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Affaires européennes

Extraterritorialité du droit américain

By Sécurité/Justice, Affaires européennes, Défense et géopolitique

Par Axelle David, adhérente CRSI 

 

Le droit participe de la guerre économique. Le droit est utilisé comme « une arme de destruction dans la guerre économique que mènent les Etats-Unis contre le reste du monde, y compris contre leurs alliés traditionnels en Europe » selon le député M. Gauvain, auteur d’un rapport remis au Premier Ministre en 2019[1].

L’extraterritorialité est un mécanisme par lequel un Etat étend la portée de ses lois au-delà de ses frontières nationales. Les Etats-Unis l’utilisent depuis le 19e siècle[2] et, depuis, force est de constater que les démocrates[3] comme les républicains y ont recours.

 

Etat des lieux

BNP PARIBAS, CREDIT AGRICOLE, LAFARGE, ALSTOM, AIRBUS, SOCIETE GENERALE, COMMERZBANK, ERICSSON, RBS…

Le point commun entre toutes ces entreprises ? Elles ont eu affaire à la justice américaine sur la base de lois de portée extraterritoriale (anti-corruption et autres) et ont dû verser des amendes très fortes :

BNPPARIBAS (8.9 milliards de $ en 2015), Crédit Agricole (787 M$ en 2015), Lafarge (778 M$ en 2022), Alstom (772 M$ en 2014), Airbus (3.9 milliards de $ en 2020), Société Générale (293 M$ en 2018), Commerzbank (1.45 milliard de $ en 2015), Siemens (800 M$ en 2008), Ericsson (1.06 Milliard de $ en 2019), Royal Bank of Scotland (4.9 milliards de $ en 2018)…[4]

18.8 milliards de $ depuis 2018 payées par des entreprises européennes : « Plusieurs dizaines de milliards de $ réclamées à des entités étrangères alors même qu’aucune des pratiques incriminées n’avait de lien direct avec le territoire des Etats-Unis »[5].

Attaques ciblées contre la France en priorité : la cartographie dressée par Augustin de Colnet est à cet égard édifiante : les entreprises françaises ont payé plus de 14 milliards de dollars à la justice américaine dans le cadre du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) et autres lois extraterritoriales[6].  A la lecture de cette cartographie, d’autres pays européens (Allemagne, Italie, Suède) et extra-européens sont concernés : Israël, Suisse, Brésil, Japon, Angleterre et dans une moindre mesure, la Russie et la Chine.

Impact sur la balance commerciale de la France. « Tout cela représente un véritable prélèvement, sans contrepartie, sur les économies européennes et le niveau de vie de leurs citoyens.

Ce prélèvement est suffisamment massif pour être perceptible dans certaines grandeurs macro-économiques. Il en est ainsi en particulier, de l’amende record payée par BNP Paribas en 2014. Celle-ci a lourdement impacté la balance des transactions courantes de la France […]. »[7]

Cette stratégie de conquête s’illustre dans certains secteurs privilégiés : pétrole et gaz, santé, industrie, technologie, aéronautique & défense, banque, notamment.

Source : Foreign Corrupt Practices Act Clearinghouse

Source : Foreign Corrupt Practices Act Clearinghouse[8]

Le Président américain Donald Trump a signé le 10 février 2025 un « Executive Order » ordonnant à l’Attorney General de faire une pause de 6 mois dans les poursuites contre les entreprises américaines pour violation du FCPA et de redéfinir de nouvelles directives. « Les poursuites pour violation au FCPA étaient déjà très asymétriques avec 75% du montant des amendes payées par des entreprises non américaines. Avec ce nouveau virage, on peut raisonnablement supposer que ce chiffre deviendra 100%. […] En conclusion, les entreprises américaines auront donc un blanc-seing de leur administration pour corrompre sans risque d’être poursuivies par leurs propres autorités qui se concentreront exclusivement sur les entreprises non américaines. » note Frédéric Pierucci.[9]

 

Comment se déroule cette guerre économique en vertu de l’extra-territorialité ?

Utilisation de lois américaines en vertu de l’éthique: sous couvert de lutter contre la corruption, le terrorisme, le blanchiment d’argent, des objectifs légitimes en soi, les Etats-Unis se sont accordé le droit de sanctionner les entreprises, américaines et étrangères, avec un arsenal de lois, telles que :

     – FCPA (Foreign Corrupt Practices Act), voté en 1977 : lutte contre la corruption d’agents publics à l’étranger, permet au Department of Justice (DOJ) de poursuivre toute personne soupçonnée de corruption,

     – Patriot Act (voté à la suite des attentats du 11 septembre 2001) : facilite l’accès à l’information pour les agences gouvernementales américaines dans le cadre d’enquêtes judiciaires à caractère terroriste, les Etats-Unis s’immiscent au sein des entreprises, collectent des données,

     – Cloud Act (voté en 2018) : les Etats-Unis peuvent récupérer directement auprès des serveurs américains ou étrangers des informations concernant des individus dans le cadre d’enquête judiciaire.[10]

Les Etats-Unis ont ainsi à disposition pléthore de fondements juridiques leur permettant d’enquêter, de poursuivre, de condamner dans le monde entier.

 

Les critères de rattachement d’une transaction/deal au droit américain sont entendus de manière assez large, par exemple :

– effectuer des transactions commerciales libellées en dollars,

– recourir aux services d’une banque américaine ou basée aux Etats-Unis,

– être détenteur d’une adresse mail de type « Gmail » et « Hotmail » ou utiliser un hébergeur de données aux Etats-Unis, un serveur américain (tel qu’Amazon Web Services, Microsoft Azure ou encore Google Cloud Platform),

– être coté en bourse sur un marché financier américain,

– exporter des technologies d’origine américaine.[11]

 

La méthode est bien rodée :

     – Identification de l’entreprise auteur d’une violation d’une loi extraterritoriale,

     – Action du Department of Justice (ou de la SEC etc..) : menace de condamnation à (i) des sanctions civiles et/ou pénales, financières pour les sociétés et dirigeants (les sanctions ont des montant disproportionnés), incluant des peines d’emprisonnement pour les dirigeants (nombre excessivement important d’années d’emprisonnement, cumul d’années, ce qui diffère du système français), (ii) une exclusion du marché américain, (iii) un retrait de l’agrément bancaire américain pour les banques, (iv) un retrait de l’accès au système financier américain[12],

     – Incitation à négocier : « plaider coupable » via la signature d’un Deferred Prosecution Agreement pour diminuer le montant des amendes, conduisant à un monitoring mis en place par des cabinets US dont les honoraires sont payés par l’entreprise concernée : mise en place d’un espionnage économique, transmission de données stratégiques, siphonnage et appropriation d’éléments de propriété intellectuelle et de savoir-faire industriel,

     – Fragilisation de la société dans la compétition mondiale : affaiblissement de sa valeur pouvant faciliter un rachat par des Américains (ce qui accentue ainsi leur domination économique), ex-affaire Alstom : a finalement plaidé coupable en 2014, a payé 772 millions de dollars et a été rachetée par General Electric, l’empêchant ainsi de fusionner avec la société de son choix.[13]

 

Constat : les entreprises européennes ont tendance à préférer se mettre en conformité avec le droit américain plutôt qu’avec le droit européen ou français pourtant censés mieux les protéger, en raison du chantage sur la perte du marché américain qui pourrait leur être infligée à titre de sanction. De même, elles préfèrent reconnaître une faute et payer une amende même élevée plutôt que de ne plus pouvoir accéder au marché américain. C’est à un véritable bras de fer étatique, donc asymétrique, que les entreprises désarmées sont individuellement soumises.

 

Buts

– L’anéantissement de concurrents étrangers est la conséquence de cette arme économique, en Europe mais pas seulement : ex Binance, plateforme d’échange de crypto-monnaies d’origine chinoise : condamnée à payer une amende de 4.3 milliards de $, exclue du marché américain, un monitoring est mis en place ; elle a perdu sa place de numéro 1[14]: les Etats-Unis, en sélectionnant les acteurs admis à prospérer, démontrent qu’ils entendent avoir la maîtrise du marché émergent des crypto-monnaies qui avaient été conçues à l’origine comme des alternatives au dollar…

– Instrument efficace pour protéger les intérêts économiques (tel le choix de contenir la montée en puissance de la Chine[15]) et contrecarrer tout projet (militaire, technologique, civil) à l’étranger pouvant ébranler sa sécurité nationale.

– Outil de chantage avec l’UE face à des réglementations européennes jugées trop contraignantes ex Digital Services Act, Digital Market Act, …

 

Une vulnérabilité actuelle de nos dirigeants, entreprises et Etats

– Les Etats européens n’ont pas envie de froisser l’allié américain (raisons géopolitiques, engagement sécuritaire en Europe, alliance de l’OTAN, partenaire commercial) ; d’autant plus que les lois américaines contre la corruption, luttant contre les organisations criminelles, contre les Etats voyous ont pu avoir des conséquences positives à certains égards (diminution de la corruption à l’échelle mondiale, mise au ban d’Etats, lutte contre des organisations terroristes).

– Absence de connaissance de ces sujets (force est de constater que les rapports parlementaires n’ont pas eu d’effets significatifs), naïveté de dirigeants politiques voire déni, soft power américain (outils d’influence). S’agissant de la Commission européenne, si la sécurité économique figure bien comme une priorité de son programme 2024-2029, elle ne prévoit pas de politique de lutte contre l’extraterritorialité.

– Le sujet de la dépendance de la France n’est pas assez perçu comme un enjeu stratégique (ex EDF qui envisage de confier le sort de ses données à Amazon Web Services).[16]

– Le patriotisme économique est insuffisamment traité, la politique industrielle de la France est à revoir et la lutte contre les ingérences étrangères doit être améliorée.

 

Comment agir ?

– Comprendre que l’extraterritorialité du droit américain est un sujet d’importance, un instrument coercitif, dont les abus sont dévastateurs. Cela fait partie d’une stratégie agressive des Etats-Unis à ne pas ignorer, au même titre que la menace d’augmentation des droits de douane ou la remise en question de la sécurité européenne via l’OTAN.

– Défendre notre souveraineté économique passe par le développement d’une stratégie offensive (en France et en Europe, en résistant aux efforts de division en fonction des intérêts économiques) s’appuyant sur une volonté politique forte.

– Être allié quand nos intérêts sont convergents ne doit pas empêcher de s’opposer quand nos intérêts divergent : il faut prendre des mesures contre l’extraterritorialité quand celle-ci porte atteinte à nos intérêts économiques (gestion des données personnelles, désaccords politiques quant aux relations à mener avec certains Etats).

– Renforcer l’utilisation effective de nos lois:

– RGPD: étendre le RGPD aux données des personnes morales : ce qui permettrait de sanctionner les hébergeurs transmettant les données d’entreprises françaises à des autorités étrangères en dehors des canaux de l’entraide judiciaire ou administrative ; chiffrer massivement les données des entreprises, et, en cas de transmission en vertu des règles extraterritoriales, elles seront indéchiffrables,

– lois de blocage de 1968 (interdisant aux entreprises de communiquer des informations aux autorités étrangères)[17] et le règlement de blocage européen (permettant d’annuler les sanctions prononcées contre des entreprises européennes)[18],

– lois anti-ingérence nationales ou européenne[19],

– utilisation maximale de la loi Sapin II[20]de lutte contre la corruption, voulue pour contrer le FCPA : l’Etat français doit être seul autorisé à réglementer et à infliger des sanctions aux entreprises françaises. Nous disposons d’outils : Agence Française Anticorruption (AFA, menant des missions de conseil, assistance et contrôle anti-corruption), convention judiciaire d’intérêt public (CIJP, par laquelle une entreprise reconnaît les faits sans reconnaissance de culpabilité, accepte le monitoring de l’AFA et paie une amende minorée), il faut mieux accompagner les entreprises face aux pressions exercées par le DOJ.

– Porte attention à d’autres textes à vocation extraterritoriale: des dispositions en matière de collecte de données et de renseignement contenues dans des lois US extraterritoriales sont utilisables par les Etats-Unis, notamment vis-à-vis de sociétés et particuliers à l’étranger. La Commission européenne devrait rassurer les gouvernements et entreprises européennes sur la capacité à stocker, protéger et garder confidentielles les données et informations des Européens.[21]

De même, les réglementations visant à limiter l’accès au marché et les exportations de biens et technologies vers des pays hostiles sont de nature extra-territoriale.[22] Ceci est destiné à entraver les efforts de concurrents, tels les Chinois, pour gagner en autonomie technologique et industrielle. De son côté, la Chine a créé son régime de contrôle à l’exportation qui pourrait s’appliquer aux entreprises européennes en relation avec des sociétés chinoises.

 

L’extraterritorialité du futur ne se limitera pas au droit américain. Il est urgent que la France et l’Europe prennent des mesures pour contrecarrer ces mesures coercitives, d’où qu’elles viennent.

Extraterritorialité du droit américain

[1] Rapport de M. Gauvain du 26 juin 2019 à la demande du Premier Ministre E. Philippe : « rétablir la souveraineté de la France et de l’Europe et protéger nos entreprises des lois et mesures à portée extraterritoriale » cité par https://www.latribune.fr/entreprises-finance/les-etats-unis-se-servent-du-doit-comme-d-une-arme-de-destruction-contre-l-europe-rapport-822024.html

[2] La loi Sherman Anti-trust Act de 1890 a régulièrement été utilisée hors du territoire américain pour lutter contre les pratiques jugées néfastes pour le commerce américain.

[3] C’est sous l’administration Clinton que la loi Helms Burton a été promulguée en 1996 permettant des actions en justice contre les entreprises étrangères présentes à Cuba ; la vente controversée d’Alstom s’est déroulée sous la présidence Obama.

[4] https://drive.google.com/file/d/1AZnT_Vk1pFluOPJKr6niEG9RaRslXbi3/view  (portail-ie.fr : Cartographie extraterritorialité du droit américain d’Augustin de Colnet).

[5] M. Gauvain cité par https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/extraterritorialite-du-droit-americain-le-grand-hold-up-832113.html

[6] https://www.portail-ie.fr/univers/droit-et-intelligence-juridique/2023/quel-impact-des-sanctions-extraterritoriales-americaines-sur-les-entreprises-francaises-une-cartographie-daugustin-de-colnet/

[7] Rapport Lellouche Berger du 5 octobre 2016 en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 3 février 2016 sur l’extraterritorialité de la législation américaine

[8] https://fcpa.stanford.edu/statistics-analytics.html?tab=9

[9] Post LinkedIn de Frédéric Pierucci (ex-cadre d’Alstom, détenu pendant 2 ans aux Etats-Unis dans le cadre d’une procédure de violation du FCPA) consulté le 13 février 2025.

