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Olivier Debeney

Marc Trévidic (Membre du Comité d’Honneur du CRSI) sur le parquet national antiterroriste : « Si ce n’est pas un choix politique, je candidaterai »

By Ils en parlent !

L’ex-juge antiterroriste Marc Trévidic dit, au JDD, son intérêt pour le parquet national antiterroriste, voulu par Emmanuel Macron et auquel il pourrait candidater sous certaines conditions. Le magistrat publie cette semaine une BD qui traite des attentats. L’occasion de revenir sur certaines critiques qui l’ont visé.

Marc Trévidic avait écrit un roman, mais pas encore de BD. C’est désormais chose faite. Le premier tome de Compte à rebours* paraît cette semaine. Et le sujet était tout trouvé pour l’ancien juge antiterroriste, qui assure que si « ce n’est pas du copié-collé de [sa] vie », c’est « une fiction très réaliste ». Dans cet entretien accordé au JDD, il revient également sur son parcours professionnel : son passé, où ses propos ont parfois créé la polémique, mais aussi son avenir. Pourrait-il par exemple candidater pour prendre la tête du nouveau parquet national antiterroriste voulu par Emmanuel Macron? Oui, mais sous conditions.

La BD pour traiter d’un sujet aussi grave que le terrorisme, est-ce un support adapté?
Jusqu’à présent, cela n’avait pas été fait de raconter l’antiterrorisme moderne en BD. Or, c’est un problème de société. Il est donc logique que la BD s’en empare. C’est un moyen accessible à tous, très apprécié des jeunes notamment. Au fil de ces trois tomes, je compte d’ailleurs rentrer dans des problèmes plus profonds. Le premier tome est attractif : ça parle attentat, enquête, etc. Après, on va aborder la guerre des polices, la guerre des juges, la géopolitique, etc.

Le juge Duquesne c’est vous, le grain de beauté en plus?
Non. Ça me ressemble bien entendu, et il y a beaucoup de traits autobiographiques. Mais ce n’est pas moi à 100%, ça reste de la fiction. Même si c’est une fiction très réaliste.

Pourtant, à la fin du premier tome, on l’encourage vivement à se faire muter. Comme vous…
Oui… mais lui va continuer puisqu’il y a deux autres BD! On le pousse à partir, mais il ne va pas partir. C’est vrai qu’avec cette BD, je parle de choses que j’ai traversées, comme les problèmes avec la hiérarchie par exemple. Mais ce n’est pas du copié-collé de ma vie.

« En 2015, au moment où je pars [du pôle antiterroriste], ce n’est pas le bon moment »

Après votre départ en septembre 2015, on vous a beaucoup entendu dire qu’on aurait dû vous laisser en poste. C’est pourtant vous qui partez avant les 10 ans réglementaires.
J’aurais voulu être là pour le 13 novembre. Parce que c’étaient des gens et des réseaux que je connaissais très bien qui avaient fait les attentats. Au moment où je pars, ce n’est pas le bon moment. C’est ce que j’ai voulu dire. Je n’étais pas loin de pouvoir clôturer certains dossiers, j’ai été pris par le temps. C’est cette période qui a fait que je rongeais mon frein de ne pas être là au moment où le bateau coule. Et si je ne suis pas allé au bout des dix ans, c’est simplement pour une question de date de mutation liée au mouvement des magistrats.

Vos sorties médiatiques vous ont été beaucoup reprochées, notamment au sein de la magistrature…
Il y a aussi ce que l’on vous fait faire quand vous partez, je pensais faire autre chose que des affaires familiales. Etre obligé de partir, c’est une chose. Ce qu’on vous fait faire ensuite, ce qu’on fait vos compétences, s’en est une autre. Donc à l’époque, ma réaction relevait davantage d’un ras-le-bol de la manière dont été gérés les magistrats. Mais j’ai fait comme on me disait de faire. On ne m’a fait aucun cadeau. Et j’ai été un peu amer à un moment donné.

A l’époque de l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, vous aviez raconté avoir eu Adel Kermiche dans votre bureau et avoir vu sa détermination à agir. Ce que les autres magistrats en charge de son dossier n’auraient pas vu. Là aussi, vos collègues l’ont très mal pris…
Je n’aurais pas dû dire ça comme ça. Moi-même, j’ai vu des gens dans mon bureau que je n’ai pas considéré comme dangereux, alors qu’ils l’étaient. Des fois, on peut arriver à bien voir qui on a en face, et d’autres, cette personne peut suffisamment bien dissimuler pour qu’on se plante. La qualité du juge n’est pas en question. J’ai été mal compris. C’est pour ça que dans la BD d’ailleurs, le juge fait des conneries. Et si on l’identifie à moi, et bien, pourquoi pas.

