Après ce nouvel attentat à Nice, la France doit prendre la mesure du danger terroriste. Dans un contexte de risque durable, il nous faut rétablir un niveau de sécurité permettant la protection de nos libertés.
Causeur1. Depuis mars 2012 et l’équipée meurtrière de Merah, le terrorisme islamiste a transformé beaucoup de nos concitoyens en ennemis impitoyables. Vous avez déclaré en janvier 2015 que la France était en guerre. Comment la mener quand l’ennemi peut être mon livreur de pizza, mon voisin de palier ou mon collègue de bureau ?
Thibault de Montbrial2. À mon sens, c’est dans le changement d’état d’esprit que réside la clé. Péguy disait : « Il faut toujours dire ce que l’on voit, mais surtout, il faut voir ce que l’on voit. » Si la classe politique commence à comprendre, l’ensemble du corps social doit réaliser que les formidables décennies de paix que nous venons de connaître sont terminées. Les attentats de 2015 et de 2016 constituent non pas une vague terroriste ponctuelle, comme cela a pu être le cas en 1985-1986 ou au milieu des années 1990, mais un phénomène durable. Nous sommes désormais confrontés à un islam sunnite de conquête, plus ou moins structuré à l’étranger, mais qui recrute des dizaines de milliers de combattants et de sympathisants parmi des jeunes Français qui vouent à leur pays une haine tenace. C’est à cette réalité qu’il nous faut nous adapter sur le long terme. Ce qui pose un double défi : il nous faut, d’une part, trouver le ressort politique permettant de recréer un projet commun et, d’autre part, mettre en place une politique de sécurité à la hauteur des épreuves qui nous attendent sans faire exploser notre société.
En tant qu’avocat, où placez-vous le curseur entre liberté et sécurité ?
Contrairement à la caricature répandue, les concepts de liberté et de sécurité ne sont pas antagonistes mais complémentaires, dès lors qu’il n’y a pas de liberté sans sécurité pour l’exercer – quel en serait le sens ? L’enjeu, c’est de trouver le juste équilibre pour qu’un niveau satisfaisant de sécurité permette le plein exercice des libertés. Mais si nous relâchions trop la garde au plan sécuritaire, nous pourrions assister à une succession d’actes de violence conduisant, in fine, à l’effondrement de notre société.
Vous n’en rajoutez pas un peu ?
Non ! Mais beaucoup d’observateurs, comme vous, ou de décideurs, n’ont pas pris pleinement conscience de la réalité de ce risque.
1) Cet entretien a été réalisé avant l’attentat de Nice
Prévisible, le mode opératoire de l’attentat de Nice peut faire l’objet d’adaptations sécuritaires, estime Thibault de Montbrial. Mais c’est davantage la prise de conscience et la résilience des citoyens qui permettra d’affronter la réalité terroriste.
FIGAROVOX. – Est-ce que l’attentat de Nice était prévisible dans son mode opératoire?
Thibault de MONTBRIAL : Le mode opératoire est tout sauf une surprise. On trouve déjà la trace d’une incitation à utiliser le véhicule automobile dans des messages d’Al-Qaïda aux débuts des années 2010. Le 22 septembre 2014, Abu Muhammad Al-Adnani, porte-parole de l’Etat islamique, a réalisé une vidéo virulente de menace contre la France, dans laquelle il a fait un inventaire complet des moyens que les islamistes peuvent utiliser pour attaquer les Français sur leur sol. Parmi ces moyens, figure en bonne place l’utilisation de véhicules contre la foule. Il faut ajouter qu’à Dijon, en décembre 2014, juste avant Noël, un musulman qui avait revendiqué son acte par référence aux enfants palestiniens avait foncé dans la foule avec sa voiture. Pour rassurer la population, on avait expliqué qu’il était déséquilibré. Il avait en tout cas mis en œuvre ce mode opératoire vanté par l’Etat islamique dans ses vidéos.
« Le mode opératoire est tout sauf une surprise. »
Dans quelle mesure cet attentat aurait-il pu être techniquement évité ou du moins atténué dans ses effets?
Je serai très prudent car il est difficile de répondre à cette question. On peut néanmoins faire deux remarques sur les barrages d’une part, les armes utilisées d’autre part. Le propre d’un véhicule très lourd comme un camion est qu’il peut forcer un barrage si celui-ci n’est pas renforcé. Il faut aujourd’hui que les barrages d’accès aux endroits sensibles – rassemblements de foules ou zones Seveso (zones industrielles dangereuses) – soient des barrages de type militaire, avec des chicanes et de la profondeur. C’est un principe qui doit s’imposer, même si dans le cas précisément de l’attentat de Nice, il est impossible de dire de manière certaine si une telle chicane aurait pu arrêter le camion. Mais a minima, elle aurait pu le ralentir suffisamment pour que les forces de l’ordre puissent plus rapidement tirer sur le chauffeur. Vient ensuite la question des armes. Le gouvernement a déjà doté un certain nombre d’unités de police et de gendarmerie de fusils d’assaut. Même si on peut tuer un conducteur de camion avec un pistolet, il est certain que le terroriste aurait pu être abattu beaucoup plus facilement avec une arme de guerre, plus puissante.
