Samedi 17 octobre, des pilleurs exhibaient leur butin face caméra pendant que le buste de Marianne gisait au sol de l’hôtel de ville de Marseille.

Anthropologue de formation, Claire- Marine Gros voit dans ces images le symptôme d’une société qui ne sait plus ce que montrer veut dire, et une menace directe pour sa sécurité intérieure

Samedi 17 octobre, à Marseille, le buste de Marianne de l’hôtel de ville a été jeté au sol. À Limoges, la mairie a brûlé. Des commerces ont été pillés à travers le pays, parfois en quelques minutes. Le soir même, certains de leurs auteurs exhibaient leur butin face caméra. La République à terre d’un côté, le butin en gros plan de l’autre : deux images, une seule question.

Je me l’étais posée il y a quinze ans. En septembre 2010, j’avais 16 ans et je découvrais la Jordanie : un pays beau, brûlant, peuplé de gens d’une gentillesse désarmante. Quelques mois plus tard, sur les téléviseurs des épiceries, défilaient les premières images des printemps arabes. Des corps à terre, des morts filmés de près. Et je me demandais quelle civilisation pouvait montrer cela à l’heure du dîner. J’ai 32 ans, j’ai étudié l’anthropologie. La question est revenue. Elle porte désormais sur la France.

“ Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie”

La formule de Lévi-Strauss m’a d’abord donné tort. Ma question d’adolescente trahissait une grammaire du visible très française, et très récente. Norbert Elias l’a montré : la civilisation occidentale est un long travail de mise à l’écart de tout ce qui rappelle le corps, la souffrance et la mort. En 1955, l’anthropologue Geoffrey Gorer constatait que la mort était devenue, pour ses contemporains, une obscénité.

En Jordanie régnait un autre régime. Et un mot aurait dû m’alerter : shahid. On le traduit par « martyr » ; sa racine signifie « témoigner ». Montrer le corps du mort, en 2011, c’était verser une pièce au dossier contre un régime, sous le regard d’une communauté sommée de répondre. Ces images avaient un destinataire, une fonction, une fin. C’est ce cadre que nous avons perdu.

Je filme, donc j’existe

Au sein du CRSI, j’ai passé des journées à lire ce que magistrats, policiers et chercheurs disent de la violence française. J’en retiens une conviction, que samedi a confirmée : la sécurité intérieure se joue désormais sur les écrans. L’image n’est plus le reflet de l’insécurité, elle en est un acteur. La journée est partie d’un appel sur TikTok, et le renseignement a été pris de vitesse. Girard l’avait formulé avant les algorithmes : la violence est mimétique, elle se transmet par le regard. Une vidéo de pillage vue des millions de fois n’informe pas. Elle recrute.

Dans l’émeute filmée, la caméra fait partie de la scène : un acte non filmé ne vaut plus d’être commis. L’anthropologie connaît ce mécanisme, celui du trophée. Le guerrier rapportait la preuve de son exploit pour être reconnu des siens ; le pilleur déballe ses baskets devant ses abonnés. Nous avions vu en 2020 l’image-trophée poussée à son terme, quand l’assassin de Samuel Paty publiait lui-même la photographie de sa victime. Elle frappe aussi ceux qui nous protègent : quelques secondes sorties de leur contexte suffisent à livrer un policier à la vindicte. Ironie pourtant : deux cents enquêteurs épluchent désormais ces vidéos, souvent tournées à visage découvert. L’image redevient témoignage, au sens du shahid. Mais elle témoigne contre celui qui l’a tournée.

Le keffieh de l’épicier d’Amman

Dans les cortèges flottaient aussi des drapeaux palestiniens, jusque dans l’hôtel de ville de Marseille. Ces symboles, je les ai côtoyés tous les jours. En Jordanie, le foulard se lit comme une carte d’identité : le shmagh rouge et blanc dit l’appartenance jordanienne, le keffieh noir et blanc dit la Palestine, la famille, le village perdu. Il est devenu emblème national par un rite : en 1938, les chefs de la grande révolte arabe ont demandé aux citadins de l’adopter pour qu’on ne puisse plus distinguer les insurgés du peuple. Le vêtement engageait celui qui le portait.

