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Olivier Debeney

Frontex, l’agence incontournable

By Institutions

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

Frontex, l’agence incontournable

Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (basée à Varsovie), est au cœur de l’actualité migratoire en Europe. Créée en 2004, elle a pour mission de coordonner la surveillance des frontières extérieures de l’espace Schengen et de lutter contre la migration illégale. Avec l’augmentation des flux migratoires ces dernières années, Frontex a vu son rôle et ses moyens être considérablement renforcés pour passer d’une petite structure humanitaire à une police des frontières européenne. L’agence dispose désormais d’un budget d’un milliard d’euros et d’une force d’intervention rapide de plus de 2100 garde-frontières permanents.


Historique

2004 : Les débuts

L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (Frontex) est créée par le règlement (CE) n° 2007/2004 du Conseil du 26 octobre 2004. Son objectif est de renforcer la coopération entre les États membres en matière de gestion des frontières extérieures et de lutter contre l’immigration illégale.

2005-2014 : Développement et expansion

Durant cette période, Frontex se concentre sur la coordination des opérations de surveillance des frontières maritimes et terrestres, ainsi que sur le développement de formations communes pour les garde-frontières. L’agence lance également des initiatives pour améliorer l’échange d’informations et de technologies entre les États membres.

2015 : Crise migratoire et montée en puissance

L’afflux massif de migrants vers l’Europe en 2015 met Frontex au cœur de la gestion de la crise. L’agence est appelée à coordonner les efforts des États membres pour secourir les migrants en mer, empêcher les arrivées illégales et lutter contre les réseaux de passeurs.

2016 : Renforcement des pouvoirs et création du Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes.

L’agence dispose depuis d’une réserve de réaction rapide composée de 1 500 agents.

Le règlement (UE) n° 2016/1624 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2016 renforce considérablement les pouvoirs et les moyens de Frontex. L’agence est désormais dotée d’un budget plus important et d’un corps permanent de garde-frontières : le Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes (CGF).

Il aide à :

  • Gérer les migrations avec plus d’efficacité,
  • Améliorer la sécurité intérieure de l’UE,
  • Protéger le principe de libre circulation des personnes.

Novembre 2019 : Adoption d’un règlement visant à renforcer le rôle de l’agence.

Connu sous le nom de règlement Frontex, il prévoit :

  • Une gestion intégrée des frontières,
  • Un rôle accru de l’agence dans le traitement des retours,
  • La création d’un contingent permanent de 6 500 personnes d’ici 2021 et de 10 000 personnes d’ici 2027.

Depuis, Frontex peut acquérir son propre matériel, notamment des avions et des navires. Dans les faits, les États membres les mettent à disposition et obtiennent ensuite un remboursement.

2022 : Démission de Fabrice Leggeri

Le directeur de l’agence démissionne à la suite d’une enquête de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) concernant différentes accusations dont il sera ultérieurement blanchi (harcèlement, inconduite, notamment pendant le Covid et sur des sujets de recrutement, et refoulement de migrants). Le Néerlandais Hans Leijtens lui succède.

Frontex intervient dans toute l’Union européenne, des frontières orientales de l’UE jusqu’à la Grèce et Chypre, en passant par les Balkans. L’agence mène aussi des opérations en Moldavie, en Serbie, au Monténégro et en Albanie, grâce à des accords négociés.

Missions

  • Assurer une veille permanente de la situation aux frontières extérieures de l’UE et de l’espace Schengen.
  • Porter assistance aux Etats membres, notamment pour enregistrer et identifier les migrants à leur arrivée, et en coordonnant le déploiement de moyens techniques et humains supplémentaires au sein des Etats.
  • Coordonner des opérations de renvoi de migrants irréguliers vers leur pays d’origine.
  • Uniformiser les normes de contrôles aux frontières.

Quelques opérations importantes

 

L’opération Triton, lancée par l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex en novembre 2014 en remplacement de l’opération Mare Nostrum, visait à la fois à surveiller les frontières maritimes de l’Union européenne en Méditerranée centrale et à porter secours aux migrants en détresse. Durant ses trois années d’existence, l’opération a contribué à démanteler des réseaux de passeurs et à lutter contre le trafic d’êtres humains et contre l’immigration irrégulière. Triton est également venue en aide à plus de 60 000 migrants en mer. L’opération Triton a été controversée dès son lancement. Certains critiques l’ont accusée de ne pas en faire assez pour sauver des vies, tandis que d’autres ont pointé du doigt son coût élevé et son inefficacité à endiguer le flux de migrants vers l’Europe.

En février 2018, Triton a été remplacée par l’opération Themis, qui s’inscrit dans le cadre d’une approche plus globale de la gestion des migrations en Méditerranée. Themis poursuit les objectifs de surveillance des frontières et de sauvetage en mer, tout en renforçant la coopération avec les pays d’origine et de transit des migrants. [1] [2]

L’opération Poséidon, lancée conjointement par la Grèce et l’agence européenne Frontex en décembre 2015, vise à contrôler les frontières maritimes grecques en mer Égée et à lutter contre le trafic de migrants et d’autres activités criminelles.

Elle répond à une augmentation importante du nombre de migrants arrivant par la mer, dont beaucoup traversaient la mer Égée depuis la Turquie (faisant pression sur l’UE) pour atteindre les îles grecques. Cette opération a mis en place de nombreux moyens, notamment aériens, maritimes et terrestres et a permis de ralentir l’immigration clandestine dans cette zone sans qu’il soit possible d’avancer des chiffres sûrs (60 000 personnes interceptées en 2023 [3]).

D’autres opérations telles que Hermes (Lampedusa, 2011), Indalo (Espagne-Maroc, 2014), Irini (patrouilles aériennes partout en Méditerranée, 2020) sont régulièrement lancées.

