La récente crise migratoire à Ceuta témoigne de la désolidarisation européenne en matière migratoire
Par Florestan Tétaz, chargé de mission au CRSI
Contexte général : les faits
Avant d’observer la fissure de la solidarité européenne, il faut s’attarder sur les faits objectifs de cette crise qui, après deux semaines de réajustements, sont relativement exhaustifs et définitifs.
Déclenchement : 30 juillet 2026 (avec un précédent pic dès le 29 juillet, jour de la Fête du Trône marocaine).
Lieu : l’enclave espagnole de Ceuta, territoire de 19-20 km² sur la côte nord-africaine, à la frontière avec le Maroc (85 000 habitants). Des passages secondaires ont également été enregistrés à Melilla, autre enclave espagnole, où le poste-frontière de Beni Ensar a été temporairement fermé.
Ampleur : près de 80 000 personnes sont entrées illégalement à Ceuta en l’espace de quelques jours, principalement les 30 et 31 juillet 2026.
Il s’agit du plus important épisode migratoire à la frontière hispano-marocaine depuis la crise de mai 2021 (qui avait concerné environ 8 000 à 10 000 personnes).
Profil des migrants : en très grande majorité des jeunes hommes et adolescents marocains.
Modes d’entrée : franchissement à la nage le long des digues des plages d’El Tarajal et de Benzú, ou à pied le long du rivage.
Bilan humain : au moins 80 personnes sont mortes, selon le bilan communiqué par le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, le samedi 1er août 2026 (un premier bilan provisoire avait fait état de 34 morts, puis 41). Les décès résultent de noyades lors des tentatives de contournement à la nage de la digue frontalière, et de mouvements de foule/bousculades lors des franchissements de la barrière.
Déclencheur immédiat identifié : une rumeur virale diffusée sur les réseaux sociaux (Instagram, TikTok, Facebook) laissant croire à une ouverture de la frontière hispano-marocaine, associée à l’interprétation d’une décision de justice espagnole. Le Tribunal suprême espagnol avait en effet statué, le 8 juillet 2026, que la loi ne permettait pas les « renvois à chaud » (devoluciones en caliente) des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla — une décision largement diffusée et déformée sur les réseaux sociaux marocains comme annonçant une frontière ouverte. De plus, des voies d’entrée ont été popularisées sur les différents réseaux sociaux, notamment par la nage.
Réponse immédiate espagnole : déploiement de l’armée de terre, de la Garde civile, du Corps national de police et de sauveteurs en mer ; envoi de renforts (plongeurs, bateaux, drones) ; installation d’une barrière pneumatique de 500 mètres en mer pour empêcher les traversées à la nage.
Qualification politique espagnole : le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a qualifié l’afflux d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne », attribuant la crise à une exploitation malhonnête de la décision judiciaire par des réseaux de passeurs (« mafias »).
Historique des relations Espagne-Maroc et précédent de 2021
La crise de mai 2021
Entre le 17 et le 19 mai 2021, environ 9 000 à 10 000 personnes (dont au moins 1 200 mineurs non accompagnés selon le Parlement européen) sont entrées à Ceuta après que la police marocaine a temporairement relâché ses contrôles frontaliers, ouvert les portes de la clôture frontalière et n’a pas agi pour empêcher les entrées illégales.
Cette crise est survenue peu après l’accueil médical en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, mouvement indépendantiste du Sahara-Occidental, ancienne colonie espagnole que le Maroc revendique et occupe. La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, avait alors accusé le Maroc de « chantage » et d’« agression ».
Elle déclencha des conséquences diplomatiques durables : en 2022, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a adressé une lettre officielle au roi Mohammed VI qualifiant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental (présenté en 2007) de « base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le conflit – un changement net par rapport à la neutralité historique de Madrid sur ce dossier, et un rapprochement stratégique avec Rabat qui a par ailleurs dégradé les relations avec l’Algérie.
