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Fabriqué en France : La compétitivité patriotique

By Economie

FABRIQUÉ EN FRANCE : LA COMPÉTITIVITÉ PATRIOTIQUE : Rapport présenté par Franck Menonville et Anne-Marie Nédélec

Le 25 mai dernier, à l’occasion de l’enquête du Sénat sur le “fabriqué en France” Arnaud Montebourg était auditionné avec la géographe Anaïs Voy Gillis par la commission d’enquête. Les termes utilisés par l’ancien ministre du “redressement productif” sont sans équivoque : “On est dans un monde à l’envers.” ; “des pulls pour les gendarmes et la police tricotés en Chine, c’est un scandale.” Il dénonce également le “franco-lavage” confusion entretenue par certains commerçants sur l’origine de leur produit, vendus comme soi-disant “français” alors que ça n’est pas le cas. Pour lui, face à la désindustrialisation, il est urgent d’avoir une volonté politique forte quitte à “faire du Trump”. En quelques mots, résumons le rapport du Sénat.

1. LE FABRIQUÉ EN FRANCE, UNE RESSOURCE À MIEUX EXPLOITER :

Le “fabriqué en France” correspond à une forte demande des consommateurs qui sont 65% à vouloir acheter français. L’origine France est recherchée comme gage de qualité, durabilité, traçabilité des produits ainsi qu’un facteur d’emplois à l’intérieur de l’Hexagone. 75% des Français attendent du patriotisme économique et sont motivés pour acheter français sur des critères environnementaux également. Mais malheureusement l’origine vient seulement en 4ème position dans les critères d’achat et est confrontée à la crise du pouvoir d’achat qui touche beaucoup de français.

Prospective : on estime que relocaliser 10% des biens consommés par les ménages entraînerait 11.2 milliards de bénéfices et permettrait de créer 150 000 emplois.

2. LE FLOU DU FABRIQUÉ EN FRANCE POUR LES CONSOMMATEURS COMME POUR LES ACTEURS ÉCONOMIQUES :

Le nombre de règles, leur flou et le peu de contrôle effectué sur les appellations entraînent une confusion généralisée sur la notion de “Fabriqué en France”. Les 92 labels et certifications publics et privés entretiennent une grande confusion.

  1. D’abord, on compte 900 pages du Journal officiel de l’Union européenne sur la question du marquage de l’origine.
  2. Ensuite, on observe que dans le cas de la France, l’appellation « Fabriqué en France» ne signifie pas que le produit est 100 % français mais désigne une “dernière transformation substantielle” effectuée en France. Cette notion de “dernière transformation substantielle” est souvent critiquée pour son manque de clarté et d’ambition. Exemple : une confiture élaborée en France avec des fruits hors UE sera estampillée Origine France. Il faut également rappeler que de nombreuses autres appellations sèment le trouble : « Savoir-faire français », « Design français », «Conditionné en France ».

Enfin le peu de moyens concernant le contrôle : l’appréciation est effectuée au cas par cas par 6 agents du Service de l’Origine et du Made In France (SOMIF). Par exemple, un seul contrôleur est affecté au contrôle d’Amazon actuellement en France.

3. UNE CONJUGAISON D’ÉLÉMENTS HANDICAPANT LE FABRIQUÉ EN FRANCE

La réglementation européenne qui considère l’indication de l’origine comme une « mesure d’effet équivalent » à une « restriction quantitative à l’importation ». La désindustrialisation massive empêche une offre adéquate : la part de l’industrie manufacturière dans le PIB est de 11 % au plus. De nouveaux comportements de consommation venant des jeunes générations qui attachent moins d’importance à l’origine des produits et choisissent d’abord en fonction de leur pouvoir d’achat. La mode de la contrefaçon assumée est également un obstacle. La lutte contre la contrefaçon est insuffisante et inadaptée aux nouveaux modes de consommation en ligne. La France est le pays dont les entreprises sont les plus touchées par la contrefaçon, après les États-Unis, et devant l’Italie.

4. UNE COMMANDE PUBLIQUE QUI NE PROMEUT PAS SUFFISAMMENT LE FABRIQUÉ EN FRANCE

La commande publique constitue 8% du PIB pourtant, le site de l’UGAP, plus grosse centrale d’achat publique, ne propose qu’1 % de produits français (10 000 sur 1 million). Par ailleurs, la commande publique est éclatée entre 60 centrales d’achats publics. Il faudrait donc davantage centraliser les achats publics et augmenter la part du “Fait en France”. De nombreux handicaps concernent l’achat “Origine France” dans la commande publique à commencer par la préférence locale qui n’est pas admise par l’Union européenne.

Prospective : Si 25 % des marchés publics étaient réservés aux produits français, cela représenterait 50 milliards d’euros par an d’achats français.

5. CINQ AXES D’ACTIONS POUR VALORISER L’ATOUT DU FABRIQUÉ EN FRANCE

Axe 1 – Mieux identifier le fabriqué en France
Axe 2 – Rétablir une concurrence libre et non faussée

Axe 3 – Renforcer les contrôles sur le fabriqué en France
Axe 4 – Mobiliser la commande publique au service du fabriqué en France
Axe 5 – Informer et davantage responsabiliser le consommateur

Chute de la démographie, raisons et conséquences

By Economie

– Par Olivier DEBENEY, chef de cabinet

Le nombre de décès a dépassé le nombre de naissances

L’information a largement été reprise dans les médias cet été : le nombre de décès a dépassé le nombre de naissances sur la période mai 2024 – mai 2025. C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que le solde naturel est négatif sur douze mois consécutifs.

La tendance de fond est clairement à la baisse malgré un solde naturel positif en juin et en juillet. En 2024 il était de 17 000 personnes contre 140 000 en 2019 et 260 000 en 2014. Ce basculement, attendu seulement pour 2035 par l’Insee, survient donc avec dix ans d’avance, et souligne l’effondrement rapide de la natalité en France.

L’indicateur conjoncturel de fécondité par femme enregistré en 2024 était de 1,62 enfant alors qu’il était encore de 1,87 en 2019 et de 2,01 en 2014. Seuls les territoires ultramarins ralentissent cette chute de la natalité (Mayotte, Réunion, Guyane). De son côté, la mortalité progresse, portée par le vieillissement des baby-boomers (les 65 ans et plus représentent désormais 22% de la population, ils étaient 16% en 2005). La population devrait toutefois continuer d’augmenter légèrement en raison d’un solde migratoire de +152 000 personnes annuel en 2023, 2024 et 2025 (données provisoires du ministère de l’Intérieur – ne prennent pas en compte les entrées illégales).

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la baisse de la natalité. Outre des modes de vie qui évoluent et qui se concentrent davantage sur les aspirations individuelles (indépendance, confort, réussite professionnelle, etc.), le facteur économique et le manque de confiance en l’avenir des ménages est à mettre en avant. Le coût de la vie a particulièrement évolué ces dernières années sans que les niveaux de rémunération ne suivent la même courbe. Dans les années 1970, un salaire permettait souvent de faire vivre une famille de trois enfants. Aujourd’hui, même deux revenus ne garantissent plus cette sécurité. Le pouvoir d’achat réel des ménages s’érode, et la perspective d’accueillir un ou plusieurs enfants est perçue comme un risque économique et social. L’heure est à la prudence comme en attestent les études de confiance des ménages. Moins d’enfants aujourd’hui, c’est moins d’actifs demain : une équation qui pèse déjà sur le modèle social français.

Le non-renouvellement de la population a également des conséquences pour l’économie et l’équilibre des comptes publics. Outre la question de la main-d’œuvre, il y a également celle du financement de la Sécurité sociale et du système des retraites. La France comptait 3 actifs par retraité en 1970, ils sont désormais 1,7 par retraité.

Enfin, si on mesure le dynamisme et l’esprit d’innovation d’un pays à sa jeunesse, la France risque fort de ralentir dans les années à venir.

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 8 : Migrations, arrêts juridiques et déclinaison de stratégies : une période estivale inhabituellement (et politiquement) chargée en Europe

By Economie, Institutions, Sécurité/Justice

Migrations, arrêts juridiques et déclinaison de stratégies : une période estivale inhabituellement (et politiquement) chargée en Europe

La Cour de Justice de l’UE (CJUE) tranche, dans une batterie d’arrêts, plusieurs contentieux en matière migratoire.

Par Aurélien Jean, diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI


Notion de pays « sûr » : les conditions d’octroi de ce qualificatif précisées

Saisie d’une question préjudicielle posée par un tribunal italien, la Cour de justice a rendu un arrêt le 1er août 2025 relatif à la désignation de pays tiers comme « pays d’origine sûrs » (affaires jointes C-758/24 et C-759/24). Cette notion est tout sauf anecdotique alors que la Commission compte la mettre au centre de ses nouvelles mesures en vue d’améliorer l’exécution des éloignements ordonnés pour les demandeurs d’asile déboutés en Europe. D’ailleurs, Bruxelles reprend à son compte un agenda politique soutenu par Rome, pionnière ces dernières années en matière de créativité pour les éloignements (voir, à ce sujet, la note du CRSI).

L’affaire – jugée en Grande chambre et présentant un nombre élevé d’observations déposées par des Etats-membres (EM) – trouve son origine dans le rejet en procédure accélérée par l’Italie d’une demande d’asile introduite par deux ressortissants bangladais convoyés vers un centre construit en Albanie par Rome. Dans ce contexte, et alors que les conclusions de l’avocat général rendues en mai semblent avoir été suivies, l’arrêt peut sembler en demi-teinte pour le gouvernement de Giorgia Meloni. En effet, si les juges européens considèrent qu’un migrant peut parfaitement être débouté de sa demande d’asile lorsque son Etat d’origine est sûr, plusieurs conditions sont assorties.

D’abord, la désignation de « pays sûr » doit pouvoir faire l’objet d’un contrôle juridictionnel effectif portant notamment sur le respect de certaines conditions matérielles comme, ici, dans le cadre d’une procédure accélérée. Aussi, les sources d’information ayant présidé à la catégorisation des pays tiers en question doivent pouvoir être accessibles pour le demandeur d’asile – et naturellement contrôlables par la juridiction. Dans le cas contraire, cela priverait la partie déboutée d’une protection juridictionnelle effective. La Cour estime qu’elle peut elle-même prendre en compte des informations fiables recueilles par ses soins, moyennant la présentations d’observations sur celles-ci par les parties.

Enfin, et surtout, la Cour dit pour droit qu’un EM ne peut désigner un Etat tiers comme « sûr » s’il ne satisfait pas, pour l’entièreté des personnes présentes sur son sol, aux critères requis pour cette appellation. En clair, un pays globalement « sûr » mais dans lequel des minorités ethniques ou sexuelles peuvent courir des risques d’atteinte à leurs droits ne peut être considéré comme tel – ce qui limite en pratique assez fortement la liste. Point de taille : les juges précisent que cette interprétation n’est valide que jusqu’à l’entrée en vigueur du nouveau règlement remplaçant l’actuelle directive 2013/32 – c’est-à-dire jusqu’au 12 juin 2026, date que les colégislateurs peuvent anticiper s’ils le souhaitent.

Cette décision a été vécue comme une « surprise » par le gouvernement italien qui voit un nouvel obstacle se dresser sur son plan (à 650 millions d’euros) d’externalisation des centres de retour. Un précédent arrêt de la CJUE d’octobre 2024 avait déjà confirmé la nécessité de respecter les critères de désignation sur l’entièreté du territoire ; ce que l’Italie avait pris en compte en qualifiant le Bangladesh et l’Egypte de « pays sûrs » – qualification qui pourrait être désormais annulée par les juges transalpins, au grand dam du Gouvernement. La Première ministre a déjà vivement critiqué la décision de la justice européenne.

Demande s’asile et obligation de présence lors de l’examen du recours : la loi grecque contraire au droit de l’Union

Saisie d’une question préjudicielle posée par le tribunal de première instance de Thessalonique (Grèce), la CJUE a été amenée, le 3 juillet 2025, à préciser le droit européen relatif aux procédures de demande d’asile (affaire C-610/23, Al-Nasiria). En l’espèce, moins que le fond du dossier présenté par le requérant pour justifier de sa demande d’asile, ce sont certaines disposions de la loi hellénique qui ont été visées.

En effet, en Grèce, la législation prévoit qu’un demandeur d’asile doit comparaître physiquement lorsque son cas est abordé par le tribunal instruisant le dossier. S’il ne le fait pas, une présomption automatique d’introduction abusive du recours est appliquée, conduisant au rejet de la requête. Le juge national voulait savoir si ces dispositions sont compatibles avec la directive 2013/32 régissant les procédures communes pour l’octroi et le retrait de la protection internationale. La cour de Luxembourg a répondu par la négative et avancé plusieurs points, à la lumière de l’article 47 de la Charte des Droits Fondamentaux.