Liens avec Europol

Frontex et Europol collaborent étroitement pour la sécurité aux frontières et la lutte contre la criminalité grâce à des échanges d’informations (données opérationnelles, itinéraires migratoires, renseignements sur les réseaux criminels, le trafic de migrants ou les réseaux contrebandiers). Les deux agences peuvent aussi mener des opérations conjointes (Poséidon par exemple) et s’assister en cas de besoin, notamment sur le plan opérationnel.

Frontex est également amené à collaborer avec l’agence de l’Union européenne pour l’asile (AUEA) qui déploie une assistance opérationnelle aux pays de l’UE confrontés à une pression migratoire et protège les droits fondamentaux des demandeurs d’asile.

Europol en quelques données [4] :

  • Plus de 1400 personnes.
  • 264 officiers de liaison.
  • Des milliers d’enquêtes internationales chaque année.
  • Une agence officielle de l’Union européenne depuis le 1er janvier 2010.

Eurosur, un système d’information clé

Eurosur est un système européen de surveillance des frontières maritimes et terrestres, mis en place en 2013 pour lutter contre l’immigration clandestine et la criminalité transfrontalière. Il permet de multiplier les échanges d’informations, grâce à un réseau de communication protégé. Il permet de partager des images et des données en temps réel sur les frontières (obtenus par satellites, hélicoptères, drones, systèmes de compte rendu des navires…). Doté d’un budget de 224 millions d’euros pour la période 2014-2020 il est un élément clé pour Frontex. [5]

Trois objectifs courus :

  1. Réduire l’immigration clandestine en Europe,
  2. Lutter contre la criminalité transfrontalière,
  3. Assurer la protection et le sauvetage des migrants en mer.

Assistance aux personnes en détresse en mer

Le droit européen et international impose aux États un certain nombre d’obligations envers les personnes en détresse en mer. Ces obligations visent à garantir le sauvetage des personnes en danger, leur protection et leur débarquement dans un lieu sûr.

  1. Obligation de porter secours : La convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS) et la convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritimes (SAR), repris par le règlement Frontex (règlement UE n° 2019/1896) et la directive relative aux sanctions applicables aux passeurs (directive (UE) 2021/2118).
  2. Obligation de ne pas refouler : La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) et la Convention relative au statut des réfugiés interdisent le refoulement des personnes vers un pays où elles risquent d’être persécutées ou de subir des traitements inhumains ou dégradants. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et la directive relative à l’asile (directive 2013/33/UE) reprennent ce principe.
  3. Obligation de garantir un débarquement sûr : Demandé par le droit international et la Cour de justice de l’UE.

Rétablir des frontières intérieures ?

L’article 29 du code frontières Schengen autorise les États membres à réintroduire des contrôles à certaines frontières intérieures, dans des circonstances exceptionnelles mettant en péril le fonctionnement de l’espace Schengen. Uniquement en dernier ressort.

  • Pour une durée de six mois maximum,
  • Reconductible trois fois seulement,
  • Deux ans

Les articles 25 et 26 du code frontières Schengen disposent que les États membres peuvent introduire des contrôles temporaires aux frontières en cas de circonstances prévisibles.

  • Notifier l’intention 4 semaines avant,
  • Durée maximale de 30 jours ou pour la durée prévisible de la menace,
  • Six mois maximum.

Le processus politique européen prône un élargissement continu des compétences de l’Union européenne, y compris en matière migratoire, et ce, indépendamment des politiques votées dans chacun des pays membres. C’est dans ce contexte que Frontex voit son influence croître et développe des moyens toujours plus importants.

 


Sources

[1] Union européenne

[2] Conseil européen

[3] Frontex

[4] Europol, données août 2023

[5] Toute l’Europe, 03/12/2020

Le Pacte européen sur la migration et l’asile

By Institutions

Le Pacte européen sur la migration et l’asile

En France, l’adoption de la loi pour contrôler l’immigration et améliorer l’intégration, le 19 décembre 2023, a causé de nombreux rebondissements parlementaires, une focale médiatique appuyée et une déstabilisation du gouvernement. Par une coïncidence de calendrier, l’aboutissement des discussions autour du Pacte européen asile et migration a fait l’objet d’un compromis, le lendemain, entre le Parlement européen et le Conseil de l’UE dans une relative indifférence.

Par Louis-Marie Mautin


Alors que la loi immigration était la 30ème sur le sujet depuis 1980, et que 32 de ses 86 articles ont été censurés par le Conseil Constitutionnel, on peut se questionner sur la capacité réelle d’action du pouvoir politique français, et particulièrement législatif, sur la situation migratoire.

Dans ce contexte, quels sont les effets du Pacte européen asile et migration sur l’évolution des choses et sur notre souveraineté d’action ?

Naissance d’un Pacte européen immigration

La politique commune en matière d’asile trouve son fondement juridique sur les articles 67, 78 et 80 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) tandis que l’immigration légale relève de la compétence de l’Union selon les articles 79 et 80 du même traité.

Depuis l’adoption du Traité de Lisbonne signé en décembre 2007 et entré en vigueur en décembre 2009, l’article 80 prévoit explicitement le principe de solidarité entre États membres inégalement concernés par les flux migratoires.

Le premier Pacte européen sur l’immigration et l’asile est présenté lors de la présidence française de l’Union en juillet 2008. C’est une initiative conjointe de Nicolas Sarkozy et de son ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du codéveloppement, Brice Hortefeux, visant à imposer une immigration choisie à leurs partenaires européens.

