Avec l’avènement de produits ultra-transformés, l’actualisation des recommandations alimentaires est nécessaire. Nous proposons une nouvelle pyramide alimentaire.

Par Stéphane et Aurore, membres de la commission santé

Projet Plan FORME note 4

Robert F. Kennedy Jr., secrétaire américain à la Santé (HHS) depuis 2025, pilote la commission « Make America Healthy Again » (MAHA), créée par décret présidentiel en février 2025 pour identifier les causes profondes des maladies chroniques infantiles aux États-Unis. Le rapport initial de la commission, publié en mai 2025, dresse un constat volontairement alarmiste : « nos enfants [étasuniens] sont les enfants les plus malades du monde ».

Robert F. Kennedy pointe quatre causes principales : une mauvaise alimentation (en particulier les aliments ultra-transformés), l’exposition à des substances chimiques environnementales, le manque d’activité physique et le stress chronique, ainsi que la surmédicalisation des enfants.

Sur le plan alimentaire, son « diagnostic » a débouché le 7 janvier 2026 sur la publication des nouvelles Dietary Guidelines for Americans 2025-2030, un document conjoint du HHS et du Département de l’Agriculture (USDA), qui remplace le repère visuel « MyPlate », introduit par Michelle Obama en 2011, par une pyramide alimentaire inversée. Celle-ci place désormais les protéines (surtout animales), les produits laitiers entiers, les « bonnes » graisses, les légumes et les fruits dans la partie la plus large de la pyramide, reléguant les céréales à la pointe, tout en bas.

Dans un esprit ouvert et non partisan, nous nous sommes penchés sur les motivations de cette inversion de pyramide, l’avons comparée à nos repères français, et avons tiré trois propositions : une pyramide française actualisée, une place explicite pour les produits ultra-transformés, et une réforme du Nutri-Score qui sera l’objet d’une note future.

Notre pyramide alimentaire française

La pyramide alimentaire enseignée en SVT au collège en France et utilisée par de nombreux nutritionnistes indique les aliments à privilégier dans son alimentation quotidienne (base de la pyramide) et ceux à limiter (sommet), cf. schéma 1. Sa logique est celle de la fréquence : plus un étage d’aliments est large, plus on peut en consommer souvent.

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Cette pyramide scolaire est en partie en retard sur les repères officiels du Programme national nutrition santé (PNNS), actualisés en 2019 par Santé publique France sur la base d’un avis de l’Anses :

  • Produits laitiers : 2 par jour pour l’adulte (et non plus 3 à 4).
  • Légumes secs (lentilles, pois chiches, haricots) : au moins 2 fois par semaine ; fruits à coque : une petite poignée par jour.
  • Féculents : privilégier les versions complètes ou peu raffinées.
  • Viande : privilégier la volaille ; limiter la viande rouge (≈ 500 g/semaine) et la charcuterie (≈ 150 g/semaine) ; poisson 2 fois par semaine dont un poisson gras.
  • Alcool : au maximum 10 verres par semaine, pas plus de 2 par jour et pas tous les jours.
  • Fait maison et produits bruts : le PNNS 4 (2019-2023) s’était fixé pour objectif de réduire de 20 % la consommation d’aliments ultra-transformés. C’est précisément ce qui manque dans la pyramide du schéma 1.

Les objectifs de Kennedy    

Le ministre de la santé de D. Trump justifie cette refonte de deux manières. D’une part, les recommandations nutritionnelles américaines auraient été façonnées, selon lui, depuis 50 ans par des intérêts commerciaux plutôt que par des analyses scientifiques. « Le gouvernement nous a menti pour protéger les profits des entreprises » a-t-il déclaré. D’autre part, le système alimentaire et agricole américain aurait massivement adopté les ingrédients ultra-transformés et les substances chimiques de synthèse, avec pour conséquence directe une explosion de l’obésité et des maladies chroniques chez les enfants notamment.

L’objectif affiché est d’engager « une transformation coordonnée de nos systèmes alimentaire, sanitaire et scientifique » sur les dix prochaines années, explique Kennedy.

Si les objectifs semblent clairs, la méthode interpelle. Kennedy a écarté une grande partie du travail du comité consultatif de 20 experts réuni sous l’administration précédente, et l’a remplacé par un document d’une dizaine de pages sans notes de bas de page ni bibliographie détaillée — une rupture avec la méthodologie des éditions précédentes.

Des paroles et des actes

 

Ces interrogations ne doivent pas nous empêcher de réfléchir au concept de pyramide inversée qui place notamment les viandes et les produits laitiers parmi les aliments majeurs, ce sera l’objet de notes futures. Retenons que les nouvelles directives américaines ont été saluées par l’industrie laitière et l’industrie de la viande bovine, dont elles augmentent la consommation recommandée, ce qui alimente les accusations de partialité inversée plutôt que d’indépendance retrouvée.

Le comité Kennedy 2025-2030 a par ailleurs été critiqué pour avoir regroupé les déclarations de conflits d’intérêts au lieu de les détailler individuellement ; des entreprises comme Beyond Meat, Dairy Management ou l’American Egg Board y figurent, aux côtés de laboratoires pharmaceutiques (Pfizer, Lilly, Novo Nordisk).

En revanche, et conformément aux recommandations de l’OMS, la pyramide de Kennedy désigne le sucre ajouté comme un facteur de risque bien identifié pour le diabète et l’obésité, ce qui ne fait pas de controverse scientifique majeure. Elle va même plus loin que les versions précédentes : pas plus de 10 g de sucres ajoutés par repas, et aucun sucre ajouté pour les jeunes enfants. C’est aussi la première édition qui recommande explicitement d’éviter les aliments « hautement transformés ».