« J’en ai eu beaucoup dans mon bureau qui se sont retrouvés au Bataclan »

Effectivement, le juge Duquesne commet des erreurs aux conséquences dramatiques. Vous souhaitiez humaniser la fonction? Faire votre mea culpa?
C’était pour montrer qu’il y a des choix très difficiles en matière antiterroriste parce que vous êtes toujours en train de chercher la moins mauvaise solution, de savoir si c‘est le bon moment. Quand vous surveillez un groupe terroriste, il faut savoir à quel moment les arrêter : est-ce que c’est trop tôt, est ce que ça ne risque pas de casser la corde que vous êtes en train de tirer, etc. Beaucoup de gens qui ont été jugés et condamnés ont recommencé. J’en ai eu beaucoup dans mon bureau qui se sont retrouvés au Bataclan. Donc à un moment donné, on a sous-estimé le problème judiciairement parlant. On les remettait dans la nature, avec du sursis, une mise à l’épreuve, comme s’il s’agissait de droit commun.

C’est une remise en cause du système ou une remise en cause personnelle?
A un moment donné, on n’a pas pris la juste valeur du problème. Moi, comme mes collègues. On a sous-estimé la psychologie de ces gens-là, le risque de récidive. A une époque, à la Chancellerie, je m’étais étonné du fait qu’il n’y ait pas de statistiques sur la récidive en matière terroriste. On m’a dit qu’effectivement ce serait intéressant, mais on ne l’a jamais fait. Parce qu’on a eu l’impression que ça allait diaboliser les choses, avec cette idée de « terroriste un jour, terroriste toujours ». Ce n’est pas mon point de vue.

Dans cette BD, le personnage du juge décrit les terroristes comme des « ratés », des « frustrés », « des délinquants qui ont mauvaise conscience ». C’est un sentiment que vous partagez?
Ces dernières années, avec l’Etat islamique, il y en a eu beaucoup comme ça, même s’il ne faut pas généraliser. Il y a aussi des gens plus intelligents, des manipulateurs, des idéologues.

« Le fanatisme religieux, c’est la plaie totale »

Le même personnage dit à ses enfants qu’on viendra un jour à bout du terrorisme. Vous y croyez?
On ne viendra jamais à bout du terrorisme, mais on peut venir à bout d’un certain terrorisme. Le terrorisme religieux, c’est le plus dangereux. Quand vous avez du terrorisme séparatiste, quand vous avez par exemple un basque de l’ETA, vous savez que sa revendication est quelque chose de clair : il veut l’indépendance de son pays. Avec le terroriste islamique, le problème c’est qu’il dit : « J’ai raison puisque c’est Dieu qui l’a dit. » La discussion s’arrête. C’est un terrorisme qui a une densité particulière. Cette forme de terrorisme, il faut l’éradiquer par tous les moyens. Le fanatisme religieux, c’est la plaie totale.

Théoriquement, après deux ans, vous pourriez revenir à l’antiterrorisme. Y pensez-vous?
Je n’ai jamais pensé que je retournerai à l’instruction antiterroriste. Jamais. Il ne faut pas refaire ce qu’on a fait pendant des années. Mais l’antiterrorisme, c’est aussi juger aux assises, juger en correctionnelle. J’ai été au parquet antiterroriste, à l’instruction antiterroriste, donc assez logiquement, j’aurais pu être un bon président de correctionnelle ou un bon président de cour d’assises sur ces sujets. Ça aurait été quelque chose d’intelligent.

Le gouvernement veut créer un parquet national antiterroriste, qu’en pensez-vous?
Jusqu’à présent, je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Est-ce que c’est qu’un parquet ou est-ce que c’est toute une juridiction? Je n’ai pas la réponse. Si c’est une juridiction détachée de Paris, cela veut dire qu’il y aura aussi des juges du fond, une cour d’assises rattachée, des juges de la liberté et de la détention (JLD)… Mais je ne suis même pas sûr que ce soit le projet. Si c’est le parquet antiterroriste au sens strict du terme, c’est exactement pareil qu’aujourd’hui à Paris.