« Il faut aujourd’hui que les barrages d’accès aux endroits sensibles soient des barrages de type militaire, avec des chicanes et de la profondeur. »
Néanmoins, dès lors que tout peut arriver n’importe où et n’importe quand, il est irréaliste de penser qu’il y aura des hommes suffisamment armés dans 100% des endroits susceptibles d’être attaqués.
Mais comme l’a rappelé le procureur Molins, les policiers ont sauvé des vies en tuant le chauffeur. Cela illustre une fois de plus l’importance d’avoir des gens armés dans les lieux publics pour pouvoir faire cesser les attaques terroristes en cours.
« Le terroriste aurait pu être abattu beaucoup plus facilement avec une arme de guerre, plus puissante. »
Ce nouvel attentat montre la porosité entre djihadisme et délinquance. Les «fichiers S» suffisent-ils pour obtenir des renseignements efficaces en la matière?
L’attentat sur la Promenade des Anglais illustre l’extrême difficulté de l’anticipation. Vous avez d’un côté les individus identifiés, comme la plupart des combattants partis en Syrie et en Irak ou d’autres individus radicalisés susceptibles d’être surveillés en France. Mais vous avez de l’autre un large spectre de personnes non-identifiées comme islamistes et qui donc, par hypothèse, ne sont pas fichées. Ces dernières peuvent succomber au prosélytisme, passer effectivement de la délinquance – et souvent la petite délinquance – au djihadisme, mais aussi perdre leurs repères personnels les plus fondamentaux dans des moments difficiles de leur vie et se laisser alors aspirer par les messages d’incitation des organisations terroristes via les réseaux sociaux. Dans cette population un peu perdue, qui déteste notre société et qui passe sous le radar des services de renseignement, un passage à l’acte est quasiment imparable. C’est cette population que vise l’Etat islamique par ses multiples messages d’incitation à commettre des attaques. Il faut dès lors que, sur le terrain, les forces de l’ordre, mais aussi la population, aient conscience que de tels actes peuvent arriver à tout moment. L’anticipation, ce n’est pas seulement d’empêcher ces actes, mais également d’avoir conscience qu’ils peuvent survenir à tout moment, à Paris et en province, dans les grandes comme les petites villes, et de s’adapter en conséquence.
« Il faut dès lors que les forces de l’ordre, mais aussi la population, aient conscience que de tels actes peuvent arriver à tout moment. »
François Hollande s’apprêtait à interrompre l’état d’urgence, ce qui ne sera finalement pas le cas. Qu’en penser et, plus largement, comment changer notre environnement sécuritaire après cet attentat?
L’état d’urgence a pu être utile, même s’il a malheureusement été mis en place trop tard puisqu’il aurait dû l’être dès janvier 2015. Mais on ne peut pas indéfiniment le renouveler, car cela n’a pas de sens de pérenniser un état juridique provisoire. De même, on peut s’étonner que parmi les mesures immédiatement annoncées ce matin, figurent celles dont les conclusions de la commission d’enquête parlementaire présidée par Georges Fenec ont démontré l’inutilité.
Il faut plus largement que notre pays trouve un nouvel équilibre structurel pour vivre avec la réalité des attaques islamistes. Être réaliste ne signifie pas qu’il faut se résigner, mais au contraire qu’il convient d’adapter intelligemment notre droit, notre organisation sécuritaire, mais aussi notre vie quotidienne. C’est une question de résilience à l’échelle du pays. La population doit avoir confiance dans les mesures structurelles prises par ses dirigeants, et être elle-même formée à la conduite à tenir en cas d’attaque.
« On ne peut pas indéfiniment renouveler l’état d’urgence, car ça n’a pas de sens de pérenniser un état juridique provisoire. »
La résilience, c’est se préparer en amont pour savoir réagir pendant, et pouvoir rebondir après. Il faut ainsi apprendre aux civils à avoir les bonnes réactions pendant un attentat, ce qui évitera également de passer à chaque fois un mois en état de choc avec des fleurs et des bougies.
Ce qui se passe depuis ce matin montre qu’on en est encore loin. L’état de sidération de certains montre que ce processus d’adaptation à une nouvelle réalité est nécessaire.