Ce pacte se structurait autour de cinq axes :

  • Renforcer l’efficacité des contrôles aux frontières,
  • Organiser l’immigration légale,
  • Lutter contre l’immigration irrégulière en favorisant les retours,
  • Harmoniser les politiques de l’asile,
  • Renforcer les partenariats avec les pays d’origine responsables des migrations et favoriser leur développement.

Au-delà de Schengen, ce pacte s’applique aux 27 États membres.

Pourquoi un Pacte selon l’UE ? “Ce procédé permet de faire avancer de manière cohérente différentes mesures ayant des répercussions les unes sur les autres.” [1]

La primauté du droit européen en matière migratoire

Par suite de ce premier Pacte sur l’immigration et l’asile, la souveraineté nationale en matière migratoire cède le pas au droit européen.

Par exemple, la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 dite “directive retour” a donné une base juridique à la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE), en 2011, pour interdire les sanctions pénales à l’encontre des clandestins.

C’est cette jurisprudence qui a conduit, en 2012, le législateur à supprimer le délit de séjour irrégulier en droit français.

Plus proche de nous, dans un arrêt de septembre 2023, la CJUE interdit le refoulement systématique d’un étranger entré irrégulièrement sur le territoire français, contre l’avis du Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, en vertu des “normes et procédures communes prévues par la directive retour”.

Contrairement à l’intuition de départ d’”immigration choisie”, nous sommes en réalité dans un système d’ “immigration subie”.

Origine et contenu du nouveau Pacte asile et migration

Durant l’année 2015, l’Union européenne enregistre des records d’immigration : 1,86 million de franchissements illégaux à ses frontières et 1,28 million de demandes d’asile, selon Eurostat [2].

La crise des réfugiés, qui se prolonge jusqu’en 2016, révèle l’inefficacité de la politique migratoire de l’Union, ce qui incite la Commission européenne à préparer un paquet de textes pour réformer sa politique en la matière. Fin septembre 2020, quelques  jours  après  l’incendie  d’un  camp hébergeant 12 000 réfugiés sur l’île de Lesbos en Grèce, elle présente un Pacte sur la migration et l’asile.

Le pacte comprend 9 textes dont 5 règlements à portée législative, 3 recommandations et un document d’orientation.

Les règlements instaurent :

  • Une procédure de filtrage aux frontières extérieures permettant la mise en centres fermés des étrangers dans l’attente du traitement de leur demande,
  • Un mécanisme de “solidarité obligatoire” pour la répartition de 30 000 migrants par an entre États ou le versement d’une contribution de 20 000€ par migrants refusés,
  • Des dérogations et mesures de protection en cas de crise majeure,
  • Une extension de la base de données Eurodac avec le prélèvement d’empreintes digitales, photo, examen des documents d’identité dès l’âge de 6 ans et une plus grande conservation dans le temps,
  • Une modification des procédures de retour à la frontière, de recours, et de demandes ultérieures.

Les trois recommandations portent sur la gestion des crises, les réinstallations, les voies légales d’entrée sur le territoire, les sauvetages en mer. Le texte d’orientation concerne les passeurs et la lutte contre le trafic de migrants.

Si un compromis a été trouvé fin 2023 en trilogue, le Parlement européen doit encore approuver ce Pacte asile et migration par un vote.

Analyse : opportunités, difficultés et perspectives

Ce pacte est censé apporter une meilleure maîtrise du phénomène migratoire par la coopération selon la Commission européenne.

Cependant, cela se fait dans la contrainte de certains États membres puisque le vote à l’unanimité n’a pas été de mise au Conseil de l’UE. Le vote à la majorité qualifiée lui a été préféré dans le but de faire aboutir les discussions avant les élections de juin 2024. C’est le texte sur la répartition des migrants qui a nourri la plus vive controverse. Après que l’Italie se soit rangée à l’avis majoritaire, la Bulgarie, la Slovaquie, la Tchéquie et Malte se sont abstenues sur ce texte. La Hongrie et la Pologne ont voté contre. En plus d’être une dépossession de souveraineté, cela remet en cause la cohérence de ces nouvelles mesures au niveau européen. Les propos du ministre hongrois des Affaires étrangères qui déclare : “Nous ne laisserons entrer personne contre notre volonté” [3] laissent à comprendre que tous ne seront pas solidaire de la “solidarité obligatoire”.

A ce stade, il paraît tout à fait probable que le refus des quotas de migrants soit une double peine pour les États : devoir payer la contribution financière et supporter l’éventuelle venue des réfugiés qui sont ensuite libres d’entrer sur son territoire depuis les pays voisins. A fortiori quand ce voisin est surchargé en supportant les quotas des autres. Même si, payer la contribution de 20 000€ par migrants pourrait paraître intéressant dans certains cas, étant donné qu’un mineur non accompagné coûte entre 30 000 et 70 000€ annuellement selon l’Assemblée des Départements de France.

Par ailleurs, la fin du règlement Dublin qui consistait à responsabiliser les pays d’entrée des demandeurs d’asile, cède la place à un système de mutualisation centralisée des migrants. Comme tout recul de subsidiarité, il équivaut à un recul de responsabilité et, par effet levier, de contrôle démocratique et d’efficacité.

Le Pacte européen asile et migration se contente d’une gestion de l’immigration sans stopper les causes qui la nourrissent.

D’abord, parce qu’il y a un refus de stopper cette immigration dont certains pays, dont la population vieillit et qui manque de main d’œuvre, ont besoin. Ensuite, il y a une grande difficulté à mener une politique étrangère commune à tous les États membres pour contribuer à la stabilité et au développement des pays de départ, puisqu’il ne s’agit pas d’une compétence européenne.