« Il faut que ce recrutement soit fait uniquement par le Conseil supérieur de la magistrature, sans la Chancellerie derrière »

Selon vous, à quelles conditions ce type de parquet national peut-il avoir un intérêt?
Aujourd’hui, l’antiterrorisme est rattaché au TGI de Paris. L’avantage, c’est de disposer d’effectifs supplémentaires en cas de crise. Par exemple au moment de Charlie Hebdo, 40 substituts sont venus des autres sections pour me seconder. Il faut à tout prix garder cette capacité. Si on fait un parquet national autonome, il faudra créer une loi qui permette d’aller chercher des parquetiers dans d’autres parquets, sinon ce n’est même pas jouable. Donc déjà, il faut résoudre ce problème. Deuxièmement, quel est le statut des gens qui sont nommés? Comment sont-ils nommés? Est-ce que c’est une façon de pouvoir mieux contrôler l’antiterrorisme? Il faut regarder à la loupe quelles sont les conditions. Et puis, on va créer ça pour mettre qui comme procureur national antiterroriste? Comment va-t-il être recruté?  Il faut être très clair : si on crée ce parquet pour une question d’efficacité et en toute indépendance, il faut que ce recrutement soit fait uniquement par le CSM, sans la Chancellerie derrière.

Si ces conditions sont réunies, vous pourriez être candidat?
Oui bien sûr. Si c’est précisé comme ça et que ce n’est pas un choix politique mais un choix ouvert entre différents candidats, je candidaterai certainement. Mais mon petit doigt me dit que ça ne se passera pas du tout comme ça. C’est trop politique. Je ne crois pas du tout qu’on va créer un système vraiment indépendant de ce point de vue-là.

Quel est l’état de la menace terroriste aujourd’hui en France?
On retombe dans le schéma habituel d’un groupe terroriste. Ce n’est plus l’Etat islamique avec un territoire et une armée, mais un groupe terroriste qui va avoir des cellules dormantes, des réseaux occultes, des systèmes de faux papiers, d’armes, etc. Tout ce qu’on a vu avec Al-Qaida après les frappes américaines. On change de nature, on revient à quelque chose de plus traditionnel. C’est quelque chose qui peut être très dangereux car les terroristes se professionnalisent dans la clandestinité.

Peut-on dire que la menace terroriste est moins présente?
A court terme, la menace est moins présente car ils ont besoin de se réorganiser vu les coups durs qu’ils ont pris. Combien de temps vont-ils mettre? Je ne sais pas. Le problème c’est qu’ils ont dû anticiper qu’on leur fasse la guerre. Une fois qu’ils seront réorganisés, ça peut faire mal.

« Il faut également isoler les détenus moyennement ou faiblement radicalisés des détenus très radicalisés »

Selon vous, comment faut-il gérer les détenus radicalisés?
Il faut les isoler de la population carcérale non radicalisée, mais il faut également isoler les détenus moyennement ou faiblement radicalisés des détenus très radicalisés. Il faut un système à trois étages, et certainement pas à deux étages comme à Fresnes avec tous les condamnés pour terrorisme ensemble. C’était absurde. Il faut ensuite créer un système d’isolement humain. Car j’ai connu le système d’isolement traditionnel, où le détenu ne voit personne, ne fait plus d’activité, ce n’est pas vivable. Ce n’est pas digne. Un système d’isolement humain permet au détenu d’avoir des activités sportives, culturelles, des parloirs avec sa famille, tout en étant séparé du reste des détenus. Il faut qu’il puisse vivre, sans être dangereux en termes de radicalisation pour les autres. Ça demande des moyens, c’est clair.

Les combattants français arrêtés en Irak et en Syrie doivent-ils être jugés sur place?
En Irak, il y a des juges, un Etat, un système judiciaire. Ils ont commis des infractions sur le territoire irakien, ils doivent être jugés en Irak.

Même s’ils encourent la peine de mort? Le gouvernement français a indiqué qu’il interviendrait pour l’éviter.
De quoi se mêle-t-on? Quand un Français est condamné à mort aux Etats-Unis, est-ce qu’on dit aux Etats américains qu’on leur interdit de le faire? Je ne comprends pas trop le raisonnement. Nous, on n’accepterait pas qu’on nous donne des leçons quand un étranger est condamné en France, donc il faut être logique. Par contre, effectivement, quand c’est des Kurdes syriens qui détiennent un Français, ils n’ont pas à le juger. Ils ne sont pas un Etat, ils n’ont pas de système judiciaire. On doit les récupérer, ça me parait logique.

« Un enfant de 5 ans qui se trouve en Syrie et qui est Français, je ne vois pas au nom de quoi l’Etat français ne lui accorderait pas sa protection »

Vous avez regretté l’absence de tribunal international pour juger les terroristes.
Plus modestement, j’ai regretté qu’on n’ait pas créé ça en Europe, notamment pour juger les gens appartenant au même groupe et arrêtés dans différents pays européens. Il s’agit d’éviter que les membres d’un même groupe soient jugés plusieurs fois dans différents pays. Regardez Salah Abdeslam, c’est ridicule cette histoire. On aurait pu avoir un seul tribunal qui juge ce qu’ils ont fait en France et en Belgique étant donné qu’il s’agit du même groupe.

