Pour de nombreux ménages, la hausse du prix des carburants ne représente pas seulement quelques euros supplémentaires : elle renchérit une dépense indispensable au quotidien.

Par Antonin Coulier, responsable de la commission Économie

Pour de nombreux ménages, notamment les plus modestes et ceux vivant dans les zones rurales ou périurbaines, la hausse du prix des carburants ne représente pas seulement quelques euros supplémentaires à la pompe : elle renchérit une dépense indispensable au quotidien. En effet, aller travailler, accompagner les enfants à l’école ou accéder à certains services suppose souvent l’usage de la voiture.

Les chiffres sont éloquents. Avant le déclenchement de la crise iranienne et les perturbations dans le détroit d’Ormuz, fin février 2026, le gazole coûtait environ 1,72 euro le litre. Au 15 octobre, il atteint 2,36 euros, soit une hausse de 37 %. Sur la même période, le SP95-E10 est passé de 1,72 à 2,17 euros le litre, soit une augmentation de 26 %. Pour un automobiliste consommant 50 litres de gazole par mois, cela représente 32 euros de dépenses supplémentaires chaque mois, soit près de 400 euros par an.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Sur quelques mois, il s’agit d’un choc. Sur dix ans, c’est un changement de régime. En 2016, le litre de SP95 coûtait en moyenne environ 1,32 euro. Au 15 octobre 2026, il atteint environ 2,23 euros, soit une hausse de près de 70 % en dix ans. Cette tendance de fond interroge notre rapport à la mobilité, mais aussi les inégalités territoriales, économiques et sociales.

Quand le prix du carburant augmente, ce n’est pas seulement le coût d’un plein qui grimpe. C’est parfois l’accès à l’emploi, aux soins, aux commerces ou à l’école qui devient plus difficile. Pour des millions de Français vivant hors des grands centres urbains, la voiture n’est pas un choix, mais une nécessité. Pour certains professionnels, le carburant conditionne même directement l’exercice de leur activité. Voilà probablement pourquoi il ne constitue pas une dépense comme les autres. Le Parisien l’illustrait le 23 septembre 2026 à travers le témoignage d’un marin-pêcheur breton : « Si je perds mon bateau, je perds ma vie. » Un titre vaut parfois plus qu’un long discours.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que cette hausse affecte d’abord les ménages les plus modestes. Une même augmentation ne provoque pas les mêmes conséquences selon le niveau de revenu et, surtout, selon les marges de manœuvre dont dispose chaque ménage. Prenons deux situations fictives très simples pour illustrer le phénomène.

Ménage A

•Revenu mensuel : 2 000 euros

•Épargne mensuelle : 50 euros

Ménage B

•Revenu mensuel : 4 000 euros

•Épargne mensuelle : 700 euros

Même hausse du coût du carburant : 32 euros par mois.

Pour le ménage A, cette hausse représente l’équivalent de 64 % de son épargne mensuelle. Pour le ménage B, elle n’en représente que 4,5 %.

Les deux ménages subissent exactement la même augmentation. Pourtant, ils ne vivent pas le même choc économique. Pour le second, l’effort se traduit principalement par une réduction de l’épargne. Pour le premier, il implique souvent de renoncer à une autre dépense : une activité de loisirs, l’achat d’un équipement ou quelques jours de vacances.

En 2018, le carburant fut l’étincelle. En 2026, malgré des prix plus élevés, il semble davantage être le symptôme. Comment l’expliquer ? Peut-être parce qu’après une succession de crises, le prix affiché à la pompe apparaît moins comme un problème isolé que comme la manifestation de fragilités beaucoup plus profondes. Une crise n’est alors plus seulement un accident à surmonter : elle devient le moment où l’on comprend que le système lui-même doit évoluer.

Peut-être les Français en ont-ils désormais l’intuition. Cela expliquerait, au moins en partie, pourquoi un prix du carburant particulièrement élevé ne provoque pas pour le moment une mobilisation comparable à celle de 2018.

Car si le carburant est le symptôme, encore faut-il regarder ce qu’il révèle.

Lorsqu’une dépense essentielle augmente, une partie des ménages ne dispose pas des marges de manœuvre nécessaires pour absorber le choc. La question n’est donc pas seulement celle du prix du litre à la pompe. Elle est aussi celle du revenu disponible. La hausse du carburant pose finalement une question que les politiques de pouvoir d’achat contournent souvent : faut-il continuer à compenser l’augmentation des dépenses ou créer les conditions permettant aux revenus du travail de progresser durablement ?

Face à cette situation, deux temporalités doivent être distinguées. À court terme, il faut parfois amortir le choc afin de protéger les ménages les plus exposés. Les chèques, les aides ciblées ou les baisses temporaires de taxes peuvent alors être nécessaires. Mais ces réponses conjoncturelles, aussi utiles soient-elles dans l’urgence, ne suffisent pas à réduire durablement notre vulnérabilité.

À plus long terme, la question est différente : comment augmenter durablement le revenu disponible des ménages ? Cela suppose d’agir en amont, sur le travail, la productivité, l’investissement, la création d’entreprises et, plus généralement, sur notre capacité collective à produire davantage de richesse.

Depuis plusieurs décennies, le système français de prélèvements et de transferts joue un rôle majeur dans la réduction des inégalités et le soutien au niveau de vie des ménages les plus modestes. Cette solidarité est indispensable. Mais la redistribution ne peut, à elle seule, garantir une progression durable du niveau de vie si la richesse produite progresse insuffisamment.

C’est là que la question de la productivité redevient centrale. Des gains durables de productivité peuvent accroître les marges permettant d’augmenter les salaires réels, d’investir et de financer notre modèle social. Mais produire davantage de richesse ne suffit pas : encore faut-il qu’une partie de cette richesse permette aux travailleurs de voir réellement leur niveau de vie progresser.

Mais la capacité d’un pays à affronter les crises ne se mesure pas seulement à ses performances économiques. Une économie repose aussi sur la capacité d’une société à travailler, entreprendre, investir, innover et se projeter dans l’avenir. Au fond, ce qui devrait peut-être nous inquiéter le plus n’est pas l’existence des crises. Toutes les sociétés en traversent. La véritable question est de savoir si nous conservons la capacité, mais aussi la lucidité et la volonté collective, de les affronter.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le débat sur le pouvoir d’achat gagnerait donc à changer de perspective. La question n’est plus seulement de savoir comment protéger les Français contre la hausse des prix ou comment mieux redistribuer la richesse existante. Elle est aussi de savoir comment permettre à notre économie d’en produire davantage et faire en sorte que cette richesse améliore réellement le niveau de vie.

Car derrière le prix affiché à la pompe se cache finalement une question beaucoup plus fondamentale : comment permettre aux Français de mieux vivre de leur travail ?