Le Gouvernement britannique a annoncé le 26 septembre 2025 vouloir mettre en place un nouveau système d’identification numérique visant à lutter contre le travail illégal et faciliter l’accès aux services gouvernementaux de base. Ce nouveau fonctionnement digital est prévu pour remplacer les vérifications d’identité basées sur des documents papier et pouvant parfois se révéler complexes. Il pourra ainsi servir lors des demandes administratives pour le permis de conduire, la garde d’enfants, l’aide sociale ou l’accès aux dossiers fiscaux. Le Gouvernement fait aussi valoir que cette identification numérique sera aussi obligatoire pour prouver son droit au travail et sera d’ailleurs mise en place – après une consultation – d’ici la fin de la législature actuelle, en 2029.
Pour ce dernier point, l’identification numérique ambitionne de rendre – sinon impossible – au moins très difficile la recherche d’emploi pour un migrant clandestin arrivé au RU. En effet, les employeurs seront tenus de vérifier l’éligibilité au travail des candidats via ce mécanisme. La facilité à décrocher un emploi est en effet l’une des principales motivations des personnes qui arrivent de manière irrégulière sur le territoire britannique. Cela permettra aussi de poursuivre le travail effectué par les autorités contre le travail informel et l’exploitation des clandestins par des réseaux criminels. Si la détention sera obligatoire pour travailler, elle sera en revanche optionnelle pour les étudiants ou les retraités. A noter que des informations de base (nom, date de naissance, photo, nationalité) seront incluses mais que les forces de l’ordre ne pourront pas exiger de se la voir présenter en cas de contrôle. Le Gouvernement affirme que la préservation de la vie privée, la sécurité des données et la facilité d’utilisation pour des personnes peu à l’aise avec les technologies seront des priorités.
Du côté des oppositions, la mesure subit des critiques, notamment de la part du parti anti-immigration Reform UK pour qui elle ne changera rien pour ceux qui sont déjà clandestins au RU. Une partie de la classe politique nord-irlandaise critique aussi cette proposition, notamment car la détention d’un passeport irlandais (plutôt que britannique) est relativement fréquente. En revanche, la mesure pourrait avoir un meilleur accueil dans l’opinion, alors que l’immigration irrégulière compte toujours parmi les principales inquiétudes des britanniques – malgré des craintes sur de potentielles failles informatiques. Il faut dire que de précédents projets informatiques avaient accumulé les retards et les dépassements de crédits et qu’une précédente tentative d’introduire une carte d’identité avait échouée dans les années 2000 pour des raisons liées aux libertés civiles.
Le 14 octobre 2025, un conseil des ministres de l’Intérieur des 27, tenu à Luxembourg, a permis de révéler un peu plus les divisions qui agitent les EM quant à la stratégie à adopter pour lutter contre l’immigration irrégulière. Ainsi, plusieurs sujets brulants ont été débattus.
Le premier touche à la reconnaissance mutuelle des décisions nationales de « retour » (= d’expulsion). En effet, un des écueils du système actuel est qu’il entraîne une situation où un migrant peut se voir intimer l’ordre de retourner dans son pays d’origine… alors qu’il se situe physiquement sur le territoire d’un autre EM ; et ce en raison des facilités de circulation et du système dit « de Dublin ». La commission a dès lors proposé un texte visant à la reconnaissance mutuelle des décisions d’expulsion : en clair, un EM ordonnant une telle mesure pourrait voir sa décision s’appliquer par la juridiction de l’EM de présence effective. Certains pays sont favorables à un tel changement, tels la Finlande, l’Espagne ou le Danemark (actuel président du Conseil pour six mois). En revanche, d’autres comme la France, la Belgique ou les Pays-Bas craignent une multiplication des recours et une charge législative à mettre en œuvre – ces pays étant, au passage, des EM connaissant une forte migration « secondaire », et qui auraient donc à appliquer en bonne partie les décisions de retour ordonnées par d’autres juges de l’UE. Ces pays-là préfèreraient donc que la reconnaissance ne soit que volontaire. A noter que le sujet des centres de retour situés en pays-tiers ne semble plus faire débat (à part en Espagne).
Deuxième sujet brûlant : le retour des ressortissants syriens et afghans. Initialement, le débat sur ces deux pays différait. Autant les afghans devraient rentrer dans un régime islamiste, autant les syriens retourneraient vers un pays débarrassé de Bachar El-Assad. Pourtant, de nombreux EM ont poussé pour un retour des migrants afghans, arguant entre autres d’un risque à la sécurité nationale et de la commission de certains faits-divers et/ou attentats. Les pays les plus allants sur ce point étant la Suède, l’Autriche et l’Allemagne. Vienne a d’ailleurs déjà commencé à expulser des ressortissants syriens vers leur pays d’origine, devenant précurseur en la matière.
C’est donc sans grande surprise que l’Autriche est devenue l’un des premiers EM à expulser vers Kaboul un afghan condamné en Autriche pour de multiples infractions. Un mouvement suivi d’effets puisque Belin s’apprête à faire autant. Toutefois, un relatif consensus s’est dessiné vers le soutien aux retours volontaire et au fait qu’il est désormais envisageable de renvoyer des syriens et des afghans ; en priorité les individus ayant commis des actes délictuels et criminels. Pour autant, et faute d’une situation totalement « stabilisée », le Commissaire aux affaires intérieures a décrit les retours massifs comme prématurés.
Malgré tout, cette position relativement mesurée n’empêche pas l’UE de reconnaitre avoir des « discussions exploratoires au niveau technique » avec le régime taliban dans l’optique d’une meilleure coordination des EM sur les retours. Sans aller jusqu’à reconnaitre – et légitimer – les islamistes, cette position tranche avec la fermeté affichée après le retour au pouvoir des fondamentalistes en août 2021 ; et traduit bien le changement d’attitude observée à l’égard du fait migratoire depuis les élections de 2024.
