Par Raphael Piastra, maitre de Conférences en droit public des Universités.
On parle plus souvent de l’Appel du 18 juin que de ce discours pourtant essentiel dans la geste gaullienne (R.Piastra, Un appel salvateur et fondateur, Nouvelle Revue Politique, 20/6/2026).
A la vérité on pourrait presque dire qu’il y a deux discours. En effet lorsque de Gaulle revient en France le 14 Juin 1944, il débarque à Bayeux. Il s’avère que cette charmante ville du Calvados fut parmi les premières à être libérées. On dit aussi que le général apprécie beaucoup une célèbre tapisserie. L’accueil très enthousiaste de la population (qui vient de tout le département) fait au général, confirma d’abord la légitimité de son combat. Ensuite, et même surtout, toujours dans un esprit de résistance, il dissuada les États-Unis de placer la France sous leur administration. En effet avec des formules bien à lui, il souhaite déjouer les intentions américaines de mettre en place leur propre administration de la France sous la forme du gouvernement militaire allié des territoires occupés (AMGOT), dont une branche avait été préparée spécifiquement pour diriger la France. On peut dire que les américains n’ont jamais vraiment cru en de Gaulle (lequel leur en tint toujours une certaine rancune). Le président Roosevelt, très réticent, finit par admettre la légitimité du GPRF le 23 octobre 1944 seulement. Cela explique une certaine distance que le général tint toujours à mettre avec les Etats-Unis. Même sa reconnaissance quant au débarquement fut le plus souvent nuancée. Rappelons que le 21 février 1966 il renvoie chez elles les troupes américaines. En d’autres termes par cette décision historique l’homme du 18 juin fait le choix de soustraire la France au commandement intégré de l’OTAN et renvoyer chez elles les troupes étrangères, essentiellement américaines, basées sur le territoire national. Par la suite, chacun à sa façon, Chirac, Hollande et Sarkozy remettront en cause (et à tort) cette décision pourtant capitale pour l’indépendance de la France (Daniel Pierrejean, De Gaulle face aux Américains, Sutton, 2017 ; Vincent Jauvert, L’Amérique contre de Gaulle. Histoire secrète (1961-1969), Seuil, 2000).
On le sait peu mais l’AMGOT français avait même commencé à mettre en circulation une monnaie basée sur le dollar dans les territoires libérés d’Europe (Stéphane Simonnet, Claire Levasseur (cartogr.) et Guillaume Balavoine (cartogr.) (préf. Olivier Wieviorka), Atlas de la libération de la France : 6 juin 1944- 8 mai 1945 : des débarquements aux villes libérées, Paris, éd. Autrement, coll. « Atlas-Mémoire », 2004). Dans son discours prononcé sur la place principale de la ville, de Gaulle promet de « continuer la guerre jusqu’à ce que chaque pouce de terre soit rétablie ». Avant de quitter Bayeux et de réembarquer pour l’Angleterre, il fait comme une visite de la ville au contact de la population. Ce sera désormais un rituel. Egalement il laisse des instructions claires et non négociables à François Coulet (commissaire de la République pour la Normandie, chargé d’incarner l’autorité du GPRF) et Maurice de Chevigné (commandant militaire des régions françaises libérées) afin que la libération de la Normandie s’accompagne d’un rétablissement de la souveraineté française et de la légalité républicaine. C’est parce qu’ils constatent (à leur grand étonnement) qu’une administration française est prête à fonctionner sous l’autorité du général de Gaulle et du GPRF, que les Américains n’appliqueront finalement pas en France les projets de l’AMGOT.
On le sait de Gaulle a exercé le pouvoir à la tête du GPRF d’août 1944 à janvier 1946. Un très grand nombre de réformes ont été mises en place (économiques, sociales, administratives). Le GPRF a assuré, dans une certaine concorde nationale, le redressement de la France. Mais il fallut aussi donner une constitution à la France. Et c’est là que le bat va blesser. La transition constitutionnelle va être difficile (Emmanuel Cartier (préf. Michel Verpeaux), La transition constitutionnelle en France (1940-1945) : la reconstruction révolutionnaire d’un ordre juridique « républicain », LGDJ, coll. « Bibliothèque constitutionnelle et de science politique » (no 126), 2005). Lassé par des négociations interminables et stériles avec « les partis », le général décide de quitter le Gouvernement en janvier 1946. C’est le 27 Octobre 1946 qu’est adoptée la Constitution qui fonde la IVè République. S’il n’est pas devenu un opposant, le général a pris du recul dans sa demeure de Colombey-les-deux-Eglises. Il écrit ses Mémoires et réfléchit (avec certains experts) à des institutions nouvelles. Il est persuadé que cette « République des partis » ne tiendra pas.
C’est à l’invitation du docteur Jeanne, maire de Bayeux, qu’il revient donc dans cette ville qui lui est chère en cet hiver 1946. Resituons le contexte. Au moment de ce discours, la France n’a toujours pas de Constitution, les Français ayant repoussé un premier projet combattu par de Gaulle (mai 1946). Ainsi, ce dernier espère encore infléchir les discussions en vue de la rédaction du prochain texte constitutionnel qui est soumis à référendum en octobre 1946. Ce ne sera pas le cas mais le général va prendre date. En effet dans son discours il n’expose ni plus ni moins que ce qui sera le « brouillon » de la Constitution de 1958. Avec la logique parlementaire, défendue par la majorité des partis politique et pratiquée sans réel succès depuis 1875, de Gaulle veut rompre. Il insiste sur le pouvoir exécutif, composé du chef de l’Etat, qui est le garant de la Constitution et de l’indépendance nationale, et du Premier ministre qui dirige la politique gouvernementale au quotidien. A ses yeux, l’exécutif ne doit pas tirer sa légitimité du pouvoir législatif. Lorsqu’on lit les Mémoires d’Espoir (Plon, 1975) du général, on mesure l’importance qu’il attachait à un exécutif fort qui ne soit plus sous la coupe du Parlement. Il avait en tête, presque comme une obsession, l’impuissance du dernier président de la IIIè République, Albert Lebrun, face à Pétain. De Gaulle estimait « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un État ».