« La résilience, c’est se préparer en amont pour savoir réagir pendant, et pouvoir rebondir après. Il faut ainsi apprendre aux civils à avoir les bonnes réactions pendant un attentat. »
Mais pour atteindre cette résilience, il faut au préalable réussir à nommer le mal qui nous frappe: l’islamisme radical. Et prendre conscience de ce que notre problème n’est pas en Syrie et en Irak, mais bien sur notre territoire, où des milliers d’islamistes sont en capacité de passer à l’action, eux-mêmes soutenus par un second cercle de plusieurs dizaines de milliers de sympathisants.
Nommer les choses, c’est aussi comprendre que faire la guerre au terrorisme ne veut strictement rien dire: le terrorisme est un moyen qui est au service d’une idéologie politique, l’Islam radical. Cela nécessite de comprendre une fois pour toute que nous sommes sortis de 70 ans de paix. Il faut accepter cette réalité terrible et ses implications pratiques dans nos vies quotidiennes, pour que, tous ensemble collectivement – politiques, responsables de la sécurité mais aussi citoyens – nous puissions nous adapter et surtout, enfin arrêter de subir.
« Il faut au préalable nommer le mal qui nous frappe : l’islamisme radical. Prendre conscience de ce que notre problème n’est pas en Syrie et en Irak, mais sur notre territoire, où des milliers d’islamistes sont en capacité de passer à l’action, eux-mêmes soutenus par un second cercle de plusieurs dizaines de milliers de sympathisants. »
Le patron du 36 Quai des Orfèvres, Christian Sainte, appelle les policiers à ne pas exhiber leur arme « pour intimidation » ou de « manière préventive ».
Comment faire en sorte que le port d’arme des policiers hors service ne donne pas lieu à des dérives regrettables ? Depuis le début de l’état d’urgence, en novembre 2015, les policiers peuvent, s’ils le souhaitent, conserver leur arme en dehors de leur temps de travail. Une revendication de longue date de la part des syndicats, et notamment du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP), qui considère que les fonctionnaires de police sont des cibles idéales pour les terroristes. La tuerie de Magnanville leur a donné raison.
Courant juin, le gouvernement a annoncé que la mesure serait prolongée après l’état d’urgence. Dans un article du 29 juin dernier, Le Point.fr expliquait que le port d’arme hors service n’avait en réalité que peu d’incidence dans la pratique. L’accès à de nombreux lieux recevant du public (supermarchés, salles de spectacle, cinémas, etc.) est de facto barré aux policiers par des agents de sécurité privés ou des portillons de sécurité. Impossible, donc, pour eux, d’y pénétrer. Des accords sont néanmoins possibles avec les propriétaires de ces établissements. Certaines villes, comme Paris, ont également donné pour consigne de laisser les agents des forces de l’ordre entrer armés et hors service dans les bâtiments publics (crèches, bibliothèques, musées, etc.).
Pas d’arme dans les boîtes à gants
Dans une note de service datée du 1er juillet 2016, et que Le Point.fr a pu consulter, Christian Sainte, le directeur régional de la police judiciaire (DRPJ) de Paris, encadre encore un peu plus la mesure. « Le port de l’arme de service est optionnel, écrit-il. Les policiers souhaitant bénéficier de ces dispositions doivent rédiger un rapport d’information à l’attention de leur chef de service. Ils doivent en outre être également en possession de leur brassard et avoir effectué au moins un tir réglementaire en 2016. »
Le port de l’arme hors service n’a de sens que si elle peut être dégainée instantanément et en toute sécurité. Aussi Christian Sainte précise-t-il : « L’arme doit être opérationnelle (cartouche chambrée), portée sur soi dans son étui et utilisable immédiatement. » Les transports de l’arme dans un sac, le coffre de sa voiture ou la boîte à gants sont ainsi interdits. Enfin, ultime recommandation : l’arme ne doit « pas être exhibée pour intimidation » ou « sortie de son étui systématiquement de manière préventive ». Bref, les policiers sont priés de ne pas jouer aux cow-boys.
