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Souveraineté numérique : une circulaire qui enjoint à l’adoption massive de Tchap, application de messagerie instantanée pour la sphère publique

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Souveraineté numérique : une circulaire qui enjoint à l’adoption massive de Tchap, application de messagerie instantanée pour la sphère publique

Le 25 juillet 2025, le Premier ministre François Bayrou émet une circulaire n° 6497/SG visant à “renforcer la sécurité des communications électroniques par messagerie instantanée au sein de la sphère publique et des cabinets ministériels”. Ces dispositions seront applicables à partir du 1ᵉʳ septembre 2025.

La circulaire invite les ministères et les administrations à déployer massivement la messagerie instantanée Tchap, application gérée par l’Administration française sous l’égide de la direction interministérielle du numérique (DINUM).


Contexte:

L’utilisation d’applications commerciales de communication instantanée sous l’influence de pays étrangers peut constituer une menace sécuritaire, notamment par l’interception en utilisant des moyens techniques ou juridiques des communications entre agents publics.

Tchap permettrait ainsi de “garantir la confidentialité et l’intégrité de l’ensemble de ces échanges” au sein de la sphère publique, du moins par son origine et le contrôle du gouvernement français. L’État maîtrise l’infrastructure et les développements sont pensés pour répondre directement aux besoins des agents publics.

L’application est décentralisée, garantit un chiffrement des données de bout en bout et permet au gouvernement de garder un contrôle sur les données en les hébergeant lui-même via du matériel sur le territoire national.

Dans une optique de transparence, le code de Tchap est consultable publiquement et s’appuie sur le logiciel Element qui implémente le protocole informatique Matrix, tous deux open source. Les fondateurs de la start-up franco-britannique Element s’occupent aussi du développement de Matrix, ce qui facilite son intégration par l’administration française. Thales utilise le protocole pour son application Citadel Team et le gouvernement allemand utilise les services d’Element pour BundesMessenger, l’équivalent germanique de Tchap.

Tchap est aujourd’hui utilisée par plus de 300 000 agents de façon récurrente. Son adoption généralisée permettrait ainsi une meilleure sécurisation des informations échangées dans les ministères et les administrations. L’ANSSI supervise les efforts de sécurisation selon ses standards.

Une première application française (Olvid) est aujourd’hui déployée au sein des cabinets ministériels depuis 2023. Le gouvernement estime que les ministères peuvent continuer à utiliser Olvid tout en privilégiant, en revanche, Tchap pour les communications avec l’administration.


Enjeux:

Il n’est peut-être pas anodin de souligner que le projet Tchap est officiellement annoncé par le gouvernement en avril 2018, seulement quelques semaines après l’adoption de la législation américaine extraterritoriale du CLOUD Act.

Cette législation, à l’instar du FCPA pour l’extraterritorialité, permet aux autorités américaines d’accéder aux données numériques stockées sur sol étranger de toutes les entreprises relevant de la juridiction américaine. Si le projet Tchap est en lui-même probablement antérieur au CLOUD Act, cette annonce révèle tout de même un changement de paradigme en ce qui concerne la mainmise sur les communications.

La réponse de l’État aux cybermenaces sur les systèmes d’information civils

By Numérique

La réponse de l’État aux cybermenaces sur les systèmes d’information civils

La Cour des Comptes a publié, le 16 juin 2025, un rapport sur la réponse de l’État face aux cybermenaces sur les systèmes d’information civils.

Le rapport constate une évolution progressive des cybermenaces au rythme des avancées technologiques et des développements géopolitiques.

Les trois principales cybermenaces en 2023 sont:

  • Le hameçonnage
  • Le piratage de compte
  • La fraudes/le rançongiciel

278 703 infractions liées au numérique ont été enregistrées en 2023, en augmentation de 9% par rapport à 2022:

  • Atteintes numériques aux biens (escroqueries, arnaques en ligne etc.): 59%
  • Atteintes numériques à la personne: 34%
  • Atteintes numériques aux institutions: 5%

Les attaques par rançongiciel restent la première menace (34,1%), devant les attaques DDoS (28,2%) et les vols de données (17,2%).

Une cyberattaque coûte en moyenne:

  • 466K€ aux TPE-PME
  • 13M€ aux entreprise de taille intermédiaire (ETI)
  • 135M€ aux grands groupes

Dans le public, certains hôpitaux ont supporté jusqu’à 5,5M€ de coûts directs (Corbeil-Essonnes en 2022)

Les administrations publiques, et notamment les collectivités, sont les secteurs les plus ciblés par les cyberattaques. On recense 187 incidents entre janvier 2022 et juin 2023 (17% du total traité par l’ANSSI).


Stratégie nationale:

La gouvernance cyber de la France est organisée autour de trois missions:

  • L’État défend la Nation
  • L’État se sécurise 
  • L’Etat protège la Nation

La France suit un modèle dual de cyberdéfense fondé sur la séparation des capacités offensives et défensives.

Le modèle est peu répandu dans les pays proches, avec, notamment, les anglo-saxons qui vont eux centraliser leurs capacités offensives et défensives dans les services de renseignements.

Une nouvelle stratégie nationale est validée en Conseil de défense en novembre 2024 sous le pilotage du SGDSN. Elle articule une réponse aux agressions, à la sécurisation des systèmes d’information de l’État et à la protection numérique de la société. Le rapport n’a pas encore été publié.

Le plan stratégique 2025-2027 « Au cœur d’un collectif, pour une Nation cyber-résiliente » instaure quatre axes et onze objectifs (cryptographie post-quantique, IA, réponse de masse, coopération européenne) mais sans budget détaillé pour le moment.


Historique:

La France, dès le début du XXIe siècle, s’est dotée d’un dispositif de lutte contre les cybermenaces.

  • 2004-2008: Mise en place des premières structures de lutte contre les cyber-menaces, puis Livre blanc défense & sécurité 2008
  • 7 juillet 2009: Décret n° 2009-834 créant l’ANSSI (service à compétence nationale rattaché au SGDSN)
  • 2013: Loi de programmation militaire 2014-2019
  • 2015 – 2017: Décret 2015-351 (sécurité Opérateur d’Importance Vital OIV) avec création du COMCYBER (mai 2017)
  • 2018: Revue stratégique de cyberdéfense 2018 et instauration du CODIR-cyber qui prépare les décisions du Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN) en matière cyber
  • 2020 – 2021: Création de l’OSIIC (2020) et de VIGINUM (2021)
  • 2022: Revue nationale stratégique 2022, priorité « résilience cyber de premier rang»
  • Fin 2024: Validation d’une nouvelle Stratégie nationale de cybersécurité

Législations européennes:

L’édifice juridique, d’abord national (LPM, décrets OIV/OSE), est aujourd’hui largement européen. Depuis quelques années, l’Europe, qui s’inspire des modèles nationaux, vient renforcer les exigences en matière de cybersécurité. Les directives phares NIS 1 et NIS 2 l’illustrent parfaitement.

  • 2016 : Directive NIS 1 (UE 2016/1148)
  • 2018 : Loi n° 2018-133 et le décret 2018-384 pour transposer NIS 1 dans le droit français
  • 2019 : Cybersecurity Act (Règlement UE)
  • 2022 : Directive NIS 2, REC (entités critiques), Règlement DORA (finance)
  • 2024 – 2025 : Projet de loi « Résilience » (transposition NIS 2, REC, DORA) adopté par le Sénat 12 mars 2025, examen final en cours
  • 2024 – 2025 :  Cyber Solidarity Act (règlement UE, entrée en vigueur le 4 février 2025)

Le projet de loi « Résilience »:

  • Transpose NIS 2, REC et DORA multipliera de 500 à ~15000 le nombre d’entités régulées, couvrant 18 secteurs au lieu de 7 .
  • Vise notamment 661 collectivités territoriales comme entités essentielles (EE) et 992 communautés de communes comme entités importantes (EI)
  • Coût estimé de la mise en conformité : 450 – 880K€ (entités essentielles) ou 100 – 200K€ (entités importantes), puis 10% par an de maintien

Gouvernance:

La gouvernance française est structurée ainsi:

  • Décision stratégique au sommet de l’État avec le conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN)
  • Réunions préparées par le comité directeur de la cyberdéfense (CODIR cyber)
  • Pilotage interministériel et mise en oeuvre des décisions par le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN)
  • La structure opérationnel civil unique avec l’agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI)
  • La structure militaire avec le commandement de la cyberdéfense (COMCYBER)

Le Centre de coordination des crises cyber (C4) joue un rôle central dans la réponse technique aux cyberattaques. Il assure des missions de connaissance, détection, caractérisation et imputation des attaques. La coordination opérationnelle est assurée entre plusieurs entités : ANSSI, COMCYBER, DGA, DGSI et DGSE.


ANSSI:

La Cour des Comptes met l’accent sur le rôle prépondérant et considérable que joue l’ANSSI dans la réponse de l’Etat face aux cybermenaces.

Missions principales:

  • Assistance et remédiation pour l’État, les OIV et les OSE (CERT-FR)
  • Qualification et labellisation de produits, services et formations de cybersécurité
  • Sensibilisation du grand public et des dirigeants
  • Représentation et expertise française dans les enceintes européennes et internationales

Effectifs:

  • 128 agents en 2009
  • 622 agents en 2023
  • La trajectoire initiale était 786 ETP en 2027 mais stoppée par la LF 2025

Capacités opérationnelles et projets en cours:

  • Maillage national de CSIRT ministériels, sectoriels et territoriaux.
  • Projet d’Observatoire interministériel de la menace pour centraliser les données d’incidents

Les CSIRT sont les « Computer Security Incident Response Team » ou les centres de réponse aux incidents cyber.


Recommandations de la Cour des comptes:

Plan d’action national:
Il faut arrimer la stratégie nationale 2024 à un échéancier détaillé et à une programmation pluriannuelle des moyens (SGDSN)

Lutte contre la cyber-criminalité:
Il faut mieux coordonner autorités judiciaires et services de renseignement (SGDSN, Justice, Intérieur)

CSIRT:
Il faut clarifier les rôles des CSIRT ministériels, sectoriels et territoriaux avec une garantie de financement pérenne (SGDSN, ANSSI)

Observatoire national de la menace:
Il est nécessaire de mettre rapidement en place, au sein de l’ANSSI, un observatoire centralisant les données et les analyses d’incidents (SGDSN, ANSSI)

Contrôles NIS 2:
Il faut cartographier les risques, intensifier et prioriser les audits et les sanctions des entités régulées (SGDSN, ANSSI)

Budget ANSSI:
Il est nécessaire définir une programmation pluriannuelle avec la nouvelle stratégie et le plan stratégique 2025 (SGDSN, ANSSI)

Sensibilisation des dirigeants publics:
Il est important d’inscrire des objectifs cybersécurité explicites dans leurs lettres de mission (SGDSN)

Conventions SGDSN-ANSSI-ministères:
Il convient de signer des conventions fixant objectifs, échéancier et moyens cyber au sein de chaque ministère (SGDSN, ANSSI)

Modèle économique durable:
Il faut stabiliser le financement du GIP Acyma et du Campus Cyber (SGDSN)

Labellisation PME et collectivités:
Il y a lieu de définir des critères de labellisation de solutions cyber adaptées aux petites structures (SGDSN, ANSSI)

Formation:
Il faut adapter l’offre interne de formation aux nouveaux besoins des entités régulées et piloter l’écosystème des formations en cybersécurité (SGDSN, ANSSI)

Lire le rapport
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Les mégaconstellations à la conquête de l’internet

By Publications, Numérique

Les mégaconstellations à la conquête de l’internet

Synthèse

Avec le déploiement des constellations de satellites à orbite basse, les services de communications par satellite sont une alternative crédible aux services des opérateurs de télécommunications, grâce à des performances comparables en termes de débit et de latence à celle des réseaux fixes ou mobiles.

Si les premières offres disponibles visent avant tous le marché grand public dans des zones isolées, les applications sur le plan militaire démontrent que l’internet satellitaire est un actif stratégique pour les états souhaitant préserver leur domination sur le plan géopolitique.

La plupart des grandes puissances ont aujourd’hui un programme de mégaconstellation, mais les Etats-Unis restent le leader incontesté de ce marché grâce à la domination de la société Starlink.

L’Europe n’est pas démunie, mais devra surmonter ses divisions internes pour proposer une alternative crédible et préserver sa souveraineté dans le domaine spatial mais également dans le domaine des télécommunications.

Le futur de l’internet satellitaire reste néanmoins dépendant de la capacité des acteurs à surmonter une triple menace: la pénurie de fréquence orbitale, l’émergence d’une cybercriminalité dans le domaine spatial et le problème des débris spatiaux qui risquent à terme de rendre impossible l’exploitation des mégaconstellations.

 

L’ internet par satellite : une nouvelle ère industrielle

L’internet par satellite a longtemps été considéré comme une solution alternative aux réseaux de communications terrestres, que ce soient les réseaux fixes (cuivre et maintenant fibre) ou les réseaux mobiles.

Essentiellement basées sur des satellites géostationnaires (GEO), situés à 36.000 km d’altitude, les communications par satellite n’étaient pertinentes que dans des cas très particuliers, pour couvrir les zones où les systèmes de télécommunication terrestres n’existent pas (zones blanches, forêts, déserts et océans), ou pour fournir un service de secours lorsque ceux-ci étaient endommagés (une catastrophe naturelle par exemple). Dans les faits, les services satellites étaient réservés à des applications militaires ou gouvernementales, ou pour de la transmission de données pour de grandes entreprises, et à la diffusion de bouquets de chaines TV pour le grand public.

La baisse des coûts a joué un rôle majeur dans l’expansion des systèmes LEO. Le coût de lancement est de moins en moins élevés, en raison du poids plus faible des satellites qui constituent les systèmes à orbite basse. La capacité des opérateurs à réutiliser les engins lanceurs de satellites est également un facteur favorisant le développement de ces solutions.

D’autres facteurs tels que les progrès de la technologie des satellites, un soutien financier solide et la demande croissante de services de connectivité à faible latence rendent la réalisation de systèmes de communication LEO à grande échelle plus plausible aujourd’hui que par le passé.

L’émergence des projets de constellations de satellites en orbite basse (LEO) change singulièrement la donne : Les opérateurs de satellites LEO, situés entre 400 et 2.000 km d’altitude, proposent des services internet comparables à ceux fournis par les solutions terrestres, grâce à des temps de latence plus court, (inférieur à 50 ms), et des connexions haut débit, avec l’avantage supplémentaire d’être un réseau à couverture mondiale : Une seule infrastructure est en capacité de délivrer ses services partout dans le monde.

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Une offre commerciale à destination du grand public

Sur le plan commercial, les constellations existantes visent principalement à fournir des services internet au grand public.

  • Elles mettent en avant leur capacité à réduire la fracture numérique en connectant les régions du globe les plus éloignées, et l’aide au développement des pays sous- développés grâce à l’accès à des ressources éducatives ou à des services de santé (télémédecine).
  • Elles constituent également une alternative au câbles sous-marins pour fournir de la connectivité en gros aux opérateurs de télécommunications, qui sont confrontés à des usages en forte croissance qui peut donner lieu à des problèmes ponctuel de pénurie de capacité qu’il est di?icile de traiter avec le seul réseau terrestre.

Le marché global des communications par satellite est estimé à 36,58 Md$ en 2025 avec une croissance (CAGR) estimée de 5,5 % pour atteindre 45,29 Md$ en 2029.

Malgré la baisse des coûts de production et de lancement des satellites au cours des dernières années, les offres de satellites grand public par satellite restent un marché de niche, la viabilité du modèle économique des mégaconstellations restant à démontrer sur des grands volumes. Le prix des offres reste à ce jour trop élevé pour espérer une généralisation de son usage à l’échelle de la planète, d’autant que les opérateurs de télécommunications offrent aux utilisateurs une couverture et des débits de très bonne qualité dans la plupart des pays développés.

Néanmoins, les évolutions technologiques devraient permettre dans un avenir proche de proposer de nouveaux services susceptibles de bouleverser le marché des opérateurs de télécommunications.

Les fournisseurs de chipset intègrent actuellement la fonction permettant de communiquer directement par satellite à partir d’un téléphone mobile. De telles offres pourraient bientôt concurrencer les offres des opérateurs de téléphonie mobiles.

Les progrès continus en matière de miniaturisation, de réutilisation des lanceurs et de programmation des satellites devrait permettre de baisser les coûts dans la durée, et de favoriser la réutilisation des satellites en orbite pour de nouvelles missions.

Autre secteur en devenir, l’Internet des Objets (l’IoT) consistant à connecter des objets avec des liens de communications (Wi-Fi, Bluetooth, réseaux cellulaires (2G, 3G, 4G, 5G), LoRaWAN, Sigfox, Zigbee) pourrait voir son développement accéléré dans beaucoup de secteurs industriels grâce aux mégaconstellations qui rendent la connexion possible à n’importe quel point de la planète, y compris dans les zones les plus reculées.

Un enjeu de souveraineté pour les puissances mondiales

Depuis plusieurs années, ces « mégaconstellations » internet en orbite basse sont devenues un enjeu stratégique majeur pour les États pour des raisons militaires et de souveraineté qui surpasse grandement les enjeux commerciaux.

La suprématie d’un état dans le domaine spatial peut constituer un outil d’influence géopolitique majeur.

Le conflit en Ukraine a démontré que les satellites en orbite basse peuvent jouer un rôle majeur, notamment en termes de communication et de surveillance. Par nature, les services satellites sont résilients, là où les réseaux terrestres sont facilement détruits et difficiles à reconstruire dans des délais courts.

