L’Euro de football débute dans deux semaines. Ce sera une cible privilégiée pour les terroristes.
C’est une évidence, il faut se demander maintenant si la France est prête à affronter ces menaces…
C’est une évidence, il faut se demander maintenant si la France est prête à affronter ces menaces…

LE FIGARO. – Après les attaques de janvier et de novembre à Paris, c’est la Belgique qui a été touchée mardi matin. Sommes-nous dans le tragique de répétition?
Thibault de MONTBRIAL. – Cette attaque s’inscrit dans une dynamique annoncée par l’État islamique. Les services de renseignement européens ont aujourd’hui parfaitement conscience de ce que des cellules islamistes ont été infiltrées en Europe pour y perpétrer des attaques probablement coordonnées et très spectaculaires en tout cas. Ces perspectives ont été notamment évoquées par des responsables des services de renseignement civil ou militaire devant des commissions parlementaires, comme en France le 17 février 2016 ou aux États-Unis le 2 mars 2016. Cette attaque constitue donc tout sauf une surprise, et il est hélas acquis qu’elle sera suivie par de nombreuses autres.
Oui, toute l’Europe est concernée mais pas uniquement. Les attentats se multiplient également en Afrique et au Maghreb: Côte d’Ivoire et Mali ont entre autres été touchés récemment. Quant à la Tunisie, elle est sous pression: à Ben Gardane, les djihadistes ont mené une attaque spectaculaire le 7 mars avec assassinat de responsables de la sécurité à domicile, assaut contre des casernes des forces de l’ordre, contrôle d’une partie de la ville pendant plusieurs heures. Depuis, les accrochages entres les islamistes et les forces de sécurité y sont quotidiens, même si personne n’en parle ou presque. Il faut encore souligner que l’État islamique n’est pas seul à agir, et que des groupes comme AQMI paraissent également très actifs.
Les mesures mises en place depuis novembre en France vont dans le bon sens. Mais la priorité, c’est cependant de changer d’état d’esprit. Nous sortons d’une période de soixante-dix ans de paix. Ce temps est aujourd’hui révolu, nous sommes attaqués sur notre territoire et il faut totalement réorganiser sa défense à l’aune de cette nouvelle donne.
Cela implique en amont de rompre avec l’angélisme récurrent de nombreuses élites, notamment politiques et médiatiques, encore réticentes à nommer l’ennemi. Il faut aussi revoir l’organisation de la sécurité à l’échelle européenne. L’espace Schengen a en effet été pensé comme un espace économique, de libre-échange et de libre circulation de temps de paix. Les questions de sécurité n’y ont quasiment pas été prises en compte.
Les pays d’Europe sont attaqués pour ce qu’ils sont et ce qu’ils représentent. Ce n’est pas le terrorisme qui nous fait la guerre. Ce sont les islamistes radicaux, qui utilisent le moyen du terrorisme pour faire triompher l’islamisme politique. C’est une guerre de conquête.
La situation n’a plus rien à voir avec les vagues d’attentats qui nous ont frappés dans les années 1980 ou 1990. Aujourd’hui, les attaques sont perpétrées par des ressortissants européens, nés et élevés ici, et qui nous haïssent. Ils ne sont plus quelques dizaines, mais des milliers. Ils bénéficient d’un soutien significatif d’une partie de la population, notamment sur le plan logistique. En France, on trouve des dizaines de Molenbeek, comme le rappelait dimanche dernier Patrice Ribeiro, le Secrétaire Général de Synergie-officiers. Ce n’est qu’en ayant une lucidité totale sur ce phénomène que nous pourrons mener les politiques de sécurité et de reconquête de nos valeurs qui s’imposent.
On ne s’en sortira pas avec des fleurs et des bougies. Il faut se préparer à prendre et à rendre les coups.
Enfin, pour tenir sur la durée et éviter un effondrement parfaitement possible quand on analyse nos faiblesses, il faut également travailler la résilience: anticiper les risques, savoir réagir lors des attaques, rebondir après. À cet égard, les larmes de Federica Mogherini sont consternantes. On ne s’en sortira pas avec des fleurs et des bougies. Il faut se préparer à prendre et à rendre les coups. Ce ne sera possible qu’en associant et en impliquant la population, en lui expliquant la réalité sans fard, et en la responsabilisant. Chaque citoyen doit ainsi être conscient qu’il a un rôle à jouer pour traverser les épreuves qui s’annoncent.