Des règles strictes s’imposent également au policier qui souhaite garder son arme dans sa maison. Le SIG Sauer et les munitions doivent être conservés dans une mallette sécurisée et difficile d’accès, selon la note. Dans le cas de la tuerie de Magnanville, cela n’aurait donc rien changé. Peu de chances que Jean-Baptiste Salvaing ou Jessica Schneider aient eu le temps de se saisir de leur arme au moment de l’assaut de Larossi Abballa…
« Un frein mental sur le port d’arme »
Toutes ces conditions sont jugées trop drastiques par plusieurs commissaires. « C’est pathétique », s’emporte Thibaut de Montbrial, avocat et président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure (CRSI). « Nous avons, en France, un véritable frein mental sur le port d’arme, y compris pour les forces de l’ordre.» L’avocat ajoute : « C’est un manque de confiance. On veut dissuader les policiers de porter leur arme hors service alors même que la mesure avait été prise pour protéger les policiers et leur famille, pris pour cible. »
Du côté du 36, on affirme que la note de service de Christian Sainte n’est « en aucun cas un retour en arrière ». « C’est une note par anticipation en attendant que la Direction générale de la police nationale (DGPN) fixe un cadre global », explique une source policière. Un cadre qui a été fixé le 5 juillet en comité technique paritaire, fait savoir la DGPN. Conformément à la volonté du gouvernement, le port d’arme hors service des policiers va bel et bien être pérennisé après l’état d’urgence, qui doit prendre fin le 26 juillet. Les policiers devront-ils simplement informer leur chef de service, ou au contraire solliciter son autorisation pour garder leur arme ? « Il reviendra aux chefs de service de préciser les modalités du port de l’arme. C’est dans la cascade de directions que cela va se décider », précise une autre source policière. Au cas par cas, donc.
« La durée de la menace terroriste, que chacun s’accorde à évaluer en années, impose de repenser notre sécurité et d’intégrer dans notre réflexion un rôle accru de la sécurité privée, notamment une sécurité privée armée. » C’est ce qu’estime Thibault de Montbrial, dans une interview à AEF. « Il faut créer une catégorie distincte d’agent privé armé », plaide l’avocat au barreau de Paris, également président d’une association, le Centre de réflexion sur la sécurité intérieure (lire sur AEF). « Ces agents pourraient s’acquitter de deux types de missions, d’une part la protection de périmètre et d’autre part la fonction d’accompagnement et de protection des personnes. » Thibault de Montbrial a publié, en juin 2015, « Le sursaut ou le chaos » chez Plon (photo ci-contre) (lire sur AEF).
AEF : Quel est votre regard sur les réflexions en cours en vue de créer un nouveau statut d’agent de sécurité renforcé armé ?
Thibault de Montbrial : Tout d’abord, il faut faire un constat lié au contexte terroriste. Il y a aujourd’hui une unanimité à considérer que les services régaliens ne sont pas en mesure d’assurer de façon satisfaisante, au regard des problèmes d’effectifs ou d’entraînement, une sécurité optimale sur tous les endroits sensibles sur le territoire. La durée de la menace, que chacun s’accorde à évaluer en années, impose de repenser notre sécurité et intégrer dans notre réflexion un rôle accru de la sécurité privée, notamment une sécurité privée armée.
Un premier pas a été franchi avec Charlie hebdo, protégé par une société privée armée, LPN Group (lire sur AEF). Mais il y a également les sites industriels Seveso : aujourd’hui, les agents qui sécurisent ces périmètres ne sont pas armés, ce qui rend ces sites hautement vulnérables à une attaque en force avec des conséquences désastreuses. Un procureur m’a ainsi confié qu’un attentat sur un site sensible de son ressort pourrait aboutir, à peu de coûts, à la mort de 50 000 personnes en fonction de la direction du vent. L’État ne peut pas être partout tout le temps. Il faut permettre aux acteurs économiques privés de se protéger, à leurs frais, soit en embauchant des agents dévolus à ces tâches de sécurité, soit en ayant recours à des sociétés spécialisées. Chacun doit prendre sa part de charge pour sa sécurité.
AEF : Les sociétés privées de sécurité sont-elles prêtes à armer leurs agents ?
Thibault de Montbrial : C’est une interrogation cruciale : il n’est évidemment pas questiond’envisager, sans aucun critère, d’autoriser toutes les sociétés de sécurité privée à armer leurs agents. Il faut ainsi créer une catégorie distincte d’agent privé armé. Ces agents pourraient s’acquitter de deux types de missions, d’une part la protection de périmètre, ce qui existe déjà avecCharlie hebdo, et d’autre part la fonction d’accompagnement et de protection des personnes. Dans une circulaire récente, le directeur général de la police nationale Jean-Marc Falcone souligne l’augmentation significative de personnes directement ou indirectement menacées (lire sur AEF). Là encore, il n’est pas incongru d’imaginer que certaines personnes puissent organiser elles-mêmes leur sécurité, avec l’accord de l’État, à leurs frais, par l’emploi d’agents armés. Je pense par exemple aux grands patrons d’industrie, aux chefs d’entreprises sensibles.
Mais il faut que tout cela puisse être contrôlé par l’État, avec des critères. Dans le même temps, il faut un pragmatisme dans l’élaboration de ces critères. J’ai suivi le dossier de LPN Group pourCharlie hebdo, et nous avons vu concrètement une impréparation totale de l’administration à cette nouvelle donne. Ce n’est pas un reproche : ce n’était jamais arrivé ! Il a été compliqué de déterminer à qui les armes devaient être attribuées, de savoir si c’était une mission définie par un périmètre avec une interdiction de dépasser une limite spatiale… Il a fallu défricher et le défrichage n’est pas fini. Il faut pérenniser tout cela, avec peut-être des textes réglementaires.