Le troisième gros dossier sensible intervient alors que la Commission, le Conseil et le Parlement tentent d’accorder leurs violons en matière migratoire, et que les idées de chaque groupe politique ou EM se multiplient. Ainsi, le 14 octobre 2025 la Commission, par la voix de son Commissaire aux affaires intérieures (Magnus Brunner, Autriche, PPE) a annoncé le report d’une décision pourtant prévue dans le Pacte sur l’asile et la migration, voté en 2024. Cette décision devait en effet mettre en place un point important de ce Pacte : les mesures de solidarité. En clair, Bruxelles devait rendre publique la liste des EM particulièrement exposés aux conséquences de l’immigration irrégulière et, en conséquence, ce que les autres EM allaient devoir faire pour prêter assistance. Ces derniers pourraient choisir entre l’acceptation de migrants sur leur sol ou le soutien aux EM en première ligne sous forme monétaire ou de personnel en renfort. Plusieurs pays ont d’ailleurs manifesté leur volonté de contribuer sous une forme exclusivement monétaire. L’un des problèmes est que de nombreux EM se montrent mécontents de la faible coopération de la Grèce et de l’Italie – les deux EM les plus touchés par le phénomène – envers leur obligation de reprendre les migrants arrivés par leur territoire. En effet, selon les règles de Dublin, ces deux EM devraient accepter les migrants refoulés des autres EM car leur demande d’asile a d’abord été déposée dans le pays d’arrivée. En réalité, les chiffres des réadmissions restent faibles, ne dépassant pas quelques dizaines.
Au surplus, ce n’est pas la seule motivation du choix de la Commission de temporiser sur ce point. En effet, certains EM (Pologne en tête) refusent toute proposition de relocalisation des migrants, ainsi que son nouveau président l’a réaffirmé le jeudi 9 octobre 2025. Karol Nawrocki réaffirme ainsi son opposition au Pacte asile et migration – un marqueur de sa campagne et de son parti – et refuse de répartir la charge dans les EM, préférant une action à la source, ciblant notamment les départs dans les pays tiers et les passeurs. Le premier ministre, l’ancien président du Conseil européen Donald Tusk, suit cette même ligne, arguant d’un contexte déjà tendu à la frontière biélorusse et de nécessaires dépenses dans d’autres secteurs, comme la défense. Cette position est largement partagée dans un pays qui accueille sur son sol près d’un million de réfugiés ukrainiens.
Dans trois arrêts du 28 octobre 2025, la Cour Constitutionnelle fédérale allemande (Bundesverfassungsgericht – BVG) a précisé certaines règles s’appliquant aux procédures d’expulsion de ressortissants de pays tiers. Elle a notamment réaffirmé le principe du contrôle judiciaire complet sur l’entièreté de la chaine procédurale, y inclus le cadre des arrestations.
En clair, lorsqu’une personne est arrêtée pour être mise en garde à vue afin de se voir signifier une expulsion, la privation de liberté doit être préalablement ordonnée par un juge (sauf cas exceptionnels où elle peut s’obtenir ultérieurement). Ce principe, qui peut sembler relativement évident – au moins au vu des règles applicables de ce côté-ci du Rhin – envoie toutefois un signal fort aux tribunaux du pays et ce, alors que la pratique de la rétention administrative est critiquée par plusieurs avocats allemands émettant des doutes quant à son respect des normes de l’Etat de droit. Point secondaire mais néanmoins intéressant, le BVG estime que l’absence de possibilité de rendre une décision en dehors des « heures ouvrables » d’un tribunal ne peut justifier une détention sans ordre judiciaire… car il n’existe pas d’horaires de travail généralement établis pour les juges.
Sur un autre sujet, et comme le gouvernement issu des dernières élections s’y était engagé, le mécanisme d’accélération de la naturalisation (Turbo-Einbürgerungen) a été abrogé par le Bundestag le 8 octobre 2025. Les étrangers devront donc désormais résider légalement en Allemagne depuis au moins cinq ans contre trois depuis la loi entrée en vigueur en 2024. Le changement de philosophie à l’origine de cette révision est net : il s’agit d’accorder la citoyenneté comme « une reconnaissance de l’intégration réussie et non comme une incitation à l’immigration illégale » selon les mots du Ministre de l’Intérieur (Alexander Dobrindt, CSU).
A noter que la double nationalité restera possible ; il s’agissait d’une revendication du SPD, le partenaire de coalition des conservateurs. Ces derniers considèrent que le dispositif « Turbo » n’était pas le principal levier du droit de la citoyenneté. En effet, l’accélération de l’octroi de la nationalité allemande n’était pas un dispositif très usité (573 personnes, à peine 1% du total des naturalisations), et affichait déjà une tendance baissière. Les exigences demandées, notamment en maitrise de la langue, rendaient la démarche assez difficile. Si le Gouvernement se félicite de ce changement, les partis d’opposition et certains acteurs économiques le critiquent, soulignant que l’attrait de main d’œuvre étrangère devrait être une priorité alors que l’économie traverse une période de marasme.
Dans une note transmise aux Etats membres et révélée par la presse, la Commission envisage de durcir le ton envers les pays tiers jugés peu coopératifs, c’est-à-dire ceux qui n’acceptent pas ou peu de reprendre leurs ressortissants déboutés du droit d’asile en Europe. Cette note se place dans le contexte plus large de la révision des règles migratoires, du débat sur les centres de retour et, plus généralement, sur la manière la plus efficace possible pour renvoyer les migrants entrés illégalement sur le territoire de l’UE (voir, à ce sujet et entre autres, la note du CRSI).