En bénéficiant depuis le début du conflit des services de la société américaine Starlink, les troupes ukrainiennes ont ainsi pu soutenir les troupes au sol, grâce à la capture d’images à haute résolution, essentielles pour la surveillance, ce qui s’est révélé être un atout déterminant dans l’équilibre des forces en présence.

La plupart des grandes puissances ont aujourd’hui des projets de mégaconstellations, plus ou moins avancés, visant à préserver leur autonomie dans le domaine des infrastructures de communications pour éviter toute dépendance technologique dont on constate combien il est di?icile de se soustraire, avec les exemples du Cloud et des plateformes de services avec la domination des GAFAM américains, portant atteinte à la souveraineté des états européens.

Au moins trois puissances spatiales – les États-Unis, la Chine et l’Europe disposeront d’ici 2030 de constellations haut-débit en orbite basse à travers des sociétés commerciales (comme Starlink). La Russie a approuvée en avril 2022 le projet de la constellation Sfera, prévoyant le déploiement de 264 satellites d’ici 2030-2035. D’autres acteurs privés (Lynk, AST, Telesat) et gouvernementaux se lancent également dans la bataille du spatial.

Le panorama du marché qui suit démontre grandissant de l’intérêt des grandes puissances géopolitiques pour les constellations de satellites, qui exigent à la fois une maîtrise technologique, et des capacités d’investissements significatives.

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Starlink : le leader incontesté des services internet par satellite

La filiale Starlink de la société SpaceX est de loin l’acteur dominant sur le marché de la connectivité par satellite. Le projet Starlink a pour ambition de fournir un accès Internet haut débit aux populations du monde entier, en particulier à celles des zones reculées et mal desservies.

Le projet a démarré ses travaux en janvier 2015, et le premier lancement de satellites a eu lieu en 2019. Le service est opérationnel depuis 2021. Starlink possède une avance considérable sur la concurrence, avec à ce jour une constellation de 6.750 satellites déployés dans l’espace à l’issue de 250 lancements de fusées. Ce sont plus de 6.200 satellites qui sont déjà déployés en 2025, et l’ambition de Starlink et d’atteindre une couverture globale avec plus de 12 000 satellites d’ici 2030.

L’entreprise vise à fournir un accès Internet fiable même dans les régions les plus reculées du monde, réduisant ainsi la fracture numérique.

Les services Starlink sont déjà disponibles dans 125 pays et régions dont le Bhoutan. Il y aurait 6 millions d’utilisateurs. En France, l’offre internet est disponible depuis 2021 pour un abonnement mensuel de 40 €, avec des débits pouvant aller jusqu’à un débit jusqu’à 220 Mbps, avec une latence de 20 ms. Elle attire de plus en plus d’abonnés situés dans les «zones blanches», les zones di?iciles à couvrir par nos opérateurs de télécommunications.

SpaceX annonce que les services Starlink sont accessibles dans plus de 1.000 avions, ce service est en plein développement. Air France a annoncé une offre de connexion wifi haut débit sur ses avions courant 2025. Les services Starlink sont depuis 2024 disponibles à bord de certaines lignes de trains, aux Etats-Unis et en Ecosse.

Au-delà des services d’internet par satellite, Starlink ambitionne d’introduire une offre de téléphonie mobile (voix et données) pour les téléphones mobiles LTE (4G ou 5G) dès 2025, grâce à une nouvelle génération de satellites dotées des fonctionnalités Direct-To- Cell (D2C) permettant des liaisons directes avec des téléphones cellulaires. Ce serait une rupture majeure dans le domaine de la téléphonie mobile., avec l’arrivée d’un acteur aynat un réseau prêt à l’usage, d’envergure mondiale.

635 satellites de nouvelle génération ont déjà été déployés en orbite à l’issue du dernier lancement le 3 juin 2025. L’objectif de SpaceX est d’avoir 700 satellites en orbite d’ici mi 2025 pour permettre l’ouverture des service D2C. La Federal Communications Commission (FCC: l’autorité de régulation américaine dans le domaine de télécommunications) ayant donné son accord, une phase de tests pré-opérationnelle (Beta tests) se déroule actuellement aux Etats-Unis jusqu’en juillet 2025. T-Mobile participe à ces Betatests. D’autres partenariats sont déjà signés avec des opérateurs au Japon (KDDI), au chili et au Pérou (Entel) ou encore en Ukraine (Kyivstar).

 

Kuiper, un nouvel entrant dans les services satellites

Avec le lancement réussi d’un premier lot de 27 satellites dans l’espace, le géant américain Amazon a entamé dans la nuit de mardi 29 avril 2025 une nouvelle phase de son projet Kuiper, dont l’objectif est de concurrencer la constellation Starlink, du milliardaires Elon Musk, en déployant une constellation de satellites à orbite basse LEO (Low Earth Orbit), à une altitude d’environ 450 km au-dessus de la Terre, qui permettra à terme de proposer des services d’accès internet à très haut débit depuis tous les points du globe.

La filiale d’Amazon prévoit une dépense initiale de 10 milliards de dollars dans sa constellation, soit à peu près autant que Starlink.

Le projet, annoncé en 2019, a pris du retard, et c’est une course contre la montre qui vient de se lancer. Amazon devra en effet lancer 3.200 satellites d’ici 2029, pour ne pas perdre la licence d’exploitation accordée en juillet 2020 par la FCC, Pour tenir les délais, Amazon prévoit plus de 80 lancements pour déployer sa constellation initiale, en utilisant différent lanceurs : Outre les lanceurs Atlas V et Vulcan Centaur d’United Launch Alliance (ULA), Amazon prévoit également d’utiliser son propre lanceur, New Glenn de la firme Blue Origin ainsi que les services d’Arianespace, avec un premier lancement prévu d’ici à la fin de l’année. En tout, Ariane 6 devrait ainsi e?ectuer 18 lancements pour le compte d’Amazon.

Néanmoins, le retard pris sur Starlink importe peu, car les synergies potentielles avec son catalogue d’offres grand public sont énormes : Le projet Kuiper associe une constellation de satellites LEO à des terminaux grand public compacts et peu coûteux, à un réseau mondial de stations terrestres et à une infrastructure de communication résiliente alimentée par Amazon Web Services (AWS). Amazon a investi massivement dans l’infrastructure terrestre, y compris des stations au sol et des centres de données, pour assurer une communication fluide avec les satellites en orbite. Les services internet viendront compléter les offres d’e-commerce, de cloud, et le service Prime d’Amazon qui compte plus de 200 millions d’abonnés. Autant d’atouts dont Elon Musk ne dispose pas et qui feront de l’offre Kuiper un concurrent redoutable pour le propriétaire de Space X.

 

Iris2 : La réponse européenne

Il est essentiel pour les états européens de disposer d’une solution autonome et souveraine en matière de télécommunications. Or, la connectivité spatiale est l’alternative la plus fiable lorsqu’il s’agit de palier à l’absence de communications terrestres (par exemple en cas de conflit, ou en cas de catastrophe naturelle majeure).

Grand projet européen, le programme Iris2 (Infrastructure, Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite) vise à déployer à l’horizon 2030 une constellation de plus de 300 satellites sur différentes orbites et le segment terrestre associé pour garantir des communications gouvernementales sécurisées à chaque état membre de l’Union Européenne, tout en permettant des services commerciaux aux entreprises.

Contrairement à ses concurrents américains, Iris est une solution hybride combinant des satellites évoluant à des orbites différentes : 264 satellites devront évoluer à une orbite de 1.200 km, 18 à une orbite moyenne de 8.000 km et une dizaine à une orbite basse entre 450 et 700 km. Contrairement à Starlink et Kuiper, Iris2 n’est donc pas une mégaconstellation et sa vocation première ne sera donc pas commerciale, mais de répondre aux enjeux de sécurité et de souveraineté des états européens.

En décembre 2024, la commission européenne a attribué au consortium SpaceRise un contrat de concession d’une durée de 12 ans pour le développement, le déploiement et l’exploitation du système de connectivité sécurisée par satellite Iris2 de l’Union.

Le contrat consiste en un partenariat public-privé visant à acquérir un système composé de plus de 290 satellites pour fournir des services gouvernementaux d’ici 2030 tout en permettant de proposer une offre commerciale souveraine aux entreprises européennes.

Le consortium SpaceRISE est composé de trois opérateurs européens de réseaux satellitaires : SES SA, Eutelsat SA et Hispasat S.A.

Un budget d’un montant de 10,6 milliards d’euros sur douze ans est prévu pour le projet. Les pouvoirs publics européens en finance environ 60 %, le reste (soit environ 4 milliards d’euros) provenant de l’industrie privée et des opérateurs de télécommunications. Une enveloppe de 2,4 Md€ est attribuée par l’Union européenne jusqu’en 2027, complétée de 600 millions d’euros jusqu’en 2025 provenant de l’Agence spatiale européenne (ESA). 550 millions d’euros proviennent de l’ESA, et 2 Md€ de la Commission européenne dans le cadre du budget septennal actuel (2021-2027). Les fonds restants devraient provenir du prochain budget de l’UE (2028-2034). Le coût pour l’état français est d’environ 300 millions d’euros environ, à travers France 2030.

Mais en dépit d’avancées récentes, IRIS2 reste fragile. Les discussions ont été nombreuses pour parvenir à un accord, aussi bien du côté des industriels que des États. L’Allemagne s’est plainte d’un projet dans lequel ses champions nationaux seraient relégués au second plan tandis qu’Airbus et Thales ont fait pression sur la commission européenne afin de limiter les risques financiers, avant de se retirer du consortium tout en restant un partenaire important du projet.

D’ailleurs, l’Allemagne, qui avait fini par se résigner en signant l’accord fin 2024, songerait à sortir du projet européen IRIS2, selon un article du quotidien allemand Handelsblatt. L’armée allemande envisage la mise en place de son propre réseau de satellites d’ici à 2029. La constellation prévue serait composée de centaines de satellites de petites dimensions, Ils seraient acheminés, du moins en partie, en orbite basse terrestre, un an avant la date estimée pour l’activation opérationnelle du dispositif européen. L’information a été confirmée par le porte-parole du ministère de la défense allemand. Pour le moment aucun détail n’a été fourni sur les coûts ou la conception technique de ces satellites, ni par quel lanceur, ils seraient envoyés.

 

Les ambitions chinoises face au leadership américain

La Chine est très discrète sur ses ambitions dans le domaine de l’internet par satellite. Cependant, le leadership américain dans le domaine spatial des communications à haut débit ne pouvait laisser les autorités chinoises indifférentes.

Le projet de constellation Guowang (réseau national) a été révélé pour la première fois en 2020 à travers la demande de réservation de fréquences déposée à l’ITU (International Telecommunication Union) pour environ 13.000 satellites. Conformément aux règles de l’ITU, la moitié des 13.000 satellites devra être en orbite d’ici 2032 ce qui va nécessiter une augmentation importante du rythme des lancements Chinois.

Rappelons que Guowang n’est pas la première méga-constellation chinoise. Le projet Qianfan/Thousand Sails a déjà envoyé ses 54 premiers satellites en orbite lors de trois lancements cette année.

Ces deux constellations pourraient être concurrentes car émanant d’initiatives publiques et industrielles de natures di?érentes, Qianfan est mise en œuvre par une entreprise soutenue par la municipalité de Shanghai, laShanghai Spacecom Satellite Technology (SSST) tandis que la constellation Guowang est gérée par le China Satellite Network Group Co., Ltd, ou China Satnet, l’entreprise publique créée en avril 2021, filiale de l’entreprise d’ÉtatChina Aerospace Science and Technology Corporation(CASC). China Satnet supervise la conception, le déploiement et l’exploitation de la constellation.

Par ces programmes, la Chine ambitionne d’avoir jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de satellites, avec des premiers services opérationnels d’ici 2 à 3 ans, sauf éventuels retards. Le pays pourrait donc bénéficier de constellations avant la fin de la décennie, potentiellement avant IRIS2 (un délai comparable au déploiement européen de OneWeb, par exemple). Cependant, ces constellations seraient dans un premier temps davantage de nature commerciale plutôt que très sécurisées.

 

Les défis sécuritaires de l’internet par satellite

Les fréquences : une ressource stratégique devenue rare

Pour fonctionner, les satellites ont besoin de communiquer par l’intermédiaire du spectre électromagnétique,décomposéenbandedefréquences. L’attributiondesfréquences, est gérée au niveau international pat l’ITU (International Telecommunications Union), une institution basée à Genève, agence des Nations Unis spécialisée dans les technologies de l’information et de la communication, réunissant 194 états membres.

Les sociétés ayant un projet de mise en orbite de satellites de communications doivent au préalable faire une demande de réservation d’un couple «fréquence/position orbitale » auprès de l’ITU. La gouvernance est basée sur le double principe du « premier arrivé, premier servi » et de partage équitable des ressources entre les états membres. Seuls les états pouvant faire cette demande, les sociétés privées doivent passer par l’intermédiaire d’une administration nationale qui se charge de déposer la demande au nom du demandeur. En France, c’est l’Agence Nationale des Fréquences (AFNR) qui se charge de collecter et de valider les demandes françaises avant de les porter auprès de l’ITU.

Cette procédure, mise en œuvre dans les années 50, à une période de relative abondance de la ressource orbitale, n’était plus adaptée aux défis créés par la multiplication des projets spatiaux en orbite basse et la relative pénurie des ressources fréquence qui en résultait.

L’ITU a mis en place en 2019 une contrainte supplémentaire obligeant un opérateur à mettre en orbite un satellite dans un délai de 7 ans maximum à partir du moment où le projet est notifié auprès de l’ITU.

Les couples fréquence/orbite, limités par nature, sont devenus une ressource stratégique pour les états et entreprises qui les utilisent. Tous les acteurs déclarés mettent en place des stratégies de contournement des règles de l’ITU pour capter le maximum de ressource fréquentielles, provoquant une véritable lutte entre les états et les entreprises privées pour se procurer les couples fréquence/orbites nécessaires à leur fonctionnement. De ce point de vue, il ne fait guère de doute que les constellations chinoises prévoyant un nombre important de satellites sont avant tout un moyen d’occuper des positions orbitales de façon à limiter le développement et l’expansion de Starlink.

A noter que la France et l’Europe ayant déposé des demandes de fréquences assez tôt, disposent de ce fait de droits de priorité assez favorable dans la compétition entre puissances. (OneWeb, filiale d’Eutelsat, est notamment prioritaire sur Starlink en orbite basse).

La cybercriminalité dans l’espace : une nouvelle menace

Les risques liés à la cybersécurité dans l’espace constituent un enjeu majeur de l’internet par satellite. L’importance prise par les constellations de satellites en font des cibles privilégiées pour des attaques cybernétiques et d’autres formes de sabotage.

Compte tenu des investissements très élevés nécessaires à la mise sur orbite et à l’exploitation d’une constellation de satellites, les conséquences d’une prise de contrôle ou de la destruction d’un satellite par des pirates ou par des états ennemis pourraient être désastreuses, à la fois sur le plan financier mais également du point de vue de la souveraineté de l’état, ces attaques peuvent avoir des impacts secondaires majeurs sur de nombreux secteurs privés et gouvernementaux (y compris sur le plan le plan militaire), sans oublier les effets sur la sécurité de l’espace avec la multiplication des débris spatiaux.

Il est donc indispensable de concevoir la sécurité des infrastructures des constellations par satellite de bout en bout, c’est-à-dire sur l’ensemble de la chaîne de valeur des services par satellite.

  • Cela inclut notamment la sécurisation des communications entre le sol et le satellite, (qu’il faut protéger contre les interceptions illégales ou le brouillage des signaux), mais également les communications entre les satellites : Contrairement à un satellite géostationnaire qui tourne de façon synchrone avec la planète, un satellite en orbite basse n’est qu’un élément de la chaîne de communication, est toujours en mouvement par rapport au sol, volant à des vitesses de 7,8 km/s. Il faut donc gérer des transferts entre satellites, pour que si l’un s’éloigne trop, un autre prenne le relais pour maintenir la connexion avec les utilisateurs au sol.
  • Ensuite, il faut tenir compte du fait que les satellites deviennent de plus en plus dépendants de logiciels embarqués (on parle de Software-Defined Satellites), autant d’éléments qui sont des failles potentielles dans le système de sécurité des constellations. Cela implique le développement et la validation rigoureuse du code embarqué en amont, mais également une surveillance et une maintenance en continu, pour s’assurer que le satellite reste protégé dans le temps, face aux nouvelles vulnérabilités découvertes au fil du temps.
  • Enfin, il ne faut pas oublier la sécurisation de l’infrastructure terrestre, qui est elle- même connectée au réseau. Ces installations terrestres sont d’autant plus vulnérables qu’elles se trouvent parfois dans des sites isolés et difficiles à protéger.

Le problème des débris spatiaux

Le déploiement de ces mégaconstellations pose de nouveaux problèmes de sécurité avec la multiplication des débris spatiaux, contribuant à l’aggravation de la pollution de l’espace. En effet, des tonnes de lanceurs, et de satellites en fin de vie restent dans l’espace orbital, parfois pendant des décennies. Certains explosent créant de centaines de milliers d’éclats ou de débris. Le nombre et la taille de ces objets augmentent régulièrement, et cela augmente le risque de collision avec les satellites en activité.

Les constellations de satellites à orbite basse nécessitent un nombre important de satellites pour proposer un service sur toute la planète. Alors que 3 satellites géostationnaires sont su?isants pour di?user des services sur la terre entière, les opérateurs de services Internet LEO doivent lancer des centaines, voire des dizaines de milliers de satellites pour fournir une couverture équivalente.

Le cycle de vie des satellites LEO est également notoirement plus court que celui des satellites géostationnaires : Alors qu’un satellite GEO doit être remplacé au bout de 15 ans, la durée de vie d’un satellite LEO est estimé entre 5 ans et 7 ans, nécessitant un renouvellement régulier des satellites en orbite.

