L’évolution du nombre de lits d’hôpitaux n’est pas liée qu’au seul progrès médical
Aurore, Yannick, membres de la commission CRSI santé
La question de l’évolution et globalement de la diminution du nombre de lits d’hospitalisation est l’un des axes majeurs de notre politique de santé. Elle répond certes à des impératifs budgétaires, mais aussi à l’évolution des technologies médicales.
En 2024, la France compte 534 lits d’hôpitaux* pour 100 000 habitants déclarés, la moyenne européenne se situe à 507 (cf. Graphe 1). Selon les pays, notons qu’il peut exister des différences de comptabilisation des lits selon leur nature (public/privé, EPHAD, etc.).
Graphe 1 : Total des lits d’hôpitaux en 2024 par pays européen (1) – Les lits d’hôpitaux comprennent des lits pour les soins curatifs, les soins de longue durée et les soins de réadaptation (soins somatiques et psychiatriques)
La France se situe donc dans la moyenne européenne pour ce qui concerne le nombre de lits d’hôpitaux pour 100 000 habitants déclarés, comme le montre la carte 1 ci-dessous :
Carte 1 : Nombre de lits dans les hôpitaux par État membre, en 2023 (2)
Cependant, le nombre de lits hospitaliers diminue depuis plusieurs années comme le montre le graphe 2. La France a perdu 45 700 lits d’hospitalisation complète entre 2024 et 2013, soit environ 11 %. Entre ces dates, cette baisse se fait de manière quasi constante et continue (cf. pente de la courbe en bleu foncé).
Une partie de cette baisse est expliquée par les innovations médicales et chirurgicales qui permettent des soins moins lourds pour les patients, ces derniers pouvant justes être hospitalisés la journée (soins ambulatoires). En effet, les diagnostics sont plus rapides, la circulation des informations cliniques est accentuée par les systèmes d’information et les connections entre les différents équipements médicaux. En ce qui concerne la chirurgie, les techniques opératoires ont considérablement évoluées. Elles s’appuient sur des informations cliniques précises obtenues en amont. Grâce à cela et aux outils chirurgicaux modernes (robots par exemple) les durées d’intervention sont nettement plus courtes et la période de rétablissement post-opératoire également. Ces éléments contribuent à la diminution des durées de séjour et du nombre de lits. Ces technologies modernes nécessitent des moyens importants que les hôpitaux de taille moyenne ont du mal à mobiliser. Ils sont, de fait, les plus touchés par la diminution du nombre de lits de chirurgie.
En 2013, les établissements de santé ont pris en charge près de 12 millions de séjours d’hospitalisation complète contre 10,8 millions en 2024, soit 97,2 millions de journées d’hospitalisation complète (établissements de soins de longue durée, ou SLD, exclus). Ces lits sont occupés en 2024 à plus de 80 % toutes disciplines confondues, soit + 1,5 % depuis 2022.
Tout cela explique également le nombre croissant de lits d’hospitalisation partielle, moins d’une nuitée et appelé aussi lits ambulatoires, qui a augmenté de 23 200 places en 11 ans pour atteindre 91 100 place fin 2024. Les hospitalisations partielles ont augmenté passant de moins de 15 millions en 2013 à 20,5 millions en 2024.
Enfin, l’attente des patients doit être intégrée, toute choses égales par ailleurs, ils préfèrent passer le moins de temps possible à l’hôpital. La condition de la réussite de cette politique des lits d’hôpitaux est le développement des moyens de prises en charge au domicile. Pour les personnes âgées dépendantes, le développement de ces moyens est aussi une condition pour retarder le plus possible l’admission en EHPAD. La somme de ces différents éléments correspond aux évolutions majeures de notre temps.

Graphe 2 : Évolution du nombre de lits et de place d’hospitalisation partielle entre 2013 et 2024 (3)
Le graphe 3 ci-dessous montre l’évolution de la capacité d’accueil selon les secteurs. Pourtant en parallèle d’une baisse des lits en psychiatrie, les besoins de cette discipline ont explosé, notamment depuis la crise de la Covid-19 et pour les adolescents surtout.

Graphe 3 : Lits d’hospitalisation complète entre 2003 et 2024 (4)
Résumons, entre 2013 et 2024, donc en 11 ans, il y a +23 200 places d’hospitalisation partielle d’un côté et -45 700 places d’hospitalisation complètes de l’autre…
Le bilan est-il négatif ? Fin 2024, le sénateur Maurey (5) s’interroge : « […] le nombre de lits en soins critiques a baissé de 1,7 % (entre 2020 et 2021), […] notre pays a accéléré les fermetures de lits d’hôpitaux depuis la crise du covid-19, notamment celles de lits en soins critiques ».
La réponse officielle faite au sénateur Maurey est celle-ci : « En ce qui concerne les soins critiques plus précisément, un nouveau cadre réglementaire a été défini en 2022 pour tirer les leçons de la crise covid. Il prévoit notamment de rehausser les ratios de personnels non médicaux pour les unités de soins intensifs, introduit une flexibilité du nombre de lits pour permettre à tous les établissements de faire face à des besoins de prise en charge saisonniers ou de plus grande ampleur et structure les filières de soins critiques à l’échelle de chaque région ». Elle suggère plus une volonté de suradministration qu’une réflexion sur la question du manque de personnel médical pour conserver des lits.
Les attentes sur des brancards, régulièrement médiatisés, dans les services d’urgence laissent penser que le nombre de lits d’hospitalisation ou sa répartition sur le territoire est possiblement inadaptée. Elle est, en tous les cas, hétérogène comme le montrent les cartes 2 et 3. Cependant, il ne faut pas sous-estimer, comme causes de ces attentes, la désorganisation de la prise en charge et, là encore, le manque de personnel puisque le taux d’occupation des lits n’est pas de 100%.
En ce qui concerne les urgences, la clé est la coopération avec la médecine libérale pour éviter les engorgements des services d’accueil d’urgence. Il faudrait une structure double, l’une hospitalière, l’autre libérale. Elles devraient être implantées de façon proche et fonctionner en continu. Le centre 15, qui gère les appels, dirigerait les cas qui lui semblent peu graves vers la structure libérale. Les expériences, déjà en place, sont prometteuses. Sur ce point la puissance publique devrait poser des objectifs forts et contraignants notamment au secteur libéral. Que diront les futurs programmes pour la présidentielle de 2027 sur ce point ?