Dans le détail, les mesures transmises aux EM prévoient une révision des règles d’exemption de visa applicables à certains pays tous les trois ans voire moins en cas de durcissement des tensions. En clair, l’idée est de rendre le système actuel plus flexible et révisable rapidement, afin de gagner en force de négociation et de riposte le cas échéant. Reprenant l’idée circulant pour les visas accordés aux russes, l’exécutif européen compte donner la possibilité à l’UE d’imposer des sanctions ciblées sur certains pays, par exemple en suspendant les visas « non-essentiels » ou ceux des officiels en voyage. Ce recalibrage pourrait ainsi permettre de suspendre partiellement ou en totalité – selon la gradation des tensions – les octrois pour des catégories plus ciblées de personnes : diplomates, touristes de court séjour, etc. Corollaire, ces restrictions pourraient aussi s’appliquer pour les visas de long séjour, de travail ou encore les titres de séjour. Pour ce faire, l’UE propose de renforcer Frontex, l’Agence européenne déjà appelée à croitre substantiellement en moyens et en missions. L’idée serait de créer en son sein une unité dédiée au soutien des EM en matière de visas, qui s’occuperait notamment de la formation des officiers consulaires voire de l’envoi de personnel en détachement de courte durée pour épauler certains consulats nationaux souffrant d’un afflux de demandes. La Commission s’intéresse enfin aussi aux opérateurs privés gérant pour le compte de certains EM les visas. Une affaire de corruption dans la délivrance de ces titres avait en effet donné lieu à des remous politiques en Pologne en 2023.
Pour être complet, mentionnons que cette stratégie de la Commission comporte un volet dédié à l’attraction des talents, des chercheurs et des créateurs de valeur économique (travailleurs qualifiés, start-ups…). Bruxelles recommande ainsi aux EM de simplifier les démarches accordant un permis de séjour de longue durée et de résidence dans l’espoir d’attirer ces profils à haute valeur ajoutée – alors que l’économie européenne manque de main d’œuvre très qualifiée et affronte une période de stagnation économique. Ici, il est avancé que l’UE pourrait assister les consulats dans la manière de traiter les demandes de travailleurs qualifiés et d’étudiants afin de rendre le processus plus fluide et rapide. Un mécanisme de visa décennal à entrées multiples est notamment évoqué.
Notons enfin que l’arme des visas n’est pas nouvelle, déjà plusieurs fois évoquée en réponse à des tensions avec des pays tiers – tant par les autorités nationales (et françaises en premier lieu) que par les instances européennes (diplomates russes notamment).
La commission des affaires intérieures de la Chambre des communes a rendu un rapport parlementaire consacré à la gestion du système d’hébergement des demandeurs d’asile – une initiative se plaçant dans la suite des évènements d’Epping intervenus cet été. Ce texte, très critique pointe de nombreuses défaillances dans les contrats et la gestion d’ensemble du dispositif ; le tout ayant empêché le pays de faire face à l’afflux de demandes qu’il a subi.
Dans le détail, les députés pointent le coût important du logement en hôtels, qui se chiffrent à environ 15 milliards de livres sterling, soit le triple du montant prévu au départ. Celui-ci était prévu pour être réparti selon plusieurs contrats régionaux de grande envergure, mis en place en 2019 pour une durée de 10 ans. Ainsi, sur les plus de 100 000 demandeurs d’ailes hébergés par le gouvernement britannique, environ un tiers le sont toujours en hôtels. Dès le départ, cette solution impopulaire et peu adaptée aux demandeurs d’asile eux-mêmes était prévue pour n’être activée qu’en solution de secours, lorsque la demande dépassait l’offre dans le système « classique ». De surcroit, une autre critique du rapport concerne le manque de contrôle des autorités sur les prestataires et la non-sanction des manquements constatés. Leurs bénéfices excédentaires liés à ces contrats n’ont pas non plus été recouvrés alors que les performances étaient en deca des objectifs contractuels.
Les parlementaires ont aussi pointé la philosophie globale des autorités, dénonçant le recours aux hôtels comme des « solutions de facilité » au détriment d’autres moyens plus efficients. A ce titre, le Premier ministre (travailliste) Keir Starmer s’est dit déterminé à en finir avec cette situation, voulant « fermer » les établissements de ce type. Selon lui, le Gouvernement (conservateur) précédent est toutefois en partie responsable de ce « désastre ».
Dans un contexte mondial marqué par de nombreuses crises, de nombreux pays européens ont mis à jour leurs stratégies de réponses aux crises et de résilience multisectorielles ; dans l’optique d’une aggravation des tensions et des menaces hybrides. La Suède, pionnière avec sa voisine finlandaise de la préparation totale a ainsi choisi d’éditer en novembre 2024 un livret actualisé à destination de sa population. En mars 2025, la Commission européenne avait, elle aussi, publié ses grandes lignes directrices en la matière. Le 13 octobre 2025, cela a été au tour du Grand-Duché de présenter sa déclinaison au travers d’une stratégie nationale de résilience (SNR).
Dans le détail, cette stratégie repose sur huit piliers embrassant un spectre de thématiques larges et transversales ; allant de la résilience de l’économie aux services publics en passant par la défense du territoire luxembourgeois et celui de l’OTAN. Les pistes d’action sont nombreuses et, par exemple, concernent un nouveau système d’information et d’alerte sur téléphone portable ou bien la montée en puissance d’une réserve nationale dédiée aux interventions d’urgence. En parallèle des mesures concrètes, il s’agit aussi de sensibiliser la population – qui n’a, pour moitié, pas la nationalité – et renforcer la coordination entre les divers services impliqués : CGDIS (pompiers), protection civile, armée, Administration des douanes et accises, police, etc. Une attention particulière a été portée à la cyber-résilience, aux contingences logistiques, aux plans de continuité des services publics et à la protection des infrastructures critiques.
A noter le choix d’une approche active, devant impliquer les citoyens et résidents ; ceci par la promotion d’une réserve individuelle de survie, la promotion des canaux d’information fiables en cas de crise aigüe ou encore la formation aux gestes de premiers secours. Enfin, le pays prend en compte une approche résolument otanienne en se définissant comme une « host nation support », tournée vers le soutien des forces alliées en transit sur le territoire luxembourgeois.
