Gouvernement décidait de suspendre pour trois mois l’examen des demandes d’asile en provenance d’Afrique du Nord ; avec un objectif clair de reconduire les migrants dans leur pays d’origine. Ce qui inquiète Athènes tient en le nombre de personnes arrivées en Crète en provenance de Libye, un trajet autrefois peu emprunté car plus long et périlleux mais qui se développe : 9000 arrivées en quelques semaines, le double de 2024. A noter que la Grèce avait déjà pris des mesures de sécurité à sa frontière terrestre avec la Turquie en 2020.

Sans surprise, plusieurs ONG rejointes par le Commissaire du Conseil de l’Europe aux droits de l’Homme – Michael O’Flaherty ont exprimé leur indignation devant ce projet de loi ; alors que dans le même temps, la Commission européenne a adopté une attitude plutôt réservée. Sans condamner dès le projet du Gouvernement communiqué, Bruxelles va attendre le passage au Parlement avant de se prononcer sur d’éventuelles atteintes aux droits fondamentaux – un discours minimaliste qui reflète l’évolution des mentalités à la Commission face à l’augmentation croissante des franchissements de frontières sur cette route… mais également au regard de la situation en Libye.

Libye :

La décision des autorités grecques s’inscrit dans un contexte tendu avec la Libye. La veille des annonces, une délégation de l’UE avait dû faire face à un incident diplomatique alors qu’elle se rendait dans la partie de la Libye contrôlée par les rebelles du général Haftar – en lutte contre le gouvernement d’unité nationale (sis à Tripoli) et soutenus, entre autres, par la Russie. Si la rencontre à Tripoli a pu avoir lieu, celle qui devait suivre à Benghazi a vu les européens – dont le commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner – PPE, Autriche) et des ministres italiens, grecs et maltais – être déclarés persona non grata. La délégation a, en effet, été accusée d’enfreindre la « souveraineté nationale », les protocoles diplomatiques et les procédures d’entrée sur le territoire.

En réalité, cet incident révèle que l’UE en général et la Grèce en particulier ont plusieurs lignes rouges quant au gouvernement dirigé de facto par Haftar. Premièrement, ce dernier est très proche du Kremlin, qui lui fournit des armes, des mercenaires et compte implanter une base navale à Tobrouk. Pensée pour remplacer la perte du port syrien de Tartous, cette possibilité inquiète particulièrement l’Italie – en ce que des missiles pourraient atteindre les côtes européennes. Aussi, comme Moscou, Benghazi est accusé de militariser la migration en incitant les flux vers l’Europe – notamment pour faire pression sur Bruxelles afin que son proto-Etat soit reconnu. Secondement, Athènes s’inquiète que la « Libye-Haftar » puisse ratifier un protocole d’accord présenté par la Turquie (autre soutien de poids) et qui verrait une délimitation des frontières ignorant l’île de Crète. Un risque additionnel était, pour les européens, de s’afficher aux côtés d’officiels d’un gouvernement considéré comme illégitime et non reconnu internationalement

Dans tous les cas, cet incident diplomatique risque de compliquer les efforts de l’UE visant à tarir le flux de migrants en provenance d’Afrique, la première base de départ étant la Libye. Difficile en effet de mettre en place une stratégie crédible en s’accordant avec seulement une moitié du pays – l’Italie se refusant à remettre en cause la coopération avec Benghazi, une position partagée par M. Brunner. En tout cas, Benghazi inquiète également ses voisins en raison de vols réguliers avec la Biélorussie, un Etat notoirement connu pour instrumentaliser les migrations à la frontière polonaise. Athènes, de son côté, appelle par ailleurs l’UE à agir contre la Turquie qui – en étant de plus en plus proche de Haftar – faciliterait tacitement ces flux opérés par la compagnie d’Etat de Minsk, Belavia.

Manche :

Dans le même temps, la France et le Royaume-Uni (RU) ont convenu d’un renforcement de leur coopération en matière de lutte contre l’immigration irrégulière vers le RU. Au cours de la visite d’Etat du Président de la République, effectuée début juillet, les deux pays se sont accordés sur un mécanisme dit « one in, one out ». Cela signifie que, pour chaque migrant entré illégalement sur le territoire britannique et expulsé vers la France, un demandeur d’asile sera envoyé au RU afin d’y voir sa situation étudiée – attendu qu’un faisceau d’indices pertinent sur son cas permettra au préalable de déceler des facteurs favorisant l’accueil de sa demande (connexion familiale par exemple). Comme mentionné dès avril par la presse britannique (et évoqué dans les brèves et dans cette note du CRSI), les forces de l’ordre françaises verront leur doctrine d’action modifiée afin d’adopter des mesures plus proactives pour empêcher les départs. Néanmoins, malgré le caractère assez novateur du projet, celui-ci ne devrait concerner de prime abord qu’une cinquantaine de personnes de chaque côté (pour environ 21000 personnes arrivées au RU depuis le début d’année 2025).

Dans tous les cas, cet accord – souvent évoqué, jamais implémenté – est un symbole fort du dégel actif des tensions entre Paris et Londres, obstruées depuis le Brexit. Il s’agit d’une tentative de moderniser le cadre juridique applicable à la gestion des migrations transmanche, un cadre qui date des accords du Touquet, signés en 2003 et complétés depuis par d’autres textes (dont celui de Sandhurst en 2018). Elles permettent aussi au gouvernement de Keir Starmer, après un an au pouvoir, de donner des gages sur sa politique migratoire alors que le parti Reform UK de Nigel Farage n’a jamais été aussi haut dans l’opinion. Néanmoins, plusieurs pays s’inquiètent de la mise en place d’une telle procédure, craignant un report des difficultés sur les pays méditerranéens, notamment pour les migrants expulsés du RU et renvoyés vers le pays de première entrée en vertu du dispositif « Dublin ». Ils demandent donc à la Commission d’examiner l’accord au regard du Pacte sur l’asile et la migration – ce qu’elle fera avant l’entrée en vigueur du mécanisme.

Copenhague :

Enfin, lors d’un conseil des ministres JAI (Justice et Affaires Intérieures) tenu les 22 et 23 juillet dans la capitale danoise, les sujets migratoires ont été mis sur le haut de la pile, avec notamment un focus porté par la présidence tournante sur les « solutions innovantes ». Celles-ci, défendues par de plus en plus de pays européens souhaitant un durcissement des règles et une refonte du tout-récent Pacte sur l’Asile et la migration, comportent notamment des centres de retours dans des pays tiers, des partenariats divers ou encore l’expulsion de ressortissants afghans. Il reste cependant à surmonter les potentiels obstacles techniques et juridiques ; la présidence danoise parlant d’un « long processus ». Des premiers projets-pilotes avec des pays d’Asie centrale ou de la Corne de l’Afrique ont aussi été évoqués. En outre, les ministres ont discuté d’un raccourcissement du délai de départ volontaire, actuellement de 30 jours, jugé trop long et peu incitatif.

En parallèle, l’Allemagne a donné le ton en expulsant des ressortissants afghans condamnés outre-Rhin vers leur pays d’origine. Pour ce faire, elle a été le premier pays de l’UE à autoriser l’entrée sur son territoire de représentants du régime des Talibans afin de mener à bien ce processus. Berlin évoque même d’autres EM de l’UE intéressés et la possibilité de créer une sorte de « coalition » sur le sujet. Ce changement de ton envers les Talibans suit celui opéré sur la Syrie depuis décembre 2024 ; et confirme la volonté affichée de revenir sur les positions affichées depuis plusieurs années et de pouvoir expulser plus facilement les demandeurs d’asile déboutés.

De manière intéressante, dans le même laps de temps, l’Autriche procédait à l’expulsion d’un ressortissant syrien vers son pays d’origine, une première pour un pays de l’UE depuis près de quinze ans. L’individu en question avait obtenu l’asile en 2014 avant de le perdre en 2019 suite à une condamnation de justice. Cette expulsion marque une étape symbolique alors que, depuis la chute du régime de Bachar el-Assad, de nombreux Etats européens étudient le renvoi de certains de ces demandeurs d’asile arrivés sur leur territoire (100 000 dans le cas de l’Autriche, pays qui a débuté un processus de révocation du statut).

Ce conseil fait suite à une réunion informelle en Allemagne des ministres de l’Intérieur de six EM (FR, DE, AT, PL, DK, CZ) accompagné du Commissaire aux affaires intérieures Magnus Brunner. Il y a notamment été question, déjà, du retour des demandeurs d’asile déboutés (y compris d’Afghanistan) et d’un renforcement du mandat de Frontex. Tenue dans les Alpes allemandes, elle constitue un symbole de l’évolution des pays européens sur la question, et notamment de la part des partis de centre-gauche membres de coalitions au pouvoir outre-Rhin, en Autriche ou en Belgique. Seule l’Espagne, en partie pour des questions de politique intérieure, semble isolée dans son opposition au durcissement migratoire malgré un nombre d’arrivées aux Canaries en hausse depuis trois ans.