Il y a enfin une dimension de formation technique. C’est un nouveau marché qui s’adresse avant tout de façon assez naturelle aux anciens des services de l’État – police, armée, gendarmerie — et qui va créer des emplois. Ce marché peut également être ouvert à des personnes qui n’ont jamais servi sous un uniforme, mais avec une formation qui soit validée. Je ne pense pas qu’il s’agisse de formations très complexes : il y a aujourd’hui des associations, dont l’Enit (École nationale d’instruction de tir), qui peuvent former des agents à l’utilisation d’une arme. Il existe donc des solutions de formation qui peuvent être externalisées, mais il faut aussi une formation juridique.
J’ai ainsi créé, à la fin 2015, la première formation juridique à la légitime défense opérationnelle, « survivre et rester libre ». Cette formation a vocation à parler de la légitime défense de façon extrêmement concrète, avec des mises en situation simulées et traduites en jurisprudence. Dans la formation des sociétés privées à venir, il faut d’évidence une dimension juridique, mais celle-ci doit être adaptée et opérationnelle. Vous ne pouvez pas faire un cours de droit magistral pur. J’ai ainsi formé les équipes de LPN Group, et quelques sociétés sont également intéressées par la question de la légitime défense, hors arme à feu, la problématique restant la même. Aujourd’hui, il y a une augmentation de la violence, notamment par arme à feu, et chacun en est conscient.
AEF : Le transport de fonds, Charlie hebdo : l’armement privé est déjà possible. Faut-il alors vraiment de nouveaux textes réglementaires ?
Thibault de Montbrial : Les transporteurs de fonds ont des textes spécifiques, tandis que Charlie hebdo a bénéficié d’une décision administrative, mais nous sommes plus dans le pragmatisme que dans le droit. Il faut organiser tout cela mais sans s’enfermer dans un métier. Cela peut être à la fois de la protection de sites ou la protection de personnes. Je ne pense pas qu’il faille plusieurs textes : il faut un texte global qui, contrairement à celui des transporteurs de fonds, soit applicable à toutes sortes de missions, avec des critères de formation et de compétences pragmatiques, et des contrôles.
Nous sommes sur une évolution : le besoin est déjà analysé. Compte tenu de l’ampleur de la menace, de sa durée prévisible, des capacités et des limites propres de l’État, il est inéluctable de trouver des solutions complémentaires. Il faut changer l’état d’esprit. C’est une extension du régalien, pas un abandon, et c’est la recherche de partenaires de haut niveau. Cela permettra enfin de libérer des unités actuellement dévolues à ces tâches et qui ont d’autres missions à réaliser.
Le face à face de Ruth Elkrief a opposé Thibault de Montbrial et Frédéric Péchenard, vice-président Les Républicains du conseil régional d’Île-de-France, ancien patron de la PJ. Ils ont réagi au meurtre d’un policier et sa compagne à Magnanville, une commune de la banlieue parisienne. Le jihadiste Larossi Abballa, se réclamant de Daesh, est l’auteur présumé du double meurtre. Il a attaqué le policier habillé en civil, devant chez lui, avant de se retrancher au domicile de sa victime. – 19h Ruth Elkrief, du mardi 14 juin 2016, sur BFMTV.
Selon BFMTV, un rapport confidentiel du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale propose de supprimer les militaires statiques de l’opération Sentinelle au profit de patrouilles mobiles.
10.000 militaires déployés en permanence sur le territoire pour assurer la sécurité des sites sensibles. Un budget d’un million d’euros par jour, selon le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian. L’opération «Sentinelle», coeur du plan Vigipirate lancé juste après la tuerie de Charlie Hebdo, fait aujourd’hui débat. BFM TV révèle le contenu d’un rapport confidentiel du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), service dépendant de Matignon, qui préconise plusieurs pistes pour faire évoluer le système.
Supprimer les gardes statiques
Le rapport que s’est procuré BFM et qui avait été remis à Manuel Valls en début d’année recommande notamment l’abandon des gardes statiques, qui feraient des militaires des cibles de choix pour d’éventuels terroristes. Il s’agit de généraliser plutôt les patrouilles mobiles pour «renforcer le caractère aléatoire de la surveillance, créer l’incertitude chez les terroristes.»