Ce matin de février, des « huiles » de la Défense, de l’Intérieur, du Samu ou des pompiers sont réunies dans un auditorium de la Bibliothèque nationale de France. Des exposés de ces responsables, on attendrait l’habituel discours sur les vertus d’un État puissant et d’une administration forte lorsque la France est attaquée. Mais plusieurs phra-ses, prononcées à la tribune, intriguent. Ainsi, le préfet Evence Richard : « Il va falloir vivre avec la menace terroriste et les pouvoirs publics ne vont pas tout régler. » Le lieutenant-colonel des pompiers Lu-dovic Pinganaud : « Nous devons nous préparer à être sidérés, à devoir affronter des situations pires que celles que nous pouvons imaginer. Il faut développer nos capacités d’adaptation à l’improbable. » Le thème de la journée d’étude (* ) peut sembler ronflant – « Face au terrorisme, résilience et implication de la société ci-vile » – il touche un point concret : que peut faire chaque citoyen dans la pers-pective de nouvelles attaques terroris-tes ? Entre vouloir ne rien changer à ses habitudes au prétexte de ne pas tomber dans le piège tendu par les djihadistes, adopter la doctrine du « comme si de rien n’était » et céder à la paranoïa ou à ladémagogie belliqueuse, façon Donald Trump qui incite presque chaque Fran-çais à porter une arme (2), un espace existe. La mentalité des Français évolue, le sujet n’est plus tabou mais évidem-ment anxiogène. D’où la nécessité pour l’exécutif, déjà taxé d’avoir emprunté un virage sécuritaire, de ne pas en faire trop dans ce registre tout en encourageant les initiatives.
Preuve de cette volonté de « vigilance citoyenne » au plus haut niveau, des vi-déos, montées par deux services placés sous l’autorité de Manuel Valls (3), seront diffusées auprès du grand public dès la semaine prochaine. Elles approfondis-sent les consignes de la plaquette intitu-lée « Réagir en cas d’attaque terroriste » et placardée dans tous les lieux publics depuis le 13 novembre. Ces consignes tiennent en trois points : « S’échapper, se cacher, alerter », sur le modèle du « Run, hide, fight » américain, le terme « fight » (combattre) ayant été remplacé par un « alerter » plus conforme à la culture française. Dans le même registre, des guides détaillés vont être distribués aux chefs d’établissements scolaires, aux res-ponsables de centres commerciaux ou directeurs de salles de spectacle pour leurindiquer la marche à suivre (autant que possible) en cas d’attentats…
Les avocats présents, dans la salle comme à la chaire, sont venus discuter de l’état d’urgence, « un vaste débat », souligne Aminata Niakaté, présidente de l’Union des jeunes avocats (UJA) de Paris. Un régime qui s’apprête peut-être à faire son entrée dans la Constitution.
La vice-bâtonnière, Dominique Attias, soucieuse, a rappelé que si l’Ordre a évidemment condamné les actes de terrorisme, il n’en demeure pas moins attentif aux « dérives inacceptables de l’Etat ». Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, des voix s’élèvent de toutes parts afin de voter des lois d’exception qui mettent tout un chacun sous surveillance. Celle-ci a tenu à rappeler la position du Conseil national des barreaux (CNB) sur la profession d’avocat qui reste le garant des libertés individuelles et du secret professionnel, une composante fondamentale de la démocratie et de l’Etat de droit.
« Interlocuteurs et interlocutrices privilégiés des Pouvoirs publics, nous avons la possibilité, pour ne pas dire le devoir, de nous insurger dès que cette parole est muselée. » Le barreau de Paris est fier de pouvoir dire qu’il est intervenu auprès des politiques chaque fois que les libertés fondamentales ont été menacées. « Comment accepter que le droit du sol soit remis en cause ? qu’il soit porté atteinte à la liberté d’expression ou à celle d’aller et venir ? », assène Dominique Attias, prête à jouter contre ces dérives sécuritaires.
