Le montant de la dette : la véritable question est peut-être ailleurs
Par Antonin Coulier, membre de la commission Économie
Le débat public se focalise souvent sur le montant de la dette. Pourtant, la véritable question est peut-être ailleurs : dans la capacité de la France à créer de la richesse dans une économie mondialisée, numérique et de plus en plus concurrentielle.
Il n’existe aucun seuil universel de dette au-delà duquel un pays serait automatiquement en difficulté. Une dette n’est pas nécessairement mauvaise en soi : tout dépend de ce qu’elle finance et de la confiance qu’inspire la trajectoire économique du pays. Une dette qui finance des infrastructures, l’innovation, la recherche, l’éducation ou la transformation numérique peut contribuer à la croissance future. À l’inverse, une dette qui sert principalement à financer des dépenses courantes sans améliorer le potentiel de croissance soulève davantage d’interrogations. Certes, la situation française suscite des inquiétudes. La France affiche l’un des niveaux d’endettement les plus élevés de l’Union européenne et enregistre depuis de nombreuses années des déficits publics supérieurs aux objectifs européens. Mais le véritable sujet est sans doute moins le niveau de dette lui-même que la difficulté du pays à enrayer son déclassement économique.
La question centrale est celle de la capacité de la France à se réformer. Cela suppose de maîtriser la progression des dépenses publiques, d’améliorer l’efficacité de l’action publique et de moderniser l’organisation de l’État. Mais cela suppose surtout de renforcer la capacité du pays à créer de la valeur en investissant dans les secteurs les plus porteurs : l’industrie à forte valeur ajoutée, les technologies numériques, l’intelligence artificielle, la robotique, la recherche, l’innovation…
La véritable soutenabilité de la dette dépend moins du montant aujourd’hui inscrit dans les comptes publics que de la capacité de la France à convaincre qu’elle sera plus productive, plus innovante et plus prospère demain. En ce sens, la dette n’est pas seulement une question budgétaire. Elle est avant tout un révélateur de la compétitivité, de l’efficacité de l’action publique et de la confiance accordée à l’avenir du pays et du courage politique à engager les réformes connues de tous.
La dette publique naît lorsque les dépenses publiques dépassent durablement les recettes.Chaque déficit annuel oblige l’État à emprunter pour combler l’écart, ce qui vient accroître le stock de dette accumulé au fil du temps.
La soutenabilité de la dette dépend avant tout de la confiance des prêteurs dans l’avenir économique du pays. Cette confiance ne se limite pas à la capacité de l’État à lever l’impôt. Elle repose sur la perception qu’ont les investisseurs de la capacité du pays à investir dans l’innovation, à maintenir des infrastructures et des services publics performants, à attirer les entreprises, à créer des emplois et à générer durablement de la croissance. Tant que cette perspective reste crédible, un niveau élevé de dette peut être financé à des conditions favorables.
Il n’existe d’ailleurs aucun seuil universel de dette au-delà duquel un pays serait automatiquement en difficulté. Une dette n’est pas forcément mauvaise. Tout dépend de ce qu’elle finance. Certains États supportent durablement une dette supérieure à 100 % du PIB, tandis que d’autres rencontrent des difficultés avec un niveau bien inférieur. Ce qui importe n’est pas seulement le niveau de dette à un instant donné, mais la trajectoire qu’elle suit et la confiance qu’inspire l’économie du pays. Une dette stable ou en diminution relativement à la richesse produite est généralement perçue comme soutenable. À l’inverse, une dette qui augmente continuellement plus vite que le PIB finit par susciter des interrogations sur sa viabilité.
Lorsque cette confiance s’érode, les investisseurs exigent des taux d’intérêt plus élevés pour compenser le risque perçu. Le coût de la dette augmente alors, ce qui réduit les marges de manœuvre budgétaires de l’État. La forte remontée des taux d’intérêt observée depuis 2022 a ainsi rappelé que la dette publique n’est pas seulement une question de montant, mais aussi de crédibilité économique et de perspectives de croissance. Ce n’est pas le niveau de dette qui inquiète les marchés, c’est la trajectoire du pays. Et si la question de la dette publique était avant tout le révélateur d’un déclassement économique relatif de la France ? Un révélateur de la compétitivité, de la capacité à créer de la valeur en investissement dans des secteurs valeur ajoutée, de l’efficacité de l’action publique et du courage politique à engager les réformes connues de tous.