Consacrer plus de temps à l’instruction
Autre problème que soulève l’opération Sentinelle: la perte du temps normalement consacré à l’instruction des militaires. En 2015, l’armée a consacré 40 à 50 % de son temps à la projection intérieure, alors qu’elle n’y consacrait que 5 % avant l’activation de l’opération. Autant d’heures perdues pour l’entraînement et la formation des soldats. Alors qu’elle doit consacrer 90 jours par an à la préparation opérationnelle, l’armée de terre n’en aura consacré que 64 en 2015, rappelle BFM TV. Avec «Sentinelle», les militaires «redoutent ce qu’ils perçoivent à terme comme une inévitable perte de certaines de leurs compétences techniques, nécessaires à leur engagement opérationnel», relevait déjà un rapport récent du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire (HCECM). Pointant ce caractère chronophage de l’opération, le rapport plaide pour un rééquilibrage en faveur de l’instruction.
Donner aux militaires un pistolet automatique
Aujourd’hui, les militaires qui patrouillent dans les rues, sont armés de fusils d’assaut de type Famas, ce qui est certes dissuasif mais d’usage risqué. Le rapport propose donc d’adapter l’armement des militaires à des rondes au milieu des civils, en les dotant en plus de pistolets automatiques, armes qui seraient moins sujettes aux dommages collatéraux.
Le rapport prône également une meilleure coordination entre militaires et policiers, que ce soit à travers une mutualisation de la surveillance des sites sensibles ou bien davantage de coopération entre eux lors des attentats.
Au sein du SGDSN, on indique que «toutes les propositions évoquées par le rapport ont été prises en compte depuis». De nombreux experts et responsables militaires plaident par ailleurs pour un réaménagement de l’opération Sentinelle. Comme l’avocat et président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure Thibault de Montbrial, dans Le Figaro, il y a quelques jours: «Question sécurité, l’opération «Sentinelle» ne paraît plus adaptée à la nature de la menace ni à sa durée, puisque les capacités de l’armée de terre à remplir ses missions naturelles sont largement affectées par cette mobilisation», disait l’avocat spécialiste de sécurité intérieure. Il plaidait pour «renforcer la sécurité armée dans les lieux publics et les zones sensibles, notamment les zones industrielles de type Seveso». Il y a deux semaines, Le Figaro annonçait par ailleurs que l’opération pourrait être abandonnée en 2017, d’après des sources du ministère de la Défense.
FIGAROVOX/ANALYSE -Pour Thibault de Montbrial, il n’y a pas de doute, l’attaque du club gay d’Orlando est bien un acte de terrorisme islamiste. Il rappelle notamment que le 26 mai 2016, l’État islamique avait appelé ses sympathisants à se mobiliser.
Un massacre à Orlando a fait 50 morts dans un club gay en Floride. L’assaillant venait de prêter allégeance à Daech qui a revendiqué l’attaque. Certains évoquent cependant la menace d’un loup solitaire et Barack Obama a dénoncé «un acte de terreur et de haine» sans prononcer le terme d’ «islam radical». Doit-on parler de terrorisme islamiste?
Thibault Montbrial: Les éléments rendus publics par le FBI permettent d’identifier un mode opératoire qui correspond à la lettre aux incitations de passages à l’acte des multiples messages vidéo de l’État Islamique adressés aux populations musulmanes occidentales.
Théorisée par le porte parole de l’État Islamique Mohamed Al-Adnani dans son appel du 22 septembre 2014, il s’agit d’une incitation générale à tous les musulmans, où qu’ils soient, à tuer des occidentaux, par tous les moyens. Il faut donc dissocier ces actes d’initiative auxquels Daech incite les musulmans qui vivent en occident, des attaques commanditées et organisées par un réseau, comme l’opération du 13 novembre à Paris.
Depuis 2014, l’État Islamique a multiplié les incitations de cette sorte. En dernier lieu, une vidéo de ce même Al-Adnani a été diffusée le 26 mai 2016, appelant les sympathisants de l’État Islamique à se mobiliser pendant le mois du ramadan et à frapper les occidentaux partout où cela était possible et en particulier chez eux.
Le passage à l’acte de Omar Mateen à Orlando s’inscrit donc parfaitement dans une logique de réponse individuelle à cette incitation, matérialisée par l’allégeance à Daech qu’il a concrétisé par le coup de téléphone passé juste avant de perpétrer son massacre.
Quant au Président Barack Obama, j’ignore les informations exactes dont il disposait lorsqu’il a pris la parole hier en début d’après-midi heure américaine, mais son absence de référence à l’islamisme est pour le moins étrange au regard de l’ensemble des éléments divulgués concomitamment par les services de renseignements américains.
Cet attentat est-il comparable à celui du Bataclan?
Il existe des similitudes mais également des différences. La principale différence c’est qu’au regard des éléments connus ce matin, il semble s’agir d’une attaque d’initiative, comme précisé ci-dessus, et non une opération commanditée et planifiée comme le fut celle du 13 novembre.