Pour le général, cette rupture avec une ancienne logique constitutionnelle se justifie par le poids des circonstances : la reconstruction de la France et les défis qui se présentent à elle, exigent une plus grande efficacité et une stabilité des institutions. Surtout, de Gaulle considère les réalités de la France : à ses yeux, son peuple, passionné par les joutes politiques, apparaît divisé après les affres de l’Occupation. Il veut des institutions qui permettent la concorde nationale. De Gaulle est, de tous les présidents de la Vè, celui qui connait le mieux ce « cher et vieux pays » qu’il a « tant arpenté ». A l’époque encore plus. Quel territoire de France n’a-t-il pas visité en cet immédiat après-guerre ? Partout il est célébré comme le libérateur.
Il est donc indispensable que le peuple français puisse s’incarner en un homme symbole de l’unité de la Nation et de sa grandeur retrouvée. Il se présente volontiers comme le législateur Solon (début du VIe siècle av. JC) face aux citoyens athéniens. Ce grand philosophe grec qui, à une époque où sa patrie est menacée par des désordres, n’hésita point à se présenter comme citoyen et d’assumer, pour sa part, la responsabilité publique. Il créa un code de lois, un ordre juridique qui devint, plus ou moins, le point de départ de la polis athénienne. “Père fondateur de la démocratie athénienne” en quelque sorte (Claude Mossé, « Comment s’élabore un mythe politique : Solon, “Père fondateur de la démocratie athénienne” », Annales, 54 (1979) ; Jacques Dufresne, La démocratie athénienne, miroir de la nôtre. La bibliothèque de l’Agora, 1994).
Bien sûr, et il ne s’en cache pas, le général de Gaulle pense être cet homme. Il en a la légitimité plus qu’aucun autre. Il a sauvé la France en 1940. Il souhaite le faire une seconde fois. Pourtant, l’option qu’il propose, n’est pas retenue, le régime parlementaire s’installant finalement avec le référendum du 13 octobre 1946 qui adopte la Constitution de la IVe République. On pourrait dire que le monde politique français n’est pas encore prêt. Mais çà ne saurait tarder. En effet comme nous le disait le regretté doyen Vedel « cette constitution est juridiquement bien écrite mais elle contient en elle-même les problèmes d’application qu’elle connaitra ».
Elle va s’écrouler au bout d’à peine douze ans. Certes, et c’est plutôt à son crédit, la IVè (dans le sillage du GPRF) œuvre à la reconstruction de la France détruite par la guerre et l’occupation allemande. Mais économiquement c’est compliqué. Et puis, comme l’avait annoncé de Gaulle, il y a une instabilité ministérielle chronique. On ne compte pas moins de 24 gouvernements entre 1947 et 1958. C’est un véritable « régime d’assemblée » où le législatif détient l’essentiel du pouvoir et soumet l’exécutif. Mais cette république disparaît principalement à cause de la guerre d’Algérie, commencée en 1954, qui montre les faiblesses politiques de la France. Le 13 mai 1958 éclate une émeute en Algérie où les militaires prennent le pouvoir. Cette crise a révélé l’extrême faiblesse du régime. On craint un coup d’Etat. Le 19 mai de Gaulle fait une conférence de presse visant à calmer les choses et dans laquelle il dit se tenir prêt à revenir au pouvoir. Le 27 mai il expose sa méthode. La crise devenue ingérable, le président Coty appelle le général comme (dernier) président du Conseil de la IVè. Le 1er juin 1958, l’Assemblée nationale, d’abord réticente, vote finalement l’investiture du gouvernement De Gaulle. Le lendemain, il reçoit les pleins pouvoirs et le droit de réviser la Constitution. Le cap est mis sur la Vè République (Pierre Avril et Gérard Vincent, La IVe République : Les noms, les thèmes, les lieux, MA Éditions, coll. « Les Grandes encyclopédies du monde de… », 1988 ; Jacques Fauvet, La IVe République, Librairie Arthème Fayard, coll. « Les grandes études contemporaines », 1959).
Voilà ce que l’on pouvait dire sur ce discours de Bayeux qui, s’il ne fut pas réellement perçu lors de son prononcé, ne fut ni plus ni moins que le canevas de la Constitution de 1958. Tout y est. On est même parfois en limite du copier-coller ! Raymond Janot, conseiller constitutionnel du général, nous dira que « ce discours de Bayeux a incontestablement jeté les bases de la Constitution de 1958. D’ailleurs le général nous y renvoya souvent ! ». Et pour reprendre encore le doyen Vedel : « Je n’aurais pas écrit ce texte qui n’est pas, il faut bien l’avouer, le mieux rédigé de notre histoire républicaine. Mais il fonctionne ! N’est-ce pas là l’essentiel ? ». Il fonctionne malgré les vilénies que lui infligent depuis 2007 ceux qui nous président et nous gouvernent…..
Bibliographie indicative :
Françoise Decaumont, Le discours de Bayeux : hier et aujourd’hui, Paris, Economica, 1991.
Brigitte Gaïti, De Gaulle, prophète de la Cinquième République (1946 – 1962), Presses de Sciences Po, 1998.
Sudhir Hazareesingh, Le Mythe gaullien, Paris, Gallimard, 2010.
