Skip to main content

– par H., adhérente du CRSI

Les enjeux de sécurité civile, parmi lesquels les risques climatique ou sanitaire, souvent associés d’ailleurs, peuvent provoquer
« une rupture majeure de normalité », rappelait le président du CRSI lors d’une conférence à l’Ecole de guerre en décembre 2021.

S’intéresser à la sécurité intérieure, c’est aussi se préoccuper de l’eau, sous tous ses aspects. Sans eau, pas de vie. Sans réseau d’eau potable, pas de villes tranquilles.

Les eaux territoriales

Est-il vraiment besoin de rappeler tous les enjeux sécuritaires liés, par exemple, au détroit de la Manche en cette période où le mot détroit est plus souvent associé à Ormuz ? La sécurisation et le contrôle d’un détroit, où qu’il soit localisé, peuvent avoir des répercussions pour notre pays, nous le savons tous depuis quelques semaines … Les eaux des autres nous concernent aussi ! La sécurité intérieure passe par la diplomatie.

Néanmoins, la diplomatie ne commande pas au ciel et ces détroits d’eau salée et de terres proches dépendent parfois d’eau douce. Ainsi le canal de Panama consomme de l’eau stockée dans deux lacs-réservoirs créés par deux barrages. Il utilise 60 % de la réserve en eau de tout son bassin hydrographique, soit plus de trois milliards de m3 d’eau douce (1). Moins de pluie et trop d’évaporation associées à un déboisement altèrent la fiabilité du canal panaméen, réduisent les flux journaliers et augmentent le prix du péage … Pourvu qu’il pleuve au Panama !

Nos eaux territoriales constituent le deuxième plus grand domaine maritime en superficie au monde, avec près de 11 millions de km2, juste derrière celui des Etats-Unis d’Amérique. Ces eaux nous nourrissent, grâce à une filière pêche très en souffrance, mais qui survit. De plus, cet espace aquatique nous protège, notamment parce qu’il nous a permis de poursuivre des essais nucléaires en Polynésie puisque nous ne pouvions plus les tester au Sahara. Il est certainement regrettable d’avoir utilisé des lagons d’une beauté sans pareille et d’avoir mis en danger les populations locales, mais aujourd’hui notre capacité de dissuasion nucléaire française n’est pas remise en cause. Cette immense surface maritime reste très compliquée à surveiller, difficile donc de nous protéger totalement des éléments extérieurs qui empruntent cette voie. Il y manque sûrement des moyens et plus encore une volonté politique pour sécuriser nos eaux territoriales, donc notre territoire, comme on peut le constater à Mayotte ou aux Antilles. Sujets déjà probablement abordés par le CRSI.

Toxiques et moustiques

Cependant l’eau, c’est aussi la ressource eau douce de nos terroirs. Et là, rien ne va plus !

L’eau, qui tombe, de plus en plus souvent, et à l’excès, inonde nos communes, donne à nos forces de sécurité intérieure un surcroît de travail dont elles se passeraient bien. Ces inondations, non contentes de faire parfois des morts et toujours des naufragés de rivières, coûtent à la collectivité, gaspillent de précieuses ressources alimentaires et forcent même dans certains cas des agriculteurs, souvent maraîchers péri-urbains, à déplacer leur activité, voire à y renoncer. Manger local, oui, mais que faire quand l’impact des inondations détruit, voire délocalise toujours plus de cultures ?  Par ailleurs, ces inondations déplacent aussi d’énormes quantités de boues qui charrient parfois des polluants très toxiques, jusqu’aux portes des maisons, et parfois même jusque dans les cours d’écoles. Le lien entre risques climatique et sanitaire est très visible. Arsenic et vieilles dentelles … (2). Prendre exemple sur les communes françaises qui désartificialisent leurs surfaces et rendent leurs lits naturels aux fleuves avec de très bons résultats ou sur les techniques employées aux Pays-Bas qui n’ont pas de telles inondations.

L’eau peut donc être une ennemie, et cela même en petite quantité ! Quelques millimètres d’eau suffisent pour être de véritables pouponnières pour larves de moustiques. Si encore cela gâchait seulement nos apéros, mais ces moustiques transmettent des maladies au nom exotique et aux conséquences préoccupantes. Que se passerait-il si des flambées de cas de Zika, chikungunya ou de dengue survenaient dans un département de Métropole ? (3) Si tous tombaient malades en même temps : médecins, pompiers (et en plein été), gendarmes, policiers, etc.

La sécurité intérieure est affaire de tous, lutter à son échelle contre les moustiques, leur empêcher l’accès à l’eau de nos jardins, de nos terrasses et plus généralement de nos lieux de vie demande finalement peu d’efforts, juste un peu de bon sens. Otez coupelles et autres récipients, jouets qui trainent dehors ou plis de bâche. Couvrez les réservoirs d’eau collectée pour arroser votre potager et mettez du sable dans les soucoupes de vos pots… Sachez que le moustique tigre se déplace peu, à moins de 150 mètres de son lieu de naissance. Si vous êtes piqué, c’est par un voisin, né chez vous peut-être… Les pouvoirs publics devraient (mais en ont-ils les moyens ?) mieux choisir et entretenir leur mobilier urbain : nids-de-poule et bouches d’égout mal conçues sont de bons réceptacles à larves ! A côté des moyens de prévention, une lutte dite biologique existe et semble fonctionner, comme le montre les résultats obtenus par la société Terratis qui en lâchant à Brive, l’an dernier, 400 000 moustiques tigres mâles stérilisés par semaine, soit 11 millions au total sur la saison, a pu y réduire l’impact de ces nuisibles de 50 % (4).

