Discours sur l’État de l’Union : entre constats sombres, défis pour l’avenir et amitié affichée avec le Canada
Par Aurélien Jean, Jeunes CRSI
Comme chaque année depuis 2010, le Président de la Commission européenne prononce devant les eurodéputés, réunis en séance plénière à Strasbourg, le Discours sur l’Etat de l’Union (State of the EU – SOTEU – en anglais). Ce 16 septembre 2026, Ursula Von der Leyen s’est donc adressée à l’hémicycle afin de brosser le panorama des mois écoulés et des axes d’action que son administration compte suivre durant la prochaine année. En plus d’être un rituel directement inspiré de ce qui se pratique aux Etats-Unis, le SOTEU est un rendez-vous autour duquel gravitent de nombreux acteurs de l’influence – être mentionné dedans représente une forme de garantie de voir tel ou tel dossier avancer plus vite. Aussi, il s’agit pour la Commission de se positionner sur les grands dossiers « chauds » du moment, notamment au regard de l’été 2026 qui n’a pas vraiment laissé de répit au continent (voir par ailleurs). Délais d’examens et de négociations entre institutions faisant, les initiatives annoncées lors de ce SOTEU seront peut-être les dernières à pouvoir trouver une traduction opérationnelle pour une entrée en vigueur avant les prochaines élections de 2029.
Après une saison estivale marquée du sceau des incendies et de la sécheresse, Ursula Von der Leyen aurait eu quelque mal à ne pas parler de climat. Sur ce plan-là, actant les efforts déjà entrepris par l’Europe, elle affirme vouloir « maintenir le cap sur notre ambition climatique ». Une façon de se positionner entre les défenseurs du climat – inquiets du mouvement de « simplification » normative – et les tenants de la relance économique, qui voient en les mesures adoptées lors de la précédente mandature un frein à l’activité économique et à l’innovation. Pour autant, peu d’annonces concrètes, si ce n’est l’engagement réitéré à mieux protéger les territoires vulnérables, mieux couvrir les pertes liées au non-remboursement des catastrophes par les assureurs ou encore une meilleure préparation face à la recrudescence de vagues de chaleur à l’avenir. Certaines critiques n’ont pas manqué de survenir quant à l’absence de mesures plus ambitieuses, notamment dans le contexte énergétique actuel. Sur ce plan, la Présidente s’est contentée de rappeler les objectifs et initiatives déjà connues (voir, d’ailleurs, la note du CRSI à ce sujet). Concernant les feux de forêt, si l’UE a effectivement de quoi être satisfaite des capacités de réaction et de mobilisation des réserves, l’ampleur des sinistres montre qu’il faut aller plus loin. D’où l’annonce d’un examen complet du dispositif actuel dans le but de corriger les ambitions à la hausse. A noter enfin l’annonce d’une initiative sur l’eau, dont on ne sait encore rien mais qui est motivée par des considérants agricoles, industriels et de lutte contre les déperditions.
Autre sujet très-sensible : la migration, et notamment les conséquences à tirer de la crise survenue à Ceuta en août 2026. Face à un sujet sur lequel il est désormais impossible politiquement de ne pas réagir (et qui fracture littéralement les différentes fractions au PE), Mme Von der Leyen a annoncé la présentation prochaine d’un nouveau cadre de réaction d’urgence afin de permettre aux EM de répondre plus rapidement at avec davantage d’agilité aux situations exceptionnelles qu’ils peuvent rencontrer aux frontières extérieures de l’Union. Bien qu’immédiatement modéré par la promesse de critères d’encadrements « stricts » et une réaffirmation des valeurs, il s’agirait ni plus ni moins que de contrer une approche de la migration de plus en plus régulièrement utilisée « comme une arme ». Elle a également réaffirmé le Pacte sur l’asile et la migration comme la seule voie possible, jugeant positifs les fortes baisses enregistrées dans les arrivées irrégulières (-55% en deux ans). En outre, ont été évoqués la révision du mandat de Frontex ou encore une initiative visant à stimuler les investissements dans les pays méditerranéens de l’UE – une façon de dissuader les départs de jeunes sans perspectives d’emploi chez eux.