[10] https://www.portail-ie.fr/univers/droit-et-intelligence-juridique/2021/comment-les-entreprises-francaises-se-protegent-elles-face-aux-armes-legislatives-americaines/

[11] « Dans une affaire concernant MM. Straub et consorts (dirigeants d’une entreprise hongroise poursuivie au nom de la loi FCPA pour des faits de corruption en Macédoine et au Monténégro), […] le lien de territorialité invoqué pour justifier la compétence juridictionnelle américaine a été l’usage de mails (qui évoquaient les actes de corruption), ces mails ayant transité par des serveurs localisés aux États-Unis. Un tribunal américain a validé cette interprétation discutable du lien de territorialité en arguant que, vu la dimension mondiale du réseau internet, les intéressés auraient dû se douter que leurs mails pouvaient transiter dans le monde entier et notamment par le sol américain ! » in Rapport Lellouche Berger précité ; Rapport de l’Institut Montaigne : l’extraterritorialité américaine : une arme à double tranchant, décembre 2024, p.62.

[12] Manuel d’intelligence économique, C. Harbulot, p.93.

[13] Affaire Alstom : voir le livre de Frédéric Pierucci et Matthieu AronLe piège américain : l’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique raconte, Paris, JC Lattès, 2019 et le documentaire de David Gendreau et Alexandre Leraître de 2016 : Guerre fantôme : la vente d’Alstom à General Electric https://www.youtube.com/watch?v=b4d9DU-ndR4

[14] https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/binance-perd-des-parts-de-marche-dans-les-echanges-de-cryptos-2040263

[15] par exemple, avec le contrôle à l’exportation vers la Chine.

[16] https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/nucleaire-fritures-sur-la-ligne-entre-edf-et-amazon-pour-lhebergement-de-donnees-sensibles-2139654

[17] https://www.entreprises.gouv.fr/espace-entreprises/s-informer-sur-la-reglementation/la-loi-de-blocage

[18] https://www.august-debouzy.com/fr/blog/1983-extraterritorialite-du-droit-americain-des-eclaircissements-bienvenus-a-lapplication-du-reglement-de-blocage-europeen-avec-larret-ific-holding-du-tribunal-de-lunion-europeenne

[19] selon cet article https://www.portail-ie.fr/univers/defense-industrie-de-larmement-et-renseignement/2023/la-france-entre-naivete-et-deni-face-aux-ingerences-etrangeres/ une note de la DGSI de février 2023 mettait en garde sur les tentatives d’approche de renseignements étrangers

[20] la loi n°2016-1691 du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique, dite « Loi Sapin 2 »

[21] cf note sur souveraineté numérique à suivre

[22] Rapport Institut Montaigne déc 2024 p.6

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Énergie : l’Europe se réveille

By Affaires européennes

Par Aurélien JEAN

Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

L’Europe et la longue prise de conscience sur la sécurité énergétique

« Je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe de se détourner d’une source fiable et abordable d’énergie à faibles émissions ». La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen n’en est plus à une phrase « choc » prêt ; elle qui a déjà plaidé pour une Europe « géopolitique », « puissance » et soumise à l’impératif du réarmement. Elle, aussi, qui a un style de management très-présidentialiste pour les standards européens et qui n’hésite pas à faire valoir ses vues et sa conception des choses. Non, la vraie nouveauté est d’entendre cette phrase, prononcée le 10 mars 2026, de la part de celle qui, juste avant d’accéder au treizième étage du Berlaymont, était ministre dans le gouvernent fédéral d’Angela Merkel ; et à ce titre comptable indirecte de sa politique. Car oui, la « source d’énergie » dont on parle ici provient précisément de l’atome. Une phrase prononcée à l’occasion d’un sommet, à Paris. A ce niveau de responsabilités, il n’y a aucune place pour le hasard.

Faut-il dès lors en conclure que le nucléaire est redevenu tendance ? Pas si sûr, et ne certainement pas aller trop vite en besogne, les déclarations n’engagent après tout que ceux qui y croient. Ce qui est frappant en revanche est le changement de ton perceptible quant au rapport que les décideurs européens semblent entretenir avec l’énergie. A une époque où la CEE était encore embryonnaire, des pays comme la France ont lancé un ambitieux plan de construction de réacteurs nucléaires. Dont acte. Par la suite, il s’est surtout agi de faire de la place pour les renouvelables, consciences climatiques et entrée de nouveaux Etats-membres (EM) très dépendants du charbon faisant. Les renouvelables ont aussi pu bénéficier de l’image ternie de l’atome, entre Tchernobyl, Fukushima et les déboires industriels rencontrés par les nouveaux réacteurs en construction tant en France qu’au Royaume-Uni ou en Finlande. Pourtant, alors que l’Union n’a pas de pétrole et que l’accélération technologique moderne impose une électricité abondante, et si possible abordable pour maintenir la compétitivité des entreprises, l’Europe se retrouve avec des capacités loin d’être suffisantes à moyen terme.

Plus grave dans l’immédiat, le continent se rend chaque jour un peu plus compte de sa dépendance à un ensemble restreints d’acteurs pour son approvisionnement énergétique. Qu’ils soient en guerre ou déstabilisés comme au Moyen-Orient, franchement ennemis (Russie) ou simplement soumis à une direction politique erratique (Etats-Unis), les « partenaires » traditionnels ne peuvent plus fournir l’énergie facile et pas chère qui a permis à l’Europe un certain confort. A la vérité, la leçon n’est pas nouvelle, un retour d’une cinquantaine d’années en arrière nous rappelant la fin douloureuse des « Trente glorieuses », mais sans doute ladite leçon n’a-elle été qu’imparfaitement apprise. Dans tous les cas, le milieu des années 2020 sonne pour le Vieux continent comme un rappel brutal à différentes réalités successives : commerce, défense et maintenant énergie (entre autres).

Ceci arrive à une époque où, pour le dire avec un certain euphémisme, les défis sont multiples. Le changement climatique impose le passage à des modèles de consommation moins polluants alors que, dans le même temps, l’industrie automobile européenne perd de manière continue des parts de marché face à des concurrents chinois plus innovants, ou ayant mieux anticipé les choses. En outre, la révolution digitale et l’intelligence artificielle sont des secteurs particulièrement énergo-intensifs. Secteurs dont il faut répondre aux besoins si l’on espère disposer d’une économie moderne et compétitive demain. Comment ne pas non plus évoquer les efforts substantiels qu’il a fallu consentir (et qu’il faut encore faire) pour se détourner du gaz et du pétrole russe ; levier d’influence et de rentrées fiscales pour un Kremlin se délectant des conflits de « l’Orient compliqué ».

A ce titre, la France parait plutôt bien positionnée, avec une part significative de son énergie provenant du nucléaire et garantissant un mode de production contrôlé, stockable facilement et à un coût (encore) très compétitif. Pour autant, le parc vieillit, est soumis à des arrêts techniques de plus en plus sérieux, le savoir-faire s’érode et les marges budgétaires pour renouveler des capacités usées jusqu’à la corde sont très restreintes. Aussi, rien de bien étonnant à ce que la programmation pluriannuelle de l’énergie consacre une part non négligeable du mix énergétique de demain aux renouvelables : ce n’est pas simplement une option ou une idéologie dogmatique mais un choix dicté par des considérants logiques (ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier) et budgétaires (construire plusieurs dizaines de nouveaux EPR semble irréaliste).

Du reste, ce serait une erreur de ne regarder que la seule électricité, et donc le nucléaire. L’actualité récente (voire celle de ces dix dernières années) nous a démontré que si le sujet de la production d’électricité s’aborde dans le temps long, le fait de savoir comment faire rouler sa voiture au quotidien est un irritant bien plus fédérateur. Gilets jaunes, guerre en Ukraine, conflits moyen-orientaux, les fluctuations du pétrole ont rendu les français et les européens familiers avec le baril de Brent, révélateur puissant de la dépendance du continent à une production pétrolière qu’elle ne contrôle pas et sur laquelle s’appuie encore une large part de son économie, ne serait-ce que par les mouvements journaliers des salariés, des transports en commun voire de certains modes de chauffage. A ce titre, c’est donc une focale plus large qu’il faut adopter, l’énergie dans son ensemble.

Précisions qu’il ne s’agit pas de faire une exégèse d’une énergie particulière ni de se montrer dithyrambique. Pas plus qu’il n’y aurait d’un côté la « gentille » France et de l’autre la « méchante » Allemagne, ce temps-là est révolu. Il s’agit plutôt ici de voir comment l’évolution du discours des institutions et des responsables de l’Union traduit l’évolution des mentalités qui ont cours. Seront d’abord présentés les acteurs et les grands traits de la politique européenne de l’énergie (I), puis la lutte d’influence et les revirements sur l’énergie (II) avant de s’attarder sur les défis multiples qui pavent la voie pour les prochaines années (III).

I. Les acteurs et les pouvoirs de l’Union sur l’énergie

Les institutions et les Etats : qui agit sur quoi ?

Du côté des institutions européennes, des services ont en charge le suivi des questions énergétiques. En raison des compétences diverses de l’Union, qui se sont élargies au fil du temps, de nombreuses thématiques relèvent soit des compétences exclusives (l’UE décide car les EM lui ont délégué des prérogatives), soit des compétences partagées (l’UE et les EM décident selon l’échelon le plus pertinent), soit des compétences d’appui (domaines nationaux dans lesquels l’UE a un objectif d’harmonisation). Les matières énergétiques relèvent d’une compétence partagée, au sens de l’article 4 du TFUE. A ce titre, un commissaire européen est en charge des dossiers relatifs à l’énergie : Dan Jorgensen (Danemark – social-démocrate). Il a sous ses ordres une direction générale de la commission, la DG ENER, qui a un champ de sujets allant de la sécurité et de la diversification des approvisionnements énergétiques à la décarbonation en passant par l’impératif d’accessibilité des matières énergétiques pour les ménages et les entreprises. Cette DG est née en 2010 par séparation avec le portefeuille des transports (devenu de son côté la DG MOVE).

Au Conseil et au Parlement aussi existent des instances chargées de rédiger la norme en matière énergétique. Ainsi, le PE compte un comité ITRE (industrie, énergie et recherche), présidée par Borys Budka (PPE, Pologne) et responsable entre autres du suivi de ces questions. Le Conseil, quant à lui, suit les questions énergétiques d’une formation interne dédiée, en complément du travail réalisé par chaque représentation permanente (centralisation des positions nationales). Ces deux instances représentent les canaux utilisés par les colégislateurs dans ce domaine. En complément, mentionnons que d’autres institutions peuvent émettre des avis lorsque la thématique énergétique relève de leur intérêt : le Comité des régions (CoR) et le Comité économique et social européen (CESE). Si leur pouvoir normatif est nul, ces deux instances peuvent se saisir d’initiative de certains sujets et rédigent des avis sur les propositions de la Commission, avis qui peuvent se voir suivis d’effets. La particularité de ces deux instances est d’être composée de membres de la société civile : élus locaux et régionaux au CoR et citoyens représentatifs de trois catégories (employeurs, salariés et société civile) au CESE.

En complément, il existe une agence européenne spécialisée dans le domaine de la régulation énergétique : l’Agence pour la coopération des régulateurs énergétiques (ACER). Crée en 2011 et basée à Ljubljana (Slovénie), elle est en charge de l’amélioration de la coopération entre les régulateurs nationaux, du support de l’intégration des marchés énergétiques à une échelle transeuropéenne et de la détection des atteintes à l’intégrité des marchés énergétiques.

Structure et historique des initiatives européennes en matière énergétique

Les matières énergétiques ne paraissent, à première vue, pas particulièrement comme un des domaines d’action historiques de l’Union, en tout cas ne semblent pas relever de la même évidence que celle qui caractérise la PAC ou le marché commun. Et pourtant, d’une part, le marché intérieur de l’énergietombe sous le coup des articles 114 et 194 du TFUE, et dispose de tout un ensemble de textes et de réalisations ayant conduit à sa libéralisation entre les années 1990 et 2000. A la manière d’autres politiques, il est centré sur le client, la non-discrimination entre les offreurs, la protection des consommateurs, l’efficacité énergétique et le développement des réseaux transeuropéens.

D’autre part, qui n’a jamais entendu parler d’Euratom ? Créée en 1957 sous un régime distinct de la CECA et de la CEE, elle finira de facto fusionnée à l’édifice communautaire en 1967 lorsque les exécutifs des trois communautés seront rassemblés en un ensemble unique (Traité de Bruxelles de 1965). La CECA, elle, vivra jusqu’au bout des cinquante années prévues par le Traité de Paris et sera dissoute en 2002. La CEE, enfin, est devenu UE après Maastricht. Le terme « communautaire » renvoie donc à l’appellation qui fut celle de l’Europe pendant des décennies, les « communautés européennes », le pluriel séparant bien la CEE/UE d’Euratom. Pour autant, Euratom existe toujours de jure, c’est-à-dire qu’elle n’a jamais été formellement dissoute bien que les institutions en charge de son exécution soient les mêmes que celles de l’UE. Au contraire de la CECA, son acte fondateur (appelé Traité Euratom) l’établit pour une durée illimitée.

Le rôle d’Euratom à ses débuts est vaste et consiste essentiellement à assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique du continent en assurant la diffusion des connaissances techniques, en établissant des normes de sécurité uniformes, en veillant à la bonne utilisation des combustibles, Euratom proscrit le nucléaire militaire et ne s’inscrit que dans une optique civile, ou encore en facilitant les investissements et les initiatives dans le domaine nucléaire. Pour mener à bien ses missions, Euratom peut compter sur le Centre commun de recherche (JRC, établi en 1957 sous le nom de centre commun de recherche nucléaire). Au fil des années le JRC a perdu son qualificatif « nucléaire » et s’est mué en une DG de la Commission, esquissant une diversification notable de l’étendue de ses activités à d’autres domaines de la recherche scientifique. Aujourd’hui, le JRC compte sept instituts répartis dans cinq sites : Geel (BEL), Petten (NED), Karlsruhe (DEU), Ispra (ITA) et Séville (ESP).

On le voit, l’UE n’a certainement pas attendu le demi-mea culpa esquissé par la Présidente de la Commission pour s’engager dans la voie de l’énergie atomique, quand bien même les premières années d’Euratom ont été marquées par des difficultés : programme nucléaire militaire français, prédominance du cadre national et « guerre des filières » d’approvisionnement entre une France partisane d’un uranium naturel gage d’indépendance et les autres pays partisans de l’uranium enrichi – à cette époque sous monopole américain. A la fin des années 1960, la France cèdera mais cela aura illustré la difficulté à sortir du cadre politique national dans une matière aussi sensible que l’énergie ; ceci alors que le rejet de la CED en 1954 planait toujours.

Le plan REPowerEU

A une autre échelle temporelle, plus récente, l’UE se mobilise pour tenir le haut du pavé énergétique et tenter d’adapter le continent à une nouvelle réalité. Dès 2022, lorsqu’il est devenu évident que le gaz russe ne représentait plus la voie d’avenir qu’on lui promettait jadis, Bruxelles a esquissé les contours d’une nouvelle carte des approvisionnements européens, mettant l’accent sur la résilience, la diversification et la nécessaire prise d’autonomie du continent. C’est ce que l’on a appelé le plan REPowerEU. Lancé dans la foulée immédiate de la guerre d’agression russe en Ukraine, il vise en somme à faciliter l’économie d’énergie, à diversifier les approvisionnements et à produire une énergie propre en plus grande quantité. La Commission se targue ainsi d’avoir permis la fin des imports de charbon russe et la diminution substantielle de ceux de pétrole et de gaz (le combustible nucléaire suit une procédure spécifique). Dans la continuité des efforts entrepris, tous les EM ont dû présenter des plans nationaux de diversification afin de permettre l’arrêts des importations de gaz et de pétrole russes d’ici à novembre 2027, ainsi que des pistes pour empêcher des navires « fantômes » de se soustraire aux sanctions. Le financement (300 milliards d’euros) est essentiellement venu de la facilité pour la reprise et la résilience (les fonds de l’après-Covid) ainsi que, au surplus, de la vente de quotas d’émissions CO2 et de la réserve d’ajustement issue du Brexit.