De plus, la solidité de ce Pacte repose sur le bon fonctionnement de Frontex. Or, jusqu’ici, elle fonctionne plutôt comme une “agence humanitaire” comme l’a qualifiée son ancien dirigeant français, Fabrice Leggeri, qui a démissionné en avril 2022 pour ne pas avoir pu assurer sa mission de “force de police des frontières” [4] en raison des réticences internes des institutions européennes (propos tenus en juin 2022 en audition au Sénat).

Pour finir, le Pacte européen émet de nombreuses contraintes sur les États à l’intérieur de l’Union, en cherchant à se renforcer à l’extérieur. Cependant, il ne produit pas d’effet rétroactif. Ce qui ne permet pas de résoudre la situation interne actuelle des États, comme la faible exécution des éloignements et expulsions en France. Au contraire, le Pacte européen, pour compenser ses mesures coercitives, attribue de multiples nouvelles « protections » aux individus étrangers, qui restreignent les marges de manœuvres des États.

De son côté, le premier ministre britannique, Rishi Sunak, en pleine possession de ses capacités souveraines, a pour objectif d’externaliser les procédures d’asile au Rwanda, comme politique dissuasive. Adoptée à la Chambre des communes, la ratification de ce traité nécessite encore des modifications juridiques pour être acceptée par la Chambre des Lords, mais la mesure remporte une forte adhésion de la population. S’il y parvient, la France, qui est une nouvelle frontière extérieure de l’UE dans la Manche, risque de voir sa situation migratoire s’empirer.

Au sein de l’UE, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, appelle à un nouveau partenariat avec l’Afrique, particulièrement en Tunisie et en Libye : en envoyant une aide aux États africains contre leur contrôle des migrations irrégulières. Cette solution semble être une perspective intéressante pour tarir le problème plus en amont. Elle a même réussi à convaincre Ursula Von der Leyen de signer un accord de coopération avec la Tunisie en juillet 2023.

Chiffres et réalité 2022 – immigration dans l’UE en hausse

  • Régulière :  Près de  3,4 millions de premiers titres de séjour ont été délivrés. 3 millions en 2019, avant la pandémie.
  • Irrégulière : 330 000 entrées irrégulières. Record depuis 2015.
  • Asile : 958 800 demandes d’asile, dont 877 800 premières demandes, ont été introduites, soit une augmentation de 52 % par rapport à 2021.
  • Retour : 422 400 décisions de retour émises. 17% exécutées. Nationalités les plus représentées, Algériens (33 535), Marocains (30 510), Pakistanais (25 280). [5]

Chiffres et réalité – janvier-septembre 2023

Plus de 2 500 migrants ont péri ou disparu en Méditerranée de janvier à septembre 2023, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit près de 30 000 migrants portés disparus depuis 2014 dans la traversée, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Irréguliers : 281 872 franchissements des frontières. Augmentation de 18 % par rapport à la même période de 2022 (source Frontex).

La majeure partie des arrivées se fait par la route des Balkans et la Turquie. [6]

 


Sources

[1] Commission européenne, 23/09/2020

[2] Eurostat, 29/06/2017

[3] RFI, 21/12/2023

[4] Public Sénat, 14/06/2022

[5] Eurostat

[6] Eurostat

Frédéric Encel

Frédéric Encel rejoint le CRSI

By Dernièrement

Frédéric EncelFrédéric Encel, docteur en géopolitique de l’Université Paris VIII habilité à diriger des recherches, directeur de recherches à l’Institut français de géopolitique et maître de conférences à Sciences-Po Paris, rejoint le comité stratégique du Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure (CRSI), présidé par Thibault de Montbrial.

Le Comité stratégique du CRSI, compte déjà parmi ses membres : la magistrate Béatrice Brugère, le préfet Patrick Stefanini, le maire de Romans-sur-Isère Marie-Hélène Thoraval, le général d’armée (2S) Richard Lizurey, l’avocate et ancienne députée Alice Thourot, l’écrivain Boualem Sansal, l’anthropologue et chargée de recherche au CNRS (HDR) Florence Bergeaud-Blackler, le préfet contrôleur général de l’administration Philippe Klayman,

l’avocate Alexia Germont, le général de corps d’armée (2S) Patrick Collet, le préfet honoraire Christian Lambert,

le consultant Benoit Fayet, l’ancien cadre de la DGSE Gilles Sacaze, et le Secrétaire Général du CRSI, Guillaume Lefèvre.

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Un texte amputé d’un tiers par le Conseil constitutionnel

By Sécurité/Justice

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

Un texte amputé d’un tiers par le Conseil constitutionnel

Le 25 janvier 2024, le Conseil constitutionnel a rendu sa décision concernant la loi immigration, adoptée un mois plus tôt à l’Assemblée nationale. Cette décision a été rendue suite à une saisine du Président de la République. Plus d’un tiers des articles de la loi ont été censurés, le Conseil constitutionnel estimant qu’ils étaient contraires à la Constitution. Ainsi 32 des 86 articles ont été considérés comme étant des “cavaliers législatifs » et 3 autres ont été jugés contraires à la Constitution, notamment pour atteinte à la liberté d’aller et venir, au droit à la vie privée et familiale, ou encore au principe d’égalité.