Enfin, au chapitre international, et contrairement à de précédentes éditions, l’Asie n’a pas été au cœur des considérations. Actant le déséquilibre fragrant dans les échanges UE-Chine – déjà conscientisés depuis de nombreuses années et atteignant un milliard d’euros par jour – la Commissaire en chef ne s’est pas aventurée beaucoup plus loin, soulignant que des discussions sont encore en cours et ne détaillant pas les pistes d’action possibles qui pourraient être suivies. Tout juste a-t-il été mentionné la création d’un nouveau corridor commercial entre l’Europe et l’Asie, dans la poursuite de la stratégie Global Gateway de diversification des échanges et alors que la situation au Moyen-Orient ne va pas en s’arrangeant. En revanche, corollaire de l’irritabilité et de l’inconstance de Washington, le sujet de la coopération avec les plus proches alliés de l’UE était omniprésent dans toutes les têtes. Ainsi, Ursula Von der Leyen a elle pris tout le monde par surprise en annonçant vouloir que le Canada devienne le « premier membre associé » à l’Union… un statut qui n’existe nulle part dans les traités et qui serait donc une création juridique nouvelle (nécessitant… de revoir les traités). C’est une réponse directe aux incessantes menaces du locataire de la Maison Blanche qui a fait du Canada et de l’Europe deux de ses cibles de choix, notamment alors qu’Ottawa a choisi la voix du bras de fer commercial. Proposition qui n’a d’ailleurs pas manqué de susciter l’ire du président américain et provoqué une pavlovienne réaction, à base de « tariffs » et de sanctions.
Ce choix, pour surprenant et doté d’une force de communication certaine qu’il soit pose en réalité de nombreuses questions, au-delà du seul aspect juridique. D’abord, il reste encore dix EM, dont la France et la Pologne, qui n’ont pas formellement ratifié le CETA (adopté « provisoirement » dans la douleur en 2016), ce qui peut représenter un obstacle pour une commission qui ne cache pas sa volonté d’aller beaucoup plus loin en travaillant sur de nombreux domaines : technologies, industries de défense, Arctique, minéraux critiques, batteries, cybersécurité, etc. Invité d’honneur du SOTEU, le Premier ministre canadien, le libéral Mark Carney, s’est d’ailleurs exprimé le lendemain, toujours à Strasbourg devant les eurodéputés, en validant dans les grandes lignes les constats brossés la veille et plaidant pour un renforcement des liens économiques et sociaux (minéraux critiques, échanges étudiants, etc.) entre les deux côtés de l’Atlantique – écho à son appel au rassemblement des puissances moyennes proposé au forum économique de Davos en janvier 2026. Précisons que la proposition de la Présidente de la Commission n’a pas, à l’inverse et pour ainsi dire, crée un enthousiasme général au sein de l’écosystème européen, suscitant avant tout un scepticisme poli et posant davantage de questions que n’en répondant.
Feux de forêt et sécheresse : l’été 2026 contraint les européens à s’adapter
Avec plus de 600 000 hectares brûlés en 2026, l’Europe a connu une saison tristement record en matière de feux de forêts. Les incendies se sont en effet multipliés dans de nombreux EM : Espagne, Grèce (y compris avec une collision entre deux hélicoptères bombardiers d’eau – HBE), Belgique, Allemagne et bien sûr France. Les incendies dévastateurs en Gironde, dans les Landes ou dans le Var remettent à ce titre sur le haut de la table la question du nombre et de l’efficacité des moyens alloués aux sapeurs-pompiers et aux équipes de la sécurité civile – notamment mais non exclusivement dans des pays comme la France, où le renouvellement et la modernisation des moyens ont pu, par le passé, être les parents pauvres des choix budgétaires. Exemple parmi tant d’autres, le nombre d’avions bombardiers d’eau, avec une commande européenne effectivement passée auprès du constructeur canadien Canadair, mais des tergiversations nationales ayant entraîné un report de la date théorique de livraison des appareils français. Ceci, en dépit de l’urgence matérielle et des promesses présidentielles de 2022, déjà après des feux d’une ampleur record en Gironde. Surtout, les quatre appareils destinés à la sécurité civile s’intégreront dans une flotte vieillissante et nécessitant davantage de maintenance, et donc d’indisponibilité potentielle.
Autre constat inquiétant, le réchauffement climatique s’accélère au-delà des modèles scientifiques initialement dévoilés ces dernières années ; avec des épisodes de canicules intervenant en 2026 là où lesdits modèles les prévoyaient plutôt dans 10 ou 15 ans. Symbole parmi tant d’autres : le feu dans la forêt de Fontainebleau, qui risque de devenir un emblème des nouveaux défis qui vont se poser aux autorités et aux pompiers dans la gestion de ce type de sinistres naturels. Il sera ainsi, hélas, de plus en plus fréquent de voir des Canadair écoper dans la Seine, et donc ne plus se cantonner aux latitudes les plus méridionales du pays. Autre illustration similaire, plus au Nord, en Belgique où la moitié de la plus grande réserve naturelle du pays a brûlé (plus de 3 600 hectares, dans les Hautes-Fagnes) – le plus grand feu dans l’histoire du pays. Ayant activé le Mécanisme de protection civile (MPC) de l’UE, Bruxelles a pu compter sur le renforts de pompiers, luxembourgeois, allemands – ces derniers aussi mobilisés non loin, dans la région naturelle de l’Eifel – et néerlandais. L’armée batave a, à ce titre, envoyé des hélicoptères de transport lourd Chinook, dotés de bambi bucket d’une capacité unitaire de 7 000 litres. Une source d’inspiration pour la France ; où l’opportunité d’en acheter une poignée d’exemplaires pour les armées avait fait long feu il y a de cela quelques temps ?