D’abord, la Cour note que la présomption automatique d’abus en cas de non-présence crée une automaticité de refus, ce qui n’est pas compatible avec le droit d’être entendu par un tribunal impartial car il n’y a de facto aucun examen au fond de la situation du demandeur d’asile.

Ensuite, les juges ont estimé que la loi grecque n’était pas proportionnée aux objectifs à atteindre, en ce que des mesures moins contraignantes pourraient être adoptées : représentation par un avocat ou preuve de la présence sur le territoire à proximité immédiate du lieu de résidence (commissariat, etc.). Cela est particulièrement vrai pour les personnes ne résidant pas à proximité d’Athènes, où les recours sont examinés.

Enfin, la CJUE a relevé que l’objectif de la comparution physique est surtout de montrer la présence de l’individu, et non de l’entendre effectivement sur sa situation. Ici aussi, cela viole le principe de proportionnalité – quand bien même la Cour reconnait que cela puisse contribuer à l‘efficacité du système judiciaire en dissuadant les recours abusifs.

Obligation de couvrir les besoins fondamentaux des demandeurs d’asile, même en cas d’afflux imprévisible de ces derniers

Dans un arrêt également rendu le 1er août 2025 (C-97/24), et interrogée par la Haute Cour irlandaise, les juges de la troisième chambre de la Cour de justice ont estimé que l’Irlande avait manqué à ses obligations en ne donnant pas un logement à deux demandeurs d’asile arrivés sur son sol – et non éligibles à l’allocation de subsistance prévue par le droit irlandais. Si Dublin a fait amende honorable en reconnaissant les faits allégués, elle a plaidé une saturation de ses capacités d’accueil causée par un afflux massif et imprévisible de demandeurs d’asile.

La Cour a estimé que la directive 2013/33, ainsi que la Charte des Droits fondamentaux de l’UE, imposait aux EM d’octroyer des conditions matérielles garantissant un niveau de vie satisfaisant (logement, allocation…). Ce faisant, en s’en abstenant, l’Irlande est allée au-delà de la marge d’appréciation dont elle dispose en la matière – et a donc violé le droit de l’Union. En effet, même en cas de circonstances exceptionnelles entraînant l’application du régime dérogatoire, l’EM doit pouvoir couvrir les besoins fondamentaux des demandeurs de protection internationale – au nom de la dignité humaine. La CJUE précise en outre que rien ne prouve que l’Irlande n’aurait pu agir autrement, par exemple en donnant des bons financiers ou un logement en dehors du système normalement prévu. La méconnaissance des obligations est enfin suffisamment caractérisée pour engager la responsabilité du pays et donner droit à une indemnisation.


Belgique : fusion des zones de police à Bruxelles et réforme du regroupement familial… mais jugement sévère adressé par le Conseil d’Etat néerlandais

Le débat sur la fusion des zones de police à Bruxelles est aussi vieux que la création de ces mêmes zones à la fin du siècle dernier (voir, pour un rappel approfondi du dossier et de ses différents enjeux, la note-dossier du CRSI). Cependant, depuis le début de l’année 2025, le Gouvernement fédéral belge montre une volonté d’avancer sur cette question et un accord politique est tombé en « Kern » – conseil des ministres restreint, avant présentation à la Chambre donc – le 21 juillet 2025, jour de la fête nationale. Le Kern s’est accordé sur les modalités pratiques de la mise en œuvre de cette réforme, et notamment sur le soutien financier de 55 millions d’euros sur cinq ans à destination des zones bruxelloises, notoirement endettées et défavorisées par la méthode de calcul des dotations fédérales. Une clause de rendez-vous est également prévue afin d’ajuster, si besoin, cette enveloppe à la hausse.

Précisions au passage que cette réforme intervient dans un contexte estival marqué par une recrudescence notable des fusillades, notamment à Bruxelles-ville, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek et Anderlecht – des zones parmi les plus touchées par les violences liées au narcotrafic. A ce titre, le Procureur du Roi a une nouvelle fois tiré la sonnette d’alarme et rappelé le manque d’effectifs de la police judiciaire – le tout alors qu’aucun gouvernement régional bruxellois n’a encore été formé, quinze mois après les élections.

En parallèle de ces développements politiques, un autre évènement a rappelé les difficultés des autorités belges en matière migratoire et de respect des décisions de justice par le fédéral. Un constat sévère sur ce sujet a été adressé par le Conseil d’Etat des Pays-Bas dans un arrêt du 23 juillet 2025. La Cour administrative du pays note que les demandeurs d’asile qui devaient normalement, en vertu des règles de Dublin, être renvoyés en Belgique ne doivent plus l’être. Le pays souffrirait en effet de « défaillances systémiques » dans la fourniture des besoins de base et de solutions d’hébergement et de protection. Les juges néerlandais notent en outre que ces problèmes sont davantage durables que temporaires et rappellent que l’Etat belge a été condamné des milliers de fois en matière sans que la situation n’évolue réellement. Le Gouvernement belge, par la voix de la ministre (NV-A, nationaliste flamande) Anneleen Van Bossuyt, se défend en parlant d’une situation à l’échelle européenne et d’une « surcharge structurelle » des capacités d’accueil du pays.

Toujours en matière migratoire, un projet de loi en examen à la Chambre prévoit de durcir les règles du regroupement familial, première porte d’entrée pour l’immigration légale en Belgique – 59 000 titres de séjour accordés en 2023. L’axe principal défendu par le Gouvernement est de réduire le coût du regroupement familial pour la société, en exigeant du demandeur un revenu plus élevé (110% du salaire minimum augmenté de 10% par membre de la famille) assorti d’autres conditions comme un logement correct. D’autres mesures concernent aussi les délais, qui seront raccourcis pour les personnes reconnues réfugiées. Elles auront 6 mois pour remplir les démarches contre un an actuellement. Les frais de dossier pour une demande de naturalisation seront portés de 150 à 1000 euros et les étrangers en séjour irrégulier pourront être expulsés plus facilement, au besoin via une visite domiciliaire pour les plus dangereux. Enfin, l’obligation, pour les personnes candidates au regroupement, de se présenter physiquement dans un poste consulaire belge est maintenue (en dépit de l’absence de tels postes dans certains pays). Précisons que de nombreuses associations, rejointes par le Haut-Commissariat aux Réfugiés (organisme de l’ONU), dénoncent ce durcissement.

A noter que le durcissement du regroupement familial n’est pas qu’une tendance d’outre-Quiévrain, puisque le Portugal a lui aussi réformé ses règles en la matière dans une loi votée le 16 juillet 2025. Ici aussi, les conditions seront rehaussées, les visas n’étant accordés qu’à des immigrés hautement qualifiés. Les Brésiliens perdront la règle spéciale qui leur permet de ne régulariser leur situation après l’arrivée sur le territoire portugais. Le volet « expulsions » sera renforcé, avec la création d’une unité spéciale dans la police. L’objectif affiché est de mettre fin à l’une des politiques les plus libérales d’Europe, qui permettait de régulariser un étranger travaillant depuis un an. Un délai d’attente sera instauré et fixé à deux ans avant de pouvoir demander le regroupement familial.


Les migrations : sujet d’initiatives et de tensions en Europe et dans son entourage

Statistiques :

L’agence européenne de garde-côtes et de gardes-frontières (Frontex) a rendu publiques ses statistiques actualisées pour le premier semestre 2025. Elle y relève une diminution d’environ 20% des franchissements illégaux de frontières en comparaison de la même période en 2024. Avec 76000 cas recensés, ce chiffre continue sa décrue constante depuis le pic de 2023. Comme souvent, les différentes routes ne sont pas égales. Alors que la route des Balkans occidentaux et celle de la Méditerranée orientale ont connu une baisse significative, une hausse est notable en Méditerranée centrale (notamment depuis la Libye – 39% des arrivées en Europe par ce trajet) ainsi que dans le nord de la France vers le Royaume-Uni. La route de l’Atlantique, via les iles Canaries, enregistre une baisse même si la Mauritanie reste un point de départ majeur – une des raisons qui motivent Madrid à vouloir renforcer la coopération avec ce pays, en complément des accords déjà signés l’an dernier.

Grèce :

Malgré ces chiffres plutôt satisfaisants pour Athènes, la Grèce durcit le ton à l’égard des migrants avec de nouvelles mesures à l’étude pour renforcer la dissuasion. Le gouvernement conservateur, par la voix de son ministre en charge des migrations Thanos Plevris, compte réévaluer l’ensemble des prestations sociales versées aux demandeurs d’asile afin de conduire une « réduction drastique » de leur montant. Une autre mesure vise à criminaliser le séjour irrégulier après rejet de la demande d’asile, à hauteur de cinq années de prison (sauf départ volontaire). Plus encore, le Gouvernement s’attaque aussi au terrain symbolique en assumant voulant revoir les menus servis dans les centres d’accueil et de détention pour migrants : « personne ne peut entrer illégalement, demander l’asile et bénéficier d’allocations, de menus trois fois par jour et d’un hébergement, tout cela aux dépens du contribuable grec et européen. Le service des Migrations n’est pas un hôtel. »

Dans le même temps, le Gouvernement décidait de suspendre pour trois mois l’examen des demandes d’asile en provenance d’Afrique du Nord ; avec un objectif clair de reconduire les migrants dans leur pays d’origine. Ce qui inquiète Athènes tient en le nombre de personnes arrivées en Crète en provenance de Libye, un trajet autrefois peu emprunté car plus long et périlleux mais qui se développe : 9000 arrivées en quelques semaines, le double de 2024. A noter que la Grèce avait déjà pris des mesures de sécurité à sa frontière terrestre avec la Turquie en 2020.

Sans surprise, plusieurs ONG rejointes par le Commissaire du Conseil de l’Europe aux droits de l’Homme – Michael O’Flaherty ont exprimé leur indignation devant ce projet de loi ; alors que dans le même temps, la Commission européenne a adopté une attitude plutôt réservée. Sans condamner dès le projet du Gouvernement communiqué, Bruxelles va attendre le passage au Parlement avant de se prononcer sur d’éventuelles atteintes aux droits fondamentaux – un discours minimaliste qui reflète l’évolution des mentalités à la Commission face à l’augmentation croissante des franchissements de frontières sur cette route… mais également au regard de la situation en Libye.

Libye :

La décision des autorités grecques s’inscrit dans un contexte tendu avec la Libye. La veille des annonces, une délégation de l’UE avait dû faire face à un incident diplomatique alors qu’elle se rendait dans la partie de la Libye contrôlée par les rebelles du général Haftar – en lutte contre le gouvernement d’unité nationale (sis à Tripoli) et soutenus, entre autres, par la Russie. Si la rencontre à Tripoli a pu avoir lieu, celle qui devait suivre à Benghazi a vu les européens – dont le commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner – PPE, Autriche) et des ministres italiens, grecs et maltais – être déclarés persona non grata. La délégation a, en effet, été accusée d’enfreindre la « souveraineté nationale », les protocoles diplomatiques et les procédures d’entrée sur le territoire.

En réalité, cet incident révèle que l’UE en général et la Grèce en particulier ont plusieurs lignes rouges quant au gouvernement dirigé de facto par Haftar. Premièrement, ce dernier est très proche du Kremlin, qui lui fournit des armes, des mercenaires et compte implanter une base navale à Tobrouk. Pensée pour remplacer la perte du port syrien de Tartous, cette possibilité inquiète particulièrement l’Italie – en ce que des missiles pourraient atteindre les côtes européennes. Aussi, comme Moscou, Benghazi est accusé de militariser la migration en incitant les flux vers l’Europe – notamment pour faire pression sur Bruxelles afin que son proto-Etat soit reconnu. Secondement, Athènes s’inquiète que la « Libye-Haftar » puisse ratifier un protocole d’accord présenté par la Turquie (autre soutien de poids) et qui verrait une délimitation des frontières ignorant l’île de Crète. Un risque additionnel était, pour les européens, de s’afficher aux côtés d’officiels d’un gouvernement considéré comme illégitime et non reconnu internationalement

Dans tous les cas, cet incident diplomatique risque de compliquer les efforts de l’UE visant à tarir le flux de migrants en provenance d’Afrique, la première base de départ étant la Libye. Difficile en effet de mettre en place une stratégie crédible en s’accordant avec seulement une moitié du pays – l’Italie se refusant à remettre en cause la coopération avec Benghazi, une position partagée par M. Brunner. En tout cas, Benghazi inquiète également ses voisins en raison de vols réguliers avec la Biélorussie, un Etat notoirement connu pour instrumentaliser les migrations à la frontière polonaise. Athènes, de son côté, appelle par ailleurs l’UE à agir contre la Turquie qui – en étant de plus en plus proche de Haftar – faciliterait tacitement ces flux opérés par la compagnie d’Etat de Minsk, Belavia.