Enfin, le 23 juillet, la Fondamental Rights Agency de l’UE (basée à Vienne) a rendu un rapport relatif à la préservation des droits des migrants instrumentalisés par les Etats tiers. Elle s’inquiète de la « militarisation » croissante des frontières et appelle à ne pas faire de la lutte contre cette instrumentalisation un modèle pour « le traitement de tous les migrants et réfugiés traversant la frontière de manière irrégulière ».


La Pologne rétablit des contrôles aux frontières avec l’Allemagne et la Lituanie sur fond de tensions avec Berlin et de préoccupations migratoires

Depuis le 6 juillet, l’espace Schengen compte un onzième pays ayant réintroduit des contrôles aux frontières : la Pologne. Varsovie a en effet indiqué avoir remis en place des patrouilles le long de ses frontières avec l’Allemagne et la Lituanie au moins jusque début octobre. L’objectif principal du gouvernement polonais est de lutter contre l’immigration illégale, un sujet hautement inflammable dans le pays ; alors que l’élection présidentielle tenue début juin a consacré un candidat nationaliste au détriment de la coalition centriste du Premier ministre (et ancien président du Conseil européen) Donald Tusk. Corollaire, le commerce frontalier pâtit de la mesure et ce alors que le pont sur l’Oder a rapidement été considéré comme un symbole de la libre circulation et que la Pologne est considéré comme l’un des pays ayant le plus bénéficié de l’adhésion à l’UE et à l’espace Schengen.

Dans le détail, ces mesures concernent 52 points de passage frontaliers de l’Allemagne et 13 de la Lituanie – qui sont soumis à des contrôles aléatoires sur des véhicules. La raison décisive d’une telle décision est à chercher dans l’évolution allemande en matière migratoire, et notamment la pratique du refoulement à la frontière (voire les articles du CRSI ici et ). Le refus de Berlin de laisser rentrer les demandeurs d’asile sur son territoire avant même l’examen de leur demande conduit ces derniers à rester en Pologne. Concernant la Lituanie, il s’agit ici de contrer le flux de migrants dont l’arrivée est orchestrée par Moscou et Minsk vers la Pologne via les pays baltes.

Malgré sa politique et les critiques qui lui sont adressées, l’Allemagne tente de rassurer et cherche en priorité une solution commune qui satisfasse les deux pays – l’objectif partagé étant d’éviter un « ping-pong » avec les demandeurs d’asile. Néanmoins, les pistes envisagées semblent maigres, Varsovie ayant refusé l’idée de patrouilles communes.

Le gouvernement polonais fait aussi face à des préoccupations de politique intérieure, avec le souci de se montrer ferme et constant sur une thématique-phare de l’opposition nationaliste au Parlement. Plus grave, les autorités tentent de dissuader de potentielles personnes intéressées de rejoindre des milices privées, souvent d’extrême-droite, qui se revendiquent « de défense des frontières ». Le Gouvernement insiste sur leur caractère illégal et perturbateur et incite au contraire chaque citoyen soucieux de l’intégrité de la Pologne à rejoindre le corps de gardes-frontières. Rappelons que Berlin a réintroduit des contrôles aux frontières dès l’automne 2023, illustrant une dynamique à l’œuvre depuis quelques années déjà : le retour de multiples contrôles aux frontières dans un espace Schengen tout juste quadragénaire (voire ici et les travaux du CRSI).


Un rapport d’Eurojust et de l’ECJN rappelle à posture à adopter face à l’IA en matière de procédure pénale

L’Agence de l’Union européenne pour la coopération judiciaire en matière pénale (Eurojust, basée à La Haye) et le Réseau judiciaire européen sur la cybercriminalité (EJCN), créé en 2016, ont publié le 2 juillet leur dixième édition annuelle du Cybercrime Judicial Monitor. Ce rapport annuel s’adresse aux autorités judiciaires et policières de l’UE et traite des évolutions législatives, judiciaires et opérationnelles concernant la cybercriminalité au sein de l’Union. L’édition 2025 met particulièrement l’accent sur l’intelligence artificielle, explorant son rôle dual, tant comme instrument criminel que comme ressource pour la justice.

Le document met en avant l’utilisation croissante de l’IA à des fins illégales, notamment pour produire des contenus trompeurs, automatiser des attaques informatiques et créer des logiciels malveillants. Il souligne la responsabilité des développeurs et des utilisateurs de ces technologies lorsqu’elles sont employées à des fins délictuelles et criminelles.

En parallèle, les autorités judiciaires et policières utilisent elles-mêmes de plus en plus souvent l’IA pour traiter de grandes quantités de données, combiner des informations de diverses sources et identifier des comportements suspects. Toutefois, le rapport insiste sur la nécessité de réguler ces usages pour assurer le respect des droits fondamentaux (procès équitable, transparence, traçabilité des processus…). Il recommande aussi un contrôle humain effectif, particulièrement lorsque l’IA est utilisée pour analyser des preuves.

Le rapport attire enfin l’attention sur les risques liés au manque de documentation claire sur le fonctionnement des systèmes d’IA, ce qui peut influencer l’évaluation des preuves et les droits de la défense. Bien que l’admissibilité des preuves soit régie par le droit national, les principes européens doivent être respectés. Assez logiquement, il appelle à renforcer la formation continue des magistrats et à améliorer la coopération judiciaire entre les EM.


La Commission dévoile une feuille de route pour permettre l’accès légal des forces de l’ordre aux données nécessaires dans le cadre de leur métier

La Commission européenne a présenté le 24 juin sa « Feuille de route pour faciliter l’accès légal aux données« , visant à permettre aux autorités judiciaires d’accéder légalement aux données nécessaires pour les enquêtes et poursuites. Elle se place dans le contexte de la stratégie ProtectEU, dévoilée fin mars 2025 (voir la note du CRSI à ce sujet). Un cadre clair est vital car la majorité des infractions (terrorisme, criminalité organisée, abus sexuels…) laissent des traces numériques, à tel point que 85% des enquêtes pénales reposent sur des preuves électroniques. Pour la Commission, il importe donc de moderniser les outils et le cadre juridique afin de donner accès aux données numériques tout en respectant les droits fondamentaux. Ce faisant, la feuille de route se concentre sur six domaines clés.

  • Premièrement, concernant la conservation des données de téléphonie et de messagerie, la Commission relancera une étude d’impact en 2025 pour mettre à jour les règles de l’UE. La dernière tentative en la matière s’était soldée par un arrêt – en grande chambre – de la CJUE invalidant la directive (C-293/12, Digital Rights Ireland, 2014). Depuis cette invalidation, les cadres législatifs des États membres sont devenus fragmentés et inégaux, certains n’ayant aucune loi sur la conservation des données.
  • Deuxièmement, la Commission étudiera des mesures pour améliorer la coopération transfrontalière en matière d’interception légale des données d’ici 2027 ainsi que pour d’augmenter les échanges d’informations entre Europol et les EM.
  • Troisièmement, la Commission et Europol vont analyser les lacunes et les besoins pour soutenir le développement de la criminalistique numérique via des outils financés en partenariat avec le secteur privé. A cette fin, Europol est appelé à devenir un centre d’excellence en la matière.
  • Quatrièmement, sur le déchiffrement des communications, la Commission élaborera une « Feuille de route technologique » d’ici 2026, visant à trouver des solutions techniques pour accéder à certaines données cryptées tout en respectant les droits fondamentaux. La Commission soutiendra également le développement de nouvelles technologies de décryptage pour Europol d’ici 2030.
  • Cinquièmement, Bruxelles veut revoir la manière de produire la norme en matière de sécurité intérieure, afin de rationaliser le processus.
  • Enfin, la Commission veut avancer sur le sujet de l’IA en permettant aux autorités nationales de l’employer pour traiter légalement et de manière efficiente de grands volumes de données tout en analysant plus efficacement les preuves.

Dans le reste de l’actualité européenne :

CJUE : Dans ses conclusions rendues le 10 juillet 2025 (affaires C-722/23 et C-91/24), l’avocat général (AG) Rantos a proposé à la Cour de juger en ce sens qu’un EM peut refuser d’exécuter un mandat d’arrêt européen en raison de craintes sur les conditions de détention dans l’EM d’émission. Il estime toutefois que l’EM devra exécuter la peine infligée par l’EM d’émission sur son propre territoire, afin d’éviter toute impunité – il propose dès lors de transformer la faculté en obligation.

Par ailleurs, dans ses conclusions publiées le 1er août 2025 (C-313/25 PPU, Adrar), l’AG Spielmann estime que le juge national qui contrôle la légalité de la rétention d’un ressortissant étranger en séjour irrégulier doit s’assurer que le principe de non-refoulement ne s’oppose pas à l’éloignement de l’individu, particulièrement quand le droit à la vie familiale et l’intérêt supérieur de l’enfant entrent en ligne de compte.

Rappelons que l’opinion d’un Avocat général a vocation à éclairer la formation de jugement et n’emporte en elle-même aucun effet juridique propre, pas plus qu’elle ne lie les juges.