Compte tenu des projets annoncés, on estime qu’en moyenne huit satellites seront lancés chaque jour depuis la Terre, soit une masse totale de quatre tonnes de matériel envoyé dans l’espace chaque jour.

Selon l’ESA, si la tendance actuelle des lancements se poursuit, il pourrait y avoir près de 54.000 objets de plus de 10 cm en orbite terrestre basse. Le nombre de débris spatiaux dont la taille est supérieure à 1 mm est quant à lui estimé à environ 128 millions.

Le risque de collision est particulièrement élevé dans certaines zones, comme l’orbite terrestre basse, où se concentrent beaucoup de satellites. Elles se produisent à des vitesses très élevées (entre 25.200 et 57.600 km/h, soit 10 fois la vitesse d’un coup de fusil!) La collision d’un seul objet peut générer une multitude de débris supplémentaires en impesanteur. La multiplication des débris à la suite d’une collision pourrait à terme créer une réaction en chaine qui rendrait impossible toute exploitation de l’espace orbital par l’homme.

Ces débris constituent une menace pour les satellites opérationnels, mais aussi pour le succès des futures missions spatiales. C’est également une pollution lumineuse du ciel nocturne et une nuisance pour la recherche astronomique.

Il est urgent de prendre de prendre la mesure du problème, en mettant en place une surveillance étroite des trajectoires de satellites afin de prévenir les problèmes de collision, et la création de débris supplémentaires qui en résulterait. Cela ne pourra se faire sans une coopération mondiale entre les opérateurs de satellites, les agences spatiales et la communauté internationale pour suivre les trajectoires, partager les données et respecter les règles permettant de limiter les émissions de débris.

Une menace pour la souveraineté numérique européenne

Les opérateurs télécoms européens sont confrontés à un double défi :

  • Un défi de rentabilité dans un marché des télécommunications morcelé, sous la contrainte de la réglementation européenne qui impose d’avoir 3 voire 4 opérateurs de téléphonie mobiles dans chaque pays, (soit environ 80 opérateurs pour un marché de 350 millions d’habitants), là où les opérateurs de téléphonie mobile aux Etats-Unis et en Chine se comptent sur les doigts d’une main.
  • Un défi d’innovation face aux GAFAM américains, qui captent l’essentiel de la valeur circulant sur nos réseaux, en proposant des services innovants et en investissant massivement dans les nouvelles technologies (Cloud, IA, IOT, Cyber)

Dans ce contexte, l’émergence des mégaconstellations et de l’internet par satellite n’est pas une bonne nouvelle pour un secteur déjà en crise. L’incapacitédel’Europeàprotéger son marché des télécommunications et à proposer des alternatives crédibles à la constellation de Starlink constitue une menace d’ampleur pour la souveraineté numérique européenne. Le projet IRIS2 est de ce point de vue une priorité pour la France et pour l’Europe.

L’internet par satellite constitue une opportunité pour les européens d’étendre leur potentiel de revenus à des marchés hors d’atteinte avec les solutions classiques de telecommunications.

Si rien n’est fait pour contrer l’’expansion des mégaconstellations de satellites, (inéluctable au regard des progrès tangibles de Starlink en matière de réduction des coûts et d’économies d’échelle), l’Europe ne disposera d’aucun répit avant que ses réseaux ne soient intégralement dominés par les États-Unis. Ainsi, l’ensemble des données européennes, le pétrole de l’économie numérique, pourrait finir par ne transiter que via des réseaux américains.

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TRIBUNE : 200 antennes satellites Starlink à Mayotte : menace pour l’indépendance de la France ?

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TRIBUNE : 200 antennes satellites Starlink à Mayotte : menace pour l’indépendance de la France ?

Par Bruno Mathieux

Dans une note précédente du CRSI [1], nous avions souligné les progrès de la société SpaceX sur le marché des lanceurs de fusées, avec le déploiement notable de la constellation Starlink et le risque qu’elle constitue pour notre souveraineté dans le domaine spatial.  

Une annonce anodine du gouvernement, faite dans l’indifférence générale pendant la  trêve des confiseurs, est venue renforcer ces craintes, car elle illustre les transformations majeures du marché des télécommunications auxquelles la France et l’Europe en  général devront faire face dans les prochaines années, au risque de perdre leur autonomie stratégique dans un domaine d’importance vitale pour le fonctionnement de notre économie et de notre société. 

Entre Noël et le jour de l’an, le premier ministre François Bayrou annonçait le déploiement de 200 antennes satellites Starlink pour parer à l’urgence créée par les dégâts considérables du cyclone Chido. La moitié aurait été offerte par Elon Musk avec un abonnement gratuit de 3 mois. 100 autres seraient achetés par l’État français. 

 

Une annonce dommageable pour l’image des opérateurs nationaux

Cette mesure prise par le gouvernement a provoqué l’agacement des opérateurs télécoms présents sur l’Île de Mayotte, qui n’avaient pourtant pas démérité en  rétablissant les communications essentielles dans des délais extrêmement courts. Au moment de l’annonce du premier ministre, les équipes des opérateurs télécom (Orange, SFR et Only, filiale du groupe Iliad) s’employaient à rétablir les infrastructures de communication considérablement endommagées par le passage du cyclone. Le 30 décembre, jour de l’annonce de François Bayrou, l’opérateur Orange avait déjà réparé 16 antennes du réseau mobile de Mayotte, permettant ainsi de rétablir le service pour 75 % de la population. Le 6 janvier, 34 antennes sur les 54 présentes sur l’île étaient opérationnelles, permettant ainsi à 90 % de la population de l’île de Mayotte d’être de nouveau connectée. À la même date, les équipements Starlink n’étaient pas encore arrivés sur l’Île de Mayotte et la solution pour les déployer n’était pas encore trouvée. 

Dans le même temps, pour renforcer les moyens de communications essentiels, le groupe Orange acheminait et déployait sept « Safety Case », une solution télécom compacte et autonome, déployable sur le terrain en 30 minutes, permettant de rétablir en urgence une connectivité en situation de crise. Cette solution a permis de répondre au besoin des services de secours à la recherche de moyens de communication dans les  zones reculées ou sinistrées comme c’est le cas à Mayotte depuis le passage du cyclone [2].

 

Starlink, un service internet par satellite disponible en France

Starlink ne pouvait rêver d’une meilleure publicité pour Noël. Rappelons que Starlink est un fournisseur d’accès internet de la société SpaceX, propriété d’Elon Musk. Le réseau Starlink fonctionne grâce à ses nombreux satellites de télécommunications. Ils sont placés sur une orbite terrestre basse, tournant au-dessus de nos têtes à 500 km d’altitude, à l’inverse de la majorité des autres satellites, dit géostationnaires, situés à 36  000 km de distance. Fin 2024, Starlink revendiquait plus de 4 millions de clients internet dans le monde pour environ 7000 satellites déployés à ce jour, soit environ la moitié de l’objectif affiché de 14 000 satellites. 

Depuis 2021, à la suite d’une décision de l’ARCEP, autorité administrative indépendante (AAI) en charge du secteur des télécommunications, Starlink a obtenu les autorisations nécessaires pour proposer ses services internet par satellite en France. Pour un abonnement de 40 € par mois et un coût d’installation de 350€ correspondant au prix de l’équipement (une parabole installée sur votre terrasse ou sur le toit de votre résidence), Starlink propose une connexion internet haut débit, partout en France, avec des performances de l’ordre de 100 Mbps. C’est moins que la fibre optique, mais beaucoup mieux que l’ADSL. 

Ces services ont même été renforcés à la suite du déblocage par l’ARCEP d’une nouvelle bande de fréquences utilisable, afin de permettre à celui-ci d’utiliser la totalité de ses satellites déjà envoyés dans l’espace [3].  

Néanmoins, ces décisions de l’ARCEP interrogent, au regard de la réticence des nombreux acteurs du secteurs qui se sont exprimés lors d’une consultation publique, soulignant les problèmes de distorsion de la concurrence que pose l’offre de Starlink, à plusieurs titres : 

  • En autorisant l’exploitation de plus de satellites en France, la domination de SpaceX sur le territoire français sera inégalée, créant de fait une situation de quasi monopole dans le domaine des communications par satellite à orbite basse  (LEO),
  • D’autre part, l’absorption des ressources orbitales disponibles, va saturer  l’espace, limité par nature, des orbites basses devant être partagées entre  opérateurs de satellites non géostationnaire, empêchant ainsi d’autres constellations de satellites de se déployer dans l’espace.
  • Enfin, la taille de la station terrienne proposée par Starlink, pour recevoir le signal en provenance de la constellation, comparable à celle d’un PC portable, rend de  plus en plus floue la frontière entre service fixe, nomade et mobile. 

La décision de l’ARCEP démontre une fois de plus la difficulté pour une Autorité Administrative Indépendante de faire converger la défense des intérêts nationaux et de l’indépendance stratégique de la France en matière de télécommunications [4], et ceux des consommateurs. Cette difficulté est encore plus flagrante, quand dans le même temps, Orange se voit infligé une amende de 26 millions d’Euros pour non-respect de ses engagements dans le déploiement de la fibre, alors que la France est le pays d’Europe le mieux desservi en fibre optique et qu’une offre de service par satellite existe depuis 2023  pour fournir une alternative crédible dans les zones les plus mal desservies [5]. 

 

Une menace pour le secteur Telecom en Europe

Nous sommes seulement au début de la déferlante Starlink en Europe. L’objectif d’Elon Musk est de proposer des services de connectivité à très haut débit, en s’affranchissant des câbles sous-marins qui constituent l’ossature du réseau Internet mondial. Chaque lancement de fusée SpaceX nous rapproche de l’objectif. Avec les satellites de nouvelle génération, les services Starlink pourront dépasser le gigabit par seconde, (contre  100Mbps constatés aujourd’hui) avec des temps de latence réduits à 20 ms, (quand l’oCre de satellite d’Orange, basée sur les satellites géostationnaires d’Eutelsat, gravitant  à 36 000 km de distance, se situe plutôt autour des 600 ms). C’est mieux que la latence d’un câble transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis. 

Les services Starlink sont aujourd’hui limités aux services fixes par satellite. Depuis 2024, Starlink a démontré sa capacité de capter directement le signal de la constellation depuis un Smartphone. Des premiers tests ont été menés avec succès aux États-Unis, en partenariat avec l’opérateur T-Mobile. D’autres partenariats sont en discussion avec des opérateurs en Suisse, au Canada, en Nouvelle Zélande, au Japon et en Amérique du Sud (Chili, Pérou). A plus long terme, rien n’empêchera Starlink de proposer des services de  téléphonie mobile, partout dans le monde (la constellation de satellites n’a pas de  frontière), sans pour autant investir dans des réseaux spécifiques par pays, comme c’est le cas aujourd’hui. Il suffira d’acheter une licence 6G dans les pays concernés. 

L’annonce de François Bayrou ne fait que souligner le retard pris par la France et l’Europe en matière de communications par satellites et l’urgence d’avancer dans le déploiement du programme IRIS, une constellation de satellites à orbite basse comparable au réseau de Starlink, qui devrait permettre de connecter les zones mal desservies tout en  garantissant des services sûrs pour les gouvernements et les citoyens européens. Ce réseau, prévu pour un déploiement à partir de 2030 au mieux, est la condition d’une autonomie stratégique européenne dans le domaine des communications par satellite.

 


[1] Voir la note publiée sur notre site le 8 juillet 2024 https://www.crsi-paris.fr/lindustrie-spaciale-un secteur-concurrentiel/ 

[2] Par exemple, l’une des Safety Case a été mise au service de l’hôpital de campagne de Cavani.

[3] https://www.arcep.fr/uploads/tx_gsavis/24-2687.pdf 

[4] Faut-il encore rappeler que l’état est toujours actionnaire principal d’Orange en détenant directement ou  indirectement environ 23 % du capital ?

[5] Orange a également sollicité une autorisation à l’Arcep d’utilisation de fréquences pour établir et  exploiter un réseau de service fixe par satellite à destination de la clientèle Entreprises.

intelligence artificielle un levier dans la lutte contre la délinquance crsi

Intelligence Artificielle : un levier dans la lutte contre la délinquance

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État des lieux et analyse d’une IA pour la sécurité intérieure

Par Benoit Fayet et Bruno Maillot,

*Consultant Défense & Sécurité Sopra Steria Next, membre du Comité stratégique du CRSI (g.)

*Expert Data et Intelligence Artificielle Sopra Steria Next (dr.).

Éléments de contexte

La majorité des Français expérimente l’IA sans parfois s’en rendre compte au quotidien : transports, commerce électronique, énergie, santé, domotique, agriculture etc. L’IA est en revanche moins présente dans le secteur de la sécurité et les métiers exercés par les Forces de sécurité intérieure (FSI), qu’ils soient policiers ou gendarmes nationaux alors que depuis des années l’informatique, les nouvelles technologies ont fait évoluer ces métiers, et que les Armées ou les Collectivités territoriales l’utilisent beaucoup plus sur des problématiques parfois proches. Les policiers et gendarmes nationaux s’appuient en effet aujourd’hui massivement sur le numérique, notamment pour :

  • Leurs activités au quotidien avec des systèmes d’informations et des applications qu’ils utilisent pour prendre un dépôt de plainte, rédiger des procédures, consulter des informations sur un individu, ou avec le développement de la biométrie largement utilisée, pour identifier et authentifier des individus (prises d’empreintes digitales, etc.),
  • Leurs échanges sur le terrain par des réseaux de communication adaptés, des outils mobiles pour les accompagner sur la voie publique ou en intervention.
  • Le suivi de la délinquance notamment localement ou en cas de gestion de crise (vidéoprotection, centre de commandement, etc.)
  • La prise en charge des victimes avec le développement récent de sites en ligne et applications présentant les mêmes offres qu’en unité (dépôt de plainte, signalement, etc.)

L’IA représente un levier décisif pour venir renforcer chacun de ces usages numériques actuels par les policiers et gendarmes nationaux. En effet, les outils numériques dont ils disposent déjà, les données qu’ils exploitent au quotidien et d’ores et déjà disponibles ainsi que leurs besoins opérationnels pourraient permettre cela, offrant ainsi une nouvelle révolution numérique au ministère de l’Intérieur. 

En effet, l’IA n’est pas simplement un outil mais est une innovation disruptive [1] des métiers et des pratiques professionnelles et pourrait ainsi amener des transformations en profondeur pour les métiers exercées par les policiers et gendarmes nationaux, notamment ceux en tension et en crise comme en police judiciaire. L’IA pourrait en outre répondre aux multiples irritants du quotidien que les Français subissent sur le plan de la sécurité en permettant par exemple d’augmenter la présence policière sur la voie publique par la réduction du temps consacré par les policiers et gendarmes nationaux à des tâches techniques ou administratives en unité ou en augmentant concrètement leurs capacités d’enquête, en permettant d’améliorer les taux d’élucidation de certaines infractions ou délits. Les capacités analytiques de l’IA dans le traitement de données complexes par exemple pourrait également venir renforcer la lutte contre la criminalité organisée ou le narcotrafic.

Pour déployer des systèmes d’IA, de nombreux prérequis sont toutefois nécessaires, à commencer par une bonne maîtrise du cadre juridique national et européen relatif à l’IA. Ensuite, il est indispensable de poser le cadre politique de l’usage de l’IA afin d’en faciliter l’acceptation par les policiers et gendarmes nationaux eux-mêmes et par les Français [2] afin que l’IA soit identifiée comme un outil, non une fin en soi. La prise de décision et le contrôle devront toujours relever des forces de police, pour éviter de basculer dans « la civilisation des machines », comme le redoutait déjà Georges Bernanos dans La France contre les robots (1947).

Enfin, dans un contexte accru de cybermenaces et de menace sur nos souverainetés, il conviendrait de s’assurer de la maturité, de la résilience des technologies employées et de travailler à une nécessaire identification des outils les plus sécurisés. Un point de vigilance doit ainsi être évoqué concernant le manque de souveraineté technologique de l’UE et de la France sur des solutions d’IA provenant aujourd’hui majoritairement de l’espace extra-européen. Il convient donc d’identifier des outils d’IA qui ne permettent pas une perte de cette souveraineté et d’une vulnérabilité renforcée à des opérations d’intelligence ou d’influence.

Les objectifs de cet article sont donc d’analyser les potentialités permises par le cadre juridique actuel pour s’appuyer sur l’IA dans le secteur de la sécurité intérieure et d’identifier des usages opérationnels concrets, réalistes à un horizon rapproché et maîtrisés d’un point de vue technologique.

Des premiers usages de l’IA en cours, une bascule avec les JO de Paris 2024 ?

Des projets existent déjà en France, que ce soit sur la voie publique dans le traitement de la délinquance, sur des activités à caractère administratif ou d’investigation. De récentes innovations autour de l’IA ont été permises avec les JO de Paris 2024.

De l’IA utilisée pour aider à la prise de décision dans la lutte contre la délinquance

L’IA a d’ores et déjà été sollicitée car elle répond parfaitement au cœur de métier des Forces de sécurité intérieure (FSI), à savoir l’anticipation et la prévention de faits, en l’occurrence de délinquance. L’IA a été développée non pas pour les prédire mais pour mieux les comprendre, les analyser et in fine aider à décider. En effet, la délinquance n’est pas un fait aléatoire et peut être analysée en récupérant des données statistiques sur un territoire défini et alimenter des modèles permettant aux FSI de mieux opérer au quotidien sur ce territoire (localisation, horaires des patrouilles, etc.). Des méthodes analytiques ont été utilisées par la Gendarmerie nationale sur des données non personnelles issues du Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure (SSMSI) et ensuite exploitées par de la data visualisation pour cartographier et suivre l’évolution de la délinquance sur un territoire. Il ne s’agit donc pas d’outils de police prédictive, car ils ne prévoient rien mais d’analyse décisionnelle sur des faits passés et qui peuvent fournir une orientation aux FSI qui ne peuvent croiser autant de données sans la capacité d’analyse de l’IA. La méthode consiste à regarder à titre d’exemple où ont eu lieu des cambriolages et des atteintes aux véhicules sur une période donnée et un territoire pour en déduire où risque de se produire les prochains. L’idée est de s’en servir pour cibler des territoires précis et planifier l’engagement de FSI où l’infraction risque de se produire et dissuader la délinquance.