L’Etat français doit-il prendre en charge les enfants de djihadistes?
Cela dépend de l’âge et de la situation des enfants. Mais s’ils ne sont pas responsables pénalement et qu’ils sont Français, alors il faut qu’on s’en occupe. Par contre, il faut les sortir de leur milieu criminogène. S’ils sont avec un parent qui est détenu, poursuivi ou salafiste radicalisé, il faut les placer. Il n’y a pas d’autre solution. Un enfant de 5 ans qui se trouve en Syrie et qui est Français, je ne vois pas au nom de quoi l’Etat français ne lui accorderait pas sa protection et n’irait pas le récupérer pour s’en occuper.

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Crédit photo : Abaca Press

* Compte à rebours. Tome 1. Marc Trévidic et Matz. Dessins Giuseppe Liotti. Editions Rue de sèvres. 15 euros.

 

Vignette actu CRSI sécurité intérieure

Le point : « Sécurité des ambassades françaises : dispositif de vigilance renforcé en Afrique »

By Dernièrement

Régulièrement prise pour cible en Afrique, comme à Ouagadougou ce vendredi, la France a engagé d’importants travaux et mobilisé policiers et gendarmes d’élite pour protéger ses enceintes.

Plus que jamais, la vigilance est de mise pour la France en Afrique. Cela vaut pour ses ressortissants, cibles de prises d’otages, pour ses entreprises et les expatriés qu’elles mobilisent, pour tout un ensemble d’institutions mais aussi et surtout pour ses représentations diplomatiques. L’attaque de Ouagadougou de ce vendredi, dont l’ambassade de France était une cible privilégiée, est une preuve patente de la volonté des djihadistes terroristes d’attaquer la France sur tous les terrains. Il s’agit là de l’illustration de la volonté des groupes djihadistes de traduire dans les faits leur volonté de viser les intérêts français au Sahel et en Afrique de l’Ouest et ce, pour se venger des dégâts que l’opération Serval au Mali en 2013, puis l’opération Barkhane en cours a pu leur causer sur les différents terrains d’opération disséminés à travers toute cette zone.

Le cas de la représentation de Ouagadougou

L’ambassade française à Ouagadougou était protégée vendredi, selon une source proche du dossier, par quatre policiers et deux gendarmes, qui sont parvenus à repousser les assaillants. La doctrine en place semble avoir bien fonctionné ce vendredi à Ouagadougou.« C’est la défense en cercles concentriques : multiplier les mesures de filtrage, du plus large jusqu’au dernier cercle, qui est celui de l’ambassadeur », explique Frédéric Gallois, ancien patron du GIGN.

Le cas de Ouagadougou rappelle un autre événement qui a eu lieu à Bamako en janvier janvier 2011. Un Tunisien de 25 ans qui, selon les policiers maliens qui l’avaient arrêté « avait la haine de la France », avait      fait exploser une grenade dans la rue menant à la représentation française dans la capitale malienne, sans faire ni victime      ni dégâts. Un avertissement dont la France a depuis tiré les conséquences. « Heureusement que, au moins pour l’instant, les agresseurs au Sahel n’ont pas les compétences et les moyens d’action acquis sur les théâtre d’opération en Irak et surtout en Afghanistan », indique Frédéric Gallois, « sinon ce serait une catastrophe ».

Quoi qu’il en soit, la conséquence sur le terrain est qu’à côté de cibles qualifiées de « molles » dans le jargon militaire, comprenez les écoles, les commerces ou les restaurants assimilés par les agresseurs à la France ou à l’Occident honni, les ambassades, consulats et centres culturels français dans la région sont de plus en plus barricadés.

Un dispositif pensé pour une sécurité optimum

Suivant les recommandations d’experts, notamment membres du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) ou du Raid (forces d’intervention de la police), les murs d’enceinte des représentations françaises ont été élevés et renforcés, équipés de miradors et de postes de tir. Les entrées ont été dotées de sas blindés, les rues menant aux entrées ont été fermées à la circulation par des postes de contrôle des polices ou armées locales, chargées des premiers contrôles. « La prise de conscience remonte quasiment au 11 septembre 2001 », a confié à l’AFP Frédéric Gallois. « Le Quai d’Orsay a pris conscience de la vulnérabilité des ambassades dans certaines régions et a créé une sous-direction de la sécurité des emprises diplomatiques, auprès de laquelle des membres du GIGN et du Raid sont détachés », a-t-il ajouté. « Un plan de renforcement a concerné les ambassades les unes après les autres, ça a duré une dizaine d’années, pour s’assurer que l’ensemble d’une organisation de sécurité soit mise en place autour des ambassades les plus sensibles », a-t-il conclu. De fait, le GIGN a détaché auprès du ministère des Affaires étrangères trois cent militaires appelés Gardes de sécurité diplomatique (GSD) ou Chefs de sécurité opérationnels (CSO). Ils sont affectés à l’étranger pour une durée moyenne de 4 ans et assurent la sécurité de 93 postes diplomatiques, dans 85 pays distincts.