Quant au mode opératoire lui-même, si beaucoup en France ont paru le découvrir le soir du 13 novembre, il ne faut pas oublier qu’il s’agit hélas d’un classique du terrorisme islamiste, puisque de nombreux massacres commis à l’arme de guerre ont été commis ces dernières années au Kenya par exemple, mais aussi dans de moindres proportions à Bruxelles (attaque du musée juif le 24 mai 2014) ou à Copenhague (14 février 2015). Une autre similitude avec la tragédie du 13 novembre 2015 concerne le type de cible, puisqu’il s’agit manifestement d’une atteinte au mode de vie occidental (boîte de nuit) en particulier portée contre la communauté homosexuelle, dont il faut rappeler qu’elle a subi des persécutions abominables dans les territoires tenus par l’État Islamique, où les gays étaient précipités du toit des immeubles comme en ont témoigné de nombreuses vidéos.
Le terroriste est un citoyen américain né aux États-Unis. Après le massacre de San Bernardino, déjà commis par un couple d’américains, l’Amérique est-elle visée par des «ennemis intérieurs»?
L’Amérique a déjà subi plusieurs attaques menées par des Islamistes américains sur son propre sol. Le 5 novembre 2009 à Fort Hood (Texas), un médecin psychiatre, commandant de l’armée américaine, a ouvert le feu sur une base militaire, tuant 13 de ses camarades et en blessant 30 autres. Ce ressortissant américain était né en Palestine. Le 15 avril 2013, les frères Tsarnaiëv faisaient exploser deux bombes sur la ligne d’arrivée du Marathon de Boston (3 morts, 264 blessés). Nés en Tchétchénie, ils avaient émigré aux États-Unis en 2001.
Mais depuis un an, les attaques se multiplient. Le 3 mai 2015 à Garland (Texas), la première attaque revendiquée par l’État Islamique fut un échec, puisque la police tua les deux assaillants venus s’en prendre à un concours de caricatures de Mahomet. Le 2 décembre 2015 à San Bernardino (Californie) un couple (lui né au Pakistan et devenu américain, elle toujours de nationalité pakistanaise) a ouvert le feu dans un centre d’aide sociale puis dans la rue (14 mort, 26 blessés) ; sans revendiquer formellement cette action, Daech qualifia le couple de «partisans» de l’État Islamique.
Ainsi, si les ressortissants américains sont nettement moins nombreux que les européens à partir combattre pour le Djihad au Moyen-Orient, le nombre de ceux qui opèrent des attaques sur leur propre territoire est manifestement en train de croître.
Il faut d’ailleurs souligner les difficultés auxquelles se heurte le FBI à cet égard, puisque avant leur passage à l’acte, plusieurs des terroristes impliqués à Boston, Garland ou Orlando avaient déjà été auditionnés.
Peut-on craindre une augmentation de ces attaques?
Tous ceux qui travaillent sur ces questions rivalisent effectivement de pessimisme.
Au-delà de la considération liée aux difficultés actuelles de l’État Islamique sur le terrain, à la fois sur le front Syrio-Irakien et sur le sol Libyen, différends faits précis ont été mis en avant par les responsables du renseignement civil et militaire ces derniers mois pour craindre une recrudescence des attaques sur nos territoires.
Différentes personnalités aussi qualifiées que le Général Breedlove, Commandant suprême des forces alliées en Europe s’exprimant devant la Commission de Défense du Sénat Américain le 2 mars 2016, ou encore Patrick Calvar, Directeur Général de la Sécurité Intérieure s’exprimant devant la Commission de la défense Nationale et des Forces Armées de l’Assemblée Nationale le 10 mai 2016, ont évoqué l’existence de cellules islamistes infiltrées en Europe, déjà mentionnées dans une note d’Europol du mois de janvier 2016. L’estimation du nombre d’individus concernés atteint plusieurs dizaines.
C’est dans ce contexte très dégradé que le message d’incitation à frapper les occidentaux pendant le ramadan a été émis par Al-Adnani le 26 mai dernier.
Il faut également ajouter que, de son côté, l’organisation Al-Qaïda a émis des messages similaires ; il n’est donc pas interdit de craindre des attaques «concurrentes» de ces deux organisations terroristes sur les terres occidentales dans les semaines qui viennent.
Pour ce qui concerne plus spécifiquement la France, il va de soit que la concentration de l’attention mondiale autour de l’Euro de football avec 24 équipes européennes, c’est-à-dire 24 délégations sportives et les milliers de supporters qui les accompagnent, constitue une cible de tout premier choix, tout comme le Tour de France qui va suivre.