D’autres expérimentations avec des outils plus prédictifs allant au-delà de l’aide à la décision et comprenant une prédiction en termes de risque ou d’occurrence ont aussi été réalisées mais n’ont pas démontré leur plus-value opérationnelle.

De l’IA développée pour aider au traitement de données en police judiciaire

Des premiers outils de traitement de données à base d’IA ont aussi été développés par la Gendarmerie nationale pour appuyer des phases d’enquête et d’investigation. Des outils peuvent ainsi être employés pour appuyer les FSI dans la surveillance de communications dans le cadre d’une enquête pour détecter des langues parlées dans des écoutes téléphoniques autorisées par un juge d’instruction, pour retranscrire et traduire les échanges, identifier et signaler les sujets pertinents pour l’enquête via des réseaux récurrents de neurones. 

De même, un projet a été développé permettant la retranscription d’audition filmée d’une victime et offrant un outil d’annotation des objets d’un texte de procédure (personnes, lieux, date, objets, etc.). 

Enfin, l’Agence du numérique des Forces de sécurité intérieure (ANFSI), en charge du développement de leurs équipements numériques, expérimente un outil de réalisation du compte rendu d’intervention simplifié par « commande vocale » sur les outils mobiles NEO [3].

Un tournant décisif avec les JO de Paris 2024 ?

A l’occasion des JO de Paris 2024, la « vidéo augmentée » a été autorisée en Île-de-France, sous la supervision de la préfecture de Police de Paris. La loi du 19 mai 2023 [4] a permis en effet, pour la première fois, la mise en œuvre de solutions d’IA dans la vidéoprotection, dans un cadre strict excluant l’utilisation de la reconnaissance faciale. L’expérimentation ne visait que la détection d’évènements prédéterminés à savoir la présence d’objets abandonnés, la présence ou utilisation d’armes, le non-respect par un véhicule du sens de ce circulation ou d’une zone interdite, les mouvements de foule et les départs de feux. L’article 10 a notamment autorisé la mise en œuvre de l’IA sur certains flux vidéo à partir de caméras fixes [5] aux fins de détecter certaines situations pour sécuriser les événements particulièrement exposés à un risque terroriste ou d’atteinte à la sécurité des personnes. Un comité d’évaluation de ces caméras algorithmiques doit remettre un rapport d’ici la fin de l’année 2024. D’ores et déjà, plusieurs cas d’usage de la vidéoprotection intelligente ont été jugés très efficaces, notamment ceux qui ont permis une détection d’individus dans des zones non autorisées, facilitant en outre l’ajustement de la présence policière dans ces zones, une détection d’une densité de population ou de mouvements de foule (liés à des rixes, etc.) ou encore des interpellations dans les transports urbains. 

En synthèse, si des projets existent, ceux-ci restent toutefois à la marge, loin d’un passage à l’échelle généralisé qui devrait s’inscrire en outre dans un cadre juridique contraint et évolutif.

Un cadre juridique national clair et récemment renforcé au niveau européen avec l’IA Act

En France, un cadre strict avec la CNIL, des tentatives politiques pour avancer

La CNIL a formulé plusieurs recommandations précises [6] afin de veiller à des déploiements de systèmes d’IA respectueux de la vie privée des individus en suivant les dispositions de la loi « Informatique et Libertés » de 1978 ou la directive européenne dite « Police-Justice » [7] de 2016 définissant les règles relatives à la protection des données à l’égard de systèmes d’informations utilisés par les FSI. Les autorités publiques responsables de systèmes d’IA ont ainsi des obligations de transparence afin de rendre publiques les évaluations de ces systèmes et doivent suivre le principe de double proportionnalité, qui assure que l’usage de l’IA est justifié selon le cadre opérationnel (patrouille, enquête pour un délit, crime ou une menace terroriste) et le type de données utilisées (données personnelles, statistiques, etc.). Pour la CNIL, il convient donc d’appliquer aux systèmes d’IA les règles du droit commun des données (durées de conservation, contrôle indépendant, etc.).

En parallèle, le ministère de l’Intérieur et le pouvoir législatif ont avancé sur cette ligne de crête tracée par la CNIL que ce soit via le livre blanc de la Sécurité Intérieure (2020) [8] ou la Loi d’Orientation et de Programmation du ministère de l’Intérieur (LOPMI, 2023) [9], qui ont notamment formulé puis encadré par la loi les cas d’usage pouvant justifier l’utilisation de l’IA dans le secteur de la sécurité. Un cadre avait aussi été proposé pour des expérimentations, en perspective des JO de Paris 2024 : anonymisation des données, stockage sécurisé, prise de décision et maintien d’un contrôle des technologies par des agents. 

Un cadre renforcé au niveau européen avec l’IA Act

Complétant ce cadre national, la Commission Européenne a élaboré un règlement, l’IA Act, visant à encadrer l’utilisation de l’IA en Europe, voté par le Parlement européen en décembre 2023 [10] et qui entrera en application en août 2026. L’objectif est de garantir que les systèmes d’IA utilisés dans l’Union Européenne soient sûrs, transparents et sous contrôle humain. Une vigilance accrue est portée sur les IA génératives qui créent des textes, du code et des images. L’IA Act apporte ainsi un cadre juridique précis concernant les usages dans la sphère publique et en particulier pour ce qui concerne la sécurité :

  • Des IA sont interdites car dangereuses : identification biométrique dans les espaces publics, base de données de reconnaissance faciale (dont permettant une comparaison avec des données en open source), système de police prédictive, etc.
  • Des IA sont encadrées car à haut risque avec de la documentation à fournir, un contrôle humain, des impératifs de conformité, de l’évaluation continue : système de catégorisation biométrique, gestion de la migration, etc.
  • Des IA à risque limité sont permises avec obligation de transparence : système de détections d’objets, etc. [11]

Il est à noter que l’IA Act fournit des exceptions notamment dans le cadre d’opérations de maintien de l’ordre permettant de la reconnaissance faciale « à distance » (avec caméra ou drone), « sous réserve d’une autorisation judiciaire préalable et pour des listes d’infractions strictement définie » concernant « la recherche d’une personne condamnée ou soupçonnée d’avoir commis un crime grave ».

Les perspectives d’usage et d’application de l’IA dans le secteur de la sécurité intérieure

Compte tenu des réflexions déjà engagées et du cadre réglementaire posé, il convient désormais de se projeter sur les apports concrets que l’IA pourrait amener dans les métiers de la sécurité exercés par la police et la gendarmerie nationales, en s’appuyant sur les technologies existantes, les développements récents notamment autour de l’IA générative, et en identifiant les conditions pour de tels usages : échanges et communications, accès à la donnée, simplification des tâches techniques, analyse de la donnée dans les phases d’enquête, etc.

Il est important de rappeler que les usages identifiés dans cette note le sont dans une démarche prospective qui tient compte du cadre juridique évoqué précédemment et s’inscrivent dans un usage de l’IA soucieux d’apporter une plus-value opérationnelle aux FSI tout en ne transigeant pas sur les enjeux éthiques de protection des données, d’un usage raisonné des données loin des pratiques de certains pays non européens qu’il convient d’éviter pour préserver notre modèle démocratique français. L’IA doit venir en appui des FSI, sans devenir « l’agent », c’est-à-dire que les tâches qui pourraient être confiées à une IA devront rester sous la primauté humaine en contrôle et en validation. Cette délégation doit ainsi accélérer l’action, la décision mais ne doit pas créer une dépendance. Il s’agit donc d’identifier les bons cas d’usage, sur les activités notamment à non ou faible valeur ajoutée afin de maintenir chez les FSI la capacité à prendre les décisions et à faire preuve d’agentivité [12].

L’IA, pour optimiser les échanges et la communication entre les FSI

Dans un contexte sécuritaire fortement dégradé, les enjeux autour de la communication et du partage de la donnée entre FSI sont clés que ce soit au quotidien en patrouille ou en intervention en termes de conduite à tenir (connaissance de la situation, des individus, etc.) ou a fortiori en cas d‘opérations contre des narcotrafiquants ou des situations plus graves (attentats, etc.).  

Des cas d’usage précis, comme la capacité à centraliser puis traiter les données issues des équipements mobiles des FSI ou issues de caméras de vidéoprotection (vidéo, voix, radio, dialogues et appels entre FSI) sont aujourd’hui irréalisables et pourrait l’être en s’appuyant sur des outils intégrant de l’IA, alors que le nombre de données collectées ne cesse de croître. Ces facilités permettraient d’être plus performants grâce à une proximité renforcée et une facilité à se projeter dans les situations opérationnelles et pourraient être intégrées au programme en cours de transformation des moyens de communication des FSI via la mise en place d’un réseau mobile très haut débit [13]. L’IA peut être un atout majeur pour aider au partage d’informations et de renseignements et pour que ceux-ci arrivent plus vite au niveau des policiers et gendarmes nationaux, pour qu’ils puissent traiter le problème identifié avant qu’il ne se détériore, dans le cas par exemple de détection de signaux faibles en lien avec les Cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS) ou la démarche partenariale entre élus, polices municipales, associations, permet d’échanger des informations qu’un outil d’IA peut traiter et qualifier rapidement. 

L’IA, pour produire de la connaissance et appuyer l’action des FSI en temps réel

Produisant de plus en plus de données, notamment grâce à leurs outils mobiles, les FSI réalisent leurs missions dans un environnement où les données produites par des tiers sont en outre de plus en plus nombreuses. Face à cette double évolution, une stratégie de valorisation de ces données avec l’IA pourraient être développée combinant de l’analyse des données du passé, notamment dans des outils décisionnels déjà existants mais aussi de l’enrichissement de l’information opérationnelle en temps réel (géolocalisation des patrouilles, notes d’analyse transmises par de l’IA générative, etc.), le développement algorithmique et la valorisation de certaines données depuis l’extérieur (dans le respect des exigences posées par l’IA Act) avec par exemple l’analyse des données réelles des flux de déplacement de personnes  dans les différents réseaux de transports urbains d’une métropole dans le cas d’une mission d’interpellation ou également en sécurité routière dans la gestion du trafic, en détectant en temps réel les accidents ou les perturbations, facilitant ainsi des réponses immédiates et informées.

L’une des caractéristiques apportées par l’IA est sa capacité à signaler automatiquement des incidents. Si des conditions ou des scénarios prédéfinis sont détectés, tels que des rixes ou des mouvements de foule, un système à base d’IA peut générer automatiquement des rapports d’incidents détaillés et envoyer des alertes aux FSI pour évaluer la situation. Cela accélère non seulement le processus de documentation, mais garantit également que même des infractions ou incidents mineurs (incivilités, dégradations), qui pourraient être négligés, soient remontés et traités.

De plus, la multiplication des données disponibles peut permettre de disposer en temps réel d’un nombre croissant d’informations. La situation tactique pourrait ainsi être enrichie par des données opérationnelles (géolocalisation des patrouilles, y compris d’autres acteurs « producteurs » de sécurité comme les polices municipales, la sécurité privée, géolocalisation d’une personne ciblée par une enquête ou une intervention), des données de contexte (points d’intérêt, densité, état des réseaux, etc.) et des données de capteurs (caméras piétons, etc.). L’IA peut aller chercher ces données nombreuses et diverses, les structurer et les rendre en temps réel aux FSI sur le terrain en voie publique pour des délais d’intervention plus rapides par exemple (communication automatique de données, etc.).

L’enjeu dans ce cas est de bien définir les besoins et les cas d’usage pour disposer de données pertinentes, exploitables et de travailler à la restitution (notamment par de la cartographie) ou à l’automatisation de la présentation des données dans les SI utilisés par les FSI ou leurs outils mobiles.

L’IA, pour faciliter, accélérer et rendre plus simple les tâches administratives et techniques des FSI

Les FSI déplorent que leur temps de travail soit de plus en plus consacré à des tâches administratives et rédactionnelles répétitives, lourdes et sans valeur ajoutée. L’apport de l’IA pour ce type de tâches techniques de « back-office » est largement répandu dans d’autres secteurs d’activité notamment avec l’IA générative qui bascule de l’analyse passive à la création active de contenus. 

Ainsi, l’IA appliquée à ces tâches techniques en les automatisant pourrait permettre de faire gagner du temps aux FSI dans leurs activités au quotidien sur ce même type de tâches et les recentrer ainsi sur leur cœur de métier afin de permettre plus de présence sur le terrain, dans la rue en patrouille afin de renforcer le lien avec la population, dissuader et prévenir des faits de délinquance. Un des retours d’expérience des JO de Paris 2024 est que la présence massive et visible de FSI dans la rue a été non seulement efficace, mais aussi appréciée des populations. 

Appuyer la rédaction des procédures, collecter des informations

L’IA ouvre ainsi de nombreuses fonctionnalités pour faciliter voire supprimer des tâches répétitives et chronophages qui constituent le quotidien des FSI dans des procédures de verbalisation (rédaction de procès-verbaux, etc.) d’interpellation, de prise de dépôt de plainte ou d’enquête. Sur des phases rédactionnelles et de transcription, l’IA pourrait permettre d’aller plus vite dans la rédaction de procès-verbaux que ce soit en unité ou en mobilité [14] via de la génération automatisée de texte ou de propositions de texte (par exemple réglementaire), l’extraction d’informations d’intérêt dans des documents, l’accélération du traitement de bandes vidéo par élimination ou sélection de scènes sur requête sémantique, le masquage de passages, extraits ou parties de documents (identification d’une partie spécifique ou d’un segment dans une masse de vidéos via des « transformers », etc.). 

L’usage de l’IA dans ce cadre se ferait sur la base de réseaux récurrents de neurones interprétant des flux de données et qui ont une mémoire des textes, des enchaînements de mots ou de phrases comme des réseaux de neurones biologiques mais avec une puissance de calcul multipliée et peuvent donc apporter de la valeur sur des activités rédactionnelles et de transcription.

Afin de permettre aux FSI de travailler plus efficacement, l’IA pourrait également démultiplier l’efficacité d’outils déjà en place au ministère de l’Intérieur comme l’intégration du traitement du langage naturel dans les outils du quotidien (réalisation de rapports ou de procès-verbaux par commandes vocales par exemple dans la rue, etc.). L’IA est ainsi un levier pour donner plus de temps aux FSI pour se concentrer sur des tâches à valeur ajoutée, en leur permettant par exemple pendant les temps de garde-à-vue de travailler un dossier, d’interroger un individu plutôt que de consacrer ce temps court [15] à des actes administratifs et techniques. 

Vérifier des faits, aider à la recherche de preuves

Le recueil des déclarations, des témoignages, les différentes auditions constituent la base du travail d’investigation et souvent le premier pas dans la recherche des contradictions ou la vérification des faits. Les centaines de pièces qui viennent bien souvent enrichir un dossier sont encore essentiellement transcrites par un enquêteur, mais de plus en plus fréquemment, ou lorsque cela est prévu par la loi, elles sont filmées et enregistrées. A terme, elles pourraient être directement enregistrées et retranscrites automatiquement par un système à base d’IA constituant des données pouvant ensuite être rapidement exploitées et confrontées par les FSI qui pourront ainsi se concentrer sur l’analyse, la recherche de faits et in fine améliorer le taux d’élucidation des affaires.

Rechercher des informations dans les systèmes d’information

L’IA pourrait aussi permettre de faciliter les travaux de recherche d’informations sur un individu ou un groupe d’individus interpellés ou recherchés. Ces phases de recherche sur des données biographiques, des données sur des antécédents judiciaires sont le quotidien des FSI et se font dans les différents fichiers de police mis à leur disposition (FPR, TAJ, etc. [16]). Ces fichiers de police fonctionnent en silo et communiquent peu entre eux, notamment dans le but de respecter leurs finalités de traitement, conformément aux principes de la CNIL. Ainsi, le partage d’informations entre les fichiers est limité à des interfaçages applicatifs, et les FSI doivent souvent consulter un ou plusieurs fichiers en parallèle. Au regard de la profusion de données et du volume à analyser quotidiennement, l’IA pourrait permettre de dépasser cette problématique et faciliter la vie des FSI en leur apportant l’information agrégée. Cette capacité d’agrégation est un des apports majeurs de l’IA qu’il convient d’appréhender au regard du cadre juridique énoncé par la CNIL mais qui peut permette d’offrir la possibilité aux FSI de disposer plus facilement et plus rapidement des informations qu’ils recherchent, phase clé que ce soit pour leur sécurité personnelle en cas d’interpellation (disposer de l’information de la conduite à tenir rapidement vis-à-vis de l’individu interpellé), pour améliorer l’efficacité des contrôles sur la voie publique (garantie d’identifier la bonne personne par exemple dans le cas d’un contrôle) et enfin dans le domaine de la police judiciaire. L’IA pourrait ainsi utilement appuyer par exemple des rapprochements de données, désormais autorisés entre les systèmes de lecture automatisée des plaques d’immatriculation (LAPI) avec d’autres systèmes d’information, comme le fichier des véhicules volés, celui des données relatives à l’assurance des véhicules ou encore le système de contrôle automatisé [17]. Cette capacité d’agrégation de l’IA pourrait aussi permettre de faciliter le recours à des saisies sur compte bancaire via les systèmes d’information du ministère de l’Economie et des Finances, pour améliorer le recouvrement des amendes, notamment les amendes forfaitaires délictuelles (AFD), ou pour s’adresser directement au « portefeuille » de certains délinquants, volonté politique affichée du Ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau.  