Trop, c’est trop, mais quand c’est trop peu, ce n’est pas mieux !

De l’eau, du maïs, du lait

Si les trombes d’eau qui tombent du ciel dépriment souvent l’agriculteur qui vient de semer son champ, l’eau qui manque à ses cultures peut le désespérer tout autant. Et bataille de bassines… Et encore nos forces de sécurité bien occupées ! Un arrêté de juillet 2024 assouplissait la construction de ces retenues d’eau ; en mars dernier le Conseil d’État l’annule … (5) Est-il possible de s’interroger calmement sur l’intérêt, à long terme, de creuser, parfois de plastifier le sol, pour y stocker une eau qui s’évapore pour partie avant d’avoir irrigué la moindre tige de céréales ? En effet, la sécheresse réduit le rendement de certaines cultures et compromet notre sécurité alimentaire, mais met aussi en danger d’autres filières, bois et tourisme par exemple. Pensez aux feux de forêts qui reviennent tristement chaque été.

Que faire ? Changer à nouveau la nature des cultures ? Le maïs n’est, par exemple, cultivé en Métropole, de manière massive, que depuis les années 1960 pour nourrir hommes et vaches. Est-il possible de revoir cette culture, et d’autres, gourmande en eau dans certains secteurs géographiques où des villages manquent parfois d’eau pour leurs habitants ? Il est vrai que l’ensilage de maïs est notamment favorable à la production laitière. L’herbe peut aussi nourrir les vaches, mais avec moins de rendement et donc plus de difficultés à rembourser des crédits pour nos éleveurs.  Et question pluviométrie, même la Bretagne n’est pas l’Irlande … Car si notre production laitière ne chute pas depuis 25 ans, c’est parce que les vaches, sélectionnées génétiquement et dopées à l’ensilage, sont plus productives. Mais nous décapitalisons (réduction du nombre de têtes), en 1983 nous avions plus de sept millions de vaches laitières, il n’en reste pas la moitié en 2024. A production laitière égale, une alimentation herbée nécessite plus de vaches. (6)

Enfin l’eau, c’est surtout celle qui nous désaltère, qui nous tient en vie. Celle qui constitue la majorité de notre corps et presque la totalité de nos larmes. Nous en ingérons chaque jour autour de 2,5 litres, nous en produisons un peu et nous en éliminons aussi… Sans eau, nous mourons en 2 ou 3 jours. Parfois cette eau-là manque aux robinets de quelques-uns de nos concitoyens, pas seulement ceux d’Outre-mer où l’eau dite courante n’existe toujours pas pour tous ; mais ceux des bourgs métropolitains qui, au XXIe siècle, n’ont plus accès à une eau potable autre que celle en bouteilles plastiques ou en citerne-camion fournies par leur mairie. « 2 000 communes ont eu des difficultés d’approvisionnement » explique le Président de la République en 2023 (7). Et dire que, faute d’entretien souvent, les circuits d’approvisionnement en eau fuient de toutes parts et laissent échapper ici une eau potable qui manque là. « A l’échelle nationale, on a 1 litre sur 5 qui est perdu à cause des fuites. 1 litre sur 5, ce qui est inacceptable. On a dans certains territoires 1 litre sur 2 qui est perdu […] Parce que tout ça, c’est le fruit de quoi ? De sous-investissements historiques » explique le Président français, au pouvoir depuis 2017 (7). Il est vrai que l’eau issue des fuites dans les réseaux d’eau potable retourne au milieu naturel, mais ces fuites ont un coût de prélèvement et de potabilisation, de l’ordre de 15 à 25 centimes par m3d’eau perdue. Prix bien sûr facturé aux consommateurs ! (8)

L’eau potable perdue, mais aussi contaminée… En 13 ans, nous avons perdu plus de 1 000 points de captage. Sur les 32 490 points restants que compte la Métropole fin 2025, 1 % sont fermés, comme chaque année, dont plus d’un quart pour cause de contaminations chimique ou microbiologique (9). Pour des raisons de sécurité nationale, l’accès grand public ne permet plus, depuis décembre 2023, d’obtenir la localisation géographique exacte des captages AEP***. Tant mieux ! On se souvient qu’après les attentats de 2015, la vigilance sur l’eau, notamment à Paris qui n’a que deux jours de consommation en stock, avait été renforcée.