En 2013, chiffres INSEE disponibles (7), la France comptait environ 66,13 millions d’habitants recensés (population au 1er janvier). En 2024, la population de notre pays est proche de 68,64 millions, soit près de 2,5 millions de personnes de plus à soigner. Par définition, les personnes en situation irrégulière et non recensées ne figurent pas dans ces chiffres, et leur besoin en matière de soins est mal connu.
Alors que la population française s’accroît et vieillit, le nombre d’hospitalisations complètes chute depuis plus de 10 ans… Notre espérance de vie en bonne santé n’a progressé que d’un an en 20 ans contre 3,5 ans pour l’Italie et presque 7 ans pour la Suède (8). Elle était en 2024 de 63,6 ans, les deux sexes confondus. Or, notre espérance de vie à la naissance (9) est en 2025 de 85,9 ans pour les femmes et de 80,3 ans pour les hommes. Il y a donc une longue période où nos aînés vivent tout en souffrant de maladies…
Ils auront donc probablement besoin de lits d’hôpitaux longue durée. La compensation ne pourra pas se faire avec les lits proposés par les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Ils offrent en moyenne 111 places pour 1 000 habitants de 75 ans ou plus (10). Ce chiffre varie grandement selon les départements, par exemple : 60 places pour le Corse, 130 pour l’ouest de la France. Les capacités d’accueil des Ehpad ont certes augmenté entre 2007 et 2019, mais on note une baisse de 0,8 % depuis 2019.
Il reste difficile de tirer des conclusions sur la qualité de la prise en charge des patients sur le simple comptage des lits. « L’hospitalisation complète des patients ne peut être considérée comme la seule modalité de prise en charge et le nombre de lits comme le seul indicateur de la qualité des soins » rappel le ministère auprès de la ministre du travail, de la santé, de la solidarité et des familles, chargé de la santé et de l’accès aux soins (5).
N’oublions pas que la capacité des hôpitaux (publics mais aussi, à ne jamais oublier, privés) à répondre aux crises sanitaires majeures est un sujet qui doit nous mobiliser. Ces crises peuvent être des pandémies, des conflits, des accidents majeurs, des actes terroristes, des crises sécuritaires internes graves. L’hôpital possède déjà des outils de mobilisation de ressources qui lui sont propres (hôpital en tension, plan blanc, coopération avec les Préfets sur le plan rouge). Néanmoins, cette dimension spécifique doit être travaillée et accentuée. Au regard des futures crises à venir, la capacité de réaction coordonnée des hôpitaux de notre territoire devient un élément crucial d’une politique régalienne solide.
Par ailleurs, si la réduction de lits d’hospitalisation complète est actée, s’accompagne-t-elle d’assez de moyens de lutte pour la prévention des affections chroniques ? On peut imaginer, en théorie, qu’une politique de prévention efficace permettrait de faire baisser le recours à l’hospitalisation.
* Les lits d’hôpitaux sont ceux qui sont régulièrement entretenus et dotés de personnel et immédiatement disponibles pour les soins des patients admis. Ils couvrent les lits pour accueillir les patients qui sont officiellement admis (ou hospitalisés) dans un établissement pour un traitement et/ou des soins et qui restent au moins une nuit. Il s’agit notamment des lits dans tous les hôpitaux, y compris les hôpitaux généraux, les hôpitaux de santé mentale et de toxicomanie et d’autres hôpitaux spécialisés, que le lit soit occupé ou non. Les statistiques présentées excluent les tables chirurgicales, les chariots de récupération, les civières d’urgence, les lits de soins le jour même, les lits pour nourrissons en bonne santé, les lits dans les services qui ont été fermés pour quelque raison que ce soit, les lits provisoires et temporaires, ou les lits dans les établissements de soins infirmiers et résidentiels.
SOURCES :
(4) https://evaluation.securite-sociale.fr/home/maladie/1-5-1-capacite-d-accueil-des-eta.html
(5) https://www.senat.fr/questions/base/2024/qSEQ241001035.html
(7) https://www.insee.fr/fr/statistiques/8721185?sommaire=8721209&q=population
(8) https://www.crsi-france.fr/sedentarite-des-francais-voulons-nous-enterrer-nos-enfants/