Aussi, avec REPowerEU, l’Europe s’est dotée d’une plateforme d’aide à la coordination des investissements dans les infrastructures nécessaires à la diversification (terminaux pour gaz naturel par exemple) et entend réguler les négociations avec les fournisseurs externes, afin d’éviter une surenchère entre EM pour les contrats d’approvisionnements, une réminiscence douloureuse du Covid et des masques. Toujours concernant le gaz, la Commission a mis en place en 2023, et pour deux ans, AggregateEU, afin de centraliser les besoins et les achats de cette manière et favoriser des contrats compétitifs. Cette plateforme a été remplacée en 2025 par une plateforme dédiée à l’énergie et aux matières premières , une diversification notable qui couvre, selon le même principe, des mécanismes relatifs à l’hydrogène, au GNL et à diverses autres matières premières.

REPowerEU est en outre une sorte de plateforme programmatique pour une déclinaison d’objectifs plus concrets, comme par exemple la révision de plusieurs directives et autres textes impactant le mix énergétique européen. Ils se placent tous dans la foulée du Green Deal et des ambitions climatiques de l’Europe, mais avec une focale plus « durcie » en ce qu’elle intègre les éléments de géopolitique issus des crises de ce début des années 2020. Ce faisant, en 2023, la Commission a présenté une révision de la directive sur les énergies renouvelables, ambitionnant de porter leur part à 45% d’ici 2030. D’autres textes consacrent une intensification des efforts dans le domaine de l’efficacité énergétique, de l’organisation du marché de l’électricité ou encore du verdissement de l’industrie (Clean industrial deal).

Les projets nucléaires contemporains et l’élargissement des coopérations

Dans la poursuite des diverses stratégies présentées (et déclinées) ces dernières années, continuons avec la Stratégie d’investissement dans les énergies propres, révélée le 10 mars 2026 et consacrant la dualité nucléaire et renouvelables. Celle-ci estime à 660 milliards d’euros les besoins annuels de l’Union européenne pour financer sa transition énergétique jusqu’en 2030, puis à 695 milliards d’euros entre 2031 et 2040. Ces montants, colossaux en apparence, sont à mettre en rapport avec l’ampleur des investissements nécessaires pour à la fois renouveler des capacités énergétiques parfois vieillissantes ainsi qu’en construire de nouvelles aptes à absorber la transition énergétique et le besoin de nouvelles ressources en électricité. Pour cela, et en plus de certaines lignes de crédit prises en charge par l’UE elle-même (garantie de 200 millions d’euros), l’Europe compte sur l’apport de capitaux privés et le soutien de la Banque européenne d’investissement (BEI – sise à Luxembourg) à hauteur de 75 milliards d’euros par an ; principalement pour réduire les risques et rassurer les investisseurs.

L’un des axes majeurs poursuivis concerne les SMR (small modular reactors), soit des réacteurs de faible puissance, bien inférieurs en capacité aux nouveaux EPR français par exemple. Ces SMR sont en revanche particulièrement adaptés pour satisfaire à prix raisonnable les besoins de gros consommateurs, telles que des industries énergo-intensives (sidérurgie, etc.). En théorie, ils seraient aussi plus simples à déployer en raison d’un mode de construction plus rapide, standardisé et moins complexes que les unités classiques. Les premières mises en service seraient attendues dans le courant des années 2030.

Enfin, mentionnons ici aussi le Projet ITER et basé à Cadarache, en France (Bouches-du-Rhône) visant à faire avancer la recherche en matière de fusion nucléaire, une piste prometteuse en termes de libération d’énergie et d’accessibilité mais qui n’est encore qu’à un stade très expérimental. Le projet est somme toute très ambitieux : reproduire sur Terre l’énergie illimitée qui alimente le Soleil et les étoiles. Ce programme a vu le jour en même temps que la co-entreprise F4E (Fusion for Energy), crée en 2007 pour une période de 35 ans et basée à Barcelone. Elle représente la partie européenne du projet ITER, celle qui couvrira la moitié des coûts liés au programme. Les six autres partenaires se partageant le reste à parts égales (Japon, Inde, Corée du Sud, Etats-Unis, Chine et… Russie). D’autres pays participent plus ou moins directement au projet via des accords de coopération (Australie, Kazakhstan, Thaïlande, Canada…). Les mises en services concrètes sont actuellement prévues pour le tournant des années 2030-2040 ; une perspective encore assez lointaine qui ne dispense pas d’agir à échéance plus brève.

Exemple d’une erreur passée : le Traité sur la Charte de l’énergie

Le marché de l’énergie en Europe est dans une phase de transition, écologique naturellement mais aussi en termes capacitaires. Les infrastructures ont besoin d’être renouvelées et améliorées afin de pouvoir supporter une meilleure interconnexion et absorber une augmentation de la production induite par les besoins croissants en électricité. D’un autre côté, la fin prévue du recours aux énergies fossiles va laisser des secteurs entiers en reconversion, avec des infrastructures dont il faudra repenser le rôle. Aussi, voire peut-être surtout, c’est un cadre conceptuel qui est en mutation. Les bases de la régulation énergétique posées dans l’après-guerre, et poursuivies dans les décennies de libéralisme croissant qui s’achèvent, reposaient sur des normes, des accords, des postulats qui se retrouvent questionnés, alors que le continent se cherche une énergie verte, autonome, bon marché et facilement disponible en quantité. S’il ne s’agit pas d’une quadrature du cercle à proprement parler, la complétion de tous ces objectifs cumulés n’est pour le moment pas certaine du tout. Ceci alors que les combustibles fossiles représentaient la plus grande part de la consommation brute d’énergie disponible (70 %) dans l’UE et que 98 % de l’ensemble du pétrole et du gaz utilisés dans les États membres sont importés – reflétant si besoin en était l’extrême exposition de l’Europe à la volatilité des prix et aux aléas géopolitiques successifs de ces dernières années.

Un exemple emblématique du « nouveau monde » énergétique et des revirements mondiaux appelant à réinterroger les actes passés se trouve dans le traité sur la Charte de l’énergie (TCE), signé en 1994 et entré en vigueur en 1998. C’est avant tout un accord multilatéral et juridiquement contraignant qui vise à améliorer la coopération transfrontalière et l’investissement dans le secteur de l’énergie. Il couvre tout aussi bien la promotion des investissements, leur protection, le commerce et le transit des énergies que l’efficacité énergétique et dispose de son propre modèle autonome de règlement des différends. Ce traité ne part pas de zéro et se base sur la Charte énergétique européenne, signée en décembre 1991 à La Haye. Cette dernière n’est pas contraignante mais est le reflet de l’époque dans laquelle elle fut signée et, surtout, a marqué la voie pour la négociation du TCE. Le début des années 1990 fut en effet dominé par la chute de l’URSS et l’occasion de créer une nouvelle architecture économique en Europe, avec l’intégration des anciennes républiques populaires dans des structures capitalistes à l’image de celles déjà en place dans la moitié ouest du continent. La Charte puis le TCE ambitionnent ainsi de renforcer l’intégration des réseaux nationaux en renforçant le libre-échange dans le secteur, notamment au moyen d’une ouverture obligatoire des marchés et d’une non-discrimination entre les acteurs. Le prisme de base est celui d’un accord mutuellement bénéfique : l’Ouest a besoin d’énergie et l’Est a des ressources abondantes dont elle pourra tirer profit pour les investissements dont elle a besoin.

Seul hic : les ressources en question sont notamment le gaz, le pétrole, le charbon et le bois, soit le quatuor du fossile. C’est la critique principale adressée au TCE ; celle d’un engagement juridique qui est à l’opposé des efforts climatiques demandés aux EM et pour lesquels ceux-ci s’engagent déjà dans d’autres organisations internationales. En effet, le TCE permet à des entreprises d’attaquer des Etats via le mécanisme d’arbitrage dès lors que ces derniers tentent de réglementer le secteur de l’énergie, notamment dans une perspective environnementale. Cela peut aboutir à des contentieux longs, parfois coûteux et qui peuvent empêcher les EM d’agir concrètement ; sans compter les sommes importantes que les dommages à verser aux entreprises peuvent représenter (hypothétiques revenus futurs manqués). Le tout pouvant se chiffrer en milliards, ce qui peut représenter un frein à l’action publique pour des gouvernements aux ressources limitées. Si une réforme du système a bien été proposée pour en atténuer des imperfections majeures, c’est bien la structure et la philosophie même sur lesquelles il repose qui pose problème, et qui peut expliquer la vague de retraits observée depuis quelques années. L’Italie a pavé la voie dès 2016 suivie au début des années 2020 par l’Allemagne, la France, l’Espagne, le Royaume-Uni ou encore les Pays-Bas et la Pologne. L’Union européenne a, elle, décidée d’un retrait coordonné en 2024 estimant impossible de se soumettre à une version modernisée du traité alors que les objectifs climatiques européens sont parmi les plus ambitieux au monde.

En outre, d’un point de vue juridique, le mécanisme de règlement des différends a été déclaré incompatible par la Cour de justice de l’Union européenne par un arrêt en grande chambre de 2021 (C-741/19 Komstroy). La Cour estime qu’un accord international négocié entre autres au nom de l’UE ne peut pas permettre la soustraction d’un litige à la compétence du juge européen lorsqu’un investisseur veut contester l’action d’un EM. Ainsi, par cet arrêt, les juges de Luxembourg privent d’effet les obligations imposées par le TCE aux 27, ceci au nom de l’autonomie du droit de l’Union. Cela fournit un argument de plus aux détracteurs pour plaider en faveur de la sortie d’un tel texte, sortie qu’ils obtiendront trois ans plus tard.

II. La lutte d’influence et les revirements de la politique énergétique

L’énergie : la girouette européenne, soumise à l’influence des EM

On l’a dit, sur la question nucléaire, la caricature n’en n’est pas une ; la France est très pro-nucléaire là où l’Allemagne a définitivement tourné la page, quitte à substituer ses centrales par du charbon et par des pipelines vers la Russie aujourd’hui inutilisés. Ceci n’est pas qu’une question de posture et reflète directement l’orientation que les politiques européennes peuvent prendre. Une bonne illustration est le cas de la « taxonomie » sur les sources d’énergie. Sous ce nom un brin barbare figure l’idée de classifier les différentes sources d’énergie selon qu’elles contribuent (ou non) à la durabilité, à la préservation de l’environnement et à un modèle de transition écologique robuste. La finalité est bien évidemment de fournir une classification aux investisseurs de ce qu’ils peuvent soutenir ou de ce qu’il serait préférable d’éviter de financer, avec des impacts directs et très sérieux sur les secteurs concernés. A ce titre, un véritable bras de fer a eu lieu sur la question du nucléaire, un groupe d’Etats refusant de voir l’atome classifié comme « énergie durable », arguant du stock limité d’uranium et des risques. En face, la France avançait un bilan carbone neutre et refusait de reconnaitre le gaz naturel comme énergie propre (au grand dam de pays comme l’Allemagne). Au final, l’accord prévisible a été d’inclure nucléaire et gaz naturel dans la taxonomie.

La question du gaz naturel allemand provenait à l’époque directement des pipelines Nord Stream 1 (et, s’il avait été mis en service et s’il n’avait pas été endommagé, Nord Stream 2). L’évolution du contexte géopolitique a sonné le glas de cette « autoroute du gaz » bon marché sur laquelle l’économie d’outre-Rhin pouvait se reposer. Cela ne signifie pas que Berlin n’a rien fait, loin de là ; la conversion au LNG (gaz naturel liquéfié, transporté par bateau) a même été assez nette, avec l’ouverture de nouveaux terminaux. Néanmoins, depuis lors, une page semble s’être tournée, marquée symboliquement par la résurgence d’initiatives pro-nucléaires de la part de certains Etats, notamment la France, qui ne se prive jamais de se mettre en avant sur un tel sujet.

En corollaire, les EM gardent un pouvoir de décision en matière énergétique et peuvent avoir des approches différentes pour une même politique, y compris lorsque l’UE met sur la table des propositions qui ne vont pas dans leur sens. A ce titre, lorsque Bruxelles propose une action, elle doit s’assurer que l’acte en question respecte le principe de subsidiarité, défini à l’article 12 du Traité sur l’Union européenne et au Protocole n°2 relatif à l’application des principes de proportionnalité et de subsidiarité. En clair, il s’agit de s’assurer que l’action de l’Union sur une thématique n’est entreprise que parce qu’elle est plus efficace que les autres échelles de décision pour ce sujet. Si d’aventure, les EM estiment que la Commission outrepasse ses prérogatives en ne respectant pas la subsidiarité, ils peuvent exprimer un avis motivé dans un délai de huit semaines, avis dont la Commission doit tenir compte et, au besoin, modifier l’acte en question. C’est le mécanisme de contrôle de la subsidiarité. A noter qu’il ne s’applique que pour les domaines de compétences partagés entre l’UE et ses EM, les compétences exclusives de l’Union (c’est-à-dire intégralement déléguées par l’EM à l’UE) ne connaissant logiquement pas de mécanisme comparable.

De manière concrète, l’effet sur la conduite de la procédure législative dépend de l’intensité de la réaction nationale à une proposition, en clair, combien de parlements nationaux ont exprimé leur mécontentement par l’envoi d’un avis motivé. Chaque EM dispose de deux voix, qu’il répartit selon son nombre de chambre : un système monocaméral verra le Parlement disposer des deux vois, un système bicaméral donnera une voix à la chambre basse et une autre à la chambre haute. Pour la suite, il faut distinguer trois cas de figure :

Si les avis motivés atteignent un tiers des voix, alors il s’agit du « carton jaune ». La Commission doit impérativement réexaminer sa proposition et motiver son choix final (maintien, modification ou retrait du texte). C’est même un quart des voix dans certaines matières relavant de l’espace de liberté, sécurité et justice.
Si les avis motivés représentent la majorité des voix, la Commission est tenue aux mêmes obligations que pour le carton jaune mais avec une obligation de motivation renforcée, devant le Parlement et le Conseil. C’est le « carton orange ».
L’équivalent du « carton rouge » serait qu’une majorité simple d’EM estime que le texte enfreint le principe de subsidiarité. Dans ce cas, la proposition de la Commission est abandonnée.

A titre d’exemple, dans le cadre du « paquet réseaux » (voir plus loin), le Sénat tchèque s’est prononcé le 25 mars 2026 contre la proposition de la Commission, la jugeant incompatible avec les traités en ce que l’adoption de ce texte renforcerait les pouvoirs de l’ACER et de la Commission. Prague reproche notamment le fait de flécher vers des projets transfrontaliers 25% des revenus résultant de la différence de prix de l’électricité entre une zone exportatrice moins chère et une zone importatrice plus chère. Ces « revenus de la congestion » sont actuellement réinvestis dans les réseaux nationaux.

