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Brève Européenne 11 : Mobilité militaire, actualités judiciaires et pression migratoire (novembre 2025)

By Institutions, Sécurité/Justice

– Par Aurélien JEAN, membre du CRSI

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

Europe et mobilité militaire : un « Schengen militaire » pour répondre aux lacunes.

Le sujet de la mobilité militaire en Europe – et surtout des freins à celle-ci – n’est pas neuf et a même fait l’objet d’un rapport de la Cour des comptes européenne en février 2025. L’institution de Luxembourg y relevait tout un ensemble de problèmes et de difficultés opérationnelles pouvant remettre en question la viabilité des engagements de défense en cas d’attaque majeure. Pire encore, les obstacles et les procédures administratives sont telles qu’elles sont à l’origine de la majorité du temps perdu pour transporter du matériel militaire entre les différents EM. Suite à ce rapport très critique, la Commission a lancé une consultation afin d’identifier les principaux irritants dans la mobilité militaire ; le tout complété par un paquet législatif révélé le 19 novembre 2025.

En effet, et ainsi que le relève Euractiv, les goulets d’étranglements sont nombreux : délais parfois importants pour la délivrance des permis de transit, nombre d’entités chargées d’examiner la demande (Ministère, agences de sécurité…), ou encore habitudes différenciées qu’ont les forces des EM à travailler ensemble : un contingent portugais n’aurait ainsi aucun mal à traverser l’Espagne. En revanche, le problème est tout autre avec l’Allemagne… puisqu’il faut déclarer le passage des troupes dans chaque Land traversé.

Pour tenter de répondre à cette situation sous-optimale, la Commission européenne met sur la table un cadre contraignant pour faciliter le transport de troupes et d’équipement dans toute l’Union et permettre l’accès des infrastructures à des usages duaux, civils comme militaires. L’horizon est fixé à 2027, en ligne avec les discours sur la nécessaire accélération de la préparation aux crises. Pour y arrives, cinq axes sont mis en avant : supprimer des obstacles réglementaires ; mettre en place un nouveau ‘Système européen de réponse renforcée pour la mobilité militaire’ (EMERS) ; renforcer la résilience des infrastructures de transport ; mettre en commun et partager des capacités de mobilité militaire des États membres et enfin renforcer la gouvernance et la coordination avec un nouveau groupe de transport de mobilité militaire et un comité renforcé du réseau transeuropéen de transport (RTE-T). A noter que l’EMERS s’accordera avec les mouvements de l’OTAN afin de simplifier les processus.

A ce titre, une autorisation unique sera mise en place afin de rationaliser et prioriser les formalités pour cette étape déclarative qui est actuellement celle qui prend le plus de temps. Dans le cadre d’EMERS (crise aigüe voire guerre donc), une simple notification de mouvements transfrontaliers suffira, et non une autorisation en bonne et due forme. Pour faciliter la mise en place, la Commission a identifié 500 projets prioritaires où les goulets d’étranglement devront être supprimés. Le focus mis sur les infrastructures duales est justifié pour profiter également à l’économie et générer des gains de productivité en temps de paix. Le financement, renforcé, est actuellement imputé sur le « Mécanisme pour l’interconnexion en Europe » qui serait doté de 17.65 milliards d’euros dans le prochain budget pluriannuel 2028-2034 – encore au stade des premières discussions, rappelons-le.

 

La Commission révèle une stratégie de modernisation digitale des systèmes judiciaires

La Commission européenne a dévoilé le 20 novembre 2025 une nouvelle stratégie ambitionnant, notamment, de faire évoluer le fonctionnement des tribunaux et réguler l’usage de l’IA dans les juridictions. DigitalJustice@2030 décline des objectifs sur cinq ans afin de rendre les services judiciaires plus efficients et résilients face aux transformations numériques. Les principaux axes peuvent être résumés comme suit :

  • Favoriser l’interaction et le fonctionnement intégré des différents outils en service dans les EM, afin de garantir un minimum de cohérence et un partage d’expériences adéquat ;
  • Favoriser un usage responsable de l’IA – uniquement comme outil de soutien et non de décision – dans les domaines comme la transcription automatique, l’analyse de documents ou la priorisation de dossiers ;
  • Améliorer l’accès aux juridictions et aux jurisprudences nationales et européennes, en soutenant l’Espace européen des données juridiques. Cela se déclinera par exemple par un accès plus transparent aux décisions pour les professionnels du droit (généralisation des identifiants ELI et ECLI) ou la création d’outils d’IA plus adaptés ;
  • Rendre davantage interopérables des visioconférences judiciaires transfrontalières, dans le but final de pouvoir aboutir à une numérisation intégrale des procédures civiles et commerciales. Les avancées escomptées en matière de numérisation expliquent la hausse des moyens alloués à la justice dans le prochain budget pluriannuel présenté en juillet 2025 ;
  • Développer l’acquisition de compétences utiles à la gestion numérique des dossiers pour les juges, procureurs et personnels judiciaires. Ceci, via une stratégie 2025-2030 axée sur la formation.

A noter que l’emphase portée sur la digitalisation n’est pas neuve. Elle se place dans le contexte plus large des retours d’expériences de la crise Covid, qui avait largement révélé une justice trop dépendante au papier et aux procédures insuffisamment flexibles. Enfin, elle s’inscrit dans le cadre de divers programmes orientés – en tout ou partie – vers la transition numérique des services publics essentiels d’ici 2030, tels que l’Union des compétences ou la décennie numérique.

 

Au chapitre migration…

Le (très sensible) rapport sur la pression migratoire publié alors que les chiffres sont encourageants

Les chiffres rendus publics le 10 octobre 2025 par l’agence européenne Frontex auraient de quoi réjouir les décideurs européens. En effet, et en comparaison de la même période en 2024, le nombre d’entrées irrégulières sur le territoire de l’Union a chuté de 22% – pour s’établir à plus de 133 000. Dans le détail, les flux sont irréguliers : la route de Méditerranée orientale (Mer Egée) a vu une diminution de 22% dans ses traversées et ce chiffre atteint même 58% de baisse pour la route de Méditerranée orientale (Canaries). En revanche, d’autres voies sont plus actives, par exemple la traversée de la Manche vers le Royaume-Uni, qui a enregistrée 14% de départs en plus.

A noter aussi une évolution dans les pays du Maghreb, avec une forte hausse des départs de puis la Libye tant en direction de l’Italie (+ 50%) que de la Crète (+ 280% sur un an). La « nouveauté » si l’on peut dire concerne le report de réseaux de passeurs du Maroc vers l’Algérie – en grande partie dus aux efforts de Rabat pour lutter contre le phénomène et aux tactiques de plus en plus complexes utilisées par les passeurs dans la région. D’autres solutions peuvent être avancées pour expliquer une partie de ce succès d’estime, notamment les accords passés avec des Etats comme l’Egypte ou la Tunisie. Le changement d’attitude de certains Etats-Membres (EM) depuis plusieurs mois sur ce sujet peut aussi concourir.

Pourtant, malgré ces constats plutôt encourageants, la perception du sujet ne varie guère dans les EM, et continue d’occuper une place hautement sensible ; c’est ce qui a motivé la Commission à reporter la présentation du rapport sur la pression migratoire (voir aussi les brèves d’octobre 2025 du CRSI). Les tensions récurrentes entre EM sur le sujet n’arrangent rien à l’affaire, notamment entre les pays soumis à une particulière pression migratoire (Italie, Grèce) et les autres. Celui-ci a finalement été présenté le 10 novembre 2025.

Dans le détail, ce rapport pave la voie pour une proposition de décision implémentant certains aspects du Pacte sur l’asile et la migration. Y figure, entre autres, une catégorisation en 3 parties, chacune basée sur des critères comme la taille du pays, le nombre de demandes d’asile, le nombre d’arrivées irrégulières ou encore celui des opérations de sauvetage en mer. Ainsi sont catégorisés :

  • Les pays sous pression migratoire ;
  • Les pays exposés à un risque de pression migratoire à court terme (<1 an) – la France figurant dans cette catégorie ;
  • Les pays confrontés à une situation migratoire grave.

Point important, cette façon de classer les EM est plus souple que d’autres modèles alternatifs et peut conduire à ce que des EM « de deuxième ligne » puissent aussi bénéficier des mécanismes de solidarité – France ou Allemagne notamment.

A noter une seconde décision, du Conseil cette fois-ci, devant fixer le nombre de demandeurs d’asile relocalisables au titre de ce mécanisme de solidarité ainsi que leur ventilation par EM. Le Pacte prévoyait un chiffre minimum de 30 000 personnes.

Danemark : controverse sur un contournement des règles d’immigration

Un début de polémique agite Copenhague après la révélation d’une part anormalement élevée d’étudiants bangladais dans les cursus de master de l’université de Roskilde, située non loin de la capitale. Ils représentent en effet 16% des nouveaux étudiants de maitrise, ce qui a éveillé les soupçons d’une partie de la classe politique qui a demandé des explications. La première ministre elle-même a estimé que les universités ne devaient pas contourner les règles gouvernementales en matière migratoire.

Cette situation a conduit à mettre sur le devant de la scène un angle mort de la politique migratoire danoise : les étudiants étrangers admis en études au Danemark peuvent venir avec leurs familles, ce qui donne le droit à l’étudiant et à ses proches de chercher du travail. D’où l’accusation des oppositions selon laquelle ce système sert de porte dérobée pour venir s’installer au Danemark sous couvert d’un projet d’études ne constituant en réalité pas la priorité principale. En effet, d’après des médias locaux, le nombre d’accompagnants a décuplé sur les dernières années.

Face à cette polémique, le Gouvernement danois a réagi en introduisant des règles plus strictes concernant les étudiants internationaux. Les nouvelles mesures incluent un niveau de danois rehaussé, une justification plus complète des études et des diplômes obtenus ainsi qu’une attention renforcée aux modalités de recrutement de la part des établissements. Aussi, en 2026, les étudiants internationaux ne pourront plus amener avec eux leurs partenaires.

Rappelons que, malgré une coalition de centre-gauche, le Danemark dispose d’une des législations les plus strictes d’Europe en matière migratoire – ce qui a inspiré la Commission européenne pour plusieurs initiatives actuellement en discussion. Ce scandale intervient alors que des élections nationales sont prévues pour 2026.

Migration de travail : Accord des colégislateurs sur la « réserve de talents »

Le 18 novembre 2025, le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à un accord sur le projet de vivier de talents ambitionnant de mettre en adéquation les besoins du patronat européen avec les projets de migration légale des ressortissants de pays tiers. Ayant pour projet de combler les besoins en main d’œuvre dans les secteurs en tension, il reposera toutefois sur une participation volontaire des EM et s’organisera sous forme de plateforme numérique. Le vote formel par chacun des deux colégislateurs doit encore intervenir, mais plusieurs nouveautés sont appelées à voir le jour.

Ainsi, une liste continentale des secteurs en pénurie de main d’œuvre sera établie, ce qui permettra de mieux trier les compétences que les aspirants candidats à la migration rempliront. Ceux-ci seront donc invités à créer un profil et à exposer leurs compétences, qualifications, expériences professionnelles et niveaux de langues. Il leur sera aussi possible de mentionner, facultativement, leur(s) EM de préférence et/ou leur disponibilité immédiate. Les offres d’emploi, elles, devront comporter au minimum : le nom et les coordonnées de l’employeur direct et de l’intermédiaire, une description du poste, la durée du contrat et le lieu de travail ainsi que, de manière facultative, des informations sur la rémunération initiale et/ou la fourchette salariale appliquée. Les syndicats européens, de leur côté, déplorent une initiative qui n’offre, selon eux, pas de garanties de protection suffisantes ni de mécanismes de prévention des fraudes adéquats.

Pour autant, une inscription ou une sélection pour un poste vacant ne garantissent en rien un droit au séjour effectif dans l’un des EM. En complément, la Commission souhaite que les EM disposent de procédures accélérées afin de faciliter le recrutement et répondre aux besoins des employeurs (visas/permis de travail, non-application de tests préalables, reconnaissances des qualifications/équivalences…). En outre, un pays pourra se retirer de ce système, mais avec un préavis de neuf mois.

Il est à noter enfin que seuls les employeurs « légitimes » pourront poster des offres, ce qui protège contre les entreprises radiées ou suspendues des registres nationaux – où tout simplement ceux dont l’accès à la plateforme a été refusé pour diverses raisons. Naturellement, seuls les candidats majeurs seront éligibles et aucun système de travail détaché ne sera possible par cette plateforme.

Royaume-Uni : Réforme des règles sur l’asile

Le pays est devenu ces derniers temps un avant-poste du durcissement migratoire sur le continent européen. Depuis déjà quelques mois, on a pu assister à des tentatives de dissuader la traversée de migrants irréguliers via des partenariats avec la France, un accord (avorté) avec le Rwanda ou bien la mise en place de nouvelles initiatives numériques compliquant l’insertion des clandestins (voir, à ce titre, les travaux du CRSI ici, et ici). Ce mois de novembre 2025 a vu de nouvelles règles venir s’ajouter à ce paquet dissuasif, visant ici une refonte notable du système d’asile. Ci-après, un aperçu des changements souhaités par la home secretary Shabana Mahmood.

Tout d’abord, il est proposé que les personnes ayant obtenu le statut de réfugié pourraient être contraintes de retourner dans leur pays une fois les conditions de sécurité redevenues acceptables dans celui-ci. Ainsi, il serait mis fin au statut permanent de réfugié, avec un renouvellement de demande à effectuer tous les deux ans et demi – une des mesures inspirées par le système danois de « negative nation branding » (ou « dénigrement de la nation ») auprès des candidats à l’exil ; bien que les recherches empiriques soient plus circonspectes sur l’efficacité réelle de cet affichage. De plus, le gouvernement britannique envisage de multiplier par quatre le temps d’attente permettant de demander un permis de séjour permanent – sésame indispensable en vue de la naturalisation. Il passerait de cinq à vingt ans mais ne concernerait que les nouveaux arrivants.

En outre, Londres veut s’attaquer à l’application jugée extensive de la convention des droits de l’Homme par la CEDH, notamment son article 8 sur le droit à la vie familiale. Une précision législative est attendue pour redéfinir ce qu’est la « famille proche » (un parent ou un enfant par exemple). Cette mesure est l’une des plus symboliques et met mal à l’aise une partie du gouvernement du Premier ministre Keir Starmer (travailliste). Le ministère britannique de l’Intérieur précise que les règles annoncées s’appliqueront aux réfugiés ukrainiens ; tout en ajoutant que la majorité d’entre-eux souhaiterait rentrer en Ukraine une fois la guerre terminée.

Un troisième point très notable, notamment dans le contexte des évènements de l’été survenus autour de l’hôtel d’Epping (voir les brèves du CRSI), concerne les aides accordées aux migrants. L’automaticité de la fourniture d’un logement et d’allocations hebdomadaires sera supprimée, de même que l’aide accordée aux demandeurs en droit de travailler et pouvant subvenir à leurs besoins. Aussi, tout migrant qui enfreindrait la loi, ne respecterait pas la directive d’éloignement ou travaillerait illégalement se verrait retirer les aides. Celles-ci devant être accordées en priorité aux personnes contribuant à l’économie. Enfin, les personnes possédant des objets de grande valeur pourraient se voir mises à contribution pour participer aux frais de leur logement.

Au rang des autres mesures figurent l’utilisation de l’IA pour évaluer l’âge des personnes arrivant illégalement sur le territoire, un enjeu majeur au regard de la difficulté à déterminer l’âge des mineurs isolés. Par ailleurs, la mise en place de nouvelles voies d’accès sûres est à l’étude, sur le modèle de ce qui a été fait pour l’Ukraine (parrainage de type « Homes for Ukraine »). L’accent est mis sur l’inclusion dans les communautés locales, avec l’accord de celles-ci ainsi qu’un bon niveau d’anglais préalable. Enfin, Londres veut faire pression sur la Namibie, l’Angola et la République démocratique du Congo en suspendant l’octroi de visas jusqu’à ce que ces gouvernements ne renforcent leur coopération en matière de retour des criminels et des illégaux et allègent en conséquence les contraintes qui pèsent sur ces expulsions.

Les priorités migratoires de la présidence chypriote

Le 1er janvier 2026, ce sera au tour de Chypre de prendre les rênes du conseil européen, et ce pour une durée de six mois. En succédant à la présidence danoise en fonctions depuis juillet 2025, Nicosie reprendra à sa charge les négociations au Conseil sur les dossiers en cours – ainsi que les négociations en Trilogue avec le Parlement européen et la Commission. Le pays, l’un des plus petits de l’UE, a la particularité d’être coupé en deux depuis les années 1970 en raison d’une occupation turque de sa partie nord. Si cela l’empêche d’intégrer l’OTAN – dont Ankara est membre – il a néanmoins pu rejoindre l’UE en 2004, et vis donc sa deuxième présidence tournante.

Les chypriotes devront donc gérer tout un ensemble de sujets sensibles dont entre autres les règlements relatifs au retour des personnes en situation irrégulière dans l’UE et au concept de « pays tiers sûrs » ou encore la finalisation de la mise ne place du Pacte asile et migration. L’Etat le plus oriental de l’UE – reconnu par la Commission comme étant « sous pression migratoire » – devra en outre faire atterrir des règles standardisées sur les centres de retours en pays tiers et faire accepter la réserve de solidarité imaginée par Bruxelles. Au demeurant, la lutte contre les réseaux de passeurs figure aussi dans les axes de travail.

 

La Commission et les procédures d’infraction

A intervalles réguliers, la Commission européenne rend publiques les procédures ouvertes contre les EM pour défaut de transposition des textes du droit européen dans leur droit national. Agissant sur base des traités, elle maintient ainsi son rôle historique de « Gardienne » desdits traités et sa capacité à maintenir la cohérence et l’uniformité du droit de l’Union. Les procédures d’infraction se déroulent généralement en trois temps : lettres de mises en demeure, avis motivés et, ultimement, saisie de la CJUE (voire aussi, et pour plus de détails, la note du CRSI consacrée au juge de l’UE). Ci-après, l’état des lieux des procédures d’infraction pour le mois de novembre 2025.

Au rang des lettres de mises en demeure, ont notamment été adressés :

  • À la Bulgarie et à la Hongrie une injonction à transposer les règles relatives à l’aide juridictionnelle dans le cadre des procédures pénales telles qu’elles ressortent de la directive 2016/1919. Ce texte ambitionne d’établir des normes communes pour la protection des suspects et établir un droit uniforme à l’aide juridictionnelle.
  • A l’Allemagne, à l’Espagne et à la Lettonie une injonction à transposer les règles relatives à la directive sur les armes à feu (2021/555) avec, pour Berlin, des dispositions additionnelles manquantes des directives 2019/68 et 2019/69. Ce texte fixe des normes minimales communes concernant l’acquisition, la détention et le transfert d’armes à feu à usage civil (sport, chasse) et vise à prévenir le trafic illicite et les actes criminels.

Concernant les avis motivés :

  • Bruxelles demande à la Suède de transposer correctement les dispositions de la directive 2017/1371 sur la lutte contre la fraude atteignant les intérêts de l’Union. L’objectif du texte était précisément d’éviter les infractions contre le budget européen en harmonisant les définitions, sanctions et compétences respectives.
  • L’exécutif européen enjoint la Belgique et la Lettonie à transposer les dispositions de la directive 2022/2557 relative à la résilience des entités critiques, un texte qui vise à garantir la fourniture des services vitaux en cas de crise (énergie, transports, santé, eau, banque, numérique…). Dispositions d’actualité s’il en est et qui n’ont que partiellement été mises en œuvre dans les EM visés.
  • La Commission demande à l’Estonie, à la Hongrie et à la Pologne de respecter la directive 2013/40 ayant trait aux cyberattaques. Celle-ci vise à renforcer les législations nationales et introduire des sanctions. La transposition par ces trois EM est jugée incorrecte sur plusieurs points, entre autres sur les dispositions relatives aux interceptions illégales.

A noter enfin qu’une lettre de mise en demeure a été envoyée à la Slovaquie pour violation des principes fondamentaux de l’Union, notamment des exigences de primauté, d’autonomie, d’effectivité et d’application uniforme du droit de l’UE. Cela fait suite aux modifications constitutionnelles de septembre 2025 qui permettent aux autorités nationales d’examiner de quelles manière les règles européennes peuvent s’appliquer dans le pays (voir les brèves du CRSI). De telles dispositions sont absolument proscrites par les traités, même en cas de révision constitutionnelle, car elles remettent en cause la primauté du droit communautaire. Les amendements à la loi fondamentale de Bratislava visaient à limiter les droits des personnes et groupes LGBT.

 

Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…

Séjour dans l’UE et notion de « ressources »

Dans un arrêt rendu le 13 novembre 2025 (C-525/23 Oti), la Cour de Luxembourg a dû se pencher sur la notion de « ressources » associée à la directive 2016/801 relative aux conditions de séjour dans l’UE pour les ressortissants de pays tiers impliqués dans des actions de volontariat ou des projets d’études. L’affaire part d’un ressortissant de pays tiers arrivé en Hongrie pour du volontariat. Afin de pouvoir vivre pendant son séjour sur le sol hongrois, l’individu en question pouvait obtenir des ressources financières provenant de son oncle. Or, les autorités magyares ont refusé le renouvellement du titre de séjour, arguant d’une disposition de droit national restreignant le champ d’interprétation de ce qui relève d’un « membre » de la famille. Si la Cour de Budapest-Capitale lui a donné raison en estimant que les moyens de subsistance pouvaient provenir tant du travail que d’allocations diverses, la cour suprême hongroise a estimé qu’il fallait préciser la nature des fonds reçus, ce à quoi ils correspondent et s’ils peuvent être considérés comme illimités et définitifs.

Malgré cette réponse, la cour de Budapest a saisi la CJUE d’une question préjudicielle afin de vérifier la conformité au droit européen de la réponse de la cour suprême. Les juges de l’Union ont répondu en estimant que les vérifications additionnelles demandées par la plus haute juridiction hongroise n’ont pas lieu d’être. En effet, un ressortissant de pays tiers remplissant les conditions fixées par la directive susmentionnée a le droit de recevoir un titre de séjour ; sans qu’il ne puisse être ajouté de conditions supplémentaires. En effet, la notion de « ressources » doit être uniforme dans toute l’UE, ce qui dit conduire à vérifier les ressources à disposition du demandeur uniquement dans l’optique de savoir s’il est effectivement en mesure d’en disposer – sans devoir s’attacher donc à leur nature ou leur provenance spécifique.

Travail des juges et compensation adéquate des heures supplémentaires

Toujours le 13 novembre 2025 et toujours dans le cadre d’un renvoi préjudiciel, la Cour de justice a eu à connaitre des conditions réglementant la compensation des heures supplémentaires prestées par les magistrats nationaux (C-272/24 Tribunalul Galaţi). Dans le cas d’espèce, il s’agissait d’un juge roumain travaillant au sein d’une juridiction en sous-effectif et ayant donc accompli un surcroit de travail par rapport à ses tâches normales. Il a par la suite demandé une compensation sous forme pécuniaire – ce qui a été rejeté par le tribunal de grande instance de Bucarest, au motif que la compensation peut prendre d’autres formes (jours de repos par exemple).

La CJUE commence par rappeler la nécessaire indépendance des juges comme partie essentielle au droit fondamental à la protection juridictionnelle. Par ailleurs, le juge européen note qu’une garantie de cette même indépendance provient d’un niveau de rémunération en concordance avec l’importance des fonctions exercées, notamment afin de prémunir contre le risque de corruption. Pour autant le juge de l’Union note que l’octroi d’un repos compensateur peut se révéler suffisant et est, en tout cas, une mesure appropriée au regard du droit européen. Pour autant, deux conditions sont attachées pour que ce type de compensation soit opérant : pouvoir effectivement faire valoir le temps de repos compensateur et que rien de tout cela ne porte préjudice à l’adéquation de la rémunération des juges au regard de leurs responsabilités, notamment en termes de neutralité, d’imperméabilité aux éléments extérieurs et d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs exécutifs et législatifs.

Conservation des données génétiques et biométriques de personnes poursuivies

Saisie d’un renvoi préjudiciel dans l’affaire C-57/23 Policejní prezidium, la CJUE a estimé le 20 novembre 2025 que les services de police d’un EM sont en droit de décider de conserver des données biométriques et génétiques ; et ce sans que le droit national ne doive obligatoirement fixer une durée maximale. Le cas en question provenait d’un fonctionnaire tchèque définitivement condamné dans une affaire mais qui contestait la conservation des données comme une atteinte à sa vie privée. La difficulté juridique provenant de l’adéquation ou non de ladite conservation avec la directive 2016/680 sur le traitement des données personnelles dans le cadre d’infraction et d’enquêtes.

Ainsi, la chambre estime que le droit de l’Union ne s’oppose pas à une réglementation nationale régissant la collecte de ce type de données pour toute personne poursuivie ou soupçonnée d’une infraction. Deux conditions sont cependant attachées : aucune distinction ne peut être établie dans la finalité du traitement des données entre les personnes poursuivies et soupçonnées d’une part et les exigences de traitement des données doivent être respectées d’autre part (traitement non excessif, durée n’excédant pas le nécessaire, etc.). Enfin, le juge européen reconnait que la réglementation nationale peut autoriser, sous conditions, l’appréciation de la nécessité de conserver des données biométriques et génétiques par les services de police eux-mêmes sur base de leurs règles internes.

 

Dans le reste de l’actualité européenne :

ELARGISSEMENT : La Commission européenne a présenté le 4 novembre 2025 plusieurs rapports relatifs aux progrès réalisés par les pays candidats à l’intégration de l’UE. Globalement, le bilan est positif, avec de nettes avancées réalisées par l’Ukraine, la Moldavie, l’Albanie et le Monténégro. Ces quatre Etats ont accéléré les processus de réforme avec de se mettre en conformité avec « l’acquis communautaire » ; c’est-à-dire l’ensemble des régulations européennes déjà adoptées et que tout pays candidat se doit de mettre en œuvre pour entrer dans l’UE avec les mêmes législations que ses homologues. Tirana et Skopje sont d’ailleurs dans le peloton de tête des pays les plus avancés, avec possiblement la clôture de tous les chapitres de négociation d’ici 2026 ou 2027. En revanche, le processus est bloqué en ce qui concerne la Géorgie, un pays qui se rapproche de plus en plus de Moscou et pour lequel la Commissaire à l’élargissement (Marta Kos – Slovénie) estime n’être « un pays candidat que de nom ». D’autres pays tels que la Serbie, la Bosnie-Herzégovine ou la Macédoine du Nord n’ont pas connu d’avancées significatives.

BUDGET 2026 : Le Conseil de l’UE et le Parlement européen sont tombés d’accord le 15 novembre 2025 sur les crédits affectés à l’exercice budgétaire 2026. 192.8 milliards d’euros sont prévus en engagements dont 190.1 en paiements. Prévoyant plusieurs centaines de millions d’euros en cas d’imprévus, le texte a donné satisfaction aux représentants du Parlement, notamment grâce à des dotations augmentées de plus de 370 millions d’euros pour des programmes comme la recherche, les réseaux de transport et d’énergie, l’environnement, la protection civile, la mobilité militaire, Erasmus ou encore la gestion des frontières.

Ainsi, plus de 23 milliards d’euros seront affectés au marché unique, 73 milliards d’euros pour les fonds de cohésion, 52.5 pour l’agriculture et l’environnement, 16.5 pour le voisinage et l’action extérieure et presque 4 milliards d’euros pour les politiques migratoires et de gestion des frontières. Les politiques de sécurité et de défense recevront plus de 2.25 milliards d’euros.

Cet accord a été avalisé par les eurodéputés le 26 novembre 2025.

COMMISSION : Dans la foulée du 19ème paquet de sanctions adoptées contre la Russie le 23 octobre 2025 – et qui restreignait notamment la circulation des diplomates russes dans l’UE – la Commission a annoncé le 7 novembre 2025 un durcissement des règles relatives à l’octroi de visas pour les ressortissants russes. Ceux-ci ne peuvent plus obtenir un visa à entrées multiples, et doivent donc demander une nouvelle autorisation pour chaque voyage – Bruxelles justifiant les examens approfondis que cette mesure va engendrer par des considérations de sécurité. Certaines exceptions sont toutefois possibles : journalistes indépendants, membres d’associations e la société civile et de défense des droits, etc.

CONSEIL : Les EM sont tombés d’accord le 19 novembre 2025 sur une position commune concernant le règlement relatif à l’établissement d’une application de voyage numérique européenne. Concrètement, cela servira à faciliter le passage des points frontaliers par une vérification à distance des documents requis en amont du franchissement. Les agents des polices aux frontières pourront ainsi consulter avec une meilleure amplitude les base de données policières ou migratoires ; conduisant à une fluidification des flux. Les voyageurs pourront aussi créer des titres de voyage numériques récapitulant les informations requises – notamment dans la perspective de la mise en place du système ETIAS en 2026.

EUROJUST : Le 13 novembre 2023, l’Agence de l’Union européenne pour la coopération judiciaire en matière pénale (Eurojust) a révélé son document de programmation pluriannuelle 2026-2028 dans lequel elle fait de la numérisation cde la coopération judiciaire un de ses axes forts pour les prochaines années. A ce titre, plusieurs initiatives sont en cours, comme un omnibus de la Commission, le canal JUDEX (communication sur les mandats d’enquête européens), l’intégration du registre antiterroriste ou encore l’identification automatique des liens entre procédures multinationales. Pour répondre à ces défis et à un panel de missions appelé à s’accroitre (voir ici ou ), Eurojust ambitionne de moderniser ses infrastructures et sa sécurité informatique, développer davantage de partenariats hors-UE et être capable d’apporter un soutien rapide aux juges et procureurs.

CJUE :  Le 13 novembre 2024, l’avocat général (AG) Spielmann a rendu ses conclusions dans l’affaire C-666/24, ayant trait à la loi d’amnistie prononcée par le Parlement espagnol pour les actes accomplis dans le cadre du référendum pour l’indépendance de la Catalogne en 2017. L’AG note que l’amnistie reste une matière relevant des EM, et que la directive 2017/451 relative à la lutte contre le terrorisme ne s’oppose pas à une telle loi ; notamment car la situation catalane n’implique pas d’autoamnistie ni de violation des droits de l’Homme. Il relève en outre que le champ et la périodicité d’application sont bien définis et que ladite loi d’amnistie a un objectif évident de réconciliation sociale.

A noter que d’autres conclusions du même AG portant sur une autre affaire (C-523/24) mais toujours reliée à cette loi d’amnistie ont été rendues le même jour et ont trait à l’exonération de responsabilité en matière de deniers publics.