« Il nous appartient de prôner l’affirmation d’une société libre et démocratique, au sein de laquelle toutes et tous doivent vivre en harmonie à chances égales. Y a du boulot ! ». C’est d’ailleurs pour cela que le bâtonnier Frédéric Sicard souhaite faire inscrire dans la Constitution le statut d’indépendance et de liberté de l’avocat, « de nature à faire de nous tous des remparts de liberté ».
Dominique Attias, vice-batonnière, au pupitre
Nicolas Gardères, responsable de la commission Libertés de l’UJA de Paris, a pris le relais en donnant la parole à neuf de ses confrères puis en modérant les débats avec la salle. Et quels débats ! Les échanges ont été nourris et parfois agités. Il en ressort que l’avocat est « un rempart », « un militant », « un chevalier bien souvent seul » pour protéger notre Etat de droit. Mais surtout, que l’institution judiciaire est « en situation de déliquescence », et nos libertés « mises à mal » sous prétexte d’assurer notre sécurité.
Pourtant, certains avaient compris, notamment avec l’incroyable mobilisation citoyenne du dimanche 11 janvier 2015, que les Français ne souhaitent pas changer la société ouverte dans laquelle ils vivent, confie Martin Pradel. L’ancien Secrétaire de la Conférence, qui se qualifie d’avocat militant, membre du groupe d’action judiciaire de la FIDH, directeur des droits de l’Homme de l’Union internationale des avocats, avait participé au concours de la Conférence pour se consacrer à la protection des libertés à l’international, sous l’impulsion du bâtonnat de Christian Charrière Bournazel. S’il avoue que la défense des libertés n’est pas rentable, il revêt tout de même son armure de temps à autre, pour défendre des terroristes notamment.
Tout comme Anne-Sophie Laguens, ancienne Secrétaire de la Conférence, qui dénonce l’effet d’annonce politique de la déchéance de nationalité, mesure « bidon, car la plupart des terroristes sont franco-français ». Le vrai débat, selon elle, est de savoir quoi faire de ces terroristes après la prison. Il faut donc mettre des moyens pour les déradicaliser.
« L’urgence est partout aujourd’hui », dénonce Stéphane Brabant, avocat responsable du groupe Afrique du cabinet Herbert Smith Freehills, co-responsable du groupe RSE et Droits de l’Homme du cabinet, membre du comité scientifique de Transparency international France et co-chairman du groupe de travail RSE de l’International bar association. « Bien sûr il faut que la sécurité soit préservée, mais pas aux dépens de la liberté », s’exclame-t-il. Tous les avocats présents semblent d’accord. Stéphane Brabant développe un point de vue intéressant selon lequel si le rôle de l’état est important, celui des entreprises « qui doivent prendre leurs responsabilités », l’est tout autant. Celles-ci ne devraient pas uniquement se contenter de payer l’impôt, elles doivent aussi veiller au respect des droits de l’Homme. Aujourd’hui, les sociétés font face à de nouveaux juges et de nouvelles sanctions : celles des ONG, des arbitres, des clients…ce qui réduit considérablement leur bouclier.
Stéphane Brabant s’interroge : Quel est le sens du droit aujourd’hui pour la population française ? « C’est terrifiant de voir comme les gens sont perdus. » Pourquoi le chef de l’état est-il en contradiction avec sa ministre de la Justice? Pourquoi passer du juge judiciaire au juge administratif inquiète alors que ces juges sont les garants de nos libertés ? Où est le droit qui va faire que les justiciables se sentent protégés ?
Thibault de Montbrial, le « bad boy fréquentable » dixit Nicolas Garderes, avocat qui écrit des articles avec le juge Trévidic et a créé le Centre de réflexion sur la sécurité intérieure, a fait dissonance. Non pas sur le fond de protection du système démocratique, mais sur la forme, car il souhaite que des lois et des actes de violence légitimes aient lieu. Son discours ultra-pessimiste a inquiété l’auditoire. Fer de lance d’une politique sécuritaire, il appelle à « un changement de psychologie » face à la guerre contre les terroristes, parce que nous vivons dans « une société qui a perdu la notion de se défendre ». Il valide les paroles du Procureur Général disant que « notre démocratie n’est pas prête pour ce qui nous arrive ».