Définition d’un cavalier législatif (32 des 35 articles supprimés pour ce motif)

“ Un cavalier législatif est une mesure introduite dans la loi en préparation par un amendement qui n’a aucun lien avec le projet ou la proposition de loi déposé sur le bureau de la première assemblée saisie en méconnaissance des règles posées par les articles 39 et 44 de la Constitution. [1]

Ce qu’il reste de la loi votée au Parlement [2] [3]

  • Élargissement des OQTF à certains étrangers habituellement protégés et simplification des expulsions, y compris pour ceux arrivés en France avant l’âge de 13 ans, ceux qui résident sur le territoire depuis plus de 20 ans, ceux mariés à un citoyen français et les parents d’un enfant français.
  • Exclusion de l’aide sociale à l’enfance pour les étrangers de 18 à 21 ans sous OQTF.
  • Création d’un fichier des mineurs non accompagnés délinquants.
  • Interdiction de placer des mineurs en centre de rétention administrative (CRA)
  • Régularisations, sous condition, dans les métiers en tension : La loi donne aux préfets un pouvoir discrétionnaire de régularisation des travailleurs sans-papiers dans ces métiers, mais permet à ces derniers de demander un titre de séjour sans passer par leur employeur.
  • Titre de séjour conditionné au respect des « principes de la République ». Désormais, une personne étrangère qui sollicite un titre de séjour s’engagera « par la souscription d’un contrat d’engagement, au respect des principes de la République » (liberté personnelle, liberté d’expression, égalité entre les femmes et les hommes, etc).
  • Simplification des procédures de la Cour nationale du droit d’asile : certaines décisions pourront être prises par un juge unique et non plus de manière collégiale.
  • Allongement de la durée d’assignation à résidence de certains étrangers : elle passe de 6 mois à 1 an et devient renouvelable deux fois pour les étrangers justifiant une impossibilité de quitter le territoire.
  • Déploiement de pôles « France Asile » sur tout le territoire pour y concentrer les services de la préfecture et de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et des agents de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Objectif : traiter les demandes d’asile des nouveaux arrivants en France.

Les principaux articles supprimés

Le Conseil constitutionnel a censuré une grande partie de la loi immigration, adoptée en décembre 2023, notamment les mesures phares concernant les quotas migratoires annuels et le durcissement de l’accès aux prestations sociales pour les étrangers.

Censurés sur le fond :

  • Quotas migratoires annuels : le Conseil constitutionnel a jugé que le Parlement ne pouvait pas être contraint de fixer des quotas migratoires.
  • Relevé d’empreintes des étrangers en situation irrégulière : la loi initiale autorisait la contrainte pour la prise d’empreintes, ce que le Conseil a jugé contraire à la Constitution.

Censurés pour des motifs de procédure :

  • Durcissement de l’accès aux prestations sociales pour les étrangers : allongement de la durée de résidence exigée pour l’APA et les APL.
  • Resserrement des critères du regroupement familial : augmentation de la durée de résidence requise de 18 à 24 mois.
  • Caution retour pour les étudiants étrangers: dépôt d’une caution pour garantir leur départ du territoire à l’expiration de leur titre de séjour.
  • Fin de l’automaticité du droit du sol pour les enfants d’étrangers nés en France [4].

 

 


Sources

[1] Dalloz

 

[2] France Info, 25/01/2024

 

[3] Le Point, 26/01/2024

 

[4] Vie Publique, 27/01/2024

Retour sur la loi immigration

By Sécurité/Justice

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

Retour sur la loi immigration

Le projet de loi immigration adopté le mardi 19 décembre par le Parlement, après un parcours chaotique et des dissensions au sein même de la majorité avait été largement remanié pour répondre aux critiques de la droite, ce qui avait provoqué la colère de plusieurs députés de la majorité, avant que le Conseil constitutionnel ne vienne finalement censurer plus du tiers du texte.


Dès avril 2022, le ministère de l’Intérieur travaille sur un projet de loi immigration, s’inscrivant dans la continuité des promesses de campagne d’Emmanuel Macron. Le renforcement des reconduites à la frontière et la sécurisation des travailleurs sans papiers constituent les piliers du texte. Annoncé en grande pompe après la réélection du président, le projet de loi se heurte d’emblée à un climat politique tendu et n’est présenté en Conseil des ministres que le 1er février 2023.

C’est au Sénat, où la droite est majoritaire, que le projet de loi entame son parcours législatif. La droite ne manque pas de l’amender en profondeur, le durcissant considérablement. Suppression de l’Aide médicale d’État, restrictions du regroupement familial, suppression de l’automaticité du droit du sol : les mesures phares du texte initial sont remises en question. La gauche et une partie de la majorité s’y opposent fermement, tandis que le gouvernement tente de maintenir un semblant de cohésion. Finalement, la réforme des retraites provoque un report de l’examen du projet de loi, dans l’attente d’un climat plus clément.

L’examen du projet de loi à l’Assemblée nationale  s’annonce  comme  un  véritable parcours du combattant. Les familles politiques se divisent et la majorité menace de se fissurer. La situation se cristallise lorsque le 11 décembre 2023, une motion de rejet est adoptée, stoppant net l’examen du texte. C’est la première fois depuis 15 ans qu’une telle motion est utilisée. La crise politique est à son comble.

Face au blocage, le gouvernement convoque une commission mixte paritaire (CMP), composée de 7 députés et 7 sénateurs, pour tenter de trouver un compromis. Après de rapides négociations, un accord est trouvé mais ne satisfait personne. La gauche et une partie de la majorité continuent de dénoncer la « droitisation » du texte, tandis que le RN s’y rallie, y voyant une « victoire idéologique ». La tension est palpable au sein de la majorité présidentielle.

Le 19 décembre 2023, le projet de loi est finalement adopté par l’Assemblée nationale. La majorité est fragilisée et divisée, 20 députés de la majorité ayant voté contre le texte et 17 s’étant abstenus [1]. Le gouvernement est de surcroît fragilisé, le ministre de la Santé démissionne de son poste, d’autres menacent de suivre. Le RN, en soutenant le texte, s’est imposé comme l’un des acteurs incontournables dans la vie politique française, en s’opposant au vote du premier texte, puis en votant celui produit par la CMP (sans son vote, le texte n’aurait pas été adopté) [2].

