Par Isabelle Gonthier, adhérente du CRSI
La souveraineté numérique ne se limite pas à construire des data centers
Dans un rapport sur l’informatisation de la société, publié en 1974, Simon Nora et Alain Minc écrivaient : « Le savoir finira par se modeler, comme il l’a toujours fait, sur les stocks d’informations. Laisser à d’autres, c’est-à-dire à des banques (de données) américaines le soin d’organiser cette mémoire collective, en se contentant d’y puiser, équivaut à accepter une aliénation culturelle. La mise en place de banques de données constitue donc un impératif de souveraineté ».
Dans un contexte géopolitique ou la confiance dans nos alliés américains est fortement entamée, la construction de centres de données sur le sol français est présentée par nos pouvoirs publics comme une priorité stratégique pour protéger nos données vis-à-vis des lois extra-territoriales américaines. Lors du sommet Choose France, le président Macron a annoncé un plan d’investissement de 109 milliards d’Euros dans l’IA d’ici 2030, recouvrant notamment de nombreux projets de centres de données.
Pour autant, cette politique industrielle est-elle suffisante pour préserver notre souveraineté numérique ?
Les « Centres de Données », de quoi s’agit-il ?
La généralisation des solutions cloud, de l’intelligence artificielle et l’émergence de l’internet des objets, génèrent une croissance exponentielle des capacités de stockage des données et de puissance de traitement. Alors que la capacité de stockage mondiale (base installée) estimée était de 6,7 Zettaoctets [1] en 2020, le volume mondial de données a atteint 181 Zettaoctets en 2025 !
Toutes ces données sont conservées dans des installations physiques conçues pour héberger les serveurs informatiques et les baies de stockage de nos données : les centres de données (ou Data Centers). Ce sont des ressources indispensables à la diffusion du numérique et à la compétitivité de nos entreprises dans tous les secteurs de notre économie. Avec les infrastructures de communications, ils forment la colonne vertébrale de tous nos usages numériques.
Jusqu’au début des années 2020, les data centers étaient réservés aux usages des grandes entreprises. Une surface de l’ordre de 1000 m2 était largement suffisante pour héberger leurs serveurs et la puissance électrique nécessaire ne dépassait que rarement les 10 MW.
Avec l’émergence de l’intelligence artificielle, un nouveau type d’acteur est apparu sur le marché des data centers : les hyperscalers. Ils construisent des centres de grande taille, pouvant atteindre des superficies de plusieurs dizaines de milliers de m2 pour les plus grands, dotés d’une puissance électrique de plusieurs centaines de MW.
Un marché en plein développement
Selon les données les plus récentes [2] , il y aurait environ 12 000 data centers répartis sur 174 pays à travers le monde. La répartition sur le globe est très inégale, l’Amérique du Nord et l’Europe concentrant l’essentiel des infrastructures.
Les Etats-Unis dominent largement le marché en raison de la présence des GAFAMS qui hébergent leurs données sur le sol américain. Près du tiers des data centers se situent aux États-Unis (4165 installations en novembre 2025 selon le site Statista). Les États-Unis ont actuellement une longueur d’avance en termes d’expertise dans les hyperscalers grâce à leurs investissements massifs. Les centres de données sont sur le point de prendre le pas sur la construction de bureaux.
L’Europe est le second marché mondial, avec plus de 3300 data centers répartis sur 44 pays, avec une concentration sur le marché historique de l’hébergement, formé par les villes de Frankfurt, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin (souvent désignées par l’acronyme FLAPD). Ces 5 villes ont longtemps dominé le marché des centres de données en Europe, avec 75 % du marché européen.
La révolution de l’IA dope le marché des data centers. Les investissements se multiplient pour dominer un secteur considéré comme stratégique. Les États-Unis ont annoncé près de 500 milliards de dollars d’investissements dans le cadre du projet Stargate et les Chinois ne sont pas en reste, avec 138 milliards d’investissements estimés.
Un défi pour les infrastructures énergétiques
L’impact de l’IA sur les data centers de nouvelle génération est structurel et majeur. Beaucoup de data centers ne sont pas adaptés aux enjeux de l’AI et doivent être totalement reconstruits. Au-delà de la capacité de traitement et de stockage, c’est toute la conception du Data Center qu’il faut revoir, avec des capacités en énergie et des équipements de climatisation sans commune mesure avec celle des data centers les plus anciens.