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Débat : a-t-on raison d’armer les agents de sécurité privée ?

By Sécurité/Justice
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Crédit photo @ GORON

Jusqu’alors réservé aux forces de l’ordre, le port d’arme est depuis le 1er janvier 2018, autorisé sous certaines conditions aux agents de sécurité privée. Découvrez le témoignage de deux experts dont les avis divergent.

La loi du 28 février 2017 relative à la sécurité publique, ouvre le droit à l’armement des agents de sécurité privée. Très attendu par la profession, le décret d’application publié au Journal Officiel le 31 décembre 2017 a précisé les conditions d’exercice des missions de surveillance armée ainsi que celles de la conservation des armes et de la formation des agents.

En résumé, le port d’arme pourra être autorisé dans trois cas de figure :

  • Les agents de protection rapprochée pourront utiliser des armes de type B et D (revolvers, armes de poings, matraques, etc.) lorsqu’ils “assurent la protection d’une personne exposée à des risques exceptionnels d’atteinte à sa vie”. Pour exercer leur activité, ils devront disposer d’une carte professionnelle spéciale délivrée par le CNAPS ainsi que d’une autorisation du Ministère de l’Intérieur.
  • Les “agents de surveillance rapprochée” – bien que ce terme n’existe pas à proprement parler, de manière réglementaire – pourront également être armés (armes B et D) lorsqu’ils exercent une mission de surveillance les exposant à un risque exceptionnel d’atteinte à leur propre vie ou à celles des occupants du lieu surveillé. Ils devront aussi disposer d’une carte professionnelle spéciale délivrée par le CNAPS ainsi que d’une autorisation préfectorale.
  • Enfin, les agents de sécurité privée pourront, dans certaines conditions et sous autorisation préfectorale, utiliser des armes non létales de type matraques et générateurs d’aérosols.

L’autorisation du port d’arme par les agents privés constitue une petite révolution puisque jusqu’ici en France, il avait toujours été réservé aux forces de l’ordre. C’est pourquoi, à peine mise en application, cette nouvelle disposition divise. Certains se félicitent de voir les forces privées reconnues comme complémentaires des forces publiques et de leur donner les moyens d’assurer au mieux leur rôle de protection de la société civile. Tandis que d’autres s’inquiètent des dérives possibles du fait d’armer des personnes qui ne sont pas des représentants de l’Etat.

Pour en débattre, nous vous proposons un face à face entre deux experts qui portent une vision différente de cette loi. D’un côté, Thibault de Montbrial, avocat au barreau de Paris, membre du Conseil scientifique de l’Ecole de Guerre et Président du Centre de Reflexion sur la Sécurité Intérieure (CRSI).  De l’autre, un fonctionnaire de police, souhaitant rester anonyme, responsable d’une brigade anticriminalité en région parisienne sur une zone sensible.

Nous les remercions de leur concours à ce débat et de leurs avis éclairés.

POUR – une avancée nécessaire pour assurer un continuum public-privé

“Le décret du 29 décembre 2017 signe une avancée significative du rôle des acteurs de la sécurité privée. L’autorisation du port d’arme, dans les conditions exceptionnelles évoquées, répond au besoin d’adapter les outils sécuritaires de notre pays face au terrorisme. Il faut s’en féliciter.

Le recours à des agents de sécurité armés obéit à la logique implacable selon laquelle plus rapide est la riposte par le feu à une attaque terroriste, moins il y a de victimes. Aussi, l’agent de sécurité armé pré-positionné devant un établissement recevant du public (ERP) est destiné au rôle de primo-intervenant, avant les patrouilles dynamiques aléatoires de la police et de l’opération Sentinelle.

En réalité, les rôles respectifs de la sécurité privée et des forces régaliennes se complètent, ce qui établit le fameux « continuum public-privé » de sécurité désormais indispensable. Les forces régaliennes seront ainsi en partie soulagées des missions de protection des ERP et des 1 171 sites SEVESO. Si elles peuvent intervenir en renfort de la sécurité privée armée désormais permanente qui y sera déployée, ces mêmes forces régaliennes pourront se consacrer entre-temps à d’autres missions.

