Par Aurore, membre de la commission CRSI santé
Dans le cadre du concept d’une seule santé où la santé humaine est liée à celle des animaux et de l’environnement, l’exemple de la prévention des morsures par les carnivores domestiques nous apparaît pertinent. D’une part, 54 % des Français possèdent un chien ou un chat, d’autre part, nos choix, nos actes envers les carnivores domestiques qui partagent notre vie peuvent soit nous conduire à des risques de blessures parfois mortelles, soit au contraire à nous en protéger.
Un des thèmes de réflexion de la commission CRSI santé porte sur la façon « d’être souverain de sa santé ». Au plan individuel, cette notion pourrait se concevoir comme le souhait de conserver le pouvoir sur sa santé, d’en être le maître ou l’acteur qui agit soit pour rester en bonne santé, soit pour participer activement à sa guérison, en association synergique avec l’équipe soignante en charge de notre maladie.
De même, « être acteur de sa santé » pourrait tout aussi bien signifier participer au bon fonctionnement du système de soins, en agissant vertueusement pour ne pas générer à la collectivité des dépenses inutiles, en préservant notamment les ressources humaines, techniques et thérapeutiques mises à disposition et remboursées pour une grande part en France. Enfin, en étant acteurs de leur santé, les patients participent aussi au progrès médical, au travers d’associations de malades par exemple et influencent même, dans certains cas, les politiques de santé par leur retour sur le fonctionnement qu’ils observent, subissent ou analysent parfois.
Ainsi, toute action visant à préserver la santé humaine et à diminuer les coûts des soins pour la Sécurité sociale est intéressante à étudier. En effet, les morsures animales faites aux humains, que nous traiterons ici, pourraient être évitées pour une part non négligeable. Nous nous intéresserons principalement aux morsures faites par les chiens bien que les chats en soient aussi responsables. Rappelons qu’il y a dans notre pays 9,6 millions de chiens et 16,6 millions de chats (Baromètre FACCO-ODOXA 2025-2026), cf. carte 1.

Carte 1 : Taux de possession de chiens par les ménages français (I-Cad/Insee).Base de calcul : population enregistrée dans le fichier I-Cad, chiens âgés de moins de 13,5 ans et non déclarés décédés au 31 décembre 2025.
https://www.calameo.com/ingenium-animalis/read/00821768308d33581cf86
Carnassières et compagnie
Étonnamment, en France, aujourd’hui, il reste difficile de chiffrer le nombre de morsures d’humains par des carnivores domestiques. Il est presque plus facile de savoir que 15 000 personnes se font mordre par des humains chaque année dans notre pays ! L’estimation donnée par les services vétérinaires, les centres de traitement antirabique et les publications médicales avoisine les 250 000 morsures d’humains par des animaux et par an. En 2004, le Centre de documentation et d’information de l’assurance (CDIA) a même fait état de 500 000 morsures annuelles.
L’exposition des Français aux morsures de chiens et de chats est mal connue. Une étude de 2021 de Crozet et al., faite à partir d’un questionnaire anonyme fondé sur le volontariat et diffusé sur les réseaux sociaux entre 2019 et 2020, offre quelques pistes. Les données indiquent que les Français se font plus souvent mordre par un chat que par un chien (7,8 % contre 3,1 % au cours des cinq dernières années). L’incidence annuelle calculée dans cette étude s’élève à 43 morsures de chat contre 10,4 morsures de chiens pour 1 000 personnes, mais les morsures de chiens conduisent cinq fois plus souvent à une consultation médicale (15,7 % contre 3,1 % pour les chats).
En 2010, la thèse vétérinaire du Dr Esteves indique que sur l’ensemble des accidents provoqués par des chiens, (morsures, chutes, chocs), 40 % surviennent chez les moins de 15 ans, dont 16 % chez des enfants entre 1 et 5 ans. Une méta-analyse de De Keuster souligneque dans 40 à 86 % des cas, l’enfant interagit directement avec le chien au moment de la morsure, et à son initiative. Dans 33 à 40 % des cas, la morsure surgit alors que l’enfant veut caresser le chien ou jouer avec lui. Les morsures de chiens représentent une part importante des accidents évitables chez les enfants (https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S109002330500119X).
