Par Julien MICHEL
*Coordinateur national CRSI & cadre dans l’industrie Oil & Gas
Energie verte nécessaire, pétrole indispensable
L’analyse des usages réels du pétrole, de la structure du raffinage, des chaînes de valeur industrielles et des dépendances indirectes des technologies bas carbone met en évidence les limites techniques, matérielles et économiques d’une transition rapide vers un modèle prétendument « sans pétrole ».
Au-delà de sa fonction énergétique carburant de nos véhicules, le pétrole constitue une matière première structurante pour la pétrochimie, les matériaux, les infrastructures et la maintenance des systèmes énergétiques alternatifs.
Toute stratégie de transition crédible doit intégrer ces contraintes afin d’éviter des ruptures industrielles, économiques et sociales majeures.
I. Le pétrole, une ressource industrielle globale, et non un simple carburant
Le pétrole est fréquemment réduit, voire diabolisé dans le débat public, à son usage comme carburant. Cette approche occulte sa fonction première dans l’industrie : celle de matière première pétrochimique.
Les plastiques, polymères, résines, isolants, textiles synthétiques, composants électroniques, lubrifiants et de nombreux produits intermédiaires essentiels sont issus directement ou indirectement du pétrole. Ces matériaux sont indispensables à des secteurs stratégiques tels que la santé, l’agroalimentaire, le bâtiment, l’automobile, l’aéronautique, l’électronique et les réseaux énergétiques.
À ce jour, aucune alternative ne permet de substituer ces usages à grande échelle, avec des performances techniques, une durabilité et des coûts équivalents.
Un baril de pétrole brut (159 litres) ne peut être transformé à la demande. Le raffinage est un processus de séparation, produisant simultanément plusieurs fractions :
- Environ 70 % du baril est transformé en carburants (essence, diesel, kérosène)
- Environ 30 % correspond à des produits non énergétiques essentiels : naphta, bitume, GPL, lubrifiants, résidus industriels…

Il est techniquement impossible de produire uniquement les fractions dites « utiles » sans générer les autres.
Ainsi, toute réduction rapide des usages énergétiques se heurterait à un surplus structurel de produits carburants, que l’économie mondiale ne saurait absorber autrement qu’en les brûlant, les exportant ou désorganisant les chaînes industrielles. En clair, que fait-on des 111 litres de pétroles contenus restants dans un baril ? Nous générerons donc une autre forme de pollution.
II. L’illusion d’une transition rapide, contraintes techniques et industrielles
Comme évoqué précédemment, environ 70 % du pétrole extrait est aujourd’hui destiné aux carburants.
Imaginer une disparition rapide de ces usages suppose, une reconversion massive des flux vers la pétrochimie ou une réduction drastique de la production pétrolière, incompatible avec les besoins industriels incompressibles.
La transition énergétique est donc contrainte par les volumes physiques et non uniquement par la volonté politique ou les choix technologiques.
Les technologies bas carbones ne sont pas indépendantes du pétrole.
Les éoliennes, en particulier, nécessitent des lubrifiants issus du raffinage pétrolier pour leur fonctionnement et leur maintenance. (1 vidange/an en moyenne)
Les lubrifiants représentent environ 1 % du volume d’un baril, soit 1,59 litre.
Or, une éolienne requiert entre 250 et 400 litres d’huile. La production de cette quantité implique le raffinage d’environ 250 barils de pétrole brut, générant mécaniquement les 99 % restants sous forme d’autres produits.
Allons un peu plus loin… En France, nous avons un peu plus de 10000 éoliennes (A janvier 2025.Chiffre en hausse constante).
Admettons que nous nos éoliennes ne nécessitent que « 250 » litres d’huile de lubrification chacune et que nous les vidangeons une fois par an.
- Cela représente donc 2,5 Million/an de litres d’huile pour tout le parc français.
- Nous devons doc raffiner 625 Million/an de barils de pétrole ou 1.71Million barils / jour pour l’entretien de notre parc éolien sur l’année. (Ce qui n’est pas le cas)
Ce constat souligne une réalité souvent sous-estimée qui démontre que le développement des énergies renouvelables repose sur une industrie pétrolière pleinement opérationnelle.
III. Le pétrole incorporé dans la matière, une dépendance structurelle
Une part significative du pétrole n’est pas consommée comme énergie, mais incorporée directement dans les biens matériels.
Le saviez-vous ?
Une voiture moderne, thermique ou électrique, contient plusieurs centaines de kilogrammes de plastiques et polymères. La fabrication de 1 kg de plastique nécessite en moyenne 1 à 2 kg d’hydrocarbures. Ainsi, un véhicule électrique intégrant 200 à 300 kg de plastiques incorpore indirectement jusqu’à 400 kg d’hydrocarbures, soit plusieurs centaines de litres de pétrole équivalent.
Ce pétrole est « figé » dans la matière, mais reste indispensable à la fabrication.
Batteries, panneaux photovoltaïques, réseaux électriques, câbles, isolants, composites et équipements industriels reposent sur des matériaux pétrochimiques, une extraction minière fortement dépendante des carburants fossiles des chaînes logistiques mondiales elles-mêmes alimentées au pétrole.