Le fantasme de dizaines de milliers d’agents privés armés sous-qualifiés peut être écarté : les quelques 2 000 personnels (sur 170 000) concernés par cette disposition feront l’objet d’une formation poussée ainsi que d’une sélection stricte ; de fait, il est probable que la plupart seront d’anciens membres des forces de l’ordre.

Il est hélas acquis que le terrorisme islamiste représente une menace de long terme. Ainsi, au-delà de leur rôle crucial de sécurisation des ERP et des sites SEVESO, les agents privés armés constitueront un atout à l’horizon des futurs grands événements annoncés en France, tels que les Jeux Olympiques de 2024 ou l’Exposition Universelle de 2025 pour laquelle la France est candidate.”

Thibault de Montbrial

CONTRE – une loi qui ne prend pas en compte la difficulté de former à l’armement

“Cette loi semble avoir été promulguée dans la précipitation face à la pression des médias et de l’opinion publique, suite à la vague d’attentats qui frappe l’Europe depuis 2015.

Or, je suis convaincu que ce n’est pas en armant les agents de sécurité et de protection que nous pourrons lutter efficacement contre la malveillance, la criminalité et le terrorisme. L’idée selon laquelle le bilan des victimes aurait été moins important s’il y avait eu des personnes armées dans la salle du Bataclan, n’est qu’une simple hypothèse. Pour apporter une solution à un problème, le législateur n’est-il pas en train d’en créer un autre ?

En effet, l’armement est un sujet extrêmement sensible qui implique une solide formation de l’agent et surtout un accompagnement particulier en matière de management et de contrôle. Quand j’observe les difficultés de l’institution Police à entraîner les agents porteurs d’une arme pour des raisons de temps ou de budget, je suis dubitatif quant à la capacité des entreprises privées à le faire convenablement.

Sans compter tout ce que cela implique en matière de sélection et de suivi des profils : recrutement extrêmement sélectif, enquête approfondie – différente de celle menée par le CNAPS – à la fois au niveau personnel et professionnel, recyclages réguliers pour maintenir les compétences à niveau, etc. Il faut par ailleurs mettre en place un management opérationnel exemplaire afin de prévenir tout risque de débordement.

Enfin, malgré le décret d’application, de nombreuses questions restent en suspens : quid de l’utilisation de l’armement en cas d’intrusion malveillante ou d’agression ? Quelle coordination avec les forces de l’ordre ?

Je suis donc plus que réservé concernant cette nouvelle mesure.”

Source
Thibault de Montbrial

Thibault de Montbrial : « Emmanuel Macron doit réduire les fractures qui traversent notre société »

By Ils en parlent !

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Gardiens de prison agressés, policiers lynchés, territoires occupés… L’avocat Thibault de Montbrial s’inquiète de la multiplication des tensions, qui laissent redouter une explosion de la violence.

FIGAROVOX.- Les gardiens de prison mènent des actions partout en France à la suite de l’agression de quatre des leurs à Vendin-le-Vieil, et sept encore à Mont-de-Marsan hier… Quelles solutions pour faire face à la radicalisation des détenus?

Thibault de Montbrial.- Je fais en effet le constat que depuis quelques années, une crise de sécurité est à craindre dans les prisons. Celle-ci tient principalement à deux facteurs: la surpopulation carcérale, et la présence d’un nombre toujours plus grand d’islamistes. Les pouvoirs publics en sont conscients, puisqu’ils ont créé l’an dernier un Bureau central du renseignement pénitentiaire. C’est déjà un progrès, mais il faut aller beaucoup plus loin: pour commencer, il faut évidemment construire des places de prison supplémentaires, car la population carcérale dépasse largement nos capacités d’accueil, et dans l’avenir nous ne pouvons qu’anticiper une hausse du nombre de détenus. Mais construire ne suffira pas: il faut aussi mieux penser la détention, en plaçant les détenus en fonction de la nature des infractions commises. Les moins dangereux d’entre eux, par exemple ceux condamnés pour de la délinquance non-violente, de la récidive routière ou des délits financiers par exemple, pourraient être accueillis dans des centres pénitentiaires à l’architecture moins lourde et nécessitant des dispositifs de sécurité allégés. Cela permettrait à l’administration pénitentiaire de concentrer ses moyens sur les prisonniers les plus violents. Cette mesure commence tout juste à être envisagée par les politiques (Valérie Pécresse y a fait allusion ce matin), alors qu’elle me paraît être d’une nécessité vitale: si l’on ne fait rien, tôt ou tard, nous aurons à faire face à une mutinerie sanglante dans l’une ou l’autre de nos prisons.

Pensez-vous que l’installation de téléphones fixes dans chaque cellule, comme cela a été annoncé, soit une bonne idée?