La communauté politique européenne (CPE) est une initiative diplomatique crée en 2022 de la volonté du Président Français Emmanuel Macron de rassembler dans un forum de discussion non seulement les pays de l’UE mais aussi les Etats candidats (Ukraine, Moldavie, Albanie, Turquie) ainsi que le Royaume-Uni. Le contexte d’alors, marqué par le déclanchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie visait à afficher une Europe unie derrière Kiev et offrir un espace de discussions de haut niveau entre les dirigeants de 47 Etats. Si se parler ne fait jamais de mal, le bilan concret de la CPE est cependant questionné par plusieurs observateurs et diplomates d’après Politico. Le court format des réunions de haut-niveau ne permettrait en effet pas d’entrer dans la complexité des sujets. A noter que la CPE s’est tenue à sept reprises depuis sa première édition à Prague et a vu la réunion du 2 octobre 2025 être colocalisée à Copenhague en marge du Conseil européen.
Néanmoins, et malgré ce constat, la réunion de Copenhague a servi de cadre à l’annonce d’une coalition européenne contre les drogues réunissant près de 40 dirigeants à l’initiative de la Première ministre Italienne Giorgia Meloni et d’Emmanuel Macron. Les pistes ayant motivé cette annonce sont diverses mais se rejoignent dans la volonté de lutter plus efficacement contre les réseaux criminels, d’améliorer la coordination, le partage de données opérationnelles et la coopération judiciaire dans l’identification, la saisie et la confiscation des avoirs. Il est aussi mentionné un focus particulier porté à la question des ports – non sans rappeler les initiatives déjà existantes (ici ou là notamment) – ainsi qu’une échelle d’action continentale, aussi bien dans l’UE que les Balkans ou le Caucase.
Le Portugal a adopté le 28 octobre 2025 une nouvelle loi durcissant l’accès à la nationalité. Le Gouvernement a pu compter sur le soutien des députés d’extrême-droite pour faire adopter un projet de loi relatif aux naturalisations des étrangers. Le dirigeant du parti Chega se félicite d’ailleurs que « le Portugal entre aujourd’hui dans le groupe des pays européens où il sera plus difficile d’obtenir la nationalité ». La formation politique a notamment obtenu des concessions sur l’une de ses propositions relatives à l’obtention frauduleuse de la nationalité.
Le Gouvernement portugais, bien que reconduit après des législatives anticipées en mai 2025, ne dispose en effet pas d’une majorité absolue au Parlement et doit donc s’allier à d’autres partis pour faire voter des textes. C’est déjà avec le soutien de Chega qu’une autre loi sur la migration avait pu passer en juillet 2025. Pour rappel cette dernière prévoyait une refonte des règles régissant le regroupement familial ou encore la fin des règles plus souples s’appliquant aux immigrés brésiliens. Le Portugal compte aujourd’hui environ 1.5 million d’immigrés sur son sol (ressortissants de l’UE inclus), soit environ 15% de sa population – un chiffre qui a quadruplé depuis 2017.
Le Conseil des ministres allemand a adopté le 8 octobre 2025 un projet de loi renforçant les moyens de la police fédérale (Bundespolizei). Dans un contexte marqué par une forte utilisation des forces de l’ordre (contrôles aux frontières, menace de drones, etc…), ce projet de loi est censé apporter des réponses aux évolutions du contexte sécuritaire et renforce significativement l’arsenal pénal. Il permet de moderniser le cadre actuel, vieux de trente ans, et comprend notamment :
Mais le plus gros morceau, dicté en partie par l’actualité, reste la défense contre les drones – dont le cadre juridique sera clarifié. La police fédérale verra ainsi une unité être crée en son sein et pourra abattre plus facilement les appareils intrus, en les brouillant par exemple. L’armée (Bundeswehr) pourra aussi prêter assistance plus facilement pour certaines menaces (localisation de drones militaires en altitude). Aussi, les forces de l’ordre pourront utiliser leurs propres drones pour effectuer des tâches de surveillance ou de reconnaissance lors de grands évènements ou pour sécuriser des infrastructures critiques. 90 millions d’euros et 341 employés supplémentaires sont prévus à cette fin.
Sur un sujet connexe, lié à la remontée en puissance des forces armées (Bundeswehr), le ministère allemand de la Défense a suspendu la reconversion de 13 emprises encore militaires à des fins civiles – et ce, en raison des besoins accrus des forces armées en personnel et en matériel. En clair, ces bâtiments continueront d’être pleinement exploitées par l’armée. 187 autres implantations, ex-casernes mais toujours propriétés de l’Etat allemand, seront affectées à une réserve immobilière stratégique mobilisable rapidement en cas de besoin / d’urgence. Disséminés sur l’ensemble du territoire, on en trouve par exemple plusieurs en Bavière, en Rhénanie, dans le Schleswig-Holstein ou encore l’aéroport désaffecté de Berlin-Tegel.
A noter que la politique de reconversion des emprises militaires a commencé avec la fin de la Guerre froide, alors que le pays accueillait un nombre de militaires (nationaux et étrangers) très élevé – en RFA comme en RDA. Elle s’est ensuite poursuivie après la suppression du service militaire en 2011, qui a entrainé de moindres besoins en logement. Ironie de l’histoire, ledit service militaire – volontaire – sera réinstauré dans les prochaines années. Néanmoins, les bâtiments ne sont, pour beaucoup, pas restés à l’abandon et ont profité aux communes pour leur reconversion en logements, commerces ou centre d’accueil pour migrants. Ces dernières avaient ainsi déjà prévues d’utiliser ces sites considérés comme déclassés pour leur propres besoins – posant la question de la cohabitation des projets.