Les décès par morsures sont rares (43 morts sur https://www.crsi-france.fr/wp-content/uploads/2026/08/Image-morsure-215×300.jpegune trentaine d’années), mais les deux tiers touchent, là encore, des enfants de moins de 15 ans. Certaines affaires défraient cependant la chronique judiciaire, comme celle de cette femme de 29 ans, enceinte de 6 mois, qui est décédée, en 2019, seule en forêt, des suites de plus de 50 morsures de la part du chien qu’elle promenait, appartenant à son compagnon. Ce chien est entré de façon illégale sur le territoire français et a été dressé par le compagnon de la victime au mordant à leurre suspendu, ce qui est une pratique totalement interdite en France. Le compagnon était donc jugé pour « homicide involontaire par agression d’un chien sans circonstance aggravante ». Le 11 juin dernier, il a été condamné à quatre ans de prison avec sursis par le tribunal de Soissons. Le chien doit être euthanasié. L’appel interjeté par la défense le 19 juin suspend cette dernière décision.
Si les décès par morsures demeurent rares, les dégâts liés aux morsures ne le sont pas !
Crocs et causes
Les principales causes de morsures sont :
– le chien mord pour mettre à distance la personne qu’il considère comme une menace. Ces agressions sont souvent décrites par les éthologues comme essentiellement de nature réactionnelle et relationnelle, elles sont contrôlées et en général ne provoquent pas ou peu de lésions. L’exemple est un enfant qui dérange un chien qui dort ou un adulte qui tente de séparer deux chiens qui se battent.
– le chien mord par prédation. Le chien attaque ce qu’il assimile à une proie ; ce n’est pas considéré comme une agression. Le plus souvent, la proie est un objet assimilable en mouvement, tel qu’un joggeur, un cycliste, un enfant ou une balle. L’attaque ne s’arrête normalement qu’une fois la proie mise à mort. Certains chiens ne feront pas de prédation sur un petit enfant en présence de leur maître, mais ce comportement peut exister en leur absence. Pour un chien, un enfant en bas âge, qui ne marche pas, n’est pas reconnu comme un humain, mais comme une proie de petite taille. D’où la recommandation de ne jamais laisser un enfant seul avec un chien.
– le chien est atteint d’un trouble du comportement. La morsure est dite non contrôlée par l’animal et génère des blessures spectaculaires et vulnérantes.
– le chien est mal éduqué ou maltraité par ses maîtres.
– le chien est entraîné à l’attaque et au mordant. Les chiens-policiers entraînés au mordant, apprennent à mordre avec l’ensemble de la gueule, alors que la plupart des chiens ne mordent qu’avec les crocs. Les morsures des chiens entraînés sont donc plus graves et aussi souvent multiples, cf. figure 1 ci-dessous.

Figure 1 : Comparaison de morsures par des chiens policiers (entraînés au mordant) et des chiens domestiques.Extrait de la thèse vétérinaire du Dr ESTEVES Caroline, ENVL, 2010
Homo sapiens et Canis lupus familiaris
Ces causes sont ici énoncées du point de vue du chien. Néanmoins, il est tout aussi acceptable de considérer que les morsures sont liées à une erreur de comportement de l’humain face à l’animal. Une méconnaissance du comportement des carnivores, de la manière de les éduquer, de les entretenir conduit inévitablement à l’apparition de situations conflictuelles et potentiellement génératrices d’agressions.
Intuitivement, les humains s’approchent de face, en se regardant dans les yeux et parfois avec une main en avant ; c’est une posture souvent rencontrée chez les primates lors d’une approche amicale. Les humains ont donc tendance à adopter cette attitude, qui leur est naturelle, lors d’une rencontre avec un chien. Or, cette approche faciale peut être considérée comme menaçante pour l’espèce canine ; les chiens peuvent alors se sentir agressés (cf. figures 2 et 3).


Figures 2 et 3 : A gauche, une approche trop menaçante. A droite, une posture plus adaptée pour un chien peureux et non agressif. Source : Herron et Shreyer 2014, https://doi.org/10.1016/j.cvsm.2014.01.010
Parmi les solutions, qui seront toutes développées dans un second article, il apparaît donc nécessaire que les propriétaires s’informent et se forment sur le comportement canin (ou félin) en amont de leur achat. Rappelons qu’aucun enfant ne doit être laissé seul en présence de chiens, ni de chats d’ailleurs !
Il faut également mieux former nos enfants au respect de l’animal, à sa biologie et à l’adoption des gestes qui sauvent en cas d’agression. Il peut être envisagé une extension de la déclaration des morsures et la mise en place d’un fichier national des chiens mordeurs. L’amélioration de la prise en charge des animaux mordeurs est aussi un axe de réflexion.
Crocs et conséquences
Les principales conséquences des morsures sont de plusieurs ordres :
– physiques. La majorité des cas sont bénins, mais là encore ce sont les enfants qui présentent les lésions plus graves. À côté de lésions physiques fonctionnelles parfois invalidantes, certaines lésions altèrent l’esthétique, surtout quand les morsures touchent le visage de la victime. On se souvient de la première greffe du visage, il y a plus de 20 ans, sur une femme de 38 ans, mordue pendant son sommeil par sa chienne croisée Labrador (27 novembre 2005, équipe de chirurgie maxillo-faciale du professeur Devauchelle du CHU d’Amiens).