Cette crise confirme donc un allongement de la saison des feux de forêt, qui est appelée à débuter dès le mois d’avril pour se prolonger jusqu’en octobre, voire au début du mois de novembre selon les cas. Face à cela, et en complément des politiques nationales, l’UE a lancé son propre programme de réaction face aux crises, dans la lignée des autres initiatives qui existent déjà à son échelle (voir la note du CRSI). À l’heure actuelle, la réserve européenne peut s’appuyer sur une « flotte de transition » équipée de 22 avions et 5 HBE loués ou cofinancés auprès des EM. Seul écueil, ces moyens sont loués sur une base saisonnière, et manquent ainsi de pérennité tout en imposant une reconduction annuelle. Pour cette raison, la Commission a elle-même décidé de commander une flotte communautaire permanente de 12 Canadair et 5 HBE – dont la livraison s’échelonnerait entre 2027 et 2030 (et destinés à la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Croatie et la Grèce à raison de deux chacun). Dans sa proposition pour le prochain cadre financier pluriannuel (CFP 2028-2034), Bruxelles prévoit ainsi d’allouer 35% du budget européen à la résilience climatique et à la prévention face aux événements météorologiques extrêmes. Un montant qui n’est pas exagéré au regard des risques accrus conscientisés par l’été 2026, quand bien même cette proposition est loin de l’enveloppe finale, qui pourrait subir les assauts des pays moins dépensiers du bloc – les fameux « frugaux » nordiques.
Du reste, l’ampleur dramatique des incendies de forêts ne doit pas occulter une autre tendance lourde causée par le réchauffement climatique : la sécheresse persistante et de plus en plus intense qui frappe des régions entières du continent. Ainsi, certaines des centrales nucléaires les plus importantes d’Europe – en termes de capacité brute et/ou de poids dans la production énergétique de l’EM en question – ont eu du mal à tourner comme à l’accoutumée, voire ont dû suspendre leur production. En Hongrie et en Roumanie, les pouvoirs publics sont allés jusqu’à dynamiter des rocher ou couler des barges dans le lit du Danube afin de maintenir le plus d’eau possible à même de refroidir les réacteurs (voir aussi les brèves estivales du CRSI). En corollaire, c’est l’économie qui a souffert (et souffre encore) des conséquences du manque généralisé de pluies, et tout particulièrement le secteur de la navigation fluviale. Le faible niveau du Rhin a conduit à stopper une partie des échanges par bateau ou à fortement limiter la capacité de transport effective et à mettre en place un divertissement logistique imparfait par la route ou le rail (capacités plus faibles voire plus polluantes ajouté aux coûts de réorganisation).
La Commission rend un avis sur les contrôles aux frontières pratiqués par plusieurs pays européens, dont la France
La Commission européenne a publié, le 2 juin 2026, un avis sur la prolongation par neuf pays européens, dont la France, des contrôles à ses frontières intérieures dans le cadre du code frontières Schengen. Cet avis, prévu par les règles européennes lorsque ces contrôles sont maintenus pendant plus de douze mois pour un même motif, ne remet pas en cause le droit d’un État membre d’y recourir en cas de menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure. Il rappelle toutefois que cette faculté demeure exceptionnelle et ne peut être utilisée qu’en dernier recours afin de préserver le principe fondamental de libre circulation au sein de l’espace Schengen.
Depuis l’entrée en vigueur, en juillet 2024, de la réforme du code frontières Schengen, la France a successivement notifié une première réintroduction des contrôles, puis trois prolongations de six mois, conduisant à leur maintien jusqu’au 31 octobre 2026. La Commission relève quelques insuffisances procédurales, notamment des notifications transmises tardivement et des évaluations des risques jugées perfectibles. Elle prend néanmoins acte du fait que certaines informations ont été volontairement omises pour des raisons de sécurité nationale et que les autorités françaises ont participé au dialogue structuré prévu par le règlement.
Pour justifier ces contrôles, la France invoque principalement la persistance d’une menace terroriste élevée, alimentée par la dégradation du contexte sécuritaire international, les activités de réseaux criminels transnationaux et le maintien du niveau maximal du plan Vigipirate. Les autorités mettent également en avant la situation migratoire dans le nord du pays, où les traversées irrégulières de la Manche vers le Royaume-Uni alimentent les activités des réseaux de passeurs. Elles soulignent enfin les résultats obtenus grâce aux contrôles, avec plus de 36 000 migrants en situation irrégulière interceptés aux frontières intérieures, plus de 20 000 réadmissions et plus de 600 passeurs arrêtés au premier semestre 2025.