Manche :

Dans le même temps, la France et le Royaume-Uni (RU) ont convenu d’un renforcement de leur coopération en matière de lutte contre l’immigration irrégulière vers le RU. Au cours de la visite d’Etat du Président de la République, effectuée début juillet, les deux pays se sont accordés sur un mécanisme dit « one in, one out ». Cela signifie que, pour chaque migrant entré illégalement sur le territoire britannique et expulsé vers la France, un demandeur d’asile sera envoyé au RU afin d’y voir sa situation étudiée – attendu qu’un faisceau d’indices pertinent sur son cas permettra au préalable de déceler des facteurs favorisant l’accueil de sa demande (connexion familiale par exemple). Comme mentionné dès avril par la presse britannique (et évoqué dans les brèves et dans cette note du CRSI), les forces de l’ordre françaises verront leur doctrine d’action modifiée afin d’adopter des mesures plus proactives pour empêcher les départs. Néanmoins, malgré le caractère assez novateur du projet, celui-ci ne devrait concerner de prime abord qu’une cinquantaine de personnes de chaque côté (pour environ 21000 personnes arrivées au RU depuis le début d’année 2025).

Dans tous les cas, cet accord – souvent évoqué, jamais implémenté – est un symbole fort du dégel actif des tensions entre Paris et Londres, obstruées depuis le Brexit. Il s’agit d’une tentative de moderniser le cadre juridique applicable à la gestion des migrations transmanche, un cadre qui date des accords du Touquet, signés en 2003 et complétés depuis par d’autres textes (dont celui de Sandhurst en 2018). Elles permettent aussi au gouvernement de Keir Starmer, après un an au pouvoir, de donner des gages sur sa politique migratoire alors que le parti Reform UK de Nigel Farage n’a jamais été aussi haut dans l’opinion. Néanmoins, plusieurs pays s’inquiètent de la mise en place d’une telle procédure, craignant un report des difficultés sur les pays méditerranéens, notamment pour les migrants expulsés du RU et renvoyés vers le pays de première entrée en vertu du dispositif « Dublin ». Ils demandent donc à la Commission d’examiner l’accord au regard du Pacte sur l’asile et la migration – ce qu’elle fera avant l’entrée en vigueur du mécanisme.

Copenhague :

Enfin, lors d’un conseil des ministres JAI (Justice et Affaires Intérieures) tenu les 22 et 23 juillet dans la capitale danoise, les sujets migratoires ont été mis sur le haut de la pile, avec notamment un focus porté par la présidence tournante sur les « solutions innovantes ». Celles-ci, défendues par de plus en plus de pays européens souhaitant un durcissement des règles et une refonte du tout-récent Pacte sur l’Asile et la migration, comportent notamment des centres de retours dans des pays tiers, des partenariats divers ou encore l’expulsion de ressortissants afghans. Il reste cependant à surmonter les potentiels obstacles techniques et juridiques ; la présidence danoise parlant d’un « long processus ». Des premiers projets-pilotes avec des pays d’Asie centrale ou de la Corne de l’Afrique ont aussi été évoqués. En outre, les ministres ont discuté d’un raccourcissement du délai de départ volontaire, actuellement de 30 jours, jugé trop long et peu incitatif.

En parallèle, l’Allemagne a donné le ton en expulsant des ressortissants afghans condamnés outre-Rhin vers leur pays d’origine. Pour ce faire, elle a été le premier pays de l’UE à autoriser l’entrée sur son territoire de représentants du régime des Talibans afin de mener à bien ce processus. Berlin évoque même d’autres EM de l’UE intéressés et la possibilité de créer une sorte de « coalition » sur le sujet. Ce changement de ton envers les Talibans suit celui opéré sur la Syrie depuis décembre 2024 ; et confirme la volonté affichée de revenir sur les positions affichées depuis plusieurs années et de pouvoir expulser plus facilement les demandeurs d’asile déboutés.

De manière intéressante, dans le même laps de temps, l’Autriche procédait à l’expulsion d’un ressortissant syrien vers son pays d’origine, une première pour un pays de l’UE depuis près de quinze ans. L’individu en question avait obtenu l’asile en 2014 avant de le perdre en 2019 suite à une condamnation de justice. Cette expulsion marque une étape symbolique alors que, depuis la chute du régime de Bachar el-Assad, de nombreux Etats européens étudient le renvoi de certains de ces demandeurs d’asile arrivés sur leur territoire (100 000 dans le cas de l’Autriche, pays qui a débuté un processus de révocation du statut).

Ce conseil fait suite à une réunion informelle en Allemagne des ministres de l’Intérieur de six EM (FR, DE, AT, PL, DK, CZ) accompagné du Commissaire aux affaires intérieures Magnus Brunner. Il y a notamment été question, déjà, du retour des demandeurs d’asile déboutés (y compris d’Afghanistan) et d’un renforcement du mandat de Frontex. Tenue dans les Alpes allemandes, elle constitue un symbole de l’évolution des pays européens sur la question, et notamment de la part des partis de centre-gauche membres de coalitions au pouvoir outre-Rhin, en Autriche ou en Belgique. Seule l’Espagne, en partie pour des questions de politique intérieure, semble isolée dans son opposition au durcissement migratoire malgré un nombre d’arrivées aux Canaries en hausse depuis trois ans.

Enfin, le 23 juillet, la Fondamental Rights Agency de l’UE (basée à Vienne) a rendu un rapport relatif à la préservation des droits des migrants instrumentalisés par les Etats tiers. Elle s’inquiète de la « militarisation » croissante des frontières et appelle à ne pas faire de la lutte contre cette instrumentalisation un modèle pour « le traitement de tous les migrants et réfugiés traversant la frontière de manière irrégulière ».


La Pologne rétablit des contrôles aux frontières avec l’Allemagne et la Lituanie sur fond de tensions avec Berlin et de préoccupations migratoires

Depuis le 6 juillet, l’espace Schengen compte un onzième pays ayant réintroduit des contrôles aux frontières : la Pologne. Varsovie a en effet indiqué avoir remis en place des patrouilles le long de ses frontières avec l’Allemagne et la Lituanie au moins jusque début octobre. L’objectif principal du gouvernement polonais est de lutter contre l’immigration illégale, un sujet hautement inflammable dans le pays ; alors que l’élection présidentielle tenue début juin a consacré un candidat nationaliste au détriment de la coalition centriste du Premier ministre (et ancien président du Conseil européen) Donald Tusk. Corollaire, le commerce frontalier pâtit de la mesure et ce alors que le pont sur l’Oder a rapidement été considéré comme un symbole de la libre circulation et que la Pologne est considéré comme l’un des pays ayant le plus bénéficié de l’adhésion à l’UE et à l’espace Schengen.

Dans le détail, ces mesures concernent 52 points de passage frontaliers de l’Allemagne et 13 de la Lituanie – qui sont soumis à des contrôles aléatoires sur des véhicules. La raison décisive d’une telle décision est à chercher dans l’évolution allemande en matière migratoire, et notamment la pratique du refoulement à la frontière (voire les articles du CRSI ici et ). Le refus de Berlin de laisser rentrer les demandeurs d’asile sur son territoire avant même l’examen de leur demande conduit ces derniers à rester en Pologne. Concernant la Lituanie, il s’agit ici de contrer le flux de migrants dont l’arrivée est orchestrée par Moscou et Minsk vers la Pologne via les pays baltes.

Malgré sa politique et les critiques qui lui sont adressées, l’Allemagne tente de rassurer et cherche en priorité une solution commune qui satisfasse les deux pays – l’objectif partagé étant d’éviter un « ping-pong » avec les demandeurs d’asile. Néanmoins, les pistes envisagées semblent maigres, Varsovie ayant refusé l’idée de patrouilles communes.

Le gouvernement polonais fait aussi face à des préoccupations de politique intérieure, avec le souci de se montrer ferme et constant sur une thématique-phare de l’opposition nationaliste au Parlement. Plus grave, les autorités tentent de dissuader de potentielles personnes intéressées de rejoindre des milices privées, souvent d’extrême-droite, qui se revendiquent « de défense des frontières ». Le Gouvernement insiste sur leur caractère illégal et perturbateur et incite au contraire chaque citoyen soucieux de l’intégrité de la Pologne à rejoindre le corps de gardes-frontières. Rappelons que Berlin a réintroduit des contrôles aux frontières dès l’automne 2023, illustrant une dynamique à l’œuvre depuis quelques années déjà : le retour de multiples contrôles aux frontières dans un espace Schengen tout juste quadragénaire (voire ici et les travaux du CRSI).


Un rapport d’Eurojust et de l’ECJN rappelle à posture à adopter face à l’IA en matière de procédure pénale

L’Agence de l’Union européenne pour la coopération judiciaire en matière pénale (Eurojust, basée à La Haye) et le Réseau judiciaire européen sur la cybercriminalité (EJCN), créé en 2016, ont publié le 2 juillet leur dixième édition annuelle du Cybercrime Judicial Monitor. Ce rapport annuel s’adresse aux autorités judiciaires et policières de l’UE et traite des évolutions législatives, judiciaires et opérationnelles concernant la cybercriminalité au sein de l’Union. L’édition 2025 met particulièrement l’accent sur l’intelligence artificielle, explorant son rôle dual, tant comme instrument criminel que comme ressource pour la justice.

Le document met en avant l’utilisation croissante de l’IA à des fins illégales, notamment pour produire des contenus trompeurs, automatiser des attaques informatiques et créer des logiciels malveillants. Il souligne la responsabilité des développeurs et des utilisateurs de ces technologies lorsqu’elles sont employées à des fins délictuelles et criminelles.

En parallèle, les autorités judiciaires et policières utilisent elles-mêmes de plus en plus souvent l’IA pour traiter de grandes quantités de données, combiner des informations de diverses sources et identifier des comportements suspects. Toutefois, le rapport insiste sur la nécessité de réguler ces usages pour assurer le respect des droits fondamentaux (procès équitable, transparence, traçabilité des processus…). Il recommande aussi un contrôle humain effectif, particulièrement lorsque l’IA est utilisée pour analyser des preuves.

Le rapport attire enfin l’attention sur les risques liés au manque de documentation claire sur le fonctionnement des systèmes d’IA, ce qui peut influencer l’évaluation des preuves et les droits de la défense. Bien que l’admissibilité des preuves soit régie par le droit national, les principes européens doivent être respectés. Assez logiquement, il appelle à renforcer la formation continue des magistrats et à améliorer la coopération judiciaire entre les EM.


La Commission dévoile une feuille de route pour permettre l’accès légal des forces de l’ordre aux données nécessaires dans le cadre de leur métier

La Commission européenne a présenté le 24 juin sa « Feuille de route pour faciliter l’accès légal aux données« , visant à permettre aux autorités judiciaires d’accéder légalement aux données nécessaires pour les enquêtes et poursuites. Elle se place dans le contexte de la stratégie ProtectEU, dévoilée fin mars 2025 (voir la note du CRSI à ce sujet). Un cadre clair est vital car la majorité des infractions (terrorisme, criminalité organisée, abus sexuels…) laissent des traces numériques, à tel point que 85% des enquêtes pénales reposent sur des preuves électroniques. Pour la Commission, il importe donc de moderniser les outils et le cadre juridique afin de donner accès aux données numériques tout en respectant les droits fondamentaux. Ce faisant, la feuille de route se concentre sur six domaines clés.