Acte manqué : Le rapport de la Cour des comptes

Publié le 4 janvier 2024 seulement en raison “d’une volonté de défendre l’impartialité, la neutralité de la Cour et sa réputation”, selon son président Pierre Moscovici, le rapport sur la politique de lutte contre l’immigration irrégulière pourrait se résumer en une phrase :

« Le message du rapport reste totalement d’actualité: en matière de lutte contre l’immigration irrégulière, il faut avant tout agir de manière plus déterminée et efficace. » [3] 

Le rapport dresse en effet un constat sévère de la politique française de lutte contre l’immigration irrégulière en soulignant que cette politique est inefficace, bien que très couteuse (1,8 milliards d’euros) [4]. Elle ne permet pas de réduire le nombre de franchissements illégaux des frontières en raison de plusieurs causes :

  • Tout d’abord, les contrôles aux frontières extérieures de  l’espace Schengen sont insu sants (problème quantitatif). En effet, les migrants qui souhaitent entrer en France peuvent facilement contourner les opérations de contrôles en passant par d’autres pays de l’espace Schengen ; les contrôles mis en place ne sont pas dissuasifs.
  • Ensuite, les contrôles aux frontières intérieures de l’espace Schengen sont inefficaces (problème qualitatif). En effet, les migrants peuvent entrer sur les territoires européens par de nombreux biais (notamment l’obtention d’un visa ou d’un titre de voyage). Et ceux qui sont interceptés aux frontières intérieures peuvent facilement être relâchés, faute de places d’hébergement ou de moyens de les expulser. La France a transféré ses frontières à l’espace Schengen où elles ont perdu toute efficacité.

Pour la Cour des comptes, il faudrait engager davantage de moyens humains (actuellement 16 000 fonctionnaires et militaires à temps plein [5]) et revoir la répartition des points de passage frontaliers entre la police aux frontières et les douanes. Également :

  • Recueillir et conserver les données d’identité des étrangers irréguliers,
  • Aligner les pouvoirs d’inspection de la police aux frontières sur le cadre applicable aux douanes en matière d’inspection de véhicules,
  • Renforcer les effectifs des services chargés des étrangers en préfecture,
  • Simplifier le contentieux de l’éloignement,
  • Centraliser la procédure de délivrance de laissez-passer consulaires, sauf pour les préfectures ayant un consulat à proximité,
  • Identifier de manière systématique les obligations de quitter le territoire français prononcées pour troubles à l’ordre public et suivre l’exécution de la mesure d’éloignement.

Le débat public se fonde trop souvent sur des arguments idéologiques, ce qui empêche d’avoir une approche lucide sur un sujet aussi sensible et ayant des conséquences sécuritaires, humaines, sociales et économiques graves [6].

 


Sources

[1] Le Parisien, 20/12/2023

 

[2] Public Sénat, 20/12/2023

 

[3] Ouest France, 18/01/2024

 

[4] Cour des comptes

 

[5] Vie Publique, 08/01/2024

 

[6] Le Figaro, 11/01/2024

Militaires dans une embarcation

Lettre de la Sécurité Intérieure n° 8 – mars 2024

By Dossiers LSI

Actualité du CRSI, Enjeux de sécurité et de souveraineté, Dossier sur l’Europe et l’immigration


Chers amis,

L’hiver se termine, et la France entame la préparation des élections européennes prévues le 9 juin prochain.

Le CRSI a choisi d’enrichir le débat en vous proposant dans cette lettre de nombreux chiffres et analyses dans ce numéro, en particulier autour de la question migratoire dont chacun mesure l’importance.

Vous découvrirez également les deux nouveaux membres de notre Comité Stratégique : l’écrivain algérien Boualem Sansal et la Maire de Roman-sur-Isère Marie-Hélène Thoraval. Nous sommes heureux de les accueillir.

Ce numéro est également l’occasion de revenir sur notre cocktail d’hiver. Ce moment de convivialité a réuni

plus de 250 d’entre vous au “Cordon Bleu”, qui symbolise l’excellence de la gastronomie française.

Outre cette lettre, nous vous invitons à retrouver nos notes thématiques sur les réseaux sociaux et sur le site du CRSI. Vous pouvez bien sûr partager cette production autour de vous, nous faire connaître, nous rejoindre… et nous soutenir !

Le CRSI poursuit son développement et entend naturellement plus que jamais contribuer au débat sur la sécurité intérieure et la souveraineté de la France.

Thibault de Montbrial

Lire la Lettre de la Sécurité Intérieure

Interview croisée : Béatrice Brugère, Thibault de Montbrial – Faut-il opposer la police et la justice ?

By Sécurité/Justice

Interview croisée : Béatrice Brugère, Thibault de Montbrial – Faut-il opposer la police et la justice ?

Bertrand Menay, Président du tribunal judiciaire de Versailles, juge que l’opposition police/justice est stérile et elle nous mène dans le mur. Comment évaluez-vous actuellement les relations entre les forces de l’ordre et la justice ?

Béatrice Brugère : On ne peut qu’être d’accord. Nous sommes des partenaires. La police dépend de nous et vice versa. Un sentiment de défiance envers la police impacte également la justice puisque nous sommes liés. Il y a un malaise, voire une crise majeure de défiance entre nos deux institutions depuis peu. Chacune défendant ses positions et ses intérêts. Un exemple récent a démontré ce malaise lors de l’affaire « Nahel » à Nanterre où un policier lors d’un contrôle routier a tué un mineur refusant d’obtempérer. Le policier a été mis en détention provisoire par un juge des libertés et de la détention, décision qui a entraîné un mouvement de contestation au sein de la police et une prise de parole inédite de la part du Directeur Général de la Police nationale, Frédéric Vaux, pour critiquer cette décision de justice.