2. Problématique
Comment réduire durablement la dette publique sans fragiliser la croissance économique, le modèle social français et les investissements d’avenir ? Comment dégager des marges de manœuvre pour orienter l’économie française vers des secteurs à forte valeur ajoutée ?
Cette question est devenue centrale car la France cumule :
Un niveau de dette parmi les plus élevés de l’Union européenne ;
- Un déficit public supérieur aux normes européennes ;
- Des besoins croissants de financement liés au vieillissement, à la transition écologique, à la défense et au numérique ;
- Le modèle économique qui repose largement sur la consommation intérieure, elle-même soutenue par un niveau élevé de protection sociale et de transferts publics. Ce modèle contribue à la cohésion sociale et à la stabilité économique, mais il nécessite un niveau important de dépenses publiques. Lorsque ces dépenses ne sont pas intégralement financées par les recettes fiscales et sociales, elles génèrent des déficits qui viennent alimenter la dette publique ;
- La remontée récente des taux d’intérêt.
3. Diagnostic
Que disent les faits ?
Une dette historiquement élevée :
- La dette publique française atteint 115,6 % du PIB fin 2025
- La France possède l’une des dettes les plus élevées de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie.
Des déficits persistants :
- Le déficit public reste à 5,1 % du PIB en 2025, bien au-dessus de la limite européenne de 3 %.
Une charge de la dette en forte hausse :
- La remontée des taux d’intérêt rend l’endettement plus coûteux.
- La charge annuelle de la dette avoisine désormais 55 milliards d’euros, soit un des premiers postes budgétaires de l’État.
Une situation que l’OCDE juge préoccupante :
L’OCDE estime qu’en l’absence d’ajustement budgétaire important, la dette pourrait continuer à progresser fortement dans les prochaines décennies.
4. Causes :
Causes structurelles
Des dépenses publiques élevées : La France consacre plus de 57 % de son PIB à la dépense publique, l’un des niveaux les plus élevés des pays développés.
Le vieillissement démographique : L’augmentation du nombre de retraités accroît les dépenses de retraite, de santé et de dépendance.
Causes conjoncturelles
Les crises successives :
- Crise financière de 2008 ;
- Crise sanitaire du Covid ;
- Crise énergétique ;
- Soutien au pouvoir d’achat ;
- Un déficit chronique : Depuis plusieurs décennies, les dépenses publiques excèdent régulièrement les recettes. La dette est donc devenue un moyen permanent de financement.
Crise de modèle :
La dette publique n’est peut-être pas seulement la conséquence d’un excès de dépenses. Elle peut également être interprétée comme le symptôme d’un affaiblissement relatif de la capacité de l’économie française à créer suffisamment de richesse dans un environnement mondial devenu plus concurrentiel. Le véritable enjeu n’est donc pas uniquement budgétaire ; il concerne aussi la compétitivité, l’innovation, la productivité, l’emploi et la capacité du pays à adapter son modèle économique aux transformations de la mondialisation.
Et si la dette n’était pas le problème, mais le symptôme ? La véritable question serait alors : pourquoi la croissance française est-elle devenue insuffisante pour financer durablement les ambitions économiques et sociales du pays.
5. Enjeux – Pourquoi est-ce important ?
- Préserver la souveraineté budgétaire :
Plus la dette augmente, plus l’État dépend des marchés financiers pour financer son action.
- Éviter l’effet d’éviction :
Une part croissante des ressources publiques est consacrée au paiement des intérêts plutôt qu’à l’investissement, l’éducation ou la recherche.
- Répartition entre générations :
La dette soulève une question de justice intergénérationnelle :
- Les générations actuelles bénéficient des dépenses ;
- Les générations futures rembourseront une partie de ces engagements.
Le véritable enjeu n’est pas la dette, mais la capacité à créer la richesse de demain afin d’éviter le déclassement de la France :
La dette n’est pas nécessairement un problème lorsqu’elle finance des investissements productifs susceptibles d’améliorer durablement la croissance. Historiquement, les marchés ont accepté des niveaux d’endettement élevés dès lors qu’ils considéraient que le pays disposait d’une économie dynamique, innovante et capable de créer davantage de richesse à l’avenir. La question fondamentale n’est donc pas : « Combien devons-nous ? » mais plutôt : « Que faisons- nous de cet endettement ? »
- Préserver la confiance des investisseurs :
La soutenabilité de la dette repose avant tout sur la confiance accordée à l’avenir économique du pays.