Le coordinateur de l’UE pour le lutte contre le terrorisme, Bartjan Wegter, s’est exprimé en faveur d’un meilleur accès des services de police aux messages cryptés (type WhatsApp) afin de contrer les menaces pesant sur la sécurité européenne. Accéder à ces messages chiffrés de bout en bout – mais aussi à certaines métadonnées comme le lieu où l’heure – pourrait faciliter le travail des enquêteurs. Un rapport d’Europol de décembre 2024 avait en effet pointé des exemples de facilitation d’activités terroristes par le biais de telles messageries. M. Wegter plaide en outre pour des règles européennes uniformes sur la conservation des données, afin notamment d’établir une durée minimale de conservation. Néanmoins, certains groupes de défense des libertés soulignent les atteintes à la vie privée et à la sécurité des données personnelles qui pourrait résulter d’une telle possibilité. Les entreprises technologiques se sont elles aussi, par le passé, opposées à toute tentative visant à affaiblir leur modèle de chiffrement.
L’assemblée parlementaire du CoE a adopté le 3 octobre 2025 une résolution consacrée à l’utilisation de l’IA dans la gestion des migrations. Si elle souligne les bénéfices des technologies d’intelligence artificielle (traduction, appui au sauvetage, soutien à l’intégration, etc.) elle souligne aussi les risques et appelle les EM à ratifier la convention-cadre sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit – qui vise notamment à interdire le recours à une IA qui violerait le droit de demander asile. Sont visées aussi les technologies qui faciliteraient le refoulement aux frontières ou qui supprimeraient tout contrôle humain dans le parcours migratoire. Rappelons que les recommandations du CoE ne sont pas juridiquement contraignantes.
A noter que cette résolution complète le Protocole de la Valette, ouvert à la signature des EM en septembre 2025 dans la capitale maltaise. Celui-ci veut encourager l’adoption de règles commune dans les usages numériques visant à lutter contre la criminalité transnationale. Se donnant pour volonté d’apporter des garde-fous, il se base notamment sur la jurisprudence de la CEDH et vise à encadrer par exemple la reconnaissance faciale, respecter la vie privée et la proportionnalité des mesures mises en place, etc. Il complète aussi le mandat d’arrêt européen, applicable uniquement dans l’UE et non envers tous les EM du CoE. Il n’est, lui non plus, pas juridiquement contraignant.
Le mois d’octobre 2025 a été marqué par une polémique d’autour des termes utilisés par le chancelier (CDU) Friedrich Merz dans le contexte plus large des problématiques liées à la gestion des migrations. Le Chancelier a en effet affirmé que les problèmes liés à l’immigration persisteraient « dans le paysage urbain » (« Stadtbild »). Selon lui, cela peut se référer à des phénomènes comme de jeunes migrants irréguliers ou des femmes voilées. Très rapidement, un fort mouvement de contestation est venu des rangs de la gauche et d’une partie des conservateurs. Les principales critiques portant sur le flou des termes employés, leur manque de nuance et le fait qu’ils reprennent certains des thèmes-fétiches du parti AfD, en regain de popularité dans les sondages.
En réponse, un débat plus large s’est organisé sur la sécurité dans l’espace urbain. Des lettres ouvertes, notamment de femmes, ont été publiées afin de mettre l’accent sur la sécurité des femmes dans le rue et ne pas « utiliser un prétexte facile pour justifier des discours racistes ».
Un rapport de la Commission du 2 octobre 2025 révèle que la mise en place de la dernière mouture du Code des douanes de l’Union souffre de retards dans certains Etats, et ce alors que la phase d’implémentation des mesures est censée s’achever fin 2025. Pour autant, l’institution pointe un satisfecit global, notamment dans les systèmes de gestion des garanties, ceux du contrôle des importations ou encore du transit informatisé. La Commission appelle en conséquence les EM et les autres parties prenantes à poursuivre et intensifier les efforts afin de limiter les retards dans le déploiement des systèmes numériques et donc les surcoûts.
Dans une lettre publiée anonymement le 27 octobre 2025, une juge d’instruction anversoise alerte sur le fait que la Belgique devient un « narco-Etat », faisant face à une montée en puissance des réseaux criminels et des trafiquants de drogue. Elle y explique notamment son expérience à la tête de dossiers ayant abouti à l’arrestation de fonctionnaires, d’employés du port d’Anvers (le plus grand du pays, d’une superficie supérieure à Paris intra-muros) et même de membres des forces de l’ordre. Selon cette juge, les principaux signes d’un narco-Etat sont désormais réunis : économie parallèle dotée de réseaux de blanchiment brassant des milliards d’euros, corruption d’agents publics et actes de violence dans l’espace public. En outre, les juges sont l’objet d’intimidations et la conduite des affaires est, en conséquence, rendue plus délicate.
Au rang des solutions, la magistrate préconise la mise en place de l’anonymat dans les dossiers, une assurance contre la dégradation des biens des juges pris pour cible ainsi que des mesures plus fortes pur lutter contre les communications entre criminels en prison, notamment via des messageries cryptées.
Cette situation n’est pas nouvelle alors que des villes comme Bruxelles font face à une recrudescence de faits criminels et délictuels sur fond de réforme des polices (voire la note du CRSI), et alors que l’idée de déployer l’armée aux côtés de la police a été mise sur la table.
Le rapport du Sénat (n°848) dresse un état des lieux complet de la consommation d’opioïdes en France, de leurs modes de circulation et des risques émergents, tout en évaluant les stratégies de prévention et de réduction des risques actuellement mises en œuvre. Il s’appuie sur les données de l’Observatoire français des drogues et des conduites addictives (OFDT), de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), ainsi que sur les réseaux de veille sanitaire TREND et SINTES.
En 2023, la production mondiale d’opium, matière première de l’héroïne, est estimée à environ 1 990 tonnes. L’Afghanistan, longtemps premier producteur mondial, a connu une chute de 95 % de sa production entre 2022 et 2023 à la suite de l’interdiction de la culture du pavot, passant de 6 200 tonnes à 333 tonnes. La Birmanie est désormais le principal pays producteur avec environ 1 080 tonnes, soit un doublement de sa production par rapport à 2021. Ces bouleversements sur le marché mondial traduisent un choc d’offre majeur susceptible d’influencer les routes du trafic et de favoriser le développement des opioïdes de synthèse.