Fiabiliser les fichiers de police et leurs usages

A côté de la consultation, une tâche récurrente consiste à également « alimenter » les fichiers de police sur des individus interpellés ou recherchés, avec des éléments descriptifs de faits, d’infractions, et surtout d’informations sur leurs identités (biographiques ou biométriques). Cette phase est clé, notamment pour ce qui concerne l’acquisition de données biométriques, car elle préfigure ensuite de la qualité des bases de données et permet ensuite dans le cas d’une infraction ou d’un crime d’authentifier des individus interpellés mis en cause ou des individus victimes. La puissance des algorithmes d’IA peut ainsi identifier et mettre en évidence les minuties (points spécifiques sur une empreinte digitale) avec plus de précision que l’œil humain, conduisant à des comparaisons plus précises.

L’interrogation des fichiers de police comportant les bases de données d’empreintes digitales ou génétiques pourrait aussi être automatisée avec l’IA pour aller plus vite et fiabiliser les comparaisons. Par ailleurs, la mise en œuvre d’une automatisation des contrôles de qualité technique permettrait de sécuriser la qualité d’acquisition des données par une application d’aide à la prise de vue des empreintes et de détecter automatiquement les empreintes photos non conformes. De même, l’IA pourrait être bénéfique pour la prise en compte des empreintes digitales laissées involontairement sur des surfaces (dites « latentes ») qui peuvent être parfois partielles, floues ou de mauvaise qualité. L’IA pourrait combler les parties manquantes en se basant sur des motifs reconnus, permettant de meilleures correspondances.

L’IA, pour renforcer les activités d’analyse des FSI et mieux combattre la délinquance

Travailler sur des grandes masses de données

L’IA offre des opportunités de calcul et d’automatisation de certaines tâches pour les FSI confrontées à des masses de données à traiter, que ce soit dans des tâches administratives (criblage, etc.) ou des activités de police judiciaire. Des agents du ministère de l’Intérieur ont par exemple la charge d’activités de « criblage » des personnes embauchées sur des métiers sensibles auprès de l’ensemble des fichiers de police à analyser pour « valider » la personne concernée. Sur ces activités d’analyse de masse sur des fichiers de données sécurisées, un apport par de l’IA pour aller plus vite et fiabiliser les enquêtes pourrait amener de la valeur et concentrer l’œil humain sur l’essentiel ou permettre un contrôle et une décision in fine plus rapide. L’IA pourrait offrir aussi la possibilité d’optimiser les activités de contrôle par une automatisation des détections de cas de consultation anormale des fichiers de police.

Sur des phases d’enquête et d’investigation, il pourrait être également opportun de s’appuyer sur l’IA pour de la recherche de données et la comparaison avec des bases de données importantes pour renforcer les taux d’élucidation de crimes, par exemple avec la comparaison génétique et le fichier dédié des empreintes génétiques (FNAEG). L’analyse ADN est une des méthodes les plus employées par la police scientifique pour identifier l’auteur d’un crime. De plus, l’IA pourrait faciliter les enquêtes judiciaires ou les pièces et dossiers sont toujours plus volumineux et complexes. Devant la multiplicité et l’hétérogénéité des données, la puissance de calcul de l’IA peut permettre de mieux les classer, les lier entre elles et se souvenir de tout dans un délai très court. L’enquêteur pourrait donc analyser et confronter plus rapidement, avec moins d’erreur pour in fine améliorer les taux d’élucidation des affaires.

Ensuite, la plupart des données d’une enquête judiciaire sont stockées sur des disques durs afin d’être conservées. Des outils d’assistance à même de croiser et lier ces données sont nécessaires pour identifier des indices parmi les grandes masses de données disponibles. L’IA pourrait accomplir ce travail de classification et de connexions entre les faits et les indices, qui sont retrouvés dans les dossiers judiciaires. Un enjeu clé est la gestion de volumétrie de masse pour la donnée judiciaire, pour aller plus vite dans des processus d’enquête et d’investigation, sur la voie publique ou en intervention pour permettre une décision plus rapide. Il s’agit, ici aussi, de bien définir les cas d’usage et d’entraîner au préalable les systèmes à base d’IA pour assurer une pertinence des analyses via de la génération de données synthétiques.

Mieux analyser et interpréter des images, des sons et en grande quantité

L’IA générative introduit de nouvelles techniques qui permettent d’analyser et interpréter des images. Les développements génératifs de l’IA peuvent apporter beaucoup dans l’exploitation d’images en phase d’enquête, en étant capable de comprendre des requêtes, de sortir les éléments demandés d’une image, avec une capacité à exploiter des images en grande quantité avec des données hétérogènes. Ces solutions pourraient permettre d’appuyer les phases d’enquête par l’analyse de photos de scènes de crime, d’accident de la route ou d’images issues d’un centre de supervision urbain (CSU) et identifier ainsi des images d’intérêt (détection de véhicules, de personnes, etc.). De même, la vision par ordinateur pourrait devenir un atout majeur grâce à l’utilisation de réseaux neuronaux qui permettent d’interpréter et d’analyser à large échelle des informations visuelles complexes. Ces réseaux inspirés du fonctionnement du cerveau humain peuvent  avoir un intérêt pour de la détection de surfaces spécifiques à partir de photographies aériennes ou d’images satellites qui peuvent être utiles aux policiers nationaux et gendarmes pour identifier des véhicules recherchés, des points de deal, etc.

L’IA permettra ainsi une plus grande vigilance dans l’observation d’images de vidéoprotection et donc une meilleure efficacité et une accélération de la réponse à apporter à des situations suspectes (points de deal, rixes, rassemblements, etc.). En effet, il est estimé qu’un opérateur d’un centre de supervision ou de commandement, au bout d’une heure d’observation d’images ou de vidéos en temps réel, perd de sa vigilance et potentiellement 50% des événements peuvent lui échapper. A terme, un opérateur d’un centre de supervision ou de commandement pourrait avec des systèmes d’IA ne plus regarder de flux en temps réel mais se concentrer sur de la levée de doutes, de l’analyse et de la prise de décision.

L’IA peut en effet accélérer le processus d’analyse actuellement effectué par l’œil humain et donc de détection via des outils effectuant de l’analyse d’image et de l’analyse comportementale avec des algorithmes de réseau à convolution capables de repérer des objets, des faits ou des individus.  Actuellement les techniques d’apprentissage permettent de retrouver la photo d’un individu, d’un objet, d’une arme parmi les milliers de photos contenues communément dans un ordinateur, un téléphone. Les techniques d’apprentissage de l’IA dédiées à la reconnaissance d’objets ou de formes dans un contenu constituent un apport non négligeable. 

Enfin, l’IA peut apporter beaucoup avec les technologies de reconnaissance vocale qui peuvent déchiffrer les caractéristiques vocales propres à chaque individu, convertir les mots parlés en modèles qui peuvent être exploités, comparés à des empreintes vocales stockées (échantillons vocaux provenant d’appels téléphoniques ou d’enregistrements).

Mieux analyser et détecter rapidement

Le recueil d’information en source ouverte (OSINT, SOCMINT) est une pratique désormais commune et répandue du fait de la multiplicité des données disponibles (réseaux sociaux, etc.). L’appui de l’IA sur ces phases de recueil d’information est fondamental pour détecter et caractériser rapidement des situations de danger et d’urgence à une vitesse supérieure à celle à laquelle des réseaux criminels ou des narcotrafiquants peuvent effacer leurs traces numériques par exemple ou pour réaliser par exemple de la veille pour analyser le « bruit informationnel » (web scraping, etc.), en intégrant le cadre fixé par l’IA Act (exclusion de la reconnaissance faciale, etc.), pour détecter et contrer de la propagande ou de la désinformation. En utilisant des algorithmes avancés d’IA et d’apprentissage automatique, il est possible d’analyser de vastes quantités de données à grande vitesse pour identifier des motifs, des mots-clés ou des contenus visuels, ce qui peut être décisif dans des enquêtes d’ampleur par exemple (narcotrafic, criminalité organisée). De plus, les systèmes pilotés par l’IA peuvent être entraînés sur des matériaux de propagande ou de désinformation connus pour repérer de manière proactive de nouveaux contenus partageant des caractéristiques similaires et les signaler, assurant une suppression réactive et efficace de ces contenus avant qu’ils ne se propagent.

Pour assurer l’efficacité de ces outils, l’enjeu réside dans la capacité à gérer des données structurées (mots, signes, chiffres, etc.) et non structurées à grande échelle (images, sons, vidéos, etc.), de disposer de plateformes pour les traiter et les rendre exploitables grâce à des modèles d’apprentissage automatiques auto-apprenants, ces outils pouvant en effet reformater ces données non structurées. Les technologies d’analyse automatisée du langage écrit, qui reposent sur l’IA, permettent de procéder à de l’analyse et de l’extraction de contenus, et traitent des volumes d’informations qu’il serait impossible de réaliser manuellement. 

L’IA peut enfin permettre d’accéder à une vitesse de réponse plus rapide, via l’apprentissage automatique par exemple en donnant une multitude de données à un système d’IA qui va apprendre, au fur et à mesure, à les traiter automatiquement. Par exemple, un suivi de la trace du véhicule d’un auteur de crime en fuite est possible à travers les caméras de surveillance, l’analyse des vidéos se fera plus rapidement qu’une analyse humaine qui peut alors se concentrer sur l’exploitation des données et le contrôle de l’usage. L’IA pourrait permettre d’appuyer des opérateurs d’un centre de supervision urbain dans leurs activités : détection de déchets, d’objets abandonnés, d’armes ou de départ de feu, calcul du temps de présence d’un véhicule, stationnement près de lieux sensibles, passage feux rouges, franchissement de lignes, analyse de mouvements de foule, etc. 

L’IA, pour augmenter les capacités d’enquête et d’élucidation des faits

Les volumes de données à exploiter en phases d’enquêtes (flux vidéos, images) sont telles que leur exploitation est désormais impossible sans aide numérique. L’augmentation considérable de la volumétrie des données numériques génère une contrainte sur la capacité des FSI à les exploiter. L’utilisation de l’IA devient ainsi une nécessité, et à terme une condition indispensable de la capacité d’exploitation de données ou informations pouvant contribuer à l’établissement d’une preuve. Il est donc nécessaire que les FSI disposent d’outils de rationalisation de l’analyse vidéos, les assistant dans des phases d’enquête permettant de libérer un enquêteur de la visualisation de la totalité de sources vidéos ou d’images, ce qui fera gagner du temps et sera plus efficace, évitant toute perte de concentration dans la visualisation de ces flux et offrant la possibilité de se consacrer à des tâches d’analyse à plus grande valeur ajoutée. A défaut d’IA, il peut être considéré en outre que des enquêteurs renonceraient dans certaines affaires, faute de temps, à une exploitation systématique des sources vidéo disponibles et donc de preuves numériques particulièrement efficaces.

Parmi les éléments d’enquêtes, les enquêteurs disposent souvent d’auditions, de relevés bancaires, téléphonique, et des déclarations qui pourraient faire l’objet d’exploitation par des logiciels à base d’IA dédiés à relever des incohérences, à les repositionner dans une échelle de temps et géographiques ou à générer des schémas relationnels. L’incrémentation de ces données à partir des documents papiers ou numériques est longue. Les outils de l’IA pourraient permettre de détecter ces éléments directement dans des textes, à les identifier et les classer selon leur signification et à générer automatiquement des schémas relationnels. Le gain de temps et la souplesse d’emploi de ces outils offrent un apport réel avec par exemple la capacité de procéder à des classements et des liens, en temps réel à partir d’enregistrements sonores ou numériques, à suggérer des questions qui appuieront le travail des enquêteurs pour leur permettre d’identifier et interpeller plus vite.

L’IA pourrait aussi permettre des détections en temps réel et sur des flux très importants de faux documents, de fraudes que des agents ne peuvent faire et permettre ainsi de meilleurs taux d’élucidation des affaires. Dans les domaines de l’identité, les applications peuvent être multiples ainsi que dans le domaine de la sécurité routière que ce soit pour lutter contre la fraude au permis de conduire, la fraude à l’assurance ou contre des démarches frauduleuses, spécifiques et répétitives (fraudes liées à la contestation en cas d’amendes routières, fraude à l’immatriculation, vols de véhicules, etc.). Enfin, en utilisant des outils d’analyse pilotés par l’IA, les enquêteurs pourraient analyser des millions de transactions financières et détecter des volumes importants de données, tels que des mouvements de fonds suspects pour identifier des opérations de blanchiment difficiles à appréhender. Cela se traduirait concrètement par une capacité accrue à analyser et comprendre les schémas criminels, les connexions et environnements de mise en cause, à détecter des liens et faciliter la lutte contre des réseaux criminels organisés (narcotrafic, etc.). Récemment, les démantèlements de l’outil de communication cryptée EncroChat ou de la messagerie cryptée Matrix ont démontré le rôle crucial de l’analyse de données complexes. 

Enfin, l’IA pourrait venir sécuriser les exploitations par les FSI d’images, de documents, de vidéos en automatisant le masquage de passages, extraits ou parties de documents à des fins de renforcement de la protection des données personnelles et du respect de la vie privée dans la lignée des recommandations de la CNIL et de l’IA Act.  L’IA peut en effet détecter des éléments dans une donnée non structurée comme une image via des réseaux à convolution et opérer un filtre sur ce qui a été défini au préalable comme étant à masquer. L’utilisation de l’IA peut aussi permettre d’exploiter avec précision et rapidité des outils comme les caméras-piétons pour établir des preuves, dans le cas par exemple d’une mise en cause des FSI dans le cadre d’une intervention.   

L’IA, pour renforcer la prise en charge des victimes

Depuis quelques années, des sites en ligne ou applications sont déployés par le ministère de l’Intérieur permettant de signaler et déclarer des faits, de procéder à un dépôt de plainte [18] ou d’accéder à des informations en ligne (localiser une brigade ou un commissariat, etc.) [19]. Ces sites offrent des possibilités pour les citoyens en termes de démarches et aussi un levier concret de développement des usages autour de la donnée. Il s’agit d’un nouveau « gisement » de données bien souvent structurées (mots, signes, chiffres, etc.) qu’il conviendrait de développer et valoriser par de l’IA (cartographies des signalements, localisation de données sur la délinquance, types de faits par localisation, etc.) ou pour mettre à disposition des FSI sur le terrain en voie publique pour des délais d’intervention plus rapides par exemple (production de statistiques et de communication automatiques, etc.). 

Par ailleurs, le développement de ces sites offre l’opportunité de réfléchir à de nouveaux usages de collecte d’informations et de renseignements. Ces sites pourraient s’inscrire dans une logique de renforcement des capacités de détection des signaux, même faibles, via de l’IA dans un contexte sécuritaire qui impose de diversifier les canaux de remontée des signalements en mobilisant tous les capteurs disponibles.

L’IA, pour faire évoluer la relation entre la police et la population

L’IA pourrait aussi faciliter des démarches type dépôt de plainte ou renouvellement de titres administratifs en ayant recours à des assistants conversationnels (chatbot ou callbot [20]) pour obtenir des informations ou le service attendu.

En ajoutant des capacités d’IA aux logiciels de prise de plainte, les policiers et gendarmes nationaux en charge en unité de ces tâches pourraient en outre mieux et plus rapidement prendre en charge les victimes (obtention de rendez-vous dans un délai court via de la catégorisation, etc.). Ainsi, les services de plainte en ligne pourraient être également améliorés grâce à des possibilités offertes d’enregistrer automatiquement les plaintes et les analyser pour orienter les victimes vers les personnes compétentes et proposer la démarche la plus adaptée à l’événement (réponse automatisée avec récépissé de plainte, visioplainte avec un agent, rendez-vous en unité, etc.).

Recommandations et conclusion : Développer un modèle d’IA dans un cadre d’emploi clair et sécurisé

Les retours d’expérience réussis des JO de Paris 2024, les développements technologiques récents appellent à une nécessaire réflexion sur l’IA. En effet, le contexte sécuritaire fortement dégradé en France, une délinquance de plus en plus organisée, des métiers complexes et en tension dans lesquels le numérique est toujours plus présent (enquête, investigation), impliquent de recourir aux outils disponibles comme l’IA qui sont capables d’aider à la résolution de situations, l’élucidation d’affaires et apporter des réponses fortes pour permettre aux FSI de faire face. 

L’IA n’est pas une fin en soi mais peut être un levier puissant pour améliorer le travail des FSI, comme le furent l’informatique ou la biométrie, et tel doit être le sens de cette innovation technologique [21]. Pour permettre cela, il faut donc s’assurer de :

  • Un cadre politique clair pour rassurer la société dans son ensemble et stabiliser le cadre législatif.
  • Une stratégie ministérielle pour sécuriser les FSI dans l’utilisation de l’IA, associée à une gouvernance claire [22].
  • Une identification des bons cas d’usage de l’IA, des bons projets et de réunir les conditions pour passer à l’échelle : qualité des données pour assurer l’efficience des outils, robustesse, résilience et sécurité by-design des systèmes pour limiter les vulnérabilités face aux risques cyber venant d’une délinquance aguerrie sur ce type de menaces, auditabilité des systèmes pour comprendre et améliorer les résultats proposés par ces systèmes, etc.
  • Une approche intégrée à la fois éthique, juridique et technologique pour appréhender systématiquement l’importance des données manipulées, et qui nécessitent de mettre en place des équilibres en termes de sécurité informatique et de transparence vis-à-vis de la société.
  • Une identification des outils d’IA dont l’usage ne se fasse pas au prix d’une perte de souveraineté de la France et d’un risque de vulnérabilité renforcé face à des fuites de données, des cyberattaques ou des opérations d’intelligence ou d’influence (lutte informationnelle, etc.).