2026 : on en est où ? Problèmes et tentatives de réponses

Un cas emblématique des difficultés sur les marchés énergétiques et sur la manière dont les européens peuvent réagir en tentant de se coordonner a été donné par les différentes initiatives lancées dans la foulée de l’attaque américano-israélienne sur l’Iran, et des conséquences qu’elle a engendrées tant dans la région que pour l’économie mondiale. A ce titre, le directeur de l’AIE (agence internationale de l’énergie) a estimé que la crise de 2026 était « plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies», y compris après les discussions entamées entre les deux parties. Dans un cas comme celui-ci, la Commission européenne ne peut pas proposer grand-chose en dehors de dynamiques de coordination et d’échanges ; l’annonce d’une « boite à outils » de mesures ciblées, action sur les prix, les frais de réseau ou la tarification des émissions de CO2, en étant un exemple. Pour autant, et malgré ses pouvoirs théoriques de libération de stocks pétroliers en vertu de la directive 2009/119/CE (et en coordination avec les EM), la décision de sortir des centaines de millions de barils mis en réserve est traditionnellement du ressort des EM. Ceux-ci doivent néanmoins notifier chaque décision à la Commission afin que celle-ci puisse contrôler que les réserves correspondent bien à 90 jours d’importations nettes.

En outre, la diversification des fournisseurs évoquée ci-avant est sur le papier une bonne chose. L’actualité montre tous les jours le risque de ne dépendre que d’une poignée d’Etats pour son approvisionnement en énergie. Ce faisant, l’Europe a voulu renforcer ses importations en provenance de Norvège, d’Algérie, du Qatar, des Etats-Unis ou d’Azerbaïdjan (ici pour le gaz naturel, et entre autres). Néanmoins, parmi ces nouveaux fournisseurs, figurent des Etats qui sont soit ouvertement proches de la Russie (Algérie), soit qui ont de forts sujets de contentieux avec certains EM (Azerbaïdjan VS France, entre autres griefs sur la question arménienne) soit sur lesquels pèsent des soupçons de financement de l’économie russe via des réexportations. Ce n’est évidemment pas l’intention de l’UE, mais la dynamique géopolitique est ce qu’elle est et entre deux maux, l’Europe doit choisir le moindre.

D’un autre côté, les transitions prennent du temps, alors que les urgences (immédiates ou relatives) n’ont souvent pas le luxe de pouvoir être mises en pause des mois durant. Le secteur automobile est, parmi tant d’autres, un symbole des difficultés croissantes des industries européennes dans les années 2020 : coûts de production des voitures trop élevées, concurrence sur les segments moyen et haut de gamme, acteurs étrangers en avance sur l’innovation verte, concurrence à moitié légale d’acteurs chinois, transition dans la motorisation… et donc augmentation globale des coûts de production dans des industries qui consomment déjà, en temps normal, une quantité non négligeable d’énergie. Si l’on ajoute à cela la frilosité croissante du consommateur envers le moteur thermique et un passage à l’électrique incité tant par l’UE (avec des réserves récemment apparues) que par le prix à la pompe, c’est tout un secteur qui doit affronter une révolution copernicienne pour laquelle sa préparation était, au mieux, insuffisante. Ceci, alors que des pays comme la Chine n’ont plus rien de production de seconde zone et exportent de plus en plus de véhicules, dans des marchés qu’ils maitrisent de A à Z. Si les problèmes sont multifactoriels, le coût de production du Made in Europe et l’image de plus en plus dégradée des énergies fossiles sont les points les plus douloureux, ceux qui invitent à une action résolue sans (trop) tarder.

Et en effet, il y a de quoi s’interroger sur les coûts de l’énergie sur le Vieux contient. Comme le mentionne la Commission elle-même, « en 2024, les prix de l’électricité industrielle dans l’UE ont atteint vingt centimes d’euros par kWh, contre environ huit centimes en Chine et 7.5 centimes aux États-Unis. Au cours du premier semestre de 2025, le prix moyen de l’électricité pour les consommateurs de l’UE allait de 0,3835 euros par kWh en Allemagne à 0,1040 euros par kWh en Hongrie, tandis que les prix de l’électricité non domestique étaient compris entre 0,2726 euros par kWh en Irlande et 0,0804 euros par kWh en Finlande ». Bruxelles estime que cette disparité assez forte est directement liée au manque d’intégration des structures et au définit d’investissement dans celles-ci.

De ce constat, conscientisé depuis longtemps par des acteurs du secteur très vocaux sur la question, se sont mises en place une série d’accords politiques européens en matière de simplification. Si la réécriture des directives CRSD et CS3D (devoir de vigilance des entreprises et rapports sur la durabilité) a été très commenté, les demandes du patronat sont plus larges et ont, entre autres, trait aux coûts de l’énergie, le politique est retrouvant donc sous pression pour y répondre. Le début d’année 2026 a ainsi été marqué par plusieurs rencontres placées sous le double auspice, complémentaire, de la compétitivité et de l’approvisionnement énergétique (l’un ne pouvant se faire sans l’autre). D’Alden-Bissen à Anvers, la Flandre a été parsemée en février 2026 de responsables politiques, de capitaines d’industrie et de dirigeants d’EM en quête d’un nouveau modèle pour garantir tant la croissance qu’une certaine résilience pour leur économie.

En parallèle des sommets convoqués en partie pour l’image (et en partie pour tenter de résoudre les nombreux désaccords qui peuvent arriver à 27), la Commission poursuit ses réflexions. Dès le début d’année 2025, elle avait présenté son Pacte pour une industrie propre (Clean industrial deal en jargon Eurospeak). L’objectif premier est de faire baisser les factures d’énergie pour les entreprises, et notamment les plus énergo-intensives d’entre-elles (acier, métallurgie, chimie), souvent celles qui sont aussi soumises à une concurrence mondiale assez féroce, de Chine ou d’ailleurs. En parallèle, il s’agit de mobiliser des fonds très conséquents (100 milliards+ d’euros) pour aider au développement des secteurs des technologies propres, nécessaires à la transformation de l’outil industriel européen. Ceci par des appels à projets R&D spécifiques dans le Cadre d’Horizon Europe, une accélération des aides d’Etat pour ces secteurs (en temps normal très strictement contrôlées) ou encore une modification du règlement InvestEU pour augmenter le montant des garanties financières au soutien des investissements. D’autres mesures sont à noter, par exemple :

Stimulation de la demande de produits propres, avec des exigences de « made in EU » pour les marchés publics et, plus généralement, de quoi tenter de stimuler la demande de productions européennes fortement concurrencées (automobile notamment). Un travail sur l’accès aux matériaux critiques est aussi annoncé ;
Un plan d’action pour une énergie abordable, visant à accélérer l’électrification et le déploiement des énergies propres, faciliter l’interconnexion des réseaux, réduire le recours aux fossiles, etc. Cette volonté d’accélérer sur l’électrification est d’ailleurs suivie par les gouvernements nationaux, comme l’indiquent les récentes annonces du Premier ministre français Sébastien Lecornu, en pleine crise du détroit d’Ormuz.

De plus, le 22 avril 2026, la Commission a lancé une nouvelle initiative appelée « AccelerateEU », qui vise en grande partie à répondre aux problèmes aigus issus du caprice américain en Iran. Cette initiative, sans valeur législative en soi, fait une nouvelle fois le constat de la dépendance du continent à l’extérieur, et notamment aux produits fossiles venus du Moyen-Orient. Parmi les points d’intérêtfigurent de nombreuses idées déjà en discussion, accélérées dans leur déploiement ou qui relèvent d’une meilleure coordination avec les EM :

Une meilleure coordination avec les EM sur la libération des stocks de gaz et de pétrole couplé avec une potentielle révision des directives encadrant le stockage des réserve fossiles.
Flexibilité dans le remplissage des stocks, avec un abaissement du seuil minimal (80%, voire 75%, au lieu de 90%).
Cadrer les dépenses budgétaires des EM en termes de soutien aux entreprises et ménages, en mettant l’accent sur des dispositifs provisoires, limités dans leur échelle et qui ne fragilisent pas les finances publiques (sur ce point, voir la très-restreinte Belgique VS la dépensière Allemagne) – ceci notamment car l’on parle de ressources fossiles, dont le soutien à la consommation est antinomique avec les engagements climat.
Accélération de l’électrification des usages pour substituer de la consommation énergétique fossile par de l’électricité, produite elle à 70% sans émissions de CO2.
Création d’un « observatoire des carburants » visant à surveiller la production, l’import-export et les stocks de carburants destinés au secteur aérien afin d’équilibrer la distribution dans l’UE et éviter de potentielles pénuries.
Liberté donnée aux EM sur la limitation de vitesse sur les routes, l’imposition du télétravail ou la taxation des « superprofits » … en somme sur tout ce qui est clivant.

Pour autant, et malgré le scope assez large de sujets et de problèmes traités (ou ambitionnant d’être traités) par cet ensemble de directives, stratégies et autres propositions, des points saillants demeurent. La question sensible du fonctionnement du marché énergétique et du couplage du prix de l’électricité à celui du gaz n’en n’est pas l’un des moindres. En effet le marché européen repose sur un mécanisme central qui est le « merit order », en clair il s’agit de faire appel aux différentes sources d’énergie selon un ordre de prix : d’abord l’énergie produite avec les centrales les moins chères (renouvelables essentiellement), puis le nucléaire et enfin les énergies fossiles, les plus polluantes. Le hic, c’est que le prix de l’énergie est fixé sur la dernière centrale appelée pour fournir l’énergie. Cela signifie que le prix du gaz est de facto celui de référence, même s’il ne fournit qu’une petite minorité du total consommé. La conséquence est qu’une énergie est souvent vendue bien plus cher que son coût réel de production, particulièrement dans le cas des centrales nucléaires françaises amorties depuis plusieurs années sinon décennies. Les énergies renouvelables sont elles aussi très peu chères, attendu que les ressources naturelles utilisées sont gratuites. Pour autant, le recours aux énergies moins chères est perturbé par le manque de flexibilité et les potentielles intermittences, ce qui conduit à suppléer régulièrement avec du gaz, impactant la fixation des prix. Si seules des énergies abordables sont utilisées, le prix est à l’avenant ; mais dès qu’il faut les compléter avec du gaz, alors le prix flambe. Le tout s’échangeant en permanence sur les bourses. Ceci n’est en rien arrangé par les producteurs d’énergie, qui tiennent à un mécanisme assurant des marges confortables – ou pouvant dégager de quoi présenter un bilan financier à peu moins grevé dans le cas d’EDF… L’UE elle-même marche sur des œufs, en ce qu’elle tient à favoriser la préséance des renouvelables sur le marché, et jusqu’à présent les pistes proposées pour réformer ce fonctionnement n’ont pas remis en cause le couplage électricité-gaz mais se sont focalisées sur la transparence du marché et le soutien public à la production.

Que nous révèle le changement de ton quant au nucléaire sur les évolutions de l’UE ?

C’est dans cet ensemble de difficultés touchant le secteur énergétique qu’il faut lire le discours de la Présidente de la Commission européenne et sa portée concrète. On l’a dit, l’Union européenne n’a pas particulièrement soutenu ni fait la promotion de l’atome ces dernières années, préférant focaliser les efforts et les incitants sur des énergies renouvelables. Le choix des renouvelables peut se comprendre, notamment dans la perspective d’en finir avec le charbon, un mode de production d’énergie fiable, maitrisé depuis des décennies (siècles ?) mais terriblement polluant. En Allemagne particulièrement, la sortie du charbon est un dossier sensible, qui a accouché d’une date de sortie définitive prévue dans les années 2030, soit bien après le démantèlement du dernier réacteur nucléaire. Aussi, il devenait difficilement justifiable d’arguer du caractère passé d’une énergie dont le stockage et pilotable et qui, surtout, peut permettre d’accélérer la transition alors que le déploiement du solaire ou de l’éolien est disparate selon les EM. Un réacteur nucléaire fournit une quantité d’énergie permettant de compenser en tout ou partie la fermeture d’un site spécialisé dans les activités extractives. C’est la motivation de l’ambitieux projet de la Pologne de construire 24 SMR dans six endroits différents du pays – un pays où le charbon compte encore pour 87% de la consommation totale de charbon dans l’UE. Pour autant, il serait faux de croire que la Commission effectue un virage à 180 degrés et délaisse ce qu’elle a jusqu’à présent soutenu. Les projets actuels en soutien aux renouvelables perdurent mais, dans l’optique de respecter les engagements climatiques, ils s’additionnent d’une promotion de l’énergie atomique comme « deuxième pilier » indispensable à une transition effective et avec des coûts de l’électricité acceptables pour les ménages et les entreprises.

A ce titre, les plus « petits » EM ne sont pas en reste et n’échappent pas aux mêmes débats et contradictions. Ainsi, le pays-hôte de la plupart des institutions européennes est lui-même est un révélateur du changement de ton sur l’énergie. La loi de 2003 consacrait la sortie du nucléaire et la fin de la filière atomique belge. Pourtant, avec la guerre en Ukraine et la forte inflation qui s’en est suivie, le gouvernement de coalition d’alors a remis en question certains des postulats décidés vingt ans auparavant. A tel point que ladite loi de sortie du nucléaire a été abrogée en mai 2025, devenant même l’un des symboles du nouveau gouvernement. Cette évolution supprime l’interdiction de construire de nouveaux réacteurs et offre la possibilité d’étendre la durée de vue de ceux existants, qui avait déjà été prolongée de dix ans en 2023. Si ce brusque revirement est survenu trop tard pour empêcher la fermeture de certaines infrastructures, des réacteurs restent opérationnels dans les centrales de Doel (Flandre) et de Tihange (Wallonie). Les élections de 2024 ayant abouties de surcroit à la formation d’un gouvernement soutenant ouvertement le développement des technologies type-SMR, à des années-lumière de la victoire des écologistes aux élections de 1999, dont l’entrée au gouvernement avait abouti à la loi de 2003. Le Royaume peut donc être considéré comme un cas d’école d’un pays européen ayant révisé sa manière de penser son approvisionnement énergétique au prisme des difficultés du temps présent : d’une focale politique portée sur la durabilité environnementale (quitte à externaliser une partie du bilan carbone), la priorité est désormais donnée à l’autonomie de production.

A noter que, si les annonces de la Commission ont été bien accueillies dans les pays pronucléaires, les positions historiques d’autres perdurent, et il est très improbable de voir un pays comme l’Allemagne effectuer un revirement sur cette question, même pour un unique SMR. Le Chancelier Merz a d’ailleurs qualifié le chemin pris par son pays « d’irréversible ». L’Allemagne n’est pas non plus totalement humiliée, attendu qu’il devient évident pour tout observateur sérieux que les renouvelables sont appelés à se développer, et à compléter la nouvelle stratégie nucléaire. Les centaines de milliards annoncés pour l’énergie les concerneront donc en grande partie, tout comme les appels à la mobilisation des capitaux privés, et ne relèvent donc pas d’un fléchage uniforme vers le nucléaire. Ceci, sans même évoquer le très-improbable redémarrage de réacteurs fermés.