Le foncier est le premier obstacle : les projets de data centers sont concentrés géographiquement, en priorité sur des zones qui doivent remplir plusieurs critères techniques : des critères de taille, pour construire la surface nécessaire aux bâtiments permettant d’héberger les serveurs en nombre suffisant pour subvenir aux besoins des hyperscalers, et des critères de connectivité aux réseaux de télécommunications, pour réduire les délais de latence.
Autre problème dans un contexte de réchauffement climatique et de raréfaction des ressources en eau, l’augmentation significative de la consommation d’eau, nécessaire aux systèmes de refroidissement. Dans un rapport de l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie), à l’échelle mondiale, la consommation des data centers atteignait 560 milliards de litres d’eau en 2023 et pourrait doubler, passant à 1200 milliards de litres d’eau d’ici 2030.
Mais le problème majeur reste la sécurisation de la puissance électrique. L’électricité est le premier poste de dépense d’un data center, (elle peut représenter entre 45 et 60 % des coûts opérationnels, en fonction du mix énergétique disponible et des politiques locales en matière fiscale). Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, les data centers installés dans le monde consomment environ 1,5 % de la consommation mondiale actuelle (415 TWh en 2024). Mais compte tenu des projets annoncés et en construction, cette consommation pourrait plus que doubler d’ici 2030, à environ 945 TWh (soit la consommation actuelle du Japon) !
Dans de nombreux pays, les projets de Data Centers sont ralentis en raison d’un goulot d’étranglement chez les distributeurs d’énergie, incapables de satisfaire la demande des hyperscalers sans mettre en péril l’approvisionnement des particuliers [3].
La France est en retard, mais dispose de nombreux atouts face à la concurrence internationale
La France compte aujourd’hui plus de 320 data centers actifs, selon les dernières données publiées par le Syndicat des Data Centers et l’ARCEP. C’est 20 % de plus que le nombre de data centers identifiés 3 ans plus tôt (267 data center en 2023), mais cela reste beaucoup moins que nos voisins européens : l’Allemagne et la Grande-Bretagne en possèdent environ 500 chacun, et surtout, c’est très inférieur aux quelque 5000 Data Centers situés en Amérique du Nord.
En termes de puissance électrique installée, ce n’est guère mieux : la France aurait 2,9 GW de puissance informatique installée quand l’Allemagne dispose de 3,5 GW et les États-Unis de 53, 7 GW (Source Datagora).
Beaucoup de nos data centers actuels sont mal situés, loin des principaux hubs de connectivité, et surtout, ils ne sont pas conçus pour répondre aux besoins grandissants de l’intelligence artificielle, en matière de capacité de traitement, mais aussi de capacité énergétique, avec des besoins grandissants en électricité, pour faire tourner les serveurs, mais également les systèmes de refroidissement indispensables à leur bon fonctionnement.
Pour autant, la France dispose de nombreux atouts pour attirer les investisseurs et combler son retard face à ses principaux voisins européens :
– Sa situation géographique est favorable : la plupart des câbles sous-marins qui transportent l’essentiel des données numériques atterrissent en France, facilitant la connectivité des data centers au réseau Internet. C’est un critère essentiel pour réduire la latence (délai de transmission), ce qui a permis par exemple à la métropole de Marseille de devenir une terre d’accueil pour de nombreux Data Centers, devenant ainsi un hub majeur en Europe aux côtés des acteurs historiques FLAP-D
– Elle dispose d’une électricité peu chère et décarbonée : grâce à son parc de centrales nucléaires, la France propose des prix d’électricité en moyenne inférieurs à la plupart de ses voisins européens [4] . C’est un critère de choix pour les opérateurs, dans un contexte d’inflation des prix de l’énergie et de transition énergétique.
– Enfin, la France jouit encore d’une relative abondance en termes de production électrique, quand d’autres pays éprouvent de plus en plus de difficultés à satisfaire la demande croissante en puissance électrique des data centers.
Par ailleurs, l’état déroule le tapis rouge aux investisseurs pour développer les infrastructures de centre de données sur notre territoire :
– En lien avec EDF et RTE, l’état prévoit à terme la livraison de 63 sites « clefs en main », disposant de la surface foncière, de la connectivité et de la puissance électrique nécessaires aux hyperscalers [5] .