Le cadre de coopération bilatérale
Le Maroc est un partenaire stratégique de l’UE dans le contrôle des frontières méridionales de l’Europe, recevant financements et appui technique de Madrid et de Bruxelles pour ses dispositifs de contrôle. Le 15ᵉ Conseil d’association UE-Maroc s’est tenu le 30 janvier 2026, coprésidé par la Haute représentante de l’UE Kaja Kallas et le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, réaffirmant un partenariat qualifié de « stratégique, ancien, riche, multidimensionnel et privilégié », et saluant l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 2797 (2025) sur le Sahara occidental.
Conséquences politiques et géopolitiques en Europe
Position de l’Espagne et de l’Union européenne
- Madrid a défendu la nécessité d’une réponse européenne commune, rappelant que Ceuta et Melilla constituent des frontières extérieures de l’UE, impliquant une responsabilité partagée.
- 22 gouvernements européens ont demandé la tenue d’une réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur, tenue le 4 août 2026.
- La Commission européenne, par la voix d’Ursula von der Leyen, a plaidé pour un renforcement des frontières aux points sensibles (surveillance accrue, barrières physiques) plutôt que pour une exclusion de l’Espagne.
- L’Allemagne et la Belgique ont explicitement rejeté la logique d’exclusion de l’Espagne de Schengen, préférant s’appuyer sur le règlement européen de retour.
Pays ayant appelé à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen
- Italie – la Présidente du Conseil Giorgia Meloni, appuyée par le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani et le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini
- Danemark – la Première ministre Mette Frederiksen
- Finlande – la ministre de l’Intérieur Mari Rantanen
- Tchéquie – le Premier ministre Andrej Babiš
Pays ayant effectivement mis en œuvre des contrôles renforcés (mesure unilatérale appliquée, distincte d’une exclusion de Schengen)
- Italie : instauration de contrôles ciblés, pour une durée d’un mois, sur les ressortissants non-UE arrivant d’Espagne par voie aérienne ou maritime – présentée par Giorgia Meloni comme une mesure extraordinaire de protection de la sécurité nationale. Celle-ci ne concerne pas les ressortissants espagnols mais seulement les ressortissants de pays tiers arrivants d’Espagne.
- France : renforcement des contrôles à ses frontières, annoncé par le gouvernement français à la suite de la crise.
Précision juridique importante : aucun texte de l’accord Schengen ne prévoit de mécanisme permettant d’exclure formellement un État membre de l’espace Schengen. Seul le rétablissement de contrôles temporaires aux frontières intérieures par un État membre, de façon unilatérale et pour une durée de 6 mois reconductibles, est prévu par les textes – ce qui correspond à la mesure prise par l’Italie.
Pays ayant explicitement rejeté l’option d’exclusion
- Allemagne
- Belgique
- Slovaquie
Le bras de fer préalable à la réunion interministérielle entre l’Italie, le Danemark et l’Espagne
La crise de Ceuta a d’abord donné lieu à une confrontation diplomatique ouverte entre Rome, Copenhague et Madrid, avant même la tenue de la réunion du 4 août.
Dès le 30 juillet, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni a évoqué la possibilité de prendre des « mesures exceptionnelles » contre l’Espagne, allant jusqu’à suspendre l’accord de Schengen entre les deux pays, dénonçant les « images impressionnantes » en provenance de Ceuta et affirmant que « l’Italie ne restera pas les bras croisés ». Son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani est allé dans le même sens, se déclarant « favorable à la fermeture de l’espace Schengen avec l’Espagne », estimant que la politique migratoire de Madrid « encourage le trafic d’êtres humains ».
Cette sortie a immédiatement provoqué une riposte espagnole : le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares a répliqué que ces propos étaient indignes d’un pays partenaire et ami, dont l’Espagne attend de la solidarité et non de la démagogie partisane, et a convoqué l’ambassadeur d’Italie dès le lendemain.