Rappelons enfin que les conclusions de l’AG relèvent d’une opinion juridique individuelle et ne lient pas la formation de jugement.

* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

aurélien jean cedh

La CEDH : au-delà des fantasmes, pourquoi tant de haine ?

By Publications, Institutions

– par Aurélien JEAN, membre du CRSI.

* Les propos évoqués à la présente production relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution.

 

« Se fixant de grandes ambitions, l’Europe pourra faire entendre sa voix et défendre des valeurs fortes ». Cette phrase de Simone Veil, alors Présidente du parlement européen en 1979, trouverait tout aussi bien à s’appliquer pour le Parlement et la Commission que pour la CEDH (Cour européenne des Droits de l’Homme). En effet, bien plus que la CEE puis l’UE, la défense des droits humains a été un leitmotiv constant du Conseil de l’Europe (CoE) – voire sa seule raison d’être, son action en d’autres politiques étant bien moins prononcée que ce que les institutions de Bruxelles peuvent réaliser.

 

La CEDH est, à ce titre, une émanation directe du CoE (voir la note du CRSI sur cette instance) et a été créé en 1959 afin d’assurer le respect des dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CESDHLF). Elle comporte 46 juges (un par EM) et son Président actuel est le français Mattias Guyomar, élu par ses pairs le 30 mai 2025. Un autre Français, René Cassin, en a été son premier président dans les années 1960. Si sa première session a eu lieu en 1959, son premier arrêt n’est rendu qu’en 1960 et elle ne siège en permanence que depuis 1998, à la suite d’une réforme ayant considérablement élargi les possibilités de sa saisie. Son siège, justement, inauguré dans les années 1990 se situe à Strasbourg ; capitale unique des instances du CoE – au contraire de l’UE – qui, il est vrai, a besoin de nettement plus de place et de personnel.

Mentionnons dès à présent il n’est pas rare de se « mélanger les pinceaux » entre le CoE et l’UE ; entre la CJUE, navire-amiral de la justice européenne, doté d’un portefeuille de compétences diversifié, et la CEDH, à la réputation variable selon le bord politique dans lequel on se situe. C’est précisément en raison de cette réputation fluctuante que de nombreux débats ont cours sur son utilité réelle et, surtout, sur les dispositions pratiques que ses arrêts engendrent. Il est ainsi devenu banal, dans certaines formations politiques, d’affirmer que la CEDH bride le législateur national, que ses juges sont activistes et qu’il vaudrait mieux quitter cette instance afin de « reprendre le contrôle » sur la jurisprudence s’appliquant à la Nation. Historiquement un discours britannique, un tel argumentaire se développe depuis déjà plusieurs années (sinon décennies) dans l’Hexagone – les diverses crises migratoires et d’intégration n’ayant, évidemment, rien arrangé. Mais qu’en est-il réellement ?

La présente note abordera d’abord la structure, les moyens et les méthodes de la CEDH dans l’exercice de ses missions courantes avant de s’attarder sur son poids réel et sur l’autorité – effective ou fantasmée – qu’elle incarne, parfois jusqu’à voir certains Etats-membres (EM) déclarer réfléchir à remettre tout simplement en cause leur participation.

I – La CEDH est l’instance la plus visible et la plus « politique » en matière de Droits de l’Homme

A – Une instance juridique dédiée à la défense des droits de l’Homme et saisissable sous conditions

La saisine

L’article 35 de la Convention européenne des droits de l’homme fixe les conditions de recevabilité d’un recours devant la Cour de Strasbourg. Le principe central est celui de l’épuisement des voies de recours internes : un requérant doit avoir utilisé l’ensemble des procédures disponibles dans son pays avant de s’adresser à la Cour. Cette exigence découle du caractère subsidiaire de la juridiction européenne, qui n’intervient qu’une fois les juridictions nationales saisies et mises en mesure de statuer. Seules les voies de recours accessibles, effectives et susceptibles de remédier à la violation alléguée sont prises en compte. La Cour a précisé que l’effectivité d’un recours s’apprécie non pas en théorie mais dans la pratique, et que le requérant n’est pas tenu d’exercer des recours manifestement inefficaces ou illusoires (Akdivar et autres c. Turquie, 1996). En cas de doute, c’est à l’État défendeur de démontrer que le recours interne invoqué est réellement disponible et de nature à apporter réparation. Par ailleurs, la Convention impose un délai de six mois à compter de la décision interne définitive pour introduire une requête.

Dans certaines circonstances, la CEDH peut être saisie en urgence pour demander des mesures provisoires, prévues par l’article 39 de son règlement Celles-ci ne sont ordonnées que de manière exceptionnelle, principalement lorsqu’il existe un risque immédiat de violation des droits protégés par les articles 2 et 3 de la Convention (droit à la vie et interdiction des traitements inhumains). Ces mesures visent généralement à suspendre un éloignement ou une expulsion, mais non à intervenir dans le déroulement habituel des procédures judiciaires nationales.

Un exemple récent illustre la portée de ces principes. Marine Le Pen, déclarée inéligible en France à la suite d’une condamnation pénale, avait demandé à la Cour européenne d’intervenir en urgence pour suspendre l’exécution de cette sanction. La CEDH a rejeté sa requête, estimant d’une part que le caractère imminent et irréparable du préjudice n’était pas démontré, et d’autre part que les voies de recours internes n’avaient pas encore été intégralement utilisées. Ce cas met en évidence la fonction de filtre de l’article 35 : la Cour ne se substitue pas aux juridictions nationales, mais intervient uniquement une fois celles-ci épuisées, ou lorsque les recours disponibles apparaissent dépourvus d’effectivité. Comme le dit d’ailleurs le Président de la CEDH lui-même : « [Il faut prendre en compte] le cadre de la responsabilité partagée entre les autorités nationales et la Cour qui, en vertu du principe de subsidiarité, intervient après épuisement des voies de recours internes et dans le respect des marges d’appréciation nationales. La Convention ne se substitue pas aux cadres juridiques nationaux. Elle s’applique avec eux sans imposer aucun modèle juridique uniforme. » Précisions ainsi que saisir la CEDH d’un recours recevable est tout sauf simple, et n’est en rien une porte ouverte à tous les problèmes ; ainsi qu’ont pu s’en rendre compte en juin 2025 une dizaine de migrants ayant échoué à faire condamner l’Italie pour un sauvetage ne relevant pas de sa juridiction.

L’interprétation de la base juridique

Contrairement à la CJUE, la CEDH ne peut s’appuyer sur un droit dérivé en évolution constante, précisé et agrandi chaque jour ou presque. L’UE développe son corpus juridique au-delà des seuls traités et enrichit son « acquis » principalement par des règlements, directives et autres décisions créatrices de droits adoptées par la Commission et les colégislateurs – sur un modèle quasi-national donc. A l’inverse, les travaux du CoE sont plus discrets, bien moins impératifs et ne peuvent constituer la même solidité juridique que les textes de l’Union. Ce faisant, la principale source de développements notables en matière de protection des droits fondamentaux est due à la jurisprudence de la CEDH. Comme le résume très bien Ioannis Sarmas : « Par un travail discret et évolutif, conduit pourtant d’une manière inventive et ferme, la Cour a littéralement transformé un texte qui en apparence consacrait seulement des droits de l’homme de tradition libérale, à un texte qui consacre aussi, en les soumettant aux mêmes garanties de protection que ces derniers, des droits sociaux fondamentaux ». Que l’on admire ou que l’on abhorre une telle démarche, la réalité est que la Cour de Strasbourg a interprété de manière souvent audacieuse des dispositions initialement peu pensées pour recouvrir un tel champ de droits. Ce faisant, elle n’a pas simplement tranché des litiges inter partes mais est allée plus loin en consacrant erga omnes un élargissement du panel des droits fondamentaux d’une part et de ce que ces derniers peuvent recouvrir d’autre part.

La clé pour comprendre un tel mouvement n’est pas à chercher nécessairement dans une quelconque démarche « activiste » motivée politiquement ; elle est surtout le reflet d’une approche téléologique poussée très loin. Souvent présentée pour qualifier des arrêts de la CJUE des premiers temps, cette approche est en fait mieux qu’ailleurs mise en œuvre par la CEDH. Elle consiste à interpréter le droit moins en fonction de ce qu’il dit textuellement que de la démarche globale à laquelle il aspire. En clair, la CESDHLF ne vise pas à la protection de droits illusoires ou théoriques, mais bien à leur déclinaison opérationnelle et applicable au quotidien. Plus que la consécration théorique, c’est la tangibilité et l’utilité immédiate qui est recherchée. Ici encore, laissons parler M. Sarmas : « Le droit au travail dans son aspect d’accès sans empêchement à une profession et des garanties contre le licenciement abusif avait été dégagé à partir de l’article 8 de la Convention sur le respect dû à la vie privée ; et dans son aspect de protection de la rémunération de travail à partir de l’article 1 du protocole additionnel ; le droit à l’éducation a été engendré par la combinaison de l’article 14 de la Convention et 2 de son premier protocole ; le droit à la santé a été formulé comme un impératif qui découle de l’article 8 de la Convention sur l’intégrité physique de la personne et de ses articles 2 et 3, qui garantissent le droit à la vie et proclament l’interdiction des traitements inhumains ; le droit à la sécurité sociale, dans ses aspects d’allocation de chômage, de pension de retraite ou autres avantages sociaux a pu être fondé soit sur l’article 1 du protocole additionnel soit sur une combinaison de cet article avec l’article de la Convention, qui interdit les discriminations ; enfin, un droit à l’assistance sociale pour les personnes vulnérables ou nécessiteuses est formulé sur la base des articles 2, 3 et 8 de la Convention, lesquels, selon la Cour, consacrent des droits de protection en cas d’extrême urgence pour la vie ou l’intégrité de la personne ». Pour un exemple récent, on se réfèrera à l’arrêt du 9 avril 2024 Verein KlimaSeniorinnen Schweiz/Suisse qui a tiré de l’article 8 de la CESDHLF une obligation d’action pour lutter contre le changement climatique.

Cette conception très large des droits protégés a été auto-renforcée par le dégagement d’obligations incombant aux EM – un instrument conceptuellement très puissant puisque déclinant de manière plus opérationnelle encore les droits sociaux (obligation d’assistance aux plus démunis par exemple). A l’inverse, la CJUE s’appuie davantage sur le droit dérivé – bien plus étoffé il est vrai – que sur le droit primaire, ce qui restreint (sous une certaine forme) la créativité juridique.

B – Une Cour au programme de travail chargé et aux moyens somme toute limités

Une activité soutenue, mais concentrée sur certains pays et certains objets
Des chiffres et des cas

A l’image de nombreuses instances judiciaires, la CEDH doit faire face à une forte activité. Quelques chiffres tirés de son rapport annuel d’activité pour l’année 2024 éclairent ce constat. Ainsi, l’an dernier, la Cour de Strasbourg a statué sur plus de 36 000 requêtes, avec un arrêt rendu sur plus de 10 800 d’entre-elles. A noter que le stock d’affaires pendantes est encore particulièrement élevé, avec plus de 60 000 affaires encore en attente de traitement. Pourtant, et malgré les apparences et l’impression d’un délai sans fin, le stock a diminué assez nettement : – 8100 requêtes en comparaison de 2023 et même – 14300 au regard de la situation fin 2022. A noter que l’examen d’une requête se différencie du prononcé d’un arrêt dessus : cela peut simplement vouloir signifier son irrecevabilité, et donc la notification au requérant que son cas n’ira pas plus loin que la vérification d’éligibilité par le greffe. C’est notamment le cas au regard de l’article 35 précédemment mentionné.

Ainsi, sur le total des requêtes jugées l’an dernier, 61,1% ont été classées comme irrecevables et moins de 30% ont fait l’objet d’un arrêt. Cela démontre tout à la fois que le justiciable européen se saisit des possibilités de saisine de la CEDH mais aussi que cette dernière adopte une approche restrictive de son office, refusant de sortir des règles de saisine assez strictes. A noter que 3% des requêtes ont fait l’objet d’un règlement amiable (soit 1164). Enfin, et assez logiquement au vu du flux d’affaires entrantes chaque année, près de 60% des requêtes introduites devant le juge des Droits de l’Homme attentent encore leur premier examen en chambre/comité. A l’inverse, moins de 1% sont en attente d’une action du Gouvernement de l’EM concerné.

Fait particulièrement illustratif de l’état des droits de l’Homme, du fonctionnement de la justice et des libertés diverses – au moins ressentis comme tels par les populations locales – sur le continent européen, 75% des requêtes proviennent de seulement cinq EM (Turquie, Russie, Ukraine, Roumanie, Grèce). Ces EM concentrent même 80% des requêtes prioritaires. Fait logique, bien que la Russie ait cessé d’être une « Haute Partie contractante à la Convention », toutes les affaires introduites contre elle avant son retrait sont valides. En revanche, plus aucune affaire ne peut être examinée en langue russe, pas plus que de nouvelles demandes de mesures provisoires introduites en cette langue. Concernant la France, en 2024, 32 arrêts ont été rendus à son encontre, dont plus de la moitié (17) ne constataient aucune violation de la CESDHLF. Pour les requêtes introduites, on en compte 0.11/10 000 habitants, trois fois moins que la moyenne des EM du CoE. Les micro-Etats (Monaco, Saint-Marin et Liechtenstein) affichant les taux les plus élevés en raison de leur faible population.

Des affaires en hausse soutenues depuis 1998 

1998 marque une année-charnière dans l’histoire de la CEDH. Peu avant le tournant du millénaire, le protocole n°11 remplace un mécanisme existant depuis la création de la Cour, quarante ans auparavant. Là où, dans l’ancien système, la CEDH se voyait adjointe d’une commission des Droits de l’Homme filtrant les requêtes, le nouveau système supprime cette « barrière à l’entrée ». La conséquence est simple : tout le monde peut désormais saisir directement la CEDH. Cela a donc fortement augmenté le nombre de requêtes adressées au greffe de la Cour et, partant, le nombre d’irrecevabilités. Depuis, d’autres refontes ont eu lieu, comme en 2010 avec l’introduction d’un nouveau critère de recevabilité, en l’occurrence l’existence d’un « préjudice important » pour le requérant. Néanmoins, cela n’a pas suffi à tarir le flux de saisines dont fait l’objet la Cour de Strasbourg.

Pourtant, dès 2006, un rapport commandé à un magistrat anglais notait que la CEDH faisait face à une hausse très importante des affaires portées à sa connaissance et qu’en l’état de ses moyens elle ne pourrait rester à flot. Plusieurs recommandations avaient alors été émises à destination tant des requérants que des juges ou des EM. Si elles n’ont pas toutes été suivies d’effets, cela a néanmoins marqué une étape supplémentaire dans l’adaptation des méthodes de la CEDH pour traiter de la manière la plus qualitative possible les questions juridiques portées à sa connaissance – avec un focus particulier sur les graves questions de droit ou les situations « d’urgence » (urgence relative, car le temps judiciaire est difficilement compressible).

Ainsi, dans une optique de gain de temps et de concentration des moyens sur les questions de droit plus complexes, l’examen des requêtes peut se faire en juge unique ou en chambre à trois juges. Ce faisant, les ressources des chambres à sept juges sont mieux utilisées pour statuer sur des questions nouvelles et, souvent, particulièrement complexes. C’est un exemple de réforme qui montre que la CEDH ne vis pas en vase clos et est capable de se réformer en interne afin d’optimiser son processus de fonctionnement. La CEDH veut ainsi communiquer sur le fait qu’elle est consciente des attentes qui sont placées en elle et qui, bon an mal an, trouvent à s’exprimer au regard des arrêts qu’elle rend – bien que les délais de jugement soient toujours son problème principal. D’ailleurs, le Président de la CEDH, Matthias Guyomar, ne dit pas autre chose : « Les réformes de la Cour doivent se poursuivre afin que sa capacité annuelle de jugement, qui est de près de 40 000 affaires, lui permette de ne pas être submergée. Nous recueillons déjà le fruit de réformes mises en place afin de juger plus vite les affaires « à impact ». Mais il nous reste des progrès à faire, particulièrement en ce qui concerne les délais de jugement. […] Il faut que les gens comprennent ce que la Convention européenne des droits de l’homme apporte à l’Europe. La justice est rendue par des personnes humaines pour des personnes humaines ; il faut rendre visible cette dimension. »

Le propos de M. Guyomar n’est pas qu’un simple manifeste de défense de son institution, elle est la traduction d’une réalité tangible : les principaux motifs de condamnation reflètent des objets assez importants dans la conception des droits de l’Homme et du rôle que se donne la CEDH. Ainsi, en 2024, sur les affaires ayant donné lieu à un arrêt (donc qui sont recevables et pour lesquelles une violation a été constatée), 485 concernaient l’article 6 – droit à un procès équitable – et 465 l’article 5 – droit à la liberté et à la sûreté. Viennent ensuite l’article 3 (401 violations de l’interdiction de traitement inhumains) et 260 l’article 13 (260 violations du droit à un recours effectif).

Mentionnons ici que, dans son travail et comme n’importe quelle juridiction, la CEDH s’appuie sur son greffe pour les tâches de procédure et de communication entre les parties. Néanmoins, son mandat est plus large que celui de ses homologues de la CJUE puisque le greffe de Strasbourg a aussi en charge la gestion de la bibliothèque, la publication du recueil des décisions ou encore la fourniture de services linguistiques. Elle dispose aussi de pouvoirs en matière de communication, de ressources humaines ou de budget. C’est ainsi au sein du greffe que sont répartis la majorité des équipes linguistiques en charge de traiter les dossiers qui parviennent à la Cour. Ce faisant, le greffe est une forme d’ensemble unique qui administre le volet juridique de toute l’institution : loin de n’être qu’un simple service orienté « procédure », son champ d’action recouvre aussi le fond des affaires.

C – L’UE et la CEDH – ou l’histoire d’une adhésion a priori évidente mais risquée

L’UE et le CoE ont un certain nombre de points communs et d’influences réciproques – que nous n’allons pas tous rappeler ici. L’ensemble des EM de l’UE adhèrent notamment au CoE et sont tenus par un principe de coopération loyale. Pourtant, et malgré la relative logique du processus, l’UE en tant qu‘ensemble n’est toujours pas partie prenante à la Convention EDH – pas plus donc qu’à la CEDH. Cependant, cette adhésion est prévue dans les traités européens depuis Lisbonne en 2007 (art 6 § 2 TUE), mais n’a toujours pas été mise en œuvre. Prévue pour aller dans la logique des choses et de la préservation de l’Etat de droit sur le continent, l’intégration de l’UE à la CEDH aurait pour logique de renforcer la protection des droits fondamentaux en ne permettant plus seulement le contrôle du respect des obligations par les EM, mais également par les juridictions de l’UE. Elle pourrait être entendue dans les affaires portées devant la Cour et même y nommer un juge. En somme, une intégration en tant qu’organisation distincte des EM qui la composent : une première. Et c’est précisément là le problème selon la CJUE.

En effet, la Cour de Luxembourg a été saisie d’un avis juridique parallèle aux pourparlers lancés en 2010 ; et s’est opposée à ce que l’UE intègre la Convention, ne relevant pas moins de sept incompatibilités réelles ou hypothétiques. Pour n’en reprendre que quelques-unes, la CJUE a considéré qu’une telle démarche placerait de facto l’UE dans l’orbite d’un ordre juridique distinct, qui serait à même de pouvoir contrôler les actes des institutions de l’Union ainsi que ceux de ses juridictions. En clair : cela mettrait en danger l’autonomie du droit de l’UE, ce qui est complètement incompatible avec la volonté, établie par les traités, d’un droit européen indépendant et distinct de celui des EM. Ce faisant, la primauté du droit de l’UE sur les autres droits se verrait remise en question – qui plus est par une juridiction dont une petite moitié de juges ne proviennent pas d’un EM de l’UE. Plus encore, la CEDH aurait un pouvoir de contrôle asymétrique sur les actes de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune), puisque c’est un domaine que les traités excluent en grande partie du champ de compétence de la CJUE. Pour toutes ces raisons, les juges du Kirchberg ont émis un avis négatif en 2014, bloquant le processus. Si des discussions ont bien été relancées en 2020, elles n’ont pour l’heure pas abouties. Le président de la CEDH, lui, se montre en tout cas ouvert, évoquant une « convergence » et une « étape plus que jamais nécessaire ». De son côté, la Commission se veut également optimiste et escompte envoyer un projet d’accord révisé pour avis à la CJUE dans les prochains mois.

Pour être complet, mentionnons que l’UE n’a pas de réelle urgence à intégrer la CEDH, en ce que les droits de l’Homme ne risquent pas d’être moins bien protégés dans l’ordre juridique de l’UE que dans celui du CoE. En effet, et dès 2000, l’UE a adopté la Charte des Droits Fondamentaux ; un texte qui ressemble beaucoup à la CESDHLF et qui a grosso modo pour but de garantir une protection des droits équivalente à celle mise en œuvre par la CEDH. En clair, que le juge de l’Union puisse lui aussi protéger avec des armes équivalentes les droits fondamentaux. Il est même possible de s’interroger sur qui protège le mieux, attendu que la CDF de l’UE comporte plus d’articles et, en étant agencée différemment, offre des standards de protection très élevés, régulièrement mobilisés dans les affaires portées devant son office.

II – Au-delà des fantasmes, quels pouvoirs et quelle influence réels du CoE et de la CEDH ?

A – La CEDH dispose d’une autorité morale mais de peu de moyens de contrainte

Comparaison croisée : l’effet sur la France et sur la Hongrie

Membres à la fois de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe, la Hongrie et la France sont tenues au respect des droits fondamentaux sur deux plans juridiques. Cette double appartenance implique qu’elles doivent garantir une protection effective des personnes demandant l’asile, notamment en bannissant les expulsions collectives sans examen individuel conforme aux conventions internationales.

Pourtant, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) rendu le 24 juin 2025 dans l’affaire H.Q. et autres c. Hongrie constate que les expulsions opérées par Budapest visaient des personnes en situation irrégulière ou avec permis expiré sans examen sérieux de leurs recours : deux Afghans et un Syrien ont été reconduits sans prise en compte de leur situation personnelle, en violation de l’article 4 du Protocole n° 4 (interdiction des expulsions collectives), de l’article 13 (droit à un recours effectif) et, pour deux d’entre eux, de l’article 3 de la Convention (interdiction des traitements inhumains ou dégradants). La procédure dite de « embassy procedure » — leur unique voie d’accès à la procédure d’asile via l’ambassade hongroise — a été jugée insuffisamment encadrée. La Cour a enjoint la Hongrie d’adopter des mesures immédiates pour prévenir de nouveaux refoulements collectifs et garantir un accès réel à la protection internationale. Néanmoins, elle souligne aussi que cette action juridique n’est pas la première contre la Hongrie, la CEDH ayant déjà jugé le mécanisme contraire aux droits fondamentaux – tout comme la CJUE, qui l’a jugé assez logiquement contraire au droit de l’Union. Ce faisant, la répétition des procédures sur des sujets connexes illustre toute la limite des arrêts de la CEDH dans leur effectivité pratique : contrairement à l’UE, elle ne dispose pas d’instruments plus puissants que la volonté des Etats et du Comité des ministres afin de faire respecter la force de ses arrêts.

En France, la CEDH est plutôt souvent suivie dans ses arrêts, conduisant à des changements notables. Si l’on se focalise sur la sécurité intérieure, le droit pénal et la sauvegarde concomitante des droits humains, plusieurs changements sont intervenus suite à une condamnation de la France par les juges de Strasbourg – qu’on l’applaudisse ou qu’on le déplore. Par exemple, un encadrement plus strict des écoutes téléphoniques (arrêts Kruslin et Huvig du 24 avril 1990) ou bien la suppression de certaines pratiques pour les gardés à vue (mise à nu). Il est toutefois utile de rappeler ici que Paris ne s’est pas abandonné corps et âme en ratifiant la CESDHLF en 1974 (24 ans après la signature !). L’acceptation s’est faite sous certaines réserves, comme celles qui protégeait l’alors monopole de l’ORTF ou bien les pouvoirs spéciaux du président de la République prévus à l’article 16 de la Constitution. D’ailleurs, le contexte des années 1950 ne se prêtait guère à la ratification d’un tel texte – ne serait-ce qu’au vu des pratiques anti-insurrectionnelles de la guerre d’Algérie. Cette adhésion a, plus que par idéologie, été surtout le fruit d’un arbitrage calculé entre le symbole affiché pour les droits humains et la réalité des obligations qui incombaient dès lors.

Le respect des arrêts de la CEDH comme facteur de différentiation politique : Ukraine VS Russie

La Russie, qui a cessé d’être partie à la Convention européenne des droits de l’homme en septembre 2022, demeure néanmoins tenue responsable des violations commises avant son retrait. C’est dans ce cadre que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu, le 9 juillet 2025, un arrêt majeur concernant la destruction du vol MH17 et le conflit dans l’est de l’Ukraine (Ukraine et Pays-Bas / Russie, requêtes 8019/16, 43800/14, 28525/20 et 11055/22). Elle y constate de multiples violations « flagrantes et généralisées » de la Convention, retenant la responsabilité de Moscou non seulement dans l’abattage de l’avion civil malaisien en juillet 2014, mais aussi dans une série d’exactions commises dans les zones sous contrôle des forces séparatistes prorusses.

L’arrêt souligne que la Russie a exercé un contrôle effectif sur les territoires de Donetsk et Louhansk et qu’à ce titre, elle doit répondre des actes commis : exécutions sommaires de civils et de militaires ukrainiens hors de combat, actes de torture, déplacements forcés de populations, destructions de biens, pillages et expropriations. Ces pratiques ont été jugées contraires à plusieurs articles de la Convention, notamment l’article 2 (droit à la vie), l’article 3 (interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants) et l’article 1 du Protocole n° 1 (protection de la propriété). La Cour a également mis en évidence le défaut d’enquêtes effectives de la part des autorités russes.

M. Guyomar a ainsi qualifié l’attitude russe de « menace pour la paix en Europe », rappelant l’importance de cet arrêt, même contre un État membre sortant. Pourtant, cette condamnation illustre la limite actuelle du système conventionnel : Moscou, qui ne reconnaît plus l’autorité contraignante de la CEDH, a indiqué qu’elle ne donnerait aucune suite à la décision. À l’inverse de pays comme l’Ukraine, qui mettent en avant le respect des arrêts pour affirmer leur crédibilité démocratique et leur attachement à l’État de droit, la Russie apparaît ici comme un cas emblématique d’indifférence aux mécanismes européens de protection des droits fondamentaux – sans que le CoE ne puisse faire quelque-chose pour la contraindre à agir autrement.

Cet arrêt rappelle en creux l’ampleur des violations documentées en Ukraine et met en lumière le contraste entre des États qui cherchent à se distinguer par la conformité aux standards européens et ceux qui, comme la Russie ou parfois la Turquie, accumulent les condamnations sans réelle mise en œuvre. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au sein du greffe de la CEDH, les équipes linguistiques de ces deux pays comptent parmi les plus importantes – reflet du nombre de recours introduits.

B – La CEDH : un irritant politique menacé ?

Le coup de semonce : la volonté de diluer les « pouvoirs » de la CEDH

Le 22 mai 2025, le Danemark et l’Italie, soutenus par sept autres pays membres de l’UE, ont appelé à une réforme de la Cour européenne des droits de l’homme. Ils demandent un débat sur l’interprétation de la Convention européenne des droits de l’homme concernant les questions de migration. Dans une déclaration commune, ces pays affirment que l’immigration irrégulière a significativement contribué à l’immigration en Europe, avec des résultats variés en termes d’intégration et de respect des valeurs européennes. Ces pays sont d’ailleurs à l’avant-garde d’un durcissement des règles migratoires de l’UE.

Ils estiment ainsi nécessaire de s’interroger pour savoir si la Cour n’est pas allée « trop loin » dans sa lecture de la Convention, suggérant que certaines interprétations ont étendu son champ d’application au-delà des intentions initiales – limitant concomitamment la capacité des États à prendre des décisions politiques. Ils citent des affaires d’expulsions de ressortissants étrangers criminels où l’interprétation de la Convention a, selon eux, protégé indûment certains individus et limité la capacité des EM à effectuer des expulsions. Critiquée sans surprise par les ONG de défense des droits de l’Homme et des migrants ainsi que par de nombreux euro-députés, cette lettre s’inscrit toutefois dans un contexte européen particulier, marqué par un durcissement des politiques migratoires, tant par les EM que dans les projets des instances de l’UE. A ce titre, les arrêts de la CEDH sur l’immigration peuvent être interprétés comme un irritant pour certains gouvernements, en ce qu’ils pourraient menacer les différents projets à l’étude dans les capitales du continent. Plus que la CEDH, on peut se demander si ce n’est pas l’intégralité du CoE et de ses organes qui est en réalité visée par la lettre – la Cour n’en représentant que l’émanation la plus visible. En effet, le rapport du Commissaire aux droits de l’Homme sur les projets d’externalisation des migrations en discussion à l’UE va, lui aussi et de manière plus franche encore, à l’encontre de la position des Etats signataires.

Alain Berset – Secrétaire général du CoE – a répondu dès le 23 mai 2025 à cette lettre. Dans son propos, il reconnaît la complexité des défis auxquels les États sont confrontés, notamment en matière d’immigration et de sécurité, mais souligne que la Cour européenne des droits de l’homme est une institution créée par les États eux-mêmes, chargée de veiller au respect d’une Convention librement signée et ratifiée. Il insiste sur le fait que toute remise en cause de la Convention ou de la Cour fragiliserait un système qui, depuis 70 ans, garantit une protection commune des droits fondamentaux à plus de 700 millions de personnes. Précision subsidiaire, il alerte contre le risque de politiser la CEDH alors que le pouvoir judiciaire doit, conceptuellement, rester indépendant et à l’abri de pressions extérieures.

Enfin, mentionnons l’avis du juge Guyomar lors de sa prise de fonctions. Interrogé sur cette initiative, il a voulu objectiver le débat en rappelant que « sur environ 407 000 affaires jugées depuis 2016, toutes matières et tous États confondus, la Cour n’a constaté des violations des droits humains que dans moins de trois cents requêtes liées à la question de l’immigration ». Il estime en outre que la CEDH doit vivre avec son temps et ne peut se reposer sur l’interprétation juridique qui avait cours en 1950. Avec l’évolution des affaires modernes, le raisonnement juridique doit s’interpréter précisément pour faire vivre l’esprit initial de la Convention : « Le contexte actuel est marqué par les crises, notamment climatique et migratoire, ainsi que par le retour de la guerre en Europe. Le juge européen serait hors sol s’il tranchait les litiges qui lui sont soumis sans en tenir compte ». En bref, il s’agit d’une réaction intellectuellement compréhensible pour le Président d’une institution cherchant à vivre avec son temps et, peut-être surtout, à défendre les prérogatives de sa juridiction alors que celles-ci sont déjà amoindries par la défiance ouverte de certains Etats parties.