– Une politique fiscale attractive, avec un taux de taxe sur l’électricité (TICFE) presque divisé par deux (12 €/MWh contre 22,5 €/MWh pour les grandes entreprises) renforce la compétitivité de notre énergie.
– Enfin, à travers son article 15, la loi de simplification de la vie économique [6], assouplit le droit de l’urbanisme et de l’environnement pour favoriser l’émergence de sites dits hyperscalers. Cette politique volontariste de l’état commence à porter ses fruits. Selon un rapport de Nations Unis, 7 sur la seule année 2025, la France est la première destination en termes d’investissement étrangers « Greenfield », (qui impliquent de nouvelles installations opérationnelles et la création d’une nouvelle entreprise par une société-mère), pour la construction de data center. Ce sont 69 milliards qui ont été injectés, à comparer avec seulement 29 milliards aux Etats-Unis [8].
Pour autant, cette dynamique ne doit pas occulter une réalité préoccupante : la grande majorité des acteurs qui financent, opèrent les data centers en France, ou utilisent leurs capacités sont étrangers et majoritairement américains (Equinix, Digital Realty, Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud) [9].
La souveraineté numérique ne doit pas être un artifice marketing
Le rapport Nora Minc de 1974 nous l’avait pourtant rappelé : il ne peut y avoir de souveraineté numérique sans souveraineté de la donnée. Pourtant, la création, le stockage, le traitement, la sécurisation et la monétisation de nos données reste l’angle mort de notre politique numérique : tant que nous ne maîtrisons ni les technologies ni les profits qui en découlent, la souveraineté numérique ne sera qu’un vain mot.
Les milliards d’Euros investis dans le déploiement de nos infrastructures (réseaux énergétiques, réseaux de télécommunications et centres de données), ne servent qu’à amplifier un modèle que nos opérateurs de télécommunications connaissent bien. La France dispose aujourd’hui d’infrastructures de télécommunications parmi les meilleures d’Europe, subventionnées par les impôts des Français, pour le bénéfice quasi exclusif des plate-formes de services américaines.
Si nous ne changeons rien, les GAFAMs américains continueront à vendre leurs services et à capter nos données dont ils auront la responsabilité, confortant ainsi une situation de quasi-monopole et une forme de vassalité de notre économie, qui se cantonnerait à fournir du foncier, de l’électricité et de la main d’œuvre.
Le temps est compté. Il faut reconstruire ce que nous avons délaissé pendant des décennies, par conformisme ou par paresse, à savoir une industrie du logiciel capable de développer des solutions souveraines sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA.
Pour y parvenir, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer, non pas en légiférant, mais en utilisant la commande publique comme levier de diffusion du numérique au sein de nos entreprises, de notre administration et de nos collectivités locales, en s’appuyant sur les acteurs locaux, en particulier notre réseau d’Entreprises de Services du Numérique (ESN), et en développant les compétences dans les domaines clefs du traitement de la donnée, en particulier de l’IA et de la cybersécurité.
Notre souveraineté numérique en dépend.
[1] Un Zettaoctet correspond à un trillion de Gigaoctet, ou encore un milliard de Teraoctets.
[2] Cloudscene , Statista 2025, DAtaCentermap
[3] Selon l’IAE, les data centers en Irlande consomment déjà un cinquième de la production nationale d’électricité, (c’est déjà plus que la consommation des ménages urbains), et cette part pourrait atteindre 30 % de la consommation nationale dès 2026 si les projets en cours sont achevés
[4] A titre d’exemple : le mégawattheure livrable en 2027 vaut aujourd’hui 55 euros en France, contre 91 euros en Allemagne et 100 euros en Italie. (Source : l’opinion 16/04/2026)
[5] 26 projets de construction ont, à ce jour, été rendus publics essentiellement dans les Hauts-de-France, en Île-de-France et dans la vallée du Rhône
[6] Finalement votée en avril 2025, après deux ans de palabre au parlement !
[7] https://unctad.org/system/files/o\icial-document/diaeiainf2026d1_en.pdf
[8] Ces chiffres ne concernent pas les investissements réalisés par des entreprises domestiques, et excluent ainsi la plupart des projets annoncés par Amazon, Google ou Meta aux États-Unis.
[9] Selon McKinsey, 60 à 65% des capacités de centres de données seront captés par les hyperscalers. Source « AI power: Expanding data center capacity to meet growing demand ». Oct. 2024