Faire ces pas technologiques est nécessaire pour être à la hauteur des enjeux forts de tranquillité publique et de sécurité qui se posent aujourd’hui en France.

 


Sources
[1] Le dilemme de l’innovateur, Clayton M. Christensen, 1997

[2] Une étude du think tank Le Continuum Lab réalisée en septembre 2024 sur les technologies de sécurité montre que 65% des Français « considèrent l’IA comme utile pour les forces de l’ordre » et 63% sont « plutôt confiants dans la possibilité de concilier liberté et sécurité grâce aux technologies » (Les Français et les technologies de sécurité : le Continuum Lab révèle une étude inédite | Continuum Lab).

[3] Smartphones NEO pour Nouvel Équipement Opérationnel

[4] LOI n° 2023-380 du 19 mai 2023 relative aux jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 et portant diverses autres dispositions (1) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)

[5] Pendant les JO de Paris, la préfecture de Police de Paris a utilisé 185 caméras fixes dans le cadre de ce dispositif.

[6] Intelligence artificielle : le plan d’action de la CNIL | CNIL

[7] Directive « Police-Justice » : de quoi parle-t-on ? | CNIL

[8] Livre blanc de la sécurité intérieure | ministère de l’Intérieur et des Outre-mer (interieur.gouv.fr)

[9] LOI n° 2023-22 du 24 janvier 2023 d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur (1) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)

[10] Textes de la loi | Loi sur l’intelligence artificielle de l’UE (artificialintelligenceact.eu)

[11] Dès février 2025, les IA interdites devront être supprimées ou mises en conformité. A compter d’août 2025, les IA encadrées et à risque limité devront être mises en conformité.

[12] Dieu et la Silicon Valley, Éric Salobir (Éditions Buchet-Chastel, 2020)

[13] Le Réseau Radio du Futur (acmoss.fr)

[14] Cas par exemple des Amendes forfaitaires délictuelles rédigées sur les smartphones NEO via l’application Procès-Verbal électronique Section 9 : De la procédure de l’amende forfaitaire applicable à certains délits (Articles D45-3 à D45-21) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)    

[15] La durée d’une garde à vue est de 24 heures mais peut être portée à 48 heures lorsque le délit ou le crime concerné est puni d’une peine supérieure à un an d’emprisonnement. Pour certaines infractions, elle peut atteindre jusqu’à 96 heures (trafic de stupéfiants, terrorisme, association de malfaiteurs, etc.).

[16] Fichier des Personnes Recherchées, Traitement des antécédents judiciaires, etc.

[17] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000050354599

[18] Perceval (plateforme de signalement des fraudes à la carte bancaire), Pharos (plateforme de signalement de contenus illicites sur internet), THESEE (plateforme de signalement des e-escroqueries), PNAV (plateforme numérique de signalement des atteintes aux personnes et de l’accompagnement des victimes), etc.

[19] Masecurité.fr

[20] Un callbot est un assistant vocal capable de dialoguer au téléphone avec un appelant, pour comprendre son problème et le résoudre en toute autonomie et 24h/24 sans temps d’attente.

[21] Le sens de l’IA à l’école de Blaise Pascal entrepreneur, Étienne De Rocquigny (Boleine, 2023)

[22] A l’instar de ce qui a été fait au ministère des Armées en mars 2024 avec une « stratégie ministérielle relative à l’IA » et une « Agence ministérielle pour l’IA de défense » (AMIAD).

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Intelligence artificielle (IA) et Défense

By Publications, Numérique

Intelligence artificielle (IA) et Défense

Par Christine Dugoin-Clément,

*Chercheur associé de la chaire « Risques » de l’IAE Business School Paris 1 – La Sorbonne, à l’Observatoire de l’Intelligence Artificielle Paris 1 et au Centre de recherche de la Gendarmerie Nationale (CRGN). Ancien auditeur de l’Institut des hautes études de la défense nationale, ses travaux sont spécialisés sur l’Ukraine, la défense, les stratégies d’influence et le cyber. Elle est l’auteur de Influence et manipulations : Des conflits armés modernes aux guerres économiques (VA Éditions).

 

L’IA est un sujet majeur pour les sociétés et le secteur de la défense n’échappe pas à ce constat. Si le ministère des Armées peut être intéressé par des développements touchant au soutien et à la gestion administrative comparables à ce que l’on trouvera dans des organisations de tailles similaires, il est en outre intéressé par les évolutions permettant d’optimiser les missions particulières qui sont les siennes et qui demandent capacités d’adaptation et innovation pour s’adapter au milieu et à la concurrence tout en préservant la souveraineté de la technologie. Ce besoin de développement et de technologie devra compter avec un contexte particulièrement évolutif et, depuis novembre 2024, avec la présidence Trump qui risque de permettre une dérégulation du secteur américain de l’IA accroissant encore la concurrence.

 


Du soutien aux besoins opérationnels

La numérisation est une préoccupation de longue date pour la défense. En effet, depuis la Revolution in Military Affairs (RMA) des années 90 qui annonçait la numérisation du champ de bataille, l’innovation en matière opérationnelle a été une préoccupation majeure des armées. Concernant l’IA, dès septembre 2019, le ministère diffusait un rapport intitulé l’IA à l’appui de la défense [1] où les sujets d’intérêt étaient mis en avant tout en soulignant que le développement de l’IA n’était pas exempt de menaces et de risques et devait être pensé dans un contexte international aux prises avec de grandes tensions mondiales. Des sujets tels que l’autonomie des systèmes d’armes létaux [2] faisaient notamment l’objet d’une attentions particulières et d’un rapport du comité d’éthique quant à leurs développements et limites [3].  

Concernant les armées, on trouve un intérêt en matière de développement d’IA dans plusieurs champs, dont certains se retrouve dans des secteurs plus classiques, comme les bénéfices offerts par l’IA en matière d’aide à la décision et à la planification, d’aide dans les services d’appui ou encore de logistique et préparation opérationnelle. Quelques champs seront transverses et intéresseront particulièrement d’autres structures gouvernementales comme l’IA mise au service de la cybersécurité et de la compréhension et de la prévention de l’influence numérique, d’autant plus que l’influence a été consacrée priorité stratégique dans la Revue Nationale Stratégique de 2022 [4]. D’autres sujets seront par nature bien plus spécifiques, on pensera à l’usage de systèmes d’IA pour le combat collaboratif, pour le renseignement ou encore pour de la robotique et de l’autonomie dédiées aux enjeux militaires. Ces besoins en matière de systèmes d’IA ont augmenté avec l’approche multi-domaines multi-champs (MDMC), inhérente à la conflictualité moderne, et avec le retour de la guerre de haute intensité illustrée par l’invasion de l’Ukraine opérée par la Russie, avec la guerre au Moyen-Orient. Autre acteur de l’augmentation du besoin, les montées de tensions globales qui se jouent du silotage des lectures traditionnelles pour au contraire traverser les différents champs de conflictualité, que ce soit en passant du monde physique au numérique dans des actions d’influence et de déstabilisations, en activant des tensions et disputes dans diverses aires géographiques, ou en mobilisant et perturbant divers champs mobilisables, comme les aspects industriels et financiers ou encore le volet social et sociétal [5].

De plus, l’approche MDMC demande de capter une masse d’information de plus en plus importante. Dès lors, elle fait office de centre de commande et de contrôle (C2C) le point névralgique de la gestion des conflits. Dans ce cadre, l’IA pourrait être un ressort important notamment dans le traitement efficace de données massives venant irriguer ces centres de commandements. Mais encore faut-il capter ces données, ce qui, là encore, supposera de disposer de systèmes reposant sur des IA performantes, que l’on pense à des capteurs traditionnels, à l’intégration dans des systèmes d’information préexistant, ou à la gestion des constellations satellites et des données qu’elles captent [6] qui permettent une forme de transparence tactique du champ de bataille. Or, dans ce champ spécifique particulièrement coûteux et technologique, les armées doivent travailler en collaboration avec d’autres agences mais aussi avec des sociétés privées, qui détiennent une partie non négligeable des constellations : on pensera alors notamment à des structures comme OneWeb, Intelsat ou encore Starshield, la branche militaire de Starlink, société d’Elon Musk, nouvellement promu à la tête du ministère de l’efficacité gouvernementale » aux USA. Enfin, un nouvel entrant est apparu sur le champ de bataille avec l’Ukraine mais aussi avec le Haut Karabakh : les drones. Qu’ils soient terrestres, marins ou aériens, ils sont aujourd’hui incontournables sur le champ de bataille et peuvent parfois reposer sur des IAs demandant robustesse et innovation. En nous projetant dans un futurs proche on pensera aux ailiers loyaux, drones aériens massifs devant, à terme, collaborer avec les pilotes de chasses [7],  ou encore aux drones en essaims qui ont recours à des IA permettant de calculer et d’organiser les mouvements de l’ensemble.

Innovation, dérégulation et défense

Enfin, l’élection de Donald Trump qui sera le 47e président des USA risque de modifier fondamentalement les réglementations préalablement en cours en matière d’IA. Donald Trump aspire à libérer les capacités d’innovation qu’il estime être bridées par les réglementations de l’administration Biden [8]. Si le manifeste du candidat Trump plaidait pour abroger ce qu’il estimait nuire à la liberté d’expression et à « l’épanouissement de l’être humain », faisant craindre une dérégulation de la modération en ligne à l’heure ou la désinformation et l’influence sont des pièces maîtresses de la guerre cognitive et informationnelle, un autre volet touchait aux principes de précaution, voire d’éthique. Cela prend un sens particulier quand on se souvient que l’on retrouve parmi les partisans et financiers de Trump des investisseurs en capital-risque de la Silicon Valley comme Marc Andreessen, qui se décrit comme un « techno-optimiste, un « accélérateur d’IA » souhaitant transformer l’humanité en une race de « surhommes technologiques » [9]. Cependant, les déclarations visant à abroger le décret de Biden sur l’IA restent floues, les agences fédérales continuant à exercer une surveillance sur de plusieurs aspects du déploiement de l’IA. Même si ces poussées pourront être limitées par les agences, il est probable que les projets de dérégulations de Trump ne donnent un coup d’accélérateur à l’industrie américaine en permettant de tester de nouvelles applications d’IA avec plus de liberté. A ce titre, abandonner des règles comme celle de l’AISI relative à la transparence accélérerait le développement, pour autant, mais le fait qu’il n’y ai plus de d’approche fédérale unifiée sur le sujet participera à augmenter les différences entre états et pourra être facteur de complexité pour le secteur de l’IA.

Concernant l’écosystème de la Défense, que pourrait donner la 47e présidence alors qu’en octobre 2024, la secrétaire adjointe à la défense, Kathleen Hicks, parlait de l’engagement du ministère de la défense (DoD) à devenir un leader mondial dans l’élaboration de politiques éthiques saines pour l’utilisation militaire de l’IA [10]?  Donald Trump, notamment encouragé par Elon Musk [11], vise à créer un environnement plus libre pour le développement de l’IA pour garantir aux USA de conserver leur avance sur des concurrents mondiaux comme la Chine. Pour autant en matière de défense on risque d’assister à un premier moment d’hésitation dû au flou entre réglementations précédentes comme le Responsible AI Strategy and Implementation Pathway [12], ou le mémo d’octobre dernier relatif aux cas d’utilisation de l’IA à des fins de sécurité nationale [13]. Cependant, les révisions de décrets envisagées vont probablement alléger les obligations de souscrire aux normes éthiques au bénéfice de l’innovation et vont probablement encourager les contributions du secteur privé, sujet au cœur du programme de Donald Trump axé sur l’innovation.

Dans ce cadre, il ne serait pas surprenant d’observer une montée en puissance de l’IA, potentiellement particulièrement prononcée dans des domaines où secteur public et privé doivent collaborer comme c’est le cas en matière de gestion de constellation satellitaire et de traitement de données issus de ces capteurs spécifiques.

Dans ce cadre, l’UE, devra probablement faire face à une concurrence agressive tout en restant alignée avec l’AI ACT [14], parfois perçu comme étant une approche risquée pour le maintien de la compétitivité du secteur à cause de son cadre stricte. S’il n’est pas question ici de prôner une dérégulation, il faut néanmoins intégrer que le souci européen du respect des règles d’éthiques dans un contexte de dérégulation massive risque de poser un dilemme en matière de développement technologique sur lequel entreprises et commanditaires doivent d’ores et déjà se pencher.

 


Sources
[1]

https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/aid/Report%20of%20the%20AI%20Task%20Force%20September%202019.pdf

[2]

https://theconversation.com/armes-autonomes-et-soldats-augmentes-quel-impact-sur-les-valeurs-des-armees-168295

[3]

https://archives.defense.gouv.fr/actualites/la-vie-du-ministere/communique_le-comite-d-ethique-de-la-defense-publie-son-rapport-sur-l-integration-de-l-autonomie-des-systemes-d-armes-letaux.html

[4]

https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=23071

[5]

https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=23532

[6]

Dugoin-Clément, C. 2024. Le spatial, entre transparence tactique et développement technologique, Def tech décembre 2024

[7]

https://revistacugc.es/article/view/5764

[8]

https://rncplatform.donaldjtrump.com/?_gl=1*1dhufmh*_gcl_au*NDMyMDY5MTguMTcyOTU4NzI2Nw..&_ga=2.255281992.1180040526.1729587267-1531562902.1729587267

[9]

https://a16z.com/the-techno-optimist-manifesto/

[10]

https://www.defense.gov/News/News-Stories/Article/Article/3949441/hicks-highlights-dods-commitment-to-responsible-ai-use/

[11] https://youtu.be/7qZl_5xHoBw?si=71ck81CSGcGqxrrZ

[12]

https://media.defense.gov/2022/Jun/22/2003022604/-1/-1/0/Department-of-Defense-Responsible-Artificial-Intelligence-Strategy-and-Implementation-Pathway.PDF

[13]

https://www.whitehouse.gov/briefing-room/presidential-actions/2024/10/24/memorandum-on-advancing-the-united-states-leadership-in-artificial-intelligence-harnessing-artificial-intelligence-to-fulfill-national-security-objectives-and-fostering-the-safety-security/

[14]

https://www.euaiact.com/

l’ia dans tous ses états crsi

L’IA dans tous ses états

By Publications, Numérique

Vulgarisation de l’intelligence artificielle pour en comprendre son fonctionnement

Par Dr. Cyril-Alexandre Pachon,

*Cyril-Alexandre Pachon est docteur en Informatique, Systèmes et Communication. Pendant ses premiers travaux de recherche, il contribue à la normalisation des tests automatiques de conformité et de robustesse. Il effectue les premières recherches et résultats au sein d’actions spécifiques du CNRS sur la sécurité des systèmes logiciels. Ses présentations exposent des solutions sur les politiques de sécurité et la détection d’erreurs en présence d’aléas. En 2020, il devient directeur des études et directeur du cursus IA à l’école Hexagone. Ce cursus se compose des métiers en Data analyste, Data scientiste, Architecte Machine Learning et Architecte Deep Learning.

 

L’informatique, en constante évolution, se place au centre de notre société moderne. Ses sphères sont la programmation, les bases de données, les réseaux, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la cyberdéfense et bien d’autres. L’axe de travail de l’informatique est de transformer des données en une information numérique exploitable. Son utilisation se retrouve dans les métiers de la santé, la finance, la sécurité, les technologies de l’information, l’éducation, les ressources humaines, le tourisme, l’hôtellerie, le transport, la logistique, le divertissement, les arts, la culture et bien d’autres.

 


Cadre général

Pour offrir un premier cadre général, l’environnement de développement en informatique est une discipline constituée, de données (numériques ou analogiques), dont les informations calculées ou produites sont stockées en masse (Big Data), et d’instructions de traitements (programmes, applications, systèmes, apprentissage automatique, Internet des objets, …). Pour le décrire, il représente un ensemble de techniques et de méthodes pour traiter et simuler notre monde réel. Pour déployer les modèles automatiques, la principale clef est de disposer de données fiables contrôlées et protégées pour en exploiter les informations : 

  • Les données : Il s’agit de valeurs brutes, de chiffres, de textes, d’images, de sons, … pas encore été traités. Les données sont structurées (bases de données, tableaux, …) ou non structurées (textes, images, sons, …).
  • Les informations : Il s’agit de résultats produits après le traitement sur les données. Elles ont du sens et deviennent utiles pour une prise de décision. Par exemple, une simple série de mesures numériques (données) s’analyse par traitement pour déterminer une tendance climatique (information).

Principes généraux de l’IA

L’Intelligence Artificielle (IA) est une des branches de cette informatique. Ses développeurs en Data science s’efforcent de reproduire, d’extraire et de construire avec des modélisations (équation, mécanique, physique, comportement, concept, etc.) des actions « réelles » et/ou « usuelles » à partir de données. Les modèles d’IA deviennent les architectures et les données deviennent ses caractéristiques.  

Aujourd’hui l’IA se retrouve au quotidien dans nos vies (visible ou cachée). Par conséquent, existe-t-il plusieurs IA ? Comment la définir ? Est-elle sécurisée ? Influence-t-elle nos modes de vie, nos pensées ? Qu’attendre du futur en termes d’IA ? 

