– Par Louis Domergue, adhérent du CRSI et consultant en aéronautique et défense
La France doit faire le choix de l’endurance industrielle
Nous réarmons dans l’urgence. Les drones vrombissent et les missiles sifflent à nos portes. L’UE mobilise des centaines de milliards d’euros, près de 400 en 2025.
Avec l’inflation des budgets de défense et la fragilité de notre base industrielle européenne, la tentation est grande d’acheter sur étagère. En effet depuis 2020 les exportations d’armements des Etats-Unis vers l’Europe ont bondi de plus de 200% selon le SIPRI, institut de référence sur les transferts d’armes. Treize pays européens ont commandé le F-35. Certains de nos voisins dépendent à 95% de matériel américain. Chaque milliard qui traverse l’Atlantique est un milliard qui échappe à notre industrie ; c’est un vote stratégique. Moins nous finançons nos usines moins elles sont capables de s’adapter à la guerre du XXIe siècle. Et les prochains achats iront s’ajouter aux précédents.
Le réarmement n’est donc pas, en soi, le moyen de réduire notre dépendance. Il l’accélère.
Et les remèdes aggravent le problème. L’Europe s’est dotée de mécanismes de financement pour son industrie de défense, mais autorise jusqu’à 35% de composants étrangers. Or dès qu’un simple capteur américain entre dans un système d’arme il faut demander un accord, que ce soit pour l’utiliser ou l’exporter. L’argent est européen et le veto à Washington. Cette règle s’applique depuis des années, comme pour notre missile Meteor, dont la modification pour se libérer des composants américains prendrait dix ans et coûterait 900 millions d’euros selon un rapport du Sénat. C’est hors de portée. Nous avons une trappe déguisée en garde-fou : l’Europe finance sa dépendance pour des décennies.
Le problème n’est donc pas budgétaire. Une partie de la classe politique pense toujours la défense européenne comme une réunion de portefeuilles pour pouvoir dépenser plus. Or le SCAF, plus grand programme de coopération industrielle du continent, est en sursis. Non par manque de moyens, mais parce que deux pays n’ont ni la même doctrine, ni les mêmes besoins opérationnels, ni les mêmes intérêts industriels.
Durant les dividendes de la paix, les militaires et les industriels se sont battus pour préserver au mieux les capacités souveraines mises en place il y a 70 ans. L’excellence technologique d’une armée d’échantillons ne suffit plus. Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est la capacité à faire fonctionner ensemble des drones à quelques centaines d’euros avec des satellites, des capteurs et du renseignement qui les rendent utiles. C’est la capacité à utiliser l’ensemble du spectre technologique et, surtout, à raccourcir la boucle entre le terrain et l’usine.
Pour cela il faut justement des usines. Aujourd’hui l’Occident redécouvre les vertus du stock et de l’autonomie. Et se rend compte des nombreuses lacunes laissées par les illusions de la mondialisation et des dépendances engendrées par l’exode de son industrie. La France a fermé ses usines de poudres et de munitions pour mutualiser avec ses partenaires européens. Le résultat n’est pas au rendez-vous. Nous reconstruisons à Bergerac, dans l’urgence, une fraction de ces capacités et redécouvrons, vingt ans plus tard, ce que nous avions décidé d’abandonner. Une forme de vision stratégique. Derrière des choix rationnels, la responsabilité est collective.
Quatre ans après le discours sur l’économie de guerre nous sortons progressivement d’hibernation. Les grands programmes d’armement se sont étalés dans le temps pour tenir face aux baisses des budgets post guerre froide. Aujourd’hui l’industrie se prépare au mieux à accélérer mais cela ne sera possible qu’avec des engagements clairs et durables. Sans cela une PME ne peut ni investir ni recruter. Attendre 18 mois entre une annonce et une commande n’est plus une option.
Après la dissuasion nucléaire et la dissuasion conventionnelle, une industrie de défense capable de s’adapter rapidement, avec des volumes importants, et de tenir dans la durée sera le troisième volet dissuasif. La dissuasion par la masse et la profondeur.
La France est aujourd’hui le seul grand pays européen à pouvoir employer ses armes sans demander la permission, avec une dépendance limitée aux équipements américains. La prise de conscience est faite et la direction apparaît : des commandes de munitions, une usine de drones, la reconversion de moyens civils. Nous en sommes au tout début.
L’endurance ne se décrète pas à Bruxelles. Elle se prépare ici, au niveau national. Il y a des vocations à susciter : la défense ne recrute pas assez d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs. Les commandes doivent porter sur plusieurs années pour donner de la visibilité aux industriels et leur permettre d’investir. Et aucune industrie ne peut fonctionner sans énergie compétitive, dont le nucléaire est aujourd’hui le pilier. Être endurant demande aussi d’être lucide sur nos capacités et de faire des choix. Le premier à s’imposer est politique : réindustrialiser la France.
Les conflits qui nous menacent vont tester notre aptitude à former, produire et remplacer dans la durée. Le temps redevient le facteur stratégique, il n’y a pas le luxe d’attendre. Les coopérations sont utiles si elles permettent de produire de meilleurs équipements, plus vite et moins chers. Décider seul pour ce qui est vital, coopérer avec ceux qui sont capables d’agir pour massifier. L’échelle européenne peut servir pour standardiser, financer ou réaliser des achats groupés. Nations, coalitions, Europe. Dans cet ordre.
L’innovation impressionne, la masse dissuade. Sans industrie, réarmer la France et l’Europe revient à acheter leur dépendance et leur incapacité à tenir.