CONTROLEUR EUROPEEN DE LA PROTECTION DES DONNEES (CEPD) : D’après Bloomberg, le CEPD a identifié que le Système d’Information Schengen 2 (SIS 2) présentait des milliers de failles de cybersécurité, dont certaines potentiellement graves. Il critique aussi le nombre important d’administrateurs de la base de données ainsi que les failles dans le pilotage du projet (lenteur des corrections, recours à des cabinets de conseil). Le SIS 2 a vocation à être intégré au système entrée/sortie (validé par le Conseil) qui doit se déployer progressivement à partir de la fin 2025 ; et ainsi automatiser l’enregistrement des ressortissants de pays tiers franchissant les frontières de l’UE.

ZONE EURO : La Bulgarie rejoindra officiellement la zone euro le 1er janvier 2026 ; et abandonnera en conséquence sa monnaie nationale, le lev (taux de conversion : 1 euro= 1.95583 lev). Le pays sera le 21ème Etat à rejoindre l’union monétaire, envoyant par là même un message clair. En dépit d’une opinion publique tiraillé entre Bruxelles et Moscou et des craintes sur l’inflation alimentées par le Kremlin, Sofia satisfait aux critères de Maastricht (dette représentant 24% du PIB bulgare – VS 113% en France – 2.7% d’inflation et 3% de déficit). Cette adhésion renforcera le poids économique de la zone euro ainsi que la crédibilité et l’influence de la monnaie unique à l’international

PARLEMENT EUROPEEN : Les eurodéputés ont validé à une large majorité le déploiement progressif du système entrée/sortie, longtemps attendu mais ayant connu des retards. Il a vocation à enregistrer certaines données de ressortissants de pays tiers entrant et sortant de l’UE (nom, document de voyage, heure/lieu d’entrée/sortie ou encore données biométriques). Mis en place à partir d’octobre 2025, il attendra sa pleine capacité 170 jours après – des paliers intermédiaires étant prévus (seuils pour lesquels le Parlement a obtenu gain de cause – voir la brève du CRSI à ce sujet).

COMMISSION : La Commission européenne a proposé des mesures temporaires relatives à la délivrance de visas envers les ressortissants guinéens : suspension de la délivrance de visas à entrées multiples, allongement du délai de traitement ou bien suspension des exemptions aux droits de visa. Bruxelles justifie cette position par les très faibles taux de réadmission enregistrés par la Guinée, avec un taux de retour de ses ressortissants en séjour irrégulier d’à peine 3%. Cette décision intervient alors que les colégislateurs ont acté une réforme des règles de suspension à l’exemption de visas en juin 2025 (voir la brève du CRSI à ce sujet).

Sur un sujet connexe, le prix de la future autorisation de voyage (ETIAS) pour les ressortissants de pays n’ayant pas besoin de visas pour voyager dans l’UE a été fixé à 20 euros (contre 7 actuellement). La Commission justifie cette hausse par des coûts de fonctionnement en hausse, un système technologique plus perfectionné et la volonté de s’aligner sur les autorisations de voyage pratiquées ailleurs dans le monde. Le prix d’ETIAS est en effet similaire à l’ETA britannique (20 livres) et à l’ESTA américain (21 dollars) mais inquiète fortement les professionnels du voyage et du tourisme.

ITALIE : La Cour Constitutionnelle a jugé le 8 juillet 2025 que le décret pris par le Gouvernement pour encadrer de manière plus stricte les activités des navires des ONG en mer était constitutionnel. Ce décret imposait de réaliser un unique sauvetage avant de se diriger vers un port assigné par les autorités. De plus, la détention des navires à quai est jugée légale.

ALLIANCE DES PORTS : Le groupe de contact, formé de 16 ports et lancé sous présidence belge du Conseil, pourrait s’ouvrir à d’autres ports, plus petits. C’est en tout cas le souhait de la présidence danoise alors que le trafic de drogue ne faiblit pas et que la coopération entre les différentes autorités produit des résultats. Cela permettrait aussi de s’adapter aux structures criminelles qui contournent de plus en plus les grandes infrastructures, mieux surveillées, au détriment d’autres, plus faciles à pénétrer. La thématique des attaques hybrides et des cyberattaques est aussi évoquée.

Revue nationale stratégique 2025

By Défense

Revue nationale stratégique 2025

Le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN) publie le 14 juillet 2025 la Revue nationale stratégique 2025 (RNS).

La France et l’Europe entrent dans une ère où d’ici 2030 le risque d’une guerre majeure de haute intensité en Europe est explicitement posé par la RNS. En parallèle, il est nécessaire de se préparer aux attaques hybrides qui peuvent viser notre territoire. Ainsi, la Revue nationale stratégique 2025 considère qu’il faut un effort simultané de défense, de résilience et d’industrialisation au niveau national et européen.

La RNS met en avant une ambition 2030 articulée autour de 11 objectifs (dissuasion, résilience nationale et cyber, économie de guerre, autonomie européenne) et de voies et moyens juridiques, industriels, financiers et sociétaux pour armer la Nation.

Quatre priorités:

  1. Protéger et défendre le territoire hexagonal et ultramarin, la population et les ressortissants.
  2. Garantir la sécurité de nos intérêts et alliés extra-européens
  3. Contribuer à la stabilité de l’Indopacifique (présence outre-mer, projections)
  4. Défendre l’Europe (y compris par la dissuasion nucléaire) et assumer un rôle de Nation-cadre si nécessaire

Contexte stratégique 2025:

  • Russie: principale menace pour les intérêts français et européens. La Russie accumule les actions hostiles (cyber, sabotage, influence) et l’effort militaire s’accélère à l’horizon 2030. Le rapport recense près d’un million de morts et blessés en Ukraine depuis 2022
  • Moyen-Orient: guerre régionale indirecte et épisodes de confrontation directe Iran/Israël. Il y a un risque de déstabilisation durable
  • Chine: assertivité envers Taiwan/mer de Chine, accélération technologique (IA, spatial, quantique). Exemple : 310 essais de missiles balistiques en 2024 et tir ICBM ~12 000 km
  • Afrique: compétition stratégique, campagnes anti-occidentales, montée des risques locaux et régionaux
  • Menaces transnationales: retour de la menace djihadiste, narcotrafic structurant la criminalité organisée, cybercriminalité massive. Gros impacts sur l’économie et la cohésion nationale
  • Attaques hybrides: combinaisons informationnelles, juridiques, économiques, cyber et militaires pour fragiliser la Nation
  • Facteurs transverses: climat (+4°C envisagé en fin de siècle), biodiversité, ressources critiques et énergie (sécurisation des approvisionnements). Intégration d’horizons +30/+50 ans dans les politiques publiques

Onze objectifs stratégiques d’ici 2030 (OS):

  • OS1 Dissuasion nucléaire: robuste, indépendante, à deux composantes (océanique/aéroportée). Renouvellement décidé. La dissuasion nucléaire est la clé de voûte de la politique de défense
  • OS2 France unie et résiliente: “réarmement moral” de la Nation, continuité des services vitaux, gestion de crises intérieures (pandémies, émeutes, terrorisme), entraînement citoyen
  • OS3 Économie qui se prépare à la guerre: sécuriser matières/énergie, lever les goulots industriels, cadencer la production (ex. radars, Aster/Mistral, CAESAR, Rafale), soutenir PME/ETI/start-up, maîtriser la dette
  • OS4 Résilience cyber: gouvernance (ANSSI/COMCYBER/DGA/DGSI/DGSE, C4), NIS2, CSIRT, entraînement de la Nation, capacités d’entrave et de contre-attaque dans le respect du droit
  • OS5 Alliés fiables dans l’euro-atlantique: rôle crédible en coalition y compris en tant que Nation-cadre
  • OS6 Moteur de l’autonomie stratégique européenne: préférence européenne, consolidation des capacités et de la BITD au niveau UE
  • OS7 Partenariats de souveraineté: offre sécuritaire crédible (Afrique, Méditerranée, Moyen-Orient, Indopacifique) intégrant les outre-mer
  • OS8 Autonomie d’appréciation/souveraineté décisionnelle: renforcement des capacités de renseignement, d’anticipation inter-ministérielle et de pensée stratégique
  • OS9 Agir dans les champs hybrides: organisation défensive et réponses pour imposer des coûts aux adversaires
  • OS10 Capacité d’emporter la décision dans les opérations militaires: supériorité opérationnelle multi-milieux pour la haute intensité
  • OS11 Excellence scientifique et technologique: IA, guerre électronique, espace, quantique, drones. L’objectif est la souveraineté techno-industrielle

Voies et moyens:

Cadre normatif et organisationnel:

  • Transpositions des directives européennes cyber REC / NIS2 / DORA. Actualisation de la doctrine de défense opérationnelle du territoire (1993)
  • Plan de résilience économique: continuité des réseaux vitaux (télécoms, énergie, eau), sanctuarisation des approvisionnements critiques, cartographie des entreprises clés mobilisables, articulation UE-OTAN en gestion de crise

Économie de guerre et financements:

  • Accélérer l’armement, la création de munitions et de systèmes, sécuriser stocks et les chaînes de valeur
  • Mobiliser investisseurs publics/privés (Bpifrance, CDC, BEI). Éviter que des politiques internes ou critères ESG sur-restreignent le financement de la BITD/BITS

Cyber:

  • Former massivement, entraîner la Nation, pérenniser et renforcer les CSIRT, partager la menace

Sécurité intérieure:

  • Lutter contre l’islamisme antirépublicain avec tout le spectre des outils administratifs et judiciaires
  • Tarir les flux migratoires irréguliers exploités par des filières
  • Priorité à la lutte contre les narcotrafics
  • Renforcer la préparation NRBC (menaces nucléaire, radiologique, biologique et chimique), l’autonomie sanitaire et l’anticipation +30/+50 ans face au climat

Lire la revue

Quel budget pour la PAC dans le prochain cadre financier pluriannuel? 