  • Premièrement, concernant la conservation des données de téléphonie et de messagerie, la Commission relancera une étude d’impact en 2025 pour mettre à jour les règles de l’UE. La dernière tentative en la matière s’était soldée par un arrêt – en grande chambre – de la CJUE invalidant la directive (C-293/12, Digital Rights Ireland, 2014). Depuis cette invalidation, les cadres législatifs des États membres sont devenus fragmentés et inégaux, certains n’ayant aucune loi sur la conservation des données.
  • Deuxièmement, la Commission étudiera des mesures pour améliorer la coopération transfrontalière en matière d’interception légale des données d’ici 2027 ainsi que pour d’augmenter les échanges d’informations entre Europol et les EM.
  • Troisièmement, la Commission et Europol vont analyser les lacunes et les besoins pour soutenir le développement de la criminalistique numérique via des outils financés en partenariat avec le secteur privé. A cette fin, Europol est appelé à devenir un centre d’excellence en la matière.
  • Quatrièmement, sur le déchiffrement des communications, la Commission élaborera une « Feuille de route technologique » d’ici 2026, visant à trouver des solutions techniques pour accéder à certaines données cryptées tout en respectant les droits fondamentaux. La Commission soutiendra également le développement de nouvelles technologies de décryptage pour Europol d’ici 2030.
  • Cinquièmement, Bruxelles veut revoir la manière de produire la norme en matière de sécurité intérieure, afin de rationaliser le processus.
  • Enfin, la Commission veut avancer sur le sujet de l’IA en permettant aux autorités nationales de l’employer pour traiter légalement et de manière efficiente de grands volumes de données tout en analysant plus efficacement les preuves.

Dans le reste de l’actualité européenne :

CJUE : Dans ses conclusions rendues le 10 juillet 2025 (affaires C-722/23 et C-91/24), l’avocat général (AG) Rantos a proposé à la Cour de juger en ce sens qu’un EM peut refuser d’exécuter un mandat d’arrêt européen en raison de craintes sur les conditions de détention dans l’EM d’émission. Il estime toutefois que l’EM devra exécuter la peine infligée par l’EM d’émission sur son propre territoire, afin d’éviter toute impunité – il propose dès lors de transformer la faculté en obligation.

Par ailleurs, dans ses conclusions publiées le 1er août 2025 (C-313/25 PPU, Adrar), l’AG Spielmann estime que le juge national qui contrôle la légalité de la rétention d’un ressortissant étranger en séjour irrégulier doit s’assurer que le principe de non-refoulement ne s’oppose pas à l’éloignement de l’individu, particulièrement quand le droit à la vie familiale et l’intérêt supérieur de l’enfant entrent en ligne de compte.

Rappelons que l’opinion d’un Avocat général a vocation à éclairer la formation de jugement et n’emporte en elle-même aucun effet juridique propre, pas plus qu’elle ne lie les juges.

CONTROLEUR EUROPEEN DE LA PROTECTION DES DONNEES (CEPD) : D’après Bloomberg, le CEPD a identifié que le Système d’Information Schengen 2 (SIS 2) présentait des milliers de failles de cybersécurité, dont certaines potentiellement graves. Il critique aussi le nombre important d’administrateurs de la base de données ainsi que les failles dans le pilotage du projet (lenteur des corrections, recours à des cabinets de conseil). Le SIS 2 a vocation à être intégré au système entrée/sortie (validé par le Conseil) qui doit se déployer progressivement à partir de la fin 2025 ; et ainsi automatiser l’enregistrement des ressortissants de pays tiers franchissant les frontières de l’UE.

ZONE EURO : La Bulgarie rejoindra officiellement la zone euro le 1er janvier 2026 ; et abandonnera en conséquence sa monnaie nationale, le lev (taux de conversion : 1 euro= 1.95583 lev). Le pays sera le 21ème Etat à rejoindre l’union monétaire, envoyant par là même un message clair. En dépit d’une opinion publique tiraillé entre Bruxelles et Moscou et des craintes sur l’inflation alimentées par le Kremlin, Sofia satisfait aux critères de Maastricht (dette représentant 24% du PIB bulgare – VS 113% en France – 2.7% d’inflation et 3% de déficit). Cette adhésion renforcera le poids économique de la zone euro ainsi que la crédibilité et l’influence de la monnaie unique à l’international

PARLEMENT EUROPEEN : Les eurodéputés ont validé à une large majorité le déploiement progressif du système entrée/sortie, longtemps attendu mais ayant connu des retards. Il a vocation à enregistrer certaines données de ressortissants de pays tiers entrant et sortant de l’UE (nom, document de voyage, heure/lieu d’entrée/sortie ou encore données biométriques). Mis en place à partir d’octobre 2025, il attendra sa pleine capacité 170 jours après – des paliers intermédiaires étant prévus (seuils pour lesquels le Parlement a obtenu gain de cause – voir la brève du CRSI à ce sujet).

COMMISSION : La Commission européenne a proposé des mesures temporaires relatives à la délivrance de visas envers les ressortissants guinéens : suspension de la délivrance de visas à entrées multiples, allongement du délai de traitement ou bien suspension des exemptions aux droits de visa. Bruxelles justifie cette position par les très faibles taux de réadmission enregistrés par la Guinée, avec un taux de retour de ses ressortissants en séjour irrégulier d’à peine 3%. Cette décision intervient alors que les colégislateurs ont acté une réforme des règles de suspension à l’exemption de visas en juin 2025 (voir la brève du CRSI à ce sujet).

Sur un sujet connexe, le prix de la future autorisation de voyage (ETIAS) pour les ressortissants de pays n’ayant pas besoin de visas pour voyager dans l’UE a été fixé à 20 euros (contre 7 actuellement). La Commission justifie cette hausse par des coûts de fonctionnement en hausse, un système technologique plus perfectionné et la volonté de s’aligner sur les autorisations de voyage pratiquées ailleurs dans le monde. Le prix d’ETIAS est en effet similaire à l’ETA britannique (20 livres) et à l’ESTA américain (21 dollars) mais inquiète fortement les professionnels du voyage et du tourisme.

ITALIE : La Cour Constitutionnelle a jugé le 8 juillet 2025 que le décret pris par le Gouvernement pour encadrer de manière plus stricte les activités des navires des ONG en mer était constitutionnel. Ce décret imposait de réaliser un unique sauvetage avant de se diriger vers un port assigné par les autorités. De plus, la détention des navires à quai est jugée légale.

ALLIANCE DES PORTS : Le groupe de contact, formé de 16 ports et lancé sous présidence belge du Conseil, pourrait s’ouvrir à d’autres ports, plus petits. C’est en tout cas le souhait de la présidence danoise alors que le trafic de drogue ne faiblit pas et que la coopération entre les différentes autorités produit des résultats. Cela permettrait aussi de s’adapter aux structures criminelles qui contournent de plus en plus les grandes infrastructures, mieux surveillées, au détriment d’autres, plus faciles à pénétrer. La thématique des attaques hybrides et des cyberattaques est aussi évoquée.

Quel budget pour la PAC dans le prochain cadre financier pluriannuel? 

By Agroalimentaire, Economie

Quel budget pour la PAC dans le prochain cadre financier pluriannuel?

Par Aurélien Jean,

*Diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI

 

Le budget européen est un édifice à deux têtes. D’un côté, il y a la procédure législative annuelle, avec un vote au Parlement, un accord au Conseil et une déclinaison des priorités législatives et administratives de l’Union. De l’autre, ladite procédure annuelle est encadrée au sein d’un ensemble global pluriannuel – une forme de « super-budget » négocié sur sept ans et qui permet d’estimer grosso modo quel sera le montant du budget européen sur cette période. C’est le Cadre Financier Pluriannuel (CFP). Il peut être revu (et augmenté) à mi-parcours, comme en 2023, mais les grands arbitrages et ordres de grandeur se décident dès le départ. Actuellement, nous évoluons dans le CFP 2021-2027, doté de 2070 milliards d’euros, mais la Commission européenne a présenté le 16 juillet 2025 sa proposition pour le prochain CFP qui s’étalera entre 2028 et 2034.

Sur ces 2070 milliards, environ 800 proviennent du plan de relance commun de 2020 (Next Generation EU – NGEU). Le reste, 1270 milliards, correspond peu ou prou au budget initial en ce compris les aides à l’Ukraine. Si l’agriculture a longtemps été le principal budget de l’Europe – jusqu’à trois-quarts du budget pour la PAC – aujourd’hui, les diverses mesures agricoles et environnementales représentent environ 378 milliards d’euros en paiements directs, soit à peine un tiers du total. C’est le résultat des diverses réformes opérées dans la politique agricole, tout comme de la montée en puissance d’autres priorités telles que la cohésion ou la sécurité. Ainsi, la politique de cohésion représente 426 milliards d’euros et la sécurité/défense/migration environ 45 milliards. L’aide au développement et les relations de voisinage comptent pour 113.7 milliards et les dépenses pour le marché unique et l’innovation se portent à environ 150 milliards d’euros. L’agriculture reste donc le deuxième budget européen, même si le poids en proportion du total pour le soutien à l’agriculture s’est fortement étiolé. C’est encore plus net si l’on considère l’affectation des aides du NGEU et celles permises par la révision à mi-parcours du CFP – peu orientées vers le secteur agricole.

Pour la suite, il importe de mentionner que les négociations européennes sont très rudes, chaque EM veut maximiser son retour et limiter ses dépenses. De surcroît, les dépenses prioritaires ne manquent pas, alors que la défense est appelée à être substantiellement recapitalisée en moyens et que la préservation du modèle social figure dans les leitmotivs de nombreux pays. Il faut aussi garder en tête le remboursement des emprunts communs contractés dans l’après-Covid (750 milliards d’euros, remboursement débutant en 2028). En outre, l’Union est en retard sur d’autres grandes puissances : trop peu de dépenses en recherche, en investissement ou en adaptation au changement climatique. In fine, le principal avantage du CFP – son caractère fixe et préprogrammé – est aussi sa faiblesse : il évite les dérapages non financés mais ne permet aucune marge de manœuvre, a fortiori quand certains EM exigent des rabais sur leur contribution.

C’est ainsi que le projet de CFP présenté par la Commission le 16 juillet 2025 prévoit un montant de 300 milliards pour la PAC pour la période 2028-2035. Cela correspond à une baisse de 20% en comparaison du précédent CFP pour les agriculteurs et les pêcheurs. Ce montant correspond à une enveloppe fixe, non susceptible de réaffectation et qui pourra être indexée en fonction de l’évolution des prix selon une méthode de calcul qui dépendra du taux d’inflation constaté. Les 300 milliards représentent de plus un minimum, que chaque EM pourra choisir de compléter. Une autre grande nouveauté est la simplification du nombre de programmes : de 540 (sectoriels) à 27 (nationaux)… entraînant la fusion des allocations PAC et du Fonds social européen dans de vastes plans nationaux, avec un pouvoir d’allocation des EM renforcé. Des réserves sont aussi prévues en cas de crise.

Les eurodéputés ont déjà eu l’occasion de se prononcer sur ce sujet, et ont fermement rejeté l’idée d’un fonds unique – craignant de perdre en transparence et en unité, de limiter in fine le pouvoir de l’échelon européen et d’opérer une « renationalisation ». Par ailleurs, la baisse des montants mécontente une bonne partie de l’hémicycle. Certains EM semblent aussi réticents, tant sur la baisse du montant que sur le véhicule employé, tels la France et sa ministre Annie Genevard qui craint que le budget ne soit « raboté de mois en mois au gré des diverses priorités du moment ».

Ce projet de budget s’accompagnerait en même temps d’une révision de la PAC impliquant une refonte du système de conditionnalité aux paiements (environnement, social, bien-être animal…), des aides renforcés pour les jeunes agriculteurs et l’innovation et un meilleur ciblage des bénéficiaires (soutien au revenu basé sur la surface, action agroenvironnementale, paiements pour contraintes naturelles…). La Commission superviserait l’ensemble via des recommandations adoptées pour chaque EM. Un autre texte présenté le même jour a trait aux stocks de produits agricoles, à la protection des termes liés à la viande et un soutien pour certains secteurs jugés important pour l’atteinte des objectifs de la PAC.

Dans tous les cas, les agriculteurs et leurs organisations professionnelles prévoient de rester très vigilants quant à l’évolution de la situation – au besoin par de nouvelles mobilisations d’ampleur déjà soutenues par une partie du spectre politique. Le projet de CFP, qui n’est qu’une proposition, doit désormais passer par un long et tortueux chemin – où beaucoup de choses peuvent encore changer – et qui impliquera EM, eurodéputés et représentants d’intérêts avant d’entrer en vigueur.

 

brève européenne Aurélien Jean

Brève Européenne 7 : De l’exigence de souveraineté aux logiques économiques et environnementales : les « ruptures » dans l’histoire de la PAC

By Agroalimentaire, Economie

De l’exigence de souveraineté aux logiques économiques et environnementales : les « ruptures » dans l’histoire de la PAC

Par Aurélien Jean, diplomé du Master 2 de Sciences Po Affaires européennes, stagiaire aux greffes du tribunal de la Cour de Justice de l’Union européenne et membre des jeunes du CRSI


Dans l’Hexagone, les manifestations agricoles régulières depuis janvier 2024 ainsi que le parcours législatif pour le moins heurté du projet de loi d’orientation sur l’agriculture ont eu au moins un mérite : faire réfléchir sur la capacité productive tricolore et son insertion dans l’espace européen et mondial. En effet, suite au Covid, à l’invasion russe de l’Ukraine et aux tensions géopolitiques régulières, il n’est question que de souveraineté et de garantie par nous-même de nos approvisionnements en composants techniques comme en aliments.