Thibault de Montbrial : Je partage l’analyse de Bertrand Menay. L’opposition police/justice est contreproductive. Les forces de l’ordre et la justice sont les maillons d’une même chaîne, qui a pour fonction de protéger les citoyens et d’assurer la sécurité de notre pays.
Comme le souligne Béatrice Brugère, les relations entre ces deux institutions sont parfois compliquées. Je crois que la défiance vient pour partie de la méconnaissance entre les deux institutions.

Le 19 mai 2021, lors de la manifestation des policiers, le secrétaire national du syndicat Alliance, Fabien Vanhemelryck a déclaré : « Le problème de la police, c’est la justice».

Quel est votre point de vue en tant que magistrate ? Et vous Thibault de Montbrial ?

Béatrice Brugère: L’objectif n’est pas de se cantonner dans des logiques corporatistes. Il faut dépasser ces intérêts propres, car in fine notre travail commun, police et justice, est d’assurer une mission de service public aux Français. Nos actions convergent vers une même finalité d’intérêt général et de lutte contre la criminalité.

Pour autant, s’agissant des critiques envers la police, il est clair que le contexte français est singulier. Il y a en France une défiance alimentée en permanence par un bashing anti-police par des courants politiques et associatifs, ce qui est fortement regrettable parce que caricatural. Cela a pour conséquence dramatique une mise à mal de la légitimité et de l’autorité des actions des policiers accusés systématiquement de violences à chaque occasion.

Une mission d’information de 2023 de la Commission des lois de l’Assemblée nationale portant sur l’usage des armes par les policiers à l’occasion des refus d’obtempérer démontrait l’augmentation inquiétante du non-respect de l’autorité de la police mais également du faible nombre d’usages des armes par les forces de l’ordre en situation de danger. La Police nationale n’est plus respectée et est même devenue un adversaire. L’institution policière étant de moins en moins attractive, un cercle vicieux d’affaiblissement du niveau des recrues se met en marche.

J’appelle de mes vœux à un choc d’autorité, avec une impulsion politique qui se répercute chez les policiers et les magistrats.”, Thibault de Montbrial.

Thibault de Montbrial: Les policiers sont souvent confrontés à des situations physiquement dangereuses et complexes. Ils doivent prendre des décisions rapides et parfois diciles, qui peuvent avoir des conséquences graves. Certaines décisions judiciaires apparaissent en décalage complet avec cette réalité. D’où parfois l’impression que leurs eorts sont vains et que les fauteurs de troubles sont impunis. L’expression un peu provocatrice de Fabien Vanhemelryck illustre ce ras-le-bol ambiant chez nos forces de l’ordre. Mais le vrai problème de la police ce n’est pas la justice ; c’est l’absence d’une politique d’autorité assumée sans ambiguïté. C’est pourquoi j’appelle de mes vœux à un choc d’autorité, avec une impulsion politique qui se répercute chez les policiers et les magistrats.

Que vous disent les policiers, gendarmes et magistrats que vous rencontrez ?

Béatrice Brugère: Afin de pallier cette défiance mutuelle, il faut une politique publique d’ensemble cohérente pour éviter un affaiblissement de la politique pénale ou des contradictions entre l’action de la justice et de la police. Cela relève en partie d’un problème de communication ou de travail en silo. Les deux institutions n’ont pas l’habitude de dialoguer à tous les niveaux. J’ai pu l’observer lors de l’organisation des Etats généraux de la Justice, qui auraient dû avoir pour objectif de fluidifier la communication et de trouver un consensus entre les deux Ministères dans une situation tendue. Malheureusement, le choix politique a été différent puisque chacun a organisé de son côté ses États généraux et le Beauvau de la Sécurité. C’est sans doute une occasion ratée de poser les problèmes ensemble pour les résoudre. Les sujets régaliens devraient être par nature des sujets ni partisans ni dogmatiques ni corporatistes. Je le redis, on doit travailler pour l’intérêt général et les Français.

Une peine, pour être efficace, doit être certaine, rapide et proportionnée. Il est temps d’appliquer les ultra courtes peines pour des faits graves y compris pour les mineurs dès le premier fait si nécessaire et dans des délais rapides.”, Béatrice Brugère.

Par ailleurs, le malaise réside principalement dans l’incompréhension des décisions de justice lorsque les policiers enquêtent, puis procèdent aux arrestations. Notre politique pénale et notre système d’application des peines dans un contexte de criminalité importante semble en décalage avec le travail de terrain des policiers. De plus, le taux de récidive en progression et les délais d’exécution des peines renforcent le sentiment d’impunité et d’inecacité ce qui peut décourager les forces de l’ordre soumises à une violence quotidienne de la part des délinquants. Mais il y a un hiatus entre la peine et la déconstruction de la peine. La contrainte du manque de place en prison et l’obligation pour les magistrats de n’utiliser l’incarcération qu’en dernier recours fait écho à un mouvement important anti-prison en France porté par des intellectuels de gauche comme Michel Foucault.

Or, le visage de la criminalité a beaucoup changé depuis ce temps et il est vital de confronter ces idées avec la réalité du terrain et les résultats de nos choix de nos politiques pénales.

En France contrairement à d’autres pays du Nord de l’Europe les délinquants sont incarcérés trop tard et sur des longues peines qui sont souvent modifiées. Je suis favorable à changer de logiciel et de revenir aux principes de Beccaria : une peine pour être ecace doit être certaine, rapide et proportionnée. Il est temps d’appliquer les ultra courtes peines pour des faits graves y compris pour les mineurs dès le premier fait si nécessaire et dans des délais rapides. En France nous venons de supprimer la possibilité de prononcer des courtes peines, nous sommes à contre-sens de ces Pays qui achent des résultats positifs en termes de récidive et qui ne subissent pas une surpopulation carcérale.