Bruxelles admet que ces préoccupations sont légitimes et que les contrôles peuvent contribuer à lutter contre le terrorisme et les réseaux de passeurs. Elle rappelle d’ailleurs que le Conseil d’État français a jugé, en mars 2025, que la première réintroduction des contrôles répondait aux exigences de nécessité et de proportionnalité. Toutefois, selon son appréciation, les autorités françaises ne démontrent pas suffisamment pourquoi ces contrôles doivent être systématiquement prolongés pour six mois ni pourquoi ils concernent l’ensemble des frontières intérieures. Elle considère également que les notifications expliquent insuffisamment en quoi les contrôles constituent un outil plus adapté que d’autres instruments de coopération policière ou de sécurité intérieure.
Une large partie de l’avis est consacrée aux mesures alternatives aux contrôles aux frontières. La Commission salue les efforts engagés par la France, qu’il s’agisse de la création de la « Force frontières », du renforcement de la coopération policière avec les États voisins, de l’utilisation de nouvelles technologies, des accords de réadmission ou encore de la coopération renforcée avec le Royaume-Uni pour lutter contre les traversées de la Manche. Elle souligne toutefois que les autorités disposent déjà, même sans contrôles aux frontières, de nombreux moyens pour lutter contre l’immigration irrégulière et la criminalité dans les zones frontalières.
En conclusion, la Commission invite la France à préparer une levée progressive des contrôles aux frontières intérieures. Elle estime que la mise en œuvre du Pacte sur la migration et l’asile, le déploiement de nouveaux outils européens – tels que l’EES, l’ETIAS ou le règlement Prüm II – ainsi que le recours accru aux mesures de substitution devraient permettre de répondre aux préoccupations sécuritaires sans maintenir durablement des contrôles aux frontières intérieures. Elle recommande ainsi aux autorités françaises de renforcer encore leur coopération avec les États voisins, de développer les solutions technologiques et d’établir un calendrier de suppression progressive des contrôles, dans le respect du fonctionnement de l’espace Schengen. D’autres pays européens ont eu des recommandations similaires, à l’image de l’Autriche.
Au chapitre migration…
Après l’épisode de Ceuta, l’Espagne et l’Europe cherchent comment durcir le ton
L’arrivée massive de près de 80 000 marocains dans l’exclave espagnole en Afrique du Nord a engendré l’une des crises migratoires les plus graves de ces dernières années en Europe – même si l’immense majorité des migrants sont rentrés au Maroc dans la foulée. En tout état de cause, elle a révélé les profonds antagonismes qui agitent les européens dans la façon de concevoir le fait migratoire, et les réponses à lui apporter (voir les brèves du CRSI). Ainsi en a-t-il été du rétablissement de contrôles pour les voyageurs en provenance d’Espagne, par l’Italie notamment. Ces antagonismes se sont retrouvés dans les nombreuses motions soumises au Parlement durant la session de septembre, dont celle du PPE (centre-droit à droite) qui a été approuvée le 17 septembre 2026. Voté grâce au soutien des partis plus à droite – et donc rejeté par la gauche – le texte dénonce « l’invasion » que constitue l’épisode de Ceuta et appelle à lutter contre « l’instrumentalisation de la migration irrégulière comme outil de guerre hybride ». Les partis de droite dénoncent aussi la politique de régularisation entamée par l’exécutif espagnol comme un « facteur d’attraction ».
Du reste, le débat est également vif au sein même de la société espagnole, particulièrement à l’approche des élections de l’an prochain et alors que le PSOE (socialistes) de Pedro Sanchez, au pouvoir, rencontre des difficultés. Dans ce contexte, le gouvernement a présenté des réformes visant à durcir le ton en matière migratoire, tout en respectant les droits humains. En réalité, il s’agit surtout de mettre en conformité le système judiciaire avec les règles du Pacte sur l’asile et la migration, entré en vigueur en juin 2026.
Ceci intervient alors que 7 septembre 2026, l’agence Frontex a publié des données révélant qu’elle a aidé les EM à renvoyer environ 33 000 personnes vers des pays tiers rien qu’au premier semestre 2026. Si l’épisode de Ceuta n’est évidemment pas pris en compte dans ces statistiques, l’agence déploie des personnels dans pas moins de 15 EM pour des tâches d’appui et de facilitation d’obtention des documents nécessaires. Il est à noter que les deux tiers desdits retours se sont faits de manière volontaire (21 000, contre 2 000 de moins l’an passé) – pour un total de 215 000 contributions au retour depuis 2022. Le chiffre élevé de retours volontaires se traduit aussi dans le nombre de bénéficiaires du Programme européen de réintégration (EURP), qui culmine à 14 000 individus. Le chiffre de 63 000 retours de 2025 pourrait donc se voir égalé voire dépassé en 2026.