L’acte technique mais concret : la nomination des juges

Il est devenu un quasi-lieu commun de considérer que la justice, particulièrement aux strates européennes ne se rend pas selon le droit mais selon les appétences politiques de la formation de jugement. Il est certain que des arrêts ont pu voir advenir une forme de créativité juridique ayant conduit à une interprétation extensive (audacieuse ?) du droit. Les débuts de la construction européenne en sont remplis. En projeter une règle générale semble en revanche exagéré. Pour autant, la question de la nomination des juges dans les cours supranationales parait de plus en plus étudiée, impliquant conceptuellement un meilleur « contrôle » par les EM de l’orientation idéologique de la Cour. S’il ne s’agit pas de superviser directement le travail des juges (indépendance faisant), cela consiste à s’assurer que les positions de la personne nommée ne la conduiront pas à interpréter le droit selon des orientations qui se placeraient en porte-à-faux avec celles de l’Etat de nomination. Par conséquent, et avec un certain nombre d’EM raisonnant du même, on aboutirait à une CEDH plus « docile » et moins contraignante sur les marges d’action des EM dans certaines matières.

C’est exactement ce qu’a demandé le gouvernement belge à l’ancien Président de sa Cour Constitutionnelle, Marc Bossuyt. D’après le média Euractiv, le magistrat a fourni une note au Premier ministre conservateur Bart de Wever l’invitant à scruter plus attentivement qui la Belgique nommera aux postes de juges à la CEDH et à la CJUE ; et ce afin de ne pas faire entrer de juges « militants » (et donc favoriser une certaine retenue). Le prisme retenu consiste à estimer que la Cour de Strasbourg est allée trop loin dans la protection des individus au détriment de la sécurité nationale. Au passage, il estime que les tribunaux nationaux ont aussi leur part de responsabilité en refusant les transferts vers les Etats-tiers – influencés par une interprétation maximaliste de l’article 3 de la Convention EDH. Ce dernier, stricto sensu, traite de l’interdiction de la torture et non de l’accueil décent des demandeurs d’asile expulsés. Néanmoins, il est aussi précisé dans le document que cette méthode ne saurait suffire à elle seule et ne pourra remplacer une stratégie plus active des EM pour modifier les textes qui leur posent problème. Il est en effet délicat politiquement et symboliquement d’influencer directement la jurisprudence.

« L’arme nucléaire » de la sortie de la CEDH – un débat irréfléchi ?

La sortie de la CEDH (et, partant du Conseil de l’Europe) est un sujet qui revient assez régulièrement dans le débat politique national. Toutefois, cela n’a rien de typiquement français, et les britanniques sont d’ailleurs assez coutumiers quant au fait de s’interroger – sinon sur leur maintien dans cette organisation – au moins sur les diverses voies pour arriver à une interprétation plus conforme à leurs vues (article 3 et article 8 de la CESDHLF en matière migratoire notamment). David Cameron himself s’est posé en partisan d’une telle solution. En France aussi, le débat est vocal. Sans prôner de mesures trop radicales à son encontre, des responsables de partis de Gouvernement se sont parfois mis en porte-à-faux avec des prescriptions de la CEDH, récusant la portée et le dispositif de certains de ses arrêts (mères porteuses, syndicalisme militaire, etc.). Néanmoins, et contrairement à d’autres formations plus vocales – souvent situées à droite et à la droite de la droite de l’échiquier politique – il n’est nullement question de sortie.

Précisons d’emblée qu’une sortie de la CEDH implique également une sortie du CoE, en ce que se maintenir au Conseil de l’Europe n’a pas de sens si l’on refuse la jurisprudence de la Cour de Strasbourg – puisque le Comité des ministres est précisément chargé du suivi de l’exécution des arrêts.

La principale motivation est la quête d’une « souveraineté » renouvelée, en ce que la CEDH imposerait une lecture juridique des choses qui serait incompatible avec l’organisation sociale voire politique des EM, et singulièrement de la France. En corollaire, c’est avant tout un refus du supra-nationalisme qui peut se lire, a fortiori quand celui-ci n’est basé que sur des considérants humains, et non sur des assises économiques sérieuses. Toutefois, une sortie de la CEDH et du CoE – bien que potentiellement porteuse électoralement – ne changerait pas grand-chose aux problèmes identifiés, et pourrait même se révéler contre-productive sur certains aspects.

  • D’abord, la France ne gagnerait pas davantage de marge de manœuvre juridique. Rappelons que si Paris adhère à la CEDH, elle est aussi partie prenante à l’UE – et donc soumise à la jurisprudence de Luxembourg, qui dispose de moyens autrement plus coercitifs. Ainsi, et attendu que l’UE n’a pas intégré le CoE, la Charte des Droits Fondamentaux de 2000 continuera de s’appliquer en France ; donnant à la CJUE la possibilité de condamner l’Hexagone en vertu de ce texte le cas échéant ; sortie de la CEDH ou non. Comme les dispositions de la CDF reprennent voire vont plus loin que celles de la CESDHLF en certaines matières, l’effet pratique serait vraisemblablement nul.
  • Ensuite, le symbole ne serait pas à l’avantage de la France et de sa diplomatie. Pour un pays qui s’est construit sur l’esprit de 1789 et des libertés issues des Lumières, le contrecoup ne servirait pas les ambitions et le discours prônés sur la scène internationale. Ce faisant, ce serait une remise en question assez nette de la cohérence diplomatique voulue par la France à l’international depuis au moins plusieurs décennies. Cela ne veut pas dire que c’est intrinsèquement mal, mais être frivole dans ses positions tenues en affaires étrangères est difficilement facteur de crédibilité – et Paris l’a appris à ses dépens sur les théâtres syrien et iranien.
  • N’oublions pas aussi que les arrêts de la CEDH dépendent avant tout du bon vouloir des EM à les mettre en œuvre et que les conséquences à une non-exécution sont de facto nulles. Un arrêt gênant pourrait trouver à ne pas être mis en applications sans avoir besoin de renverser la table – et ce faisant compromettre le règlement d’autres cas bien plus préoccupants et qui doivent dans tous les cas être traités, CEDH ou non. Ainsi, lorsque la France est condamnée pour des délais de traitement des affaires trop longs par exemple, c’est moins la faute de l’interprétation des juges supranationaux que celle d’un système judiciaire sous-financé et incapable de juger en des temps corrects des affaires.
  • Dans cette lignée, il est bon de rappeler que la CEDH sait restreindre son contrôle et adopter des positions plus conciliantes sur des thématiques dont elle déduit du contexte national qu’elles revêtent une particulière importance. Ainsi en est-il en France de la question de la laïcité et du port du voile intégral en public. Une femme contestant la loi de 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public s’est vue déboutée par la Cour de Strasbourg, notamment au motif que les exigences du Gouvernement en matière de sécurité étaient fondées et qu’il n’y avait aucune discrimination (arrêt SAS/France, 2014). Reconnaissant que la question du voile constitue « un choix de société », le juge en déduit qu’il y a lieu « d’accorder une importance particulière au rôle du décideur national ». La CEDH sait donc se poser des limites.

En outre, et peut-être de manière plus cynique, une sortie de la CEDH et du CoE impliquerait le départ de ces institutions du sol français. Ce sont donc plusieurs milliers d’agents – et leurs familles – qui quitteraient le sol français pour s’installer ailleurs. En effet, rien n’indique qu’un hypothétique départ de la France conduirait à l’effondrement de l’organisation – loin s’en faut – et de nombreux autres pays seraient ravis d’accueillir ce surcroît de pouvoir d’achat pour leur économie locale. Considérons à ce propos les candidatures acharnées de plusieurs villes de l’UE pour récupérer les sièges des agences européennes localisées au RU après le Brexit. Dans le contexte économique actuel, quelle ville française peut se permettre de perdre d’un coup des milliers d’habitants et de consommateurs locaux ?

Enfin, il importe de rappeler que la place d’un Etat dans le monde se jauge aussi, voire surtout, sur ces mêmes symboles. Quelle serait la place d’une France qui sort d’une organisation dont elle abrite le siège ? Il n’est pas dit qu’elle soit renforcée. Plus encore, quid de la place du français comme langue co-officielle ? Il n’est un secret pour personne que l’anglais gagne du terrain de manière ininterrompue depuis des décennies déjà. L’emploi du français est avant tout un héritage de l’histoire, au CoE comme à l’ONU d’ailleurs. Se retirer d’une instance qui, au moins officiellement, est bilingue affaiblirait d’autant plus la présence internationale de la langue de Molière et ne serait sans doute pas un incitant à son emploi dans d’autres cénacles (notamment à l’UE, où son utilisation est déjà bien moindre que celle de l’anglais, CJUE exceptée).

En conclusion

Le rôle de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans le paysage politique et juridique européen – tout comme celui du Conseil de l’Europe (CoE) d’ailleurs – est souvent sujet à débat. Certains pourraient s’interroger sur l’utilité concrète de ces institutions, notamment en raison de leurs moyens et actions limités par rapport à d’autres organisations internationales comme l’Union européenne (UE). Cependant, il est essentiel de reconnaître que la CEDH joue un rôle dans la mise en lumière de questions qui pourraient autrement passer inaperçues face aux priorités nationales du quotidien.

Institution au combien critiquée et accusée de tous les maux, la CEDH n’a, en effet, rien fait pour contrecarrer l’image d’une juridiction audacieuse, interprétant le droit parfois au-delà de ce qu’il pouvait bien vouloir dire (a minima à l’époque où les textes ont été rédigés). Ce faisant, une partie de la critique adressée est fondée et, dans une acception souverainiste, la jurisprudence de Strasbourg peut se retrouver en porte-à-faux avec les positions politiques et les textes votés par le Parlement. Le tout, nourrissant un foyer de mécontentement à l’encontre d’une Cour dont la remise en cause des prérogatives est à l’agenda d’un nombre croissant d’EM. De là à imaginer une adhésion de l’UE au CoE et un contrôle de la CEDH sur ses actes, de l’eau aura le temps de couler sous les ponts enjambant l’Ill. Illustration s’il en est de l’évolution du paysage politique européen des années 2020.

Faut-il pour autant tout laisser tomber et quitter cette instance ? Plus que tout autre pays du CoE, la France n’aurait que peu d’intérêt à une telle extrémité. Si le départ du commandement intégré de l’OTAN, dans un geste gaullien en 1966, pouvait se concevoir sur l’autel de la souveraineté de la défense nationale et de la force de frappe, sur quelle base se fonderait un départ de la CEDH ? La reprise en main des flux migratoires et de certaines politiques de sécurité intérieure est naturellement louable, mais rien n’empêche en pratique leur implémentation dans le cadre actuel de la Cour des Droits de l’Homme. C’est avant tout au politique de décider, sans mauvaise foi ni excuses détournées. Position sans doute provocante mais non dénuée de pertinence si l’on considère que Paris resterait membre d’une UE qui dispose de son propre schéma de protection des droits et libertés. Plus cyniquement encore, où irait l’instance ? – elle ne resterait certainement pas à Strasbourg, engendrant un certain déclassement de la capitale alsacienne au profit d’autres villes ; et affaiblissant en conséquence la posture tricolore à l’international en général et à l’UE en particulier. Il n’est un secret pour personne que le Parlement européen aimerait bien rationaliser ses possessions à Bruxelles, et qu’il en a toujours été empêché avec constance par la France. Que le CoE et la CEDH quittent Strasbourg et cela remettrait à coup sûr une pièce dans la machine.

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 10 : L’Allemagne et le Royaume-Uni en pointe dans un mois d’octobre entre menaces extérieures et débats internes aux européens

By Institutions, Numérique, Sécurité/Justice

– par Aurélien Jean

Le Royaume-Uni compte instituer un nouveau système d’identification numérique

Le Gouvernement britannique a annoncé le 26 septembre 2025 vouloir mettre en place un nouveau système d’identification numérique visant à lutter contre le travail illégal et faciliter l’accès aux services gouvernementaux de base. Ce nouveau fonctionnement digital est prévu pour remplacer les vérifications d’identité basées sur des documents papier et pouvant parfois se révéler complexes. Il pourra ainsi servir lors des demandes administratives pour le permis de conduire, la garde d’enfants, l’aide sociale ou l’accès aux dossiers fiscaux. Le Gouvernement fait aussi valoir que cette identification numérique sera aussi obligatoire pour prouver son droit au travail et sera d’ailleurs mise en place – après une consultation – d’ici la fin de la législature actuelle, en 2029.

Pour ce dernier point, l’identification numérique ambitionne de rendre – sinon impossible – au moins très difficile la recherche d’emploi pour un migrant clandestin arrivé au RU. En effet, les employeurs seront tenus de vérifier l’éligibilité au travail des candidats via ce mécanisme. La facilité à décrocher un emploi est en effet l’une des principales motivations des personnes qui arrivent de manière irrégulière sur le territoire britannique. Cela permettra aussi de poursuivre le travail effectué par les autorités contre le travail informel et l’exploitation des clandestins par des réseaux criminels. Si la détention sera obligatoire pour travailler, elle sera en revanche optionnelle pour les étudiants ou les retraités. A noter que des informations de base (nom, date de naissance, photo, nationalité) seront incluses mais que les forces de l’ordre ne pourront pas exiger de se la voir présenter en cas de contrôle. Le Gouvernement affirme que la préservation de la vie privée, la sécurité des données et la facilité d’utilisation pour des personnes peu à l’aise avec les technologies seront des priorités.

Du côté des oppositions, la mesure subit des critiques, notamment de la part du parti anti-immigration Reform UK pour qui elle ne changera rien pour ceux qui sont déjà clandestins au RU. Une partie de la classe politique nord-irlandaise critique aussi cette proposition, notamment car la détention d’un passeport irlandais (plutôt que britannique) est relativement fréquente. En revanche, la mesure pourrait avoir un meilleur accueil dans l’opinion, alors que l’immigration irrégulière compte toujours parmi les principales inquiétudes des britanniques – malgré des craintes sur de potentielles failles informatiques. Il faut dire que de précédents projets informatiques avaient accumulé les retards et les dépassements de crédits et qu’une précédente tentative d’introduire une carte d’identité avait échouée dans les années 2000 pour des raisons liées aux libertés civiles.

Au chapitre migration…

Un Conseil des Ministres sur fond de débats quant à la stratégie migratoire de l’Union

Le 14 octobre 2025, un conseil des ministres de l’Intérieur des 27, tenu à Luxembourg, a permis de révéler un peu plus les divisions qui agitent les EM quant à la stratégie à adopter pour lutter contre l’immigration irrégulière. Ainsi, plusieurs sujets brulants ont été débattus.

Le premier touche à la reconnaissance mutuelle des décisions nationales de « retour » (= d’expulsion). En effet, un des écueils du système actuel est qu’il entraîne une situation où un migrant peut se voir intimer l’ordre de retourner dans son pays d’origine… alors qu’il se situe physiquement sur le territoire d’un autre EM ; et ce en raison des facilités de circulation et du système dit « de Dublin ». La commission a dès lors proposé un texte visant à la reconnaissance mutuelle des décisions d’expulsion : en clair, un EM ordonnant une telle mesure pourrait voir sa décision s’appliquer par la juridiction de l’EM de présence effective. Certains pays sont favorables à un tel changement, tels la Finlande, l’Espagne ou le Danemark (actuel président du Conseil pour six mois). En revanche, d’autres comme la France, la Belgique ou les Pays-Bas craignent une multiplication des recours et une charge législative à mettre en œuvre – ces pays étant, au passage, des EM connaissant une forte migration « secondaire », et qui auraient donc à appliquer en bonne partie les décisions de retour ordonnées par d’autres juges de l’UE. Ces pays-là préfèreraient donc que la reconnaissance ne soit que volontaire. A noter que le sujet des centres de retour situés en pays-tiers ne semble plus faire débat (à part en Espagne).

Changement de ton sur les Talibans ?

Deuxième sujet brûlant : le retour des ressortissants syriens et afghans. Initialement, le débat sur ces deux pays différait. Autant les afghans devraient rentrer dans un régime islamiste, autant les syriens retourneraient vers un pays débarrassé de Bachar El-Assad. Pourtant, de nombreux EM ont poussé pour un retour des migrants afghans, arguant entre autres d’un risque à la sécurité nationale et de la commission de certains faits-divers et/ou attentats. Les pays les plus allants sur ce point étant la Suède, l’Autriche et l’Allemagne. Vienne a d’ailleurs déjà commencé à expulser des ressortissants syriens vers leur pays d’origine, devenant précurseur en la matière.

C’est donc sans grande surprise que l’Autriche est devenue l’un des premiers EM à expulser vers Kaboul un afghan condamné en Autriche pour de multiples infractions. Un mouvement suivi d’effets puisque Belin s’apprête à faire autant. Toutefois, un relatif consensus s’est dessiné vers le soutien aux retours volontaire et au fait qu’il est désormais envisageable de renvoyer des syriens et des afghans ; en priorité les individus ayant commis des actes délictuels et criminels. Pour autant, et faute d’une situation totalement « stabilisée », le Commissaire aux affaires intérieures a décrit les retours massifs comme prématurés.

Malgré tout, cette position relativement mesurée n’empêche pas l’UE de reconnaitre avoir des « discussions exploratoires au niveau technique » avec le régime taliban dans l’optique d’une meilleure coordination des EM sur les retours. Sans aller jusqu’à reconnaitre – et légitimer – les islamistes, cette position tranche avec la fermeté affichée après le retour au pouvoir des fondamentalistes en août 2021 ; et traduit bien le changement d’attitude observée à l’égard du fait migratoire depuis les élections de 2024.

Pacte asile et migration : mise sur pause des mesures de solidarité

Le troisième gros dossier sensible intervient alors que la Commission, le Conseil et le Parlement tentent d’accorder leurs violons en matière migratoire, et que les idées de chaque groupe politique ou EM se multiplient. Ainsi, le 14 octobre 2025 la Commission, par la voix de son Commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner, Autriche, PPE) a annoncé le report d’une décision pourtant prévue dans le Pacte sur l’asile et la migration, voté en 2024. Cette décision devait en effet mettre en place un point important de ce Pacte : les mesures de solidarité. En clair, Bruxelles devait rendre publique la liste des EM particulièrement exposés aux conséquences de l’immigration irrégulière et, en conséquence, ce que les autres EM allaient devoir faire pour prêter assistance. Ces derniers pourraient choisir entre l’acceptation de migrants sur leur sol ou le soutien aux EM en première ligne sous forme monétaire ou de personnel en renfort. Plusieurs pays ont d’ailleurs manifesté leur volonté de contribuer sous une forme exclusivement monétaire. L’un des problèmes est que de nombreux EM se montrent mécontents de la faible coopération de la Grèce et de l’Italie – les deux EM les plus touchés par le phénomène – envers leur obligation de reprendre les migrants arrivés par leur territoire. En effet, selon les règles de Dublin, ces deux EM devraient accepter les migrants refoulés des autres EM car leur demande d’asile a d’abord été déposée dans le pays d’arrivée. En réalité, les chiffres des réadmissions restent faibles, ne dépassant pas quelques dizaines.

Au surplus, ce n’est pas la seule motivation du choix de la Commission de temporiser sur ce point. En effet, certains EM (Pologne en tête) refusent toute proposition de relocalisation des migrants, ainsi que son nouveau président l’a réaffirmé le jeudi 9 octobre 2025. Karol Nawrocki réaffirme ainsi son opposition au Pacte asile et migration – un marqueur de sa campagne et de son parti – et refuse de répartir la charge dans les EM, préférant une action à la source, ciblant notamment les départs dans les pays tiers et les passeurs. Le premier ministre, l’ancien président du Conseil européen Donald Tusk, suit cette même ligne, arguant d’un contexte déjà tendu à la frontière biélorusse et de nécessaires dépenses dans d’autres secteurs, comme la défense. Cette position est largement partagée dans un pays qui accueille sur son sol près d’un million de réfugiés ukrainiens.

Allemagne : Précision des règles sur les expulsions et durcissement de l’accès à la nationalité

Dans trois arrêts du 28 octobre 2025, la Cour Constitutionnelle fédérale allemande (Bundesverfassungsgericht – BVG) a précisé certaines règles s’appliquant aux procédures d’expulsion de ressortissants de pays tiers. Elle a notamment réaffirmé le principe du contrôle judiciaire complet sur l’entièreté de la chaine procédurale, y inclus le cadre des arrestations.

En clair, lorsqu’une personne est arrêtée pour être mise en garde à vue afin de se voir signifier une expulsion, la privation de liberté doit être préalablement ordonnée par un juge (sauf cas exceptionnels où elle peut s’obtenir ultérieurement). Ce principe, qui peut sembler relativement évident – au moins au vu des règles applicables de ce côté-ci du Rhin – envoie toutefois un signal fort aux tribunaux du pays et ce, alors que la pratique de la rétention administrative est critiquée par plusieurs avocats allemands émettant des doutes quant à son respect des normes de l’Etat de droit. Point secondaire mais néanmoins intéressant, le BVG estime que l’absence de possibilité de rendre une décision en dehors des « heures ouvrables » d’un tribunal ne peut justifier une détention sans ordre judiciaire… car il n’existe pas d’horaires de travail généralement établis pour les juges.

Sur un autre sujet, et comme le gouvernement issu des dernières élections s’y était engagé, le mécanisme d’accélération de la naturalisation (Turbo-Einbürgerungen) a été abrogé par le Bundestag le 8 octobre 2025. Les étrangers devront donc désormais résider légalement en Allemagne depuis au moins cinq ans contre trois depuis la loi entrée en vigueur en 2024. Le changement de philosophie à l’origine de cette révision est net : il s’agit d’accorder la citoyenneté comme « une reconnaissance de l’intégration réussie et non comme une incitation à l’immigration illégale » selon les mots du Ministre de l’Intérieur (Alexander Dobrindt, CSU).

A noter que la double nationalité restera possible ; il s’agissait d’une revendication du SPD, le partenaire de coalition des conservateurs. Ces derniers considèrent que le dispositif « Turbo » n’était pas le principal levier du droit de la citoyenneté. En effet, l’accélération de l’octroi de la nationalité allemande n’était pas un dispositif très usité (573 personnes, à peine 1% du total des naturalisations), et affichait déjà une tendance baissière. Les exigences demandées, notamment en maitrise de la langue, rendaient la démarche assez difficile. Si le Gouvernement se félicite de ce changement, les partis d’opposition et certains acteurs économiques le critiquent, soulignant que l’attrait de main d’œuvre étrangère devrait être une priorité alors que l’économie traverse une période de marasme.

Migrants contre visas : la Commission veut une approche plus ferme envers les pays tiers non coopératifs

Dans une note transmise aux Etats membres et révélée par la presse, la Commission envisage de durcir le ton envers les pays tiers jugés peu coopératifs, c’est-à-dire ceux qui n’acceptent pas ou peu de reprendre leurs ressortissants déboutés du droit d’asile en Europe. Cette note se place dans le contexte plus large de la révision des règles migratoires, du débat sur les centres de retour et, plus généralement, sur la manière la plus efficace possible pour renvoyer les migrants entrés illégalement sur le territoire de l’UE (voir, à ce sujet et entre autres, la note du CRSI).

Dans le détail, les mesures transmises aux EM prévoient une révision des règles d’exemption de visa applicables à certains pays tous les trois ans voire moins en cas de durcissement des tensions. En clair, l’idée est de rendre le système actuel plus flexible et révisable rapidement, afin de gagner en force de négociation et de riposte le cas échéant. Reprenant l’idée circulant pour les visas accordés aux russes, l’exécutif européen compte donner la possibilité à l’UE d’imposer des sanctions ciblées sur certains pays, par exemple en suspendant les visas « non-essentiels » ou ceux des officiels en voyage. Ce recalibrage pourrait ainsi permettre de suspendre partiellement ou en totalité – selon la gradation des tensions – les octrois pour des catégories plus ciblées de personnes : diplomates, touristes de court séjour, etc. Corollaire, ces restrictions pourraient aussi s’appliquer pour les visas de long séjour, de travail ou encore les titres de séjour. Pour ce faire, l’UE propose de renforcer Frontex, l’Agence européenne déjà appelée à croitre substantiellement en moyens et en missions. L’idée serait de créer en son sein une unité dédiée au soutien des EM en matière de visas, qui s’occuperait notamment de la formation des officiers consulaires voire de l’envoi de personnel en détachement de courte durée pour épauler certains consulats nationaux souffrant d’un afflux de demandes. La Commission s’intéresse enfin aussi aux opérateurs privés gérant pour le compte de certains EM les visas. Une affaire de corruption dans la délivrance de ces titres avait en effet donné lieu à des remous politiques en Pologne en 2023.

Pour être complet, mentionnons que cette stratégie de la Commission comporte un volet dédié à l’attraction des talents, des chercheurs et des créateurs de valeur économique (travailleurs qualifiés, start-ups…). Bruxelles recommande ainsi aux EM de simplifier les démarches accordant un permis de séjour de longue durée et de résidence dans l’espoir d’attirer ces profils à haute valeur ajoutée – alors que l’économie européenne manque de main d’œuvre très qualifiée et affronte une période de stagnation économique. Ici, il est avancé que l’UE pourrait assister les consulats dans la manière de traiter les demandes de travailleurs qualifiés et d’étudiants afin de rendre le processus plus fluide et rapide. Un mécanisme de visa décennal à entrées multiples est notamment évoqué.

Notons enfin que l’arme des visas n’est pas nouvelle, déjà plusieurs fois évoquée en réponse à des tensions avec des pays tiers – tant par les autorités nationales (et françaises en premier lieu) que par les instances européennes (diplomates russes notamment).

Royaume-Uni : un rapport parlementaire très sévère sur l’hébergement des demandeurs d’asile

La commission des affaires intérieures de la Chambre des communes a rendu un rapport parlementaire consacré à la gestion du système d’hébergement des demandeurs d’asile – une initiative se plaçant dans la suite des évènements d’Epping intervenus cet été. Ce texte, très critique pointe de nombreuses défaillances dans les contrats et la gestion d’ensemble du dispositif ; le tout ayant empêché le pays de faire face à l’afflux de demandes qu’il a subi.

Dans le détail, les députés pointent le coût important du logement en hôtels, qui se chiffrent à environ 15 milliards de livres sterling, soit le triple du montant prévu au départ. Celui-ci était prévu pour être réparti selon plusieurs contrats régionaux de grande envergure, mis en place en 2019 pour une durée de 10 ans. Ainsi, sur les plus de 100 000 demandeurs d’ailes hébergés par le gouvernement britannique, environ un tiers le sont toujours en hôtels. Dès le départ, cette solution impopulaire et peu adaptée aux demandeurs d’asile eux-mêmes était prévue pour n’être activée qu’en solution de secours, lorsque la demande dépassait l’offre dans le système « classique ». De surcroit, une autre critique du rapport concerne le manque de contrôle des autorités sur les prestataires et la non-sanction des manquements constatés. Leurs bénéfices excédentaires liés à ces contrats n’ont pas non plus été recouvrés alors que les performances étaient en deca des objectifs contractuels.

Les parlementaires ont aussi pointé la philosophie globale des autorités, dénonçant le recours aux hôtels comme des « solutions de facilité » au détriment d’autres moyens plus efficients. A ce titre, le Premier ministre (travailliste) Keir Starmer s’est dit déterminé à en finir avec cette situation, voulant « fermer » les établissements de ce type. Selon lui, le Gouvernement (conservateur) précédent est toutefois en partie responsable de ce « désastre ».

Le Luxembourg se dote d’une nouvelle stratégie de réponse aux crises

Dans un contexte mondial marqué par de nombreuses crises, de nombreux pays européens ont mis à jour leurs stratégies de réponses aux crises et de résilience multisectorielles ; dans l’optique d’une aggravation des tensions et des menaces hybrides. La Suède, pionnière avec sa voisine finlandaise de la préparation totale a ainsi choisi d’éditer en novembre 2024 un livret actualisé à destination de sa population. En mars 2025, la Commission européenne avait, elle aussi, publié ses grandes lignes directrices en la matière. Le 13 octobre 2025, cela a été au tour du Grand-Duché de présenter sa déclinaison au travers d’une stratégie nationale de résilience (SNR).

Dans le détail, cette stratégie repose sur huit piliers embrassant un spectre de thématiques larges et transversales ; allant de la résilience de l’économie aux services publics en passant par la défense du territoire luxembourgeois et celui de l’OTAN. Les pistes d’action sont nombreuses et, par exemple, concernent un nouveau système d’information et d’alerte sur téléphone portable ou bien la montée en puissance d’une réserve nationale dédiée aux interventions d’urgence. En parallèle des mesures concrètes, il s’agit aussi de sensibiliser la population – qui n’a, pour moitié, pas la nationalité – et renforcer la coordination entre les divers services impliqués : CGDIS (pompiers), protection civile, armée, Administration des douanes et accises, police, etc. Une attention particulière a été portée à la cyber-résilience, aux contingences logistiques, aux plans de continuité des services publics et à la protection des infrastructures critiques.

A noter le choix d’une approche active, devant impliquer les citoyens et résidents ; ceci par la promotion d’une réserve individuelle de survie, la promotion des canaux d’information fiables en cas de crise aigüe ou encore la formation aux gestes de premiers secours. Enfin, le pays prend en compte une approche résolument otanienne en se définissant comme une « host nation support », tournée vers le soutien des forces alliées en transit sur le territoire luxembourgeois.

La Communauté politique européenne veut mettre en place une coalition pour lutter contre le narcotrafic

La communauté politique européenne (CPE) est une initiative diplomatique crée en 2022 de la volonté du Président Français Emmanuel Macron de rassembler dans un forum de discussion non seulement les pays de l’UE mais aussi les Etats candidats (Ukraine, Moldavie, Albanie, Turquie) ainsi que le Royaume-Uni. Le contexte d’alors, marqué par le déclanchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie visait à afficher une Europe unie derrière Kiev et offrir un espace de discussions de haut niveau entre les dirigeants de 47 Etats. Si se parler ne fait jamais de mal, le bilan concret de la CPE est cependant questionné par plusieurs observateurs et diplomates d’après Politico. Le court format des réunions de haut-niveau ne permettrait en effet pas d’entrer dans la complexité des sujets. A noter que la CPE s’est tenue à sept reprises depuis sa première édition à Prague et a vu la réunion du 2 octobre 2025 être colocalisée à Copenhague en marge du Conseil européen.