Emmanuel Daoud, membre du conseil de l’ordre ayant rédigé un rapport sur l’état d’urgence, est très inquiet. « Sur le plan symbolique, le message porté à travers le monde est désastreux : la France, patrie des droits de l’homme, demande la suspension de l’application pleine et entière de la CEDH… Quelle défaite ! », propos tenus sur son blog intitulé « Oh my code ! », qu’il réitère devant ses confrères.
D’autres avocats soulèvent le problème du manque de moyens financiers et humains dans cette lutte. Eric Bernard, secrétaire général de l’Alliance des avocats pour les droits de l’Homme, confirme que l’Etat n’a plus assez de moyens financiers pour agir contre le terrorisme et faire respecter les libertés fondamentales. « Notre Etat de droit a failli », déplore-t-il. Thibault de Montbrial estime qu’il faudrait au minimum doubler le budget du ministère de la Justice, doubler le nombre de magistrats antiterroristes et recruter massivement des OPJ. « Malheureusement, ce n’est pas envisageable car nous sommes au bord d’une crise économique. » Ce dernier rappelle que l’état d’urgence est « un régime d’exception qu’il ne faut absolument pas pérenniser ».
Tewfik Boouzenoune confirme en s’érigeant contre le projet de constitutionnalisation de l’état d’urgence « car il écarte les avocats et les droits ». Toutefois, ce dernier estime que la France a une des législations les plus abouties concernant la lutte contre le terrorisme et ne souhaite pas qu’un régime sécuritaire s’instaure.
Richard Sedillot, vice-président de la commission Affaires européennes et internationales du CNB, dénonce le fait que la loi est prise uniquement pour rassurer la population. Il faudrait en réalité lutter contre les paradis fiscaux, car c’est avec l’argent que le terrorisme est puissant, souligne ce dernier.
Le défi se situe ainsi dans la réorganisation de notre droit pour combattre le terrorisme, sans renier les droits de l’Homme. Ce n’est pas une mince affaire…
La présidente de l’Observatoire international des prisons (OIP), Delphine Boesel, avocate depuis 16 ans, admet que le droit pénitentiaire ou de l’application des peines n’est pas très rentable, « je vivote ». Pour autant, celle-ci trouve ça essentiel que l’avocat porte la voix de ses clients sur ce qui ne va pas dans le fonctionnement d’une institution.
« Nous sommes tous militants lorsque nous sommes avocats pénalistes », s’exclame Tewfik Bouzenoune. L’avocat de nombreuses ONG, dont le STRASS et ANTICOR, défend son rôle de plaidoyer et de lobbyiste car trouve intéressant de lier une pratique contentieuse à une pratique politique. « Notre barreau doit s’enorgueillir de pouvoir influer sur la rédaction de la loi. » Eric Bernard, le seul affairiste et non pénaliste du panel, secrétaire général de l’Alliance des avocats pour les Droits de l’Homme, est fier de faire « du lobbying acharné ». L’avocat est souvent seul à agir auprès des politiques dans la défense des droits fondamentaux selon lui.
Richard Sedillot, administrateur de l’association Ensemble Contre la Peine de Mort, a une expérience notable des dossiers qui remontent en haut lieu (Rwanda, Mauritanie, Serge Atlaoui…). Celui qui a plaidé deux dossiers de peine de mort, « des moments très forts », sait bien que l’avocat est un porte-parole majeur des droits de l’Homme.
Anne-Sophie Laguens estime quant à elle que l’avocat pénaliste « lutte contre l’automaticité des peines et contre le ‘bon sens’ de certains ».
Emmanuel Daoud a, quant à lui, abordé le risque « grave » de conflits d’intérêts lorsqu’un pénaliste fait du pro bono. « Notre déontologie est là pour nous inciter à prendre les bonnes décisions. » Il rappelle aussi aux jeunes avocats dans la salle qu’on ne peut pas vivre du pro bono en France, et qu’il faut donc accepter de prendre des dossiers lucratifs afin de pouvoir consacrer 10 % de son activité à la défense des droits de l’Homme.