En somme, si l’on devait résumer, à l’image d’autres dossiers, les européens ont fini par se rendre compte trop tard que la France avait raison sur la ligne à tenir depuis le début : défense et autonomie stratégique, politique commerciale et made in Europe, et désormais énergie. Paris a le tort d’avoir raison trop tôt. Pour autant, cette ligne de conduite a souffert des circonstances du temps, entre climat géopolitique post-2020 permettant de croire à un avenir vert sans adjonction du nucléaire, situation « relativement » apaisée (en tout cas, pas aussi chaotique qu’actuellement) et déboires répétés de la filière nucléaire tricolore ne projetant pas une image de fiabilité et de maitrise des délais et coûts. Plus politiquement, ce mouvement est naturellement facilité par le résultat des élections de 2024, qui a permis l’avènement au Parlement d’une majorité de partis favorables au nucléaire (grosso modo du centre à l’extrême-droite). Là où les écologistes étaient une composante essentielle des précédentes majorités soutenant la Commission européenne, les Verts ont réduit à la fois en taille et en importance relative à Bruxelles et Strasbourg, avec comme conséquence la moindre visibilisation de leurs positions. La somme du politique, du géopolitique et de la realpolitik aboutit à la situation actuelle.

III. Les « gros dossiers » qui attendent le continent

Le nucléaire : les réacteurs, le savoir-faire… et les budgets

S’il est un sujet en matière d’énergie dans lequel la France ne se prive pas de claironner son savoir-faire et la pertinence de ses choix passés, c’est bien sur le nucléaire, et non sans une certaine part de vérité. Pour autant, tout n’est pas rose, loin s’en faut. En effet, si la France a réussi bon an mal an à préserver une filière nucléaire globalement souveraine et dotée des savoirs nécessaires pour l’entretien de ses capacités, c’est déjà moins certain en ce qui concerne le développement, l’ingénierie et la construction des nouvelles centrales, tant pour les « gros » réacteurs de type EPR que les plus petits SMR. Les capacités françaises n’ont certes pas subi d’interruption majeure et prolongée dans leur mobilisation, mais l’absence de mise en service de nouveaux réacteurs pendant plusieurs années a pesé sur les choix faits par les sous-traitants d’EDF en amont. La priorité donnée aux renouvelables et les incertitudes (voire errements) politiques sur le sujet des dizaines de réacteurs et de leur devenir n’a pas permis une planification aussi rigoureuse qu’elle aurait dû. Pire encore peut-être, elle n’a pas permis de promouvoir la filière nucléaire autant que cette dernière l’aurait mérité, conduisant à un volume d’ingénieurs spécialisé sous-dimensionné par rapport aux besoins actuels. En outre, il est difficile de mettre sous le tapis que les considérations écologiques et de durabilité (dangerosité ?) sur la matière fissile ont pu peser dans la balance ; avec un secteur des renouvelables qui arrive plus facilement à « vendre » son image et qui demeure soutenu par des réseaux militants bien organisés et efficaces dans leur communication.

Cette question du savoir-faire est très prégnante et se constate dans les grands chantiers en cours. Le drame de l’EPR français n’est pas de n’avoir pas su se vendre à l’international : Chine, Finlande, Royaume-Uni, voilà trois exemples de pays qui ont passé des contrats avec l’écosystème technique et industriel français sur ce projet. Dans le premier cas, la mise en service s’est faite au pas de charge, mais avec des soupçons sur la sécurité et l’espionnage industriel. Pour les deux autres pays, européens, les retards et les déboires techniques se sont accumulés, reflétant comme en France le différentiel entre le projet théorique et sa traduction de terrain. Hickley Point en est déjà à 35 milliards de livres pour une mise en service repoussée à 2030 et Olkiluoto-3 accuse lui aussi une décennie de retard. Ceci, sans compter les multiples arrêts techniques imposés par le régulateur français à EDF ces dernières années. Si l’ARSN (autorité de radioprotection et de sécurité nucléaire, fusion des anciennes ASN et IRSN) n’a pas constaté de dommage grave et irréversible, les manquements à la sécurité ont tout de même été jugés suffisamment préoccupant pour justifier des réparations techniques (fissures sur les réacteurs, corrosion sous contrainte, âge avancé des centrales, etc.). En plus de peser sur la crédibilité de la filière, cela fait inévitablement douter sur la capacité à gérer un projet d’aussi grande ampleur que celui des EPR. Raison pour laquelle, peut-être et entre autres explications possibles sans doute, des pays européens ont préféré se tourner vers l’AP 1000 de l’américain Westinghouse (Pologne) ou sont en bonne place pour se procurer cette technologie (République Tchèque), issue il est vrai d’un véritable poids lourd du secteur. Ceci, naturellement, sans évoquer les projets du géant russe Rosatom ou des industriels chinois en pleine croissance.

Le dernier point à considérer a trait aux budgets. Il n’est de surprise pour personne que beaucoup d’EM européens sont lourdement endettés – dont la France, qui vit la plupart de son temps sous procédure pour déficit excessif. Dans ce contexte, la capacité des Etats à s’engager dans un programme nucléaire est davantage soumise au doute que par le passé, notamment pour l’hexagone des années 1970 et 1980 où l’atome était l’alpha et l’oméga du mix énergétique. Convoquer un discours est infiniment plus facile que d’aligner les fonds, et la temporalité de la construction des futurs EPR reste à ce stade hautement théorique. Ceci, notamment au regard de l’expérience accumulée avec Flamanville, où le budget a dépassé de plusieurs fois les prévisions et n’a démarré qu’avec une douzaine d’années de retard. Il est en somme, l’addition de toutes les difficultés mentionnées ci-avant. La focalisation portée sur les SMR par les institutions européennes et certains EM se base sur le postulat que cette nouvelle génération de réacteurs modulaires sera plus contrôlable et plus apte à répondre aux besoins de gros consommateurs d’énergie, à coût maitrisé s’entend. Est-il bien utile de rappeler qu’il ne s’agit que d’une supposition, et que les SMR n’en sont pour la plupart qu’au stade de la planche à dessin, induisant un grand nombre de défis à relever ? L’annonce de la Commission de la mobilisation de 200 millions d’euros est naturellement un signal positif, mais qui ne s’apparente qu’à une mise de départ, un modeste incitant lorsque l’on sait que des montants réels se chiffrent en centaines de milliards, ce qui semble difficile à atteindre sans une part conséquente d’investissement privé aux côtés des consortiums publics.

Le triple défi des renouvelables : matériaux critiques, gestion du retraitement et acceptation sociale

Comme mentionné à plusieurs reprises dans la présente note, l’Europe ne compte pas réaliser un shift complet entièrement tourné vers l’atome. Au contraire, il faut y voir une réelle cohérence avec les politiques jusqu’à présent déclinées, « marcher sur ses deux jambes » en somme. Ceci implique qu’aux côtés des investissements conséquents à consentir pour le nucléaire figure d’autres investissements non moins conséquents du côté des énergies renouvelables. En effet, l’électrification et la réponse aux besoins exprimés par les particuliers et entreprises implique une augmentation globale de la capacité productive et donc la possibilité pour l’Europe de produire sur tout le spectre. Si affirmer un volontarisme dans la reconstitution d’une filière nucléaire est un gage évident de souveraineté, ne pas faire de même avec les différentes filières renouvelables serait une grave erreur. Or, le continent souffre déjà d’une balance commerciale extrêmement déficitaire dans certains des éléments les plus essentielles des énergies vertes ; que l’on pense notamment aux panneaux photovoltaïques.

A ce titre, le coup le plus dur dans les ambitions européennes est peut-être venu de la Cour des comptes européenne. L’institution, sise à Luxembourg, estime dans un rapport de février 2026 que les initiatives lancées par l’UE pour tenter de s’assurer une sécurisation des approvisionnements en matières premières critiques n’ont que « peu de chances » d’être menés à bien d’ici à la prochaine décennie. Or, sans métaux « rares » et matières premières critiques, il n’est point de technologies « vertes », ceci, alors que la demande pour ces mêmes composants est en hausse constante. Plus grave encore, outre une dépendance à l’extérieur persistante, c’est surtout la situation quasi monopolistique de certains fournisseurs qui doit inquiéter : « la Chine fournit 97 % du magnésium de l’Union (utilisé dans les électrolyseurs produisant de l’hydrogène) et la Turquie, 99 % de son bore (utilisé dans les panneaux solaires) ». L’UE est d’ailleurs encore dépendante de la Russie à 29% pour son nickel et de Pékin pour plus des deux-tiers d’autres minerais critiques. Cela ne signifie naturellement pas que l’UE n’y arrivera pas ni que rien n’est tenté pour remédier à la situation, mais force est de constater que les initiatives actuelles sont encore trop limitées en nombre et en volume réellement effectif pour représenter une alternative robuste aux faiblesses rencontrées.

A l’image d’autres sources d’énergies, figure aussi pour les renouvelables la question du retraitement des déchets et des composants arrivant en fin de vie. A l’heure actuelle, la combinaison d’une accélération récente de l’équipement en telles solutions ainsi que leur durée de vie s’étalant sur environ deux décennies n’a pas conduit à des besoins encore trop importants. Néanmoins, il n’en sera plus de même dans les prochaines années, et déjà les premières installations arrivent en fin de vie, posant la question de leur retraitement et du recyclage des matériaux contenus. Le sujet est conscientisé mais les progrès sont encore inégaux selon les pays européens. Pour la France, des premières usines ont fait leur apparition, notamment à la frontière franco-belge (région de Dunkerque) ou dans les environs de Grenoble ; sans toutefois suffire à compenser les besoins futurs ni même permettre aux européens de rattraper leur retard sur des capacités chinoises ici aussi dominantes. Néanmoins, la piste du retraitement est la plus pertinente dans une acception environnementale en raison des bonnes performances que les usines spécialisées peuvent atteindre (taux de récupération variable selon les matériaux mais significatif) et de l’absence de pertinence écologique des autres solutions (stockage, enfouissage…). Concernant les éoliennes, de nombreux matériaux peuvent se réutiliser, mais l’excavation des dalles de béton utilisées pour stabiliser l’engin peut poser problème, tout comme la réemployabilité des éléments issus des pales et des terres rares. Notons au passage que la question de la fin de vie reste sensible quelque soit la source de production ; le retraitement des déchets nucléaires étant sans commune mesure le plus sensible et le plus clivant (exemple du site de Bure, dans la Meuse).

Enfin, corollaire diffus de tout ce qui précède, l’acceptation sociale de tels projets est tout sauf garantie. Les panneaux solaires relèvent souvent du moyen le plus opérationnellement abordable pour les particuliers, ce qui en fait une installation relativement peu clivante. Il n’en est pas du tout de même avec l’éolien qui cristallise de nombreuses oppositions quant au bruit, aux considérations paysagères voire tout simplement à l’efficacité ou à la pertinence de déployer des pales sur des terrains naturels ou agricoles. L’éolien offshore adresse une bonne partie de ces problèmes, mais n’est pas exempt d’oppositions, cette fois-ci de la part des professionnels de la mer, inquiets des effets sur le biodiversité marine. Ces débats sur l’éolien sont particulièrement prégnants et vocaux en France, alors que d’autres pays semblent s’y convertir sans trop de mal. Ainsi en est-il de la Belgique qui, par l’entremise de la société exploitante du réseau électrique, construit la première île énergétique artificielle au monde (projet Île Princesse Elisabeth) en mer du Nord, à 45 kilomètres au large de la côte flamande, avec un objectif d’accès plus aisé à l’énergie des parcs éoliens déjà installés sur zone tout en préservant au maximum la biodiversité.

« L’intendance suivra » … ou pas : la question de l’interconnexion du réseau

Produire une énergie nucléaire ou issue des renouvelables en quantité suffisante pour les particuliers et les entreprises et pour pas cher, c’est bien. C’est même l’objectif ultime de l’UE et de ses EM. Mais si c’est pour laisser perdurer des inégalités de connexion et d’accès à ces mêmes énergies, alors on perd tout l’intérêt des diverses stratégies énoncées. En effet, un réseau n’est fonctionnel que s’il parvient à distribuer efficacement l’énergie produite jusqu’à l’utilisateur final ; et, en cas de surproduction et/ou de sous-production, que si les surplus peuvent être acheminés vers les zones en tension. Ce constat relève de l’évidence et pourtant il reste des disparités frappantes dans l’interconnexion des réseaux européens, certains EM devant subir l’héritage d’infrastructures très centrées sur l’approvisionnement national et qui n’ont pas réussi à être suffisamment modernisées jusqu’à présent.

C’est avec ce constat bien établi que la Commission a décidé de présenter, le 10 décembre 2025, un « paquet réseaux » afin de moderniser les réseaux de distribution européens et les adapter à une demande d’électricité prévue pour aller croissant. Ce paquet et composé d’un train de mesures sur les réseaux et d’une initiative répondant au très publicitaire nom « d’autoroutes de l’énergie ». En effet, le constat établi par Bruxelles est que l’inadaptation du réseau pourrait représenter une perte d’énergie estimée à plus de 300TWh d’ici 2040,  la moitié de la consommation d’une année comme 2023. La commission estime que la stratégie actuelle, mêlant les plans nationaux et européens, n’a pas permis d’obtenir une approche transversale à même de combler les lacunes observées dans certaines zones frontalières. En effet, l’objectif d’atteindre 15% d’interconnexion d’ici 2030 ne sera sans doute pas atteint. Les fameuses « autoroutes » de l’énergie devant précisément répondre aux besoins d’infrastructures les plus urgents. Pour remédier à ce problème, l’UE compte travailler plus étroitement avec les gestionnaires nationaux, favoriser le partage d’informations et mise sur le développement des « réseaux intelligents » pour disposer d’une idée claire sur la situation. En ce qui concerne les demandes de connexion de nouveaux projets au réseau, l’approche actuelle (qui repose sur un « premier arrivé, premier servi ») laissera la place à la prise en compte d’autres critères, permettant de jauger de la « maturité » dudit projet.

L’autre grand défi à relever, en dehors des aspects purement techniques ou d’organisation de la distribution, relève du financement, avec un besoin d’investissement estimé à environ 1200 milliards d’euros d’ici 2040. Pour rappel, cette somme correspond au budget pluriannuel de l’UE (hors plan de résilience post-covid). C’est un chiffre absolument considérable, qui doit nécessiter des marges de financement s’étalant au-delà des seuls acteurs publics, en direction d’investisseurs privés. A noter que, dans le cadre du prochain CFP, la Commission a proposé de multiplier par cinq le budget de la ligne de crédit dédiée aux énergies (de 5.84 à 29.9 milliards d’euros). Enfin, comme il a été mentionné ci-avant, ce plan propose en outre une répartition partiellement transfrontalière des « revenus de la congestion » en allouant 25% du total desdits revenus vers le soutien de projets visant à améliorer l’interconnexion entre EM.