Un premier modèle d’apprentissage automatique est une architecture d’IA supervisée (Machine Learning) formée à partir d’un ensemble de données (caractéristiques) et de cibles étiquetées connues. Ce modèle mathématique s’attarde à construire les liens fonctionnels entre les entrées et les cibles, pour en prédire les sorties connues (par exemple reconnaître des animaux, des objets, …). Les principaux composant et étapes sont :  

  • Collecte des données et cibles étiquetées, nettoyage des données.
  • Entraînement : Algorithmes et modèles (analyses statistiques, calculs de distances, simulations, …) pour transformer les données en informations utiles pour définir l’IA. 
  • Évaluation : Ensemble de tests pour vérifier la capacité de l’IA à prédire correctement les résultats.
  • Visualisation des informations : Sous forme de graphiques, de tableaux pour faciliter la compréhension et l’utilisation des résultats.

Un deuxième modèle d’apprentissage automatique est une architecture d’IA non supervisée (Deep Learning) utilisant des modèles et des techniques pour apprendre seule à partir de données sans cibles et étiquettes définies. L’architecture cherche seulement à identifier des structures ou des motifs cachés dans les données pour les classer. Les principaux composants et étapes sont :

  • Collecte des données d’entrée : Venant du Web scraping (données du web),  des sondages et questionnaires, des demandes auprès d’utilisateurs, des vidéos, des jeux vidéo, des capteurs et en quelque sorte toutes les données existantes dans l’environnement pour l’IA. 
  • Nettoyage des données : Avec expertise pour éliminer les doublons, gérer les valeurs manquantes et corriger les erreurs.
  • Normalisation/Standardisation : Avec expertise pour ajuster les échelles des variables pour éviter que certaines caractéristiques dominent.
  • Entraînement : Avec expertise pour sélectionner et implémenter un algorithme approprié avec identification et extraction des caractéristiques pertinentes pour construire l’architecture.
  • Évaluation de la performance des résultats : Pour interpréter les résultats pour comprendre leur signification dans le contexte du problème.

Pour aller plus loin, un réseau de neurones est utilisé pour avoir plus de précisions dans les systèmes automatiques. Il s’agit d’une architecture inspirée du cerveau humain capable d’apprendre des représentations complexes, classification d’images, traduction automatique, etc.

Modèles d’IA

Chaque modèle d’IA a ses propres caractéristiques, avantages et inconvénients, et le bon choix dépend de la nature des données et de la tâche à accomplir. Il n’existe pas un seul « meilleur » modèle d’IA pour détecter et contrer les intrusions dans un réseau. Il dépend de plusieurs facteurs, notamment la nature du réseau, le type d’attaques visées, et les ressources disponibles :

  • Détection des intrusions : Les IDS (Systèmes de Détection d’Intrusions) utilisent des modèles d’apprentissage automatique pour identifier les comportements anormaux ou malveillants sur un réseau. Ils analysent des volumes de données en temps réel pour détecter des menaces potentielles.
  • Analyse des malwares : L’IA est utilisée pour analyser et classifier des fichiers suspects. Des modèles de machine Learning sont formés pour reconnaître des signatures de malwares connus et des comportements anormaux indiquant une nouvelle variante de malware.
  • Phishing et fraude : L’IA analyse les e-mails et les sites web pour détecter des tentatives de phishing. Ces systèmes évaluent les caractéristiques textuelles, les liens et d’autres facteurs pour identifier les menaces.
  • Automatisation des réponses aux incidents : L’IA automatise certaines réponses aux incidents de sécurité, comme pour identifier rapidement des menaces et déclencher des actions correctives.
  • Analyse prédictive : L’IA analyse les données historiques pour prédire des attaques futures ou des vulnérabilités potentielles. Les entreprises peuvent ainsi prendre des mesures proactives pour renforcer leur sécurité.
  • Gestion des identités et des accès : L’IA est utilisée pour surveiller les comportements des utilisateurs et détecter des anomalies qui pourraient indiquer un accès non autorisé ou un compte compromis.
  • Sécurité des IoT (Internet des objets) : Avec l’augmentation des dispositifs connectés, l’IA est utilisée pour surveiller et sécuriser les réseaux IoT, en détectant des comportements suspects ou des vulnérabilités.

Problèmes et enjeux posés par l’IA

Enfin, l’IA soulève certains problèmes et enjeux qui peuvent être classés en plusieurs catégories :

Éthique et biais :

  • Biais algorithmique : L’IA reproduit ou amplifie des erreurs présentes dans les données d’entraînement, facilitant des discriminations envers certaines populations.
  • Transparence : La décision prise reste opaque, rendant difficile la compréhension et l’évaluation des processus décisionnels.
  • Responsabilité : Qui est responsable des erreurs ou des préjudices causés par des systèmes d’IA ? La question de la responsabilité légale reste complexe.

Cyberattaques :

  • L’IA peut être utilisée pour mener des cyberattaques, rendant la sécurité informatique encore plus complexe.

Manipulation et désinformation :

  • Deepfakes : La capacité de créer des contenus vidéo et audio falsifiés pour manipuler l’opinion publique et diffuser de fausses informations.
  • Propagation de la désinformation : Les algorithmes peuvent favoriser la diffusion de contenus trompeurs ou biaisés sur les réseaux sociaux.

Développement soutenable :

  • Consommation énergétique : Les modèles d’IA basés sur les modèles d’apprentissage, peuvent nécessiter une grande quantité d’énergie, soulevant des préoccupations environnementales. 
  • Exploitation des ressources : Le développement de l’IA entraîne une exploitation accrue des ressources naturelles.

Inégalités technologiques :

  • Accès inégal à la technologie : Les pays et les communautés sans accès aux technologies d’IA peuvent être en difficultés, accroissant les inégalités existantes.

Ces problèmes nécessitent une attention continue, des discussions éthiques et des réglementations adaptées pour maximiser les avantages de l’IA tout en minimisant ses risques et ses impacts négatifs.

 

Vivre avec l’IA

Pour conclure, l’impact de l’IA se fait sentir dans presque tous les aspects de la vie moderne. À mesure que la technologie continue d’évoluer. L’importance de l’informatique et des informations qu’elles produisent ne feront qu’accroître, posant à la fois des opportunités et des défis à relever.

En reprenant les questions posées, oui, il existe plusieurs IA. Elles se définissent en fonction des demandes. Elles sont sécurisées dans la mesure du possible, mais il faut renforcer les protections. Elles influencent nos modes de vie, nos pensées, nos emplois. Il faut attendre que dans le futur les IA prennent encore plus d’importance et qu’il faudra vivre avec.

les câbles sous marins de télécommunications crsi

Les câbles sous-marins de télécommunications

By Publications, Numérique

Les câbles sous-marins de télécommunications

Par Bruno Mahieux

 

Un domaine d’excellence française

La France, au travers de l’Agence de Participation de l’Etat (APE), a annoncé fin juin 2024 le rachat de 80 % du capital d’Alcatel Submarine Networks (ASN) à NOKIA. Le coût de l’opération est estimé à 350 millions d’Euros dette comprise, pour un chiffre d’affaires d’environ 1,1 milliards d’Euros. L’opération devrait être bouclée d’ici la fin de l’année 2024. Cette acquisition met fin à une décennie de renoncements et d’hésitations coupables.1 C’est une excellente nouvelle pour la souveraineté numérique de notre pays et pour sa capacité de déploiement des infrastructures numériques du futur.

Avec le rachat d’ASN, la France se dote d’une capacité industrielle de conception et de fabrication de câbles sous-marins et renforce sa capacité de pose et de maintenance de câbles avec 7 navires supplémentaires, complétant ainsi la flotte d’Orange, qui dispose de 6 navires câbliers pour déployer et maintenir les câbles sous-marins des infrastructures réseaux qu’il opère et un navire de reconnaissance supplémentaire pour l’étude des fonds.2

Avec ASN et Orange Marine, la France se positionne ainsi parmi les leaders mondiaux du câble sous- marins, aux côtés du Royaume-Uni, des États-Unis et du Japon, en disposant d’une capacité de bout en bout permettant de concevoir, de produire et de déployer les câbles, puis de les maintenir et les réparer avec l’aide d’une flotte de 14 navires, la première flotte au monde en la matière.3

 

Un marché en forte croissance

Les câbles de télécommunications sont présents dans les fonds marins depuis l’installation du premier câble télégraphique transatlantique au milieu du 19e siècle. Jusqu’au milieu des années 2000, la pose et le contrôle des câbles sous-marins était principalement assurés par les opérateurs téléphoniques, regroupés sous forme de consortiums. Initialement constitués de paires de cuivre pour véhiculer les appels téléphoniques, les câbles sont de nos jours constitués de paires de fibre optique, les technologies les plus récentes permettant de véhiculer jusqu’à 400 Térabits de données par seconde dans un câble pas plus épais qu’un tuyau d’arrosage.

Aujourd’hui on estime que plus de 90 % du trafic mondial d’internet passe encore par les câbles sous- marins, le reste des communications mondiales passant par la voie satellite.

Ces câbles sont posés au fond des mers et océan à l’aide de navires câbliers. Dans les zones à faible profondeurs, les câbles sont enfouis pour éviter leur dégradation par des chaluts ou par des ancres marines. Dans les zones de grands fonds, les câbles, protégés par une armure simple ou double, sont simplement posés sur le fond.

Les infrastructures de télécommunications sous-marines sont conséquentes : Il y aurait environ 450 câbles déployés sur la planète, selon les statistiques disponibles, tous les câbles n’étant pas répertoriés pour des raisons de sécurité défense. Les câbles sous-marins représentent une longueur cumulée d’environ 1,3 millions de kilomètres, soit 32 fois le tour de la Terre. L’Europe est de loin la région du monde la plus active en matière de projets de déploiements de câbles, avec près de 77 nouveaux câbles déployés entre 2010 et 2023. Ce chiffre est à comparer avec les 45 câbles déployés sur l’Amérique du Nord, 44 au moyen Orient et Afrique du Nord , 30 câbles déployés vers l’Afrique sub saharienne et 28 câbles vers l’Amérique Latine, 7 en Europe de l’Est.4

Sous l’effet de l’évolution de nos usages numériques, et en particulier de l‘émergence du télétravail, la digitalisation des entreprise et l’explosion du streaming video, le rythme de déploiement s’est accéléré : près de la moitié des câbles sous-marins ont été déployés au cours de la dernière décennie et ces chiffres augmentent régulièrement depuis 2020.

Les GAFAM se sont imposés sur ce marché en forte croissance en investissant dans leurs propres câbles pour interconnecter leurs centres de données partout dans le monde, ils détiennent ainsi un meilleur contrôle de leurs services et s’affranchissent progressivement des opérateurs de télécommunications. Aujourd’hui environ 70 % des projets sont financés par Google ou Facebook. Plus de 40 câbles sous- marins seront détenus partiellement ou totalement par les Hyperscalers d’ici la fin 2026.

 

Des infrastructures d’importance vitale

Ces infrastructures sous-marines, par définition invisibles, sont méconnues du grand public mais également de beaucoup de nos dirigeants. Pourtant, le rôle primordial des câbles sous-marins dans le déroulement des opérations commerciales, financières, militaires, administratives ou même individuelles fait de ce réseau, une véritable infrastructure « d’importance vitale » 5 pour notre économie et notre société.

Dans le contexte géopolitique actuel et compte tenu de la dépendance croissante de notre société au numérique, les câbles sous-marins constituent un point de vulnérabilité de notre économie et de notre société. L’attaque contre les gazoducs Nord Stream 1 et 2 en mer Baltique, en septembre 2022 a démontré que les conflits futurs peuvent se jouer aussi via les infrastructures sous-marines.

Le renforcement de la sécurité des infrastructures sous-marines commence avec la multiplication des routes pour des questions de redondance et donc de résilience des réseaux, en cas de détérioration ou de destruction des câbles sous-marins.

La seconde priorité est le renforcement des capacités de réparation et de maintenance des câbles sous- marins, avec une flotte de navires câbliers capable d’intervenir 365 jours par an, partout sur les mers du globe, et dans des délais courts.

Aujourd’hui 95 % des incidents sont causés par des chaluts ou par des ancres marines, ou par des tremblements de terre. La plupart des coupures se produisent près des côtes, là où le trafic maritime est plus important et où l’eau est moins profonde.

Mais le point le plus vulnérable des réseaux de câbles sous-marins sont les parties terrestres de l’infrastructure. En effet, lorsque les câbles atteignent la surface après leur long parcours sous-marin, ils rejoignent une « station d’atterrissement » sur la côte.

Pour un acteur malveillant, l’intérêt d’une attaque physique sur les stations d’atterrissement est très grand : ces sites concentrent un nombre important de câbles en leur sein, créant une possibilité de frappe aux conséquence multiples en une seule attaque.

Les risques sont multiples : Attaque par explosifs ou assauts armés sur le bâtiment, sabotages des équipements ou du générateur d’énergie, offensives indirectes par interruption du courant.

Autre sujet de préoccupation, les câblo-opérateurs utilisent de plus en plus des systèmes de gestion à distance pour leurs réseaux câblés. Les propriétaires de câbles les plébiscitent car ils leur permettent de faire des économies sur les coûts de surveillance et de maintenance. Cependant, ces systèmes ont une sécurité médiocre, ce qui expose les câbles à des risques de cybersécurité.

 

Un enjeu de sécurité et de souveraineté

Loin d’être des infrastructures neutres, les câbles sous-marins doivent être mise sous haute surveillance. Il est nécessaire d’en repenser la sécurité et d’assurer ainsi sa résilience. En effet, une défaillance des infrastructures de télécommunications aurait automatiquement un impact sur de nombreuses infrastructures critiques (électricité, pétrole, gaz, eau…) en raison de l’inter-dépendance entre les réseaux.

Dans un contexte d’accroissement des tensions internationales, la Commission Européenne s’est emparée du sujet et a publié un ensemble de recommandations pour assurer la sécurité et la résilience des câbles sous-marins.6 Ce document s’est inspiré des programmes américain et japonais, en visant à l’augmentation des opérations de dissuasion des attaques de ces infrastructures et au développement d’une capacité de construction et de réparation à la hauteur des enjeux, facilité par une meilleure coopération entre états et un financement privé des projets jugés les plus stratégiques.

La France peut jouer un rôle majeur dans ce domaine et plusieurs mesures sont envisageables à très court terme pour renforcer le leadership français :

  • Avec deux acteurs majeurs que sont Orange Marine et ASN, la France dispose d’une opportunité unique de dominer le marché des câbles sous-marins. La fusion des activités d’Orange Marine et d’ASN permettrait de maîtriser la chaîne de valeur complète et de créer une flotte de câblier incomparable, représentant plus de 30 % de la flotte mondiale. Au-delà de la capacité à optimiser les plans de charges de la flotte de navire, une telle flotte représenterait la meilleure assurance face aux risques de sabotage potentiel.
  • Un autre signe du leadership de la France dans le domaine des câbles sous-marins est l’importance du territoire français pour l’arrivée de câbles La France est le point d’entrée de la plupart des câbles reliant l’Europe au reste du monde : Marseille, par exemple, a su s’imposer comme le principal point d’entrée de la Méditerranée pour les câbles sous-marins, loin devant les autres villes méditerranéennes. C’est en facilitant la construction de Data Center à proximité des points d’atterrissage des câbles transatlantiques et en allégeant les démarches administratives nécessaires que la France conservera son attractivité et restera un point d’atterrissement majeur des câbles sous-marin.

 


Sources

1 En 2016, la France avait abandonné l’activité de câble d’Alcatel Submarine Networks dans le cadre de la vente d’Alcatel Lucent à Nokia, avec la bénédiction d’Emmanuel Macron, alors Ministre de l’économie. L’état avait ensuite envisagé, en 2019, de faire racheter ASN au travers d’Orange Marine, sans succès.

2 Orange est le seul opérateur européen de télécommunications à avoir gardé sa filiale de navires câbliers. British Telecom et Telefonica les ont vendues et Orange a acquis la filiale que Telecom Italia avait créée.

3 On dénombre actuellement environ 45 navires câbliers, dont 8 au Royaume-Uni et 7 aux États-Unis. Source ICPC.

4 Analysis Mason , Mai 2024 ; un câble connectant plusieurs continents est donc compté plusieurs fois.

5 La notion d’importante vitale s’applique à un « établissement, ouvrage ou installation dont le dommage ou l’indisponibilité ou la destruction par suite d’un acte de malveillance, de sabotage ou de terrorisme risquerait, directement ou indirectement : d’obérer gravement le potentiel de guerre ou économique, la sécurité ou la capacité de survie de la nation ; ou de mettre gravement en cause la santé ou la vie de la population » [Article R1332 1 du code de La Défense)

6 Recommendation on the security and resilience of submarine cable infrastructures – 26.2.2024 C(2024) 1181 final

Les entreprises et professions libérales face à la cybercriminalité

By Numérique

Les entreprises et professions libérales face à la cybercriminalité

Le risque cyber constitue désormais un territoire de délinquance de masse. Il impose aux entreprises d’opérer un changement de paradigme sur le sujet pour se protéger face à cette insécurité de type numérique.

Par Benoît Fayet, membre du comité stratégique du CRSI


Les petites entreprises et les professions libérales, au même titre que les grandes entreprises ou organismes publics détenteurs de données personnelles, sont particulièrement exposées aux risques numériques et doivent en conséquence s’adapter et trouver des solutions pour se protéger de la cybercriminalité. Il s’agit de systématiser la prise en compte de cette menace. Penser son activité professionnelle sans intégrer le risque cyber est désormais l’assurance de conséquences potentiellement dramatiques sur le long terme.

Plus de 6 000 PME françaises victimes de cybercriminalité en 2023

Les entreprises françaises, ETI, PME ou grands groupes, au même titre que des structures publiques (hôpitaux, écoles, …) sont aujourd’hui massivement victimes d’incidents de sécurité informatique.