A noter enfin que la Commission a débloqué près de 115 millions d’euros en aides d’urgence pour aider Madrid à renforcer la surveillance et la protection des frontières extérieures de l’Union. Une aide qui devrait notamment couvrir de quoi acquérir des caméras thermiques, des systèmes d’observation, des bouées flottantes et des drones sous-marins ; ainsi que permettre le déploiement de personnels supplémentaires aptes à armer des structures de filtrage et d’organisation des procédures de retour.
Entrée en vigueur du règlement instituant un « réservoir de talents »
Le règlement (UE) 2026/1047 du 29 avril 2026 institue un « réservoir européen de talents » (EU Talent Pool) destiné à faciliter le recrutement, par les États membres participants, de travailleurs qualifiés originaires de pays tiers résidant hors de l’Union. Cette initiative s’inscrit dans un contexte de pénuries persistantes de main-d’œuvre et de compétences, aggravées par le vieillissement démographique, les transitions écologique et numérique ainsi que les besoins croissants de secteurs tels que la santé, le bâtiment, les transports, l’hôtellerie-restauration ou les technologies de l’information. Le législateur souligne toutefois que ce nouvel outil ne saurait se substituer aux politiques visant à mobiliser la main-d’œuvre déjà présente en Europe, à améliorer les conditions de travail ou à favoriser la mobilité intra-européenne, mais vient les compléter.
D’abord, le règlement crée une plateforme informatique européenne sur laquelle pourront être publiées des offres d’emploi émanant d’employeurs ou d’intermédiaires légalement établis dans les États membres participants. Les ressortissants de pays tiers pourront y créer un profil détaillant leurs compétences, qualifications et expériences afin d’être mis en relation avec les employeurs grâce à un système automatisé de correspondance fondé sur la classification européenne ESCO. La plateforme doit également fournir des informations sur les procédures d’immigration, les conditions de travail et de séjour, tout en garantissant son accessibilité, notamment aux personnes handicapées.
La participation des États membres demeure entièrement volontaire. Chaque État peut rejoindre ou quitter le dispositif, tout en désignant un point de contact national chargé de son fonctionnement. Les employeurs devront respecter des exigences strictes en matière de recrutement équitable : les offres devront correspondre aux conditions de travail nationales, aucun frais de recrutement ne pourra être facturé aux candidats et les employeurs ne respectant pas ces obligations pourront être suspendus ou exclus de la plateforme. Les États membres conservent par ailleurs la maîtrise de leur politique migratoire, le réservoir européen de talents ne créant aucun droit automatique à l’entrée ou au séjour sur le territoire de l’Union. Les procédures d’octroi des visas ou des titres de séjour continuent de relever du droit national et du droit de l’Union existant.
Le texte accorde en outre une attention particulière à la protection des données personnelles. Seules les informations strictement nécessaires au fonctionnement de la plateforme pourront être traitées. Les demandeurs d’emploi disposeront à tout moment d’un droit de modification, de suppression ou de limitation de l’accès à leurs données, tandis que les profils inactifs pendant un an seront supprimés, à l’exception de certaines données anonymisées conservées à des fins statistiques. Les personnes faisant déjà l’objet d’une décision de refus d’entrée ou d’une interdiction de séjour dans un État membre ne pourront pas s’inscrire sur la plateforme.
Ensuite, l’une des principales nouveautés réside dans l’établissement d’une « liste européenne des professions en pénurie », figurant en annexe du règlement. Celle-ci couvre notamment les ingénieurs (génie civil, mécanique, électrique, chimique ou environnemental), les médecins généralistes et spécialistes, les infirmiers, les comptables, les spécialistes de l’informatique et du développement logiciel, les techniciens, mais également de nombreux métiers du bâtiment (maçons, couvreurs, plombiers, charpentiers, électriciens), de l’industrie (soudeurs, chaudronniers, mécaniciens), des transports (conducteurs d’autobus et de poids lourds), de l’hôtellerie-restauration (cuisiniers, serveurs) ou encore des services à la personne, comme les aides-soignants et les agents d’entretien. Cette liste pourra être modifiée par la Commission afin de tenir compte de l’évolution des besoins du marché du travail européen, tandis que chaque État participant conservera la possibilité d’y ajouter ou d’en retirer certaines professions pour répondre à sa propre situation nationale ou régionale.