By Agroalimentaire, Economie

Quel budget pour la PAC dans le prochain cadre financier pluriannuel?

Par Aurélien Jean,

*Diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI

 

Le budget européen est un édifice à deux têtes. D’un côté, il y a la procédure législative annuelle, avec un vote au Parlement, un accord au Conseil et une déclinaison des priorités législatives et administratives de l’Union. De l’autre, ladite procédure annuelle est encadrée au sein d’un ensemble global pluriannuel – une forme de « super-budget » négocié sur sept ans et qui permet d’estimer grosso modo quel sera le montant du budget européen sur cette période. C’est le Cadre Financier Pluriannuel (CFP). Il peut être revu (et augmenté) à mi-parcours, comme en 2023, mais les grands arbitrages et ordres de grandeur se décident dès le départ. Actuellement, nous évoluons dans le CFP 2021-2027, doté de 2070 milliards d’euros, mais la Commission européenne a présenté le 16 juillet 2025 sa proposition pour le prochain CFP qui s’étalera entre 2028 et 2034.

Sur ces 2070 milliards, environ 800 proviennent du plan de relance commun de 2020 (Next Generation EU – NGEU). Le reste, 1270 milliards, correspond peu ou prou au budget initial en ce compris les aides à l’Ukraine. Si l’agriculture a longtemps été le principal budget de l’Europe – jusqu’à trois-quarts du budget pour la PAC – aujourd’hui, les diverses mesures agricoles et environnementales représentent environ 378 milliards d’euros en paiements directs, soit à peine un tiers du total. C’est le résultat des diverses réformes opérées dans la politique agricole, tout comme de la montée en puissance d’autres priorités telles que la cohésion ou la sécurité. Ainsi, la politique de cohésion représente 426 milliards d’euros et la sécurité/défense/migration environ 45 milliards. L’aide au développement et les relations de voisinage comptent pour 113.7 milliards et les dépenses pour le marché unique et l’innovation se portent à environ 150 milliards d’euros. L’agriculture reste donc le deuxième budget européen, même si le poids en proportion du total pour le soutien à l’agriculture s’est fortement étiolé. C’est encore plus net si l’on considère l’affectation des aides du NGEU et celles permises par la révision à mi-parcours du CFP – peu orientées vers le secteur agricole.

Pour la suite, il importe de mentionner que les négociations européennes sont très rudes, chaque EM veut maximiser son retour et limiter ses dépenses. De surcroît, les dépenses prioritaires ne manquent pas, alors que la défense est appelée à être substantiellement recapitalisée en moyens et que la préservation du modèle social figure dans les leitmotivs de nombreux pays. Il faut aussi garder en tête le remboursement des emprunts communs contractés dans l’après-Covid (750 milliards d’euros, remboursement débutant en 2028). En outre, l’Union est en retard sur d’autres grandes puissances : trop peu de dépenses en recherche, en investissement ou en adaptation au changement climatique. In fine, le principal avantage du CFP – son caractère fixe et préprogrammé – est aussi sa faiblesse : il évite les dérapages non financés mais ne permet aucune marge de manœuvre, a fortiori quand certains EM exigent des rabais sur leur contribution.

C’est ainsi que le projet de CFP présenté par la Commission le 16 juillet 2025 prévoit un montant de 300 milliards pour la PAC pour la période 2028-2035. Cela correspond à une baisse de 20% en comparaison du précédent CFP pour les agriculteurs et les pêcheurs. Ce montant correspond à une enveloppe fixe, non susceptible de réaffectation et qui pourra être indexée en fonction de l’évolution des prix selon une méthode de calcul qui dépendra du taux d’inflation constaté. Les 300 milliards représentent de plus un minimum, que chaque EM pourra choisir de compléter. Une autre grande nouveauté est la simplification du nombre de programmes : de 540 (sectoriels) à 27 (nationaux)… entraînant la fusion des allocations PAC et du Fonds social européen dans de vastes plans nationaux, avec un pouvoir d’allocation des EM renforcé. Des réserves sont aussi prévues en cas de crise.

Les eurodéputés ont déjà eu l’occasion de se prononcer sur ce sujet, et ont fermement rejeté l’idée d’un fonds unique – craignant de perdre en transparence et en unité, de limiter in fine le pouvoir de l’échelon européen et d’opérer une « renationalisation ». Par ailleurs, la baisse des montants mécontente une bonne partie de l’hémicycle. Certains EM semblent aussi réticents, tant sur la baisse du montant que sur le véhicule employé, tels la France et sa ministre Annie Genevard qui craint que le budget ne soit « raboté de mois en mois au gré des diverses priorités du moment ».

Ce projet de budget s’accompagnerait en même temps d’une révision de la PAC impliquant une refonte du système de conditionnalité aux paiements (environnement, social, bien-être animal…), des aides renforcés pour les jeunes agriculteurs et l’innovation et un meilleur ciblage des bénéficiaires (soutien au revenu basé sur la surface, action agroenvironnementale, paiements pour contraintes naturelles…). La Commission superviserait l’ensemble via des recommandations adoptées pour chaque EM. Un autre texte présenté le même jour a trait aux stocks de produits agricoles, à la protection des termes liés à la viande et un soutien pour certains secteurs jugés important pour l’atteinte des objectifs de la PAC.

Dans tous les cas, les agriculteurs et leurs organisations professionnelles prévoient de rester très vigilants quant à l’évolution de la situation – au besoin par de nouvelles mobilisations d’ampleur déjà soutenues par une partie du spectre politique. Le projet de CFP, qui n’est qu’une proposition, doit désormais passer par un long et tortueux chemin – où beaucoup de choses peuvent encore changer – et qui impliquera EM, eurodéputés et représentants d’intérêts avant d’entrer en vigueur.

 

Les unités d’élite de la gendarmerie et de la police nationales

By Défense

Les unités d’élite de la gendarmerie et de la police nationales

Une efficacité partagée, des moyens à garantir

Dans un contexte de menaces multiformes, les unités d’élite françaises GIGN, RAID et BRI-PP s’imposent comme les piliers du dispositif national d’intervention. Le rapport d’information présenté le 2 juillet 2025 par le sénateur Bruno Belin, rapporteur spécial des crédits de la mission « Sécurités », en dresse un état des lieux précis.

Des missions critiques et complémentaires

Créées entre les années 1960 et 1980, ces unités partagent une vocation commune : répondre aux situations les plus complexes menaçant la sécurité publique. Elles interviennent sur :

  • Des prises d’otages, actes terroristes ou individus retranchés armés
  • Des interpellations à haut risque, souvent en appui de la police judiciaire
  • La protection de personnalités, de sites sensibles ou lors d’événements majeurs
  • Le rétablissement de l’ordre dans des contextes particulièrement dégradés (émeutes, établissements pénitentiaires, etc.)

Trois unités, trois structures

Bien qu’ayant un tronc commun fonctionnel, ces unités diffèrent dans leur statut et leur rattachement :

  • Le GIGN (gendarmerie) relève du statut militaire et du directeur général de la gendarmerie nationale.
  • Le RAID (police nationale) dépend du directeur général de la police nationale.
  • La BRI-PP (préfecture de police) est sous l’autorité directe du préfet de police.

Leurs effectifs sont également inégaux : environ 1 000 personnels pour le GIGN, 500 pour le RAID, et un peu plus de 100 pour la BRI-PP.

Une couverture territoriale structurée

Chaque unité agit selon un découpage géographique cohérent :

  • RAID : grandes villes et zones urbaines (zone police nationale)
  • GIGN : zones rurales et périurbaines (zone gendarmerie)
  • BRI-PP : Paris et petite couronne (avec un partage partiel avec le RAID)

Les unités centrales sont complétées par des antennes territoriales, mises en place après les attentats de 2015 pour renforcer la réactivité sur l’ensemble du territoire.

Une souplesse d’intervention est prévue en cas d’urgence absolue, via le schéma national d’intervention de 2016, qui permet à l’unité la plus proche d’intervenir, quelle que soit la zone.