Plus de 6 000 PME françaises ont été attaquées sur les 12 derniers mois.

Des données sans doute minorées, pour 1 cyberattaque déclarée auprès des services de police, il y aurait plus de 50 cyberattaques en réalité, tentées ou réussies.

Les conséquences sont désastreuses puisque 60% des entreprises victimes de cybercriminalité déposent le bilan dans les 6 mois. Il est donc nécessaire que les entreprises prennent conscience du risque cyber, sans attendre de se faire attaquer pour réagir.

La cybercriminalité, un “marché” structuré et organisé

Le “marché” de la cybercriminalité s’est en effet considérablement transformé et structuré depuis quelques années. 70% des infractions “cyber” sont liées à des escroqueries, 25% sont liées à l’image et à la vie privée (cyber harcèlement, pédopornographie, etc.) et 5% sont véritablement du hacking, émanant de professionnels généralement liées à des attaques organisées par des groupes, voire des États dans un marché ou le caractère international des attaques est de plus en plus prégnant.

Désormais en effet, des groupes de cybercriminels sont constitués en véritables entreprises avec des stratégies et des objectifs pour réaliser un chiffre d’affaires et faire fructifier leurs activités. Aussi, ces cybercriminels visent ils en priorité les entreprises de taille moyenne du fait de leurs vulnérabilités avec de la donnée sensible qu’il est possible de faire “fuiter” et essentielle au bon déroulement des activités de ces entreprises sans laquelle elles pourraient être paralysées et qui sont donc des leviers pour les faire “chanter”. Les données médicales sont par exemple les données les plus lucratives pour les cybercriminels avec le coût d’un dossier médical pouvant atteindre 350 dollars sur le darkweb.

De plus, le risque cyber a été particulièrement renforcé avec la crise sanitaire. Le confinement a contraint les entreprises à laisser leurs salariés accéder aux réseaux internes depuis des appareils personnels, sans que ces réseaux n’aient été durcis en conséquence. Plus généralement, les entreprises payent aujourd’hui le prix d’une accélération de la digitalisation de la société alors même que leurs environnements informatiques se sécurisent peu à peu.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que ces environnements sont de plus en plus interconnectés, générant des quantités de données qui sont autant de cibles. Les cybercriminels surfent aussi sur les nouvelles technologies qui leur offrent des opportunités comme le cloud qui a vu le nombre d’attaques contre ces serveurs doubler en 2023. L’intelligence artificielle est aussi un facteur de risque avec des technologies facilitant la tromperie des entreprises sur des périmètres de plus en plus large (clonage vocal, pretexting, …).

Des réponses possibles face à la cybercriminalité

1. Un enjeu clé de souveraineté qui engage une réponse étatique

En France, la cybercriminalité est prise en compte depuis la loi informatique et libertés (1978) et encadrée par un dispositif juridique prévoyant des peines allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende.

La France dispose de plusieurs structures dédiées à la répression de la cybercriminalité au sein d’un dispositif de défense de qualité mais morcelé et complexe. Il y a l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC) au sein de la Police judiciaire, le Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N) au sein de la Gendarmerie nationale ou encore la Brigade d’enquête sur les fraudes liées aux technologies de l’information (BEFTI) au sein de la préfecture de police de Paris auquel s’ajoute l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) qui pilote la stratégie de défense et de sécurité des systèmes d’information de la France. Un dispositif national d’assistance aux victimes de cybercriminels existe également (cybermalveillance.gouv.fr) permettant de les aider dans leurs démarches et proposant des programmes de formation (SensCyber).

2. Un enjeu clé pour les entreprises qui disposent de solutions pour se protéger

Les entreprises et professions libérales hébergent des données particulièrement recherchées par des cybercriminels qu’ils pourront revendre. Il s’agit de données dites sensibles, au sens du RGPD. Dans le cas d’un cabinet d’avocats, ces données peuvent être celles d’entreprises clientes couvertes par le secret des affaires (savoir-faire industriel, technique ou technologique, brevet ou marque, fichiers clients, activités commerciales, …). Il peut s’agir aussi de données personnelles confiées en vue d’une action en justice (données médicales, données d’identité, données financières, données liées à des activités professionnelles, …) qui sont des informations recherchées pour servir ensuite à des infractions liées à des usurpations d’identité.

Les actions de prévention ou de limitation des impacts

La plupart des infractions cyber peuvent être évitées, en mettant en place des systèmes de prévention. La cybersécurité d’une entreprise doit reposer sur les axes suivants :

  • Mettre en place des dispositifs amont de sécurité informatique.
  • Réaliser un audit de sécurité et une analyse des risques par un prestataire de service spécialisé.
  • Identifier si  sa  structure  dispose d’informations sensibles, s’interroger sur l’endroit où sont stockées les données, …
  • Identifier les données sur lesquelles la structure a des obligations de protection et de gestion aux termes du RGPD
  • Evaluer la sécurité informatique des données utilisées et des équipements informatiques (stockage, propriété des informations, outils type messageries, etc.).
  • S’appuyer sur l’audit pour mettre en place un dispositif de protection.
  • Mettre en place des outils numériques sécurisés garantissant la sécurité des données et des échanges au sein de sa structure et vers l’extérieur.
  • Mettre en  place  des  dispositifs  de protection qui permettent en cas d’attaque de revenir rapidement à une situation acceptable (sauvegarde et back-up de ses données essentielles, plan de continuité de l’activité informatique,…).
  • Mettre en place au sein de son organisation des actions de sensibilisation et de formation des collaborateurs sur des règles d’hygiène numérique (parcours proposés par l’ANSSI, la CNIL, …).
  • Intégrer le risque cyber dans les budgets pour l’achat de logiciels de protection, de matériel, mais aussi pour les moyens humains ou de formations pour mener les actions évoquées de formations ou les plans de prévention.

Les actions en réaction à une attaque

En réponse à une attaque, plusieurs points clés sont à retenir, autour des actions suivantes :

  • Signaler rapidement les faits auprès des services de police et systématiquement porter plainte.
  • Communiquer en transparence et rapidement aux enquêteurs toute trace ou preuve numérique que le cybercriminel aurait pu laisser comme sur une scène “physique” de crime.
  • Solliciter le dispositif cybermalveillance.gouv.fr et se faire aider par des prestataires spécialisés pour mettre en place les actions de relance de l’activité.
  • S’appuyer sur les liens existants à un niveau interprofessionnel (CGPME ou MEDEF, CNB,…) avec les structures type ANSSI afin de remonter les incidents.

En conclusion, les cyberattaques spectaculaires et médiatisées contre les infrastructures sont les prémices de difficultés voire de catastrophes qui peuvent désormais frapper tous les acteurs économiques privés. Compte tenu des enjeux attachés à leur secteur d’activité, les entreprises et professions libérales sont autant exposées que les autres. Il incombe donc à chacun de s’organiser en conséquence et de s’y préparer, avec l’aide de spécialistes, via des plans de prévention de hauts niveaux et surtout en éduquant chacun des collaborateurs des entreprises concernées. La première faille est humaine, et chacun doit être responsabilisé.

Intelligence artificielle et cyber-conflictualité

By Numérique

Intelligence artificielle et cyber-conflictualité

Depuis novembre 2022 et la sortie de ChatGPT 3, l’IA suscite un intérêt passionné – mais aussi teinté d’inquiétude – dans les médias, le grand public et le monde économique. Jamais une innovation ne s’était diffusée aussi vite : le million d’utilisateurs était atteint en cinq jours, les cent millions en moins de deux mois. Un débat mondial s’engageait à son égard.

Par Colomban Lebas, agrégé d’histoire et géographie, docteur en science politique.


Quelques mois après le lancement public de ChatGPT 3,5, apparaissait une version augmentée, ChatGPT 4, ce qui semblait impliquer une dynamique de progression très ascendante – à rapprocher de la loi de Moore, ininterrompue depuis les années 50, et prévoyant le doublement des capacités de calcul des circuits intégrés à base de transistors tous les 18 mois environ. Bientôt des entrepreneurs et des chercheurs de haut niveau s’inquiétaient d’une possible perte de contrôle du destin de l’humanité, au cas où les IA atteindraient trop vite et sans précaution un niveau d’intelligence apparente dépassant celui d’un humain convenablement éduqué (La fameuse AGI)…

Une telle rupture technologique n’aurait-elle pas inévitablement un impact significatif sur les équilibres régnant au sein du cyberespace en particulier matière de rapport offensive-défensive ?

Après un bref commentaire des performances actuelles des grands modèles de langage de type GPT, Gemini ou Claude, nous tenterons de mettre en évidence la manière dont ces IA pourraient transformer les pratiques ayant cours dans le champ de la cyberconflictualité.

Si à moyen/long terme, l’apparition d’IA à aux performances décuplées, capables de dépasser l’humanité   dans   nombre   de   tâches quotidiennes, constitue sans nul doute une rupture anthropologique profonde – car facteur  d’accélération  du  progrès techno-scientifique et porteuse de mutations qui affecteront l’ensemble des domaines d’activité – il convient néanmoins de resituer à sa place exacte la percée technologique en cours.

Les IA comme ChatGPT fonctionnent sur la base de grands modèles de langage (LLM), capables de sélectionner à partir d’une amorce textuelle les contenus les plus plausibles, sur la base d’un entraînement préalable supervisé portant sur un gigantesque corpus de données issues de la sphère numérique et tirant parti d’algorithmes probabilistes sophistiqués. La performance du système repose sur la capacité à effectuer massivement des calculs dans des délais de plus en plus brefs. Ce qui, incidemment, posera à terme d’importants problèmes énergétiques. Notons qu’en aucun cas les LLM (Large Language Models) ne comprennent ce qu’ils font. Il s’agit de simples programmes informatiques, agissant de manière purement mécanique.

A noter également que ces dispositifs ne constituent que l’une des manières de progresser en matière de simulation des intelligences humaines. Des voies alternatives sont possibles, et il est tout à fait plausible qu’à moyen/long terme, le progrès en IA emprunte d’autres chemins que celui des LLM. Toujours est-il que ce sont ces IA à base de LLM qui sont aujourd’hui à la disposition du grand public. D’utilisation assez simple, elles sont intrinsèquement reliées – par leurs modalités d’entraînement et de fonctionnement – au cyberespace, milieu en proie à une intense conflictualité dont l’origine et les modalités sont très diverses : rançonnage, intrusions, prises de contrôle hostile, acquisition de renseignement, opérations d’influence, déstabilisation du système de défense de l’adversaire…

Examinons désormais en quoi les IA contemporaines, fondées sur l’apprentissage supervisé et /ou automatique, type ChatGPT et concurrents, sont-elles susceptibles, aujourd’hui et dans l’avenir proche, de modifier les termes de la conflictualité dans le cyberespace ?

La sphère numérique se caractérise par sa très forte évolutivité. Le cycle de vie des outils qui y permettent l’action est en effet extrêmement court. Dans ce monde opaque et changeant, l’agilité des postures est le maître-mot. D’où l’avantage donné à l’offensive sur la défensive. D’où également la supériorité de principe des défenses mobiles sur les défenses statiques ou périmétriques. Dans ce cadre, l’usage d’outils d’attaque ou de défense fondés sur l’IA y apparaît a priori fort utile. Cette sphère est par ailleurs transversale à tous les autres milieux physiques d’action : terre, air, mer, espace,… d’où un important potentiel, hors-cyber (actions parfois qualifiées de “cinétiques”).

Le coût d’accès à la sphère cyber est par ailleurs très faible, tandis que se développent des outils d’IA généralistes quasi-gratuits. Alors qu’à l’inverse, les effets d’une attaque cybernétique peuvent procurer des gains considérables, comme par exemple la création d’une nouvelle configuration  du  champ  de  bataille, structurellement favorable, sans même avoir physiquement combattu,… ce qui, dans la perspective de penseurs comme Sun Tzu, établirait une situation stratégique “idéale”.

Cette sphère numérique est enfin le milieu où il est aujourd’hui le plus aisé aux IA de type LLM d’opérer,… en attendant la généralisation de leur appariement avec des agents physiques artificiels qui permettront de disposer de robots pleinement insérés dans la sphère matérielle, et pourtant dotés de la même quantité d’intelligence que ChatGPT 4 , 5 ou ses successeurs…

Il faut donc s’attendre dans les années qui viennent à un recours massif aux techniques d’IA dans la cyberconflictualité, qu’il s’agisse d’actions sur la couche sémantique, sur la couche logicielle, ou bien même sur la couche physique.

Il en sera ainsi, par exemple, des opérations de cyber-influence, qui seront de plus en plus friandes en outils à base d’IA.

  • Dans le cadre d’une opération d’influence, intervenant sur la couche sémantique, L’IA permettra de créer très vite des agents conversationnels de propagande diffusant des contenus biaisés, ou bien comportant des informations volontairement erronées. L’automatisation par l’IA permet de créer massivement de tels agents, entraînant un effet de masse et saturation du “marché idéologique” susceptible de susciter massivement de fausses perceptions : théories complotistes, ou bien, au cours d’un conflit, impression que l’on perd alors que dans la réalité on progresse, etc.
  • Le recours à des IA à des fins de persuasion peut s’avérer très productif car les LLM les plus performants s’avèrent dès aujourd’hui plus convaincants qu’un  humain réel. Les IA récentes sont par ailleurs plus empathiques que ces derniers.
  • De plus en plus, L’IA permettra de diffuser massivement et de manière toujours plus crédibles, des fausses images, de faux fichiers vocaux, de fausses vidéos, de fausses interviews, même si certaines IA pourraient inversement s’avérer performantes dans le repérage des “fakes”.
  • L’IA permettra d’aller toujours plus loin dans l’hyper-personnalisation des contenus, affinant d’autant les techniques de manipulation de masse.
  • Le recours à des agents conversationnels à base d’IA performantes peut être utile pour effectuer des tâches de renseignement comme le repérage et la priorisation de cibles en vue d’opérations ultérieures, y compris dans la sphère Dans tous les cas, l’IA pourra être mobilisée pour repérer le plus rapidement et le plus exhaustivement possible l’ensemble optimal des cibles à soumettre à une attaque cyber donnée, par exemple dans le cadre d’une opération d’intrusion et de vol de données ou bien d’influence. Des techniques comme l’eye tracking, la reconnaissance des émotions, le neurohacking ou bien la détermination de patterns de comportement à travers l’exploitation d’objets connectés à diffusion aujourd’hui exponentielle, peuvent être mobilisées pour affiner la connaissance de la cible. Elles faciliteront sa manipulation ultérieure : captation d’attention, exploitation rationnelle des circuits de la récompense… les leviers à disposition sont nombreux et variés !

Hors de la couche sémantique ensuite, l’IA va également être déterminante : au plan logiciel, elle change la donne. Elle met en effet – et elle mettra  toujours  plus – de capacités de programmation automatisées à la disposition de ses utilisateurs.

Autrement dit, il deviendra de plus en plus facile à des pirates, même peu avancés en programmation, de réaliser des outils relativement sophistiqués, et en un temps très bref puisque l’IA code extrêmement rapidement. Le consensus des experts s’attend d’ailleurs à une poursuite de la progression exponentielle des performances des LLM dans les tâches de programmation.

Enfin, au plan des actions offensives matérielles à des fins de perturbation de la couche physique, il est clair que le développement de drones ou de robots d’attaque, dont la part d’autonomie ira croissant en particulier grâce à l’IA, ouvre d’importantes perspectives : des drones, toujours plus denses en outils fondés sur l’IA, pourraient apprendre à perturber le fonctionnement d’infrastructures-clés des réseaux. Par exemple des drones ou robots sous-marins, dopés à l’IA – particulièrement utile ici pour pallier l’opacité du milieu sous-marin vis-à-vis des ondes électromagnétiques, qui rend quasi-impossible leur téléopération sans fil. Ces drones pourraient perturber efficacement et en toute discrétion le fonctionnement de câbles sous-marins.

Inversement, n’oublions pas que l’IA ouvre également d’importantes perspectives en matière de défense cyber : mise au point plus rapide de parades logicielles (antivirus par exemple, patchs correctifs de failles logicielles) en utilisant les capacités de codage rapide de l’IA. L’analyse de la stratégie des attaquants pourra également être facilitée par le recours à l’IA en matière d’observation du comportement de l’adversaire, de détection des intrusions et des manipulations, d’identification des dégradations commises et compréhension générale de la manœuvre et du dispositif d’attaque auxquels on fait face. En cas d’attaque portant sur le capital réputationnel d’un acteur, l’IA rendra la détection des signaux faibles plus aisée et permettra d’engager au plus vite des actions correctives.

En conclusion, les technologies relevant de l’IA modifient considérablement les outils à disposition pour agir dans le cyberespace autant au plan offensif que défensif, et ce, pour les couches tant sémantiques que logicielles ou physiques. La plus ou moins grande maîtrise de ces techniques sera l’un des paramètres décisifs du rapport de force et de la relation offensive/défensive lors des conflits à venir. L’irruption de l’IA grand public accentuera encore la porosité entre sphère civile et sphère militaire dans le cyberespace, fragilisera de nombreux États et démocratisera toujours plus l’usage de techniques d’attaques qui autrefois étaient l’apanage d’acteurs chevronnés. Sans une réelle volonté politique régulatrice, dotée de moyens convenablement dimensionnés, il pourrait en résulter une explosion des récits divergents, une prolifération des théories complotistes et une dangereuse relativisation du concept même de Vérité. La maîtrise des technologies fondamentales de l’IA ainsi que la capacité à les appliquer à la sphère militaire et sécuritaire apparaissent donc incontournables pour une puissance comme la France, membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU : il en va de sa crédibilité future et de sa liberté de manœuvre dans le monde complexe et instable du XXIe siècle, qui, sous nos yeux, s’esquisse.