Néanmoins, et malgré ce constat, la réunion de Copenhague a servi de cadre à l’annonce d’une coalition européenne contre les drogues réunissant près de 40 dirigeants à l’initiative de la Première ministre Italienne Giorgia Meloni et d’Emmanuel Macron. Les pistes ayant motivé cette annonce sont diverses mais se rejoignent dans la volonté de lutter plus efficacement contre les réseaux criminels, d’améliorer la coordination, le partage de données opérationnelles et la coopération judiciaire dans l’identification, la saisie et la confiscation des avoirs. Il est aussi mentionné un focus particulier porté à la question des ports – non sans rappeler les initiatives déjà existantes (ici ou notamment) – ainsi qu’une échelle d’action continentale, aussi bien dans l’UE que les Balkans ou le Caucase.

Le Portugal adopte des règles plus strictes concernant la naturalisation

Le Portugal a adopté le 28 octobre 2025 une nouvelle loi durcissant l’accès à la nationalité. Le Gouvernement a pu compter sur le soutien des députés d’extrême-droite pour faire adopter un projet de loi relatif aux naturalisations des étrangers. Le dirigeant du parti Chega se félicite d’ailleurs que « le Portugal entre aujourd’hui dans le groupe des pays européens où il sera plus difficile d’obtenir la nationalité ». La formation politique a notamment obtenu des concessions sur l’une de ses propositions relatives à l’obtention frauduleuse de la nationalité.

Le Gouvernement portugais, bien que reconduit après des législatives anticipées en mai 2025, ne dispose en effet pas d’une majorité absolue au Parlement et doit donc s’allier à d’autres partis pour faire voter des textes. C’est déjà avec le soutien de Chega qu’une autre loi sur la migration avait pu passer en juillet 2025. Pour rappel cette dernière prévoyait une refonte des règles régissant le regroupement familial ou encore la fin des règles plus souples s’appliquant aux immigrés brésiliens. Le Portugal compte aujourd’hui environ 1.5 million d’immigrés sur son sol (ressortissants de l’UE inclus), soit environ 15% de sa population – un chiffre qui a quadruplé depuis 2017.

Allemagne et défense du territoire : entre réponse aux intrusions de drones et volonté de repeupler les casernes

Le Conseil des ministres allemand a adopté le 8 octobre 2025 un projet de loi renforçant les moyens de la police fédérale (Bundespolizei). Dans un contexte marqué par une forte utilisation des forces de l’ordre (contrôles aux frontières, menace de drones, etc…), ce projet de loi est censé apporter des réponses aux évolutions du contexte sécuritaire et renforce significativement l’arsenal pénal. Il permet de moderniser le cadre actuel, vieux de trente ans, et comprend notamment :

  • Une plus grande rapidité des procédures de détention provisoire, que la police pourra demander au tribunal dans le cas d’un étranger tenu de quitter le territoire – et ce afin d’assurer l’effectivité de cette injonction ;
  • Un renforcement des moyens alloués à la lutte contre le trafic d’êtres humains et aux cybermenaces, avec de nouveaux pouvoirs d’enquête comprenant la surveillance préventive des télécommunications. Les compagnies aériennes auront aussi à collecter automatiquement certaines données sur les passagers des vols en provenance de l’extérieur de l’espace Schengen, dans le but de lutter contre les réseaux de passeurs internationaux ;
  • La possibilité d’effectuer des contrôles dans l’espace public sans soupçon préalable de port d’arme prohibée. Les personnes coupables de troubles / violences / actes criminels pourront se voir imposer des interdictions de séjour temporaires et des obligations de déclaration ;
  • Une vérification plus poussée des antécédents des candidats à l’intégration de la police.

Mais le plus gros morceau, dicté en partie par l’actualité, reste la défense contre les drones – dont le cadre juridique sera clarifié. La police fédérale verra ainsi une unité être crée en son sein et pourra abattre plus facilement les appareils intrus, en les brouillant par exemple. L’armée (Bundeswehr) pourra aussi prêter assistance plus facilement pour certaines menaces (localisation de drones militaires en altitude). Aussi, les forces de l’ordre pourront utiliser leurs propres drones pour effectuer des tâches de surveillance ou de reconnaissance lors de grands évènements ou pour sécuriser des infrastructures critiques. 90 millions d’euros et 341 employés supplémentaires sont prévus à cette fin.

Sur un sujet connexe, lié à la remontée en puissance des forces armées (Bundeswehr), le ministère allemand de la Défense a suspendu la reconversion de 13 emprises encore militaires à des fins civiles – et ce, en raison des besoins accrus des forces armées en personnel et en matériel. En clair, ces bâtiments continueront d’être pleinement exploitées par l’armée. 187 autres implantations, ex-casernes mais toujours propriétés de l’Etat allemand, seront affectées à une réserve immobilière stratégique mobilisable rapidement en cas de besoin / d’urgence. Disséminés sur l’ensemble du territoire, on en trouve par exemple plusieurs en Bavière, en Rhénanie, dans le Schleswig-Holstein ou encore l’aéroport désaffecté de Berlin-Tegel.

A noter que la politique de reconversion des emprises militaires a commencé avec la fin de la Guerre froide, alors que le pays accueillait un nombre de militaires (nationaux et étrangers) très élevé – en RFA comme en RDA. Elle s’est ensuite poursuivie après la suppression du service militaire en 2011, qui a entrainé de moindres besoins en logement. Ironie de l’histoire, ledit service militaire – volontaire – sera réinstauré dans les prochaines années. Néanmoins, les bâtiments ne sont, pour beaucoup, pas restés à l’abandon et ont profité aux communes pour leur reconversion en logements, commerces ou centre d’accueil pour migrants. Ces dernières avaient ainsi déjà prévues d’utiliser ces sites considérés comme déclassés pour leur propres besoins – posant la question de la cohabitation des projets.

Dans le reste de l’actualité européenne :

Contre-terrorisme

Le coordinateur de l’UE pour le lutte contre le terrorisme, Bartjan Wegter, s’est exprimé en faveur d’un meilleur accès des services de police aux messages cryptés (type WhatsApp) afin de contrer les menaces pesant sur la sécurité européenne. Accéder à ces messages chiffrés de bout en bout – mais aussi à certaines métadonnées comme le lieu où l’heure – pourrait faciliter le travail des enquêteurs. Un rapport d’Europol de décembre 2024 avait en effet pointé des exemples de facilitation d’activités terroristes par le biais de telles messageries. M. Wegter plaide en outre pour des règles européennes uniformes sur la conservation des données, afin notamment d’établir une durée minimale de conservation. Néanmoins, certains groupes de défense des libertés soulignent les atteintes à la vie privée et à la sécurité des données personnelles qui pourrait résulter d’une telle possibilité. Les entreprises technologiques se sont elles aussi, par le passé, opposées à toute tentative visant à affaiblir leur modèle de chiffrement.

Conseil de l’Europe

L’assemblée parlementaire du CoE a adopté le 3 octobre 2025 une résolution consacrée à l’utilisation de l’IA dans la gestion des migrations. Si elle souligne les bénéfices des technologies d’intelligence artificielle (traduction, appui au sauvetage, soutien à l’intégration, etc.) elle souligne aussi les risques et appelle les EM à ratifier la convention-cadre sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit – qui vise notamment à interdire le recours à une IA qui violerait le droit de demander asile. Sont visées aussi les technologies qui faciliteraient le refoulement aux frontières ou qui supprimeraient tout contrôle humain dans le parcours migratoire. Rappelons que les recommandations du CoE ne sont pas juridiquement contraignantes.

A noter que cette résolution complète le Protocole de la Valette, ouvert à la signature des EM en septembre 2025 dans la capitale maltaise. Celui-ci veut encourager l’adoption de règles commune dans les usages numériques visant à lutter contre la criminalité transnationale. Se donnant pour volonté d’apporter des garde-fous, il se base notamment sur la jurisprudence de la CEDH et vise à encadrer par exemple la reconnaissance faciale, respecter la vie privée et la proportionnalité des mesures mises en place, etc. Il complète aussi le mandat d’arrêt européen, applicable uniquement dans l’UE et non envers tous les EM du CoE. Il n’est, lui non plus, pas juridiquement contraignant.

Allemagne

Le mois d’octobre 2025 a été marqué par une polémique d’autour des termes utilisés par le chancelier (CDU) Friedrich Merz dans le contexte plus large des problématiques liées à la gestion des migrations. Le Chancelier a en effet affirmé que les problèmes liés à l’immigration persisteraient « dans le paysage urbain » (« Stadtbild »). Selon lui, cela peut se référer à des phénomènes comme de jeunes migrants irréguliers ou des femmes voilées. Très rapidement, un fort mouvement de contestation est venu des rangs de la gauche et d’une partie des conservateurs. Les principales critiques portant sur le flou des termes employés, leur manque de nuance et le fait qu’ils reprennent certains des thèmes-fétiches du parti AfD, en regain de popularité dans les sondages.

En réponse, un débat plus large s’est organisé sur la sécurité dans l’espace urbain. Des lettres ouvertes, notamment de femmes, ont été publiées afin de mettre l’accent sur la sécurité des femmes dans le rue et ne pas « utiliser un prétexte facile pour justifier des discours racistes ».

Code des douanes

Un rapport de la Commission du 2 octobre 2025 révèle que la mise en place de la dernière mouture du Code des douanes de l’Union souffre de retards dans certains Etats, et ce alors que la phase d’implémentation des mesures est censée s’achever fin 2025. Pour autant, l’institution pointe un satisfecit global, notamment dans les systèmes de gestion des garanties, ceux du contrôle des importations ou encore du transit informatisé. La Commission appelle en conséquence les EM et les autres parties prenantes à poursuivre et intensifier les efforts afin de limiter les retards dans le déploiement des systèmes numériques et donc les surcoûts.

Belgique

Dans une lettre publiée anonymement le 27 octobre 2025, une juge d’instruction anversoise alerte sur le fait que la Belgique devient un « narco-Etat », faisant face à une montée en puissance des réseaux criminels et des trafiquants de drogue. Elle y explique notamment son expérience à la tête de dossiers ayant abouti à l’arrestation de fonctionnaires, d’employés du port d’Anvers (le plus grand du pays, d’une superficie supérieure à Paris intra-muros) et même de membres des forces de l’ordre. Selon cette juge, les principaux signes d’un narco-Etat sont désormais réunis : économie parallèle dotée de réseaux de blanchiment brassant des milliards d’euros, corruption d’agents publics et actes de violence dans l’espace public. En outre, les juges sont l’objet d’intimidations et la conduite des affaires est, en conséquence, rendue plus délicate.

Au rang des solutions, la magistrate préconise la mise en place de l’anonymat dans les dossiers, une assurance contre la dégradation des biens des juges pris pour cible ainsi que des mesures plus fortes pur lutter contre les communications entre criminels en prison, notamment via des messageries cryptées.

Cette situation n’est pas nouvelle alors que des villes comme Bruxelles font face à une recrudescence de faits criminels et délictuels sur fond de réforme des polices (voire la note du CRSI), et alors que l’idée de déployer l’armée aux côtés de la police a été mise sur la table.

Le paysage médiatique Français

By Institutions

par un contributeur, membre de l’Observatoire du journalisme.


SOMMAIRE

  1. Les difficultés de la presse écrite
  2. L’irruption de l’intelligence artificielle
  3. Ruptures technologiques, nouveaux usages, nouveaux médias
  4. Aperçu des audiences TV et radios
  5. Présentation de l’ARCOM
  6. L’action récente de L’ARCOM
  7. Le contrôle des contenus sur les chaînes
  8. Lorsque la régulation va à l’encontre de la liberté d’informer
  9. La Cour des comptes se penche sur l’audiovisuel public
  10. Le projet de réforme de l’audiovisuel public
  11. Conclusion

Nous connaissons aujourd’hui une polarisation croissante de la société et du débat public. Dans ce contexte, l’espace médiatique qui accueille ce débat public est sous tensions. C’est pourquoi il est intéressant de faire aujourd’hui un tour d’horizon des évolutions et des principales questions qui sont posées.

 

Les difficultés de la presse écrite

La diminution du lectorat et des abonnements, le développement d’internet, les coûts croissants de matière première et de distribution, ne datent pas d’aujourd’hui, et la presse écrite est entrée dans des processus d’adaptation depuis déjà plusieurs décennies.

Les deux groupes leaders que sont Le Monde et Le Figaro, dans cet ordre, revendiquent respectivement 30 millions de visiteurs mensuels sur le site internet, près de 200.000 abonnés papier et 500.000 abonnés numérique pour le premier, 20 millions de visiteurs mensuels sur le site, 100.000 abonnés papier et près de 300.000 abonnés numérique pour le second.

Ces chiffres montrent que l’audience se mesure maintenant davantage en termes de flux internet qu’en termes de tirage ou d’abonnement. Mais si la presse écrite a été contrainte d’être présente sur internet, elle s’y retrouve en concurrence directe avec quantités de nouveaux médias (paragraphe 3).

Aujourd’hui, le modèle survit grâce au soutien de quelques grands groupes ou hommes d’affaires, aux aides d’état à la presse, et à la publicité. Mais ces trois sources de financement sont d’un avenir  incertain.

Concernant le soutien des hommes d’affaires, ils peuvent être attirés par la notoriété et la capacité d’influence qu’ils pensent trouver dans les médias, et peut-être aussi par un intérêt personnel pour le sujet. Mais bien souvent, ces hommes providentiels financent à perte un modèle économique très volatile, et ils finissent par se dégager du système.

Pour prendre un seul exemple, le quotidien Libération a été sauvé plusieurs fois de la faillite par l’intervention de plusieurs hommes d’affaires (ironie de cette situation …) ; Jérôme Seydoux en 1994, Edouard de Rotschild en 2005, Patrick Drahi en 2016 et le milliardaire Tchèque Daniel Kretinsky depuis 2022. Ce dernier a dû injecter environ 27 millions d’euros entre 2022 et 2024 sous forme de prêts et de dons pour renflouer le journal.

Concernant les aides à la presse du ministère de la culture, elles se décomposent en plusieurs volets : aides au pluralisme, aides au transport et à la diffusion de la presse, aides à l’investissement en faveur de la modernisation, aides exceptionnelles papier. Elles représentaient 175,2 millions d’Euros distribués en 2024 à 527 publications, soit un montant non négligeable pour bon nombre de titres ; Libération a ainsi touché 6,6 millions d’Euros en 2024 et L’humanité 3,1 millions d’Euros (soit le montant d’aide le plus élevé rapporté à la diffusion du journal).

Ces aides ont déjà connu une baisse entre 2023 et 2024. Il est évident que ses montants seront régulièrement ré-interrogés, tout particulièrement dans un contexte de contrainte budgétaire forte.

Sur la publicité, la presse écrite se retrouve, de nouveau, en concurrence avec internet, dans la mesure où les budgets des annonceurs sont de plus en plus fléchés vers les GAFAM.

Pour en terminer sur la presse écrite, il convient de relever que son influence réelle a sensiblement diminué. En effet, et contrairement à ce qui se passait « au siècle précédent », même les titres dominants sont consommés de façon de moins en moins exclusive et en complément d’autres médias.

 

L’irruption de l’intelligence artificielle

L’IA est aujourd’hui incontournable dans le travail des médias. Elle est tout à la fois un outil de productivité, un outil de recherche, et un outil qui facilite la création des contenus textes et images. Mais elle tend aussi à standardiser les productions, à diffuser la répétition d’une même vision des choses, et elle expose au risque de plagiat.

Voici 2 exemples d’affaires judiciaires récentes qui illustrent les nouvelles questions posées par l’IA, notamment celles relatives à la propriété intellectuelle :

  • le tribunal judiciaire de Paris a ordonné en Mai 2025 la fermeture pour 18 mois du site News.DayFR qui utilisait l’IA pour produire 6000 articles par jour en plagiant massivement des articles de presse
  • le New York Times et d’autres acteurs Américains ont engagé une action contre Google à propos des AI Overwiews (résumés IA). Ces dossiers réalisés par le géant du Web grâce à l’IA apparaissent en tête de recherche et n’ont pas encore vraiment démarré en France. Mais aux Etats-Unis, cette pratique conduit à une baisse importante du trafic et des revenus générés par les sites des éditeurs, qui sont pourtant les créateurs des contenus utilisés pour générer les AI Overwiews.

 

Ruptures technologiques, nouveaux usages, nouveaux médias

Toutes les chaînes TV, chaînes YouTube ou réseaux sociaux peuvent maintenant être regardés sur un téléviseur (smart TV), sur un ordinateur ou sur un smartphone, ce qui les rends consommables en tous lieux et à toute heure.

Internet est ainsi le lieu où la plus petite chaîne est consultable aussi facilement que le journal le plus prestigieux. C’est un grand nivellement, une grande égalisation, selon le principe fondateur de « neutralité du net » selon lequel le réseau doit garantir l’égalité de traitement et d’acheminement de tous les flux.

Un autre changement technologique majeur est la possibilité de réaliser avec un simple smartphone le travail qui nécessitait auparavant une caméra et du matériel professionnel.

De nombreux nouveaux médias ont profité de ces ruptures technologiques : Blast, Basta, Brut, Fontières, Tocsin, Omerta, QG, Off investigation, Acrimed, Le Crayon, Reporterre, Le Média, Contrepoints … , mais nous pourrions en citer 10 fois plus, ont grandi rapidement et jouent un rôle de plus en plus important dans l’information, notamment pour le public jeune.

Par exemple, près d’un quart des moins de 35 ans s’informent au moins une fois par semaine sur la chaîne Hugo décrypte, qui compte 3,5 millions d’abonnés sur YouTube et 7,2 millions sur TikTok.

Le modèle de ces médias se distingue aussi sur au moins deux aspects ; certaines radicalités trouvent à s’y exprimer à relativement peu de frais, et leur fonctionnement est souvent rendu possible grâce à des donations et autres financements participatifs.

A ces nouveaux médias, il faut ajouter tous les influenceurs qui réunissent des communautés importantes sur les réseaux sociaux, et qui jouent aussi un rôle dans l’information et la perception de l’actualité. Les réseaux sociaux et les podcasts représentent ainsi la principale source d’informations pour 44% des 18-24 ans et pour 38% des 25-34 ans.

Il est reproché beaucoup de choses aux réseaux sociaux et plate-formes numériques ; favoriser un entre-soi idéologique dans lequel l’utilisateur se complaît sans se confronter à d’autres opinions ; propager la désinformation et les fake news ; prioriser certains types d’information grâce aux algorithmes. Toutes ces questions sont complexes. Nous nous bornerons ici à faire le constat qu’il s’agit d’un espace médiatique relativement ouvert, où dans la pratique seul des propos clairement répréhensibles (terrorisme, pédopornographie…) sont bannis.

 

Aperçu des audiences TV et radios

Au niveau des chaînes généralistes, TF1 domine toujours le classement (19,4% d’audience en Septembre 2025, stable par rapport à Septembre 2024), suivi par France 2 (13,7%, en baisse de 1,7 point), France 3 (9% en Sept 2025, stable), M6 (7,8%, stable), France 5 (3,6%, stable) et W9 (3,1%, en hausse de 0,8 point).

Les éléments remarquables sont ici l’érosion sensible de France 2 et et la performance de W9, qui est à mettre en lien avec l’arrivée de Cyril Hanouna (suite à la fermeture de C8).

Concernant les chaînes d’information, Cnews confirme sa position de leader (3,9%, en hausse de 0,7 point), suivie par Bfmtv (2,9%, stable), LCI (2,2%, en hausse de 0,5 point), et France-info TV (1,1%, stable). Rappelons que l’audience de I-télé au moment de son rachat par le groupe canal en 2017 et de sa transformation en Cnews, était de 0,9%. Depuis, l’audience de la chaîne n’a pas cessé de progresser.

Globalement, le média Radio a tendance à se contracter, le nombre total d’auditeurs ayant baissé de 10% depuis 2017. Dans ce contexte défavorable, les grosses stations résistent bien, avec une position dominante des radios du service public. Le leader incontesté est toujours France Inter (12,8% d’audience cumulée), suivi par RTL (8,9%), France Info (8,7%) et Europe 1 (4,7%).

 

Présentation de l’ARCOM

L’autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) résulte de la fusion depuis le 1er Janvier 2022 de l’ancien Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) et de la haute autorité pour la diffusion des oeuvres et pour la protection des droits sur internet (HADOPI).

Concrètement, l’ARCOM dispose d’un budget annuel d’environ 50 millions d’Euros et de 350 collaborateurs. Elle est garante de la liberté de communication, veille au financement de la création audiovisuelle et à la protection des droits. Sa régulation s’étend aux plate-formes en ligne, réseaux sociaux et moteurs de recherche.

Aussi appelée parfois le gendarme de l’audiovisuel, sa mission s’étend à l’attribution des fréquences,  notamment de la TNT et des radios.

L’ARCOM est dirigée par un collège de neuf membres :

  • le président, qui est nommé par le président de la république
  • trois membres désignés par le président de l’Assemblée nationale
  • trois membres désignés par le président du Sénat
  • un membre désigné par le vice-président du Conseil d’état
  • un membre désigné par la première présidente de la Cour de cassation

 

L’action récente de L’ARCOM

Un gendarme a le pouvoir de sanctionner. Et l’ARCOM ne s’en est pas privée à l’encontre de Cnews (9 sanctions en 2024) et de C8 (7 sanctions en 2024). Ces 2 chaînes ont été les seules à subir des amendes pécuniaires, pour des montants importants.

La motivation est généralement que les chaînes ont méconnu leurs obligations d’honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information, pour des propos qui sont généralement tenus par des intervenants et qui ne sont pas modérés par le journaliste animateur.

Le renouvellement des autorisations de diffusion de la TNT arrivant à échéance en 2025 a été un autre dossier traité par l’ARCOM, qui a procédé à un large appel d’offres à l’issue duquel les chaînes C8 et NRJ12 ont perdu leur autorisation d’émettre.

A l’appui de cette décision, l’ARCOM a évoqué une motivation plutôt vague : « l’intérêt du public et le pluralisme des courants d’expression socio-culturels ».

Une pétition de soutien à C8 a recueilli un million de signatures, tandis que C8 et NRJ12 ont fait appel devant le Conseil d’état ; mais cela n’a rien changé à l’affaire et le Conseil d’état a confirmé l’exclusion des deux chaînes, qui ont cessé d’émettre le 28 Février 2025.

Les 2 fréquences retirées ont été attribuées d’une part au projet RÉELS TV de Daniel Kretinsky et d’autre part au projet OUEST FRANCE TV issu du groupe OUEST FRANCE.

Enfin, l’ARCOM a pris une autre décision importante en Mai 2025 en reconduisant Delphine Ernotte pour un troisième mandat à la présidence de France Télévisions (mandat de 5 ans).

 

Le contrôle des contenus sur les chaînes

Dans le contexte de polarisation du débat public évoqué en introduction, tous les regards se tournent naturellement vers l’autorité de régulation.

En 2022, l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) avait saisi l’ARCOM en lui demandant la mise en demeure de la chaîne Cnews pour « des manquements à ses obligations légales d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme de l’information » pour des propos tenus lors de l’émission l’heure des Pros.

Dans un premier temps, l’ARCOM avait refusé d’agir contre Cnews. RSF avait alors porté l’affaire devant le Conseil d’état, qui avait rendu le 13 Février 2024 une décision globalement favorable à RSF ; la plus haute juridiction administrative avait annulé la décision de non-intervention de l’ARCOM en lui demandant de « prendre en compte la diversité des courants de pensée et d’opinions représentés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités, et pas uniquement le temps d’intervention des personnalités politiques ».

Pour le Conseil d’état,  « en s’en tenant ainsi à la seule prise en compte du temps d’antenne accordé aux personnalités politiques pour l’appréciation des obligations du service en matière de pluralisme de l’information, l’ARCOM a fait une inexacte application des dispositions de la loi du 30 septembre 1986 ».

Cette décision du Conseil d’état a été critiquée par différents journalistes et connaisseurs des médias. Elle marque l’extension des prérogatives du régulateur en matière de respect du pluralisme ; l’ARCOM se voit enjointe d’élargir son contrôle au delà des seuls hommes politiques. 

Mais, s’il est relativement facile de décompter le temps de paroles des hommes politiques, le décompte devient bien plus compliqué, et aussi très subjectif, pour ce qui concerne les différents  animateurs, écrivains, philosophes, journalistes et personnalités qui interviennent sur les plateaux.

Faudrait-il donc apposer une étiquette politique sur chaque intervenant afin de savoir comment décompter son temps de parole ?

Comme cela était prévisible, cette décision a ouvert la voie à d’autres demandes de tous bords adressées à l’ARCOM. Et nous assistons à une multiplication des saisines de l’autorité de régulation (112421 saisines sur l’année 2024).

La plupart des grands sujets qui traversent l’actualité font désormais l’objet de contestations devant l’ARCOM.

A titre d’exemples, le traitement de la condamnation de Nicolas Sarkozy a fait l’objet d’une plainte déposée par le député LFI Aurélien Saintoul contre Cnews et Europe 1 ; le traitement éditorial de « l’affaire Legrand-Cohen » a aussi fait l’objet d’une plainte déposée par Radio France et France Télévisions contre les mêmes Cnews et Europe 1.

Notons que si l’objectif est de véritablement respecter les équilibres sur toutes les chaînes et radios, il faudrait aussi s’intéresser, au delà de la couleur politique des intervenants, au choix des thèmes qui sont traités. Et de ce point de vue, les déséquilibres sont patents.

Le 1er Octobre dernier, Martin Ajdari, président de l’ARCOM, présentait son rapport d’activité devant la commission de la culture du Sénat. Un mois après « l’affaire Legrand-Cohen », il a dû reconnaître que la question de l’impartialité du service public se posait.

Il a souhaité que  « chacun s’y retrouve » par rapport à « un service public que tous financent, dont tous doivent bénéficier et dont tous sont propriétaires ». Il a aussi admis que le service public devait faire preuve  « d’introspection sur leurs procédures, leurs formations et la façon dont elles abordent les différents thèmes autour desquels le débat public s’organise, pour que le maximum de Français se sentent représentés sur leurs antennes ».

 

Lorsque la régulation va à l’encontre de la liberté d’informer

En phase avec cette tendance au contrôle généralisé, Aurore Bergé a annoncé en Juillet 2025 la mise en place d’un financement à des associations chargées de faire remonter à l’ARCOM les « contenus haineux » vus sur les médias. Les associations listées par la ministre dans son dispositif sont pour la plupart des associations LGBT ou « anti-racistes », plutôt marquées à gauche.

L’enfer, ou plutôt en l’occurrence l’atteinte à la liberté d’expression, est toujours pavé de bonnes intentions !

Il est d’autres tentatives qui tendent à formater le travail du journaliste et à imposer une auto-censure ; par exemple à l’occasion des assises méditérranéennes du journalisme, qui se sont tenues à Marseille en avril 2025, une trentaine de médias ont signé et ont cherché à imposer une « charte déontologique », ayant théoriquement pour vocation « de répondre aux défis journalistiques liés aux migrations ».

Cette charte prétend orienter le travail des médias selon onze principes. Parmi ces principes, on trouve la recommandation faîte aux journalistes de ne « mentionner l’origine, la religion ou l’ethnie que s’ils estiment que cela est pertinent pour l’information du public », d’être vigilant sur les termes employés afin « d’éviter les amalgames et approximations », de « ne pas invisibiliser les personnes migrantes », de mettre les chiffres et les données statistiques en perspective « afin de lutter contre les stéréotypes ».

La charte recommande également de développer les formations initiales et continues des journalistes sur les questions migratoires en incluant des partenariats avec des ONG, dont nous connaissons l’orientation.

Autrement dit, il s’agit de définir un cadre idéologique restreignant la liberté à délivrer une information transparente, notamment en ce qui concerne les affaires de justice impliquant des personnes d’origine étrangère, de privilégier les récits compassionnels, de diluer les réalités concrètes dans un discours complexe.

 

La Cour des comptes se penche sur l’audiovisuel public

Comme pour mieux poser les questions concernant le service public, il se trouve que la Cour des comptes a publié en 2025 deux rapports sur les deux principales entités que sont Radio France et France Télévisions.

Bien entendu, le travail de la Cour se limite à l’utilisation des fonds publics et ne traite pas de la ligne éditoriale. Mais les constats qui sont faits sur le fonctionnement sont malheureusement clairs.

Arrêtons-nous un instant sur le rapport sur Radio France (environ 652 millions d’Euros de ressources publiques, 4000 collaborateurs permanents et 1000 collaborateurs occasionnels) qui a été remis en Janvier 2025. La Cour donne un satisfecit sur les audiences qui se maintiennent ou augmentent dans certains cas, qui doit cependant être pondéré par un vieillissement du public et une difficulté à toucher les CSP moins. Elle relève aussi la mise en œuvre satisfaisante de plate-formes numériques qui favorisent une nouvelle consommation du média Radio (activité podcasts et formats courts).

Mais le rapport met en avant « La gestion des ressources humaines, d’une rare complexité de statuts et d’organisations, résulte de la sédimentation d’un grand nombre d’accords d’entreprise, qui font apparaître une différence marquée entre la situation avantageuse des salariés permanents et celle précaire des autres collaborateurs », avec des congés qui atteignent selon les statuts entre 12 et 14 semaines par an.

L’entreprise se caractérise par «l’intensité du dialogue social». Pas moins de 44 instances CSE et CSSCT, ainsi que 36 commissions spécialisées, sont réunies chaque année de façon obligatoire.

«Toutes les transformations affectant l’outil de production, les conditions de travail, ou les éléments constitutifs du contrat de travail, font l’objet en règle générale d’une présentation aux instances représentatives du personnel (IRP), d’une négociation et d’un accord collectif. ».

Le rapport évoque aussi le coût des formations musicales et de l’interminable chantier de la maison de la Radio et conclut sans surprise que « ce cadre social freine l’adaptation de l’entreprise ».

Le rapport sur France Télévisions (environ 2,6 milliards de ressources publiques et 8900 salariés) publié en Septembre 2025 est à l’avenant ; malgré certaines restructurations déjà réalisées, la Cour alerte sur la situation financière actuelle qui fait courir un risque de dissolution de l’entreprise, et met en avant le poids des charges d’exploitation, une rigidité en matière de gestion des ressources humaines et l’insuffisance de suivi de certains coûts.

Le rapport juge « étonnantes » certaines pratiques et certains frais, et conclut à « une situation financière non soutenable sans réformes structurelles majeures.».

La contribution à l’audiovisuel public, ou redevance TV, avait été supprimée en 2022, pour faire suite à une promesse de campagne du candidat Emmanuel Macron. Le service public (France Télévision, Radio France, Arte, France Médias Monde c’est à dire RFI et France 24, l’INA, TV5 monde), est maintenant financé par une fraction de la TVA, à hauteur d’environ 4 milliards d’Euros.