Une montée en puissance opérationnelle

Le niveau d’engagement ne cesse de croître :

  • Le RAID a connu une hausse de 43 % de son activité entre 2019 et 2024, avec un quasi-doublement des interpellations à domicile.
  • Le GIGN affiche une augmentation de +285 % des missions de protection, +332 % pour les interpellations et +28 % pour les interventions.
  • La BRI-PP reste plus stable, avec environ 200 interpellations par an, et une hausse ponctuelle des interventions (26 en 2024).

Ces unités ont été sollicitées pour des événements d’ampleur comme les Jeux olympiques de Paris 2024, les troubles à Mayotte ou en Nouvelle-Calédonie.

Des moyens en progression, mais encore insuffisants

En 2024, le budget consolidé des trois unités s’élève à 140 millions d’euros en crédit de paiement, soit 0,5 % du budget total de la mission « Sécurités ». Cette hausse budgétaire accompagne l’augmentation des effectifs, l’obsolescence accélérée des équipements et la multiplication des missions.

Cependant, plusieurs limites structurelles persistent :

  • Des véhicules vétustes et inadaptés au rythme opérationnel
  • Une tension sur les effectifs dans certaines antennes territoriales
  • Des difficultés d’accès aux équipements spécifiques, notamment en balistique, à cause de procédures d’achat trop rigides
  • Des locaux exigus ou dégradés, peu compatibles avec les exigences de l’entraînement et de la réactivité

Recommandations du rapporteur

Pour garantir la pérennité et l’efficacité de ces unités, le rapport recommande notamment :

  • Le renforcement logistique outre-mer, pour permettre une meilleure projection
  • Un recours de plus en plus aux réservistes spécialisés
  • Une exemption ciblée au malus écologique pour les véhicules opérationnels
  • Une accélération des marchés publics pour les équipements de niche
  • Un plan immobilier ambitieux pour le GIGN, notamment à Versailles

Ces forces d’élite incarnent une expertise rare et une coordination renforcée au service de la sécurité nationale. Leur maintien à un haut niveau d’exigence opérationnelle appelle un engagement budgétaire soutenu et une réactivité administrative accrue

Bilan 2024 de la CNCTR : entre maîtrise opérationnelle et vigilance

By Sécurité/Justice

Bilan 2024 de la CNCTR : entre maîtrise opérationnelle et vigilance

La Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) a publié son 9ᵉ rapport annuel le 26 juin 2025. Ce rapport public présente les éléments techniques, juridiques et statistiques relatifs à l’activité des services de renseignement. Créée par la loi n° 2015-912 du 24 juillet 2015, la CNCTR veille à la conformité de la mise en œuvre des techniques de renseignement au cadre légal.


Contexte 2024:

L’année 2024 fut une année exceptionnelle et chargée pour les services de renseignement. En effet, avec les élections européennes, les jeux olympiques et le parcours de la flamme, la réouverture de Notre-Dame de Paris, les émeutes et l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie, ainsi que les troubles violents en Martinique et en Guadeloupe, l’année 2024 fut tumultueuse.

En 2024, la lutte contre le terrorisme redevient la première finalité du renseignement. En 2023, c’était la criminalité organisée.


Moyens humains et activités de la CNCTR:

  • Demandes d’emploi de techniques de renseignement (hors communications électroniques internationales): 98 883 demandes (contre ~95 000 demandes en 2023)
  • Personnes surveillées: 24 308 personnes surveillées (contre 24 209 en 2023)
  • Avis défavorables: 0,8% en 2024, toutes techniques confondues
  • Augmentation des écoutes téléphoniques dans les limites fixées par la CNCTR
  • 157 réunions collégiales
  • 123 contrôles dans les services
  • 3,4 M€ de budget
  • 9 membres (4 à temps plein), 22 agents
  • 10 déplacements dont 1 en outre-mer

Constats opérationnels

Malgré un contexte tendu, l’action des services de renseignement fut mesurée et sélective.

Le contingent des interceptions (« écoutes téléphoniques ») a été augmenté temporairement pour les JO puis pérennisé dans une proportion moindre compte tenu d’un niveau de menace élevé.

Le rapport constate quelques anomalies en ce qui concerne le recueil des données dans des « bulletins de renseignement » (incomplétude, absence, retard). Ils permettent d’apprécier la légalité et l’utilité d’une mesure de surveillance et de constater si les informations conservées après l’effacement des données brutes sont bien dans la finalité de l’action poursuivie.

Une orientation stratégique fut aussi décidée fin 2023 afin de centraliser au Groupement interministériel de contrôle (GIC) tous les produits issus des recueils de données informatiques (RDI). Le dispositif opérationnel est prévu pour mi-2027.


Évolutions techniques majeures

Algorithme (art. L. 851-3 CSI): 

  • Depuis 2024, à titre expérimental, l’algorithme s’applique, en plus du terrorisme (4°), aux finalités (défense nationale) et (ingérences étrangères) jusqu’au 1ᵉʳ juillet 2028
  • Procédure en deux temps (détection anonyme puis levée d’anonymat), et pas de procédure d’urgence prévue pour l’art. L.851-3
  • Augmentation de son utilisation dans le suivi préventif d’événements à risque

Recueil de données informatiques (RDI):

  • Forte hausse du recours (+27%) pour contourner le chiffrement des communications
  • Projet lancé fin 2024 pour renforcer le contrôle a posteriori de la CNCTR
  • Intégration d’outils de filtrage et d’extraction automatisés pour réduire la masse à traiter manuellement
  • Décision de centraliser tous les produits RDI au GIC, objectif opérationnel mi-2027

Bulletins de renseignement:

  • Rôle central pour le contrôle a posteriori
  • Lacunes relevées dans certains services (informations incomplètes, finalité mal indiquée)

Techniques de localisation:

  • Meilleur usage de la géolocalisation en temps réel
  • Les balises demeurent stables (~2 000 demandes/an) sur 5 ans
  • Apparente baisse ~10 % des géolocalisations en temps réel en 2024 expliquée par un changement logiciel fin 2023
  • CNCTR considère qu’il y a une nécessité réaffirmée d’un encadrement strict

Coopération interservices:

  • Développement de passerelles techniques internes (1er et 2e cercle)
  • Absence persistante d’harmonisation juridique pour le partage avec l’étranger

Cadre juridique de la technique de l’algorithme

La base légale de la technique de l’algorithme provient de l’article L. 851-3 du code de la sécurité intérieure, introduit par la loi n° 2015-912 du 24 juillet 2015.

  • Objet: Exploiter de façon automatisée des données de connexion pour détecter des indices de menace
  • Champ: Finalités , et uniquement (défense nationale, ingérences étrangères, terrorisme), l’extension 1°/2° étant expérimentale jusqu’au 31/07/2028
  • Procédure: Autorisation préalable du Premier ministre, après avis préalable de la CNCTR ; pas d’urgence en L. 851-3
  • Durée: Autorisation initiale de 2 mois ; renouvellements de 4 mois ; destruction immédiate des données non pertinentes ; délai de 60 jours pour la levée d’anonymat
  • Garanties:
    • Absence d’accès au contenu des communications avec des traitements limités aux catégories de données prévues par la loi
    • Proportionnalité et nécessité strictement contrôlées par la CNCTR (subsidiarité renforcée pour les techniques les plus intrusives)
    • Limitation aux seules finalités légales (1°, 2°, 4°). La décision n° 2025-885 DC du 12 juin 2025 censure l’extension de l’algorithme à la criminalité/délinquance organisées

Encadrement international et jurisprudence

Dans sa décision du 10 décembre 2024, Association confraternelle de la Presse Judiciaire et autres, n°49526/15, la CEDH reconnait l’équilibre de la loi française sur les techniques de renseignement et du rôle de la CNCTR. La Cour ne constate pas de violation par le cadre français.

En revanche, la lacune d’un cadre juridique spécifique pour l’échange d’informations entre services français et étrangers demeure un point de vigilance, au regard notamment de la jurisprudence Big Brother Watch (CEDH, 25 mai 2021).

Initiatives législatives liées à la sécurité nationale (2024-2025):

  • Loi n° 2024-850 du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères
  • Rapport sénatorial n° 588 sur l’impact du narcotrafic en France
  • Proposition de loi « visant à sortir la France du piège du narcotrafic », texte adopté les 28–29 avril 2025.

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 7 : De l’exigence de souveraineté aux logiques économiques et environnementales : les « ruptures » dans l’histoire de la PAC

By Agroalimentaire, Economie

De l’exigence de souveraineté aux logiques économiques et environnementales : les « ruptures » dans l’histoire de la PAC

Par Aurélien Jean, diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI


Dans l’Hexagone, les manifestations agricoles régulières depuis janvier 2024 ainsi que le parcours législatif pour le moins heurté du projet de loi d’orientation sur l’agriculture ont eu au moins un mérite : faire réfléchir sur la capacité productive tricolore et son insertion dans l’espace européen et mondial. En effet, suite au Covid, à l’invasion russe de l’Ukraine et aux tensions géopolitiques régulières, il n’est question que de souveraineté et de garantie par nous-même de nos approvisionnements en composants techniques comme en aliments.