Les engins d’extraction des minerais précieux nécessaires à la fabrication des batteries, c’est 30 à 100 litres / engin / heure.
À ce stade, aucune solution énergétique alternative ne permet de supporter ces besoins en puissance, en continuité et en fiabilité. Même si les concepteurs de ces grosses machines travaillent sur le développement et la fiabilisation d’engins hybrides.
IV. Le cas français, un système industriel encore largement pétro-dépendant
La production nationale de pétrole est marginale, mais la France dispose d’un appareil de raffinage stratégique capable de transformer près d’un million de barils par jour.
Chaque jour, ces infrastructures fournissent les carburants nécessaires aux transports et à l’économie, les lubrifiants indispensables à l’industrie et aux énergies renouvelables et les matières premières pétrochimiques essentielles aux matériaux et aux infrastructures.
Une réduction brutale de cette activité créerait des déséquilibres majeurs dans l’ensemble du tissu économique et industriel.
Quelques chiffres d’illustration : (Source Worldometer et SDES)
Production, importation et consommation (2024)
V. L’approvisionnement pétrolier comme facteur clé de la sécurité intérieure et de la stabilité nationale
Au-delà de la dimension infrastructurelle, le pétrole joue un rôle déterminant dans la sécurité intérieure du pays. Un approvisionnement énergétique stable et maîtrisé conditionne le bon fonctionnement des forces de sécurité, des services de secours, des hôpitaux, des transports publics et de l’ensemble des services publics indispensables à l’ordre et à la cohésion sociale.
Vous souvenez vous de la coupure d’électricité par sabotage à Cannes en mai 2025 ? Acte malveillant qui n’a pas été sans conséquences…
Dans le domaine pétrolier, même combat, toute rupture prolongée ou désorganisation de l’approvisionnement est susceptible de générer des tensions sociales, des troubles à l’ordre public et une fragilisation de la stabilité économique. L’augmentation brutale des prix de l’énergie ou les pénuries de carburant peuvent en effet alimenter des mouvements de contestation, affecter le pouvoir d’achat des ménages et perturber les chaînes d’approvisionnement essentielles. Au risque de vous remémorer de mauvais souvenirs, nous l’avons déjà connu, en 2018, le mouvement des « gilets jaunes » !
La politique pétrolière nationale ne relève pas uniquement d’un choix économique ou énergétique, mais constitue également un levier central de prévention des crises internes. Elle participe directement à la capacité de l’État à garantir la sécurité des citoyens, à maintenir l’ordre public et à préserver la continuité de la vie économique et sociale du pays.
VI. Le pétrole comme pilier de la souveraineté industrielle et stratégique nationale
La souveraineté industrielle ne se limite pas à la capacité de produire de l’électricité ou d’extraire des ressources. Elle repose également sur la maîtrise des capacités de transformation, en particulier dans les secteurs critiques.
Le raffinage du pétrole constitue à cet égard un actif stratégique majeur.
Bien que la France importe l’essentiel de son pétrole brut, elle conserve une capacité nationale de raffinage lui permettant de transformer les flux entrants selon ses besoins spécifiques, de sécuriser l’approvisionnement en carburants, lubrifiants et matières premières pétrochimiques, et d’amortir les chocs géopolitiques et logistiques internationaux.
La perte ou l’affaiblissement de ces capacités entraînerait une dépendance accrue à des produits raffinés importés, réduisant fortement la marge de manœuvre de l’État en période de crise (conflits internationaux, ruptures logistiques, tensions sur les marchés). Une sortie précipitée du pétrole, sans alternative industrielle pleinement opérationnelle, conduirait paradoxalement à externaliser la production de produits pétroliers raffinés, à importer des matériaux et composants stratégiques fabriqués à l’étranger et à transférer la valeur ajoutée, l’expertise et le contrôle industriel hors du territoire national.
Dans ce contexte, une transition non maîtrisée ne renforcerait pas la souveraineté, mais la fragiliserait, en exposant davantage l’économie française aux décisions de pays producteurs ou transformateurs tiers.
Le maintien d’un socle pétrolier industriel maîtrisé constitue donc un facteur de résilience stratégique, compatible avec une trajectoire progressive de décarbonation.
VII. Le facteur humain, une filière industrielle structurante pour l’emploi et les compétences.
La filière pétrolière française repose sur une main-d’œuvre très nombreuse, qualifiée, expérimentée et spécialisée, mobilisée à tous les niveaux de la chaîne de raffinage, de maintenance, d’ingénierie, de logistique et distribution.
Les raffineries, dépôts, pipelines, ports pétroliers et infrastructures associées nécessitent des compétences techniques pointues, acquises sur plusieurs années, voire décennies.
Ces savoir-faire ne sont ni immédiatement transférables, ni rapidement reconstituables dans d’autres secteurs industriels. Une réduction brutale de l’activité entraînerait une perte irréversible de compétences difficilement récupérable en cas de besoin ultérieur mais surtout des dizaines de milliers de personnes qui rejoindraient le plus grand employeur de France : France Travail ! (Anciennement Pôle Emploi)
Les infrastructures pétrolières françaises sont réparties sur l’ensemble du territoire, souvent dans des zones industrielles structurantes. Autour de ces sites s’organise un écosystème industriel complet de sous-traitants spécialisés, d’entreprises de maintenance, de bureaux d’ingénierie, de formations techniques locales, d’emplois indirects dans le transport, la sécurité et les services.