La suppression de la redevance avait sa logique ; mais elle rend aujourd’hui le financement de l’audiovisuel public plus apparent et visible que le financement par une ressource propre fléchée, ce qui expose davantage ledit service public.

 

Le projet de réforme de l’audiovisuel public

L’audiovisuel public fonctionne aujourd’hui sous le régime de la loi Léotard de 1986.

Au vu des bouleversements rapides du secteur, l’intérêt d’une réforme était apparu dés 2019. Mais le projet avait été plusieurs fois reporté, suite à la crise du COVID, puis à l’élection présidentielle. 

Le projet prévoit de créer un pôle puissant, avec une gouvernance commune. Dans un premier temps, une holding « France Médias » serait créée, avec un capital détenu à 100% par l’état, pour regrouper les composantes de l’audiovisuel public. Puis un an après le regroupement, soit un calendrier très serré, le projet prévoit la fusion de toutes les entreprises regroupées. Le nouvel audiovisuel public comporterait trois pôles ; l’international, le national et le local.

La philosophie du projet est d’aider le service public à s’adapter à la concurrence et aux évolutions du secteur, et de veiller à la complémentarité et à la cohérence des programmes. La nouvelle holding aura aussi pour mission de rechercher des synergies, des mutualisations de moyens et des suppressions de doublons. La BBC britannique est citée en exemple sur certains aspects.

Certains détracteurs du projet font remarquer que la conséquence sera de créer encore une couche supplémentaire dans les organigrammes, au moins dans un premier temps. Et que dans d’autres situations plus ou moins comparables, par exemple les inter-communalités, le regroupement et la mutualisation théorique des moyens n’ont pas toujours permis de réaliser les économies escomptées.

Ernotte ne s’est pas montrée défavorable au projet, tandis que les syndicats y sont farouchement opposés.

Le parcours législatif du texte à date est le suivant ; proposition de loi déposée au Sénat en Avril 2023 ; adoptée en première lecture par le Sénat en Juin 2023 ; retardée suite à la dissolution de Juin 2024 et à la chute du gouvernement en Décembre 2024 ; rejetée par l’assemblée nationale en Juin 2025 ; adoptée en deuxième lecture par le Sénat en Juillet 2025.

Le texte, modifié depuis ses débuts, devrait être examiné prochainement en deuxième lecture par l’assemblée nationale. Mais les contraintes de l’agenda parlementaire ainsi que le contexte gouvernemental incitent à la prudence sur ce point.

Par ailleurs, Eric Ciotti avait demandé la création d’une commission d’enquête parlementaire « sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » après la diffusion des vidéos de l’affaire Legrand-Cohen. Cette demande a été jugée recevable le 21 octobre dernier. Après la désignation d’un président et d’un rapporteur, la commission aura 6 mois pour mener ses travaux.

Projet de loi, commission d’enquête … il est probable que l’avenir de l’audiovisuel public occupera encore une place importante dans l’actualité des prochains mois.

 

Conclusion

En définitive, ce tour d’horizon permet de dégager plusieurs questions de fond ;

  • jusqu’où doit aller la régulation de l’audiovisuel ?

L’ARCOM, qui est pourtant dotée d’un réel pouvoir de sanction, se retrouve sur une ligne de crête et dans un rôle d’arbitre qui risque d’être compliqué à tenir pour une autorité administrative.

  • comment garantir la pluralité des opinions et protéger la liberté d’expression ?

La tendance au contrôle croissant des chaînes de la TNT et des radios contraste avec la dérégulation relative qui prévaut sur le net, et aussi avec le principe consacré de « liberté de la presse », jamais remis en question depuis une loi de 1881.

  • quelle place pour le service public ? Quelles obligations particulières en matière de neutralité et de pluralisme ? Et quelles sont les obligations de service public qui doivent en principe venir en contrepartie des avantages : couverture du territoire, continuité du service, programmation sur la culture, la politique, le patrimoine…

Part des étrangers en France, rapport de l’INSEE

By Institutions

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Le 7 octobre 2025, l’INSEE faisait paraître un rapport (n°2076) mettant en exergue qu’en 2024, 6,0 millions d’étrangers vivent en France, et que parmi eux, 0,9 million y sont nés.

Situation générale

En 2024, la France compte 6,0 millions d’étrangers, soit 8,8 % de la population totale estimée à 68,4 millions d’habitants. Parmi eux, 5,1 millions sont nés à l’étranger et sont donc également immigrés, tandis que 0,9 million sont nés en France, essentiellement des mineurs.
Parallèlement, la France compte 7,7 millions d’immigrés, soit 11,3 % de la population. Cette population se compose de 5,1 millions d’immigrés étrangers et de 2,6 millions d’immigrés naturalisés français.

 

Structure par âge

Les étrangers représentent 10,0 % des personnes âgées de moins de 13 ans et 5,6 % des 13 à 17 ans. Cette diminution avec l’âge s’explique par les acquisitions de nationalité française, possibles par déclaration anticipée dès 13 ans et automatiques à la majorité sous conditions de résidence.
Parmi les personnes étrangères nées en France, 0,7 million ont moins de 13 ans, 29 000 ont entre 13 et 17 ans, et 127 000 sont majeures.
La quasi-totalité des étrangers majeurs sont nés à l’étranger : 4,6 millions d’étrangers de 18 ans et plus sur un total de 6,0 millions.

Comparaisons européennes

En 2024, les étrangers représentent 9,6 % de la population de l’Union européenne (UE).
La part observée en France (8,8 %) est inférieure à la moyenne de l’UE et à celle de la plupart des pays frontaliers :

  • Italie : 8,9 %
  • Espagne : 13,4 %
  • Belgique : 13,8 %
  • Allemagne : 14,5 %
  • Suisse : 27,0 %
  • Luxembourg : 47,2 %

Les étrangers ressortissants d’un autre pays de l’UE représentent 2,3 % de la population totale en France, contre 3,1 % en moyenne dans l’UE. Les étrangers non ressortissants de l’UE représentent 6,5 % de la population en France, soit un niveau proche de la moyenne européenne (6,4 %).

Origines géographiques des étrangers

En 2024, la répartition des étrangers par nationalité est la suivante :

  • 46 % ont la nationalité d’un pays d’Afrique ;
  • 35 % d’un pays européen (dont 26 % d’un pays de l’Union européenne) ;
  • 13 % d’un pays d’Asie.

L’évolution sur le long terme montre une forte diversification : en 1968, 72 % des étrangers étaient ressortissants d’un pays européen et 25 % d’un pays africain. En 2024, la proportion africaine est devenue majoritaire, tandis que celle des Européens recule à environ un tiers.

Acquisition de la nationalité française

En 2024, 34 % des immigrés vivant en France possèdent la nationalité française.
Cette part varie selon le continent d’origine :

  • Afrique : 37 % (dont 41 % pour le Maghreb)
  • Asie : 35 %
  • Europe : 28 %
  • Amérique et Océanie : 31 %

La part d’immigrés naturalisés a augmenté de 29% en 1982 à 41% en 2009, avant de diminuer depuis la fin des années 2000. Cette baisse est liée à la réduction des acquisitions par décret observée depuis 2011, ainsi qu’à la moindre propension des immigrés européens à demander la nationalité française, du fait de la libre circulation dans l’espace Schengen.
Les différences selon la nationalité d’origine tiennent aussi aux conditions administratives (maîtrise de la langue, durée de résidence) et à la possibilité ou non de cumuler deux nationalités (impossible pour certaines, comme la Chine).

Évolution historique

Depuis 1921, le nombre d’étrangers en France suit une évolution parallèle à celle des immigrés :

  • 1921 : 1,5 million d’étrangers
  • 1931 : 2,7 millions
  • 1946 : 1,7 million
  • 1990 : 3,6 millions
  • 1999 : plus de 3 millions d’étrangers et 4 millions d’immigrés
  • 2024 : 6,0 millions d’étrangers et 7,7 millions d’immigrés

L’écart entre les deux catégories s’est creusé à partir des années 1980 en raison des naturalisations. Entre 1999 et 2009, le nombre d’étrangers a progressé de +1,3% par an en moyenne, contre +2,2% pour les immigrés. Depuis 2009, la croissance est de +3,2% par an pour les étrangers et +2,4% pour les immigrés.

 

Synthèse

En 2024, la population étrangère représente 8,8 % de la population française, soit une proportion inférieure à la moyenne européenne. La population immigrée, plus large, atteint 11,3 %.
Les origines géographiques des étrangers se sont nettement diversifiées, avec une prédominance africaine et un recul des nationalités européennes.
La part d’immigrés ayant acquis la nationalité française diminue depuis la fin des années 2000, après plusieurs décennies de hausse.

 

Plus d’informations : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8651304#

L’IGPN fait paraître son bilan 2024

By Institutions, Sécurité/Justice

– par Claire-Marine GROS, chef de cabinet adjointe CRSI

Le 15 octobre 2025, l’IGPN faisait paraître un communiqué de presse “Présentation du bilan annuel 2024, une inspection au service de l’exemplarité de la police nationale”

Contexte général

  • L’IGPN compte 260 agents, dont 185 policiers.
  • Sa mission : garantir la transparence, la confiance du public et des policiers, et l’exemplarité au sein de la police nationale.

Activité d’enquête

Enquêtes judiciaires

  • 914 enquêtes ouvertes en 2024 (niveau stable depuis 2019).
  • ⅔ concernent l’Île-de-France.
  • Usage de la force (hors arme à feu) : plus de 50 % des dossiers, au plus bas depuis 2015.
  • Atteintes à la probité (corruption, détournement, etc.) : 234 affaires, en forte hausse par rapport à 137 en 2020.
    • Cela traduit une vigilance accrue de l’IGPN dans la lutte contre la corruption, notamment liée au narco-banditisme.
  • Usage des armes à feu : 38 enquêtes (contre 21 en 2023)
    • 14 cas mortels.
    • Aucun lors d’un refus d’obtempérer.

Enquêtes administratives

      • 168 enquêtes pré-disciplinaires ouvertes.
  • Principaux motifs : usage disproportionné de la force, problèmes de probité et manque d’exemplarité.

Contrôle interne

  • Poursuite du programme AMARIS, visant à renforcer l’auto-contrôle des services (armes, scellés, garde à vue…).
  • Nouveauté 2024 : audits systématiques des nouveaux directeurs départementaux pour les accompagner lors de leur prise de poste.

Soutien et écoute interne

  • Plateforme Signal Discri (PFSD) :

    • 190 signalements de discrimination ou harcèlement (forte baisse : 301 en 2023, 749 en 2022).
      → L’IGPN veut revaloriser cette plateforme, essentielle pour la liberté de parole et la protection interne.

Transparence et suivi des interventions policières

  • 47 décès recensés lors d’interventions (contre 36 en 2023).
    • 14 décès liés à l’usage d’une arme individuelle.
  • 68 blessés graves, en baisse (104 en 2023).
  • À mettre en perspective avec :
    > 1 million d’interventions policières.

    • 6 625 agressions physiques contre des policiers.

Usage des armes intermédiaires

  • LBD (lanceur de balles de défense) : 1 585 usages (forte baisse vs 4 583 en 2023).
  • Grenades de désencerclement (GMD) : également en baisse.
    → Baisse liée à une année 2024 plus calme socialement (moins de manifestations/violences urbaines).
  • Pistolet à impulsions électriques (Taser) : 4 602 usages (en hausse vs 3 675 en 2023)
    • Aucun blessé grave ni décès recensé.

Formation et expertise

  • 9 120 stagiaires formés à la déontologie en 2024
    • dont 5 090 élèves gardiens de la paix et adjoints.
  • L’IGPN renforce aussi la coopération internationale sur les questions d’éthique et de contrôle interne.

Principes directeurs

  1. Équilibre entre contrôle et compréhension du terrain.
  2. Transparence pour objectiver le débat public.
  3. Indépendance pour garantir la crédibilité des enquêtes.

En résumé

L’année 2024 montre :

  • Une stabilité globale du nombre d’enquêtes,
  • Une hausse des enquêtes pour atteintes à la probité,
  • Une baisse nette des violences internes signalées,
  • Une diminution des usages du LBD et des grenades,
  • Et une augmentation du recours au Taser, jugé plus sûr.

Conseil de l’Europe : quelle influence dans les affaires intérieures des Etats-membres ?

By Institutions

Conseil de l’Europe : quelle influence dans les affaires intérieures des Etats- membres, et pour quel rôle effectif ?

 

D’azur à douze étoiles d’or posées en cercle. Ainsi pourrait se définir le drapeau européen en reprenant les codes du langage héraldique. Pourtant, il révèle une triple erreur de croyance. En effet, il ne s’agit pas à proprement parler d’un drapeau mais d’un « logo », au moins au sens des textes officiels – le langage courant l’a néanmoins haussé au rang de drapeau sans difficulté. De plus, la symbolique des douze étoiles est régulièrement perçue comme figurative des douze Etats-membres (EM) qui composaient alors l’UE au moment où elle l’a adopté, c’est-à-dire en juin 1985. Or, le nombre de pays n’est pas la raison de ce symbolisme – à l’inverse du drapeau des Etats-Unis d’Amérique qui, lui, a changé au gré de l’introduction de nouveaux Etats fédérés. Ici, les douze étoiles en cercle sont plutôt une représentation de l’idéal de perfection, d’harmonie, d’intégrité et de solidarité entre les peuples d’Europe. Enfin, et sans doute le plus important, ce drapeau n’est initialement pas celui de l’Union européenne ni de la CEE qui l’a précédé. Son choix en 1985 vient trente ans après son adoption initiale par une autre institution européenne, plus ancienne que l’UE : le Conseil de l’Europe.

Crée en 1949 sur les débris d’un continent meurtri par la Seconde Guerre mondiale, le Conseil de l’Europe (CoE) est une organisation très majoritairement tournée vers la défense des Droits de l’Homme et la promotion de la paix. Basée à Strasbourg depuis ses débuts, elle résulte d’une initiative lancée avant la CECA (qui deviendra la CEE puis l’UE) mais par, plus ou moins, les mêmes personnages : Robert Schuman, Konrad Adenauer, Paul-Henri Spaak, Alcide de Gasperi… et Winston Churchill, puisque le Royaume-Uni (RU) a, de manière constante, été partie au CoE – et l’est toujours, le Brexit n’ayant affecté que son appartenance à l’UE. D’ailleurs, pas un seul EM de l’UE n’a adhéré à l’Union sans avoir d’abord été membre du CoE, ce dernier comptant à ce jour 46 EM (contre 27 pour l’UE), représentant une vision (très) large du continent européen et couvrant 700 millions de citoyens. En effet, des pays comme la Turquie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan en sont membres, tout comme la Russie avant son exclusion en 2022 suite à l’invasion de son voisin. D’ailleurs, des pays qui ont refusé l’appartenance à l’UE (Suisse, Norvège, Islande) sont au CoE, tout comme d’autres en phase d’adhésion au marché commun depuis des décennies parfois (Albanie, Turquie, etc.).

Le CoE n’est donc pas l’UE, malgré les nombreuses confusions qui peuvent survenir. Confusion d’abord car l’UE mêle, elle aussi, dans sa politique des considérations sur la démocratie, l’Etat de droit et la bonne gouvernance qui peuvent « perdre » le spectateur sur les prérogatives de chaque organisation. Confusion ensuite, car le CoE est nettement moins visibilisé que sa « grande sœur » de Bruxelles en raison notamment de la moindre portée de ces textes et de son pouvoir concret sur les EM bien moins perceptible. Confusion enfin et sans doute car il est basé à Strasbourg, ville symbole par excellence de la construction européenne et où des institutions de l’UE sont basées – le vaste hémicycle du Parlement européen en témoigne – laissant de côté les bâtiments moins nombreux et plus modestes du CoE. 

A noter aussi que, malgré sa très grande diversité linguistique et culturelle, le CoE n’a que deux langues de travail officielles : le français et l’anglais (contre, théoriquement, 24 langues officielles à l’UE). En matière de statut des fonctionnaires en revanche, les deux institutions sont relativement proches, puisque le CoE recrute lui aussi par concours et ses agents disposent d’un statut spécifique les plaçant en dehors du régime fiscal hexagonal. En osant une comparaison, on pourrait dire que le CoE est en quelque sorte une « mini-UE », avec une diversité culturelle très riche parmi ses membres mais moins d’agents, de bâtiments, de programmes et de ressources financières propres à son service.

La présente note a pour objectif de défricher autant que faire se peut l’écosystème du Conseil de l’Europe, disposant de ses institutions, certes, mais aussi (voire surtout) de tout un panel d’organismes gravitant autour de lui et portant le gros de ses actions et de sa visibilisation au quotidien. Nous verrons ainsi successivement la structure du CoE puis les limites intrinsèques qui se présentent à lui – l’une des plus évidentes étant la quasi-absence de normativité et de force obligatoire de ses actes.

I – Le CoE est une structure théoriquement supranationale, dotée de ses propres institutions, mais évoluant dans un champ d’activité moins large que l’UE

A certains égards, le CoE s’est construit sur le modèle de la CEE/UE (ou peut-être est-ce l’inverse ?). En tout cas, des dynamiques similaires s’observent : présence d’un organe délibératif, d’un organe rassemblant les ministres, d’un secrétariat général… autant d’instances qui rappellent l’UE des premiers temps. En effet, le proto-Parlement européen d’avant 1979 n’avait que peu de pouvoirs, et l’essentiel des prérogatives résidait dans les mains des ministres (le Conseil européen, qui rassemble les Chefs d’Etat et de Gouvernement n’a été créé qu’en 1974). En ce sens, l’UE est un CoE qui a évolué vers une plus grande autonomie des institutions, alors que la répartition des compétences et l’étendue des pouvoirs du CoE n’a que peu varié depuis sa création – sans doute un facteur explicatif de la moindre notoriété de celui-ci.

Le Secrétariat et le Secrétaire général

Le Secrétaire général du CoE est assisté d’un Secrétaire général adjoint et d’un service spécifique à sa disposition (d’environ 1800 agents). Le Secrétaire général dispose, au moins à l’intérieur de son organisation, de pouvoirs étendus pour assurer le bon fonctionnement du CoE. Il a la capacité d’initier des audits et des évaluations internes, de superviser les activités du secrétariat, et de prendre des décisions administratives et financières importantes. Il travaille en étroite collaboration avec les différentes directions et services du Conseil de l’Europe pour garantir que les objectifs puissent être atteints. Son poste est régi conformément aux textes régissant le CoE, et notamment le Traité de Londres de 1949 établissant l’organisation et peut se résumer en quatre axes majeurs, finalement semblables à d’autres postes de même envergure :

  • Représentation du CoE dans ses relations extérieures, comme le porte-parole de l’organisation. Il participe à des conférences internationales et des réunions de haut niveau pour promouvoir les valeurs et les objectifs liés à son mandat.
  • Supervision générale de l’administration et coordination globale des services et activités administratifs et logistiques.
  • Relations de travail avec les délégués des ministres, les membres de l’Assemblée parlementaire et du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l’Europe, ainsi qu’avec la CEDH et le Commissaire aux droits de l’homme.
  • Communication, en tant que premier porte-parole de son action, tant à l’Assemblée parlementaire qu’au Congrès des pouvoirs locaux et régionaux ou dans la presse généraliste des EM. Il est en quelque sorte le « VRP en chef » de l’institution, chargé de la visibiliser et de lui donner – autant que faire se peut – une incarnation politique.

De manière générale, il est attendu du Secrétaire général un rôle relativement convenu, consistant à promouvoir la politique du CoE axée sur les droits humains, le refus du racisme, des discriminations et de l’intolérance ainsi que la promotion des valeurs démocratiques et de la coopération culturelle et scientifique entre les EM. Néanmoins, le Secrétaire général peut être amené à devoir traiter, à son échelle, des bouleversements géopolitiques. Ce fut le cas, notamment de la française Catherine Lalumière alors en poste entre 1989 et 1994, qui initia l’entrée des ex-républiques populaires au sein du CoE. Le Secrétaire général est élu pour cinq ans, une durée assez « standard », également en vigueur à l’UE qui permet de donner une certaine stabilité et une recherche de continuité dans l’action. Un second mandat est possible mais est loin d’être la règle – l’action exercée durant le premier mandat étant évidemment déterminante dans le choix de renouvellement ou non effectué par le Comité des ministres. C’est ce dernier qui propose le nom à l’Assemblée parlementaire, qui doit ensuite le valider. De manière générale, et au CoE comme ailleurs (UE, ONU, etc.), plusieurs arbitrages informels mais néanmoins primordiaux entrent en ligne de compte :

  • Rotation géographique pour les postes de haut niveau, y compris et surtout celui de Secrétaire général. L’idée est qu’ils soient occupés par des ressortissants de différents EM afin d’obtenir une certaine équité et une bonne représentativité au sein de l’organisation – souci primordial pour assoir sa légitimité et espérer être écouté.
  • Équilibre des genres, une préoccupation croissante dans l’attribution des postes à responsabilité – tant politiques qu’au sein de l’administration interne. Cela a conduit à une augmentation du nombre de femmes occupant des postes clés au sein du Conseil de l’Europe.
  • Aussi, et surtout, consensus politique tiré des négociations entre les différents groupes politiques du CoE et les EM. Bien que moins médiatisé qu’à l’UE, le processus au CoE remplit les mêmes objectifs afin que le futur élu dispose d’un soutien le plus large possible, apte à lui conférer une assise correcte pour travailler avec toutes les parties prenantes.

Aujourd’hui, le Secrétaire général est le socialiste suisse Alain Berset, élu par l’Assemblée parlementaire le 26 juin 2024, succédant à la croate Marija Pejčinović Burić (2019-2024). En Suisse, il a occupé plusieurs postes politiques, dont celui de Président de la Confédération. Ainsi, à l’image de ce qui s’observe pour l’UE, on peut avancer que les tops jobs au CoE s’acquièrent après un certain degré de séniorité politique exercé au national. Parmi les priorités affichées figure le soutien à l’Ukraine et à sa reconstruction, leitmotiv repris de la précédente Secrétaire générale (aux affaires lors de l’exclusion de la Russie en 2022). 

L’assemblée parlementaire

L’assemblée est, comme son nom l’indique, le volet parlementaire du Conseil de l’Europe et rassemble des élus nationaux nommés par leurs Parlements respectifs ainsi que de membres d’Etats observateurs. Elle dispose d’un Président, d’un Vice-Président et de commissions générales. Elle se réunit quatre fois par an en session plénière («parties de session»), une semaine complète, généralement la dernière semaine de janvier, d’avril, de juin et de septembre. Entre les parties de session, elle est représentée par la Commission permanente qui agit en son nom.

L’essentiel de son pouvoir effectif réside en l’élection du Secrétaire général, du Secrétaire général adjoint, du Secrétaire général de l’Assemblée (à ne pas confondre avec les Présidents et Vice-Président de cette assemblée, eux-aussi élus) et des juges de la CEDH – sans oublier le Commissaire aux droits de l’Homme. Le fait que cette élection soit sur proposition du Comité des ministres n’est pas sans rappeler la procédure existant pour la nomination des tops jobs à l’UE – où le Parlement élit le Président de la Commission une fois celui ou celle-ci recommandé par le Conseil. On voit en ce sens un bon exemple de transferts de pratiques politiques entre les deux institutions – transferts qui vont donc au-delà des seuls symboles européens. Elle dispose aussi d’un bureau formé des dirigeants des groupes politiques, des présidents des commissions générales ainsi que du Président de l’Assemblée et de son Vice-Président. A l’instar d’autres instances comme le Comité des ministres, elle est aidée dans ses tâches par un secrétariat, qui prépare le travail de fond et assure le suivi des décisions et se charge des relations interinstitutionnelles.

A noter enfin que le choix du drapeau européen en 1955 lui est imputable, un choix davantage symbolique que réellement politique, mais qui a su faire florès et montrer l’action que peut avoir le CoE à l’échelle supranationale.

Le Comité des ministres

Le Comité des ministres est l’instance de décision du CoE, crée aux débuts de l’organisation en 1949. Il est composé des Ministres des affaires étrangères des EM qui se réunissent une fois par an à Strasbourg. Entre temps, les Délégués des EM supervisent le travail quotidien avec des réunions hebdomadaires. Les Délégués des EM au CoE sont donc l’équivalent des Représentants permanents des EM pour l’UE. Ils sont assistés par un Bureau, des Groupes de Rapporteurs, des Coordinateurs thématiques et des Groupes de travail ad hoc. Cette instance est chargée de superviser l’exécution des arrêts de la CEDH ainsi que d’adopter les conventions et recommandations liées aux thématiques d’activités du CoE. Il est présidé, pour une durée de six mois par un EM ; mais contrairement à l’Union européenne, la présidence change à mi-mai et mi-novembre (et non pas en janvier et juillet comme au Conseil de l’UE). Autre point notable qui différencie le CoE et l’UE sur ce sujet : la présidence tourne selon l’ordre alphabétique établi en anglais. Un système alphabétique analogue existait aux débuts de l’UE – dans la langue nationale de chaque EM – mais a été abandonné depuis, au gré de l’entrée de nouveaux EM. Jusqu’au 14 novembre 2025, Malte assure la Présidence puis sera suivi par la Moldavie.

Le Comité des Ministres publie également des déclarations et des résolutions sur des questions d’actualité et d’importance pour le CoE. Par exemple, en mars 2022, le Comité des Ministres a adopté une déclaration sur la situation en Ukraine, exprimant son soutien à l’indépendance, à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et appelant à une solution pacifique du conflit. C’est aussi lui qui décide in fine des grandes décisions, telles que l’exclusion/retrait de la Russie du Conseil de l’Europe suite à sa guerre d’agression contre un autre membre de l’instance.

Le Comité des ministres est enfin assisté d’un secrétariat qui veille à son bon fonctionnement, prépare et organise les réunions, fait office d’interface et facilite les échanges et le dialogue entre le Comité des ministres et les autres comités… Il supervise aussi la couverture médias des évènements et l’information générale diffusée.

II – Le Conseil de l’Europe visibilise surtout son action par un panel de représentants et d’organismes qui gravitent autour de sa structure

Le Commissaire aux droits de l’Homme

Reconnu par le CoE comme l’une de ses principales entités à égalité avec l’Assemblée parlementaire ou le Comité des ministres, il est en effet l’émanation la plus active et la plus perceptible de l’engagement du CoE en matière de droits de l’Homme.

Le Commissaire aux droits de l’Homme est une institution indépendante au sein du CoE, créée en 1999 pour promouvoir la prise de conscience et le respect des droits fondamentaux dans les 46 EM. Le Commissaire a pour mandat de surveiller la situation des droits et libertés dans ces pays, d’identifier les lacunes éventuelles dans la législation et la pratique et de proposer des améliorations. Etabli à Strasbourg avec son équipe, il est élu par l’Assemblée parlementaire du CoE pour un mandat non renouvelable de six ans, une durée relativement longue conçue pour garantir l’indépendance et l’impartialité. Bien souvent, il s’agit d’une personnalité qualifiée disposant d’une solide expérience dans son domaine. Le Commissaire actuel est l’irlandais Michael O’Flaherty, élu en janvier 2024 – et notamment passé par l’Agence européenne pour les droits fondamentaux (FRA) ou le Haut-Commissariat de l’ONU our les droits de l’Homme .

Le mandat du Commissaire est vaste et consiste à veiller et à promouvoir le respect effectif des droits de l’Homme dans les EM et à proposer des améliorations pour qu’ils honorent leurs obligations en la matière. Pour atteindre ces objectifs, le Commissaire effectue des visites dans les pays, publie des rapports et des recommandations, et engage un dialogue constant avec les gouvernements et la société civile. Il aborde un large éventail de questions relatives aux droits de l’homme, notamment les droits des minorités, la lutte contre le racisme et la discrimination, les droits des migrants et des réfugiés, ainsi que la protection des droits sociaux et économiques. 

Il peut également publier des rapports thématiques, par exemple sur la question des droits des personnes handicapées (novembre 2023). Enfin, il travaille assez naturellement avec les ONG et des associations diverses impliquées dans son domaine d’activité.

Par exemple, il a publié le 6 mai 2025 un mémorandum sur les migrations et les contrôles aux frontières en Grèce, suite à une visite sur place. Il y exprime sa préoccupation face aux allégations de renvois sommaires aux frontières terrestres et maritimes et aux potentielles violations de l’article 3 de la CESDHLF que cela peut entrainer. Malgré l’exposition de la Grèce aux arrivées irrégulières, O’Flaherty rappelle que le pays est tenu par le droit international et européen, qui interdisent de telles pratiques, et appelle à une « tolérance zéro ». Le mémorandum demande des procédures individualisées et des voies de recours pour les personnes soumises à des contrôles, ainsi que des enquêtes effectives en cas de violations des droits humains. Il insiste également sur la nécessité de permettre aux organismes nationaux de défense des droits humains d’observer le traitement des demandeurs d’asile et des migrants aux frontières. O’Flaherty souligne l’importance de la mise en œuvre efficace des mécanismes du « Pacte de l’UE sur l’asile et les migrations » et de l’établissement des responsabilités dans le naufrage de plusieurs embarcations de fortune en mer Egée. Fin juillet 2025, c’est à la Macédoine du Nord qu’il a adressé des préconisations en matière d’inclusion des personnes rom dans la société et de réduction des discriminations à leur égard. S’il souligne des points de vigilance notoires, il est intéressant de noter qu’il relève aussi certaines améliorations permises, entre autres, par le CoE et la CEDH (par exemple l’arrêt Elmazova e.a/Macédoine du Nord de 2022).

Le Comité européen des droits sociaux (CEDS)

Le Comité européen des droits sociaux (CEDS) est un organe du Conseil de l’Europe (CoE) chargé de veiller au respect de la Charte sociale européenne, un traité qui garantit les droits sociaux et économiques. Cette charte met d’ailleurs l’accent sur la protection des publics les plus fragiles : personnes âgées, enfants, personnes handicapées, migrants, etc. Créé en 1965, le CEDS est chargé de la promotion des droits sociaux en Europe, en s’assurant que les États parties à la Charte respectent leurs engagements en la matière. Il est composé de membres indépendants et impartiaux, élus par le Comité des Ministres du CoE pour un mandat de six ans, renouvelable une fois. Les membres sont choisis parmi des experts en droit social et en droits de l’Homme et sont chargés d’évaluer la conformité des législations et des pratiques nationales avec les dispositions de la Charte sociale européenne.