Néanmoins, en cette dernière matière, tout ne pourra pas être traité au niveau national, un certain nombre de changements devant transiter par l’échelon européen, et son instrument premier : la Politique Agricole Commune (PAC). Celle-ci, pensée dans les années 1960 pour garantir la sécurité alimentaire du continent, a atteint en moins de trente ans ses objectifs. Depuis, elle navigue de révisions en révisions, au gré d’impératifs politiques relativement constants, mais aux modalités d’application dynamiques dans le temps.

Les Green Deal et autres Farm to Fork de la période 2020-2024 ont fait couler beaucoup d’encre, les détracteurs lui reprochant, entre autres, les jachères, les normes, l’interdiction des pesticides ou les accords commerciaux. Pourtant, l’autonomie n’a jamais été totale, l’Europe a toujours importé et continue de le faire sur certains produits. En corollaire, elle reste exportatrice nette de produits agricoles et les dernières moutures n’envisagent en rien l’arrêt des aides, la France devant rester l’une des principales bénéficiaires. L’impératif d’une Europe produisant ce dont elle a besoin sans devoir importer massivement sa nourriture reste, malgré tout et en dépit des apparences, présent dans l’esprit des décideurs. Les références à « l‘autonomie » et à la « souveraineté alimentaire » le démontrent ; jusqu’à se retrouver dans l’intitulé officiel du Ministère de l’Agriculture. De fait, depuis les années 1990, il n’y a pas eu qu’un seul tournant mais plusieurs grandes dates et une dynamique embrassant une pluralité de domaines (institutionnel, environnemental, économique) qu’il convient d’explorer.

I – Le loup dans la bergerie : le passage d’une doctrine d’autosuffisance à une approche fondée sur le marché dans les années 1990

A – Pourquoi réformer la PAC ?

La réforme de la PAC relève de contraintes internes et externes. En interne, elle découle essentiellement d’une surproduction agricole. Son système avait encouragé la constitution de surplus assez importants, car certifiés d’un bon prix d’achat. En conséquence, l’offre excède structurellement la demande dès les années 1970. Des ajustements ont eu lieu depuis 1968 et le plan du commissaire Sicco Mansholt, qui prévoyait la suppression de millions d’hectares et des plus petites exploitations, mais ils n’ont eu que peu d’effets hors de leurs secteurs. Les réformes dans le lait ou les céréales étaient surtout basées sur la restriction de l’offre et/ou des quantités maximales garanties mais sans remise en cause réelle de l’instrument central qu’était le prix garanti.

Dans les années 1980, la PAC acquiert une réputation de secteur difficile à réformer. Les libéraux soutiennent qu’elle fausse le marché en maintenant les petits producteurs au détriment de la rationalisation par les exploitations les plus intensives. Les interventionnistes arguent qu’elle fournit trop de soutien pour les marchés, favorise une iniquité des transferts sociaux (puisque basés sur la production) et ne rapproche pas assez les niveaux de revenus entre pays de la CEE. Victime de son succès, elle a entraîné des dépenses budgétaires élevées (frais d’achat et de stockage + incapacité à contrecarrer la hausse continue), limitant le développement d’autres politiques comme le développement régional dont les besoins s’accroissent avec l’entrée de la Grèce en 1981 et de l’Espagne et du Portugal en 1986.

Cet élément se retrouve aussi avec la fin de l’inertie et l’arrivée de l’équipe de Jacques Delors à la Commission – convaincue que le système PAC met à mal la construction européenne en général et obstruait le budget pour les nouvelles ambitions communautaires. Les prix d’achats garantis, générateurs d’inefficacités, compliquaient le financement pour les besoins sociaux ou d’aménagement du territoire. Le tout corrélé à une nouvelle sociologie de la fonction publique communautaire. Surtout, la PAC a été créée quand le besoin d’importer était criant, alors que dans les années 1970-1980 voient l’autosuffisance atteinte ; et les ressources tirées des droits de douanes diminuer en conséquence. Autant de raisons qui font émerger dès 1985 un « livre vert » par la commission qui propose déjà la réorientation par le marché. Il ne sera pas suivi d’effets immédiats mais préfigure la réforme de 1992.

La contrainte externe vient des négociations internationales et du système de subventions aux exportations, critiqué – entre autres – par les États-Unis, qui dans ce contexte-là, connaissaient des difficultés à écouler leur production sur les marchés mondiaux…. La préférence communautaire était mal perçue, d’autant plus que la CEE importe de moins en moins et dispose d’ajustements variables signifiant que, même quand le prix intérieur baisse, les exportateurs hors-UE n’en profitent pas car le tarif commun compense. De plus, il était possible d’exporter sans faire baisser prix intérieurs quand le marché communautaire était engorgé (les « restitutions » : le prix garanti compensait la différence avec le prix effectif vendu à l’étranger). La pression des autres pays exportateurs nets (le « groupe de Cairns ») sur les Européens ainsi que les menaces de ne pas poursuivre les discussions sur les autres volets des accords GATT ont incité les Douze à déclencher une réforme de la PAC. La CEE voulait cet accord pour ses autres volets commerciaux, qui répondent aux besoins des autres secteurs ; tout comme pour conserver sa posture libre-échangiste. Enfin, la Guerre Froide est finie et l’idée d’autonomie perd en vigueur, au profit d’une focale portée sur les « dividendes de la paix ».

B – 1992 et le renforcement du prisme du marché

L’inspiration d’un changement de paradigme dans la PAC remonte à des travaux de l’OCDE dans les années 1970-1980 qui ont modifié l’approche de la question agricole, en ne l’envisageant plus selon des critères nationaux et de revenus agricoles mais au regard des seuls effets sur le commerce international et sa maximisation. Ce faisant, l’OCDE a été chargée d’évaluer le lien entre les politiques agricoles domestiques et le commerce mondial et ces travaux ont été mobilisés durant les négociations par les pays désireux de changer les règles du GATT. La CEE dut suivre le mouvement avec la réforme dite « Mac Sharry » qui reprend les idées de l’OCDE, notamment les aides directes découplées. Une première mouture fut rejetée par le Gouvernement français (et la FNSEA) qui craignait une forte perte de subsides. La Commission proposa quelque temps après un nouveau texte, plus acceptable, mais sans changer l’ambition générale.

Ce dernier consacre notamment la diminution du poids budgétaire de la PAC en baissant les prix garantis, et en compensant cela par des paiements directs aux producteurs, proportionnels à la taille des exploitations. L’objectif était de procurer à chaque exploitant le même degré d’investissement public avec un système d’aides calculées individuellement. Le système évolue donc de par sa plus grande intelligibilité et sa meilleure imputabilité, les montants versés étant moins opaques que les prix garantis, car calqués sur la surface d’exploitation. En sus, d’autres mesures nouvelles sont apportées, comme le conditionnement au respect du gel d’une partie des terres afin de faire face à la surproduction ; dans un contexte d’évolution des cultures, de chute de la part de l’agriculture dans l’emploi total et d’augmentation de la taille des exploitations. En outre, les aides ne sont données qu’à condition d’une surface minimum exploitée. En revanche, cette « nouvelle PAC » pouvait apparaître comme une prime indirecte à l’élevage intensif, le montant de la prime à l’herbe, censé dissuader l’intensification, n’est que de 350F/hectare, contre 2500F/hectare pour la prime au maïs.

Notons que ces mesures n’ont pas été considérées comme des mesures de distorsion par le GATT car la majorité des mesures européennes entre dans la « boîte verte », celle qui n’est considérée comme nuisant aux échanges ; les autres : « bleue » et « orange » sont minoritaires et visent à être réduites. Le changement de philosophie est assez fort : on passe de l’aide au produit à l’aide au revenu.

II – Quand le marché ne peut tout résoudre: considérer l’environnement au tournant du millénaire

A – La perspective de l’élargissement et la réforme de 1999

La réforme de 1999 dite « accord de Berlin », poursuit les mêmes objectifs que celle de 1992, et vise à continuer l’action entreprise au début de la décennie en préparant aux prochaines négociations de l’OMC. Il s’agit également d’imaginer l’intégration des anciennes économies populaires d’Europe de l’Est, tout comme de répondre aux scandales sanitaires et alimentaires des années 1990 (vache folle).

Elle comprend notamment une baisse des prix garantis en les alignant sur les cours mondiaux et en diminuant les restitutions aux exportations pour pouvoir exporter sans subventions. La jachère est pérennisée comme moyen de contrôle de l’offre et les agriculteurs reçoivent une incitation à la pluriactivité pour l’entretien des espaces ruraux. Une compensation, mais avec une limitation du nombre d’animaux éligibles. Dans le même esprit, les primes à l’arrachage sont renforcées et l’UE poursuit le développement d’une politique de qualité (produits du terroir, labels…).