En ce qui concerne l’Hexagone, la question semble moins préoccupante attendu la position géographique favorable et le fait que le pays est déjà bien connecté à ses voisins (Benelux, Allemagne, etc.) permettant un transfert d’énergie efficace et adapté aux besoins. Pour autant, il y a deux aspects à considérer. Le premier est la nécessaire rénovation du réseau, son entretien voire son développement dans la perspective d’une électrification des usages plus prononcée qu’aujourd‘hui. Les investissements sont importants et les lignes directrices présentées par la Commission intéressent naturellement la France. Le second est l’inégale connexion avec nos voisins, par exemple le nord de l’Italie, avec lequel les transferts peuvent se révéler bien moins fluides en cas de besoin. Cela souligne certaines difficultés à assurer une trans-européanisation des réseaux, un frein substantiel au vœu de libéralisme absolu qui a guidé la politique énergétique européenne depuis trente ans. Le paroxysme des difficultés de connexion et du relatif isolement énergétique provient de la péninsule ibérique. En raison de la géographie, il est nettement plus ardu de combler les difficultés d’approvisionnement en cas de problèmes majeurs. La panne géante d’avril 2025 en Espagne et au Portugal a ainsi été provoquée par plusieurs facteurs techniques cumulatifs et réunis au même moment conduisant in fine à un décrochage généralisé. Ne pas oublier enfin que la France doit subir la baisse de tension ponctuelle observée lorsque ses réacteurs sont en réparation et/ou en arrêt, ce qui la conduit à compter sur le réseau de ses voisins.

Pour autant, il ne faut pas mettre sous le tapis des avancées récentes très significatives. Ainsi en est-il du véritable basculement opéré par les pays baltes en février 2025. Jusqu’alors toujours reliés au réseau électrique hérité de l’ex-URSS, et donc dépendant de la Russie, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie se sont depuis synchronisé au réseau commun de l’Europe continentale. Cela permet donc à ces trois républiques menacées par Moscou de ne plus dépendre de leur encombrant voisin pour la régulation de la fréquence. Le projet a notamment pu être mené à bien après plusieurs années de travaux, ayant nécessité le renforcement des connections continentales ainsi qu’un supplétif venant de câbles sous-marins. Du côté européen, l’étape est avant tout symbolique puisque la consommation balte ne représente qu’une maigre fraction du total de l’UE.

Conclusion

Le revirement de la Commission européenne, et plus généralement celui les mentalités continentales, sur le nucléaire est une bonne chose d’un point de vue français – dont la posture pro-atome avait connu des jours difficiles dans les années 2000 et 2010 (y compris à domicile). A l’inverse, cela représente un revers symbolique pour les pourfendeurs des réacteurs, que certains pays continuent de voir en horreur. L’Allemagne est un cas emblématique, en raison de sa taille, de son passé de producteur et de son revirement spectaculaire sur la question, mais n’est pas le seul EM à adopter une posture critique vis-à-vis de ce type d’énergie (Autriche, Luxembourg, entre autres). Plus encore, cette reconnaissance de l’apport du parc nucléaire dans le mix énergétique du continent peut être perçue comme un signe du soutien de l’UE à une production décriée mais indispensable pour tenter de remplir les objectifs climatiques ambitieux du continent. Ceux-ci souffrent déjà du contexte international, des pressions des acteurs économiques et d’un backlash sur l’écologie qui se traduit dans les urnes ; alors se passer d’une énergie décarbonée et puissamment soutenue par certains EM n’était pas une option. A défaut de disposer de pétrole ou de gaz en quantités suffisantes, il faut bien produire son énergie autrement, et si possible le faire à des prix bas pour garantir la compétitivité des entreprises. Pour autant, le nucléaire n’est qu’un aspect d’un problème beaucoup plus large.

Le contexte international a plus que jamais montré que l’Union est dépendante d’un véritable cordon ombilical énergétique en provenance du Moyen-Orient, et souffre durement d’un conflit duquel elle est une victime collatérale, qu’importe sa participation ou non sur le terrain. Sur l’énergie comme sur la défense et l’économie, l’Europe se rend compte que le monde dans lequel elle a évolué depuis des décennies est en phase de destruction avancée et de remplacement par un autre type de relations entre Etats/blocs, bien plus âpre et dénué de bienveillance s’il en est. En somme, très éloigné du pacifisme et du « doux commerce » dans lequel les européens ont trouvé une position très confortable qu’ils peinent à quitter.

De manière plus large, il reste à savoir si le continent est armé pour la suite. Les savoir-faire existent, la volonté politique est malléable et les consciences évoluent. Pour autant, beaucoup de choses restent à faire, à financer, à construire. Autant de domaines où l’intérêt du continent entrecroise des dynamiques politiques, industrielles et idéologiques nationales, parfois fluctuantes. Concernant la France, si le soutien au nucléaire est désormais la position mainstream d’une bonne partie du spectre politique, rien ne dit que les ambitieux projets avancés se concrétiseront : beaucoup de priorités, (très) peu d’argent. Pour le dire autrement, la somme des investissements à consentir est à la mesure de la place croissante que l’énergie en général, et l’électricité en particulier, est appelée à prendre, dans une Europe toujours plus numérique et toujours plus échaudée par les prix du pétrole. Un constat qui n’échappe à personne dans les capitales nationales comme à Bruxelles. Après des années dans une certaine forme de fiction, il est possible de résumer conceptuellement l’incantation ambiante rue de la Loi en prenant la direction d’une autre capitale de l’Union, où comme il est inscrit sur la façade de la Chambre des salariés de Luxembourg : « sous le haut patronage de nous-mêmes ».

Sources et bibliographie :

Sources institutionnelles

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« Commission proposes actions to protect Europeans from the fossil energy crisis and accelerate the shift to clean, homegrown energy », communiqué de presse de la Commission européenne, 22/04/2026. Disponible sur : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_26_629

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« La Commission européenne examine la demande de cinq États membres de taxer les profits exceptionnels des entreprises énergétiques », Agence Europe, bulletin quotidien, 07/04/2026. Disponible sur : https://agenceurope.eu/fr/bulletin/article/13843/5/la-commission-europeenne-examine-la-demande-de-cinq-etats-membres-de-taxer-les-profits-exceptionnels-des-entreprises-energetiques

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RAYNAL Juliette, « Nucléaire : une mauvaise logistique contraint EDF à décaler d’un an la mise en service d’Hinkley Point C », La Tribune, 20/02/2026. Disponible sur : https://www.latribune.fr/article/entreprises-finance/energie-environnement/18681141863122/nucleaire-une-mauvaise-logistique-contraint-edf-a-decaler-d-un-an-la-mise-en-service-d-hinkley-point-c

SKIBA Katarzyna-Maria, « Poland to build Europe’s first of its kind small-scale nuclear power plant in Włocławek », Euronews, 28/08/2025. Disponible sur : https://www.euronews.com/2025/08/28/poland-to-build-europes-first-of-its-kind-small-scale-nuclear-power-plant-in-wloclawek

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Élections en Hongrie : un seul être vous manque… et Bruxelles semble déjà aller mieux

By Affaires européennes

Par Aurélien JEAN

*Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution.

Lille choisie pour accueillir le siège de la future autorité douanière européenne

À côté des institutions européennes « bien établies » figurent une myriade d’autres organismes, agences et autres instituts chargés de la déclinaison d’un ensemble précis de politiques. Si certaines de ces agences sont assez connues du grand public, Frontex, Europol, Eurojust. D’autres ont une notoriété plus limitée (sécurité maritime, cybersécurité, etc.). De plus, beaucoup de ces agences ne sont pas établies dans les centres historiques de l’Europe que sont Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg mais, au contraire, sont disséminées aux quatre coins de l’Union. Parme, Dublin, Tallinn, Budapest, Lisbonne ou encore Thessalonique ne sont que quelques exemples de villes accueillant des fonctionnaires européens. Pour ces États membres (EM), c’est l’occasion de disposer sur leur sol d’un « bout d’Europe » très concret, notamment pour les capitales les plus éloignées du centre décisionnaire bruxellois. Aussi, cela peut se voir comme une reconnaissance de l’importance que certains EM accordent à une politique précise : Copenhague accueille l’agence européenne de l’environnement et Varsovie Frontex.

C’est ainsi que, lorsqu’une nouvelle agence est portée à création par une réglementation, l’un des débats les plus épineux est celui de son siège. Il en a été de même pour choisir où sera implantée la future Autorité européenne des douanes (EUCA), qui verra le jour en 2028. Comme pour de nombreuses décisions, les villes candidates ont été départagées par un jury composé du Conseil et du Parlement. Chacun a d’abord sélectionné indépendamment ses deux candidats préférés avant de se retrouver pour départager les finalistes. On comptait au départ neuf villes candidates : Lille, Liège (Belgique), Malaga (Espagne), Zagreb (Croatie), Rome (Italie), La Haye (Pays-Bas), Varsovie (Pologne), Porto (Portugal) et Bucarest (Roumanie).

Chaque ville a donc dû présenter un dossier de candidature complet, comprenant notamment une emprise immobilière à même de pouvoir accueillir les 250 agents européens prévus à terme. Si certains pays, comme la France ou l’Italie, ont activement poussé leur ville nationale, d’autres se sont montrés plus discrets (Belgique). Enfin, il est à noter que le seul EM de l’UE à n’accueillir aucune agence est, et reste donc toujours, la Croatie, entrée dans l’Union en 2013.

En effet, la capitale des Flandres a été choisie au détriment de Rome, ce qui a suscité la vive satisfaction des autorités françaises. Le rapporteur du Parlement sur le sujet a toutefois souligné le besoin d’un équilibre géographique réel entre les EM, et ce alors que le triangle Nord de la France, Pays-Bas, Francfort concentre une très large majorité des effectifs et organes de l’Europe.

Pour la France, il s’agit d’une nouvelle institution sur son sol, qui compte déjà l’Autorité bancaire européenne (La Défense), l’office communautaire des variétés végétales (Angers), l’Institut des études de sécurité de l’UE (Paris), l’Agence ferroviaire européenne (Valenciennes) et l’Autorité européenne des marchés et services financiers (Paris). Ceci sans compter le Parlement européen et le Médiateur européen à Strasbourg et les représentations de la Commission à Paris et Marseille.

Du côté de Luxembourg et de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)…

État de droit et justice : précisions sur les circonstances de nomination des juges

Par un arrêt en grande chambre du 24 mars 2026 (C-571/21 Rzecznik Praw Obywatelskich), la CJUE a précisé les conditions pour déclarer que les circonstances de nomination d’un juge ne rendent pas celui-ci indépendant. Cet arrêt se place dans la (longue) série des affaires portées devant le juge de l’Union et relatives aux manquements à l’état de droit et à l’indépendance du système judiciaire polonais observés sous les précédentes mandatures (parti PiS). Dans le cas d’espèce, la Cour avait été saisie d’un renvoi préjudiciel par une juridiction polonaise chargée d’examiner une demande en récusation d’un juge national. Ce dernier avait, selon la partie requérante, été nommé après recommandation du Conseil national de la magistrature (KRS), un organe dont la porosité à l’égard des pouvoirs exécutifs et législatifs a été questionnée en raison de nominations sous le précédent gouvernement.

La juridiction de renvoi souhaite donc savoir si une formation de jugement, comprenant une juge nommée à l’issue d’une procédure impliquant la KRS, et privant les candidats non retenus d’un recours juridictionnel effectif, peut être considérée comme un tribunal indépendant. La Cour de Luxembourg précise, en ce cas, que la partialité alléguée d’une formation de jugement doit s’apprécier à l’aune de l’ensemble des circonstances entourant la nomination. Toutefois, si des risques réels d’ingérence sont des éléments à même de créer un doute dans l’esprit du justiciable sur l’indépendance et l’impartialité de la justice, le cas présent ne comportait pas d’éléments suffisamment significatifs pour prononcer la récusation. La grande chambre rappelle enfin qu’il incombe à la Pologne d’améliorer son cadre normatif afin d’éviter de graves irrégularités lors des procédures de nomination. Plus de 3000 juges auraient été nommés depuis l’introduction de la « nouvelle » KRS, soit peu ou prou 30% du corps judiciaire polonais.

Refus de poser une question préjudicielle et obligation de motivation

Par un arrêt lui aussi rendu en grande chambre le 24 mars 2026 (C-767/23 Remling), la CJUE a dû se prononcer sur une disposition figurant en droit néerlandais et autorisant une juridiction suprême à rejeter un appel sur seule base d’une motivation sommaire, dans un objectif de réduction des durées de procédure. Le cas d’espèce concernait un ressortissant marocain ayant introduit une demande de titre de séjour valable sur l’ensemble du territoire de l’Union aux Pays-Bas. Demande rejetée au motif que le requérant disposait déjà d’un titre de séjour obtenu en Espagne ; rejet confirmé en première instance. Saisi en appel, le Conseil d’État néerlandais estime que la jurisprudence est claire et que le renvoi préjudiciel n’est pas nécessaire. Et pourtant… il décide de poser une question préjudicielle afin de savoir s’il doit motiver les raisons le conduisant à ne pas demander ce renvoi.

La question sous-jacente est celle de savoir si le juge a la faculté de se contenter d’une motivation sommaire de sa décision, dans le souci de trouver un équilibre entre concentration des ressources sur des questions importantes et d’intérêt général et souci d’une bonne administration de la justice pour tous. La formation de jugement rappelle d’abord les conditions régissant la question préjudicielle : obligation de renvoi pour les juridictions dont les décisions ne sont pas susceptibles de recours, sauf trois cas d’exception (défaut de pertinence de la question de droit de l’Union soulevée ; existence d’une décision de la Cour qui a déjà interprété la règle de droit de l’Union en cause, ou présence d’un acte clair : arrêt Cilfit de 1982).

Les juges européens développent ensuite en rappelant que, eu égard à l’importance que représente le renvoi préjudiciel dans l’ordre juridique européen, la décision doit dans tous les cas être motivée, qu’elle soit positive ou non. Dans le cas d’un refus, la motivation doit s’attacher à montrer de manière spécifique et concrète pourquoi les circonstances de l’affaire la font rentrer dans un (ou plusieurs) cas d’exception. Il en va donc de même pour les motivations sommaires que peut autoriser le droit national. Pour autant, une juridiction suprême peut s’approprier les motifs retenus par la juridiction inférieure, pour autant que cette dernière ait exposé les raisons de sa décision.

Demandeur d’asile en centre de rétention et localisation à la frontière

Dans un arrêt du 16 avril 2026 (C-50/24 à C-56/24, Danané e.a.), la Cour de justice a eu à connaître du cas de ressortissants de pays tiers arrivés par avion à l’aéroport de Bruxelles et ayant entamé des procédures de demande de protection internationale. Dans le cadre des procédures frontalières, les étrangers ont été placés en centre de rétention, en territoire belge, et y ont été maintenus par la suite, y compris après le rejet des demandes d’asile. De cette situation découle la question préjudicielle posée par le juge administratif tendant à interroger la compatibilité avec le droit européen du placement en rétention de ce type de migrants dans un centre non-situé aux frontières du territoire de l’État.

Dans sa réponse, la Cour constate que, pourvu que la procédure ait été régulièrement effectuée, le caractère frontalier ou non du centre de rétention n’influe en rien sur la validité du placement. De même, les demandeurs d’asile peuvent continuer d’être maintenus dans ces structures, y compris après l’expiration du délai applicable aux procédures à la frontière, toujours en respectant les conditions énoncées par le droit européen.