Le CEDS examine les rapports soumis par les États parties à la Charte, ainsi que les réclamations collectives introduites par certaines organisations internationales de travailleurs et d’employeurs. Les réclamations collectives sont possibles depuis 1998, doivent être introduites par écrit et doivent contenir des informations détaillées sur les allégations de non-respect de la Charte sociale européenne. Cette procédure doit logiquement comporter une question d’ordre général, et ne peut porter sur une situation individuelle. Le CEDS examine les réclamations et peut demander des informations supplémentaires aux parties concernées. Après avoir examiné une réclamation collective, le CEDS adopte une décision dans laquelle il conclut si l’État concerné a violé ou non les dispositions de la Charte. A titre d’exemple, des syndicats français ont saisi le CEDS contre le « barème Macron » plafonnant les indemnités pour licenciement abusif. Le CEDS publie aussi des conclusions annuelles sur la situation des droits sociaux dans les États parties à la Charte, ainsi que des décisions sur les réclamations collectives. Ces conclusions et décisions sont transmises au Comité des Ministres du CoE, qui peut adopter des recommandations à l’intention des États concernés. Dans la cas présent, le CEDS estime en effet que la France devrait modifier sa législation sur le licenciement pour mieux protéger les salariés – ce qui n’a pas été fait (pouvoir essentiellement consultatif faisant). Si la Charte sociale européenne est en théorie un traité juridiquement contraignant, son application ne dépend que du principe de bonne foi – c’est-à-dire de la volonté des EM de s’y conformer. Le Comité des ministres, d’ailleurs, ne fait que recommander (=/= obliger). Ainsi, bien qu’ayant été rappelée à l’ordre par le CEDS, la Belgique continue de n’imposer aucune obligation de rémunération dans le cadre d’un stage et, ironie, si la loi belge doit changer, ce pourrait être davantage dû à une refonte des règles de l’UE davantage que du respect des recommandations du CoE. A noter enfin, et sans entrer dans le détail, que d’autres OIG et des ONG peuvent participer au dialogue avec le CEDS.

Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants

Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) a été créé en 1989, suite à l’entrée en vigueur de la Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants. Cette convention, adoptée dans le cadre du CoE, a été ratifiée par les 46 EM. Le CPT est basé à Strasbourg et est composé de membres indépendants et impartiaux, élus par le Comité des ministres du CoE pour un mandat de quatre ans, renouvelable une fois. Les membres sont choisis parmi des personnalités reconnues pour leur compétence dans le domaine des droits de l’homme ou ayant une expérience professionnelle dans les domaines couverts par la Convention. Il est présidé par un bureau composé d’un président et de deux vice-présidents, élus par les membres du comité pour un mandat de deux ans. Le président actuel du CPT est Alan Mitchell, élu en 2022. Les rapports et recommandations sont adoptés en sessions plénières

Les objectifs principaux du CPT sont de protéger les personnes privées de liberté contre la torture et les peines ou traitements inhumains ou dégradants. Pour atteindre ces objectifs, le CPT se concentre sur des visites régulières dans les lieux de détention des EM, où il examine le traitement des personnes privées de liberté et les conditions de détention. Les délégations (membres du CPT, secrétariat, interprètes) bénéficient d’un droit absolu de se rendre dans les lieux de détention du pays considéré ainsi que de s’entretenir avec les détenus. Ces visites permettent au CPT de formuler des recommandations spécifiques pour améliorer les conditions de détention et renforcer la protection des droits de l’homme. Le CPT publie des rapports détaillés à la suite de ses visites, qui sont transmis aux gouvernements des EM concernés et, selon les réponses, permettent d’assurer le suivi des situations étudiées. Les rapports d’évaluation couvrent un large éventail de sujets, notamment les conditions de détention dans les prisons, les centres de détention pour mineurs, les postes de police, les centres de rétention pour étrangers, les hôpitaux psychiatriques et les foyers sociaux. Les sujets de travail principaux du CPT évoluent en fonction des priorités et des défis émergents en matière de prévention de la torture et des mauvais traitements – dernièrement sur le sujet de la surpopulation carcérale (rapport d’activité 2024) et de la hiérarchie informelle entre détenus. 

Parmi les nombreux travaux du CPT, mentionnons celui consacré aux centres de rétention pour migrants – dans le cas présent à Malte, mais des travaux similaires existent dans les autres EM. Ils sont également révélateurs des standards que promeut le CPT lors de ses inspections et du modèle « idéal » qu’il vise à faire tendre aux Etats-membres dans leurs infrastructures spécialisées. Dans le cadre d’une évaluation des conditions de détention en prison, en centre de rétention pour migrants et en garde à vue à Malte, le CPT fait état de progrès, mais aussi de préoccupations persistantes depuis ses visites précédentes, en 2015 et 2020. En ce qui concerne les centres de rétention pour migrants, il est relevé que les conditions se sont légèrement améliorées depuis 2020. Les centres sont moins encombrés, des installations ont été rénovées, le personnel est plus nombreux et la gestion s’est améliorée, même s’il subsiste des points d’amélioration (grands dortoirs, infrastructures obsolètes, conditions insalubres, etc.). Sont recommandés : la mise en place de cours de langue et d’activités de formation, la possibilité d’activités sportives, un accès quotidien libre aux espaces extérieurs et une reconfiguration des unités « de type entrepôt » en « unités de vie plus petites et plus humaines ». Réagissant à des allégations de violence de la part du personnel, le CPT appelle à une « tolérance zéro » à l’égard des abus. On le voit, la liste des recommandations que les inspecteurs adressent aux EM à chaque visite est assez longue, et correspond à une définition très extensive des droits humains et du respect de la dignité. Si cela est en lien avec des arrêts de la CEDH, c’est avant tout une question de promotion de « bonnes pratiques », mais dont l’opérationnalisation intégrale peut être mise en doute sur sa faisabilité et surtout sur la bonne volonté des EM à le faire (et à allouer de précieux crédits budgétaires en ce sens).

Le Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe (GRECO)

Le Groupe d’États contre la corruption (GRECO) est une instance spécialisée dans la lutte contre la corruption. Créé le 1er mai 1999, il a été établi en réponse à la reconnaissance croissante de la corruption comme une menace sérieuse pour la stabilité démocratique, l’État de droit et les droits de l’homme en Europe. Il est basé à Strasbourg et est composé de représentants des États, ainsi que de certains États non-membres qui ont adhéré à ses statuts. Chaque EM désigne un ou plusieurs représentants, généralement des experts en matière de lutte contre la corruption, pour participer aux travaux du GRECO – ce qui permet de croiser les points de vue et les approches méthodologiques. 

Les objectifs principaux du GRECO sont de surveiller le respect, par les EM, des normes anti-corruption du CoE et d’aider ces États à identifier et à combler les lacunes dans leurs politiques et pratiques anti-corruption. Pour atteindre ces objectifs, le GRECO se concentre sur l’évaluation mutuelle, un processus par lequel les États s’évaluent les uns les autres sur la base de critères et de normes convenus. Pour atteindre ces objectifs, sans pouvoir assertif ou de sanction, le Groupe établit des rapports d’évaluation, des recommandations, assorti d’un suivi de la mise en œuvre par les EM. Les modalités de décision sont fondées sur le consensus, et la présidence est assurée à tour de rôle par les EM, pour une durée d’un an. Le président est notamment responsable de la coordination des travaux du groupe, de sa représentation et de l’avancée des travaux.

Les rapports d’évaluation peuvent couvrir un large éventail de sujets – souvent évolutifs selon l’actualité et les défis émergents : transparence du financement politique, corruption au sein des forces de l’ordre, de la magistrature et du pouvoir exécutif, la lutte contre le blanchiment d’argent, etc. D’autres rapports ont eu lieu pendant la période COVID sur des questions de transparence et d’intégrité dans la gestion des fonds publics. Ces rapports sont élaborés à partir d’informations fournies par les EM ainsi que de visites sur place et de consultations avec des experts et des parties extérieures.  Tous les rapports d’évaluation, par cycle et pays, sont disponibles en ligne.

Deux exemples parmi d’autres de travaux récents du GRECO : 

Le rapport consacré aux Pays-Bas. « Les Pays-Bas ont fait quelques progrès en matière de prévention de la corruption et de promotion de l’intégrité au sein du gouvernement central et de la police, mais d’autres progrès sont encore nécessaires », a estimé le GRECO dans un rapport de suivi publié en juillet 2025. Soulignant la nécessité de « prendre des mesures plus concrètes et plus solides », le GRECO réclame l’adoption d’une politique d’intégrité ciblée sur les domaines où les risques de conflit d’intérêts et de corruption sont les plus aigus, la mise en place d’un mécanisme de supervision et de sanctions à l’intention des membres du gouvernement et l’introduction d’un système de déclarations financières régulières faites par les membres du cabinet au cours de leur mandat. S’agissant des services répressifs, des mesures sont encore nécessaires pour introduire de nouvelles mesures de déclaration d’enregistrement centralisé des cadeaux acceptés ainsi que de déclaration et d’enregistrement des intérêts financiers – des recommandations figurant dans de très nombreux rapports, et qui dont donc loin de représenter une situation endémique à la seule Hollande. Le GRECO demande en outre aux PB de lui communiquer d’ici le 31 mars 2026 un rapport sur les progrès réalisés dans la mise en œuvre de ses recommandations.

Le rapport consacré au Portugal. Dans le cadre de son évaluation du quatrième cycle, le GRECO a noté dans son rapport du 30 juillet 2025 que Lisbonne a mis en œuvre cinq des quinze principales pistes de réformes précédemment formulées afin de prévenir la corruption des parlementaires, des juges ou encore des procureurs. Ainsi, le comité note que les procédures parlementaires sont ainsi plus strictes (acceptation de cadeaux, privilèges, invitations, etc.) et les déclarations de revenus, patrimoine et intérêts réalisables sur une plateforme électronique. En revanche, et contrairement à la France, les activités de lobbying n’y sont pas ou peu réglementées. Brassant large, le GRECO note, pour la justice, certains progrès faits ou en cours, en dépit d’un niveau global de réforme « globalement insuffisant ». Au-delà de l’appréciation quasi-scolaire, les conséquences concrètes sont nulles et ont surtout pour objet de diffuser les bonnes pratiques en s’inspirant des meilleurs élèves du CoE, voire en proposant des standards élevés – mais sans réel pouvoir impératif autre que ces rapports publics.

La Banque de développement du Conseil de l’Europe

La Banque de développement du Conseil de l’Europe (CEB) est une institution financière internationale créée en 1956 pour promouvoir la cohésion sociale et renforcer l’intégration européenne. Basée à Paris, la CEB est un organe distinct du CoE, bien qu’elle travaille en étroite collaboration avec cette organisation pour atteindre des objectifs communs. La CEB se concentre sur le financement de projets sociaux dans ses États membres, en mettant l’accent sur des secteurs tels que l’emploi, l’éducation, la santé, le logement, et l’intégration des migrants et des réfugiés. Tant dans la structure que dans certaines missions, un lien peut être tissé avec la Banque européenne d’investissement (BEI).

La structure de la CEB est conçue pour répondre aux besoins spécifiques de ses EM, qui sont également actionnaires de la banque. Sa gouvernance est assurée par un Conseil d’administration, composé de représentants des EM et qui prend les décisions stratégiques et supervise les opérations. Le CA est assisté par un Comité de direction, responsable de la gestion quotidienne de la banque. De manière logique, les décisions de financement sont prises sur la base d’une évaluation rigoureuse des projets, en tenant compte de leur viabilité financière, de leur impact social, et de leur conformité avec les priorités stratégiques de la CEB. Elle collabore également avec d’autres institutions financières internationales, telles que la BEI et la Banque mondiale ainsi qu’avec les gouvernements des EM, les organisations de la société civile et les institutions académiques dans une approche qui se veut basée sur les besoins réels du terrain.

Son mandat consiste à fournir des financements pour des projets sociaux qui contribuent à renforcer la cohésion sociale et à améliorer les conditions de vie des populations les plus vulnérables. La banque offre à cette fin des prêts à des conditions avantageuses ainsi que des subventions et de l’assistance technique au soutien de projets qui peineraient à l‘être par des sources classiques. Les projets financés par la CEB couvrent un large éventail de secteurs, allant de la construction de logements sociaux à la modernisation des infrastructures éducatives et de santé. Récemment, on peut citer les actions soutenant le développement et la reconstruction en Ukraine – par le prisme de l’amélioration des infrastructures et des services publics dans les zones touchées par le conflit. La CEB a également soutenu des projets d’intégration des migrants et des réfugiés en Allemagne, en fournissant des financements pour des programmes de formation linguistique et professionnelle, ainsi que pour des services de soutien psychosocial.

Les représentants et missions spécifiques désignés selon les évènements et les besoins

Dans cette catégorie figure par exemple, l’Envoyée spéciale pour la situation des enfants d’Ukraine, dont la titulaire est Thórdís Kolbrún Reykfjord Gylfadóttir. Ce type de nomination repose sur la prérogative du Secrétaire général de créer, pour une durée limitée, des mandats ad hoc confiés à des personnalités expérimentées. L’envoyé spécial n’est pas un organe statutaire, mais agit au nom du Secrétaire général et dispose d’un mandat politique défini, généralement renouvelable annuellement, qui lui permet d’attirer l’attention des États membres, de relayer les préoccupations de l’Organisation et de contribuer à la coordination des réponses institutionnelles.

Dans le cas ukrainien, Mme Gylfadóttir est chargée de mettre en lumière les conséquences des transferts forcés d’enfants signalés depuis 2022 et de faciliter le dialogue entre le Conseil de l’Europe et les autorités nationales. Elle peut, en particulier, soutenir les travaux du Registre des dommages de la guerre d’agression de la Russie, dans lequel une catégorie spécifique relative aux préjudices subis par les enfants est en cours d’introduction. Son mandat comprend également la possibilité de sensibiliser les États membres lors de conférences de haut niveau, de mobiliser les mécanismes de coopération existants – notamment dans les domaines de l’éducation, de la protection de l’enfance et de la prise en charge des traumatismes – et de contribuer au suivi des mesures décidées dans le cadre du Plan d’action du Conseil de l’Europe pour l’Ukraine. L’exemple ukrainien illustre ainsi le rôle d’un envoyé spécial : agir comme relais politique et opérationnel, assurer la visibilité d’un dossier prioritaire et renforcer la cohérence de l’action du Conseil de l’Europe. S’il ne dispose pas de pouvoirs contraignants, ce type de mandat offre une capacité d’initiative et de représentation qui complète les instruments conventionnels et juridictionnels de l’Organisation.

Autre exemple, le rapport SPACE documentant de manière annuelle les statistiques pénales. Dans son édition 2025, il conclut à une surpopulation en hausse, mais différenciée selon les EM. Par exemple, la France se situe dans le trio de tête (avec la Slovénie et Chypre), alors que le Luxembourg, la Bulgarie et l’Estonie sont les pays où le taux d’incarcération à le plus significativement diminué. L’étude est menée par des chercheurs de l’université de Lausanne pour le compte du CoE – et non pas par les propres services de l’institution. Le rapport propose néanmoins certaines pistes telles que des alternatives à l’emprisonnement. 

 

III – Les actions du CoE occupent avant tout l’espace symbolique et n’ont que peu d’effet réellement contraignant, a fortiori pour des gouvernements illibéraux

La coopération ou l’opposition aux instances du CoE est une variable de politique nationale

On l’a dit, le CoE n’a que très peu (voire pas) de pouvoirs impératifs, et les recommandations qu’il contient ne semblent sévères à l’égard de certains pays qu’en raison, précisément, de leur caractère indicatif. En quelque sorte, le pays récalcitrant continuera de se faire « taper sur les doigts » par les instances du CoE mais sans que celles-ci ne puissent aller réellement plus loin. Le name and shame a ses limites. A l’inverse, un compromis obtenu à l’UE peut sembler plus fade mais il sera, lui, suivi d’effets concrets et de sanctions administratives, financières et/ou judiciaires en cas de non-application. Puisque l’on dépasse la valeur indicative pour aller vers un caractère prescriptif, il est donc logique que le compromis soit davantage scruté et négocié à Bruxelles qu’à Strasbourg.

Côté provocateur : les EM qui défient ouvertement le CoE

Un exemple évident est la Russie, partie d’elle-même avant son exclusion en 2022. Néanmoins, Moscou n’est pas la seule capitale à ne pas prendre en compte tout ou partie de ce qui lui est adressé en matière de recommandations. Dans une conception classique théorique, nul Etat de droit ne veut voir exposé dans un rapport public les défaillances de ses administrations – a fortiori sur des sujets comme les droits et libertés fondamentales, qui sont revendiqués comme parties intégrantes des valeurs de toute la classe politique de nombreuses démocraties. Ceci devrait donc inciter à la coopération et à la recherche de solutions face aux manquements exposés. Pourtant, l’attitude inverse peut aussi être sciemment recherchée, en ce que les rapports du CoE peuvent se confronter à des marqueurs politiques sur lesquels le Gouvernement n’a nulle envie de revenir. Ainsi en est-il, par exemple et pur un cas récent, de la loi italienne sur la sécurité intérieure. Bien qu’ayant suscité beaucoup de réactions d’opposition de la part d’ONG, d’associations et de représentants de la société civile organisée, le texte a été voté – en dépit des multiples inquiétudes exposées par le commissaire (voir, à ce sujet la brève du CRSI). S’opposer aux recommandations sur les droits humains devient donc un argument politique au service d’un programme et d’un électorat en quête de gages de la part des gouvernants.

Dans un autre registre, lors de la 30e Conférence internationale sur les droits humains à Budapest, le 25 juin, Michael O’Flaherty, Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, a exprimé sa solidarité avec les personnes LGBTI en Hongrie. Il a dénoncé l’interdiction de la Marche des fiertés de Budapest et a exprimé ses inquiétudes face à la législation interdisant les rassemblements liés à ce type d’égalité des droits. Cette interdiction s’inscrit dans une série de répressions depuis l’adoption de la loi « anti-propagande LGBTI » en 2021, actuellement contestée devant la CJUE. O’Flaherty a également critiqué un projet de loi sur la transparence de la vie publique, menaçant l’espace civique en Hongrie et a appelé les autorités hongroises à modifier les textes et prendre en compte les avis de la société civile, conformément aux normes internationales. Ce faisant, le Commissaire est dans son rôle, mais rien n’indique que ses souhaits seront suivis d’effets, bien au contraire. Alors que cette politique sociétale est un marqueur politique du gouvernement de Viktor Orban, le CoE représente la cible parfaite pour le nationalisme hongrois, celle d’un supranationalisme déconnecté des réalités, haïssant les traditions des Etats et promouvant un agenda activiste et progressiste. De plus, l’absence de toute sanctions, notamment financière (au contraire de l’UE) n’incite en rien à un changement de cap.

Côté coopératif : les EM qui jouent le jeu 

A l’inverse, d’autres EM font, sinon du respect total, au moins de la prise en compte d’un certain nombre de recommandations une ligne de conduite générale. Ainsi en est-il de l’Irlande. En 2024, le CPT a mené une visite dans la partie sud de l’île, examinant plusieurs prisons ainsi que des établissements psychiatriques et pour mineurs. Son rapport, publié à l’été 2025, souligne des progrès depuis 2019, notamment des améliorations dans les prisons pour femmes et une meilleure traçabilité des mesures disciplinaires. Toutefois, le CPT met en évidence des difficultés persistantes : surpopulation chronique, tensions sécuritaires, violences entre détenus et allégations d’usage disproportionné de la force par le personnel dans des zones non couvertes par la vidéosurveillance. Le Comité dénonce aussi des décès évitables, le recours prolongé à l’isolement, l’usage de cellules dépourvues d’activités et la présence en prison de personnes atteintes de troubles psychiatriques faute de places adaptées. Une critique qui, au passage, est valide pour de nombreux autres EM.

En réponse, Dublin a réaffirmé sa coopération avec le CPT et son intention de ratifier le Protocole facultatif à la Convention contre la torture, ce qui implique la création d’un mécanisme national de prévention. Il a annoncé un financement accru, le recrutement de près de 400 agents, et la construction de nouvelles capacités. Plusieurs prisons font l’objet de projets de rénovation, et un plan de gestion de la population carcérale prévoit l’élargissement des régimes ouverts et le recours accru aux libérations temporaires. Des mesures ciblent également l’encadrement de l’usage des cellules d’observation et la formation des agents à la désescalade. Ce dialogue entre le CPT et les autorités irlandaises illustre une dynamique de suivi : si les critiques demeurent, le gouvernement s’efforce d’apporter des réponses concrètes aux recommandations européennes. En corollaire évident, il s’agit de montrer l’attention portée aux droits de l’Homme comme marqueur fort des politiques publiques du pays.

Une caisse de résonnance pour la légitimation de positions politiques et diplomatiques 

Parmi les nombreux exemples ayant émaillé d’histoire du CoE au gré des divers conflits mondiaux, citons l’un des plus récents : le conflit au Proche-Orient. Le Conseil de l’Europe, via son commissaire aux droits de l’homme Michael O’Flaherty, a alerté les 46 États membres sur les risques liés aux ventes d’armes à Israël dans le contexte de la guerre à Gaza. Il les exhorte à s’assurer du respect du droit international humanitaire et à suspendre tout transfert d’armements susceptibles d’être utilisés dans des violations des droits de l’homme ou du droit de la guerre. Cette mise en garde fait suite à une mesure prise par l’Allemagne, qui a annoncé la suspension de certaines livraisons d’armes vers Israël, ciblant les équipements qui pourraient servir dans le conflit à Gaza. Le commissaire juge cette décision insuffisante et appelle à une action plus large et rapide de tous les États membres. Le message porté par le CoE s’inscrit dans le cadre de sa mission de vigilance des droits fondamentaux sur le continent. In fine, il ne fait que rappeler aux pays membres l’obligation d’utiliser les normes juridiques déjà existantes, notamment celles interdisant les exportations d’armes lorsque ces dernières pourraient contribuer à commettre des crimes contre l’humanité ou des atteintes à la population civile.

Toutefois, en pratique, l’effet est essentiellement un exercice d’annonce légitimant au mieux les acteurs opposés à la politique israélienne à Gaza et en Cisjordanie. Pour le reste, que le Commissaire aux droits de l’Homme ait pris possession ne change rien aux dynamiques nationales – ni à la reconnaissance de la Palestine par tel ou tel EM. Plus significatif est le débat en cours à l’UE sur l’opportunité de geler des accords avec Israël : encore une fois, dès que des prérogatives autres que la simple conscientisation morale sont à l’œuvre, l’effet politique et médiatique change de dimension. 

En conclusion : 

Le rôle de du Conseil de l’Europe (CoE) dans le paysage politique et juridique européen – tout comme celui de la Cour européenne des droits de l’homme – est souvent sujet à débat. Certains pourraient s’interroger sur l’utilité concrète de ces institutions, notamment en raison de leurs moyens et actions limités par rapport à d’autres organisations internationales comme l’Union européenne (UE). Cependant, il est essentiel de reconnaître que le CoE joue un rôle dans la mise en lumière de questions qui pourraient autrement passer inaperçues face aux priorités nationales du quotidien.

Le Conseil de l’Europe reste malgré tout pertinent pour la discussion et la promotion de normes juridiques et politiques, assurant que ces questions restent à l’ordre du jour politique et public. Cette fonction est particulièrement importante dans un environnement où les préoccupations nationales peuvent facilement éclipsées par des questions plus immédiates et tangibles : guerre, économie vacillante compétitivité. La question des droits humains parait secondaire, voire opposée à l’air du temps. Pourtant, malgré ces limites, 46 EM continuent à se parler – dont une quasi-moitié ne sont pas membres de l’UE. En cela, le forum est resté ce qu’il devait être à ses origines : un espace de discussion et de prévention des conflits (si l’on excepte le raté évident Russie/Ukraine). Cependant, il est également vrai que les moyens et les actions de la CEDH et du CoE sont limités. Contrairement à l’UE, qui dispose d’un arsenal de compétences, de financements et de politiques plus aptes à se faire respecter, le CoE peine parfois à faire valoir ses positions et principes. Cette limitation est particulièrement évidente face à des États qui adoptent une certaine défiance comme ligne de conduite et de communication politique et électorale.

Ceci ne sort pas de nulle part. Les gouvernements nationaux sont souvent confrontés à des pressions politiques et économiques qui peuvent les amener à négliger ou à minimiser l’importance de certaines questions. Dans de tels cas, le CoE peut, bon an mal an, servir de contrepoids, rappelant aux États leurs obligations et engagements. In fine, CoE et UE peuvent être vus comme les deux faces d’une même pièce, issus des mêmes grandes idées de l’Après-guerre et partageant en commun un panthéon de pères fondateurs dont la vision d’ensemble allait bien plus loin que la partition entre deux ensembles organisationnels distincts. Une pièce d’autant plus unique que l’UE s’affirme de plus en plus elle aussi comme une protectrice de l’Etat de droit et des droits fondamentaux, mais avec le maniement d’un instrument financier d’autant plus puissant qu’il fait défaut au CoE et, ultimement, peut contribuer à le marginaliser sur son propre terrain d’action.

 

Aurélien JEAN

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 9 : Affaires intérieures et migration : l’UE poursuit ses travaux en septembre, dans un contexte international tendu

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Discours sur l’Etat de l’Union : Ursula Von der Leyen réaffirme la nécessaire unité des européens dans un contexte économique et international très fluctuant

 

Comme chaque année, devant les eurodéputés réunis en séance plénière à Strasbourg, la Présidente de la Commission européenne a prononcé son Discours sur l’Etat de l’Union (State of the EU – SOTEU – en anglais). Ce 10 septembre 2025, Ursula Von der Leyen s’est donc adressé aux députés alors que sa gestion des affaires de l’UE est vivement critiquée de toutes parts. Les forces centrales et de gauche lui reprochant notamment de rompre avec la majorité pro-européenne traditionnelle ainsi que son accord commercial avec les Etats-Unis – vécu par certains comme une humiliation pour le continent. A droite, il lui est reproché, entre autres, sa gestion de la politique migratoire. Extrême-gauche et extrême droite ont d’ailleurs présentés début octobre 2025 deux motions de censure. Rappelons que la dernière avait été (largement) rejetée en juin mais avait révélé au grand jour des dissensions politiques toujours actuelles entre le centre-gauche, le centre et le centre-droit.

Dans le détail, la Présidente de la Commission a abordé tout un ensemble de sujets divers, mais reliés entre eux par l’idée d’unité du continent et des européens face aux crises multiples internes et externes au continent. Elle a naturellement évoqué le conflit ukrainien, en mentionnant un 19ème paquet de sanctions, un prêt basé sur les intérêts générés par les avoirs russes gelés en Europe ainsi que le sort des enfants ukrainiens enlevés à leur famille. Ce faisant, Mme Von der Leyen a évoqué le renforcement des programmes de l’UE en matière de défense, avec un nouveau programme (« Qualitative military edge » ou « avantage militaire qualitatif »). Ce dernier porterait notamment un focus sur les drones, responsables de la majeure partie des pertes sur le terrain. Aussi, elle a soutenu les pays candidats à l’adhésion (Balkans, Moldavie…) alors que certains EM – comme la Hongrie – souhaitent ralentir le processus d’ouverture des négociations.

Toujours à l’international, la Présidente a musclé son discours sur Israël et Gaza en affirmant vouloir suspendre certaines aides bilatérales et partenariats et sanctionner des colons et ministres d’extrême-droite. Néanmoins, elle a aussi reconnu que le sujet divise et doit obtenir une majorité au Conseil. Notons que cet affermissement se place dans un contexte de grogne croissante de l’aile gauche de sa majorité au Parlement (S&D, Ecologistes) ainsi que d’initiatives de la part d’une partie du personnel des institutions. Sur les Etats-Unis, Ursula Von der Leyen a maintenu sa ligne de défense – celle d’un accord imparfait mais mieux que rien – en dépit des fortes turbulences qu’il a provoqué et des incertitudes encore non résolues sur de nombreux produits. Elle a toutefois ajouté que cela illustre l’importance pour les européens de trouver des partenaires commerciaux alternatifs… comme le MERCOSUR.

Sur l’économie, Ursula Von der Leyen a rappelé la pierre angulaire de sa politique : la compétitivité, fondée en cela sur les enseignements du rapport Draghi ; qui préconise des investissements importants pour maintenir les capacités productives du continent – et donc son autonomie. La commission veut ainsi augmenter les budgets pour la recherche, les start-ups et les technologies critiques – non sans oublier le parachèvement complet du marché commun, encore entravé par certaines barrières internes. Un critère « Made in Europe » dans les marchés publics aura aussi vocation à être introduit. Le tout, en maintenant une politique climatique ambitieuse, à rebours des intentions d’une part croissante des eurodéputés et de certains EM. Le Pacte vert continue donc son chemin, tout comme le déploiement des énergies renouvelables – quand bien même la Présidente de la Commission a évoqué le nucléaire comme la « source de base » en matière énergétique.

Sur la sécurité intérieure et la migration enfin, la Commission veut mettre en place un nouveau régime de sanctions contre les réseaux de passeurs et de trafiquants d’êtres humains. Il s’agirait notamment de cibler leurs avoirs et de restreindre leurs facilités de déplacement, sans doute en passant par l’arme des visas. Elle a enfin appelé à la mise en œuvre effective le plus rapidement possible du Pacte sur l’asile et la migration – en reconnaissant l’importance du sujet dans l’opinion publique continentale.

Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…

Pologne, notion de « tribunal » et primauté du droit de l’Union : 

Par son arrêt du 4 septembre 2025, la Cour de Luxembourg a rendu son verdict dans le cadre de l’affaire C-225/22 [AW « T »] – une affaire se plaçant dans la lignée des contentieux intervenus sur fond de préoccupations quant à l’Etat de droit et à l’indépendance de la justice en Pologne. Le litige a pour fond une décision de 2021 de la chambre de contrôle extraordinaire et des affaires publiques de la Cour suprême polonaise. Celle-ci a annulé une décision, devenue définitive entre-temps, et a renvoyé l’affaire devant une juridiction civile pour réexamen. Ladite juridiction s’est interrogée sur la régularité de la formation qui avait rendu l’arrêt de 2021, en raison des irrégularités ayant affecté la nomination de ses juges. Pourtant, la réglementation nationale et la jurisprudence de la Cour constitutionnelle polonaise interdisent de vérifier la régularité de la nomination des juges, ce qui la contraignait à appliquer la décision de renvoi. Elle a donc saisi la CJUE afin d’obtenir des éclaircissements sur la portée du droit de l’Union.