Un autre aspect est l’introduction de l’éco-conditionnalité dans l’octroi des aides. En d’autres termes le respect d’exigences environnementales est pris en compte tout comme des critères l’emploi de la main d’œuvre, de marge brute et de montant perçu d’aides directes. Le développement rural est institué comme « deuxième pilier » de la PAC, afin d’aider aussi les régions les plus favorisées, tout en maîtrisant le budget. Le premier pilier reste entièrement financé par l’UE alors que le deuxième est cofinancé avec les EM.

À travers ces deux réformes majeures, le poids de la PAC dans le budget européen est passé de près de 70 % dans les années 1980 à moins de 50 % depuis 2000. L’objectif de la réforme de 1992 a donc été atteint : faire baisser substantiellement la part de la PAC, et donc consacrer davantage de marges de manœuvre pour financer d’autres domaines. Cet accent mis sur l’éco-conditionnalité traduit un changement au sein même des institutions européennes. Ayant fait davantage de place aux représentants environnementalistes au détriment du secteur agricole, la DG AGRI a évolué, notamment avec le « rapport Buckwell : la rémunération des agriculteurs était ici imaginée comme exclusivement liée à l’entretien des espaces ruraux, les fonctions de production ne devant répondre qu’aux signaux du marché. Si ces préconisations ont été in fine adoucies, elles reflètent la montée en puissance d’autres acteurs dans l’élaboration de la PAC (DG Environnement, ONG…). La concertation politique avec les seules organisations agricoles n’est donc plus prioritaire.

B –La réforme de 2003 : entre conditionnalité renforcée et réponse aux (nouvelles) critiques

Le 26 juin 2003, les encore-quinze adoptent « l’accord de Luxembourg », qui vise à réduire certaines critiques lancinantes faites à la PAC, notamment les prix élevés et les subventions aux exportations constituant des distorsions de concurrence mais aussi à la critique des écologistes considérant la PAC comme profitant aux grandes exploitations et à la surproduction. L’objectif sous-jacent est de se rapprocher des préoccupations des consommateurs sur les pollutions et des utilisations de ressources par l’agriculture et justifier la dépense de fortes sommes pour une petite partie de la population. L’entrée des nouveaux EM est aussi avancée car l’élargissement de 2004 à des pays encore très agricoles risque de faire croître les dépenses si rien ne change. Enfin, il s’agit d’inclure toutes les mesures de la PAC dans la « boîte verte » de l’OMC.

La nouvelle réforme est axée autour de plusieurs points comme le découplage entre production et aides. La plupart des aides directes perçues par les agriculteurs sont remplacées par un paiement unique indépendant de la production mais contesté par les syndicats agricoles pour leur assimilation à de l’assistanat. D’une incitation à produire, on se dirige vers une incitation à maintenir de bonnes conditions agronomiques et environnementales. Cela peut couvrir : maintien des prairies, irrigation raisonnée, entretien des terres…

En corollaire, la diminution des paiements directs aux grandes exploitations est actée pour remédier à la critique d’une PAC anti-sociale profitant aux plus gros (70% des aides pour 20% des exploitations), et dégager des moyens pour le développement rural et les jeunes agriculteurs. Par ailleurs, les prix garantis baissent pour certains produits, comme le lait, le beurre ou le riz. Aussi, le fonds unique FEOGA disparaît en 2007 et est remplacé par les FEAGA (premier pilier) et le FEADER (second pilier).

Les agriculteurs se voient donc imposer non seulement le respect des mesures environnementales de l’éco-conditionnalité, mais en plus ils ont de nouvelles responsabilités qui conditionnent l’octroi des aides. On passe ainsi d’un aspect environnemental facultatif et secondaire à un mécanisme obligatoire et généralisé, mais qui ne fait que reprendre des incitations déjà évoquées. Deux régimes se complètent, entre sanction en cas de non-respect des obligations et récompense de l’engagement vertueux, le tout montrant un dépassement du seul cadre environnemental.

III – Comment essayer de concilier toutes les priorités : l’affirmation d’une PAC multifonctionnelle depuis 2013

A – La réforme de 2013 comme synthèse des évolutions

Mentionnons ici que le traité de Lisbonne (2009) entraîne des modifications concernant la PAC. Parmi elles, on peut citer le passage de l’agriculture dans le domaine de compétence partagée entre l’UE et les États membres, alors qu’elle relevait de la compétence de la Communauté. De plus, les questions agricoles sont soumises à la procédure législative ordinaire et non plus de consultation, ce qui renforce les pouvoirs du Parlement européen. En parallèle, durant ces années-là se développe une approche moins compartimentée entre échelon européen et national, avec une volonté de la Commission de mieux suivre et analyser la mise en œuvre de la PAC par les Etats-membres et d’en rendre compte (passage d’une logique top-down, imposée d’en haut, à une logique bottom-up provenant du terrain).

La réforme de 2013 se place dans un contexte de pressions environnementales croissantes et de nouveaux scandales alimentaires. Elle reprend les grandes idées à l’origine des précédentes retouches législatives en favorisant encore davantage les pratiques agricoles respectueuses de l’environnement (diversification des cultures, préservation des paysages, superficie minimale de prairies permanentes). Citons par exemple un recouplage partiel des instruments autour d’objectifs spécifiques avec un système de paiements par étages comprenant sept composantes (paiement de base additionné de primes additionnelles : écologie, jeunes agriculteurs, zone naturelle contrainte…).

La flexibilité des aides entre piliers est renforcée et les mesures de contrôle de l’offre sont supprimées: le régime du lait en 2015, les droits de plantation des vignobles en 2016 et les quotas sucriers en 2017. La conditionnalité est maintenue, mais ne représente que 70% des paiements, les 30% restants étant liés au « verdissement », c’est-à-dire un paiement additionnel aux pratiques bénéfiques pour le climat.

B – En guise de bilan global : l’élargissement conséquent du champ d’action de la PAC

Les règlements après 2013 modifient certains aspects, en créant un instrument de compensation en cas de baisse des revenus d’une région entière (sécheresse, inondations…) ; en institutionnalisant l’approche Bottom-up ; en évoquant la reconstruction du potentiel agricole endommagé par les dégâts climatiques ou bien encore en accentuant sur la reforestation, le développement touristique et technologique des zones rurales, le bien-être animal et la lutte contre le changement climatique. Autant d’aspects qui ont élargi le spectre de la PAC bien au-delà de ce qui était prévu dans les années 1960 et qui assument un changement de braquet depuis les années 1990.

Le plan de 2020, présenté dans le cadre du Green Deal de la Commission et du plan « Farm to fork » porte sur la PAC jusqu’en 2027, se place dans un contexte différent de 2013 : recul du multilatéralisme, reprise post-pandémique et retrait du Royaume-Uni. Notons que ce plan ne change pas la répartition des rôles à l’œuvre depuis 1992, soucieux de la subsidiarité entre UE et EM et actant l’abandon de la stabilisation centralisée. L’UE ne définit que le minimum nécessaire pour éviter les distorsions (orientations, instruments, objectifs indicateurs d’évaluation) alors que les EM ont davantage de liberté de décision et d’allocation des fonds (amortir les éventuels chocs). Chaque pays a donc dû présenter à la Commission un plan national calqué sur ces orientations. Le plan français prévoit ainsi de renforcer la conditionnalité écologique, les prairies et les haies, soutenir davantage les petites productions, le bio, les territoires en difficulté (montagne), les jeunes agriculteurs et réduire les intrants. Covid oblige, le mot « résilience » est présent aux côtés « d’autonomie » et, in fine, des mesures d’assouplissement sont adoptées suite aux protestations de janvier 2024.

En conclusion, et malgré ses évolutions notables ayant érodé son ambition purement tournée vers l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire, la PAC n’a pas disparu de l’agenda politique européen. Le contexte actuel ainsi que les évolutions géopolitiques et les leçons du Covid en matière de « souveraineté » le démontrent. Dans les années 1990, la focale était portée sur une dimension commerciale et de favorisation du libre-échange via un changement complet de paradigme allant du soutien à la production au soutien au revenu. En un sens, la PAC avait « trop bien fonctionné » et était excédentaire. Les premières mesures en matière environnementale et de multifactorialité pavaient la voie mais sans être prédominantes ni vraiment obligatoires. Le tournant écologique et de durabilité arrive dans les années 2000 et perdure jusqu’à aujourd’hui entérinant une autre façon de penser l’agriculture. Le soutien est désormais axé sur la manière de produire et tout ce qui va autour et non plus sur ce qui est produit. La seule permanence semble résider dans les critiques qui lui sont adressées : surcroît administratif et bouc-émissaire de la baisse des prix d’un côté, perpétuation de pratiques productivistes et reconduction de pesticides controversés de l’autre.

Souveraineté numérique : une circulaire qui enjoint à l’adoption massive de Tchap, application de messagerie instantanée pour la sphère publique

By Numérique

Souveraineté numérique : une circulaire qui enjoint à l’adoption massive de Tchap, application de messagerie instantanée pour la sphère publique

Le 25 juillet 2025, le Premier ministre François Bayrou émet une circulaire n° 6497/SG visant à “renforcer la sécurité des communications électroniques par messagerie instantanée au sein de la sphère publique et des cabinets ministériels”. Ces dispositions seront applicables à partir du 1ᵉʳ septembre 2025.