Enfin, le règlement prévoit un suivi régulier du fonctionnement du dispositif. Des données seront collectées sur le nombre de candidats inscrits, les offres publiées, les recrutements effectivement réalisés ou encore les partenariats avec des pays tiers. La Commission présentera un premier rapport d’évaluation au plus tard fin 2031 afin d’apprécier l’efficacité du réservoir européen de talents pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre tout en garantissant des pratiques de recrutement équitables et des conditions de travail conformes aux exigences du droit de l’Union.
Europol : Culture et terrorisme, deux rapports aux constats globalement inquiétants
La menace terroriste se reconfigure, avec des individus de plus en plus jeunes
Dans son rapport annuel TE-SAT publié le 13 juillet, Europol documente une menace terroriste en pleine métamorphose — non plus seulement dans ses formes, mais dans sa nature même. Les chiffres de 2025 – 45 attaques, 486 arrestations – reflètent la prépondérance de la menace djihadiste mais aussi les évolutions du contexte global. Le profil type de l’auteur est en effet en mutation : il est souvent mineur – le plus jeune profil interpellé avait 12 ans – et radicalisé non dans un lieu physique, mais sur des plateformes et/ou sous-cultures numériques (Discord, Telegram, jeux en ligne…).
Europol relève que dans cette population, la violence n’est plus le vecteur d’un projet politique ou religieux cohérent mais davantage un « moyen d’acquérir un statut et une reconnaissance » sociale. Ce glissement idéologique induit un questionnement sur les critères de détection et le maintien de leur pertinence face à des individus n’adhérant à aucune doctrine structurée et ne suivant aucune trajectoire identifiable ou prévisible.
Face à cette menace diffuse, Europol mise sur deux leviers. Le premier est la modération numérique : en 2025, 61 412 signalements ont été transmis à 99 hébergeurs pour suppression de contenus. Le second est technologique, via le Projet Compass, ciblant les réseaux numériques, et le renforcement des capacités face à un détournement croissant de l’intelligence artificielle — désormais mobilisée pour générer de la propagande ou conduire des recherches préliminaires à des attaques.
Culture : les cambrioleurs de musées usent de tactiques de plus en plus dures
Dans une publication du 24 août 2026, Europol estime que les méthodes de cambriolages des lieux de culture tendent vers des modes d’action délaissant la discrétion pour un emploi de plus en plus assumé de la violence et de la force brute. Sont ainsi employés des masses, haches ou explosifs pour s’attaquer aux objets de valeur.
Second enseignement majeur, et à l’instar du vol survenu au musée du Louvre en octobre 2025 ou de celui du musée de Villena, en Espagne, le 27 août 2026, les voleurs ciblent des objets de très grande valeur – en tout cas de plus grande valeur que dans les précédents faits recensés. Ceci s’explique principalement par la forte demande sur le marché parallèle et la relative facilité de revente de pierres et métaux précieux.
En somme, les deux enseignements sont liés : parce que les objets sont d’une plus grande valeur et sont (en théorie) mieux protégés, les moyens utilisés pour le vol évoluent. Cela est d’autant plus confirmé au regard des profils impliqués dans ces actions. Le grand banditisme s’est désormais fait une place de choix, avec des exécutants non-liés au trafic d’art « classique », recrutés de manière décentralisée voire même sur les réseaux sociaux.
Énergie, trafic de tabac et défense : La Cour des comptes européenne publie plusieurs rapports critiques
Institution basée à Luxembourg depuis sa création en 1975, la Cour des comptes européenne (ECA) est, entre autres choses (procédure de décharge annuelle notamment), douée d’une mission d’audit des politiques de l’Union afin de s’assurer de leur mise en œuvre pertinente et du bon usage des fonds. A ce titre, dans trois rapports publiés début septembre 2026, elle critique la direction prise par l’UE dans plusieurs segments sectoriels.
Dans un rapport du 03 septembre 2026, l’institution estime que la préparation des 27 en matière de défense et d’autonomie stratégique est pour le moins perfectible, et que des progrès significatifs d’ici 2030 ne sont pas garantis. En effet, l’autre Cour de Luxembourg relève que, malgré un changement de discours évident et une attention politique et budgétaire indéniable, des lacunes demeurent. Ainsi, les incitations d’approvisionnement en matériel européen sont un moyen de réduction des vulnérabilités, mais devraient mieux être conciliées avec les priorités opérationnelles immédiates. De même, la fragmentation et/ou le doublonnage des programmes, des constructeurs et des canaux de financements (nationaux et européens) est souligné – un constat qui n’a rien de nouveau en soi et qui illustre la prévalence de l’EM sur un domaine hautement stratégique et régalien.