Les prêteurs cherchent à savoir si la France sera capable demain :
- D’innover ;
- D’attirer les entreprises et les talents ;
- De maintenir des infrastructures performantes ;
- D’assurer des services publics efficaces ;
- De créer des emplois ;
- De générer suffisamment de croissance pour rembourser ses engagements.
Lorsque cette confiance est forte, les taux d’intérêt restent modérés. Lorsqu’elle se dégrade, le coût du financement augmente et réduit les marges de manœuvre de l’État.
- Arbitrer entre consommation immédiate et investissement d’avenir :
Le modèle français repose largement sur la consommation intérieure, soutenue notamment par les transferts sociaux et les dépenses publiques.
Ce modèle présente l’avantage de soutenir l’activité économique et de réduire les inégalités.
Toutefois, il soulève une question centrale :
Quelle part de la dépense publique sert à soutenir la consommation présente et quelle part prépare la croissance future ?
L’arbitrage devient particulièrement important lorsque les ressources publiques sont contraintes.
– L’enjeu n’est pas nécessairement de dépenser moins, mais de dépenser davantage dans les domaines qui augmentent le potentiel de croissance :
- Éducation ;
- Recherche ;
- Innovation ;
- Numérique ;
- Infrastructures ;
- Transition énergétique.
Préserver la liberté d’action des générations futures :
Une dette croissante réduit progressivement la capacité de l’État à financer de nouvelles priorités.
Plus la charge des intérêts augmente, plus une partie des recettes publiques est consacrée au remboursement des emprunts passés plutôt qu’au financement :
- Des écoles ;
- Des hôpitaux ;
- De la sécurité ;
- De la transition écologique ;
- De la modernisation du pays.
L’enjeu dépasse donc la seule question budgétaire : il concerne la capacité collective à choisir les politiques publiques de demain.
6. Propositions
L’OCDE insiste régulièrement sur deux idées complémentaires :
1. Maîtriser la progression des dépenses publiques.
2. Améliorer l’efficacité de l’action publique (pas d’avoir un État plus petit, mais un État plus efficace).
Les pistes généralement évoquées pour maitriser la progression des dépenses sont :
- La maîtrise des dépenses de fonctionnement de l’État ;
- La simplification administrative et la réduction des doublons entre niveaux de collectivités ;
- L’amélioration de l’efficacité des dépenses de santé ;
- La maîtrise de certaines dépenses sociales dans le contexte du vieillissement démographique ;
- La révision des dépenses fiscales et des aides jugées peu efficaces ;
- Une meilleure évaluation des politiques publiques afin de concentrer les ressources sur celles qui produisent les meilleurs résultats économiques et sociaux.
Les analyses de l’OCDE soulignent notamment la nécessité de mieux cibler certaines dépenses, de réexaminer les dispositifs les moins efficaces et de garantir la soutenabilité des principaux postes de dépenses sociales.
Réformer l’État et améliorer l’efficacité de l’action publique
L’enjeu n’est pas uniquement de réduire les dépenses, mais de s’assurer que chaque euro dépensé produit le maximum de valeur économique et sociale.
Les pistes généralement évoquées sont :
- Simplifier l’organisation administrative ;
-
Réduire les doublons entre administrations et collectivités ;
-
Accélérer la numérisation des services publics ;
-
Moderniser les processus de gestion ;
-
Évaluer systématiquement les politiques publiques ;
-
Concentrer les moyens sur les missions les plus stratégiques.
L’objectif est double : améliorer la qualité du service rendu aux citoyens tout en contenant la progression des dépenses de fonctionnement.
Un autre point est souvent oublié et pourtant il permet de tracer un chemin et un espoir :
Développer la capacité de création de richesse de l’économie française
La réduction durable de la dette ne peut reposer uniquement sur la maîtrise des dépenses. Elle suppose également d’accroître la quantité de richesse produite par l’économie.
L’enjeu est de positionner la France sur les secteurs à forte valeur ajoutée et de tirer pleinement parti des transformations en cours liées à la mondialisation, au numérique, à la robotique et à l’intelligence artificielle.