C’est pourquoi, au-delà des mots d’ordre de tel ou de tel groupe terroriste, il est indispensable de comprendre que l’Occident est avant tout attaqué par des gens qui, quelles que soient leur organisation, sont mus par une idéologie de conquête: celle de l’Islam radical sunnite. Et les actes de terreurs menés depuis plusieurs mois, en Europe ou aux États-Unis pour promouvoir cette idéologie sont le plus souvent opérés par des personnes qui possèdent la nationalité du pays qu’elles attaquent. C’est dire le défi auquel l’Europe et les États-Unis sont confrontés s’inscrit donc dans la durée.
VA. Vous parlez régulièrement du port d’arme pour les citoyens. En quoi une telle évolution permettrait-elle de lutter contre l’insécurité ?
Thibault de Montbrial. L’analyse de nombreuses attaques à l’arme de guerre dans des lieux publics conduit au théorème suivant : plus rapide est la riposte par le feu, moins il y a de victimes. C’est pourquoi les autorités ont changé les règles d’intervention des forces de l’ordre, les primos-intervenants étant désormais invités à entrer directement en action et non plus à former un périmètre de sécurité en attendant les groupes d’interventions.
VA. Mais avant l’arrivée des primos-intervenants, que faire sinon subir, si personne ne porte une arme à l’intérieur du lieu attaqué ?
Thibault de Montbrial. D’abord, inciter les policiers à porter leur arme en dehors du service. Cette mesure cruciale permet d’avoir des personnes armées en civil dans les transports en commun, les galeries commerciales, les cinémas ou les salles de spectacle (sauf celles qui ont la bêtise de les interdire).Il faut donc inciter les administrations qui demeurent réticentes, comme la gendarmerie ou les douanes, à encourager leur personnel sur cette voie.
Mais il faut aller plus loin. Je préconise à cet égard de permettre à deux catégories de citoyens de porter une arme sous leur vêtement civil : d’abord les anciens membres des forces de l’ordre, et ensuite, certains citoyens volontaires qui seraient formés à cette fin. Pour ces deux catégories de « civils armés », on peut imaginer une formation initiale suivie par un entraînement régulier et un contrôle périodique aussi bien sur le plan technique que médical et psychologique.
Il n’est pas question d’armer tout le monde. Mais, appliquée à 1 ou 2% de notre population, cette mesure permettrait d’avoir en permanence une couverture significative des lieux publics.
Son coût serait modéré au regard de l’efficacité considérable qui en résulterait à la fois en efficacité de riposte et même de dissuasion, puisque les assaillants s’exposeraient à un risque de riposte immédiate qu’ils ne pourraient mesurer à l’avance.
VA. Souhaitez-vous, si certains citoyens peuvent s’armer, que la France bascule dans ce qu’on appelle une « société à l’israélienne »?
Thibault de Montbrial. Que nous le voulions ou non, ce basculement a commencé avec la multiplication des attaques dont notre territoire est l’objet (16 depuis celle du commissariat de Joué-Les Tours le 20 décembre 2014). En Israël, la plupart des actions qui ont mis fin aux attaques de ces dernières années sont le fait de civils armés dont l’intervention dans la minute du début de l’attaque a souvent permis de neutraliser le ou les assaillants. L’autre aspect positif d’une évolution à l’israélienne consiste à travailler la résilience de la population : se préparer au risque, réagir au mieux, rebondir après. Il faut dépasser les fleurs et les bougies et mettre en place une politique lucide de sécurité civile.
VA. Les détracteurs du port d’arme utilisent l’exemple du nombre de morts dans les pays qui l’autorisent, notamment aux États-Unis. Que leur répondez-vous?
Thibault de Montbrial. Le port d’arme véhicule de nombreux fantasmes, mélange d’idéologies et d’ignorance, à commencer par la confusion classique entre le port et la détention. Les États américains qui autorisent le port d’une arme ont tous vu la criminalité baisser. Les massacres de civils sont l’œuvre de personnes qui utilisent des armes détenues (et non portées) et, dans l’immense majorité des cas, dans des États où le port d’arme est interdit ; et la plupart des homicides sont commis avec des armes illégalement détenues. En toute hypothèse, ma proposition est adaptée à la situation de la France. Elle ne consiste pas à autoriser n’importe qui à sortir avec une arme dans la rue, mais à augmenter significativement la protection de nos lieux publics, dans un cadre structuré (formation, contrôle) et limité à 1 ou 2 % de la population choisie selon les critères précités. Alors que tous les spécialistes savent que les attaques terroristes plus ou moins spectaculaires vont continuer à frapper notre pays pendant de nombreuses années, il est impossible de faire l’économie de solutions opérationnelles simples et peu coûteuses susceptibles de renforcer la sécurité de nos concitoyens.
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