Néanmoins, en cette dernière matière, tout ne pourra pas être traité au niveau national, un certain nombre de changements devant transiter par l’échelon européen, et son instrument premier : la Politique Agricole Commune (PAC). Celle-ci, pensée dans les années 1960 pour garantir la sécurité alimentaire du continent, a atteint en moins de trente ans ses objectifs. Depuis, elle navigue de révisions en révisions, au gré d’impératifs politiques relativement constants, mais aux modalités d’application dynamiques dans le temps.

Les Green Deal et autres Farm to Fork de la période 2020-2024 ont fait couler beaucoup d’encre, les détracteurs lui reprochant, entre autres, les jachères, les normes, l’interdiction des pesticides ou les accords commerciaux. Pourtant, l’autonomie n’a jamais été totale, l’Europe a toujours importé et continue de le faire sur certains produits. En corollaire, elle reste exportatrice nette de produits agricoles et les dernières moutures n’envisagent en rien l’arrêt des aides, la France devant rester l’une des principales bénéficiaires. L’impératif d’une Europe produisant ce dont elle a besoin sans devoir importer massivement sa nourriture reste, malgré tout et en dépit des apparences, présent dans l’esprit des décideurs. Les références à « l‘autonomie » et à la « souveraineté alimentaire » le démontrent ; jusqu’à se retrouver dans l’intitulé officiel du Ministère de l’Agriculture. De fait, depuis les années 1990, il n’y a pas eu qu’un seul tournant mais plusieurs grandes dates et une dynamique embrassant une pluralité de domaines (institutionnel, environnemental, économique) qu’il convient d’explorer.

I – Le loup dans la bergerie : le passage d’une doctrine d’autosuffisance à une approche fondée sur le marché dans les années 1990

A – Pourquoi réformer la PAC ?

La réforme de la PAC relève de contraintes internes et externes. En interne, elle découle essentiellement d’une surproduction agricole. Son système avait encouragé la constitution de surplus assez importants, car certifiés d’un bon prix d’achat. En conséquence, l’offre excède structurellement la demande dès les années 1970. Des ajustements ont eu lieu depuis 1968 et le plan du commissaire Sicco Mansholt, qui prévoyait la suppression de millions d’hectares et des plus petites exploitations, mais ils n’ont eu que peu d’effets hors de leurs secteurs. Les réformes dans le lait ou les céréales étaient surtout basées sur la restriction de l’offre et/ou des quantités maximales garanties mais sans remise en cause réelle de l’instrument central qu’était le prix garanti.

Dans les années 1980, la PAC acquiert une réputation de secteur difficile à réformer. Les libéraux soutiennent qu’elle fausse le marché en maintenant les petits producteurs au détriment de la rationalisation par les exploitations les plus intensives. Les interventionnistes arguent qu’elle fournit trop de soutien pour les marchés, favorise une iniquité des transferts sociaux (puisque basés sur la production) et ne rapproche pas assez les niveaux de revenus entre pays de la CEE. Victime de son succès, elle a entraîné des dépenses budgétaires élevées (frais d’achat et de stockage + incapacité à contrecarrer la hausse continue), limitant le développement d’autres politiques comme le développement régional dont les besoins s’accroissent avec l’entrée de la Grèce en 1981 et de l’Espagne et du Portugal en 1986.

Cet élément se retrouve aussi avec la fin de l’inertie et l’arrivée de l’équipe de Jacques Delors à la Commission – convaincue que le système PAC met à mal la construction européenne en général et obstruait le budget pour les nouvelles ambitions communautaires. Les prix d’achats garantis, générateurs d’inefficacités, compliquaient le financement pour les besoins sociaux ou d’aménagement du territoire. Le tout corrélé à une nouvelle sociologie de la fonction publique communautaire. Surtout, la PAC a été créée quand le besoin d’importer était criant, alors que dans les années 1970-1980 voient l’autosuffisance atteinte ; et les ressources tirées des droits de douanes diminuer en conséquence. Autant de raisons qui font émerger dès 1985 un « livre vert » par la commission qui propose déjà la réorientation par le marché. Il ne sera pas suivi d’effets immédiats mais préfigure la réforme de 1992.

La contrainte externe vient des négociations internationales et du système de subventions aux exportations, critiqué – entre autres – par les États-Unis, qui dans ce contexte-là, connaissaient des difficultés à écouler leur production sur les marchés mondiaux…. La préférence communautaire était mal perçue, d’autant plus que la CEE importe de moins en moins et dispose d’ajustements variables signifiant que, même quand le prix intérieur baisse, les exportateurs hors-UE n’en profitent pas car le tarif commun compense. De plus, il était possible d’exporter sans faire baisser prix intérieurs quand le marché communautaire était engorgé (les « restitutions » : le prix garanti compensait la différence avec le prix effectif vendu à l’étranger). La pression des autres pays exportateurs nets (le « groupe de Cairns ») sur les Européens ainsi que les menaces de ne pas poursuivre les discussions sur les autres volets des accords GATT ont incité les Douze à déclencher une réforme de la PAC. La CEE voulait cet accord pour ses autres volets commerciaux, qui répondent aux besoins des autres secteurs ; tout comme pour conserver sa posture libre-échangiste. Enfin, la Guerre Froide est finie et l’idée d’autonomie perd en vigueur, au profit d’une focale portée sur les « dividendes de la paix ».

B – 1992 et le renforcement du prisme du marché

L’inspiration d’un changement de paradigme dans la PAC remonte à des travaux de l’OCDE dans les années 1970-1980 qui ont modifié l’approche de la question agricole, en ne l’envisageant plus selon des critères nationaux et de revenus agricoles mais au regard des seuls effets sur le commerce international et sa maximisation. Ce faisant, l’OCDE a été chargée d’évaluer le lien entre les politiques agricoles domestiques et le commerce mondial et ces travaux ont été mobilisés durant les négociations par les pays désireux de changer les règles du GATT. La CEE dut suivre le mouvement avec la réforme dite « Mac Sharry » qui reprend les idées de l’OCDE, notamment les aides directes découplées. Une première mouture fut rejetée par le Gouvernement français (et la FNSEA) qui craignait une forte perte de subsides. La Commission proposa quelque temps après un nouveau texte, plus acceptable, mais sans changer l’ambition générale.

Ce dernier consacre notamment la diminution du poids budgétaire de la PAC en baissant les prix garantis, et en compensant cela par des paiements directs aux producteurs, proportionnels à la taille des exploitations. L’objectif était de procurer à chaque exploitant le même degré d’investissement public avec un système d’aides calculées individuellement. Le système évolue donc de par sa plus grande intelligibilité et sa meilleure imputabilité, les montants versés étant moins opaques que les prix garantis, car calqués sur la surface d’exploitation. En sus, d’autres mesures nouvelles sont apportées, comme le conditionnement au respect du gel d’une partie des terres afin de faire face à la surproduction ; dans un contexte d’évolution des cultures, de chute de la part de l’agriculture dans l’emploi total et d’augmentation de la taille des exploitations. En outre, les aides ne sont données qu’à condition d’une surface minimum exploitée. En revanche, cette « nouvelle PAC » pouvait apparaître comme une prime indirecte à l’élevage intensif, le montant de la prime à l’herbe, censé dissuader l’intensification, n’est que de 350F/hectare, contre 2500F/hectare pour la prime au maïs.

Notons que ces mesures n’ont pas été considérées comme des mesures de distorsion par le GATT car la majorité des mesures européennes entre dans la « boîte verte », celle qui n’est considérée comme nuisant aux échanges ; les autres : « bleue » et « orange » sont minoritaires et visent à être réduites. Le changement de philosophie est assez fort : on passe de l’aide au produit à l’aide au revenu.

II – Quand le marché ne peut tout résoudre: considérer l’environnement au tournant du millénaire

A – La perspective de l’élargissement et la réforme de 1999

La réforme de 1999 dite « accord de Berlin », poursuit les mêmes objectifs que celle de 1992, et vise à continuer l’action entreprise au début de la décennie en préparant aux prochaines négociations de l’OMC. Il s’agit également d’imaginer l’intégration des anciennes économies populaires d’Europe de l’Est, tout comme de répondre aux scandales sanitaires et alimentaires des années 1990 (vache folle).

Elle comprend notamment une baisse des prix garantis en les alignant sur les cours mondiaux et en diminuant les restitutions aux exportations pour pouvoir exporter sans subventions. La jachère est pérennisée comme moyen de contrôle de l’offre et les agriculteurs reçoivent une incitation à la pluriactivité pour l’entretien des espaces ruraux. Une compensation, mais avec une limitation du nombre d’animaux éligibles. Dans le même esprit, les primes à l’arrachage sont renforcées et l’UE poursuit le développement d’une politique de qualité (produits du terroir, labels…).

Un autre aspect est l’introduction de l’éco-conditionnalité dans l’octroi des aides. En d’autres termes le respect d’exigences environnementales est pris en compte tout comme des critères l’emploi de la main d’œuvre, de marge brute et de montant perçu d’aides directes. Le développement rural est institué comme « deuxième pilier » de la PAC, afin d’aider aussi les régions les plus favorisées, tout en maîtrisant le budget. Le premier pilier reste entièrement financé par l’UE alors que le deuxième est cofinancé avec les EM.

À travers ces deux réformes majeures, le poids de la PAC dans le budget européen est passé de près de 70 % dans les années 1980 à moins de 50 % depuis 2000. L’objectif de la réforme de 1992 a donc été atteint : faire baisser substantiellement la part de la PAC, et donc consacrer davantage de marges de manœuvre pour financer d’autres domaines. Cet accent mis sur l’éco-conditionnalité traduit un changement au sein même des institutions européennes. Ayant fait davantage de place aux représentants environnementalistes au détriment du secteur agricole, la DG AGRI a évolué, notamment avec le « rapport Buckwell : la rémunération des agriculteurs était ici imaginée comme exclusivement liée à l’entretien des espaces ruraux, les fonctions de production ne devant répondre qu’aux signaux du marché. Si ces préconisations ont été in fine adoucies, elles reflètent la montée en puissance d’autres acteurs dans l’élaboration de la PAC (DG Environnement, ONG…). La concertation politique avec les seules organisations agricoles n’est donc plus prioritaire.

B –La réforme de 2003 : entre conditionnalité renforcée et réponse aux (nouvelles) critiques

Le 26 juin 2003, les encore-quinze adoptent « l’accord de Luxembourg », qui vise à réduire certaines critiques lancinantes faites à la PAC, notamment les prix élevés et les subventions aux exportations constituant des distorsions de concurrence mais aussi à la critique des écologistes considérant la PAC comme profitant aux grandes exploitations et à la surproduction. L’objectif sous-jacent est de se rapprocher des préoccupations des consommateurs sur les pollutions et des utilisations de ressources par l’agriculture et justifier la dépense de fortes sommes pour une petite partie de la population. L’entrée des nouveaux EM est aussi avancée car l’élargissement de 2004 à des pays encore très agricoles risque de faire croître les dépenses si rien ne change. Enfin, il s’agit d’inclure toutes les mesures de la PAC dans la « boîte verte » de l’OMC.

La nouvelle réforme est axée autour de plusieurs points comme le découplage entre production et aides. La plupart des aides directes perçues par les agriculteurs sont remplacées par un paiement unique indépendant de la production mais contesté par les syndicats agricoles pour leur assimilation à de l’assistanat. D’une incitation à produire, on se dirige vers une incitation à maintenir de bonnes conditions agronomiques et environnementales. Cela peut couvrir : maintien des prairies, irrigation raisonnée, entretien des terres…

En corollaire, la diminution des paiements directs aux grandes exploitations est actée pour remédier à la critique d’une PAC anti-sociale profitant aux plus gros (70% des aides pour 20% des exploitations), et dégager des moyens pour le développement rural et les jeunes agriculteurs. Par ailleurs, les prix garantis baissent pour certains produits, comme le lait, le beurre ou le riz. Aussi, le fonds unique FEOGA disparaît en 2007 et est remplacé par les FEAGA (premier pilier) et le FEADER (second pilier).