L’idée est intéressante mais à plusieurs conditions: que les conversations des prisonniers puissent être écoutées par l’administration, que les détenus ne puissent appeler qu’un nombre restreint de numéros préenregistrés et que l’on fixe une durée maximale quotidienne d’appels. Le téléphone peut maintenir le lien entre les détenus et leurs familles, et ainsi créer une soupape de sécurité pour éviter que des détenus ne cèdent au désespoir (suicide) ou aux sirènes de la radicalisation.

La police est désormais considérée comme une bande rivale, à l’encontre de laquelle tous les coups sont permis.

Les agressions contre la police continuent également de se multiplier, comme au soir du 31 décembre à Champigny-sur-Marne. Selon vous, quels sont les responsables de ce regain de violences contre les forces de l’ordre?

Ces violences contre la police n’ont rien de nouveau, mais je constate une évolution qui nous entraîne vers le pire. La gravité de ces violences est elle-même en constante augmentation: à Champigny, ce qui s’est produit est tout de même un lynchage! La police est désormais considérée comme une bande rivale, à l’encontre de laquelle tous les coups sont permis. On ne peut pas rejeter sans cesse la responsabilité sur le contexte de misère sociale dans laquelle vivent les agresseurs: il faut certes continuer de mener des politiques sociales, mais cela ne suffira pas à enrayer cette logique de violence. Car enfin, ayons le courage de nommer la réalité: les groupes qui s’en prennent à nos policiers sont des bandes ethnico-territoriales, qui cherchent à protéger leur zone pour deux raisons: continuer de faire prospérer leurs trafics, et maintenir une logique communautaire dictée par un islam radical. Il règne dans ces zones une haine du flic, qui est le ciment d’une triple identité, à la fois territoriale, ethnique et religieuse. La quasi-totalité de mes nombreux interlocuteurs dans l’univers de la sécurité intérieure s’accordent à dire qu’il viendra un jour où la situation finira par échapper au contrôle des forces de l’ordre: ce jour-là, seule l’armée sera encore en mesure d’intervenir pour restaurer l’ordre républicain. C’est un scénario concret qui est déjà envisagé au sein de certaines administrations, même si l’on comprend que personne ne rentre publiquement dans le détail.

Êtes-vous favorable à l’instauration de peines planchers pour les agresseurs de policiers?

À mon avis, cette mesure est secondaire face au problème que nous évoquons. Les peines planchers sont certes nécessaires, mais la justice vient toujours après la violence, or c’est d’abord au moment des faits que nous devons être capables de réagir. Il faut commencer par muscler la riposte des forces de l’ordre. Lorsqu’ils sont pris pour cible, nos policiers font preuve d’une remarquable retenue dans l’usage de la force: même à Champigny, ils n’ont pas fait usage de leur arme de service alors qu’ils en avaient pourtant le droit, puisqu’ils étaient menacés dans leur intégrité physique. D’eux-mêmes, les policiers ont souvent tendance à rajouter un échelon supplémentaire dans la gradation de la riposte: je pense aux tirs de sommation, qui ne sont pas prévus par la loi, et qui ont augmenté de 89 %. Il faut rappeler à nos policiers et nos gendarmes qu’ils n’ont pas vocation à servir de punching-ball aux hordes qui s’en prennent à eux. Alors oui, je suis favorable à l’instauration de peines planchers, mais je crois surtout que la priorité doit être le rétablissement de la continuité de l’ordre républicain dans certains quartiers. Pour cela, il faut commencer par ne pas désarmer nos forces de sécurité. Quand le Défenseurs des droits Jacques Toubon, dans un rapport remis aux députés, préconise l’interdiction des Flash-Ball ou des grenades de désencerclement, je trouve cette position tout simplement hors-sol.

Une personne qui entre illégalement en Europe a 96 % de chances de pouvoir y rester.

Emmanuel Macron est aujourd’hui en visite à Calais. Êtes-vous convaincu par sa politique migratoire?

Je trouve sa politique courageuse et réaliste. Mais je me demande s’il réussira à résister à la pression exercée par l’aile gauche de LREM. Selon moi, la priorité doit être l’expulsion des clandestins déboutés du droit d’asile, dont seuls 4 % quittent effectivement le territoire une fois leur demande rejetée. Ce qui signifie qu’une personne qui entre illégalement en Europe a 96 % de chances de pouvoir y rester ; or notre politique d’accueil n’a de sens que si l’éloignement du territoire, une fois prononcé, est effectivement mis en œuvre. D’autant plus que les personnes qui se maintiennent sur le territoire en situation irrégulière finissent généralement par acquérir des droits progressifs, qui conduisent souvent à l’obtention de la nationalité après quelques années. Je suis donc favorable à ce que les déboutés du droit d’asile se voient interdire définitivement l’obtention de la nationalité.

