Par Florestan Tétaz, membre de la commission Défense & Relations Internationales du CRSI
Le soir du 9 octobre, l’accord inédit passé entre l’Amérique du Président Trump et la Russie du Président Poutine ébranla bien des chancelleries et des rédactions.
Maintenant que la brume est dissipée, il est plus aisé d’en distinguer les contours.
Cet accord, bien qu’étant encore une fois un coup de surprise du président américain, ne reflète qu’une convergence d’intérêts des deux parties impliquées, qu’il s’agit d’exposer ici. Ces intérêts sont à la fois des questions de politique interne et externe. Il s’agit alors d’analyser la seconde à la lumière de la première, et inversement.
Etats-Unis
Le Président Trump souffre d’une impopularité relative (entre 30 et 38% d’opinion favorable). Cependant, les élections des mideterms (de mi-mandat) arrivent, et avec elles un renouvellement partiel du Sénat et total de la Chambre des représentants, tous deux pour l’instant en mains républicaines.
Malgré une bataille de gerrymandering – redécoupage des circonscriptions – dantesque, avec des procédures judiciaires et autres référendums locaux dans certains États, les républicains ne s’attendent pas à déroger au réflexe électoral des Américains qui condamnent le président en exercice à une perte des chambres acquises deux ans auparavant. Récemment, seul le président George W. Bush y dérogea dans les conditions particulières suivant les attentats de 2001.
Dans ce contexte, le président doit rassurer les Américains, principalement concernés par un élément décisif : l’inflation et le prix à la pompe. Faire baisser les prix ne peut que se faire en inondant le marché, d’où cet accord.
De plus, la guerre au Moyen-Orient, provoquant cette flambée des prix, immobilise une capacité de gestion des flux de livraison. Les attaques répétées des Ukrainiens sur les raffineries russes aggravent ce déficit capacitaire, inquiétant l’Administration Trump. Celle-ci tente alors de ménager les infrastructures russes, afin de se rassurer sur ses opportunités à moyen et à long terme.
Russie
Les Russes ont passé un été à se serrer la ceinture, après que les Ukrainiens ont méthodiquement ciblé leurs raffineries, plombant ainsi la production à 60% de la production habituelle. Habituellement exportatrice, la Russie s’étonna même de devoir importer de l’essence depuis l’Inde ou encore le Kazakhstan.
L’avantage que la Russie tire de cet accord est de pouvoir légitimer une relance de sa production et d’inciter les États-Unis à faire pression sur les Ukrainiens afin que ceux-ci ne s’attaquent plus aux raffineries, au service de la baisse des prix du gallon… américain.
De plus, les chancelleries occidentales sont divisées quant à la manière appropriée de réagir à ce nouveau coup de théâtre. Cette division ne peut que faire les affaires du Kremlin dans sa guerre en Ukraine, alors que l’hiver arrive et que les attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes s’intensifient.
Efficacité réelle
Le pari américano-russe est donc intéressé. Mais en pratique, les volumes annoncés ne vont probablement avoir qu’un impact marginal sur les marchés, si ce n’est un impact tout court.
De plus, la suspension des sanctions américaines, pourtant récemment étoffées d’un nouveau paquet, reste un point de crispation bipartisan contre l’administration Trump.
La Maison-Blanche parie sur un effet d’annonce qui pourrait rassurer les marchés, et le Kremlin veut rassurer son entourage sur sa résilience productive en vue de l’hiver.
Affaire à suivre…