Les analyses réalisées en France révèlent que 14 % des échantillons d’héroïne collectés en 2023 ne contenaient pas de principe actif : un signe d’adultération croissante, souvent associée à la substitution par d’autres substances, y compris des opioïdes de synthèse.
Le rapport souligne la montée en puissance des opioïdes de synthèse, notamment le fentanyl et ses dérivés, ainsi que les nitazènes, qui représentent une menace croissante pour la santé publique. Bien que leur présence demeure limitée sur le territoire français, plusieurs signaux d’alerte ont été enregistrés ces dernières années. En 2021, un premier échantillon d’héroïne contenant de l’étonitazépine a été identifié par le dispositif SINTES. En 2023, plusieurs clusters d’intoxications aiguës ont été détectés, notamment à Montpellier et à La Réunion, où des nitazènes (i-sotonitazène et protonitazène) ont été retrouvés. En 2024, la cyclorphine, un nouvel opioïde non encore reconnu dans les circuits de vérification des drogues, a été détectée pour la première fois en France.
Parallèlement, la consommation et le détournement d’opioïdes médicamenteux restent une préoccupation majeure. Entre 2006 et 2017, la prescription d’opioïdes forts tels que l’oxycodone a augmenté d’environ 150 % en France. Les opioïdes dits faibles, comme le tramadol ou la codéine, sont plus largement diffusés, mais leur usage détourné ou non conforme demeure préoccupant. Ces tendances traduisent une banalisation progressive de l’usage médical des opioïdes, qui peut favoriser des conduites de dépendance ou de mésusage.
Les conséquences de cette consommation sur la santé publique sont significatives. En 2022, 136 décès ont été directement attribués à l’usage d’antalgiques opioïdes selon les données de l’ANSM. Le nombre d’hospitalisations liées à ces substances est passé de 15 à 40 pour un million d’habitants entre 2000 et 2017, soit une progression de 167 %. Sur la même période, la mortalité liée aux opioïdes a augmenté de 146 %.
L’héroïne demeure une cause importante de prise en charge dans les structures spécialisées. En 2022, près de 33 000 personnes ont été suivies dans des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) pour usage d’héroïne. Parmi elles, 57 % consommaient par voie nasale, 25 % par inhalation et 17 % par injection. La grande majorité (72 %) déclarait une consommation quotidienne et près de 80 % indiquaient une consommation commencée depuis plus de dix ans. Ces chiffres traduisent une forte chronicisation des usages et une population d’usagers relativement stable mais vieillissante.
Le rapport constate une intensification des efforts de prévention et de réduction des risques, mais souligne leur hétérogénéité selon les territoires. L’accès à la naloxone, antidote des overdoses, s’est développé de manière notable : entre 2021 et 2023, les commandes de kits ont augmenté de 40 %, passant de 18 132 à près de 29 700 unités distribuées dans les pharmacies, hôpitaux et structures spécialisées. Toutefois, le rapport souligne la difficulté à mesurer l’utilisation effective de ces kits sur le terrain.
Les structures de première ligne, telles que les CSAPA et les centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD), demeurent essentielles pour la prise en charge des personnes les plus vulnérables. Les salles de consommation supervisée, expérimentées depuis 2016 à Paris et à Strasbourg, ont montré des effets positifs : diminution des pratiques à risque, meilleure orientation vers les soins et réduction des nuisances publiques. Le rapport recommande d’envisager leur inscription dans le droit commun, tout en adaptant leur déploiement aux besoins locaux.
Les auteurs du rapport rappellent que les données disponibles restent partielles et parfois anciennes. Certaines consommations, notamment clandestines ou liées à de nouveaux opioïdes de synthèse, échappent encore à la surveillance. La relation entre l’augmentation des prescriptions médicales et les phénomènes de dépendance ne peut être établie de façon stricte en raison de la diversité des sources et des méthodes de collecte.
Enfin, si la France ne connaît pas à ce jour de crise des opioïdes comparable à celle observée en Amérique du Nord, les indicateurs de consommation, d’intoxication et de mortalité invitent à renforcer la vigilance. Le rapport conclut à la nécessité d’un suivi continu, d’un encadrement plus strict des prescriptions et d’un soutien accru aux dispositifs de prévention et de réduction des risques.
Le 14 octobre dernier, Bouygues Telecom, Illiad (Free) et Orange ont déposé une offre commune non engageante de 17 milliards, pour racheter l’opérateur de télécommunications SFR, propriété d’Altice. Cette offre a été immédiatement rejetée par Patrick Drahi, son propriétaire. Pourtant, SFR est bien à vendre. L’opérateur est lourdement endetté (à hauteur de 15,5 milliards), et à la suite d’une restructuration majeure de la dette, les actionnaires ont ouvert la porte à une cession de l’opérateur.
La proposition de rachat de SFR par ses 3 concurrents principaux est la première étape d’un processus long, complexe et à l’issue très incertaine, qui ne se concrétisera probablement pas avant 2027, en pleine élection présidentielle. Il est pourtant souhaitable que cette opération de consolidation du marché des télécommunications françaises aboutisse : elle constitue une opportunité unique pour la France de redonner un second souffle à un secteur qui a beaucoup souffert de la déréglementation débridée imposée par l’Union Européenne, alors qu’il est stratégique et vital pour notre économie et notre souveraineté numérique.