Les pistes généralement évoquées sont :
- Investir dans la recherche, l’innovation et les technologies de rupture ;
- Accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle et de la robotisation dans les entreprises ;
- Renforcer les compétences et la formation tout au long de la vie ;
- Soutenir la réindustrialisation sur les segments à forte valeur ajoutée ;
- Favoriser l’émergence de nouvelles filières stratégiques ;
- Améliorer la compétitivité et l’attractivité du territoire ;
- Développer les infrastructures numériques et énergétiques nécessaires à l’économie de demain.
La meilleure manière de réduire le poids de la dette n’est pas seulement d’emprunter moins, mais de produire davantage de richesse.
7. Impacts et financements – Quels résultats attendus ?
Résultats recherchés :
- Stabilisation puis diminution du ratio dette/PIB ;
- Baisse de la charge des intérêts ;
- Amélioration de la crédibilité financière du pays ;
- Restauration de marges de manœuvre pour les politiques publiques / souveraineté ;
- Création d’un nouveau modèle économique centré sur des secteurs à forte valeur ajoutée.
À quel coût ?
- Des efforts d’adaptation pour les administrations publiques ;
- Des évolutions des systèmes de retraite, de santé ou de protection sociale ;
- La révision de certaines aides publiques ou dépenses fiscales ;
- Des arbitrages budgétaires pouvant affecter certains secteurs, territoires ou catégories de population ;
- Un risque d’impopularité pour les gouvernements qui portent les réformes ;
- Des tensions sociales pouvant se traduire par des mouvements de contestation ou des manifestations ;
- Une polarisation du débat public et des difficultés à construire un consensus politique durable ;
- Un risque d’instabilité politique lorsque les efforts demandés sont perçus comme injustes ou mal répartis ;
- Des effets négatifs à court terme sur la consommation ou l’activité économique si l’ajustement est trop brutal.
- Réorientation des dépenses vers des secteurs à forte valeur ajoutée.
Qui finance ?Trois leviers existent :
1. Réduction / réorientation des dépenses ;
2. Hausse des recettes publiques (impôts, cotisations, suppression de niches fiscales) ;
3. Croissance économique plus forte permettant d’accroître les recettes sans augmenter les taux d’imposition
La question de la dette est aussi une question de gouvernance collective. Un pays peut savoir quelles réformes sont nécessaires sans pour autant réussir à les mettre en œuvre, faute de consensus politique ou social.
8. Argumentaire et idée-force
« Produire davantage, dépenser plus efficacement et investir dans l’avenir : voilà la seule voie durable pour réduire la dette sans affaiblir le pays. »
Objection :
La dette n’est pas un problème puisque la France emprunte toujours. »
Réponse :
Emprunter n’est pas problématique en soi. Le véritable enjeu est la capacité à maintenir une dette stable ou décroissante par rapport à la richesse créée. Lorsque la dette augmente durablement plus vite que le PIB, la soutenabilité devient une question économique et politique majeure
Mécanisme économique pour briller :
« Une dette est soutenable lorsque le taux de croissance de l’économie est durablement supérieur au taux de croissance de la dette. »
La dette n’est pas un problème de montant absolu, mais de rythme d’évolution. Tant que la richesse produite par le pays (le PIB) augmente plus vite que la dette, le poids de celle-ci peut diminuer naturellement. À l’inverse, lorsque la dette croît plus rapidement que la production nationale, son poids dans l’économie augmente. Le mécanisme clé est donc l’écart entre trois variables : la croissance économique, le déficit public et le taux d’intérêt. Si la croissance est supérieure au coût de la dette, l’endettement reste généralement soutenable. En revanche, lorsque la croissance ralentit et que les taux d’intérêt augmentent, une part croissante des ressources publiques est consacrée au paiement des intérêts, ce qui alimente un cercle vicieux d’endettement.
La véritable question n’est donc pas : « Combien devons-nous ? », mais : « Créons- nous suffisamment de richesse pour que la dette pèse relativement moins lourd demain qu’aujourd’hui ? »
Pour aller plus loin :
Quel nouveau modèle économique pour la France dans la mondialisation
Comment réorienter l’économie française vers une économie de l’offre
Comment orienter l’économie française vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée ?
Le courage politique pour réformer la France