Lors des échanges avec la salle en fin de conférence, l’inquiétude est palpable dans l’auditoire. Entre les jeunes avocats qui souhaitent participer à la défense des droits mais ne savent absolument pas comment faire, les plus avertis qui s’inquiètent de la déliquescence de l’Etat de droit français, et ceux qui savent que le parquet antiterroriste est sous l’eau, l’ambiance est lourde.
Les questions et interventions sont pesantes. Les jeunes ont l’air assez désemparés face à une pratique du métier qu’ils ont fantasmé et qu’ils ne peuvent pas véritablement exercer, par manque de moyens financiers. Emmanuel Daoud a répondu à cette sorte d’« appel au secours », en invitant les plus jeunes à s’engager auprès d’associations, avant d’annoncer qu’un pôle de l’ordre sur la responsabilité sociétale de l’avocat s’ouvrirait prochainement.
Beaucoup d’avocats se demandent quels sont les moyens de la France pour lutter efficacement contre le terrorisme et comment rationaliser notre économie.
D’autres s’inquiètent du recul des droits et libertés pour certaines personnes comme les migrants et les femmes. Ainsi, Claudette Eleini, éminente avocate en défense des droits des femmes, est revenue sur les événements ayant eu lieu à Cologne et d’autres métropoles lors de la Saint Sylvestre qui l’ont profondément choqué. « La femme est et reste le dernier maillon dans la chaîne des opprimés. »
Le débat a fini par prendre un virage davantage politique, avec des dérapages et amalgames entre réfugiés, migrants, violeurs et terroristes. Heureusement, la majorité d’avocats présents s’est soulevée face à de tels amalgames. Le barreau semble à l’image de notre société…
Annoncé par François Hollande, puis validé au Conseil des ministres par décret, l’état d’urgence est en vigueur en France depuis le 14 novembre. Des mesures sécuritaires exceptionnelles ont été mises en place dans un tel contexte, présentées par le Président de la République lui-même lors du Congrès de Versailles du 16 novembre.
Toutes ces proclamations ont permis à François Hollande d’assoir son autorité, légitime. Toutefois certaines de ses volontés sont remises en cause. La preuve avec la mesure de la déchéance de nationalité, réprouvée par certaines personnes en poste au gouvernement…
Comment le Chef de l’Etat va-t-il pouvoir mettre au diapason les membres de son équipe, tout en luttant efficacement face à la menace terroriste bel et bien réelle ?
Les invités d’Arnaud Ardoin en débattent ce soir sur le plateau de Ça vous regarde.
Cette année, au Salon de la sécurité (Milipol) , qui s’est tenu à Paris moins d’une semaine après les attentats du 13 novembre, les exposants ont fait des affaires en or. « Nos téléphones n’ont pas arrêté de sonner », confie-t-on chez Visiom, un fabricant de portiques. Musées, salles de spectacle, stades, grands magasins… Les demandes d’information affluaient de partout, et cela n’a pas cessé depuis. Résultat, en moins d’un mois, cette PME a vu ses commandes plus que tripler. Et ce n’est qu’un début. « Nous sommes en discussion avancée avec une dizaine de stades », assure Jean-Jacques Métayer, le responsable du service marketing.
Ce n’est guère étonnant. Depuis que les terroristes ont frappé le centre de Paris et que notre pays est officiellement « en guerre », les Français paraissent prêts à tout pour assurer leur protection. Tous les sondages le confirment, la sécurité est devenue la priorité numéro 1 pour 40% d’entre eux, loin devant le chômage (30%). Et les pouvoirs publics, comme les entreprises, semblent les avoir pris au mot. La SNCF et la RATP, par exemple, ont accru d’environ 25% le nombre de leurs vigiles, et 3.000 soldats sont venus prêter main-forte aux 7.000 militaires qui étaient déjà déployés en France dans le cadre du plan Vigipirate. Idem du côté des municipalités, qui renforcent l’équipement de leur police. « Depuis quelques semaines, nous avons beaucoup de demandes concernant des gilets pare-balles de classe 4, qui protègent plus que ce qu’on vendait jusqu’à présent », constate-t-on chez Sentinel, l’un des leaders du secteur. Plus cher ? Sans doute, mais l’heure n’est pas aux additions. François Hollande n’a-t-il pas clamé que le « pacte de sécurité » primait sur le pacte de stabilité – autrement dit sur l’objectif de 3% de déficit en 2017 ? Le problème, c’est qu’à ce petit jeu la facture risque d’être bien plus élevée qu’on ne le pense.