Le Danemark s’est associé à cette ligne dure. Le ministre danois de la Migration, Morten Bødskov, a réclamé un « contrôle effectif » des frontières et s’est montré favorable à l’étude d’une suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, rappelant qu’il ne fallait pas « répéter la situation chaotique » de 2015, l’immigration incontrôlée constituant selon lui « une menace pour l’Europe ». Selon la presse spécialisée sur les affaires européennes, la Première ministre danoise avait par ailleurs déjà évoqué le sujet avec Giorgia Meloni, les deux dirigeantes cherchant à réunir les chefs d’État et de gouvernement de l’UE pour évaluer la crise.
C’est dans ce contexte que Rome et Copenhague ont pris l’initiative de la lettre signée par 22 chefs d’État et de gouvernement réclamant la réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur. Une analyse du Grand Continent souligne que des positions divergentes existaient même au sein de ce groupe de 22 : l’Italie, le Danemark, la Finlande, l’Autriche, la République tchèque et la Suède ont continué de brandir la suspension de Schengen comme un instrument légitime, tandis qu’un second bloc, incluant l’Allemagne et la Belgique, refusait explicitement cette logique d’exclusion.
En retour, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a dénoncé dans une lettre à Ursula von der Leyen une réponse « plutôt asymétrique » de ses partenaires européens, estimant que certains pays « ont choisi d’attaquer l’Espagne et d’appeler à son exclusion temporaire de l’espace Schengen ».
À l’issue de la réunion du 4 août, cette confrontation s’est en partie apaisée : selon un média spécialisé, le ministre danois Morten Bødskov a lui-même salué le bilan revu à la hausse présenté par l’Espagne (72 000 entrées, 70 000 retours vers le Maroc), se disant satisfait du déploiement rapide de la police et de l’armée espagnoles.
La confrontation entre l’Italie et l’Espagne ne s’est pas apaisée, avec des mesures de contrôle prises de part et d’autre toujours en place.
Stratégie marocaine
Position officielle du Maroc
Les autorités marocaines et espagnoles ont conjointement attribué la crise aux réseaux de passeurs et de trafic illicite, évoquant l’action de groupes criminels organisés ayant incité aux traversées massives. Les autorités marocaines n’ont pas produit de communication publique détaillée dans les jours suivant le déclenchement de la crise.
Éléments de contexte
L’hypothèse de la pression marocaine n’est qu’une supposition.
- Le mécanisme observé en 2026 rappelle celui de mai 2021 : la coopération marocaine en matière de contrôle frontalier peut être resserrée ou relâchée selon le contexte diplomatique bilatéral, cette relation constituant un levier reconnu dans les rapports entre Rabat et Madrid.
- La crise de 2026 est survenue peu après une visite officielle du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez en Algérie, son premier déplacement dans ce pays en quatre ans, alors même que l’Espagne avait précédemment infléchi sa position en faveur de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
- Le dossier du Sahara occidental demeure un point de friction structurel entre le Maroc et l’Espagne : le soutien espagnol au plan d’autonomie marocain (2022) n’a pas empêché de nouvelles tensions bilatérales.
Nouvel épisode migratoire à Ceuta à la mi-août 2026
Des appels à traverser la frontière ont circulé sur les réseaux sociaux mi-août, prétendant que le poste-frontière serait ouvert le 15 août, jour férié en Espagne. Ces messages, relayés par de faux comptes, s’inscrivaient dans une campagne de désinformation similaire à celle observée fin juillet. Le Maroc a annoncé des mesures de sécurité renforcées et des poursuites judiciaires contre les auteurs de ces rumeurs, tandis que la Guardia civil espagnole a multiplié les démentis, rappelant que la frontière resterait fermée. Dans la nuit du 15 août, un pic de tentatives a néanmoins été enregistré, avec environ 300 personnes se jetant ensemble à la mer, la plupart interceptées par les forces marocaines et espagnoles.