La CJUE a rappelé que, selon le droit de l’Union, une juridiction doit être indépendante, impartiale et établie par la loi pour pouvoir valablement exercer sa fonction. Or, elle avait déjà jugé que la chambre de contrôle extraordinaire et des affaires publiques de la Cour suprême polonaise ne remplissait pas ces conditions, en raison des irrégularités entourant la procédure de nomination de ses juges. Dès lors, le juge national ne peut pas ignorer cette jurisprudence et doit vérifier la régularité de la nomination des magistrats composant la formation de jugement concernée.

La Cour précise qu’il suffit de la participation d’un seul juge nommé de manière irrégulière pour priver la formation de jugement de sa qualité de tribunal indépendant au sens du droit de l’Union. Par conséquent, si la juridiction nationale constate que la décision de renvoi a été rendue par une formation irrégulière, elle doit la tenir pour non avenue afin de garantir la primauté du droit de l’Union. Ce contrôle ne peut être empêché ni par les dispositions nationales ni par les décisions de la Cour constitutionnelle polonaise. De plus, aucune considération relative à la sécurité juridique ou à l’autorité de la chose jugée ne peut faire obstacle à la mise à l’écart d’une telle décision lorsqu’elle contrevient aux exigences fondamentales du droit de l’Union.

Terrorisme et principe ne bis in idem : 

La locution latine ne bis in idem signifie, dans le cadre d’une procédure judiciaire, qu’une personne ne peut être poursuivie ou jugée une seconde fois pour des faits identiques. Cela assoit dès lors l’autorité de la chose jugée et empêche de multiples condamnations – potentiellement contradictoires – sur une même affaire. C’est précisément de ce principe qu’a appliqué la Cour de justice dans son arrêt du 11 septembre 2025 MSIG/Ministerio Fiscal (C-802/23).

Saisie d’une question préjudicielle par la Cour centrale espagnole, la Cour a estimé qu’une personne ne peut être poursuivie – et donc jugée/condamnée – dans un EM pour des faits lui ayant déjà valu une condamnation dans un autre EM. Il s’agissait en l’occurrence du cas d’une dirigeante de l’organisation terroriste basque ETA ayant passé 20 ans en prison en France. En Espagne, elle risquerait 30 ans supplémentaires pour tout un ensemble d’actes de nature terroristes. De plus, en Espagne, les peines purgées à l’étranger ne peuvent pas, dans ce cas, être déduites ; et s’ajouteraient donc à celles effectuées en France. La Cour note ainsi que la notion de « mêmes faits » vise leur seule matérialité, ce qui ne permet pas de contourner le ne bis in idem par des qualifications juridiques différentes ou par la poursuites d’intérêts divergents entre juridictions.

Les juges notent cependant que c’est à la juridiction de renvoi de déterminer si les faits en question sont bien ceux qui ont déjà été jugés à l’étranger, en prenant en compte l’ensemble des chefs d’inculpation.

Mandat d’arrêt européen, Etat d’exécution et consentement de l’Etat d’émission : 

Le 4 septembre 2025, dans son arrêt C-305/22 [C.J.], la CJUE – réunie en grande chambre – a du se pencher sur le cas d’un citoyen roumain condamné par la cour d’appel de Bucarest à une peine de prison devenue définitive en novembre 2020. La juridiction roumaine a ensuite émis un mandat d’arrêt européen (MAE) pour permettre l’exécution de cette peine. L’intéressé a ensuite été arrêté en Italie en décembre 2020. Toutefois, les autorités judiciaires italiennes ont refusé sa remise à la Roumanie et ont choisi de reconnaître le jugement roumain en exécutant elles-mêmes la peine, au motif que la personne résidait légalement en Italie et que cette solution favoriserait sa réinsertion sociale. Elles ont en conséquence adapté la sanction, en tenant compte du temps de détention déjà purgé et en prononçant une assignation à domicile avec sursis. Les autorités roumaines se sont opposées à cette démarche, estimant que la condamnation devait être exécutée en Roumanie car le MAE restait applicable. La cour d’appel de Bucarest a donc saisi la CJUE d’une question préjudicielle afin de savoir si un État d’exécution peut refuser la remise sans le consentement de l’État d’émission et si ce dernier conserve son droit d’exécuter la peine.

Le MAE est un instrument de coopération judiciaire simplifiée qui repose sur la confiance mutuelle et le principe selon lequel les États membres doivent exécuter les mandats émis par leurs homologues. Les motifs de refus d’exécution sont limités et s’interprètent restrictivement. Dans le cas présent, l’Italie a invoqué la réinsertion sociale pour justifier l’exécution de la peine sur son territoire. Or, le droit de l’Union prévoit que, lorsqu’un État d’exécution souhaite prendre en charge l’exécution d’une condamnation, il doit obtenir le consentement de l’État d’émission, accompagné de la transmission du jugement et d’un certificat.

La CJUE a jugé que, faute de ce consentement, l’État d’exécution ne peut refuser la remise et doit exécuter le mandat. L’objectif de réinsertion sociale ne saurait primer sur l’obligation d’exécuter le mandat, qui reste la règle générale. La Cour a ajouté que l’État d’émission conserve le droit de voir la peine exécutée sur son territoire et peut légitimement invoquer des considérations de politique pénale pour refuser une exécution ailleurs. Dès lors, un mandat d’arrêt européen demeure en vigueur si le refus de remise a été décidé en dehors des conditions prévues par le droit de l’Union, et l’État d’émission conserve son droit à l’exécution de la peine.

Au chapitre migration…

Allemagne : 10 ans après le célèbre « Wir schaffen das », un ressenti migratoire sur fond de refoulement aux frontières :

Depuis dix ans, la perception du climat d’accueil en Allemagne se dégrade parmi les personnes ayant fui leur pays entre 2013 et 2019. Une étude récente du DIW (27 août 2025) montre que seuls 65 % des réfugiés se sentent encore bienvenus en 2023, contre 80 % en 2018, tandis que 54 % redoutent aujourd’hui l’hostilité à l’égard des étrangers – contre environ 30 % vers 2016–17. Aussi, 32 % rapportent des discriminations dans la recherche d’un logement, et 18 % sur le marché du travail ; particulièrement en ex-Allemagne de l’Est. Les sondés établissent de plus un lien direct entre la baisse de leur sentiment d’accueil et le débat public sur le durcissement migratoire. Malgré ce climat, 98 % des personnes enquêtées envisagent ou ont déjà entamé une démarche de naturalisation. Le taux d’acquisition de la nationalité est passé de 2,1 % en 2021 à 7,5 % en 2023. 

Par ailleurs, les études du même corpus soulignent une progression lente mais tangible de la participation au marché du travail : environ 64 % des réfugiés arrivés en 2015 travaillent en 2024, majoritairement dans des secteurs comme la logistique ou les soins, pour un taux d’emploi d’environ 70% sur cette population. L’écart hommes/femmes reste important (≈76 % vs ≈35 %) ; temps partiels et garde d’enfants faisant. Ces difficultés peuvent s’expliquer par l’arrivée il y a dix ans d’une population fuyant prioritairement la guerre et ne possédant souvent pas de qualifications utiles sur le marché du travail allemand – apprentissage de la langue notamment.

En parallèle, entre mi-septembre 2024 et fin juin 2025, les contrôles frontaliers ont entraîné une surchauffe budgétaire: environ 80,5 millions d’euros de coûts supplémentaires pour la Bundespolizei, dont près de 38 millions consacrés aux heures supplémentaires. Les frais additionnels concernent aussi l’hébergement, les allocations de nuit, le matériel supplémentaire et le fonctionnement des postes-frontières. Pour assurer ces opérations, près de 14 000 agents de la police fédérale ont été mobilisés chaque jour, selon le ministère de l’Intérieur. Parallèlement, entre mai et août, 493 personnes en situation de demande d’asile ont été refoulées, une pratique que la justice allemande a jugée illégale dans certains cas.

Selon un bilan officiel présenté par la ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt (CSU), les contrôles ont permis de refouler presque 12 000 entrées illégales (dont 660 demandeurs d’asile), d’identifier environ 2 000 passeurs et de freiner les demandes de protection internationale – en forte baisse entre 2023 et 2025 (de plus de 300 000 à moins de 33 000). Les autorités mettent également en avant une hausse de 77 % de l’immigration de travailleurs qualifiés, davantage de renvois et une participation renforcée aux cours d’intégration.

Le dispositif fait l’objet de critiques croisées : la gauche (Die Linke) dénonce des violences symboliques ciblées contre les réfugiés et une violation du droit européen sur les non-refoulements. Les syndicats policiers, eux, appellent à des méthodes alternatives et flexibles, en raison des coûts humains et matériels élevés, préférant des contrôles mobiles à des postes fixes jugés insoutenables sur le long terme. Du côté de la CSU, les contrôles sont défendus comme nécessaires à la sécurité intérieure et à la lutte contre le crime organisé et M. Dobrindt a annoncé leur prolongement au-delà du mois de septembre 2025. Aussi, la validité juridique des refoulements est remise en doute, notamment via la décision du tribunal administratif de Berlin (voir la brève du CRSI à ce sujet).

Enfin, mentionnons que dans ce contexte, le gouvernement allemand a ratifié le Pacte sur l’asile et la migration, adopté au niveau européen en 2024 et pour lequel les EM ont jusqu’en 2026 pour en transposer les mesures dans leur droit. Néanmoins, cette ratification nécessite encore l’accord du Bundestag, et ce alors que la coalition en place connait des divergences en matière de durcissement de certaines règles (détention des migrants illégaux, accès à l’emploi, etc.).

Royaume-Uni : une saga estivale autour de l’hébergement de demandeurs d’asile dans un hôtel : 

L’hôtel Bell à Epping, dans l’Essex, est devenu le symbole des tensions entourant l’hébergement des demandeurs d’asile au Royaume-Uni. Depuis la fin juillet 2025, l’établissement – connu pour accueillir des demandeurs d’asile – a été la cible de manifestations parfois violentes après l’inculpation de deux de ses résidents, dont l’un soupçonné d’avoir agressé une adolescente. Les rassemblements ont dégénéré à plusieurs reprises, entraînant des heurts avec la police et des inculpations. Dans ce contexte, le conseil local a demandé à la justice de mettre fin à l’usage de l’hôtel comme centre d’accueil, donnant lieu à une série de décisions contradictoires.

Le 20 août 2025, la Haute Cour de Londres a donné raison au conseil local d’Epping et ordonne aux 140 demandeurs d’asile hébergés de quitter les lieux au plus tard le 12 septembre. La décision était fondée sur les troubles survenus devant l’établissement et sur l’argument que l’hôtel ne remplissait plus sa fonction initiale. Le jugement a été salué par les élus locaux et plusieurs autres collectivités ont annoncé envisager des recours similaires. Le ministère de l’Intérieur a toutefois mis en garde contre l’effet domino qu’une telle jurisprudence pourrait avoir sur le dispositif national d’accueil, qui repose encore en partie sur environ 210 hôtels abritant plus de 32 000 migrants (après un pic un 56 000 en 2023). Si le nombre de ces infrastructures est en baisse, il est compensé par l’ouverture d’autres, notamment des bases militaires – reconverties ou non.

Neuf jours plus tard, le 29 août 2025, la Cour d’appel a cependant annulé cette injonction. Elle a considéré que la décision de première instance risquait de légitimer les protestations violentes et d’inciter d’autres conseils à engager des démarches judiciaires analogues. Les juges ont aussi souligné l’absence de solutions alternatives immédiates pour reloger les résidents, le gouvernement n’ayant pas de capacités suffisantes hors des hôtels. L’hôtel Bell ne sera donc pas évacué en septembre, mais la justice doit encore se prononcer en octobre sur une demande de fermeture définitive.

L’affaire reste ouverte : si la fermeture permanente était confirmée à l’automne, le ministère de l’Intérieur britannique devrait trouver dans l’urgence d’autres sites d’accueil, alors que les projets alternatifs rencontrent des résistances locales. Pour les collectivités, le jugement en appel rappelle la nécessité de prouver des « dommages locaux » concrets pour espérer obtenir gain de cause. Le cas d’Epping illustre donc les limites juridiques des recours municipaux et l’équilibre délicat entre maintien de l’ordre public et obligation d’action des pouvoirs publics en la matière.

Au-delà de la seule commune d’Epping, le dossier s’inscrit dans un climat politique et social tendu – l’été 2024 ayant déjà été synonyme de violences urbaines sur fond de défiance migratoire. Le gouvernement travailliste de Keir Starmer s’est engagé à mettre fin à l’usage des hôtels d’ici 2029, mais peine à réduire le flux des arrivées par la Manche (et compte, entre autres, sur le partenariat avec la France – voir les travaux du CRSI à ce sujet ici et ). Pour ne rien arranger aux ennuis du gouvernement britannique, la mise en place du système « one in, one out » agrée avec la France a subi un contretemps après qu’un juge de la High Court britannique ait suspendu l’expulsion du premier migrant concerné par ce dispositif, le temps pour son avocat de préparer sa défense. Sept Britanniques sur dix jugent la politique migratoire mal gérée, tandis que l’opposition conservatrice et le parti Reform UK sont à l’affut et dénoncent un système coûteux et inefficace. 

Les Pays-Bas signent un accord pour un « hub de retour » avec l’Ouganda :

Le 25 septembre 2025, les Pays-Bas ont signé un accord avec l’Ouganda afin de coopérer sur le dossier sensible des demandeurs d’asile déboutés. Il s’agirait de faire du pays africain un point de transit, qui servirait de lieu provisoire dans l’attente du retour effectif du migrant dans son pays d’origine. Point d’importance, cela ne concernerait que les demandeurs d’asile provenant de pays géographiquement proches de l’Ouganda, mais qui ne peuvent (ou ne veulent) pas y retourner. 

Cet accord, pour le moment à une échelle limitée, n’est pas sans rappeler la tentative du Royaume-Uni d’expulser des migrants vers le Rwanda – une politique qui a subi des revers juridiques avant d’être abandonnée par le gouvernement travailliste à peine arrivé au pouvoir. Dans tous les cas, l’initiative néerlandaise affirme respecter les droits de l’Homme et se placer dans la lignée de la proposition de la Commission européenne visant à externaliser certains centres pour demandeurs déboutés. La légalité concrète du dispositif reste cependant encore incertaine. Enfin, mentionnons que cette annonce intervient alors que les citoyens hollandais sont appelés aux urnes pour des élections anticipées le 29 octobre 2025 suite à la chute du Gouvernement en juin 2025.

Europol et Frontex augmentés en moyens pour lutter contre l’immigration irrégulière :

Europol, l’agence de coopération policière de l’UE se verra renforcée afin de mieux soutenir les EM dans la lutte contre les réseaux de passeurs. Pour ce faire, les EM devront davantage partager leurs informations sur les passeurs et la traite d’êtres humains – y compris lorsqu’ils possèdent des officiers de liaison postés dans des pays tiers. EN outre, au sein d’Europol sera créé un centre dédié à la lutte contre le trafic de migrants chargé notamment de fournir un soutien technique aux EM et contribuer à l’identification des victimes. Ce centre accueillera aussi autant que de besoin des représentant d’Eurojust, de Frontex et des acteurs de la plateforme EMPACT (lutte contre les menaces criminelles). Pour l’agence, cela se traduira par un renfort humain de 50 personnes et de 50 millions d’euros.

Toujours en matière d’agences européennes, il est à noter la discussion au Conseil d’un renforcement du mandat de Frontex, prévu pour 2026, visant à mieux équiper l’agence en moyens et en prérogatives. Ainsi, l’agence de Varsovie se verrait confier des tâches nouvelles comme l’augmentation de la coopération avec les pays tiers ou l’organisation de transferts de migrants entre deux Etats non-UE – typiquement dans une situation impliquant un centre de retour dans un pays de transit hors-UE et le pays d’origine du migrant. Cependant, la tâche principale de Frontex restera la surveillance des frontières de l’Union et l’appui aux EM ; tâches pour lesquelles ses effectifs devraient tripler pour atteindre les 30 000 agents (théoriquement) avant 2030.

L’armée belge en renfort face au narco-banditisme : mesure utile ou cosmétique ?

Face à la recrudescence du trafic de drogue à Bruxelles – et au manque de moyens pour s’y opposer (voir, pour approfondissement, la note du CRSI) – une solution plus radicale est apparue dans le débat public belge. Le ministre de l’intérieur (MR – libéral francophone) Bernard Quintin a en effet émis l’idée d’envoyer l’armée en renfort de la police pour garantir la sécurité – non sans rappeler l’opération Vigilant Guardian, sorte de « Vigipirate d’outre-Quiévrain », arrêtée en 2021. L’objectif est clair : mettre en place le déploiement de forces « le plus tôt possible ».

Dans le détail, il s’agirait de constituer des patrouilles mixtes, formée de policiers et de militaires, avec ces derniers en appui. Néanmoins, et comme le rappellent des médias comme la RTBF et De Morgen, les militaires ne sont pas formés à des tâches de sécurité intérieure telles que la fouille, le contrôle d’identité ou encore les arrestations. En outre, l’utilisation d’armes de guerre dans des environnements urbains pourrait engendrer des victimes collatérales. De manière plus générale, c’est la question de l’efficacité globale de la mesure qui se pose, et du débat sur l’utilité des forces armées dans des opérations avant tout taillées pour les forces de sécurité intérieure. Un tel débat se pose d’ailleurs aussi en France, où les patrouilles de militaires dans les rues obèrent une partie du potentiel pour la remontée en puissance et la haute intensité. 

C’est notamment pour ces raisons que de nombreux opposants se sont manifestées ; et en premier lieu le bourgmestre (PS) de Bruxelles-Ville Philippe Close. Ce dernier critique la mesure et incite plutôt… à déployer les militaires dans le port d’Anvers – une autre plaque tournante notoire du trafic de drogue. Selon lui, le fait que l’emprise portuaire soit la porte d’entrée des marchandises illicites incite à déplacer le cœur de la lutte à cet endroit. Cependant, la majorité, via la voix du MR, soutient sa proposition et pointe du doigt la nécessité de lutter contre le narcotrafic par des moyens renforcés en se mettant « au niveau de la menace » – laquelle ne serait plus « dissuadée » par l’uniforme policier. C’est également une manière d’augmenter le nombre d’uniformes sur la voie publique, à des fins dissuasives, et projetés sur certains quartiers particulièrement sensibles (comme le Peterbos à Anderlecht). D’autres critiques pointent du doigt le manque de moyens de la police judiciaire pour faire on travail, ainsi que des tribunaux pour absorber le surcroit d’affaires. Et ce, en dépit des nombreux signaux d’alerte tirés depuis des années déjà, parmi lesquels ceux du Procureur du Roi. En corollaire, c’est la critique d’une « militarisation » qui se développe, alors que le Gouvernement fédéral veut attirer davantage de jeunes sous les drapeaux dans le contexte d’un réarmement du pays.

Dans tous les cas, il semble acquis que la mesure ne suffira pas d’elle-même à endiguer le phénomène du narcotrafic dans la capitale de l’Europe. Rien que durant l’été, 20 fusillades ont eu lieu sur le territoire de la région de Bruxelles-Capitale, et 57 depuis le début de l’année. A noter toutefois, que cette mesure, pour spectaculaire qu’elle soit, fait partie d’un plan plus large dédié aux grandes villes du Royaume et qui comprend entre autres un renforcement des moyens de surveillance par caméras. Enfin, mentionnons que cette même région de Bruxelles ne dispose toujours pas d’un gouvernement fonctionnel, seize mois après les élections.

Dans le reste de l’actualité européenne 

FRONTEX: L’agence européenne des Garde-côtes et Gardes-frontières (plus connue sous le nom de « Frontex ») fête en 2025 son vingtième anniversaire. Crée dans la foulée du grand élargissement de 2004, l’agence a pour objectif de mieux sécuriser les frontières extérieures de l’Union, renforcer la coopération entre les EM et contrer les phénomènes criminels transfrontaliers (trafic de migrants par exemple). Cible régulière de nombreuses ONG, l’agence basée à Varsovie n’a cependant jamais cessé de se renforcer, jusqu’à se déployer dans des pays-tiers comme la Moldavie. Aussi, dans le cadre des récentes initiatives européenne comme le Pacte sur l’asile et la migration, la stratégie ProtectEU ou encore la présentation de la directive « retours », Frontex est appelée à croitre en moyens et en compétences – avec un objectif clair de 30 000 agents d’ici 2030. 

PARLEMENT : Un débat voulu par le groupe Patriots for Europe (PfE, dans lequel siège notamment le RN) s’est tenu le 10 septembre, à Strasbourg, en marge de la séance plénière. Portant sur la « migration de masse et la sécurité des femmes et des enfants dans l’UE », l’échange a été très critiqué par la majorité des groupe politiques au PE. Les groupes de gauche et Renew ont été les plus virulents, dénonçant des « amalgames » et une vision « raciste », mais le PPE a également émis des critiques. Pour PfE – troisième force au PE – il s’agissait avant tout de critiquer la politique migratoire de l’UE, un domaine fétiche pour le groupe.

ALLEMAGNE : En réflexion depuis l’accord de gouvernement entre CDU, SPD et CSU (et même avant), le service militaire (Wehrpflicht) va être réinstauré outre-Rhin. Supprimé en 2011, cette nouvelle mouture ne sera, dans un premier temps, accessible que sur une base volontaire. La complétion d’un questionnaire sera néanmoins obligatoire à partir de 2026, avec une inscription facultative pour les femmes. D’une durée minimale de six mois, ce service se veut attractif, avec une solde supérieure à 2000 euros nets mensuels, des cours de langue, une aide à l’obtention du permis de conduire et des possibilités d’évolution de carrière. L’objectif est de dynamiser le recrutement de la Bundeswehr, actuellement insuffisant, en dépit des inquiétudes sur le manque de place dans les casernes.

A noter qu’en parallèle, la coalition a annoncé la création d’un nouveau Conseil de sécurité nationale (Nationaler Sicherheitsrat). L’objectif principal est de centraliser l’information et la prise de décision en matière de défense, de sécurité intérieure, économique ou numérique – alors qu’actuellement les administrations ont tendance à ne collaborer que de manière limitée. Mentionnons que, dans de nombreux pays, un tel organisme existe déjà.

CJUE : Selon l’avocate générale Capeta (dont les conclusions ne lient pas la Cour), le droit de séjour dérivé d’un parent dont l’enfant est citoyen de l’Union doit s’apprécier indépendamment de la situation dudit parent. Dans le cas d’espèce (C-147/24 « Safi »), il s’agissait pour les autorités néerlandaises d’éloigner la mère de l’enfant vers l’Espagne – alors que l’enfant est citoyen des Pays-Bas. L’AG considère que rien ne doit contraindre l’enfant à quitter son EM de nationalité, y compris si l’EM de destination fait partie de l’UE. Elle se base pour cela sur les droits attachés à la citoyenneté européenne, et notamment celui de décider de ne pas se rendre dans un autre EM.

COMMISSION : Le 15 juillet 2025, la Commission européenne a adopté de nouvelles règles plus favorables pour les ressortissants turcs souhaitant obtenir un visa Schengen (hors transport routier). En bref, la délivrance de visas de plus longue durée sera possible, pouvant aller jusqu’à cinq ans de validité. Ces assouplissements interviennent alors que plus d’un million de visas ont été traités par les consulats des pays Schengen en 2024, une augmentation de 10% en un an.

A l’inverse, la Commission se prépare aussi à durcir le ton sur les visas octroyés aux russes en voyage en Europe. Bruxelles devrait en effet dévoiler de nouvelles lignes directrices d’ici la fin de l’année, avec des critères plus stricts recommandés – une revendication de longue date des pays frontaliers de la Russie. Un durcissement est en parallèle attendu sur la liberté de circulation des diplomates russes, soupçonnés par certains EM de favoriser les actes de sabotage et d’espionnage. Rappelons que la Commission ne peut que chercher l’harmonisation des règles de délivrance, les EM restant souverains dans la décision d’octroi. Ainsi, certains EM comme la Lettonie ont déjà banni la délivrance de ce type de documents à des russes dès 2022.

LUXEMBOURG : Le gouvernement grand-ducal a déposé une deuxième plainte devant la Commission européenne, faisant suite à une nouvelle prolongation par l’Allemagne des contrôles à ses frontières. Une première plainte avait déjà été déposée en février 2025 pour les mêmes motifs – et dont l’examen n’est toujours pas achevé d’après les médias luxembourgeois. Rappelons que le Luxembourg s’oppose fermement à ces contrôles – fixes notamment – qui créent des embouteillages pour les travailleurs frontaliers, apport essentiel à l’économie du pays (voir aussi la note du CRSI à ce sujet). A noter que la Commission ne peut pas directement s’opposer à ces mesures aux frontières, mais simplement se prononcer sur la proportionnalité et la nécessité du dispositif. Elle peut toutefois saisir la CJUE, ce qu’elle n’a pour le moment jamais fait.

SLOVAQUIE : Le parlement slovaque a adopté le 26 septembre 2025 une révision de la constitution du pays. Portée par le – décrié – Premier ministre Robert Fico, cette nouvelle mouture du texte suprême prévoit, entre autres, la mention des deux sexes biologique et une restriction des droits pour les couples homosexuels. Plus notable encore, est désormais inclus le concept de supériorité du droit slovaque sur le droit européen – une évolution que la Commission européenne considère comme nulle, soulignant que la primauté du droit de l’UE est « non négociable ».

EUROPOL : Comme chaque année, durant la European Police Chiefs Convention (EPCC) tenue à la Haye (Pays-Bas), l’agence européenne a annoncé les gagnants de son prix d’excellence visant à récompenser les projets innovants qui renforcent la coopération policière et l’efficacité des opérations. Parmi les lauréats, un projet améliorant la documentation médico-légale ou encore le démantèlement d’une plateforme illicite au moyen d’outils de crypto-traçage et de signalement automatisé.

 

Aurélien JEAN

 

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 8 : Migrations, arrêts juridiques et déclinaison de stratégies : une période estivale inhabituellement (et politiquement) chargée en Europe

By Economie, Institutions, Sécurité/Justice

Migrations, arrêts juridiques et déclinaison de stratégies : une période estivale inhabituellement (et politiquement) chargée en Europe

La Cour de Justice de l’UE (CJUE) tranche, dans une batterie d’arrêts, plusieurs contentieux en matière migratoire.

Par Aurélien Jean, diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI


Notion de pays « sûr » : les conditions d’octroi de ce qualificatif précisées

Saisie d’une question préjudicielle posée par un tribunal italien, la Cour de justice a rendu un arrêt le 1er août 2025 relatif à la désignation de pays tiers comme « pays d’origine sûrs » (affaires jointes C-758/24 et C-759/24). Cette notion est tout sauf anecdotique alors que la Commission compte la mettre au centre de ses nouvelles mesures en vue d’améliorer l’exécution des éloignements ordonnés pour les demandeurs d’asile déboutés en Europe. D’ailleurs, Bruxelles reprend à son compte un agenda politique soutenu par Rome, pionnière ces dernières années en matière de créativité pour les éloignements (voir, à ce sujet, la note du CRSI).

L’affaire – jugée en Grande chambre et présentant un nombre élevé d’observations déposées par des Etats-membres (EM) – trouve son origine dans le rejet en procédure accélérée par l’Italie d’une demande d’asile introduite par deux ressortissants bangladais convoyés vers un centre construit en Albanie par Rome. Dans ce contexte, et alors que les conclusions de l’avocat général rendues en mai semblent avoir été suivies, l’arrêt peut sembler en demi-teinte pour le gouvernement de Giorgia Meloni. En effet, si les juges européens considèrent qu’un migrant peut parfaitement être débouté de sa demande d’asile lorsque son Etat d’origine est sûr, plusieurs conditions sont assorties.

D’abord, la désignation de « pays sûr » doit pouvoir faire l’objet d’un contrôle juridictionnel effectif portant notamment sur le respect de certaines conditions matérielles comme, ici, dans le cadre d’une procédure accélérée. Aussi, les sources d’information ayant présidé à la catégorisation des pays tiers en question doivent pouvoir être accessibles pour le demandeur d’asile – et naturellement contrôlables par la juridiction. Dans le cas contraire, cela priverait la partie déboutée d’une protection juridictionnelle effective. La Cour estime qu’elle peut elle-même prendre en compte des informations fiables recueilles par ses soins, moyennant la présentations d’observations sur celles-ci par les parties.

Enfin, et surtout, la Cour dit pour droit qu’un EM ne peut désigner un Etat tiers comme « sûr » s’il ne satisfait pas, pour l’entièreté des personnes présentes sur son sol, aux critères requis pour cette appellation. En clair, un pays globalement « sûr » mais dans lequel des minorités ethniques ou sexuelles peuvent courir des risques d’atteinte à leurs droits ne peut être considéré comme tel – ce qui limite en pratique assez fortement la liste. Point de taille : les juges précisent que cette interprétation n’est valide que jusqu’à l’entrée en vigueur du nouveau règlement remplaçant l’actuelle directive 2013/32 – c’est-à-dire jusqu’au 12 juin 2026, date que les colégislateurs peuvent anticiper s’ils le souhaitent.

Cette décision a été vécue comme une « surprise » par le gouvernement italien qui voit un nouvel obstacle se dresser sur son plan (à 650 millions d’euros) d’externalisation des centres de retour. Un précédent arrêt de la CJUE d’octobre 2024 avait déjà confirmé la nécessité de respecter les critères de désignation sur l’entièreté du territoire ; ce que l’Italie avait pris en compte en qualifiant le Bangladesh et l’Egypte de « pays sûrs » – qualification qui pourrait être désormais annulée par les juges transalpins, au grand dam du Gouvernement. La Première ministre a déjà vivement critiqué la décision de la justice européenne.

Demande s’asile et obligation de présence lors de l’examen du recours : la loi grecque contraire au droit de l’Union

Saisie d’une question préjudicielle posée par le tribunal de première instance de Thessalonique (Grèce), la CJUE a été amenée, le 3 juillet 2025, à préciser le droit européen relatif aux procédures de demande d’asile (affaire C-610/23, Al-Nasiria). En l’espèce, moins que le fond du dossier présenté par le requérant pour justifier de sa demande d’asile, ce sont certaines disposions de la loi hellénique qui ont été visées.

En effet, en Grèce, la législation prévoit qu’un demandeur d’asile doit comparaître physiquement lorsque son cas est abordé par le tribunal instruisant le dossier. S’il ne le fait pas, une présomption automatique d’introduction abusive du recours est appliquée, conduisant au rejet de la requête. Le juge national voulait savoir si ces dispositions sont compatibles avec la directive 2013/32 régissant les procédures communes pour l’octroi et le retrait de la protection internationale. La cour de Luxembourg a répondu par la négative et avancé plusieurs points, à la lumière de l’article 47 de la Charte des Droits Fondamentaux.