Pendant près d’un siècle, les réseaux et services de téléphonie étaient sous le contrôle d’un monopole d’état, rattaché au ministère des Postes Télégraphes et Téléphones (les fameux PTT), qui prend le nom de Direction Générale des Télécommunications (DGT) en 1946. C’est sous ce régime du monopole d’état que la France, dans les années 80, grâce à un effort exceptionnel, s’est dotée d’un réseau téléphonique français entièrement numérisée, et d’un leader mondial des réseaux de données avec le lancement de Transpac, qui a permis le succès du minitel et ses 6,5 millions de clients. A la fin des années 80, la France faisait figure de modèle en matière de télécommunications.
C’est en 1988, que l’état français va progressivement se désengager du secteur des télécommunications, pour se conformer aux directives de l’Union Européenne dont l’objectif était de créer un marché concurrentiel des télécommunications semblable à celui qui existe aux Etats-Unis, depuis la fin du plus grand monopole privé, l’opérateur AT&T. Sur le plan opérationnel, la DGT devient un exploitant de droit public en 1988, avec la création de France Telecom avant d’opérer l’ouverture du capital en 1998, puis de céder progressivement une partie de ses actions en 2004 et en 2007. Aujourd’hui, la participation de l’état (directement, ou indirectement via BPI France) ne représente plus qu’un peu moins de 23 % du capital d’Orange, ex France Telecom.
Dans le même temps, l’état français abandonne progressivement ses prérogatives dans le domaine réglementaire : En 1985, la fonction réglementaire est isolée au sein du ministère des PTT, en créant une direction générale de la stratégie et de l’investissement, distincte de la DGT, avant de lui donner son indépendance définitive, avec la création de l’ART (autorité de régulation des télécommunications), qui deviendra ensuite l’ARCEP Autorité Administrative Indépendante que nous connaissons aujourd’hui.
Il est généralement admis que la politique européenne en matière de télécommunications est une réussite du point de vue du consommateur. L’offre de services proposée est de qualité : alors que la couverture géographique des services mobiles est quasiment complète (assurée à 99 %), le déploiement de la fibre en France est parmi les plus avancés des pays européens, avec près de 90 % des foyers éligibles à la fibre. Surtout, les services des 4 opérateurs français sont proposés à des prix très compétitifs : Les tarifs français figurent parmi les moins chers d’Europe, que ce soit pour l’internet ou la téléphonie mobile. La France propose les tarifs fixe et mobile les plus compétitifs d’Europe, quasiment 2x moins chers qu’au Royaume-Uni et en Allemagne.
En termes réels, le coûts des services de télécommunications ont diminué de 9 points depuis 2013, dans le même temps, quand l’inflation cumulée a augmenté de 21 % et l’électricité de 83 %. Le poids des services de télécommunications dans la consommation des ménages ne cesse de diminuer, passant de 1,7 % à 1,3 % en 2022. A titre de comparaison, les ménages français payent moins cher leur abonnement mensuel internet que l’eau qu’ils consomment. Si les consommateurs ont tout lieu de se réjouir de la déréglementation du marché des télécommunications, les bénéfices de celle-ci sont beaucoup moins évidents du point de vue des entreprises du secteur et pour la souveraineté numérique française.
Construire des réseaux de télécommunications est une activité hautement capitalistique : Le déploiement des réseaux haut débit de dernière génération (réseaux fixes en fibre optique, réseaux mobiles 5G) ont représenté un investissement considérable pour les opérateurs français : Au cours de la décennie écoulée, ce sont environ 115 milliards d’Euros qui ont été investis par les 4 opérateurs français.2 C’est de loin le plus fort taux d’investissement en Europe : 123 €/habitant, c’est 20 % de plus que la plupart de nos pays voisins (Allemagne, Italie et UK)3, alors que le taux de couverture des services très haut débit est de loin le plus avancé en Europe. Les opérateurs télécom investissent 3 fois plus que la moyenne des entreprises du CAC 40.
Le coût de ces investissements est renforcé par les exigences de service universel, les opérateurs, étant dans l’obligation de financer les investissements dans des zones à faible densité (donc peu rentables), pour garantir à tous les citoyens l’accès à internet à un tarif abordable, avec une qualité de service minimale. Cette contrainte des autorités de régulation interroge, alors qu’il existe des solutions de substitutions, (que ce soit par satellite ou mobile) beaucoup moins onéreuses pour les opérateurs et tout aussi efficaces pour les clients. Ceux-ci l’ont d’ailleurs bien compris comme l’illustre le succès de Starlink en France.
Pourtant, alors que les opérateurs français ont dû investir massivement dans le haut débit, la rentabilité de ces investissements est de plus en plus longue et incertaine. La raison en revient à une concurrence accrue, encouragée par l’autorité de régulation, l’ARCEP, relais diligent des autorités européennes. L’arrivée d’un quatrième opérateur mobile en 2012 avec Free a entrainé le marché dans une guerre des prix féroce qui a grandement affecté la rentabilité des opérateurs : Alors que l’opérateur historique France Telecom annonçait des marges d’EBITDA de l’ordre de 37 à 38 % en 2003, celles d’Orange sont tombées à environ 30 %. Cette baisse des prix a créé des déséquilibres majeurs dans le partage de la valeur : Selon la Fédération Française des Télécommunications, si les opérateurs représentent plus de 50 % des investissements dans l’écosystème du numérique, leurs revenus ne représentent qu’un tiers. L’essentiel de la valeur est capté par les acteurs internet (Microsoft, Google, Amazon, Facebook) et par les fournisseurs de contenus (Netflix). Ils sont à l’origine de 47 % du trafic internet en France. Pourtant, ils ne prennent pas en charge les coûts qu’ils génèrent !
Enfin, la fiscalité spécifique appliquée aux opérateurs français complique considérablement leur équation financière : Celle-ci a augmenté de 5 % par an entre 2018 et 2023, pour atteindre 1,5 milliards d’Euros, alors que dans la même période, l’IS a diminué de 33 % à 25 %. Au total, ce sont plus de 2,5 milliards d’impôts qui sont payés par les opérateurs chaque année. Cela est sans compter sur les dividendes généreux que se verse l’état aux dépends de l’opérateur historique, (plus de 360 millions en 2025). Pendant ce temps, les GAFAM ne payent que très peu d’impôts en France, grâce à des stratégies d’optimisation fiscales.