– infectieux. Les morsures sont toujours considérées comme infectées par des germes qu’il est parfois difficile d’éliminer. En effet, la salive des chiens et chats contient en moyenne plus de 100 bactéries par ml ! Les chiens engendrent un taux d’infection de 50 % environ après morsure et les chats un taux de 63 % (chiffres des Hospices civils de Lyon, 2025). Les traitements antirabiques sont aussi régulièrement administrés aux personnes mordues, surtout celles attaquées au visage.
– psychologiques.
Le plus souvent, la personne mordue connaît le chien et l’attaque a lieu au domicile. Un rapport sur les séquelles de morsures édité en avril 2011 indique d’ailleurs que les morsures sont plus nombreuses et plus graves quand la victime connaît le chien.
En cas de morsures, et surtout de chat, qui sont plus profondes, plus petites et donc parfois paradoxalement plus rassurantes pour le blessé, vous pouvez consulter le site Ameli : https://www.ameli.fr/assure/sante/urgence/morsures-griffures-piqures/morsure-chien-chat.
Quant aux démarches suite à une morsure, les recommandations se trouvent sur le lien : https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F24028.
Le propriétaire d’un chien mordeur doit consulter un vétérinaire, ce qui est rarement fait (23,5 % pour les morsures de chiens et 17,2 % pour les morsures de chats selon l’étude de Crozet et al de 2021 citée plus haut) alors qu’il y a obligation de mise sous surveillance sanitaire de l’animal. Les vétérinaires sont en effet munis d’un mandat sanitaire dans le cadre de la réglementation liée à la rage, zoonose mortelle.
Ajoutons à ces conséquences, corporelles et psychiques pour la victime, le coût engendré pour la collectivité par cette prise en charge des morsures. Il faut compter les consultations et les soins médicaux et chirurgicaux directs suite à la morsure, les éventuelles prises en charge psychologiques, le coût des traitements antibiotiques directs et indirects (en cas d’antibiorésistance par exemple), le coût des traitements antirabiques si nécessaire, les hospitalisations, etc.

Photo 1 : Chien, le 30 juillet 2026, dans un quartier de Strasbourg. Morphologiquement de type pitbull, il est promené sans muselière, contrairement à ce qu’impose la loi de 1999. Crédit photo : Droits réservés.
Les hommes politiques ont essayé de limiter les morsures canines, mais dans un contexte émotionnel et sans l’avis des vétérinaires notamment. Ainsi, dans les années 1990, le phénomène des chiens dits « dangereux » occupe les médias ; les populations canines qui circulent dans les banlieues inquiètent. La loi n° 96-647 du 22 juillet 1996 est alors votée : « l’utilisation d’un animal pour tuer, blesser ou menacer est assimilée à l’usage d’une arme ». Elle cible le phénomène de délinquance lié aux chiens molosses et de type pitbull (cf. photo 1). Elle sera suivie de la loi dite des chiens dangereux, loi n° 99-5 du 6 janvier 1999 relative aux animaux dangereux et errants et à la protection des animaux, elle-même complétée par la loi n° 2008-582 du 20 juin 2008 renforçant les mesures de prévention et de protection des personnes contre les chiens dangereux. Ces lois n’ont en aucun cas fait chuter le nombre de morsures en France et nous proposerons des pistes de réflexion à ce sujet dans le second article.
Les morsures par des carnivores domestiques sont nombreuses en France et assez mal documentées, mais nous tous sommes concernés et les jeunes enfants sont plus gravement touchés. N’oublions pas que, dans les grandes villes surtout, les chats sont désormais plus nombreux. Ils sont aussi une source d’agression par morsure et griffures.
Bien des cas pourraient être évités, ce qui serait heureux pour les victimes de morsures, parfois graves et invalidantes, mais aussi pour le système de soins (moins d’urgences de ce type à gérer) et pour la collectivité, en diminuant les frais liés à ces morsures et en libérant du « temps de médecin et de chirurgien ».
Un second article fera suite et abordera les mesures simples et concrètes que les pouvoirs publics pourraient facilement mettre en œuvre pour diminuer leur nombre.
Sources
ESTEVES Caroline (2010), les chiens dangereux : un problème toujours présent, des solutions qui se dessinent, thèse Med. Vet, Université Claude-Bernard Lyon 1
https://institut-main.fr/les-morsures-animales/
https://www.la-spa.fr/app/uploads/2025/09/SPA_Abandon_Etude_FR_Web.pdf
https://www.facco.fr/chiffres-cles/les-chiffres-de-la-population-animale-2/