Néanmoins, cette recommandation reste pour l’instant un slogan : aucune définition officielle des aliments ultra-transformés, aucun étiquetage et aucune mesure contraignante ne l’accompagnent à ce jour. La promesse de lutter contre les ultra-transformés n’est donc pas encore tenue dans les faits.

Enfin, les limites fixées pour l’alcool (1 verre/jour pour les femmes et 2 pour les hommes) ont été remplacées par des recommandations plus vagues « boire moins d’alcool pour une meilleure santé » perçues par plusieurs experts comme un net recul à contre-courant des données scientifiques les plus récentes.

Deux approches face à face

 

Ce qui rapproche les deux approches (exposées dans le tableau 1) :

  • La priorité donnée aux fruits, aux légumes et aux aliments peu transformés (« eat real food »).
  • Le sucre ajouté et les céréales raffinées comme cibles prioritaires.
  • L’idée que l’industrie agroalimentaire pèse sur nos choix et que l’alimentation est d’abord un enjeu de santé publique.

Ce qui les sépare :

  • La place des produits animaux et des graisses saturées : la France privilégie les légumineuses et restreint la viande rouge ; Kennedy fait l’inverse.
  • Le statut des féculents complets : un pilier en France, un complément aux États-Unis.
  • La méthode : la France s’appuie sur une expertise collective traçable ; la pyramide Kennedy est un document politique peu sourcé.

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Notre lecture

Le diagnostic de Kennedy sur les ultra-transformés et le sucre est largement partagé par la science. Ses propositions sur la viande, le beurre et les céréales le sont beaucoup moins. Plutôt que de retourner la pyramide, nous proposons de garder sa forme française et d’y ajouter ce qui lui manque : la question de la transformation des aliments.

 

 

Produits ultra-transformés, mais oubliés

La classification NOVA (Carlos Monteiro, université de São Paulo) range les aliments en quatre groupes selon leur degré de transformation, et non selon leur composition en nutriments :

  1. Aliments bruts ou peu transformés : fruits, légumes, œufs, viande fraîche, lait, légumineuses, farine.
  2. Ingrédients culinaires : huile, beurre, sel, sucre.
  3. Aliments transformés : conserves de légumes, fromage, pain de boulanger, jambon cuit traditionnel.
  4. Aliments ultra-transformés : formulations industrielles contenant des substances peu ou pas utilisées en cuisine (sirop de glucose-fructose, dextrose, isolats de protéines, amidons modifiés, huiles hydrogénées) et/ou des additifs « cosmétiques » (arômes, colorants, émulsifiants, édulcorants, exhausteurs de goût). Exemples : sodas, céréales du petit-déjeuner, biscuits, plats préparés, nuggets, pain de mie industriel, nombreux substituts végétaux.

En France, les aliments ultra-transformés représentent environ 30 % des aliments consommés(davantage aux États-Unis ou au Royaume-Uni, où ils dépassent la moitié des calories). De nombreuses études d’observation, dont la cohorte française NutriNet-Santé, associent une forte consommation de ces aliments à un risque accru d’obésité, de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires, de certains cancers et de mortalité. Un essai contrôlé du NIH (Hall, 2019) a montré qu’avec un régime « ultra-transformé », sans restriction de quantité, les 20 volontaires ingéraient spontanément environ 500 kcal de plus par jour et prenaient du poids [1].

Les mécanismes restent discutés (densité énergétique, rapidité de consommation, additifs, perturbation du microbiote, attractivité des emballages). La définition doit encore être consolidée. Mais le signal est assez constant pour justifier une recommandation simple : en manger le moins possible.

Notre proposition de pyramide alimentaire

Nous proposons de conserver la logique de la pyramide française, d’actualiser ses étages selon les repères PNNS 2019, et d’ajouter un message transversal sur les ultra-transformés (schéma 2). Ils ne forment pas un étage de plus : un ultra-transformé peut se trouver à tous les étages (céréales sucrées pour les féculents, yaourt aromatisé pour les laitiers, nuggets pour les protéines). Le conseil porte donc sur la façon de choisir à chaque étage, cf. schéma 2.

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Et cinq réflexes à adopter

Pour manger le moins possible d’ultra-transformés :

  1. Lire la liste d’ingrédients, pas seulement le logo : au-delà de cinq ingrédients ou en présence de noms qui ne correspondent à aucun aliment présent dans sa cuisine, c’est probablement un aliment ultra-transformé.
  2. Choisir la version brute : flocons d’avoine plutôt que céréales soufflées, yaourt nature plutôt qu’aromatisé, morceau de viande plutôt que préparation panée.
  3. Cuisiner simple et en quantité, pour avoir des plats « faits maison » d’avance.
  4. Boire de l’eau, sodas sucrés restant occasionnels et boissons « zéro » à éviter.
  5. Faire du goûter un vrai repas : fruit, pain, produit laitier nature, une poignée de noix.

La pyramide inversée de Kennedy a au moins un mérite : elle remet au premier plan une question que nos propres repères ont trop longtemps laissé de côté, celle de la transformation des aliments. Son diagnostic sur le sucre et les ultra-transformés rejoint largement le consensus scientifique ; ses propositions qui misent sur la viande, le beurre et les produits laitiers entiers au détriment des céréales complètes, reposent sur une méthode trop peu documentée pour être adoptés en l’état.

Il n’est donc pas nécessaire de retourner notre pyramide, mais plutôt de la moderniser : actualiser ses repères (2 produits laitiers, légumineuses, féculents complets), y inscrire clairement le message « ultra-transformés : le moins possible », et donner au consommateur un Nutri-Score qui ne récompense plus un produit ultra-transformé. Les « dogmes » à revoir ne sont pas tant ceux de la nutrition que ceux de l’information du consommateur.

Références

[1] https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7946062/pdf/nihms-1528772.pdf

Sources