Avec des revenus en baisse et des besoins d’investissements massifs nécessaires au déploiement de la fibre optique et de la 5G, les opérateurs français sont sous pression, avec des niveaux de dettes qui fragilisent leur capacité à innover et à investir. C’est le cas d’Orange, avec une dette de 22,4 milliards d’Euros, soit 1,84x EBITDA. C’est également la raison pour laquelle SFR, lesté d’une dette de plus de 15 milliards d’Euros, est à vendre. Le marché français n’est pas une exception : La plupart des opérateurs européens sont lourdement endettés avec des ratios d’endettement souvent proches voire supérieurs à deux fois l’EBITDA. Cette situation est le résultat d’une politique réglementaire de l’UE qui a favorisé la concurrence et le consommateur au détriment des intérêts stratégiques des états européens. Cela a abouti à un marché morcelé, avec plus de 200 opérateurs mobiles se partageant un marché de 360 millions d’habitants.
En France, ce sont 4 opérateurs télécoms qui se partagent un marché de 65 millions d’habitants. C’est une aberration. A titre de comparaison, il n’y a que 4 opérateurs aux États-Unis, pour une population de 340 millions d’habitants. Les opérateurs de télécommunications français ont besoin de passer à l’échelle pour rentabiliser leurs investissements et diminuer leur dette. Seule une opération de consolidation en revenant à 3 opérateurs pourra le permettre. La mise en vente de SFR est une opportunité à ne pas manquer.
En admettant que les parties trouvent un terrain d’entente sur le prix et la répartition des actifs de SFR, les acheteurs devront surmonter un nouvel obstacle, avec la consultation des autorités de la concurrence. L’opération étant complexe, l’étude du dossier pourrait durer environ 18 mois. L’une des préoccupations majeures de celles-ci sera de s’assurer que la consolidation du marché par suite du rachat de SFR n’engendre pas une concentration excessive et des hausses de prix pour les consommateurs. A date, il n’est pas clair si l’opération nécessitera l’aval des autorités européennes et en particulier de la commission européenne. Les critères de notifications aux autorités européennes dépendent du chiffre d’affaires des entreprises concernées et du nombre de pays membres concernés par l’opération. Nul doute que Bruxelles aura son mot à dire, mais le dossier pourrait être renvoyé à Paris compte tenu de la prépondérance des intérêts français dans cette opération.
Par le passé, les autorités européennes se sont toujours montrées hostiles à toute fusion dans le secteur des télécommunications. Dans ce processus, le rôle de l’ARCEP sera plutôt limité : elle n’a pas vocation à s’opposer à une opération de consolidation. Son rôle se résumera à s’assurer que les conditions de la concurrence soient respectées. Elle émettra cependant un avis lorsque l’autorité de la concurrence lui demandera, comme c’est toujours le cas lorsque celle-ci est consultée sur des questions concernant le secteur des télécommunications. Sur ce point, notons que la France se distingue du Royaume-Uni, où l’Ofcom, autorité de régulation anglaise, cumule les deux compétences de régulation concurrentielle a priori et a posteriori, et de l’Allemagne, où l’Autorité de la concurrence se refuse à intervenir sur un secteur régulé. Une piste de rationalisation à l’heure des choix budgétaires.
L’état doit jouer un rôle actif et vigilant pour favoriser cette opération de consolidation. Le ministre de l’Économie actuel a indiqué récemment qu’il serait vigilant à ce que la concrétisation du rachat ne se traduise pas par une hausse des prix pour les consommateurs. Si l’intention est louable, elle ne doit pas se faire au détriment de notre industrie des télécommunications : Il serait contre-productif de privilégier les intérêts des consommateurs au détriment de la souveraineté numérique du pays. Nos infrastructures de télécommunications sont des infrastructures vitales sans lesquelles la société française ne pourrait fonctionner, tant le numérique s’est imposé dans le fonctionnement de notre économie comme dans notre vie quotidienne. C’est un élément important de notre souveraineté qu’il ne faudrait pas sacrifier au nom du libéralisme économique et du seul bénéfice du consommateur.
Bien qu’invisibles pour la plupart des usagers, les infrastructures numériques permettent de développer notre économie, en connectant les individus et les entreprises, en transmettant et en valorisant les informations. Elles favorisent la productivité, l’innovation, les échanges commerciaux. Sans elles, c’est toute notre économie qui serait paralysée. Elles sont nécessaires pour accompagner les grandes ruptures technologiques à venir, à commencer par celle de l’intelligence artificielle.
Si l’offre de rachat de SFR par les 3 opérateurs français ne pouvait aboutir, d’autres scénarios seraient possibles, notamment celui d’un achat par des fonds d’investissements ou des acteurs étrangers. Ce serait une première dans l’histoire des télécommunications françaises : Jusqu’à présent, la préférence nationale a toujours prévalu en France, les licences d’opérateurs étant attribuées à des acteurs français, alors que dans la plupart des autres pays européens, la dérégulation a favorisé l’apparition d’acteurs étrangers sur les marchés nationaux. (Telefonica et Vodafone et Deutsche Telekom notamment sont présents dans de nombreux pays européens). Cette dernière option doit être évitée à tout prix : elle ne pourrait que fragiliser une industrie essentielle à notre souveraineté numérique. En investissant dans le capital de la société Eutelsat à hauteur de 30 % de son capital, soit 717 millions d’Euros, l’état a démontré qu’il souhaitait garder la main sur les infrastructures stratégiques du pays. Il doit donc continuer dans cette voie en favorisant la consolidation des télécommunications françaises. Il faudra pour cela faire prévaloir nos intérêts auprès de l’Union Européenne. C’est ce qu’on attend d’un état stratège.