Les sites pétroliers classés SEVESO sont légalement tenus de s’arrêter régulièrement pour des opérations de maintenance préventive, conformément aux directives européennes sur la prévention des accidents majeurs. Ces arrêts techniques d’envergure mobilisent jusqu’à 2 000 personnes pendant plusieurs semaines, tous corps d’état confondus. Il s’agit donc d’opérations lourdes, planifiées et indispensables, auxquelles s’ajoutent encore les campagnes de maintenance annuelle, elles aussi très consommatrices en ressources humaines.
Imaginez ce qu’engendre la fermeture d’un site SEVESO sur l’emploi local ? La fragilisation de cette filière entraînerait des conséquences sociales et économiques importantes, notamment dans des territoires déjà exposés aux mutations industrielles.
Contrairement à une idée répandue, la transition énergétique n’entraînera pas une baisse globale des besoins de maintenance industrielle.
Le développement des énergies renouvelables, des réseaux électriques renforcés et des nouvelles infrastructures augmente au contraire, la complexité des systèmes, les besoins en maintenance spécialisée et enfin la dépendance à des lubrifiants, matériaux et savoir-faire issus de la filière pétrolière.
Ainsi, la main-d’œuvre aujourd’hui mobilisée dans le raffinage et la maintenance pétrolière constitue, une masse salariale importante et un socle de compétences indispensable à la transition elle-même.
VIII. Pétrole & nucléaire, un socle énergétique et industriel indissociable
Le nucléaire constitue le cœur de la souveraineté énergétique française et assure une production d’électricité pilotable, décarbonée et stable.
Toutefois, contrairement à une perception répandue, cette filière ne fonctionne pas en autonomie industrielle complète.
La conception, la construction, l’exploitation et la maintenance du parc nucléaire reposent sur des chaînes industrielles lourdes et des infrastructures logistiques alimentées majoritairement par des carburants pétroliers.
Ainsi, le nucléaire ne s’oppose pas au pétrole : il s’appuie sur lui pour fonctionner dans la durée.
À toutes les étapes du cycle nucléaire, le pétrole intervient de manière directe ou indirecte :
- Construction des centrales :
Béton, aciers spéciaux, composites, câbles, isolants, résines, peintures industrielles et polymères sont largement issus de la pétrochimie. - Maintenance et exploitation :
Les centrales nécessitent une maintenance lourde et continue mobilisant des lubrifiants industriels, des huiles hydrauliques, et des graisses techniques,
tous issus du raffinage du pétrole. - Logistique et transport :
Le transport du combustible nucléaire, des pièces lourdes, des déchets et des équipes repose quasi exclusivement sur des moyens fonctionnant aux carburants pétroliers. - Le Diesel d’Ultime Secours :
Ce dispositif doit permettre en cas de perte totale des alimentations électriques externes et internes aux centrales, de rétablir l’alimentation électrique des matériels et systèmes de sûreté.
Dit autrement : face à une situation critique, les DUS sont en capacité de garantir le fonctionnement des systèmes de refroidissement de l’installation.
En l’absence de substituts capables d’assurer ces fonctions avec le même niveau de fiabilité et de continuité, le pétrole demeure un support indispensable du nucléaire.
Le fonctionnement sûr et continu du parc nucléaire repose sur la disponibilité permanente de pièces, d’équipements, d’EPI (Équipements de Protection Individuels) et de consommables.
Une fragilisation de la filière pétrolière nationale affecterait directement la maintenance du parc nucléaire, la sécurité de nos installations et la capacité de réponse en situation de crise (incident industriel, événement climatique, tension géopolitique…).
Ainsi, pétrole et nucléaire forment un binôme stratégique.
Dans les faits le nucléaire fournit une électricité bas carbone indispensable et le pétrole fournit la sécurité, la matière, la mobilité, la maintenance et la logistique sans lesquelles cette électricité ne peut être produite, distribuée et sécurisée.
Une transition rapide visant à affaiblir simultanément la filière pétrolière et à renforcer le nucléaire créerait une contradiction structurelle, en fragilisant les conditions matérielles mêmes du succès du nucléaire.
Conclusion
La transition énergétique constitue un objectif nécessaire et légitime.
Toutefois, l’analyse des contraintes physiques, industrielles et matérielles montre que l’hypothèse d’une sortie rapide et complète du pétrole relève d’une illusion technico-industrielle.
Le pétrole ne peut être appréhendé uniquement comme une énergie du passé, mais comme un socle structurel de l’économie moderne, y compris pour les technologies dites bas carbone.
Une stratégie crédible doit donc s’inscrire dans une transformation progressive, fondée sur le réalisme industriel, l’innovation et la maîtrise des risques économiques et sociaux, plutôt que sur une rupture rapide aux conséquences difficilement maîtrisables.