Thibault de Montbrial: Un quart des victimes des coups et blessures depuis 2017 sont des forces de l’ordre. Les policiers et gendarmes me disent qu’ils sont de plus en plus confrontés à des situations dangereuses, ce qui confirme la forte dégradation de la situation sécuritaire que je dénonce depuis tant d’années. Ils me font part d’une certaine lassitude face au manque de réponses aux problématiques qu’ils remontent du terrain et au manque de soutien à leur égard, voire à la défiance dont ils font l’objet de la part d’une partie des médias et de certains juges. Cela conduit à la démotivation de nombreux effectifs.

De nombreux magistrats estiment que le problème de la justice repose essentiellement sur une question de moyens : manque de greers, de juges, de salles d’audience, etc. Qu’en pensez-vous ?

Béatrice Brugère: La question des moyens humains, matériels et technologiques est essentielle et nous sommes en augmentation constante depuis trois ans sur le budget de la justice ce qui est une excellente nouvelle. Mais nous réussirons à être au rendez-vous de la Justice civile comme pénale uniquement si nous sommes capables de moderniser notre organisation, de créer une véritable politique RH et de prioriser nos actions et nos méthodes à la fois, en simplifiant nos procédures et en remettant de la loyauté dans nos processus. La Justice a besoin d’un changement radical dans son administration et dans sa gestion, mais doit également se recentrer sur l’essentiel de sa mission et de l’intérêt général.

Comment rétablir une relation de confiance entre policiers et magistrats et ainsi opérer un réalignement des missions de chacun ?

Thibault de Montbrial: Le problème est avant tout fonctionnel et politique. Les actions menées par la justice sont le prolongement de celles menées par la police, et inversement. Cela passe par un changement de mentalité : la justice et la police ne sont pas des adversaires. Encore une fois, elles partagent la même finalité : protéger les Français, au service de l’Etat. Les forces de l’ordre sont des professionnels qui risquent leur vie pour protéger les citoyens et assurer la paix publique. Nos institutions doivent leur accorder un soutien inconditionnel, qui commence par la confiance.

Quels sont les défis opérationnels et administratifs les plus urgents à résoudre pour garantir une collaboration plus ecace entre la police et la justice ?

Béatrice Brugère: Il faut déjà que les deux Ministres soient sur les mêmes objectifs et la même vision de l’action policière et judiciaire en harmonisant leur organisation respective sur le territoire mais également en travaillant sur les défis

Marie-Hélène Thoraval

Marie-Hélène Thoraval rejoint le CRSI

By Dernièrement

Marie-Hélène Thoraval, Maire de Romans-sur-Isère, désignée « élu local de l’année 2023 » par le jury du Trombinoscope, rejoint le comité stratégique du Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure (CRSI), présidé par Thibault de Montbrial.

 

Marie-Hélène Thoraval, Maire de Romans-sur-Isère, désignée « élu local de l’année 2023 » par le jury du Trombinoscope, rejoint le comité stratégique du Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure (CRSI), présidé par Thibault de Montbrial.

Le Comité stratégique du CRSI, compte déjà parmi ses membres : le préfet Patrick Stefanini, la magistrate Béatrice Brugère, le général d’armée (2S) Richard Lizurey, l’anthropologue et chargée de recherche au CNRS (HDR) Florence Bergeaud-Blackler, l’avocate et ancienne députée Alice Thourot, le préfet contrôleur général de l’administration Philippe Klayman, l’avocate Alexia Germont, le préfet honoraire Christian Lambert, le consultant Benoit Fayet, l’ancien cadre de la DGSE Gilles Sacaze, l’écrivain Boualem Sansal et le Secrétaire Général du CRSI, Guillaume Lefèvre.


Après une première partie de carrière professionnelle, notamment dans l’industrie agro-alimentaire, Marie-Hélène Thoraval enseigne ensuite pendant une dizaine d’années le marketing, et plus particulièrement dans le domaine de l’innovation.

Parallèlement, elle s’investit politiquement dans la Drôme (26) et devient députée suppléante de Gabriel Biancheri. Après le décès de ce dernier, elle lui succède à l’Assemblée nationale où elle siège de fin 2010 à 2012.

Conseillère municipale d’opposition à Romans-sur-Isère de 2008 à 2014, elle est élue maire en 2014, sans l’investiture de son parti de l’époque. Elle redresse les finances de la Ville, et fait de la sécurité sa priorité numéro 1. Elle implémente des méthodes de management inspirées de son expérience du privé et place dans le même temps l’innovation publique au cœur de son action. C’est ainsi qu’elle est parmi les premiers maires de France à avoir mis en place un des primes

d’intéressement liées à la performance collective (satisfaction des usagers, sobriété énergétique) et dont le versement est conditionné par le présentéisme des agents. Elle est réélue en 2020. Marie-Hélène Thoraval est également 1ère vice-présidente de Valence Romans Agglo et conseillère régionale d’Auvergne Rhône Alpes depuis 2015.

Elle est désignée « élu local de l’année 2023 » par le jury du Trombinoscope.


Le Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure, fondé par Thibault de Montbrial en 2015, a pour vocation de contribuer à la réflexion autour des enjeux relatifs à la sécurité intérieure, en rapprochant à la fois des professionnels (magistrats, avocats, policiers ou militaires) mais également des journalistes et des membres de la société civile intéressés à ces questions.
Cette contribution du CRSI à la réflexion sur des thématiques régaliennes au cœur du débat public s’opère notamment par les moyens suivants : la recherche et la diusion d’informations, l’organisation de rencontres entre professionnels intéressés aux enjeux de la sécurité intérieure, la sensibilisation et l’information du public par la tenue de réunions d’information et de conférences, la publication d’études relatives à ces questions.