Les agriculteurs se voient donc imposer non seulement le respect des mesures environnementales de l’éco-conditionnalité, mais en plus ils ont de nouvelles responsabilités qui conditionnent l’octroi des aides. On passe ainsi d’un aspect environnemental facultatif et secondaire à un mécanisme obligatoire et généralisé, mais qui ne fait que reprendre des incitations déjà évoquées. Deux régimes se complètent, entre sanction en cas de non-respect des obligations et récompense de l’engagement vertueux, le tout montrant un dépassement du seul cadre environnemental.

III – Comment essayer de concilier toutes les priorités : l’affirmation d’une PAC multifonctionnelle depuis 2013

A – La réforme de 2013 comme synthèse des évolutions

Mentionnons ici que le traité de Lisbonne (2009) entraîne des modifications concernant la PAC. Parmi elles, on peut citer le passage de l’agriculture dans le domaine de compétence partagée entre l’UE et les États membres, alors qu’elle relevait de la compétence de la Communauté. De plus, les questions agricoles sont soumises à la procédure législative ordinaire et non plus de consultation, ce qui renforce les pouvoirs du Parlement européen. En parallèle, durant ces années-là se développe une approche moins compartimentée entre échelon européen et national, avec une volonté de la Commission de mieux suivre et analyser la mise en œuvre de la PAC par les Etats-membres et d’en rendre compte (passage d’une logique top-down, imposée d’en haut, à une logique bottom-up provenant du terrain).

La réforme de 2013 se place dans un contexte de pressions environnementales croissantes et de nouveaux scandales alimentaires. Elle reprend les grandes idées à l’origine des précédentes retouches législatives en favorisant encore davantage les pratiques agricoles respectueuses de l’environnement (diversification des cultures, préservation des paysages, superficie minimale de prairies permanentes). Citons par exemple un recouplage partiel des instruments autour d’objectifs spécifiques avec un système de paiements par étages comprenant sept composantes (paiement de base additionné de primes additionnelles : écologie, jeunes agriculteurs, zone naturelle contrainte…).

La flexibilité des aides entre piliers est renforcée et les mesures de contrôle de l’offre sont supprimées: le régime du lait en 2015, les droits de plantation des vignobles en 2016 et les quotas sucriers en 2017. La conditionnalité est maintenue, mais ne représente que 70% des paiements, les 30% restants étant liés au « verdissement », c’est-à-dire un paiement additionnel aux pratiques bénéfiques pour le climat.

B – En guise de bilan global : l’élargissement conséquent du champ d’action de la PAC

Les règlements après 2013 modifient certains aspects, en créant un instrument de compensation en cas de baisse des revenus d’une région entière (sécheresse, inondations…) ; en institutionnalisant l’approche Bottom-up ; en évoquant la reconstruction du potentiel agricole endommagé par les dégâts climatiques ou bien encore en accentuant sur la reforestation, le développement touristique et technologique des zones rurales, le bien-être animal et la lutte contre le changement climatique. Autant d’aspects qui ont élargi le spectre de la PAC bien au-delà de ce qui était prévu dans les années 1960 et qui assument un changement de braquet depuis les années 1990.

Le plan de 2020, présenté dans le cadre du Green Deal de la Commission et du plan « Farm to fork » porte sur la PAC jusqu’en 2027, se place dans un contexte différent de 2013 : recul du multilatéralisme, reprise post-pandémique et retrait du Royaume-Uni. Notons que ce plan ne change pas la répartition des rôles à l’œuvre depuis 1992, soucieux de la subsidiarité entre UE et EM et actant l’abandon de la stabilisation centralisée. L’UE ne définit que le minimum nécessaire pour éviter les distorsions (orientations, instruments, objectifs indicateurs d’évaluation) alors que les EM ont davantage de liberté de décision et d’allocation des fonds (amortir les éventuels chocs). Chaque pays a donc dû présenter à la Commission un plan national calqué sur ces orientations. Le plan français prévoit ainsi de renforcer la conditionnalité écologique, les prairies et les haies, soutenir davantage les petites productions, le bio, les territoires en difficulté (montagne), les jeunes agriculteurs et réduire les intrants. Covid oblige, le mot « résilience » est présent aux côtés « d’autonomie » et, in fine, des mesures d’assouplissement sont adoptées suite aux protestations de janvier 2024.

En conclusion, et malgré ses évolutions notables ayant érodé son ambition purement tournée vers l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire, la PAC n’a pas disparu de l’agenda politique européen. Le contexte actuel ainsi que les évolutions géopolitiques et les leçons du Covid en matière de « souveraineté » le démontrent. Dans les années 1990, la focale était portée sur une dimension commerciale et de favorisation du libre-échange via un changement complet de paradigme allant du soutien à la production au soutien au revenu. En un sens, la PAC avait « trop bien fonctionné » et était excédentaire. Les premières mesures en matière environnementale et de multifactorialité pavaient la voie mais sans être prédominantes ni vraiment obligatoires. Le tournant écologique et de durabilité arrive dans les années 2000 et perdure jusqu’à aujourd’hui entérinant une autre façon de penser l’agriculture. Le soutien est désormais axé sur la manière de produire et tout ce qui va autour et non plus sur ce qui est produit. La seule permanence semble résider dans les critiques qui lui sont adressées : surcroît administratif et bouc-émissaire de la baisse des prix d’un côté, perpétuation de pratiques productivistes et reconduction de pesticides controversés de l’autre.

La France ne nourrit plus les siens

By Economie

La France ne nourrit plus les siens

Par Renaud d’Hardivilliers, journaliste et entrepreneur


La France ne nourrit plus les siens. C’est le constat que l’on peut faire en regardant la balance commerciale agroalimentaire française. En effet, si on retire les vins et spiritueux qui ne sont pas de la nourriture à proprement parler, nous importons, en valeur, plus de produits agricoles et alimentaires que nous n’en exportons.

Si les rendements moyens des principales grandes cultures françaises ont connu une croissance remarquable durant le 20ème siècle et jusqu’au début du 21ème siècle, on peut noter maintenant que la courbe s’affaisse légèrement et amorce une décroissance. Le phénomène est multicausale mais les 2 principales causes semblent être, d’une part, le rétrécissement de la palette des moyens de production à la disposition des agriculteurs et d’autre part, le changement climatique.

Le 28 septembre 2022, les sénateurs Sophie Primas, Laurent Duplomb, Pierre Louault et Serge Mérillou publiaient un rapport parlementaire pour alerter sur cette situation et proposer quelques solutions. Mais 3 ans après, force est de constater que le message n’a pas été pris au sérieux. La situation ne s’est pas améliorée. Pire, elle s’est dégradée.

En matière agricole et écologique, les réglementations qui ont pour conséquence la diminution de la production sont légion au niveau européen. Et la France surtranspose les normes de Bruxelles. Les matières actives tombent les unes après les autres (néonicotinoïdes et phosmet pour ne citer qu’elles), les apports d’eau et d’engrais sont limités (directive nitrate) et une part croissante de la surface cultivable est exclue de l’activité productive (ZNT, jachère, haie, …). Et ce mouvement ne semble pas être terminé.

Selon un rapport du centre d’étude de la Commission européenne elle-même, les stratégies agricoles du Green Deal contribueront à baisser la production du continent d’au moins 13% (probablement plus, car ce chiffre dépend de nombreuses d’hypothèses de modélisations). Les autres études publiées pour l’heure sur la stratégie européenne indiquent toutes la même tendance, voire des baisses encore plus importantes quand des mesures comme celle de « restauration de la nature » y sont ajoutées. Et, contrairement au dicton martelé par la profession agricole « pas d’interdiction sans solution », le législateur ne s’intéresse que très peu à la présence d’alternatives économiquement viables.

Mais l’écologie n’a pas de prix. C’est vrai, ou plutôt ce serait vrai si l’ensemble de ces mesures, adoptées dans un but écologique, avaient bien un effet positif sur l’environnement. Mais force est de constater que ce n’est pas systématiquement le cas. Pire, certaines réglementations entraînent l’effet opposé à la volonté initiale du législateur.

Les exemples sont très nombreux, mais je n’en citerais que deux. Le tournesol est une culture qui permet de réduire l’usage de la chimie, notamment dans certaines plaines de la moitié nord de la France où règne le blé, l’orge et le colza où il est peu présent. Mais cette culture est très sensible à la prédation des corbeaux et des corneilles qui ont la belle vie en raison de l’absence des molécules permettant de contrôler ces espèces. L’interdiction d’une substance chimique conduit donc à l’augmentation de l’utilisation d’une autre, avec un bilan qui semble loin d’être en faveur de l’environnement.

Autre exemple, les restrictions et les velléités d’interdiction du célèbre glyphosate. Cet herbicide est particulièrement médiatisé, mais c’est loin d’être le plus dangereux. Son usage, raisonné bien sûr, permet cependant de diminuer l’usage d’autres produits plus dangereux. Par ailleurs, il protège la santé des sols, car il permet à bon nombre d’agriculteurs de limiter les interventions mécaniques dans leurs champs, comme le labour par exemple. Les restrictions à son utilisation en vigueur aujourd’hui peuvent donc être écologiquement contre-productive, et son interdiction le serait encore plus.

On pourrait parler de beaucoup d’autres dossiers comme le rétrécissement du nombre d’herbicides utilisables qui entraîne l’apparition de résistance chez les mauvaises herbes ou encore l’interdiction des néonicotinoïdes utilisées sur des plantes qui ne fleurissent pas comme la betterave. Mais le plus problématique, c’est la schizophrénie qui consiste à interdire des moyens de production dans l’hexagone tout en ouvrant grand nos portes aux productions des autres pays (européens ou non-européens) qui ont été pulvérisées avec les molécules interdites chez nous. Je pense notamment aux négociations en cours sur le traité du Mercosur, mais ce n’est pas le seul. Ni l’écologie, ni la santé des Français, ni la souveraineté alimentaire ne ressort gagnant d’une telle logique. Seule l’économie des pays exportateurs l’est peut-être.

Pour boucler le cercle vicieux, les agriculteurs sont dans la rue, car ils ne parviennent plus à vivre de leur métier. Et le bouc émissaire idéal est alors tout désigné : la grande distribution et ses prix jugés trop bas. « Mais à focaliser sur le prix, on s’exonère de la réflexion sur les coûts de production. Il ne faut pas se tromper de combat », explique Philippe Goetzmann, expert consommation et alimentation, dans un entretien au journal le Betteravier Français. Et de continuer : « Les politiques ont intérêt à dériver des charges vers le prix, car cela leur permet de s’exonérer de leur propre turpitude. L’État est le premier responsable du coût de production via le poids fiscal, social et normatif, alors que la réflexion sur les prix leur permet de renvoyer les balles sur les acteurs privés », précise-t-il en évoquant la loi égalim.

L’autre responsable majeur de la dégradation de la souveraineté alimentaire est le changement climatique. Ici aussi, il existe des moyens pour s’adapter notamment grâce au stockage de l’eau excédentaire pendant les périodes d’excès de précipitation, ou encore grâce à la recherche variétale. Mais là encore, un certain nombre de courants écologiques font obstacle tant aux réserves d’eau, dispositif pourtant très écologique si on le comprend bien, qu’aux NGT sont assimilés à tort à la transgenèse. Remarquons qu’une constante revient dans tous ces débats de société : la méconnaissance voire la négation du réel. Retrouvons donc le sens du réel en agriculture, et nous retrouverons dans un même mouvement tant l’écologie que la souveraineté alimentaire. Car la terre est bien faite : elle permet de produire tout en le faisant de façon durable. Mais à une seule condition : la réalité doit reprendre le pas sur l’imaginaire et le fantasme.

Résilience alimentaire des territoires et sécurité nationale

By Agroalimentaire, Economie

Résilience alimentaire des territoires et sécurité nationale

Par Stéphane Linou et Françoise Laborde

Stéphane Linou est auditeur IHEDN, ancien Conseiller Général, Pionnier du mouvement locavore en France, Formateur en “Résilience alimentaire du territoire et sécurité civile”

Françoise Laborde est ancienne sénatrice de la Haute-Garonne et Adjointe au maire à la culture de Blagnac, toujours active sur le sujet de la culture du risque


21/09/2001: l’explosion de l’usine de fabrication d’engrais azotés d’AZF à Toulouse mit en lumière le manque de préparation et d’information des collectivités et des populations face aux risques majeurs, qui motivera la Loi du 13 août 2004 de Modernisation de la Sécurité Civile qui formalisa les Plans Communaux de Sauvegarde.