Parquet européen et compétence du Tribunal de l’Union européenne

Dans un arrêt également prononcé en audience publique le 16 avril 2026 (C-328/24 P, Mincu Pătrașcu Brâncuși/Parquet européen), la cinquième chambre de la Cour de justice a rejeté le pourvoi formé par un citoyen roumain contre une ordonnance du Tribunal. Ce dernier, mis en cause dans une affaire pénale impliquant l’usage de fonds européens, a vu le Parquet européen (EPPO) adopter une décision ordonnant son renvoi devant une juridiction nationale. Le requérant a contesté la décision devant le tribunal de l’UE, qui a rejeté la plainte pour cause d’incompétence.

Saisie du pourvoi, la Cour de justice a confirmé ce rejet en estimant que le législateur est autorisé par les traités à fixer des règles particulières pour le contrôle des actes du Parquet européen. Si, par principe, tous les actes des institutions sont soumis au contrôle du juge européen, les exceptions applicables dans le cadre de l’EPPO permettant d’attribuer le contrôle des actes de l’EPPO au juge national ne sont donc pas contraires au droit primaire. En conséquence, les décisions finales sur les procédures pénales entamées par l’EPPO reviennent aux juridictions nationales. Aussi, comme le législateur a effectivement respecté le droit à une protection juridictionnelle effective et n’a pas outrepassé la répartition des compétences entre juge national et juge européen, le Tribunal de l’UE est effectivement incompétent pour examiner un tel recours.

Les élections hongroises accouchent d’un résultat salué en Europe

Il n’est pas galvaudé de dire que les élections qui se sont tenues en Hongrie le 12 avril 2026 étaient particulièrement scrutées sur le continent. D’abord, et naturellement, car elles peuvent aboutir à un changement de direction politique, de Premier ministre, et que tout changement à la table du Conseil n’est pas à prendre à la légère. Mais aussi et surtout car la Hongrie s’est depuis de nombreuses années illustrée par la définition très personnelle de la coopération entre EM qu’en avait le Premier ministre sortant Viktor Orban. En effet, ce dernier a régulièrement usé du droit de veto que lui confère la règle de l’unanimité dans certains champs de décision, bloquant l’avancée de nombreuses discussions et obligeant l’Union à diverses pirouettes pour aller plus en avant. Dernièrement, le plan d’aide de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine en a fait les frais. En plus de la guerre dans l’Ukraine voisine, Orban, au pouvoir depuis quatre mandats (soit 16 ans), a eu à affronter une situation économique qu’il n’a pas su redresser, favorisant une opposition en bonne part réunie derrière Péter Magyar, ancien du Fidesz (parti affilié aux Patriotes pour l’Europe), qui a fondé son parti d’opposition de centre droit (Tisza – centre-droit).

Il ressort des urnes un résultat particulièrement clair : 138 sièges sur 199 vont à Tisza, contre 55 au Fidesz, et ce, avec respectivement 53,07% et 38,43% des voix, un tel écart permis entre autres en raison des redécoupages de carte électorale opérés par Viktor Orban sous ses mandats. Le nouveau gouvernement est escompté pour le début du mois de mai 2026, et aura fort à faire. En effet, c’est tout un système que Péter Magyar a promis de démanteler.

En priorité, il y a la question des fonds européens, dont 18 milliards d’euros sont toujours bloqués en raison de violations répétées du droit et des valeurs européennes par Budapest. Le nouveau gouvernement devra agir vite pour mettre en place des réformes, puisque la date limite pour effectuer les paiements au titre des programmes concernés est fixée à la fin août 2026. Heureusement pour le futur Premier ministre, il dispose d’une large majorité comptant plus des deux tiers des parlementaires. Ce seuil est particulièrement critique car il est nécessaire pour réformer de nombreux aspects de la vie administrative et judiciaire, précisément les plus sujets à contentieux avec Bruxelles. Ledit seuil, normalement difficile à atteindre, avait été mis en place par M. Orban afin de stabiliser dans le temps sa refonte des institutions, la capacité de M. Magyar à détricoter l’ensemble en dit long sur le sentiment de « dégagisme » qui ressort des urnes.

Au-delà de l’administration, le nouveau pouvoir compte « s’attaquer » aux médias et aux think-tanks financés par l’argent public, très fortement noyautés pendant plus de quinze ans par le Fidesz, mais devra aussi réformer l’économie afin de redresser une croissance en berne et tenter de lutter contre une concentration assez notable dans certains secteurs, avec des entreprises en position dominante proches de l’ancien pouvoir, et ayant drainé les accusations de favoritisme et de corruption à son égard. Cependant, le simple résultat du scrutin a suffi à faire pousser un fort soupir de soulagement à Bruxelles et dans de nombreuses capitales, qui espèrent toutes un dialogue plus facile et plus constructif avec les représentants hongrois. Il faut dire que d’anciens cadres du gouvernement ont vu leurs discussions avec la Russie révélées dans la presse, montrant notamment le partage d’informations européennes confidentielles ainsi qu’un ton déférent avec Moscou. M. Magyar compte, en outre, faire adhérer la Hongrie au Parquet européen, et ce alors que les accusations de fraude et de détournement de fonds européens se sont multipliées durant les mandats du Fidesz.

Pour autant, et si de nombreux dossiers vont peut-être pouvoir avancer rapidement et en meilleure harmonie, certains fondamentaux ne devraient guère varier. Le parlement hongrois tel que sorti des urnes compte une écrasante majorité de parlementaires issus soit du centre-droit soit de l’extrême-droite : la gauche étant inexistante. C’est ainsi que la ligne dure prônée par Budapest ne devrait que très improbablement se radoucir, même si le respect des arrêts de la CJUE dans ce domaine sera un élément à suivre avec intérêt. En outre, et même s’il ne pose plus de veto quant au soutien des autres pays à Kiev, Péter Magyar s’est déjà exprimé contre l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, refuse l’envoi d’armes hongroises et conditionne toute avancée dans les relations bilatérales au règlement de la question de la minorité hongroise vivant en Ukraine.

Enfin, et au-delà de Moscou qui devra se passer d’un cheval de Troie évident, c’est aussi une défaite pour les partisans « MAGA » et l’administration Trump, qui perdent eux aussi un allié très aligné sur leurs positions ; et qui n’hésitait pas à donner de son mieux pour fragiliser une Europe désormais honnie de l’autre côté de l’Atlantique. Ainsi, la visite du Vice-président américain J.D. Vance à peine quelques jours avant le vote n’aura pas suffi à inverser la tendance d’une défaite prédite depuis des semaines par les sondages, peut-être l’a-t-elle-même aggravée ?

Le Comité des ministres du Conseil de l’Europe fait le point sur la mise en œuvre des arrêts de la CEDH

La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) est une institution relevant du Conseil de l’Europe (CoE), créée avant la CJUE, qui elle relève de l’ordre juridique de l’Union européenne. Les deux institutions sont souvent confondues, alors même que leurs domaines d’action et leur capacité effective à influer en droit varie conséquemment. Si la Cour de Luxembourg peut s’appuyer sur un ordre juridique considérable, composé des traités (droit primaire) et des multiples directives, règlements et autres actes délégués (droit dérivé) accumulés au fil des décennies, la CEDH, elle, se repose toujours en grande majorité sur la seule Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CESDHLF). Pour en savoir plus sur le Conseil de l’Europe et la CEDH, se référer aux notes du CRSI (ICI et LA).

Toujours est-il qu’une Cour, toute puissante dans son ordre juridique soit-elle, n’a que peu d’effets si la portée de ses arrêts n’est pas en adéquation avec la réalité effective. Autrement dit : juger une affaire est une chose, faire appliquer son dispositif en est une autre. Pour l’UE, la Commission européenne « veille au grain » et dispose de moyens conséquents pour faire respecter les arrêts de la CJUE. Pour la CEDH, en revanche, la surveillance de l’exécution des arrêts passe par le Comité des ministres du CoE, ce qui peut affecter l’efficience générale du processus, notamment face à des EM du CoE (membres ou non de l’UE) qui admettent des réticences quant à la légitimité de la Cour de Strasbourg.

En effet, le Comité des ministres a publié son rapport 2025, le 25 mars 2026, dans lequel il relève que l’exécution des arrêts de la CEDH enregistre des progrès, mais qui ne masquent pas des défis persistants. De manière concrète, une affaire est dite « définitivement clôturée » lorsque son dispositif est mis en application par l’EM concerné : cela a été le cas de 949 affaires en 2025, contre 894 en 2024 (soit 6.2% de hausse). Mieux encore, parmi ces affaires, celles dites « phares » ont vu leur nombre augmenter de 20% (de 161 à 194). Rentrent dans cette catégorie les décisions ayant conduit à des nouvelles dispositions législatives, règlementaires ou administratives dans l’EM en question afin d’éviter la répétition du cas porté devant la Cour.

Dans le détail des pays, des satisfécits sont adressés à la Roumanie, l’Autriche, la France, l’Estonie, l’Allemagne et la Lituanie pour avoir enregistré des baisses parfois très significatives du nombre d’affaires en attente d’exécution. Kiev s’en sort aussi particulièrement bien, avec presque cent affaires clôturées. Sans grande surprise, la Turquie et la Russie restent les deux pays les plus réfractaires, pour cette dernière avec le cas Kavala comme illustration flagrante. Quant à la Russie, si elle a été exclue du CoE en 2022, elle reste théoriquement tenue d’appliquer les arrêts relevant des affaires introduites avant cette date.

Enfin, mentionnons que le nombre d’affaires « phares » en attente d’exécution est en hausse croissante, plusieurs centaines l’étant depuis plus de cinq ans, ce qui est un obstacle à l’application effective. Ceci, alors que les affaires entrantes ont une complexité de plus en plus importante, et consomment des ressources. Rappelons enfin que l’exécution des arrêts n’est pas le seul point saillant dans le respect de l’autorité de la Cour des Droits de l’Homme. Déjà en mai 2025, un ensemble de pays mené par l’Italie et le Danemark avait questionné l’approche de la CEDH en matière migratoire, et appelé à une refonte de sa compétence et de sa manière de juger.

Au chapitre migration…

Alors que les données d’Eurostat montrant une baisse des demandes d’asile, Europol renforce ses moyens

L’office de statistiques de l’Union européenne (Eurostat) a publié le 25 mars 2026 des données montrant une chute de 27% du nombre de primo-demandeurs d’asile dans l’Union (de plus de 912 000 à moins de 670 000 en un an). Confirmant des tendances récentes, l’Espagne est devenue le premier pays de destination des demandeurs, avec 21% du total, devant des pays comme l’Italie, la France ou l’Allemagne. Pour autant, la Grèce reste le pays le plus concerné en termes de demandes par habitant (5.3 pour 1000). Conséquences du shift vers Madrid, les vénézuéliens sont la première nationalité, devant les afghans et les syriens, deux nationalités pour lesquelles les gouvernements européens évoquent de plus en plus fréquemment des accords avec les autorités locales pour faciliter les retours. A ce titre, à Berlin, le chancelier Merz escompte le retour vers la Syrie d’environ 80% des réfugiés suite aux évolutions politiques du pays.

Dans ce contexte, et dans la lignée des dynamiques visant à renforcer Europol, l’agence européenne a annoncé l’inauguration, le 24 mars 2026, de son nouveau Centre européen contre le trafic de migrants (ECAMS), lui aussi situé à La Haye (Pays-Bas). Il succède au Centre européen de lutte contre le trafic de migrants, créé en 2016 et vise à répondre aux nouveaux défis posés par la gestion des migrations et des réseaux de passeurs : usage de l’IA, coordination par les réseaux sociaux, navires à plus grande vitesse, départs depuis l’intérieur des terres, etc. À ce titre, les quatre objectifs majeurs du nouvel ECAMS sont de développer le numérique dans les enquêtes (OSINT, réseaux sociaux, etc.), approfondir les coopérations transfrontalières, renforcer les compétences d’Europol en matière de soutien aux enquêtes financières et accentuer le travail de prévention (via une meilleure information sur les voies légales de migration).

En outre, l’ouverture d’un bureau-annexe de l’ECAMS en Méditerranée est envisagée, afin de soutenir au plus près les EM soumis à une forte pression migratoire. Enfin, d’après les autorités européennes, 61 États-partenaires se sont joints à la déclaration commune de décembre 2025 relative à la lutte contre le trafic de migrants, ce qui laisse augurer une focale internationale renforcée.

Débats sur l’avenir de la politique migratoire et sur la préparation aux futures crises

En marge d’une réunion organisée sous sa présidence du Conseil de l’UE, Chypre a invité, le 21 avril 2026, les EM à évaluer leur état de préparation face à d’éventuelles crises migratoires, ceci alors que le Pacte sur l’asile et la migration doit entrer en vigueur le 12 juin 2026. La Présidence chypriote estime en effet que le contexte international est suffisamment imprévisible pour ne pas se reposer sur la tendance de fond observée par Frontex, tendant à la baisse significative des entrées illégales, mais qu’il faut au contraire anticiper les choses afin de ne pas recréer une situation similaire à ce qui a pu être observé en 2015 : afflux conséquent, mauvaise coordination entre EM, sentiment d’improvisation désastreux envers le citoyen. Un travail est donc demandé aux EM afin de proposer des indicateurs clés permettant un meilleur suivi de la situation en temps réel mais aussi afin de préciser quelles circonstances appelleraient un usage de mesures exceptionnelles. Ce dernier point n’est pas moindre attendu que le Pacte sur l’asile et la migration n’a volontairement pas défini de seuils ou de critères précis qualifiant ce qui relève d’une crise ou non, afin de laisser une flexibilité dans la manière de répondre.

Le cœur de la réflexion se porte donc sur une des composantes du Pacte, le règlement (UE) 2024/1359 visant à faire face aux situations de crise et de force majeure (voir ici pour les principales dispositions). Si ce texte permettait déjà des évolutions notables, notamment en termes de solidarité entre EM et de dérogations temporaires et ciblées à l’acquis sur l’asile, il est censé se voir complété des textes adoptés récemment par les colégislateurs. A noter que si les dérogations au régime de s’asile ne sont plus vraiment, et de loin, un problème pour les EM, la question de la solidarité reste en revanche hautement sensible. En effet, des pays comme l’Italie ou la Grèce sont en première ligne et ont toutes les peines du monde à convaincre les autres Etats de « partager le fardeau », alimentant un (autre) clivage nord-sud sur le continent. Des pistes sont même avancées par certains EM afin de lier plus étroitement les questions migratoires aux considérations générales de sécurité et de défense, en estimant qu’il s’agit d’un continuum (instrumentalisation des migrations par la Russie et la Biélorussie notamment) et que le renforcement du « flanc est » de l’UE ne doit pas se faire au détriment de la façade sud.