D’abord, pour les contribuables. Officiellement, le coût pour l’Etat du renforcement de la sécurité atteindra à peine 800 millions d’euros en 2016 (372 millions pour le ministère de l’Intérieur, 267 millions pour la Justice, 42 millions pour les douanes, 34 millions pour les services de renseignement rattachés à Matignon et 100 millions pour les opérations militaires en Syrie). Mais cette somme ne représente en réalité qu’une partie de la note à payer. Il faut en effet y ajouter :
1. les 240 millions de dépenses programmées chaque année sur trois ans après les attentats de « Charlie » ;
2. le prix de l’opération Sentinelle (déploiement de militaires dans l’Hexagone pour faire face à la menace terroriste) qui devrait avoisiner 280 millions par an ;
3. le coût du maintien des effectifs militaires qui devaient être réduits de 9.000 d’ici 2019 ;
et 4. les dérapages budgétaires qui seront probablement générés par l’intervention militaire en Syrie. Une seule bombe guidée laser, comme on en lance tous les jours sur les camps de Daech, coûte plus de 50.000 euros. Au total, l’addition, pour les contribuables, devrait plutôt atteindre 1,5 milliard.
Mais ce ne sera sûrement pas tout. Car les créations de postes annoncées d’ici 2017 ont beau être importantes (8.500 en deux ans, dont 5.000 dans la police, 2.500 à la justice et 1.000 dans les douanes), elles auront du mal à combler les besoins sur le terrain. Aux douanes, par exemple, les effectifs ont tellement diminué ces dernières années (– 14% depuis 2005) que les agents ne parviennent plus à assurer leurs missions aux postes-frontières restants. Aussi incroyable que cela puisse paraître, celui d’Annemasse, à la frontière avec la Suisse, reste ainsi sans surveillance après 1 heure du matin, alors qu’il est censé être contrôlé 24 heures sur 24. « L’Hexagone est un vrai gruyère ! Même avec les renforts promis, on n’y arrivera pas », se désole Vincent Thomazo, le secrétaire général de l’Unsa-Douanes, qui estime les besoins à plusieurs milliers d’agents. D’autant qu’il faudra sans doute renforcer tôt ou tard Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, dont les effectifs (900 personnes) viennent d’être multipliés par six pour gérer l’arrivée des migrants en Grèce (630.000 depuis début 2015).
Notre arsenal antiterroriste, pour qui travaillent quelque 13.000 fonctionnaires, n’est guère mieux loti. « Les effectifs ont été un peu renforcés, mais le dispositif a été paramétré pour quelques dizaines de djihadistes, alors qu’il faut en surveiller aujourd’hui plusieurs milliers », déplore Thibault de Montbrial, président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure. Pas étonnant que la police judiciaire – qui travaille main dans la main avec les juges antiterroristes – soit débordée. « Il n’est pas rare de devoir attendre des mois pour obtenir une perquisition », se désole-t-on à Alternative Police. Pire : elle manque de moyens pour analyser et recouper l’information.
Au total, impossible de chiffrer les besoins humains nécessaires. Mais si l’on voulait vraiment limiter les trous dans la raquette, il y en aurait pour plusieurs centaines de millions d’euros en plus des annonces. La situation est d’autant plus absurde que des milliers de policiers sont aujourd’hui affectés à du simple gardiennage de ministères, d’ambassades et même de détenus à accompagner à l’hôpital. Rien qu’en Ile-de-France, cela représenterait 1.400 postes selon une étude d’Alliance de 2014. « En recentrant les forces de l’ordre sur leur cœur de métier, on pourrait récupérer plusieurs milliers de policiers », estime ce syndicat. A condition d’accroître le recours à des sociétés privées de gardiennage pour compenser, ce qui alourdirait de facto la facture.