Des rapports, des plans, des fuites

Des législations sur l’eau, rapports, plans, arrêtés, il y en a eu …  Certains rapports, comme celui de l’IGF* et de la CGEDD** de 2018, sur la ressource eau sont édifiants : complexité administrative et constat d’inefficacité sur le terrain (8). On s’y perd. Le chef de l’Etat estime que « Le changement climatique va nous priver de 30 à 40 % de l’eau disponible dans notre pays à l’horizon 2050 » (7). La privation d’eau potable est sûrement la première chose qui fait bouger physiquement toute une population, créant forcément des troubles. Demandez l’avis des Saoudiens dont les usines de dessalement étaient menacées en mars dernier par les drones iraniens. Et comment nos centrales nucléaires vont « réguler » la température de leurs réacteurs sans eau ?

Des solutions existent comme le rappelait le Président : « La priorité est de maximiser la capacité de notre principal outil de stockage de l’eau, qui sont nos sols. Des sols en meilleure santé avec plus d’arbres, plus de haies qui stockent mieux l’eau et qui favorisent la recharge des nappes. » (7) Jusqu’en 1980, oublions-nous qu’au nom de la mécanisation, des remembrements et du productivisme, la France a détruit plus d’1,4 millions de km de haies, soit 70 % de ce qu’elle possédait encore en 1930 ? Les agriculteurs sont aujourd’hui subventionnés pour en replanter ! Dans l’intervalle, une floppée de normes sont apparues pour leur plus grand bonheur… Gaspillage d’argent, désastre environnemental et perte de temps. Plantons, plantons…

Comment économiser l’eau ? Traiter nos eaux usées : « En France, moins de 1 % de l’eau usée est retraitée pour être utilisée une seconde fois. C’est 10 ou 15 ou 20 fois moins que certains » (7) Oui, comment l’idée d’étudier ce que font nos voisins ou partenaires ne nous est pas venue plus tôt ? La dépollution des eaux usées est un sujet très complexe. Première idée de génie : polluer nos eaux au minimum peut-être ? Nous utilisons tous des détergents, des cosmétiques, des traitements médicamenteux. Ces produits du quotidien relarguent, entre autres, Pfas et perturbateurs endocriniens. Et les poissons changent de sexe ! (10). Là encore, nous avons individuellement un rôle à jouer. Félicitons l’innovation française et le nouveau lauréat du concours Lépine pour son appareil qui élimine les microplastiques dans l’eau (11). Les acteurs, dans chaque filière économique, devraient réfléchir sur cet empoisonnant sujet. Par exemple, depuis déjà plus de 15 ans, en France, pour protéger l’environnement, les vétérinaires se sont imposés une gestion des excreta des chiens sous chimiothérapie. Pour être claire : il y a des gestes impératifs à faire quand les chiens, cancéreux et sous traitement, vomissent, urinent ou défèquent dans la rue ou dans leur jardin. Qu’en est-il pour leurs maitres malades du même mal ? Ils peuvent faire pipi n’importe où …

Alors, selon vous, la problématique de l’eau entre-t-elle bien dans la notion de sécurité intérieure ? Sans eau, pas de vie ou pas longtemps ! L’eau est une ressource vitale au sens premier du terme et majeure pour notre pays qui a la chance d’avoir des climats variés, facteurs de prospérité. La tâche est immense… La protection de l’eau est l’affaire de tous : citoyens, acteurs économiques et politiques. L’eau n’est ni de droite, ni de gauche. Tout le monde en boit. Tout le monde en use. Tout le monde y vogue ou s’y baigne. Ne pas la gaspiller et la polluer au minimum. La préserver, la conserver, la recycler.

Il faudrait le chanter fort, mais en gardant les yeux bien ouverts, pas comme Chantecler.

 

* Inspection générale des finances.

** Conseil général de l’environnement et du développement durable.

*** Alimentation en eau potable.

  1. Carto n° 87, janvier-février 2025.
  2. https://lcp.fr/programmes/la-vallee-de-l-arsenic-434663
  3. https://www.anses.fr/fr/content/maladies-transmises-par-le-moustique-tigre-quels-risques-et-quels-impacts
  4. https://www.terratis.fr/ – a-propos
  5. https://www.la-croix.com/planete/plans-d-eau-le-conseil-detat-annule-des-regles-contraires-a-la-non-regression-environnementale-20260302
  6. https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/download/publication/publie/GraFra2025Chap12.6/GraphAgri2025_bovins-productions-laitieres.pdf
  7. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2023/03/30/presentation-du-plan-eau
  8. https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/184000456.pdf
  9. https://sante.gouv.fr/sante-et-environnement/eaux/article/protection-de-la-ressource-en-eau-utilisee-pour-la-production-d-eau-potable?TSPD_101_R0=087dc22938ab20001f7f548f757399ec696ebfb263e73444c32436264665b79fe9be39481678d5a008f1c9052f143000c0070c3a27015e94f8fbe1459d5558205afc5015cbd2d30cb038cde0554bd5f24516ffa7afd5cc3d3b00d7b3d9100666
  10. https://oai-gem.ofb.fr/exl-php/document-affiche/ofb_recherche_oai/OUVRE_DOC/61748?vue=ofb_recherche_oai&action=OUVRE_DOC&cid=61748&fic=doc00085347.pdf
  11. https://mrturbino.com/