D’abord, la Cour note que la présomption automatique d’abus en cas de non-présence crée une automaticité de refus, ce qui n’est pas compatible avec le droit d’être entendu par un tribunal impartial car il n’y a de facto aucun examen au fond de la situation du demandeur d’asile.

Ensuite, les juges ont estimé que la loi grecque n’était pas proportionnée aux objectifs à atteindre, en ce que des mesures moins contraignantes pourraient être adoptées : représentation par un avocat ou preuve de la présence sur le territoire à proximité immédiate du lieu de résidence (commissariat, etc.). Cela est particulièrement vrai pour les personnes ne résidant pas à proximité d’Athènes, où les recours sont examinés.

Enfin, la CJUE a relevé que l’objectif de la comparution physique est surtout de montrer la présence de l’individu, et non de l’entendre effectivement sur sa situation. Ici aussi, cela viole le principe de proportionnalité – quand bien même la Cour reconnait que cela puisse contribuer à l‘efficacité du système judiciaire en dissuadant les recours abusifs.

Obligation de couvrir les besoins fondamentaux des demandeurs d’asile, même en cas d’afflux imprévisible de ces derniers

Dans un arrêt également rendu le 1er août 2025 (C-97/24), et interrogée par la Haute Cour irlandaise, les juges de la troisième chambre de la Cour de justice ont estimé que l’Irlande avait manqué à ses obligations en ne donnant pas un logement à deux demandeurs d’asile arrivés sur son sol – et non éligibles à l’allocation de subsistance prévue par le droit irlandais. Si Dublin a fait amende honorable en reconnaissant les faits allégués, elle a plaidé une saturation de ses capacités d’accueil causée par un afflux massif et imprévisible de demandeurs d’asile.

La Cour a estimé que la directive 2013/33, ainsi que la Charte des Droits fondamentaux de l’UE, imposait aux EM d’octroyer des conditions matérielles garantissant un niveau de vie satisfaisant (logement, allocation…). Ce faisant, en s’en abstenant, l’Irlande est allée au-delà de la marge d’appréciation dont elle dispose en la matière – et a donc violé le droit de l’Union. En effet, même en cas de circonstances exceptionnelles entraînant l’application du régime dérogatoire, l’EM doit pouvoir couvrir les besoins fondamentaux des demandeurs de protection internationale – au nom de la dignité humaine. La CJUE précise en outre que rien ne prouve que l’Irlande n’aurait pu agir autrement, par exemple en donnant des bons financiers ou un logement en dehors du système normalement prévu. La méconnaissance des obligations est enfin suffisamment caractérisée pour engager la responsabilité du pays et donner droit à une indemnisation.


Belgique : fusion des zones de police à Bruxelles et réforme du regroupement familial… mais jugement sévère adressé par le Conseil d’Etat néerlandais

Le débat sur la fusion des zones de police à Bruxelles est aussi vieux que la création de ces mêmes zones à la fin du siècle dernier (voir, pour un rappel approfondi du dossier et de ses différents enjeux, la note-dossier du CRSI). Cependant, depuis le début de l’année 2025, le Gouvernement fédéral belge montre une volonté d’avancer sur cette question et un accord politique est tombé en « Kern » – conseil des ministres restreint, avant présentation à la Chambre donc – le 21 juillet 2025, jour de la fête nationale. Le Kern s’est accordé sur les modalités pratiques de la mise en œuvre de cette réforme, et notamment sur le soutien financier de 55 millions d’euros sur cinq ans à destination des zones bruxelloises, notoirement endettées et défavorisées par la méthode de calcul des dotations fédérales. Une clause de rendez-vous est également prévue afin d’ajuster, si besoin, cette enveloppe à la hausse.

Précisions au passage que cette réforme intervient dans un contexte estival marqué par une recrudescence notable des fusillades, notamment à Bruxelles-ville, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek et Anderlecht – des zones parmi les plus touchées par les violences liées au narcotrafic. A ce titre, le Procureur du Roi a une nouvelle fois tiré la sonnette d’alarme et rappelé le manque d’effectifs de la police judiciaire – le tout alors qu’aucun gouvernement régional bruxellois n’a encore été formé, quinze mois après les élections.

En parallèle de ces développements politiques, un autre évènement a rappelé les difficultés des autorités belges en matière migratoire et de respect des décisions de justice par le fédéral. Un constat sévère sur ce sujet a été adressé par le Conseil d’Etat des Pays-Bas dans un arrêt du 23 juillet 2025. La Cour administrative du pays note que les demandeurs d’asile qui devaient normalement, en vertu des règles de Dublin, être renvoyés en Belgique ne doivent plus l’être. Le pays souffrirait en effet de « défaillances systémiques » dans la fourniture des besoins de base et de solutions d’hébergement et de protection. Les juges néerlandais notent en outre que ces problèmes sont davantage durables que temporaires et rappellent que l’Etat belge a été condamné des milliers de fois en matière sans que la situation n’évolue réellement. Le Gouvernement belge, par la voix de la ministre (NV-A, nationaliste flamande) Anneleen Van Bossuyt, se défend en parlant d’une situation à l’échelle européenne et d’une « surcharge structurelle » des capacités d’accueil du pays.

Toujours en matière migratoire, un projet de loi en examen à la Chambre prévoit de durcir les règles du regroupement familial, première porte d’entrée pour l’immigration légale en Belgique – 59 000 titres de séjour accordés en 2023. L’axe principal défendu par le Gouvernement est de réduire le coût du regroupement familial pour la société, en exigeant du demandeur un revenu plus élevé (110% du salaire minimum augmenté de 10% par membre de la famille) assorti d’autres conditions comme un logement correct. D’autres mesures concernent aussi les délais, qui seront raccourcis pour les personnes reconnues réfugiées. Elles auront 6 mois pour remplir les démarches contre un an actuellement. Les frais de dossier pour une demande de naturalisation seront portés de 150 à 1000 euros et les étrangers en séjour irrégulier pourront être expulsés plus facilement, au besoin via une visite domiciliaire pour les plus dangereux. Enfin, l’obligation, pour les personnes candidates au regroupement, de se présenter physiquement dans un poste consulaire belge est maintenue (en dépit de l’absence de tels postes dans certains pays). Précisons que de nombreuses associations, rejointes par le Haut-Commissariat aux Réfugiés (organisme de l’ONU), dénoncent ce durcissement.

A noter que le durcissement du regroupement familial n’est pas qu’une tendance d’outre-Quiévrain, puisque le Portugal a lui aussi réformé ses règles en la matière dans une loi votée le 16 juillet 2025. Ici aussi, les conditions seront rehaussées, les visas n’étant accordés qu’à des immigrés hautement qualifiés. Les Brésiliens perdront la règle spéciale qui leur permet de ne régulariser leur situation après l’arrivée sur le territoire portugais. Le volet « expulsions » sera renforcé, avec la création d’une unité spéciale dans la police. L’objectif affiché est de mettre fin à l’une des politiques les plus libérales d’Europe, qui permettait de régulariser un étranger travaillant depuis un an. Un délai d’attente sera instauré et fixé à deux ans avant de pouvoir demander le regroupement familial.


Les migrations : sujet d’initiatives et de tensions en Europe et dans son entourage

Statistiques :

L’agence européenne de garde-côtes et de gardes-frontières (Frontex) a rendu publiques ses statistiques actualisées pour le premier semestre 2025. Elle y relève une diminution d’environ 20% des franchissements illégaux de frontières en comparaison de la même période en 2024. Avec 76000 cas recensés, ce chiffre continue sa décrue constante depuis le pic de 2023. Comme souvent, les différentes routes ne sont pas égales. Alors que la route des Balkans occidentaux et celle de la Méditerranée orientale ont connu une baisse significative, une hausse est notable en Méditerranée centrale (notamment depuis la Libye – 39% des arrivées en Europe par ce trajet) ainsi que dans le nord de la France vers le Royaume-Uni. La route de l’Atlantique, via les iles Canaries, enregistre une baisse même si la Mauritanie reste un point de départ majeur – une des raisons qui motivent Madrid à vouloir renforcer la coopération avec ce pays, en complément des accords déjà signés l’an dernier.

Grèce :

Malgré ces chiffres plutôt satisfaisants pour Athènes, la Grèce durcit le ton à l’égard des migrants avec de nouvelles mesures à l’étude pour renforcer la dissuasion. Le gouvernement conservateur, par la voix de son ministre en charge des migrations Thanos Plevris, compte réévaluer l’ensemble des prestations sociales versées aux demandeurs d’asile afin de conduire une « réduction drastique » de leur montant. Une autre mesure vise à criminaliser le séjour irrégulier après rejet de la demande d’asile, à hauteur de cinq années de prison (sauf départ volontaire). Plus encore, le Gouvernement s’attaque aussi au terrain symbolique en assumant voulant revoir les menus servis dans les centres d’accueil et de détention pour migrants : « personne ne peut entrer illégalement, demander l’asile et bénéficier d’allocations, de menus trois fois par jour et d’un hébergement, tout cela aux dépens du contribuable grec et européen. Le service des Migrations n’est pas un hôtel. »

Dans le même temps, le Gouvernement décidait de suspendre pour trois mois l’examen des demandes d’asile en provenance d’Afrique du Nord ; avec un objectif clair de reconduire les migrants dans leur pays d’origine. Ce qui inquiète Athènes tient en le nombre de personnes arrivées en Crète en provenance de Libye, un trajet autrefois peu emprunté car plus long et périlleux mais qui se développe : 9000 arrivées en quelques semaines, le double de 2024. A noter que la Grèce avait déjà pris des mesures de sécurité à sa frontière terrestre avec la Turquie en 2020.

Sans surprise, plusieurs ONG rejointes par le Commissaire du Conseil de l’Europe aux droits de l’Homme – Michael O’Flaherty ont exprimé leur indignation devant ce projet de loi ; alors que dans le même temps, la Commission européenne a adopté une attitude plutôt réservée. Sans condamner dès le projet du Gouvernement communiqué, Bruxelles va attendre le passage au Parlement avant de se prononcer sur d’éventuelles atteintes aux droits fondamentaux – un discours minimaliste qui reflète l’évolution des mentalités à la Commission face à l’augmentation croissante des franchissements de frontières sur cette route… mais également au regard de la situation en Libye.

Libye :

La décision des autorités grecques s’inscrit dans un contexte tendu avec la Libye. La veille des annonces, une délégation de l’UE avait dû faire face à un incident diplomatique alors qu’elle se rendait dans la partie de la Libye contrôlée par les rebelles du général Haftar – en lutte contre le gouvernement d’unité nationale (sis à Tripoli) et soutenus, entre autres, par la Russie. Si la rencontre à Tripoli a pu avoir lieu, celle qui devait suivre à Benghazi a vu les européens – dont le commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner – PPE, Autriche) et des ministres italiens, grecs et maltais – être déclarés persona non grata. La délégation a, en effet, été accusée d’enfreindre la « souveraineté nationale », les protocoles diplomatiques et les procédures d’entrée sur le territoire.

En réalité, cet incident révèle que l’UE en général et la Grèce en particulier ont plusieurs lignes rouges quant au gouvernement dirigé de facto par Haftar. Premièrement, ce dernier est très proche du Kremlin, qui lui fournit des armes, des mercenaires et compte implanter une base navale à Tobrouk. Pensée pour remplacer la perte du port syrien de Tartous, cette possibilité inquiète particulièrement l’Italie – en ce que des missiles pourraient atteindre les côtes européennes. Aussi, comme Moscou, Benghazi est accusé de militariser la migration en incitant les flux vers l’Europe – notamment pour faire pression sur Bruxelles afin que son proto-Etat soit reconnu. Secondement, Athènes s’inquiète que la « Libye-Haftar » puisse ratifier un protocole d’accord présenté par la Turquie (autre soutien de poids) et qui verrait une délimitation des frontières ignorant l’île de Crète. Un risque additionnel était, pour les européens, de s’afficher aux côtés d’officiels d’un gouvernement considéré comme illégitime et non reconnu internationalement

Dans tous les cas, cet incident diplomatique risque de compliquer les efforts de l’UE visant à tarir le flux de migrants en provenance d’Afrique, la première base de départ étant la Libye. Difficile en effet de mettre en place une stratégie crédible en s’accordant avec seulement une moitié du pays – l’Italie se refusant à remettre en cause la coopération avec Benghazi, une position partagée par M. Brunner. En tout cas, Benghazi inquiète également ses voisins en raison de vols réguliers avec la Biélorussie, un Etat notoirement connu pour instrumentaliser les migrations à la frontière polonaise. Athènes, de son côté, appelle par ailleurs l’UE à agir contre la Turquie qui – en étant de plus en plus proche de Haftar – faciliterait tacitement ces flux opérés par la compagnie d’Etat de Minsk, Belavia.

Manche :

Dans le même temps, la France et le Royaume-Uni (RU) ont convenu d’un renforcement de leur coopération en matière de lutte contre l’immigration irrégulière vers le RU. Au cours de la visite d’Etat du Président de la République, effectuée début juillet, les deux pays se sont accordés sur un mécanisme dit « one in, one out ». Cela signifie que, pour chaque migrant entré illégalement sur le territoire britannique et expulsé vers la France, un demandeur d’asile sera envoyé au RU afin d’y voir sa situation étudiée – attendu qu’un faisceau d’indices pertinent sur son cas permettra au préalable de déceler des facteurs favorisant l’accueil de sa demande (connexion familiale par exemple). Comme mentionné dès avril par la presse britannique (et évoqué dans les brèves et dans cette note du CRSI), les forces de l’ordre françaises verront leur doctrine d’action modifiée afin d’adopter des mesures plus proactives pour empêcher les départs. Néanmoins, malgré le caractère assez novateur du projet, celui-ci ne devrait concerner de prime abord qu’une cinquantaine de personnes de chaque côté (pour environ 21000 personnes arrivées au RU depuis le début d’année 2025).

Dans tous les cas, cet accord – souvent évoqué, jamais implémenté – est un symbole fort du dégel actif des tensions entre Paris et Londres, obstruées depuis le Brexit. Il s’agit d’une tentative de moderniser le cadre juridique applicable à la gestion des migrations transmanche, un cadre qui date des accords du Touquet, signés en 2003 et complétés depuis par d’autres textes (dont celui de Sandhurst en 2018). Elles permettent aussi au gouvernement de Keir Starmer, après un an au pouvoir, de donner des gages sur sa politique migratoire alors que le parti Reform UK de Nigel Farage n’a jamais été aussi haut dans l’opinion. Néanmoins, plusieurs pays s’inquiètent de la mise en place d’une telle procédure, craignant un report des difficultés sur les pays méditerranéens, notamment pour les migrants expulsés du RU et renvoyés vers le pays de première entrée en vertu du dispositif « Dublin ». Ils demandent donc à la Commission d’examiner l’accord au regard du Pacte sur l’asile et la migration – ce qu’elle fera avant l’entrée en vigueur du mécanisme.

Copenhague :

Enfin, lors d’un conseil des ministres JAI (Justice et Affaires Intérieures) tenu les 22 et 23 juillet dans la capitale danoise, les sujets migratoires ont été mis sur le haut de la pile, avec notamment un focus porté par la présidence tournante sur les « solutions innovantes ». Celles-ci, défendues par de plus en plus de pays européens souhaitant un durcissement des règles et une refonte du tout-récent Pacte sur l’Asile et la migration, comportent notamment des centres de retours dans des pays tiers, des partenariats divers ou encore l’expulsion de ressortissants afghans. Il reste cependant à surmonter les potentiels obstacles techniques et juridiques ; la présidence danoise parlant d’un « long processus ». Des premiers projets-pilotes avec des pays d’Asie centrale ou de la Corne de l’Afrique ont aussi été évoqués. En outre, les ministres ont discuté d’un raccourcissement du délai de départ volontaire, actuellement de 30 jours, jugé trop long et peu incitatif.

En parallèle, l’Allemagne a donné le ton en expulsant des ressortissants afghans condamnés outre-Rhin vers leur pays d’origine. Pour ce faire, elle a été le premier pays de l’UE à autoriser l’entrée sur son territoire de représentants du régime des Talibans afin de mener à bien ce processus. Berlin évoque même d’autres EM de l’UE intéressés et la possibilité de créer une sorte de « coalition » sur le sujet. Ce changement de ton envers les Talibans suit celui opéré sur la Syrie depuis décembre 2024 ; et confirme la volonté affichée de revenir sur les positions affichées depuis plusieurs années et de pouvoir expulser plus facilement les demandeurs d’asile déboutés.

De manière intéressante, dans le même laps de temps, l’Autriche procédait à l’expulsion d’un ressortissant syrien vers son pays d’origine, une première pour un pays de l’UE depuis près de quinze ans. L’individu en question avait obtenu l’asile en 2014 avant de le perdre en 2019 suite à une condamnation de justice. Cette expulsion marque une étape symbolique alors que, depuis la chute du régime de Bachar el-Assad, de nombreux Etats européens étudient le renvoi de certains de ces demandeurs d’asile arrivés sur leur territoire (100 000 dans le cas de l’Autriche, pays qui a débuté un processus de révocation du statut).

Ce conseil fait suite à une réunion informelle en Allemagne des ministres de l’Intérieur de six EM (FR, DE, AT, PL, DK, CZ) accompagné du Commissaire aux affaires intérieures Magnus Brunner. Il y a notamment été question, déjà, du retour des demandeurs d’asile déboutés (y compris d’Afghanistan) et d’un renforcement du mandat de Frontex. Tenue dans les Alpes allemandes, elle constitue un symbole de l’évolution des pays européens sur la question, et notamment de la part des partis de centre-gauche membres de coalitions au pouvoir outre-Rhin, en Autriche ou en Belgique. Seule l’Espagne, en partie pour des questions de politique intérieure, semble isolée dans son opposition au durcissement migratoire malgré un nombre d’arrivées aux Canaries en hausse depuis trois ans.

Enfin, le 23 juillet, la Fondamental Rights Agency de l’UE (basée à Vienne) a rendu un rapport relatif à la préservation des droits des migrants instrumentalisés par les Etats tiers. Elle s’inquiète de la « militarisation » croissante des frontières et appelle à ne pas faire de la lutte contre cette instrumentalisation un modèle pour « le traitement de tous les migrants et réfugiés traversant la frontière de manière irrégulière ».


La Pologne rétablit des contrôles aux frontières avec l’Allemagne et la Lituanie sur fond de tensions avec Berlin et de préoccupations migratoires

Depuis le 6 juillet, l’espace Schengen compte un onzième pays ayant réintroduit des contrôles aux frontières : la Pologne. Varsovie a en effet indiqué avoir remis en place des patrouilles le long de ses frontières avec l’Allemagne et la Lituanie au moins jusque début octobre. L’objectif principal du gouvernement polonais est de lutter contre l’immigration illégale, un sujet hautement inflammable dans le pays ; alors que l’élection présidentielle tenue début juin a consacré un candidat nationaliste au détriment de la coalition centriste du Premier ministre (et ancien président du Conseil européen) Donald Tusk. Corollaire, le commerce frontalier pâtit de la mesure et ce alors que le pont sur l’Oder a rapidement été considéré comme un symbole de la libre circulation et que la Pologne est considéré comme l’un des pays ayant le plus bénéficié de l’adhésion à l’UE et à l’espace Schengen.

Dans le détail, ces mesures concernent 52 points de passage frontaliers de l’Allemagne et 13 de la Lituanie – qui sont soumis à des contrôles aléatoires sur des véhicules. La raison décisive d’une telle décision est à chercher dans l’évolution allemande en matière migratoire, et notamment la pratique du refoulement à la frontière (voire les articles du CRSI ici et ). Le refus de Berlin de laisser rentrer les demandeurs d’asile sur son territoire avant même l’examen de leur demande conduit ces derniers à rester en Pologne. Concernant la Lituanie, il s’agit ici de contrer le flux de migrants dont l’arrivée est orchestrée par Moscou et Minsk vers la Pologne via les pays baltes.

Malgré sa politique et les critiques qui lui sont adressées, l’Allemagne tente de rassurer et cherche en priorité une solution commune qui satisfasse les deux pays – l’objectif partagé étant d’éviter un « ping-pong » avec les demandeurs d’asile. Néanmoins, les pistes envisagées semblent maigres, Varsovie ayant refusé l’idée de patrouilles communes.

Le gouvernement polonais fait aussi face à des préoccupations de politique intérieure, avec le souci de se montrer ferme et constant sur une thématique-phare de l’opposition nationaliste au Parlement. Plus grave, les autorités tentent de dissuader de potentielles personnes intéressées de rejoindre des milices privées, souvent d’extrême-droite, qui se revendiquent « de défense des frontières ». Le Gouvernement insiste sur leur caractère illégal et perturbateur et incite au contraire chaque citoyen soucieux de l’intégrité de la Pologne à rejoindre le corps de gardes-frontières. Rappelons que Berlin a réintroduit des contrôles aux frontières dès l’automne 2023, illustrant une dynamique à l’œuvre depuis quelques années déjà : le retour de multiples contrôles aux frontières dans un espace Schengen tout juste quadragénaire (voire ici et les travaux du CRSI).


Un rapport d’Eurojust et de l’ECJN rappelle à posture à adopter face à l’IA en matière de procédure pénale

L’Agence de l’Union européenne pour la coopération judiciaire en matière pénale (Eurojust, basée à La Haye) et le Réseau judiciaire européen sur la cybercriminalité (EJCN), créé en 2016, ont publié le 2 juillet leur dixième édition annuelle du Cybercrime Judicial Monitor. Ce rapport annuel s’adresse aux autorités judiciaires et policières de l’UE et traite des évolutions législatives, judiciaires et opérationnelles concernant la cybercriminalité au sein de l’Union. L’édition 2025 met particulièrement l’accent sur l’intelligence artificielle, explorant son rôle dual, tant comme instrument criminel que comme ressource pour la justice.

Le document met en avant l’utilisation croissante de l’IA à des fins illégales, notamment pour produire des contenus trompeurs, automatiser des attaques informatiques et créer des logiciels malveillants. Il souligne la responsabilité des développeurs et des utilisateurs de ces technologies lorsqu’elles sont employées à des fins délictuelles et criminelles.

En parallèle, les autorités judiciaires et policières utilisent elles-mêmes de plus en plus souvent l’IA pour traiter de grandes quantités de données, combiner des informations de diverses sources et identifier des comportements suspects. Toutefois, le rapport insiste sur la nécessité de réguler ces usages pour assurer le respect des droits fondamentaux (procès équitable, transparence, traçabilité des processus…). Il recommande aussi un contrôle humain effectif, particulièrement lorsque l’IA est utilisée pour analyser des preuves.

Le rapport attire enfin l’attention sur les risques liés au manque de documentation claire sur le fonctionnement des systèmes d’IA, ce qui peut influencer l’évaluation des preuves et les droits de la défense. Bien que l’admissibilité des preuves soit régie par le droit national, les principes européens doivent être respectés. Assez logiquement, il appelle à renforcer la formation continue des magistrats et à améliorer la coopération judiciaire entre les EM.


La Commission dévoile une feuille de route pour permettre l’accès légal des forces de l’ordre aux données nécessaires dans le cadre de leur métier

La Commission européenne a présenté le 24 juin sa « Feuille de route pour faciliter l’accès légal aux données« , visant à permettre aux autorités judiciaires d’accéder légalement aux données nécessaires pour les enquêtes et poursuites. Elle se place dans le contexte de la stratégie ProtectEU, dévoilée fin mars 2025 (voir la note du CRSI à ce sujet). Un cadre clair est vital car la majorité des infractions (terrorisme, criminalité organisée, abus sexuels…) laissent des traces numériques, à tel point que 85% des enquêtes pénales reposent sur des preuves électroniques. Pour la Commission, il importe donc de moderniser les outils et le cadre juridique afin de donner accès aux données numériques tout en respectant les droits fondamentaux. Ce faisant, la feuille de route se concentre sur six domaines clés.

  • Premièrement, concernant la conservation des données de téléphonie et de messagerie, la Commission relancera une étude d’impact en 2025 pour mettre à jour les règles de l’UE. La dernière tentative en la matière s’était soldée par un arrêt – en grande chambre – de la CJUE invalidant la directive (C-293/12, Digital Rights Ireland, 2014). Depuis cette invalidation, les cadres législatifs des États membres sont devenus fragmentés et inégaux, certains n’ayant aucune loi sur la conservation des données.
  • Deuxièmement, la Commission étudiera des mesures pour améliorer la coopération transfrontalière en matière d’interception légale des données d’ici 2027 ainsi que pour d’augmenter les échanges d’informations entre Europol et les EM.
  • Troisièmement, la Commission et Europol vont analyser les lacunes et les besoins pour soutenir le développement de la criminalistique numérique via des outils financés en partenariat avec le secteur privé. A cette fin, Europol est appelé à devenir un centre d’excellence en la matière.
  • Quatrièmement, sur le déchiffrement des communications, la Commission élaborera une « Feuille de route technologique » d’ici 2026, visant à trouver des solutions techniques pour accéder à certaines données cryptées tout en respectant les droits fondamentaux. La Commission soutiendra également le développement de nouvelles technologies de décryptage pour Europol d’ici 2030.
  • Cinquièmement, Bruxelles veut revoir la manière de produire la norme en matière de sécurité intérieure, afin de rationaliser le processus.
  • Enfin, la Commission veut avancer sur le sujet de l’IA en permettant aux autorités nationales de l’employer pour traiter légalement et de manière efficiente de grands volumes de données tout en analysant plus efficacement les preuves.

Dans le reste de l’actualité européenne :

CJUE : Dans ses conclusions rendues le 10 juillet 2025 (affaires C-722/23 et C-91/24), l’avocat général (AG) Rantos a proposé à la Cour de juger en ce sens qu’un EM peut refuser d’exécuter un mandat d’arrêt européen en raison de craintes sur les conditions de détention dans l’EM d’émission. Il estime toutefois que l’EM devra exécuter la peine infligée par l’EM d’émission sur son propre territoire, afin d’éviter toute impunité – il propose dès lors de transformer la faculté en obligation.

Par ailleurs, dans ses conclusions publiées le 1er août 2025 (C-313/25 PPU, Adrar), l’AG Spielmann estime que le juge national qui contrôle la légalité de la rétention d’un ressortissant étranger en séjour irrégulier doit s’assurer que le principe de non-refoulement ne s’oppose pas à l’éloignement de l’individu, particulièrement quand le droit à la vie familiale et l’intérêt supérieur de l’enfant entrent en ligne de compte.

Rappelons que l’opinion d’un Avocat général a vocation à éclairer la formation de jugement et n’emporte en elle-même aucun effet juridique propre, pas plus qu’elle ne lie les juges.

CONTROLEUR EUROPEEN DE LA PROTECTION DES DONNEES (CEPD) : D’après Bloomberg, le CEPD a identifié que le Système d’Information Schengen 2 (SIS 2) présentait des milliers de failles de cybersécurité, dont certaines potentiellement graves. Il critique aussi le nombre important d’administrateurs de la base de données ainsi que les failles dans le pilotage du projet (lenteur des corrections, recours à des cabinets de conseil). Le SIS 2 a vocation à être intégré au système entrée/sortie (validé par le Conseil) qui doit se déployer progressivement à partir de la fin 2025 ; et ainsi automatiser l’enregistrement des ressortissants de pays tiers franchissant les frontières de l’UE.

ZONE EURO : La Bulgarie rejoindra officiellement la zone euro le 1er janvier 2026 ; et abandonnera en conséquence sa monnaie nationale, le lev (taux de conversion : 1 euro= 1.95583 lev). Le pays sera le 21ème Etat à rejoindre l’union monétaire, envoyant par là même un message clair. En dépit d’une opinion publique tiraillé entre Bruxelles et Moscou et des craintes sur l’inflation alimentées par le Kremlin, Sofia satisfait aux critères de Maastricht (dette représentant 24% du PIB bulgare – VS 113% en France – 2.7% d’inflation et 3% de déficit). Cette adhésion renforcera le poids économique de la zone euro ainsi que la crédibilité et l’influence de la monnaie unique à l’international

PARLEMENT EUROPEEN : Les eurodéputés ont validé à une large majorité le déploiement progressif du système entrée/sortie, longtemps attendu mais ayant connu des retards. Il a vocation à enregistrer certaines données de ressortissants de pays tiers entrant et sortant de l’UE (nom, document de voyage, heure/lieu d’entrée/sortie ou encore données biométriques). Mis en place à partir d’octobre 2025, il attendra sa pleine capacité 170 jours après – des paliers intermédiaires étant prévus (seuils pour lesquels le Parlement a obtenu gain de cause – voir la brève du CRSI à ce sujet).

COMMISSION : La Commission européenne a proposé des mesures temporaires relatives à la délivrance de visas envers les ressortissants guinéens : suspension de la délivrance de visas à entrées multiples, allongement du délai de traitement ou bien suspension des exemptions aux droits de visa. Bruxelles justifie cette position par les très faibles taux de réadmission enregistrés par la Guinée, avec un taux de retour de ses ressortissants en séjour irrégulier d’à peine 3%. Cette décision intervient alors que les colégislateurs ont acté une réforme des règles de suspension à l’exemption de visas en juin 2025 (voir la brève du CRSI à ce sujet).

Sur un sujet connexe, le prix de la future autorisation de voyage (ETIAS) pour les ressortissants de pays n’ayant pas besoin de visas pour voyager dans l’UE a été fixé à 20 euros (contre 7 actuellement). La Commission justifie cette hausse par des coûts de fonctionnement en hausse, un système technologique plus perfectionné et la volonté de s’aligner sur les autorisations de voyage pratiquées ailleurs dans le monde. Le prix d’ETIAS est en effet similaire à l’ETA britannique (20 livres) et à l’ESTA américain (21 dollars) mais inquiète fortement les professionnels du voyage et du tourisme.

ITALIE : La Cour Constitutionnelle a jugé le 8 juillet 2025 que le décret pris par le Gouvernement pour encadrer de manière plus stricte les activités des navires des ONG en mer était constitutionnel. Ce décret imposait de réaliser un unique sauvetage avant de se diriger vers un port assigné par les autorités. De plus, la détention des navires à quai est jugée légale.

ALLIANCE DES PORTS : Le groupe de contact, formé de 16 ports et lancé sous présidence belge du Conseil, pourrait s’ouvrir à d’autres ports, plus petits. C’est en tout cas le souhait de la présidence danoise alors que le trafic de drogue ne faiblit pas et que la coopération entre les différentes autorités produit des résultats. Cela permettrait aussi de s’adapter aux structures criminelles qui contournent de plus en plus les grandes infrastructures, mieux surveillées, au détriment d’autres, plus faciles à pénétrer. La thématique des attaques hybrides et des cyberattaques est aussi évoquée.