La circulaire invite les ministères et les administrations à déployer massivement la messagerie instantanée Tchap, application gérée par l’Administration française sous l’égide de la direction interministérielle du numérique (DINUM).


Contexte:

L’utilisation d’applications commerciales de communication instantanée sous l’influence de pays étrangers peut constituer une menace sécuritaire, notamment par l’interception en utilisant des moyens techniques ou juridiques des communications entre agents publics.

Tchap permettrait ainsi de “garantir la confidentialité et l’intégrité de l’ensemble de ces échanges” au sein de la sphère publique, du moins par son origine et le contrôle du gouvernement français. L’État maîtrise l’infrastructure et les développements sont pensés pour répondre directement aux besoins des agents publics.

L’application est décentralisée, garantit un chiffrement des données de bout en bout et permet au gouvernement de garder un contrôle sur les données en les hébergeant lui-même via du matériel sur le territoire national.

Dans une optique de transparence, le code de Tchap est consultable publiquement et s’appuie sur le logiciel Element qui implémente le protocole informatique Matrix, tous deux open source. Les fondateurs de la start-up franco-britannique Element s’occupent aussi du développement de Matrix, ce qui facilite son intégration par l’administration française. Thales utilise le protocole pour son application Citadel Team et le gouvernement allemand utilise les services d’Element pour BundesMessenger, l’équivalent germanique de Tchap.

Tchap est aujourd’hui utilisée par plus de 300 000 agents de façon récurrente. Son adoption généralisée permettrait ainsi une meilleure sécurisation des informations échangées dans les ministères et les administrations. L’ANSSI supervise les efforts de sécurisation selon ses standards.

Une première application française (Olvid) est aujourd’hui déployée au sein des cabinets ministériels depuis 2023. Le gouvernement estime que les ministères peuvent continuer à utiliser Olvid tout en privilégiant, en revanche, Tchap pour les communications avec l’administration.


Enjeux:

Il n’est peut-être pas anodin de souligner que le projet Tchap est officiellement annoncé par le gouvernement en avril 2018, seulement quelques semaines après l’adoption de la législation américaine extraterritoriale du CLOUD Act.

Cette législation, à l’instar du FCPA pour l’extraterritorialité, permet aux autorités américaines d’accéder aux données numériques stockées sur sol étranger de toutes les entreprises relevant de la juridiction américaine. Si le projet Tchap est en lui-même probablement antérieur au CLOUD Act, cette annonce révèle tout de même un changement de paradigme en ce qui concerne la mainmise sur les communications.

La France ne nourrit plus les siens

By Economie

La France ne nourrit plus les siens

Par Renaud d’Hardivilliers, journaliste et entrepreneur


La France ne nourrit plus les siens. C’est le constat que l’on peut faire en regardant la balance commerciale agroalimentaire française. En effet, si on retire les vins et spiritueux qui ne sont pas de la nourriture à proprement parler, nous importons, en valeur, plus de produits agricoles et alimentaires que nous n’en exportons.

Si les rendements moyens des principales grandes cultures françaises ont connu une croissance remarquable durant le 20ème siècle et jusqu’au début du 21ème siècle, on peut noter maintenant que la courbe s’affaisse légèrement et amorce une décroissance. Le phénomène est multicausale mais les 2 principales causes semblent être, d’une part, le rétrécissement de la palette des moyens de production à la disposition des agriculteurs et d’autre part, le changement climatique.

Le 28 septembre 2022, les sénateurs Sophie Primas, Laurent Duplomb, Pierre Louault et Serge Mérillou publiaient un rapport parlementaire pour alerter sur cette situation et proposer quelques solutions. Mais 3 ans après, force est de constater que le message n’a pas été pris au sérieux. La situation ne s’est pas améliorée. Pire, elle s’est dégradée.

En matière agricole et écologique, les réglementations qui ont pour conséquence la diminution de la production sont légion au niveau européen. Et la France surtranspose les normes de Bruxelles. Les matières actives tombent les unes après les autres (néonicotinoïdes et phosmet pour ne citer qu’elles), les apports d’eau et d’engrais sont limités (directive nitrate) et une part croissante de la surface cultivable est exclue de l’activité productive (ZNT, jachère, haie, …). Et ce mouvement ne semble pas être terminé.

Selon un rapport du centre d’étude de la Commission européenne elle-même, les stratégies agricoles du Green Deal contribueront à baisser la production du continent d’au moins 13% (probablement plus, car ce chiffre dépend de nombreuses d’hypothèses de modélisations). Les autres études publiées pour l’heure sur la stratégie européenne indiquent toutes la même tendance, voire des baisses encore plus importantes quand des mesures comme celle de « restauration de la nature » y sont ajoutées. Et, contrairement au dicton martelé par la profession agricole « pas d’interdiction sans solution », le législateur ne s’intéresse que très peu à la présence d’alternatives économiquement viables.

Mais l’écologie n’a pas de prix. C’est vrai, ou plutôt ce serait vrai si l’ensemble de ces mesures, adoptées dans un but écologique, avaient bien un effet positif sur l’environnement. Mais force est de constater que ce n’est pas systématiquement le cas. Pire, certaines réglementations entraînent l’effet opposé à la volonté initiale du législateur.

Les exemples sont très nombreux, mais je n’en citerais que deux. Le tournesol est une culture qui permet de réduire l’usage de la chimie, notamment dans certaines plaines de la moitié nord de la France où règne le blé, l’orge et le colza où il est peu présent. Mais cette culture est très sensible à la prédation des corbeaux et des corneilles qui ont la belle vie en raison de l’absence des molécules permettant de contrôler ces espèces. L’interdiction d’une substance chimique conduit donc à l’augmentation de l’utilisation d’une autre, avec un bilan qui semble loin d’être en faveur de l’environnement.

Autre exemple, les restrictions et les velléités d’interdiction du célèbre glyphosate. Cet herbicide est particulièrement médiatisé, mais c’est loin d’être le plus dangereux. Son usage, raisonné bien sûr, permet cependant de diminuer l’usage d’autres produits plus dangereux. Par ailleurs, il protège la santé des sols, car il permet à bon nombre d’agriculteurs de limiter les interventions mécaniques dans leurs champs, comme le labour par exemple. Les restrictions à son utilisation en vigueur aujourd’hui peuvent donc être écologiquement contre-productive, et son interdiction le serait encore plus.

On pourrait parler de beaucoup d’autres dossiers comme le rétrécissement du nombre d’herbicides utilisables qui entraîne l’apparition de résistance chez les mauvaises herbes ou encore l’interdiction des néonicotinoïdes utilisées sur des plantes qui ne fleurissent pas comme la betterave. Mais le plus problématique, c’est la schizophrénie qui consiste à interdire des moyens de production dans l’hexagone tout en ouvrant grand nos portes aux productions des autres pays (européens ou non-européens) qui ont été pulvérisées avec les molécules interdites chez nous. Je pense notamment aux négociations en cours sur le traité du Mercosur, mais ce n’est pas le seul. Ni l’écologie, ni la santé des Français, ni la souveraineté alimentaire ne ressort gagnant d’une telle logique. Seule l’économie des pays exportateurs l’est peut-être.

Pour boucler le cercle vicieux, les agriculteurs sont dans la rue, car ils ne parviennent plus à vivre de leur métier. Et le bouc émissaire idéal est alors tout désigné : la grande distribution et ses prix jugés trop bas. « Mais à focaliser sur le prix, on s’exonère de la réflexion sur les coûts de production. Il ne faut pas se tromper de combat », explique Philippe Goetzmann, expert consommation et alimentation, dans un entretien au journal le Betteravier Français. Et de continuer : « Les politiques ont intérêt à dériver des charges vers le prix, car cela leur permet de s’exonérer de leur propre turpitude. L’État est le premier responsable du coût de production via le poids fiscal, social et normatif, alors que la réflexion sur les prix leur permet de renvoyer les balles sur les acteurs privés », précise-t-il en évoquant la loi égalim.

L’autre responsable majeur de la dégradation de la souveraineté alimentaire est le changement climatique. Ici aussi, il existe des moyens pour s’adapter notamment grâce au stockage de l’eau excédentaire pendant les périodes d’excès de précipitation, ou encore grâce à la recherche variétale. Mais là encore, un certain nombre de courants écologiques font obstacle tant aux réserves d’eau, dispositif pourtant très écologique si on le comprend bien, qu’aux NGT sont assimilés à tort à la transgenèse. Remarquons qu’une constante revient dans tous ces débats de société : la méconnaissance voire la négation du réel. Retrouvons donc le sens du réel en agriculture, et nous retrouverons dans un même mouvement tant l’écologie que la souveraineté alimentaire. Car la terre est bien faite : elle permet de produire tout en le faisant de façon durable. Mais à une seule condition : la réalité doit reprendre le pas sur l’imaginaire et le fantasme.