En France, le signe a voyagé sans son contexte. Arjun Appadurai a décrit ces symboles mondialisés, détachés du territoire qui leur donnait sens ; Lévi-Strauss parlait de bricolage. Le keffieh du paysan palestinien devient le costume d’une colère contre le prix du carburant. Tous ceux qui le portent ne cassent pas. Mais un symbole qui sert à tout ne témoigne plus de rien. À Toulouse, la statue de Jeanne d’Arc a été recouverte d’un gilet jaune et d’un drapeau palestinien : sur une héroïne française, l’emblème d’une autre nation, choisi pour ce qu’il oppose. C’est le geste du pilleur qui se filme : remplacer ce qui rassemble par ce qui distingue.

Les entrepreneurs de colère

Ces symboles n’arrivent pas seuls dans les cortèges. La France insoumise a fait de la conflictualité une stratégie et du keffieh un uniforme. En mai 2024, l’un de ses députés brandissait un drapeau palestinien dans l’hémicycle : il a franchi les portes de l’Assemblée avant celles de la mairie de Marseille. Quand ceux qui font la loi traitent le Parlement comme un cortège, ils ne peuvent s’étonner qu’un cortège traite une mairie comme un butin.

Samedi, Jean-Luc Mélenchon reprochait aux chaînes d’information de diffuser en boucle des images de violence. L’extrême gauche n’a pourtant rien contre la violence filmée : la séquence d’un policier qui frappe, elle la relaie et en fait une pièce à conviction. Elle ne réclame la pudeur que pour les vitrines brisées. Ce n’est pas une éthique de l’image, c’est un tri. Girard aurait reconnu l’agitateur : celui qui désigne à la foule sa victime. Ils ne lancent pas les pierres. Ils leur fournissent un sens.

Printemps arabes, « soulèvement » français

Il ne manquait que le récit. La gauche radicale affectionne le mot « soulèvement » ; le scénario est prêt : une jeunesse qui rejouerait sur la Canebière la place Tahrir. J’étais là-bas en 2011. Ce mot désignait des peuples privés de bulletin de vote, face à des régimes qui tiraient à balles réelles. En Syrie, des adolescents avaient été torturés pour un graffiti. Le printemps arabe se payait en vies. Le « soulèvement » français se filme en story.

Victor Turner a décrit la structure du rite de passage : une séparation, une suspension des règles, puis un retour à l’ordre commun. Une révolte qui n’offre aucune sortie n’est plus un passage, c’est une errance. On sait comment la plupart des printemps de 2011 ont fini : la guerre en Syrie, le chaos en Libye, les militaires au pouvoir en Égypte. L’Etat Islamique partout. La Jordanie, elle, n’a pas basculé. Ceux qui rêvent d’un soulèvement français devraient dire lequel de ces destins ils nous souhaitent.

La sécurité intérieure se joue sur nos écrans

Norbert Elias savait que le processus de civilisation peut s’inverser : la décivilisation commence quand une société perd la maîtrise de ses affects. Elle a aujourd’hui un terrain, et ce terrain est celui de la sécurité intérieure. Samedi l’a montré : l’émeute se convoque sur TikTok, se coordonne sur des messageries chiffrées, se revendique en vidéo. Un État qui ne lit pas ces images avant qu’elles ne deviennent des pierres a déjà un temps de retard.

Il faut donc le dire sans détour. Le renseignement doit se doter des moyens de suivre les appels à l’émeute aussi sûrement qu’il suit les réseaux terroristes. La loi de 2007, qui punit l’enregistrement et la diffusion de violences, doit s’appliquer à chaque vidéo de pillage. Ceux qui exposent un policier ou un gendarme en diffusant ses informations personnelles tombent sous le coup de la loi depuis 2021 : qu’on les poursuive. Et les plateformes, que le droit européen oblige à répondre de leurs algorithmes, doivent rendre des comptes quand elles transforment un appel au pillage en tendance.

Mais aucune loi ne refait seule un rite. Il y faudra aussi des rédactions qui choisissent ce qu’elles montrent, des élus qui cessent de souffler sur les braises et des symboles communs que l’on ose de nouveau défendre. Savoir qui montre, à qui, et pour quoi faire : c’est cela, un rite. C’est cela, une civilisation. Et c’est aujourd’hui la première condition de notre sécurité.

À 16 ans, je me demandais quelle civilisation peut montrer de telles images. À 32 ans, la question est plus inconfortable : que devient une civilisation qui les montre sans plus savoir pourquoi ?