Tous les deux sur Toulouse, le futur expert associé du Laboratoire Sécurité Défense du CNAM Stéphane LINOU (alors sapeur-pompier volontaire et conseiller en installation agricole) et la future sénatrice Françoise LABORDE (alors adjointe au maire de Blagnac, chargée de la culture) ne peuvent pas encore savoir qu’ils conjugueront plus tard leurs efforts et travaux pour relier sécurité / résilience alimentaire, sécurité civile, intérieure et nationale: ils poseront les premiers jalons de “la culture du risque de rupture d’approvisionnement alimentaire”. En effet, 18 ans plus tard en ce 12 décembre 2019, quand le premier recevait le matin le Prix national « Information Préventive et Résilience des territoires » au Forum d’Information sur les Risques Majeurs pour ses « travaux sur la résilience alimentaire des territoires donnant une perspective nouvelles aux risques « socio-économiques émergents »,  la seconde défendait  l’après-midi, au Sénat, son projet de résolution « Résilience alimentaire des territoires et Sécurité nationale ».

Mais pourquoi devoir passer par des travaux de recherche et des interpellations de ministres pour évoquer le plus vieux sujet du monde, en l’occurrence le lien entre alimentation et sécurité individuelle et collective ? C’est hélas tout simplement parce qu’ils en sont arrivés à l’incroyable constat que ce sujet crucial n’était plus pensé: ni par les individus, ni par leurs représentants…

Rappels du bon sens

«Courir» après la nourriture (chasse et cueillette), sécuriser sa production (invention de l’agriculture au Néolithique), sécuriser collectivement les stocks (création des villages), était vital. Aujourd’hui, c’est la nourriture qui «vient» à nous, sans que l’on s’inquiète du «comment ?» et du «jusqu’à quand ?». Sachant que avons mutualisé la satisfaction des besoins individuels de la pyramide de Maslow avec des infrastructures (énergétiques, sanitaires, sociales, sécuritaires, de secours, juridiques, de sécurité, etc.), n’est-il pas inquiétant que l’on ne parle jamais «d’infrastructures nourricières» ?

Un aveuglement

Il semble que nous ayons à faire à un aveuglement… C’est d’autant plus curieux que garantir les conditions d’un minimum de sécurité alimentaire était un pilier de la légitimité des «ancêtres» des maires, les consuls au Moyen Âge. Il faudrait s’interroger sur cet élémentaire «talon d’Achille alimentaire» où même les campagnes sont actuellement incapables de subvenir à l’alimentation des ruraux (98 % de ce qui remplit nos assiettes arrive par les camions venant d’autres régions et d’autres nations). En effet, contrairement à 1940, l’époque où les fermes étaient encore nombreuses, autonomes et diversifiées, est révolue et fait désormais partie de l’album rassemblant les images d’Épinal. Un premier réflexe pourrait nous faire dire que les «autorités», dont “Papa Etat” à travers l’Armée, ont des stocks pour la population: c’est faux. Un autre serait que les associations, incluses dans les plans communaux de sauvegarde (PCS), en ont; eh bien, pas vraiment car elles se fournissent dans… les grandes surfaces. À l’heure du tout–connecté et des cyberattaques, où le lien social se délite et qu’une infime partie de la population produit sa nourriture, que se passerait-il si la chaîne d’approvisionnement connaissait une sérieuse avarie (pandémie, blocages, malveillance etc.) ? Une «pathologie territoriale» se déclarerait sous la forme de troubles à l’ordre public. Cette question est-elle posée, mal posée, «inappropriée», intéresse-t-elle ?

Un angle mort

Le risque alimentaire est perçu sous l’angle normatif et sous l’angle de ses excès, jamais sous l’angle d’un éventuel non accès. Une des grandes limites du «pétro aménagement du territoire» et des politiques de gestion des risques est que l’alimentation des territoires est un angle mort. En effet, il existe une impensable et dangereuse impasse sur le sujet: la vulnérabilité alimentaire territorialisée est absente des politiques publiques…

Dans “Résilience alimentaire et sécurité nationale” paru en 2019, il apparaît clairement une saturation des maillons constituant le continuum sécurité–défense et l’affaiblissement de notre Défense Nationale suite aux effets d’une rupture d’alimentation pour des populations, non préparées et intolérantes à la frustration et l’absence de “mode dégradé alimentaire territorialisé” où, comme l’a relaté le Figaro en 2021, il s’en est fallu de peu pendant le COVID que l’on transforme nos militaires en caissières: “L’armée française réquisitionnée pour continuer à faire tourner les grandes surfaces alimentaires déstabilisées par une explosion de l’absentéisme; les forces de l’ordre mobilisées pour canaliser les files d’attente géantes devant les magasins”.

Pourtant…l’Histoire nous montre qu’il a toujours existé un lien étroit entre l’alimentation et l’ordre public et, comme le rappelait Churchill, “Entre la civilisation et la barbarie, il n’y a que 5 repas”.

“Résilience alimentaire des territoires et sécurité nationale”: un projet de résolution au Sénat en 2019:  ce fût…“Non”

Par le vote d’une résolution, il s’agissait de faire prendre au Sénat une position sur ce sujet spécifique et donner au vote un caractère opposable au Gouvernement et ce fut la première fois que ce thème fut abordé au Parlement. Plusieurs préconisations comme la rénovation de la Loi de Modernisation de la Sécurité civile pour y intégrer la résilience alimentaire des territoires et la préparation des populations; la révision de la loi de programmation militaire pour y intégrer la production durable et le foncier agricoles comme secteur d’activité d’importance vitale; le rappel de l’importance du soutien au développement de l’agroécologie en tant que pratique agricole, limitant le recours aux intrants de synthèse (dont russes) et se basant sur le fonctionnement des écosystèmes qui est le plus à même de garantir la résilience alimentaire, l’importance d’une stratégie de reterritorialisation des productions alimentaires; la promotion du lien entre résilience alimentaire et sécurité nationale, à travers le continuum sécurité-défense.

Par la voix de son ministre de l’agriculture Didier Guillaume, le Gouvernement fut “globalement d’accord avec l’esprit et les orientations de cette proposition de résolution: la réduction des surfaces agricoles, l’artificialisation des terres, la raréfaction des ressources hydriques, l’hyper-sophistication des chaînes d’approvisionnement et la dépendance extrême aux énergies fossiles, sont autant de facteurs qui rendent notre système alimentaire particulièrement vulnérable face aux menaces systémiques. La question du lien entre résilience alimentaire des territoires et sécurité nationale mérite d’être pleinement prise en compte, eu égard à l’actualité. »

Hélas, il ne manqua que 16 voix pour son adoption et il fut regrettable que l’argument évident de sécurité nationale n’aie pas intéressé ses opposants, Messieurs DUPLOMB et MENONVILLE, qui ont d’ailleurs tout récemment porté une loi en contradiction avec ce sujet de sécurité et de revenu, qui ne sort nullement notre pays de nos dépendances, ne protège pas nos ressources et notre biodiversité qui sont pourtant auxiliaires de sécurité, qui ne renforce pas la commande publique sécurisante, n’aborde nullement les stocks alimentaires pourtant gages de prudence élémentaire, ne fait aucun rapprochement avec l’indispensable fléchage de la consommation territorialisée, ne rappelle en rien que réapprendre à cuisiner les produits de nos agriculteurs est la meilleure façon de leur garantir un revenu (et protéger leur santé des conséquences des pesticides que certains utilisent) et financer l’indispensable transition agro écologique et son accompagnement, alors qu’ils exploitent ou utilisent des installations indispensables à la vie de la Nation et qu’ils pourraient être considérés comme “opérateurs d’importance vitale”.

S’inspirer du modèle de la BITD à lier au “Terroir-caisse”

Il n’y a pas de sécurité sans nourriture, de nourriture et d’agriculture sans nature, et d’agriculteurs sans prix rémunérateurs et sans visibilité !

Ils suggèrent, après avoir fortement contribué à l’intégration de la résilience alimentaire dans le Guide National des Plans Communaux et inter-Communaux de Sauvegarde et la formation pour élus sur le sujet et l’implication concrète des populations, la création d’une BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense) alimentaire, donnant de la visibilité à nos agriculteurs car nous avons besoin d’une “ardente planification alimentaire”, planification version Général de Gaulle, durable (la caisse enregistreuse régénérant le terroir) et résiliente, inscrite dans une économie AVEC marché où (car c’est un sujet stratégique) on reprend la main sur « la main invisible du marché » quand le marché ne peut ou ne veut pas voir.

Pour rappel, la BITD est notre écosystème d’entreprises de la défense qui fonctionne pour une bonne partie à travers la commande publique. Pourquoi ne ferait-on pas de même avec l’alimentation (une “BITD alimentaire” qui fonctionnerait en partie à travers la commande publique: d’État, des collectivités territoriales avec les cantines, les EHPAD, la restauration collective et pourquoi pas liée à la sécurité sociale de l’alimentation, et le reste serait pour l’exportation) ? Cela permettrait de reconstruire et de maintenir des infrastructures nourricières, comme la BITD maintient notre infrastructure de défense.

Muscler “l’arrière” pour libérer “l’avant”

Cela fait écho à la Revue Nationale Stratégique 2025 qui, sans développer un chapitre spécifique sur la sécurité alimentaire, en reconnaît l’importance transversale dans les stratégies de résilience, de souveraineté et de lutte contre les ingérences hybrides. Ces propositions constituent un levier d’argumentation fort pour renforcer les politiques publiques de relocalisation alimentaire, d’agriculture durable et de préparation aux crises. Pour cela, des outils comme les Projets Alimentaires Territoriaux doivent être consolidés.

Le contexte géopolitique fait dire au Chef de l’Etat qu’il va falloir que chacun soit à son poste et mette la main à la poche et à la poêle. Mais, comme se nourrir est aussi important que se défendre, il va falloir que chacun soit à son poste pour cuisiner des produits bruts, sains, locaux ayant PROTÉGÉ nos ressources naturelles car sans elles, point de sécurité et de santé: ainsi, les euros s’infiltrent (et ne ruissellent donc plus !) trois fois (économie de la ferme, économie des territoires et économies dans les foyers). Cela tombe bien puisque le temps est aux économies…

Pour conclure et résumer de façon légère mais sérieuse ce sujet pouvant réconcilier écologie, économie(s) et sécurités (civile, intérieure et nationale): le ver de terre est le meilleur allié du militaire, car il soulage ses arrières…

Selon l’INSEE, le PIB accélère modérément au deuxième trimestre 2025 (+0,3%)

By Economie

Selon l’INSEE, le PIB accélère modérément au deuxième trimestre 2025 (+0,3%)

Le 30 juillet 2025, l’INSEE publie son rapport sur les comptes nationaux trimestriels. Le PIB accélère modérément au deuxième trimestre 2025 (+0,3%)


Production :

La production totale (biens et services) augmente de nouveau de +0,2%, tout comme au premier semestre.

Dans les baisses, il y a notamment :

  • La production manufacturière : +0,1% après +0,5%
  • La production agro-alimentaire : +2,0% après +1,4%
  • Les raffineries : ‑10,6% après ‑3,5% à cause d’arrêts de maintenance en avril‑mai
  • Les autres produits industriels : +0,1% après +0,3% avec notamment les produits pharmaceutiques

Dans les hausses :

  • La production de matériels de transport: +4,8% après +1,6%, tiré notamment par l’aéronautique
  • L’automobile est en rebond mais reste sous le niveau de la production fin 2023
  • La production des services marchands : +0,6% après +0,3%

Consommation :

La consommation des ménages augmente légèrement (+0,1% après -0,3%).

Le rapport constate une augmentation de la consommation alimentaire (+1,7% après -1,0%) qui fait rebondir les achats des biens (+0,1% après -0,6%).

En ce qui concerne les services, la consommation des ménages s’accélère (+0,6% après +0,3%).


Formation brute de capital fixe (FBCF) :

La FBCF désigne l’acquisition d’actifs produits (y compris l’achat d’actifs d’occasion et la production d’actifs pour usage propre) diminuée des cessions. (OCDE)

L’investissement fléchit encore au deuxième trimestre avec une baisse de -0,3% après ‑0,1%. La baisse provient essentiellement

  • De la construction : ‑0,4% après ‑1,0%
  • Des produits manufacturés : ‑0,9% (après six trimestres déjà négatifs)

En revanche, les services immobiliers progressent de +1,4% après ‑0,4%.


Le commerce extérieur et les variations de stocks :

Le commerce extérieur continue de peser sur la croissance avec une contribution de -0,2 point au PIB après ‑0,5 point au premier trimestre.