D’un point de vue budgétaire, deux risques sont pointés : d’une part, le fait que les carences de coordination aboutissent à des investissements mal utilisés ne permettant pas ou imparfaitement de couvrir les besoins de défense du continent ; d’autre part que la soutenabilité budgétaire des dépenses de défense puisse être questionnée à l’avenir, notamment au vu des difficultés croissantes de certains EM. Pour approfondir le sujet de l’Europe de la défense et ses enjeux politiques et industriels, se référer à la note du CRSI.
Dans un autre rapport daté du 9 septembre 2026, les auditeurs estiment que le plan REPowerEU, mis en place dans le contexte de la crise énergétique et inflationniste ayant suivi l’invasion de l’Ukraine n’a pas, pour le moment, atteint ses objectifs – la faute à une insuffisance de moyens, de mise en œuvre et de résultats tangibles. L’ECA note le manque d’entrain de la part des EM qui n’ont, collectivement, même pas utilisé le cinquième des 300 milliards d’euros d’investissements nécessaires d’ici 2030 pour maintenir et rendre plus opérationnels encore les réseaux. Aussi, la baisse des importations de gaz et de pétrole serait moins due aux effets du plan qu’à une conjoncture climatique faisant advenir des hivers plus doux.
De plus, les plans nationaux en matière d’énergie et de climat ne font que peu référence à REPowerEU et les rapports de suivi, transmis à la Commission, ne peuvent pas permettre de jauger des progrès accomplis. Conséquence logique : les objectifs ne peuvent pas, en l’état, être atteints – et ce, alors que le contexte géopolitique plaide pour une diversification urgente des approvisionnements et le renforcement de l’autonomie énergétique. Pour un panorama plus complet des politiques énergétiques européennes, se référer à la note du CRSI.
Enfin, dans un dernier rapport du 8 septembre 2026, les auditeurs se sont penchés sur les moyens mis en œuvre pour lutter contre le commerce illicite de tabac. En plus de nuire gravement à la santé de dizaines de milliers d’européens chaque année, de diminuer l’effet des politiques anti-tabac (notamment à destination des jeunes) et de nourrir la pieuvre de la criminalité organisée, il représente un manque à gagner annuel estimé à 13 milliards d’euros de TVA et de taxes diverses pour l’UE et les EM. De plus, ce type de trafic est en expansion croissante, bien qu’aucune estimation solide ne puisse être donnée sur la taille et l’impact économique de ce marché souterrain, les données extrapolées des saisies ne représentant qu’un panorama incomplet. En effet, le trafic de tabac est attractif pour des groupes criminels disposant d’un tant soit peu de logistique, en raison de la forte rentabilité qu’il génère et des sanctions assez peu dissuasives qui y sont associées.
L’ECA relève que l’Union et les Etats ont pourtant agi en prenant des mesures visant à endiguer le commerce illicite, mais sans réussir à harmonier la législation européenne – entre autres sur le tabac brut, les machines ou le tabac chauffé. De plus « le fait que le cadre réglementaire européen laisse chaque État membre décider de ses propres contre-mesures entraîne des failles dans la répression des infractions » liées notamment aux divergences entre approches répressives. Enfin, l’échange d’informations n’est pas encore optimal ni homogène.
Dans le reste de l’actualité européenne :
BELGIQUE : A la fin du mois d’août 2026, la région de Bruxelles-Capitale a connu une nouvelle vague de fusillades, avec cinq actes en quatre jours, dont un dirigé contre un commissariat de police non loin de la gare du Midi. Ceci intervient sur fond de rivalités liés au trafic de stupéfiants et alors que les réseaux gagent tendanciellement en puissance et disposent d’armes de plus en plus lourdes. Face à cela, les autorités locales et fédérales ont réagi avec l’annonce de plusieurs mesures, comme la mise en place d’un commandement unique aux six zones de police de la région – dont la fusion effective est par ailleurs en cours – l’envoi de renfort fédéraux sur le terrain et pour la police judiciaire, de nouvelles caméras de surveillance ou encore une amélioration de la coordination entre les différents échelons.
Pour en savoir plus sur les défis et les transformations de la police en région bruxelloise, se reporter à la note-dossier du CRSI.
ISLANDE : Le 29 août 2026, le pays a rejeté un référendum visant à rouvrir les discussion en vue de parvenir à une éventuelle adhésion de l’île à l’Union européenne. Par 52,8 % contre 47,2 %, le « non » l’a emporté à l’issue d’une campagne dominée par l’enjeu de la souveraineté du pays sur les ressources halieutiques – véritable point de contention, de nombreux électeurs s’opposant à la politique européenne de gestion des pêches (40% des exportations et 7% du PIB islandais). Le vote avait été convoqué alors que la pression américaine sur le Groenland était (est ?) à son maximum et que le contexte international dégradé favorisait un rapprochement avec le bloc européen. Les pro-européens espéraient aussi pouvoir parvenir, à terme, à l’adoption de l’euro, dans un pays où le coût de la vie est élevé et où la monnaie nationale est limitée en force au niveau mondial en raison de la faible population (environ 400 000 personnes).