À cela s’ajoute un gros problème d’équipement. Le croira-t-on ? D’après un rapport récent du Sénat, le Service départemental du renseignement territorial (SDRT), qui a remplacé les RG, ne dispose que d’un poste Internet pour… treize agents ! Et ce n’est guère mieux pour les forces de l’ordre. De nouveaux gilets pare-balles plus protecteurs, des casques et des boucliers balistiques ont certes été commandés après les attentats de janvier, mais ils arrivent au compte-gouttes dans les commissariats. Si bien que la plupart des agents doivent se contenter de leurs vieux gilets –certains tiennent avec des épingles à nourrice. « Nous avons besoin d’équipements qui protègent mieux, mais aussi d’armes plus performantes », tonne Denis Jacob, à la tête d’Alternative Police.
Et ne parlons pas du parc automobile. Il est dans un état déplorable, avec certains véhicules totalisant jusqu’à 300.000 kilomètres au compteur. Compte tenu des critères d’âge, près de 11.000 d’entre eux devraient être renouvelés sur la période 2015-2017. Mais, d’après un rapport de l’Assemblée nationale, les 30 millions par an budgétés ne permettront d’en racheter que… 4.100 ! Et le nombre de voitures et de fourgons (un peu plus de 28.000 au total) est inférieur de 5% à ce qu’il était en 2010. « On a parfois une seule voiture pour huit communes, ce n’est pas acceptable ! », dénonce-t-on au syndicat Alliance. Il faut dire que, pressée de faire des économies, l’administration a sabré dans ses frais de fonctionnement ces dernières années.
D’après les calculs de Philippe Dominati, la part des équipements ne représente plus aujourd’hui que 12% des dépenses pour la sécurité, contre 16% en 2009. « Si l’on voulait ramener ce ratio au niveau d’il y a six ans, il faudrait débourser près de 340 millions », assure-t-il. Mises bout à bout, les dépenses publiques nécessaires dépassent ainsi largement 2 milliards, deux fois et demie le montant prévu !
Voilà pour le contribuable. Mais les Français vont aussi devoir régler la note de nombreux investissements du privé. Car si notre administration est sur le pied de guerre, les sociétés ne sont pas en reste. Président de l’Union des entreprises de sécurité privée (USP), Claude Tarlet en sait quelque chose. Entre les demandes des grands magasins, des salles de spectacle ou des sièges sociaux, les sociétés de gardiennage ont vu leur activité bondir d’environ 20% depuis début novembre. La demande d’agents de sécurité a été si brutale que les professionnels peinent à suivre. « Il nous manque près de 10.000 agents pour satisfaire les clients », assure l’USP. Même inflation du côté des équipements. Regroupés au sein d’Ignes, les fabricants de système électronique (badges, vidéosurveillance…) ont vu leur activité bondir de 10 à 15%. « Je pense qu’on aura une croissance à deux chiffres pour 2016 », pronostique Pascal Le Roux, son vice-président.
Au total, combien les entreprises vont-elles devoir investir pour améliorer leur sécurité ? A vrai dire, il est encore trop tôt pour chiffrer l’accroissement des dépenses. D’autant que les directions n’aiment pas beaucoup parler de ce sujet. Interrogées par Capital, les Galeries Lafayette ont botté en touche, tout comme la SNCF, qui a été contrainte par le gouvernement d’installer des portiques aux abords du Thalys à la gare du Nord à Paris. « Tout ce qu’on peut dire, c’est que les budgets vont augmenter, car il y a une vraie prise de conscience, y compris dans les PME », reconnaît Alain Juillet, président du Club des directeurs de sécurité des entreprises.
D’après les estimations de Patrick Haas, expert du secteur et responsable de la publication « En toute sécurité », la hausse pourrait atteindre 500 millions pour 2016. Mais sans doute ce chiffre est-il très sous-estimé : appliqué aux seuls vigiles (plus de 3,3 milliards d’euros par an), une progression de 20% représente en effet 660 millions. Les entreprises risquent donc de le sentir passer… Bref, en mettant bout à bout toutes les dépenses du public et du privé, on peut estimer que la facture naviguera entre 2 et 3 milliards, dont près des trois quarts financés par les contribuables. Trop lourd pour pouvoir tenir l’objectif annoncé d’un déficit de 3% en 2017 ? A priori, il n’y a pas de quoi s’alarmer. « C’est un alibi ! On peut tout à fait réaliser des économies pour compenser », assure Gilles Carrez, le président de la commission des Finances. De fait, en cherchant bien, il y aurait de quoi faire. Le rétablissement du jour de carence pour limiter les absences dans la fonction publique permettrait par exemple d’économiser 300 millions d’euros.