Une des solutions évidentes, et dans l’air du temps, serait de renforcer Frontex (l’agence européenne de garde-côtes et garde-frontières, basée à Varsovie), un peu à l’image des nouveaux moyens en cours de déploiement pour renforcer d’autres agences comme Europol et Eurojust. Si la perpétuation du rôle historique de protection des frontières ne fait aucun débat, la question qui tiraille les EM est davantage celle de savoir jusqu’où étendre le mandat d’une agence qui ambitionne d’atteindre les 30 000 agents dans quelques années. Avec la révision du mandat censée être présentée par la Commission au deuxième semestre 2026, certains pays (Est et Sud notamment) veulent voir l’agence se doter de nouvelles capacités drones et contre-drones, dans l’objectif évident de compléter les réponses nationales à une forme de guerre hybride particulièrement prisée par la Russie, et qui menace certaines des infrastructures les plus critiques. Pour autant, d’autres EM estiment que le mandat de Frontex est déjà assez étendu comme cela et qu’il n’est pas du ressort de cette agence que de s’aventurer dans des missions bien plus « orientées défense ».

Obligation de logement des demandeurs d’asile : la Belgique condamnée par la CEDH

Le 9 avril 2026, la Cour de Strasbourg a condamné Bruxelles (52836/22 et 3 autres) pour ne pas avoir respecté son obligation de loger quatre demandeurs d’asile originaires d’Angola, du Cameroun, de Guinée et de Chine, ces derniers devant alors dormir dans la rue. La CEDH ne pouvant intervenir qu’en cas d’épuisement des voies de recours internes aux Etats, cet arrêt intervient après d’autres jugements similaires, notamment celui du Tribunal du travail de Bruxelles. La CEDH note, en outre, le manque d’accès à des infrastructures capables de répondre à des besoins sanitaires et de subsistance élémentaire. En outre, les autorités du Royaume ont été reconnues coupables de violation des articles 3 (interdiction des traitements dégradants) et 6 (droit à un procès équitable) de la CESDHLF et ont été condamnées au paiement de quelques milliers d’euros par plaignant pour « dommage moral ».

En réaction à cette condamnation, la ministre de l’Asile et de la Migration, un domaine de compétence fédéral, a rappelé que l’origine de l’affaire remonte à 2022, sous le précédent gouvernement. Anneleen van Bossuyt (N-VA – nationalistes flamands) note aussi que des mesures ont été prises depuis afin de remédier à cette situation. Néanmoins, l’arrêt de la CEDH intervient dans un moment de durcissement du discours belge en matière migratoire, alors que le gouvernement a décidé de ne plus accorder d’aide aux personnes bénéficiant d’une protection dans un autre pays de l’UE. Une mesure critiquée par la Cour constitutionnelle et le Conseil d’Etat et contre laquelle se mobilisent des employés de Fedasil (l’agence d’accueil des demandeurs). La ministre rappelle aussi la facilité de circulation pour les migrants au sein de l’espace Schengen, pointant un phénomène de « shopping » de la part de certains d’entre eux vers le système le plus accueillant. Elle dénonce aussi régulièrement les « avocats militants ».

Dans le même temps, le gouvernement belge a conclu un accord avec l’Algérie afin d’accélérer les procédures d’expulsion des ressortissants algériens en séjour illégal dans le pays, avec des mesures permettant d’augmenter les taux de réadmission et de désengorger un système carcéral qui, selon les autorités, compte plus de 700 algériens incarcérés en Belgique (facilitation des vols, meilleure identification, etc.)

Dans le reste de l’actualité européenne :

CJUE : Dans ses conclusions rendues le 12 mars 2026 dans les affaires C-660/24 Commission/Hongrie et C-681/24 Commission/République tchèque, l’Avocate générale (AG) Capeta a estimé que les deux EM ont manqué aux obligations du droit européen en matière d’accès des suspects à un avocat. En effet, en vertu de la directive 2013/48, les EM sont tenues de mettre en place des procédures garantissant le droit des suspects à disposer d’un avocat en matière pénale, une obligation que Budapest et Prague n’ont pas honorée, entrainant un recours en manquement de la Commission. Rappelons que les conclusions d’un AG n’ont vocation qu’à éclairer la formation de jugement et ne la lient en rien quant au dispositif final qui sera ultérieurement prononcé.

Toujours à Luxembourg, par un arrêt du 16 avril 2026 (C-542/24, Commission/Allemagne), la CJUE a estimé que l’Allemagne, via l’État libre de Bavière, avait violé le droit de l’Union en indexant le montant de l’allocation familiale selon le lieu de résidence des parents. En clair, selon l’EM de résidence, les montants pouvaient s’avérer significativement inférieurs, parfois de plus de moitié, une pratique que la Commission a voulu faire cesser en engageant un recours en manquement. La Cour a suivi cette démarche en constatant que les travailleurs migrants doivent pouvoir bénéficier des prestations sociales suivant les mêmes conditions que celles applicables aux locaux et que, de surcroît, l’indexation constitue une discrimination sur la nationalité sans tenir compte non plus de l’environnement économique et social des enfants.

ITALIE : La Première ministre italienne Giorgia Meloni a perdu le référendum qu’elle avait convoqué en vue de modifier la Constitution et réformer certains aspects du fonctionnement de la justice transalpine. Il s’agissait pour les électeurs d’avaliser ou non une réforme visant à scinder le Conseil supérieur de la magistrature et à séparer les parcours de carrières entre les juges et les procureurs. Malgré 53.7% de « non », une ambiance de campagne parfois tendue et une participation élevée, aucun remaniement n’a été annoncé, tant dans les ministères qu’à la direction politique du pays ; ceci, alors que les italiens sont appelés aux urnes en 2027.

ISLANDE : Le gouvernement islandais a décidé de proposer au Parlement du pays une motion visant à convoquer un référendum pour le 29 août 2026. Ce vote aurait pour objectif de savoir si la population de l’île (387 000 habitants) est favorable à la reprise des négociations d’adhésion du pays à l’Union européenne. En clair, il ne s’agit pas d’un vote pour rejoindre l’UE, mais pour savoir si les discussions à ce sujet peuvent reprendre (l’Islande avait candidaté en 2009 mais les négociations sont figées depuis 2013). Si le processus aboutit, ces nouveaux pourparlers pourraient se conclure assez vite, attendu le caractère démocratique du pays, sa participation à l’espace Schengen et l’excellente transposition des actes de l’EEE (espace économique européen) duquel elle est membre. Cette annonce n’intervient pas par hasard et se place dans un contexte de prédations américaines désinhibées envers l’île voisine du Groenland et de droits de douane appliqués au pays par l’administration MAGA. Par ailleurs, membre historique de l’Alliance atlantique, Reykjavik, qui ne possède pas d’armée, craint pour sa sécurité, alors que Washington semble se distancier de la solidarité entre EM de l’OTAN et que la Russie renouvelle ses ambitions dans le Grand Nord.

PAYS-BAS : Le gouvernement néerlandais a activé, pour la première fois de son histoire, le Mécanisme de protection civile de l’UE (MPC) ; à la suite d’importants feux de forêt à plusieurs endroits de son territoire. Les zones touchées, au moins 500 hectares, comprennent notamment la province de Limbourg ou encore une réserve naturelle non loin d’Amsterdam. L’opération qui s’est étendue durant tout le week-end du 1er mai a mobilisé des renforts en provenance de l’Allemagne, de Belgique et de France (41 militaires de la sécurité civile). Pour plus d’informations sur le MPC et les politiques européennes de sécurité civile, se reporter à la note du CRSI.

FRONTEX / PARLEMENT : A la suite d’une plainte de l’association Ligue des Droits de l’Homme, la justice française a ordonné l’ouverture d’une enquête pour « complicité de crimes contre l’humanité et torture » envers l’ancien directeur de Frontex (2015-2022) et actuel eurodéputé PfE, Fabrice Leggeri. La LDH accuse l’ex-directeur de l’agence d’avoir instauré et coordonné une « chasse aux migrants », incité à des refoulements illégaux (pushbacks) et d’avoir de fait joué un rôle dans la survenance de plusieurs naufrages en Méditerranée.

COMMISSION : La Commission européenne a adopté, le 25 mars 2026, une proposition pour lancer le processus visant à faire adhérer l’UE au Tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine. Cette instance découle d’un accord signé en juin 2025 sous la houlette de Kiev et du Conseil de l’Europe et vise à poursuivre des hauts responsables politiques et militaires impliqués dans le conflit en cours. Cette proposition devra, par la suite, être adoptée par les EM pour devenir effective.Par ailleurs, la Commission s’est félicitée le 10 avril 2026 de la mise en œuvre effective du système EES (entry/exit system), un projet de longue haleine lancé en 2017 et qui a connu certains retards. Il vise à moderniser la gestion des frontières extérieures, lutter contre l’immigration irrégulière et le crime organisé et remplacer le tamponnage manuel des passeports pour les ressortissants de pays tiers. Des flexibilités seront toutefois accordées jusqu’en septembre 2026, permettant aux autorités nationales de ne pas collecter certaines données en cas de temps d’attente excessifs pendant la période estivale (le temps d’attente moyen par voyageur est actuellement de 70 secondes).

CONSEIL DE L’EUROPE : Le Comité des ministres a préconisé, dans une recommandation datée du 8 avril 2026, de mettre en place un cadre juridique renouvelé afin de garantir la liberté d’expression en ligne tout en protégeant les individus de la désinformation, du harcèlement et des biais engendrés par les algorithmes. Le texte met l’accent sur les responsabilités respectives des Etats, des plateformes numériques et des créateurs de contenus tout en se voulant protectrice des publics les plus vulnérables (mineurs notamment).

Par ailleurs, ce même jour, la commission « migrations » de l’Assemblée parlementaire du CoE a réitéré un appel lancé en 2025 visant à créer un corps européen de recherche et de sauvetage en mer, appel qui n’avait pas connu de suites tangibles. Cela fait suite à un naufrage survenu en Méditerranée le 5 avril 2025, causant plus de 70 victimes.

FONCTION PUBLIQUE UE : Dans un contexte marqué par le vieillissement du personnel des institutions européennes, l’office européen de sélection du personnel (EPSO) a lancé en février 2026 un concours visant à constituer une liste de réserve de près de 1500 futurs administrateurs, sans condition d’expérience professionnelle. Cette liste servira à recruter les personnels qui serviront à l’élaboration des politiques publiques dans toutes les institutions de l’Union (Commission, Conseil, Parlement, CJUE, etc.). N’ayant pas été tenu depuis 2019 en raison de difficultés informatiques, ce concours a enregistré près de 175 000 inscriptions, trois fois plus qu’escompté, dont près de 80 000 rien que pour des ressortissants italiens. Ce dernier point pose la question, ô combien délicate, de l’équilibre géographique, alors que certains pays (Belgique et bassin méditerranéen) sont déjà surreprésentés dans le personnel européen ; quand d’autres peinent à attirer leurs citoyens vers les carrières européennes (espace germanophone, Scandinavie, PECO). Les épreuves en elles-mêmes sont prévues pour l’automne 2026, dans un format entièrement numérique.

* Les propos évoqués dans les présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution

photo simple représentant le médical et la santé, environnement médical propre et professionnel

Le régime de santé dans les autres pays de l’UE 

By Santé, Affaires européennes

Par Viviane MEYER, adhérente du CRSI 

Panorama européen : des systèmes différents, une protection commune

Dans l’UE, il n’existe pas un système unique de santé. Chaque pays garde son propre régime de santé, mais on retrouve surtout 3 grands modèles : bismarkien, beveridgien et hybride.

Les régimes d’assurance-chômage d’inspiration bismarkienne sont administrés par les partenaires sociaux tandis que les systèmes beveredigiens sont gérés directement par l’Etat.

Le modèle assurance sociale

Le modèle d’assurance sociale, souvent appelé modèle bismarckien, repose sur le versement de prestations aux individus assurés par le biais de cotisations. Il est financé principalement par des cotisations sociales. La France fait partie de cette famille, même si son système est devenu plus universel. La couverture est liée historiquement au travail, même si elle est aujourd’hui souvent élargie à l’ensemble de la population. Les soins sont assurés par des caisses d’assurance maladie, tandis que les hôpitaux et médecins peuvent être publics ou privés conventionnés. Les pays de l’Union européenne concernés sont l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et l’Autriche.

Le modèle service national de santé

Le modèle beveridgien, qui date de 1942 au Royaume-Uni, repose sur le versement de prestations aux personnes qui en ont besoin, financées par l’impôt. La prise en charge est organisée directement par l’État ou les régions, et l’accès est souvent très large pour tous les résidents. Le secteur public y occupe une place très importante. Les pays de l’Union européenne concernés sont l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Suède et le Danemark. Dans ces pays, l’idée directrice est la suivante : la résidence vaut accès au système public.

Les systèmes mixtes

Beaucoup de pays combinent un financement par l’impôt et par des cotisations, avec une offre de soins à la fois publique et privée, ainsi qu’une couverture de base publique, accompagnée parfois d’une place importante accordée aux assurances complémentaires. Les pays de l’Union européenne concernés illustrent cette diversité : les Pays-Bas ont mis en place une assurance santé obligatoire auprès d’assureurs privés encadrés, l’Irlande dispose d’un système public avec une forte présence du secteur privé, et plusieurs pays d’Europe centrale et orientale ont également adopté des modèles hybrides.

Quelles sont les 7 différences principales entre pays de l’UE ?

– Le mode de financement : impôts, cotisations, ou les deux ;

– Qui est couvert : tous les résidents, les travailleurs, ou couverture universelle ;

– La part du privé ;

– Le reste à charge pour le patient ;

– Les délais d’attente ;

– Le rôle du médecin généraliste comme porte d’entrée ;

– La place des complémentaires santé.

 

Un tableau plus éclairant :

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Cependant, les pays de l’Union européenne partagent plusieurs points communs : une couverture large de la population, une forte intervention publique, des règles de coordination pour les soins entre États membres, ainsi que la possibilité d’utiliser la CEAM (carte européenne d’assurance maladie) pour des soins médicalement nécessaires lors d’un séjour temporaire dans un autre pays de l’UE.

Conclusion :

Le régime de santé dans les autres pays de l’UE repose majoritairement soit sur : une assurance maladie sociale, soit un service national de santé, soit un système mixte. La vraie différence n’est donc pas de savoir s’il existe une protection santé, mais comment elle est financée et organisée.

La France semble être le pays le plus généreux de l’UE, il est classé comme un des meilleurs au monde par l’OMS, avec un remboursement élevé, un accès large aux soins. Il est donc particulièrement protecteur. En effet, une couverture universelle renforcée par la Complémentaire Santé Solidaire (CSS).

Les pays nordiques offrent un système très équitable, mais avec des temps d’attente très longs s’agissant de l’accès aux soins.

L’Allemagne et les Pays-Bas disposent de systèmes efficaces, mais un peu plus coûteux pour l’usager.

Il est donc impératif de prendre la dimension de ce problème majeur pour la France, qui ne peut assumer un coût extrêmement important de la santé, avec néanmoins des déserts médicaux, des temps d’attente absolument intolérables même dans les services d’urgence, et un manque de médecins évident. À cela s’ajoute une fraude exponentielle, dont le montant pourrait contribuer à colmater certaines brèches intolérables au lieu de remplir des poches indélicates. À titre d’information, l’Assurance Maladie a détecté en 2025 pas moins de 723 millions d’euros de préjudices, confirmant une fraude structurelle importante et croissante, contre 466 millions d’euros en 2023.