Reykjavik reste néanmoins membre de l’Espace économique européen (EEE) et, à ce titre, applique déjà une large partie des réglementations européennes. L’Islande est, en outre, membre de l’espace Schengen.
CJUE : Dans ses conclusions du 03 septembre 2026 relatives à l’affaire C-320/25, l’avocate générale Capeta estime qu’une politique de recrutement, effectuée par des forces de police, imposant simultanément une interdiction des tatouages visibles sur le corps des agents et une tenue de cérémonie différenciée entre hommes et femmes et discriminante vis-à-vis de ces dernières. En l’espèce, la présence d’un tatouage avait conduit à éliminer une candidate lors du concours d’entrée. Or, les femmes devant porter la jupe lors des cérémonies, la présence de tatouages est visible sur des parties corporelles plus larges par rapport aux hommes – l’AG estimant que cette discrimination ne saurait être compensée par l’aspect « traditionnel » de la tenue portée lors des cérémonies ; ces dernières ne représentant qu’une faible part du temps de service. Elle souligne enfin que des dispositifs adaptatifs existent pour concilier maintien des traditions et non-discrimination fondée sur le sexe.
Dans une autre affaire, (C-449/25) l’AG Medina a rendu ses conclusions le 17 septembre 2026 en estimant que le refus d’un EM d’accorder un droit de séjour dérivé ne relève pas du droit de l’Union sur la citoyenneté, dès lors que le citoyen de l’Union n’a jamais séjourné dans l’EM où l’union civile a été conclue et qu’il n’existe aucun lien de dépendance entre le citoyen de l’Union et le partenaire ressortissant d’un pays tiers. Ce cas est né d’une citoyenne roumaine, mariée à une britannique, le tout en Italie, et pour laquelle les autorités roumaines ont refusé le regroupement familial de sa partenaire. En somme, dans le cas d’espèce, le refus de la Roumanie d’accéder à la demande au motif qu’il s’agit d’une union entre deux personnes de même sexe n’est pas contraire au droit européen.
Rappelons que l’opinion d’un AG ne sert qu’à éclairer la formation de jugement sur une solution possible au litige et n’est en rien contraignante.
UE / SUISSE : Lors de sa session plénière, le Parlement européen a approuvé, le 16 septembre 2026, l’accord entre l’UE et la Confédération helvétique relatif au transfert des données des dossiers passagers (ou Passenger Name Record – PNR). Signé en mars 2026, cet accord vise à encadrer le partage des informations de réservation des voyageurs effectuant des vols entre la Suisse et les EM afin d’améliorer la lutte contre la criminalité organisée. Il complète le cadre d’échange de données déjà existant entre les deux signataires, permettent notamment à Berne de recevoir des informations de la part des EM (l’inverse est déjà en place).
FINLANDE : Alors que le pays borde sur 1340 kilomètres l’un des voisins les plus dangereux de l’Europe (comprendre : la Russie), Helsinki a inauguré, le 7 septembre 2026, une clôture de 200 kilomètres le long de sa frontière. Cette infrastructure, érigée par tronçons, est censée dissuader l’instrumentalisation des migrants par Moscou – une stratégie consistant à envoyer des migrants irréguliers sur le territoire de l’Union afin de créer de la division sociale et de la défiance envers les autorités. Rappelons que la Finlande a fermé en décembre 2023 sa frontière avec la Russie, à l’époque déjà en raison de l’arrivée de centaines de migrants sans visa.
COMMISSION/EUROJUST : Le 4 septembre 2026, la Commission a proposé d’entamer des négociations afin de faciliter la coopération judiciaire avec huit pays tiers (Bolivie, Canada, Chili, Costa Rica, Équateur, Panama, Pérou et Émirats Arabes Unis). L’intérêt serait notamment de lutter contre la criminalité organisée transnationale, particulièrement les trafics de drogues, la cybercriminalité et le blanchiment d’argent. La conclusion de tels accords permettrait d’intensifier et de fluidifier les échanges d’informations et de soutenir des enquêtes communes. Ceci vient en complément de plusieurs autres accords déjà négociés et d’autres pour lesquels le mandat a été obtenu du Conseil (citons pêle-mêle l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Turquie ou le Brésil).
Rappelons enfin que cette proposition intervient quelques semaines à peine après la proposition de révision du mandat d’Eurojust, visant à conférer davantage de moyens à l’agence de La Haye (voir, en ce sens, les brèves du CRSI de l’été 2026).
* Les propos évoqués aux présentes brèves relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur et n’engagent d’aucune manière une quelconque institution