De même, la Cour des comptes estime dans un rapport récent que l’alignement de la durée effective du temps de travail des fonctionnaires d’Etat (1.594 heures par an) sur la durée légale (1.604 heures) rapporterait 700 millions par an. Enfin, pourquoi ne pas plafonner le supplément familial accordé aux agents de la fonction publique (qui coûte 1,5 milliard au total) au-delà d’un certain niveau de revenu, comme on l’a fait pour les salariés du privé ? Cela reviendrait certes à raboter quelques acquis. Mais pour la bonne cause…
Malgré les attentats du 13 novembre à Paris, les fan-zones seront maintenues lors du Championnat d’Europe de football 2016, qui se tiendra en juin dans dix grandes villes de l’Hexagone. L’ennui : personne ne sait encore qui en assurera la sécurité. Avant même le drame, le Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps) avait prévenu qu’il aurait du mal à mettre à disposition des agents, vu la pénurie dans le secteur. Il est désormais catégorique : « Nos effectifs ne nous permettront pas de fournir les 20.000 à 25.000 agents nécessaires pour sécuriser les zones », confie Alain Bauer, le président de cet organisme. Il faudra donc que les forces de l’ordre s’y mettent… Ce qui reviendra à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Et qui paiera la facture ? Rien que pour Bordeaux, la douloureuse devrait avoisiner 180.000 euros.
Policiers : 370 millions d’euros
© Zacharie Scheurer
Les 5.000 postes prévus d’ici 2017 (sur 8.500) permettront de ramener les effectifs policiers à leur niveau de 2007. Mais d’après les syndicats, c’est insuffisant pour les besoins de la lutte antiterroriste.
D’après le sénateur Philippe Dominati, il faudrait investir 340 millions en véhicules, armes et gilets pare-balles pour retrouver le ratio d’équipement de 2009.
La facture de l’opération Sentinelle, qui a permis de déployer 10.000 militaires sur l’ensemble du territoire, sera sans doute aussi élevée cette année qu’en 2015.
© Leligny/Andia.fr
Caméras, badges… D’après Ignes, le syndicat du secteur, les ventes de systèmes électroniques augmenteront d’au moins 10% en 2016.
Au vu des moyens déployés pour l’intervention en Syrie (26 avions dont 18 Rafale à bord du porte-avions « Charles de Gaulle »), le surcoût des « opérations extérieures » pourrait dépasser de 100 millions le budget initialement prévu (un peu plus de 1 milliard).
Depuis les attentats, les agents de sécurité sont très demandés (+ 20%). Même en comptant une hausse de seulement 10% sur 2016, la facture dépassera 300 millions.
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Cette règle est aussi rappelée parfois lors de procès aux magistrats, par les avocats défendant un policier ayant fait usage de son arme à feu sur une personne « seulement » armée d’une arme blanche. Mais cette règle est américaine, et pas toujours intégrée / acceptée en France. Elle date des années 70. Elle a eu plusieurs conséquences aux Etats-Unis :
Dans son article « Knife vs Gun, the 21 feet rule », le magazine américain Soldiers Of Fortune a récemment remis en avant la vidéo qui explique cette règle.
La règle des 7 mètres est en fait « la règle des 21 pieds », soit 6,40 mètres et pas 7 mètres. Mais bon, « la règle des 6.4 mètres », ça fait bizarre, et l’arrondi ne pouvait être que par le haut (par sécurité). Cette règle énonce que les tests menés avec des personnes agiles/rapides montre qu’à une distance plus courte que 6,40 mètres, un agresseur armé d’une arme blanche courant vers un policier n’ayant pas dégainé son arme à feu, arrivera à le toucher.
Le youtuber qui a ressorti cette vidéo rajoute à la fin une note sur le fait qu’un holster caché (le cas du fameux « concealed carry », le port d’arme autorisé tant que l’arme n’est pas visible, dans certains états des US), rend le temps de dégainer encore plus long.
N’hésitez pas à essayer ça à la salle d’entrainement !