Le Figaro révèle aujourd’hui dans un sondage portant sur les préoccupations des Français que 43 % de nos concitoyens placent la lutte contre l’immigration et le terrorisme en tête des priorités. Quelle action du gouvernement attendez-vous sur ces questions?

Tous les attentats commis sur notre territoire depuis 2014 sont le fait d’hommes musulmans, et la quasi-totalité des terroristes islamistes sont issus de l’immigration. Ce qui est vrai du terrorisme l’est aussi d’une partie importante de la délinquance, et les Français le voient, même si on les somme de ne pas le penser. Agir sur l’immigration est donc indispensable. Il faut aussi revoir le fonctionnement de notre système judiciaire, en renforçant l’autorité et en particulier la sévérité à l’égard de la délinquance dure. Il est inacceptable que des multirécidivistes potentiellement dangereux soient toujours dans nos rues et non derrière les barreaux, en particulier pour des raisons liées à l’application des peines.

Nos services de renseignement ont, eux, déjà accompli un travail remarquable, que je tiens à saluer: nous savons que de nombreux attentats ont pu être déjoués grâce à eux. Mais il faut se préparer à une intensification de la menace: de nombreux djihadistes francophones ont quitté la Syrie, et certains vont inéluctablement revenir en France. Ils n’auront aucune difficulté à y séduire une jeunesse qui développe déjà un discours de haine à l’égard de notre pays. Ils importeront des méthodes de guérilla auxquelles nos forces de sécurité se préparent déjà à faire face. Il faut donc se préparer à de nouvelles formes d’attentats, plus violents encore. Les perspectives sont sombres, donc, mais le président semble en saisir la mesure, lui qui a toujours nommé l’ennemi («terrorisme islamiste»), contrairement à son prédécesseur. En revanche, je suis davantage préoccupé par l’ambiguïté qui demeure sur la question de l’islam politique, qui se développe à une vitesse inquiétante (qu’on en juge à la multiplication des revendications communautaires, du prosélytisme religieux et du port de signes ostentatoires d’appartenance à l’islam). Or il faut rester inflexible face à ces revendications: en réalité, le communautarisme et le terrorisme proposent deux voies différentes vers le même but: le triomphe d’un islam politique. Le gouvernement ne peut avoir la moindre tolérance envers les partisans de cet islam politique, ni avec ses idiots utiles et a fortiori ses complices.

Le communautarisme et le terrorisme proposent deux voies différentes vers le même but : le triomphe d’un islam politique.

Pensez-vous enfin que, bien qu’en bonne partie absentes de sa campagne, les questions régaliennes (sécurité, immigration) vont constituer le cœur du quinquennat d’Emmanuel Macron?

Au cours de la campagne, le souffle et l’énergie du candidat Macron ont permis de concentrer sur sa personne un désir de rupture ressenti et exprimé par les Français. Des trois candidats qui pouvaient incarner cette rupture (avec Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen), Macron s’est révélé être le plus mesuré dans ses propositions. Mais aujourd’hui qu’il est président, la réalité semble l’avoir rattrapé. La situation de notre pays est celle d’une société soumise à un nombre toujours grandissant de tensions intérieures: on ressent ces tensions dans nos banlieues, en proie à une violence quotidienne, mais aussi dans les revendications communautaires qui ont même créé à gauche un clivage très dur entre la ligne islamo-gauchiste d’un Edwy Plenel et les défenseurs de la laïcité autour de Manuel Valls. Par ailleurs, les services de renseignement craignent aujourd’hui une résurgence d’un terrorisme d’extrême-gauche qu’on n’a plus connu depuis les crimes commis par Action directe dans les années 1980. Quant aux ZAD, il s’agit de territoires dont la reconquête s’annonce plus que problématique, à commencer par celle de Notre-Dame-des-Landes. Et les crispations concernent bien d’autres réalités encore: la virulence des tribunes par lesquelles s’écharpent depuis peu divers camps au sein des mouvances féministes, dans un contexte où la violence à l’égard des hommes s’est déchaînée à la suite de #BalanceTonPorc, en est encore une illustration. Cette tension se ressent à tous les niveaux dans notre société: un cardiologue m’a même confié qu’en 30 ans de métier, il n’avait jamais enregistré autant de maladies cardiaques liées au stress que ces derniers mois! À mon sens, l’enjeu prioritaire du quinquennat, c’est de faire baisser cette tension en réduisant les fractures au sein de notre société sans pour autant transiger avec les valeurs de notre République. À défaut, personne ne peut exclure le risque d’une explosion de grande violence… y compris à court terme.

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