Les exportations : +0,2% après -1,1%

  • Hausse des exportations en autres produits manufacturés (industrie chimique et produits pharmaceutiques)
  • Baisse des ventes de matériels de transport (surtout dans l’aéronautique) : ‑4,0% après -4,2 %

Les importations: +0,8% après +0,3%

  • Fort recours au raffinage : +11,8% après -2,1%
  • Augmentation des achats de matériels de transport : +5,6% après -5,3%
  • Diminution légère des importations de services : ‑0,6% après +0,1%

Enfin, les variations de stocks apportent une contribution positive de +0,5 point à la croissance après +0,7 point.


Lire le rapport

La souveraineté alimentaire

By Economie

La souveraineté alimentaire

Par Céline Imart, députée européenne, vice-présidente des Républicains, et agricultrice dans le Tarn


Notre souveraineté alimentaire n’est pas un acquis. Pendant des décennies, la France s’est affirmée comme une puissance agricole et alimentaire autosuffisante : capable de produire en quantité ce dont elle avait besoin, d’éviter les pénuries, d’assurer un revenu digne à ses agriculteurs et de garantir une alimentation de qualité à ses citoyens. Ces objectifs constituaient le socle de notre indépendance alimentaire, structurée notamment par la politique agricole commune (PAC). Mais cette réalité appartient désormais au passé. Les récentes crises d’approvisionnement et l’envolée des prix alimentaires, provoquées par la pandémie de Covid-19 ou encore la guerre en Ukraine, ont mis en lumière un déclassement agricole que nous avions anticipé depuis des années.

Les chiffres sont implacables :

  • Près de 100 000 exploitations agricoles ont disparu entre 2010 et 2020.
  • Le cheptel bovin se décompose à vue d’œil : la France a perdu 1 million de vaches entre 2016 et 2024
  • 1 % des fruits consommés, 36% de la viande de volaille et 28 % des légumes sont importés ;
  • En excluant les vins et spiritueux, la balance commerciale agroalimentaire de la France est déficitaire. En 2024, les importations de denrées alimentaires ont atteint près de 60 milliards d’euros, soit deux fois plus qu’en 2000.

Ce constat alarmant repose sur deux dérives majeures : le sacrifice de la souveraineté alimentaire sur l’autel de la sécurité de l’approvisionnement et l’application dogmatique d’un verdissement punitif des politiques agricoles.

Plutôt que de maintenir la maîtrise de la production sur notre sol, les responsables politiques ont choisi de s’en remettre aux importations, plus compétitives. Cette logique vaut aussi pour les intrants agricoles, notamment les engrais, dont la production a été en partie délocalisée. Une vision purement comptable, fondée sur les flux, qui, par nature, n’anticipent pas les déséquilibres systémiques révélés par les chocs récents. Depuis la fin de la guerre froide et l’avènement de l’OMC, les accords de libre-échange se sont multipliés. Dans chacun d’eux, l’agriculture est systématiquement utilisée comme variable d’ajustement. L’accord UE-Mercosur, récemment signé par la Commission européenne, en est un symbole éclatant. Il acte une libéralisation massive des marchés agricoles européens au bénéfice de productions qui ne respectent pas nos standards sanitaires, environnementaux ou sociaux. Certes, la France et l’Europe ne peuvent pas tout produire. Mais ouvrir aussi largement nos marchés, y compris sur des produits emblématiques, relève d’une imprudence stratégique majeure. Elle engendre une dépendance accrue à des circuits mondiaux fragiles, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes.

En parallèle de cette ouverture tous azimuts, un verdissement à marche forcée s’est imposé au cours des dernières années notamment avec la stratégie « De la ferme à la table » (Farm to Fork). Cette stratégie de la Commission européenne publiée en 2021 était le symbole d’une politique environnementale déconnectée des réalités et aurait conduit à produire moins, à importer davantage, et à faire grimper les prix. Cette vision reste prégnante : l’agriculture est perçue comme un pollueur qu’il faudrait contraindre, plutôt qu’un levier de solutions à accompagner. Ce discours se traduit par une inflation réglementaire sans précédent. Les normes s’empilent, les contraintes s’alourdissent, les marges se réduisent. De nombreux agriculteurs jettent l’éponge. Les solutions phytosanitaires contre les ravageurs sont de moins en moins nombreuses également, laissant les agriculteurs sans solution pour protéger leurs cultures. Le tout est alimenté par un climat d’hostilité permanente, entretenu par des ONG radicales qui, sur les réseaux sociaux ou dans les médias, sapent la légitimité du secteur productif. Ce harcèlement idéologique entretient un véritable mal-être dans le monde agricole

Ce discours dual relève de la schizophrénie politique : exiger des efforts environnementaux toujours plus élevés tout en exposant les agriculteurs à une concurrence mondiale déloyale.  Cette double doctrine commerciale et environnementale repose sur une erreur fondamentale : considérer l’agriculture comme un secteur économique comme un autre. Or, elle ne l’est pas. Elle est encore majoritairement détenue par un capital familial, opérant sur de petites structures foncières. Elle ne peut pas investir massivement dans la décarbonation avec les mêmes leviers qu’un grand groupe industriel.

Ceux qui imposent un tel agenda politique à nos agriculteurs oublient trop souvent que l’agriculture rend pourtant des services essentiels. Elle modèle les paysages français, façonnés par des siècles de pratique agricole : bocages normands, plaines de la Beauce, vignobles du Rhône…Elle fait vivre des territoires entiers, dans des zones souvent fragiles, où l’activité agricole est irremplaçable. Elle contribue aussi à notre autonomie énergétique via la production de biomasse. Enfin, elle maintient des savoir-faire, des traditions, des produits d’exception qui font rayonner la gastronomie française.

Pour préserver ce patrimoine inestimable et partir à la reconquête de notre souveraineté alimentaire, des solutions existent :

  • Rompre avec la logique d’une agriculture sacrifiée dans les accords commerciaux. Le commerce n’est pas le problème en soi, mais l’ouverture ne peut être à sens unique et l’agriculture la seule monnaie d’échange.
  • En finir avec les politiques environnementales déconnectées des réalités économiques telles que prônées récemment par Sandrine Rousseau.
  • Refaire confiance à l’innovation : les nouvelles techniques génomiques, les biotechnologies, les outils de précision sont indispensables pour augmenter la productivité et baisser la pénibilité.
  • Lancer une politique ambitieuse en matière de gestion quantitative de l’eau, qui devra être l’une des pierres angulaires des politiques agricoles des prochaines années.
  • Alléger drastiquement la charge administrative. Selon un rapport du Sénat de 2024, la charge administrative des règles européennes représente un coût de 150 milliards d’euros par an.
  • Soutenir les circuits courts et l’origine des produits. L’étiquetage obligatoire de l’origine pour tous les aliments transformés doit devenir une norme européenne.

Enfin, rappelons une évidence : la souveraineté alimentaire repose essentiellement sur une PAC forte. Elle est le socle historique de notre indépendance agricole, la plus ancienne des politiques européennes. Mais sa part dans le budget européen a fondu, passant de 75 % à un tiers. Pire, le 16 juillet 2025, la Commission a annoncé son projet de futur cadre financier pluriannuel. Jusqu’ici, la PAC disposait d’un budget européen stable sur 7 ans, avec une enveloppe fixe par État membre – 386 milliards d’euros au total, dont 9,4 milliards par an pour la France. Mais désormais, la Commission propose d’intégrer la PAC dans un grand fonds national, géré par chaque État via un plan unique, supprimant ses deux piliers. L’ambition d’une politique commune s’efface au profit d’une approche fragmentée, État membre par État membre, faisant le deuil d’une politique intégrée. Sur les 865 milliards d’euros dédiés à ce fonds, 300 milliards seraient « réservés » à l’agriculture. Cela équivaut à une baisse d’environ 20 % du budget PAC par rapport à la programmation actuelle, sans compter l’impact de l’inflation.

Ce basculement est lourd de conséquences : la PAC représente en moyenne 40 % du revenu des agriculteurs européens. Supprimer cette politique, c’est semer l’incertitude dans tout le secteur agricole. La PAC n’est pas un vestige du passé, mais un levier d’avenir pour une agriculture productive et souveraine. Les négociations qui s’annoncent seront déterminantes.

Dans un monde de plus en plus instable, les grandes puissances ont compris que l’alimentation était une arme stratégique. Les États-Unis subventionnent massivement leur agriculture : le Farm Bill aurait injecté près de 800 milliards de dollars entre 2019-2022 au lieu des 424 Milliards prévus initialement. La Chine augmente massivement ses stocks de matières premières, en particulier agricoles. La Russie utilise les céréales et ses engrais comme un levier d’influence. Il est encore temps d’éviter l’effondrement silencieux de notre souveraineté alimentaire. Cela exige une rupture nette avec les logiques qui ont affaibli notre appareil productif : des choix commerciaux déséquilibrés, une transition écologique punitive, un abandon progressif de la PAC. Redonner aux agriculteurs les moyens de produire, c’est garantir à nos citoyens une alimentation sûre, de qualité, et accessible. Elle n’est pas un slogan. Elle est une condition d’existence pour une France forte, dans une Europe forte.

Maîtrisons nos dépendances, nos indépendances, et nos interdépendances

By Economie

Maîtrisons nos dépendances, nos indépendances, et nos interdépendances

Par Arnaud Rousseau, Président de la FNSEA


Il y a 80 ans, alors que l’Europe redécouvrait la paix mais était affamée, les agriculteurs se sont réunis pour répondre à l’ambition d’autosuffisance alimentaire nécessaire à la reconstruction et à la stabilité du continent. Ils s’y sont attelés avec énergie et une capacité d’adaptation exceptionnelles, permettant ainsi à l’ensemble des filières agricoles d’atteindre peu ou prou un niveau satisfaisant d’auto-approvisionnement.

Mais une fois les objectifs atteints, progressivement, au fur et à mesure que le spectre de la faim s’éloignait, le sens du métier d’agriculteur, son rôle nourricier et structurant dans les territoires s’est effacé. La société tout entière a perdu la notion du coût réel de l’alimentation, voire même son caractère vital.

Lentement mais avec constance, au fil des décisions des Gouvernements successifs, de la montée en puissance des préoccupations telles que le sacro-saint pouvoir d’achat, la France a perdu son outil de production et l’Europe est devenu une passoire aux importations, accentuant les concurrences déloyales mortifères pour les agriculteurs.

La photographie à date de la France agricole est éloquente. Sous les effets conjugués des marchés, des pressions économiques, climatiques et sanitaires, en 20 ans, la production de viande a baissé de 16 %, et les importations ont augmenté de 81 %. La production de vin a reculé de 24 %, et les importations ont grimpé de 15 %.

Pour les fruits, c’est tout aussi frappant : 12 % de production en moins mais 31 % d’importations en plus…

Entre 2015 et 2024, la France a perdu 1 million d’hectares de blé tendre. Soit  20 % des surfaces perdues. Et sur ces 20%, les trois quarts n’ont désormais plus aucune vocation de production agricole.

Avec la crise sanitaire COVID, le retour de la guerre et des tensions géopolitiques viennent à nouveau agiter la peur des pénuries alimentaires.

Brutalement, la crainte de ruptures dans la chaîne d’approvisionnement a fait prendre conscience aux Français et aux Européens leurs dangereuses dépendances : aux importations alimentaires, aux approvisionnements en énergie, en engrais, en produits sanitaires indispensables pour la protection des plantes et des troupeaux…

La souveraineté alimentaire s’est alors imposée comme un vecteur majeur de stabilité démocratique et de résilience face aux chocs de toute nature. La maîtrise de l’alimentation, sa disponibilité et la gestion de ses flux est une préoccupation hautement stratégique, au même titre que l’indépendance énergétique et une politique de défense restructurée.

La souveraineté alimentaire est un choix politique, un choix de société, qui engage l’alimentation des prochaines décennies, en prenant en compte toutes les variables économiques, géopolitiques, climatiques et sociétales dans lesquelles nous évoluons.

Si l’idée de la souveraineté alimentaire semble bien implantée désormais, accompagnée en cela par la loi d’orientation agricole votée fin janvier 2025, les actes se font encore attendre.

Pour les agriculteurs, et c’est pour cette raison qu’ils se sont massivement mobilisés à l’hiver 2024, les conditions de réussite sont claires : il faut relancer la production, assurer un revenu aux agriculteurs et les protéger des concurrences déloyales intra et extra européennes, pour rendre le secteur agricole résilient à long terme et attractif pour les jeunes générations.

Orienter la France et l’Europe sur le chemin de l’autonomie stratégique alimentaire est la seule stratégie à même de nous garantir la maîtrise de nos dépendances, de nos indépendances et de nos interdépendances. Et d’apporter un peu de longueur de vue et de contrôle au moment où le court-termisme et l’inconstance semblent s’installer…